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feuilles produits par les reptiles. Les hurlements des jaguar des pécaris, des couguars, la voix des perroquets, des chachalacas, ou la plaintive chanson des oiseaux de nuit saluent le lever ou le coucher du soleil, et l'œil se fatigue à compter les feuillages divers. Dans les bois de sapins un silence profond, une monotone uniformité; la nature, plus sévère, travaille en silence, et l'on ne peut se défendre d’une vague tristesse. Le bois tropical, c’est la jeunesse hardie, exubérante, croyant à son éternité; c’est le pays des illusions ; les forêts de sapins, au contraire, c'est la vieillesse, sombre, austère, désenchantée, le pays des réalités.
Je suivis un instant la lisière du bois, puis, rencontrant un sentier, je pénétrai dans l’épaisse forêt. Un quart d'heure de marche me conduisit au fond d'un ravin où d'énormes blocs de pierres lisses, polies, révélaient le lit d’un torrent. De distance en distance, des flaques d’eau transparente où grouillaient des myriades de têtards; quelques oiseaux chantaient çà et là. L'œil au guet, je côtoyai le torrent avec l'espoir de découvrir le passereau que j'étais venu chercher. Je marchai longtemps, montant, descendant, soufflant, car la chaleur était accablante. J'arrivai enfin dans une sorte d’entonnoir d’un aspect si sauvage, si sinistre, si grandiose, que je m'arrêtai pour me reposer et faire honneur aux provisions que j'avais emportées.
Je passai là près de deux heures, herborisant et chassant aux insectes. Ce lieu sauvage me captivait. Le vent s'était élevé peu à peu et secouait la cime des pins. Tout à coup, de gros nuages noirs couvrirent le coin du ciel que j'apercevais, et le bois devint obscur. Un grondement se fit entendre : un orage allait éclater. Je songeai à regagner Québec, mais j'avais marché pendant deux heures et la pluie commençait à tomber, Il ne me restait d'autre ressource que de m'abriter sous les rochers et de laisser passer la tourmente. :
Je m'installai donc entre deux blocs de grès, au-dessus desquels la nature s'était chargée de poser un toit de mousse, et j'étais à peine assis, qu'un éclair embrasait la forêt, qu'un roulement prolongé crépitait au-dessus de ma tête,
Durant trois heures, je demeurai captif sous mes roches, aveuglé par les éclairs, assourdi par le tonnerre, dans une demi-obscurité. J'acceptai d’abord assez philosophiquement cette mésaventure, et je comparai cet orage à ceux des tropiques. Mais, si grandiose que fût le spectacle qu'il m'était donné d'observer, l'impatience et une sorte de terreur s'emparèrent de moi lorsque, après une longue attente, je vis l'orage redoubler de fureur, au lieu de s’apaiser. Le vent, furieux, ag'itait toutes les cimes avec un bruit lugubre, et le torrent, dont j'avais suivi le lit, se remplissait d'une eau fangeuse qui, toujours grossissante, commençait à rouler des roches avec fracas, et à mêler son bruit à celui de la foudre et du vent. Je sortis de ma retraite, décidé à braver la pluie et à regagner Québec au plus vite.
Il s'agissait de traverser le torrent, car, n'ayant nullement prévu l'orage, j'avais eu l’imprudence de mettre le ravin entre moi et l’ancienne capitale du Canada. Je le côtoyai pendant une demi-heure; loin de se rétrécir comme je l'avais espéré, les berges allaient s'élargissant. Trempé jusqu'aux os, je regrettai amèrement d’avoir quitté mon abri, vers lequel je retournai machinalement. Je me mis à maudire mon ami Sumichrast et plus particulièrement le loxia enucleator, ce qui ne sécha pas un fil de mes habits. La pluie tombait toujours; après une nouvelle halte, je résolus de gravir la berge, de chercher un sentier et de le suivre à tout hasard, à la grâce de Dieu. Mais gravir une berge à pic, détrempée, semée d’aiguilles de pins, est une entreprise si difficile, qu'elle équivaut à elle seule aux douze travaux d'Hereule. Je grimpai, je glissai, je roulai, je tombai, Je me souillai de boue, avant d'atteindre le but de mes
efforts. Là, forcé de m'asseoir sur le sol pour reprendre haleine, je m'abritai naïvement sous un pin, comme si vingt gouttes d'eau de plas ou de moins pouvaient rien changer à ma situation. Je songeai de nouveau que, tandis que j'étais là, trempé, aveuglé, cherchant un oiseau qui n'existait peutêtre pas, mon ami Sumichrast, tranquillement assis sur un fauteuil, fumait ou étudiait à l'aise. Je me remis en marche, et ce ne fut qu'après une heure de tours et de détours que je tombai sur un sentier, lequel me conduisit sur une route où l’on voyait l'empreinte de roues de voiture; je rentrais dans la vie civilisée.
J'étais coiffé d'un chapeau acheté à New-York, chapeau que, sur la foi du vendeur, je croyais en feutre anglais. Mais ce très-curieux produit de l'industrie américaine était simplement en pâte de papier gris. Primitivement retroussés, les bords de mon couvre-chef, sous l’action prolongée de la pluie, s’abaissèrent jusqu'au moment où, suffisamment imbibés, ils se détachèrent de la coiffe pour me tomber sur le cou, en guise de collerette. J'étais donc coiffé d’une sorte de calotte grise, ramollie, et, dans mes chutes, non content de souiller mes vêtements d’une boue jaunâtre, j'avais eu soin de m'en barbouiller le visage. Dans un tel état et armé d'un fusil, je devais avoir un air aussi peu élégant que farouche, el je prévoyais que ma rentrée à Québec ne serait pas précisément triomphale.
En atteignant la route, je m'étais cru sauvé; mais je tombai bien vite dans une perplexité affreuse. Fallait-il tourner à droite ou à gauche ? Là était la question. Tourner à droite ou à gauche est un problème facile à résoudre lorsqu'on sait d'où l’on vient ; lorsque l’on tombe à l’improviste sur une route inconnue, je le donne en cent au plus habile. Après mûre réflexion, en caleulant que j'avais passé le ravin ici,
côtoyé le bord par là, monté à droite, descendu à gauche, et que, lors de mon départ, je tournais le dos à la bonne
ville de Québec, j'enfilai résoläment la route dans une direcüion qui me parut devoir être la bonne.
La pluie avait cessé; cependant le ciel restait couvert, et le soleil, qui eût pu me servir de guide, ne reparaissait pas. Je marchais depuis longtemps, surpris de ne rencontrer âme qui vive. L'heure avançait, et je me demandais avec inquiétude si la nuit n'allait pas me surprendre au milieu de cette forêt de pins. Tout à coup j'entendis derrière moi un bruit de roues, et ce bruit me frappa comme le plus harmonieux que j'eusse jamais entendu. Je me rangeai sur le bord du chemin pour héler au passage le conducteur de la carriole qui allait bientôt me dépasser. J'avais un air si piteux, que ledit conducteur, enveloppé d’un manteau de caormichouc blanc, ne s'effraya nullement de ma présence. Il arrêta son cheval, et je vis un frais visage de femme, aux yeux bleus, aux boucles blondes, se pencher vers moi.
— Suis-je sur le bon chemin pour regagner Québec ? demandai-je à la jeune femme, qui me regardait avec surprise.
— Oui, me répondit-elle ; seulement vous le suivez dans une mauvaise direction ; Québec est là, ajouta-t-elle en me désignant de son fouet un point auquel je tournais consciencieusement le dos.
C'est un fait qui prouve peu en faveur de notre instinct ou de notre intelligence, si vous voulez; mais notre vie se passe à tourner le dos aux choses que nous voulons atteindre — et, cela est triste à dire, on fait ainsi fausse route dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique.
Je demandai quelques explications à la voyageuse, qui, au lieu de répondre à mes questions, me dit en me regardant de ses beaux grands yeux bleus :
— Êtes-vous donc Français, monsieur ?
— Oui, répondis-je piteusement, car pour le quart d'heure je représentais assez mal notre pays.
— Français de la grande France? ajouta mon interlocutrice.
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— Français de la grande France, répétai-je en souriant, — Si je ne craignais d'inquiéter mon père, je vous offri-
rais volontiers de vous conduire à la ville, monsieur, car vous paraissez fatigué.
Je remerciai ma charitable interloeutrice et lui demandai de nouveau de vouloir bien m'indiquer la route la plus courte pour regagner Québec.
— Il vous suffit de marcher droit devant vous, me dit la voyageuse; mais si vos heures ne sont pas :omptées, accompagnez-moi ; une fois à la ferme, je vous donnerai quelqu'un pour vous conduire.
— J'accepte l'offre, m'empressai-je de répondre.
Et, plaçant mon fusil sur mon épaule, je m'apprêtai à suivre la carriole.
— Montez, me dit la jeune femme en se rangeant pour me faire place; nous avons une lieue à parcourir et vous ne pourriez suivre mon cheval.
Je regardai avec surprise la belle personne qui me donnait cette preuve de confiance. Quelle différence entre les pays que nous tenons pour sauvages et les pays civilisés! Dans la grande France, comme disait mon interlocutrice, si j'avais été rencontré dans un bois avec des vêtements couverts de boue, un chapeau défoncé et un fusil en bandoulière par une personne appartenant à la plus belle moitié du genre humain, il est probable que cette personne, loin de m'offrir une place à son côté dans son véhicule, eût fouetté son cheval et raconté le soir à ses parents, amis et connaissances, qu'effrayée en route par la rencontre d’un affreux bandit, elle n'avait échappé à un grand danger qu’à force de sang-froid, bien que mourant de peur.
Je m'assis avec toutes les précautions imag'inables près de ma conductrice, dont je ne voulais point salir le manteau par mon contact boueux. Elle fouetta aussitôt son cheval, qui partit au trot.
— Suis-je indiscrète, monsieur, me dit-elle, en vous demandant par quel hasard vous vous trouvez si loin de Québec, par un temps pareil?
— C'est la faute de ce gredin de loæia enucleator ! m'écriai-je.
— Un de vos amis, sans doute ?
— Non; un oiseau classé par Linné, mal décrit par Buffon, et qui vit en Laponie et dans votre pays.
Et, comme les grands yeux de ma conductrice m'adressaient un air interrogateur, je racontai ma sortie de Québec, puis mes mésaventures de la journée, ce qui me procura le plaisir de voir de belles dents blanches et d'entendre rire comme on ne rit qu'à vingt ans.
— Pardon de mon accès de gaieté en face de vos malheurs, monsieur; au fond, j'aurais voulu que notre ciel vous fût plus clément.
— Riez, madame, je sais que vous êtes charitable, et cela me suffit.
— Si vous le voulez bien, reprit mon interlocutrice, vous m'appellerez mademoiselle, mademoiselle Louise Martin.
Nous venions d'atteindre le pied d'une côte, le cheval prit de lui-même le pas. Soudain ma conductrice se leva à demi de son siége et parut examiner le somme. vers lequel nous nous dirigions. Ses (raits se contractèrent, elle ferma à demi les yeux, comme quelqu'un qui réfléchit. Je lui fis une question, elle ne sembla pas m'entendre — évidemment son esprit était ailleurs. Je respectai sa rêverie; mais, regardant, à mon tour, vers le sommet, je crus voir une forme humaine assise entre les arbres qui bordaient la route. Machinalement, je saisis mon fusil ; la jeune fille se tourna brusquement vers moi.
— Il y a quelqu'un là-bas, dis-je.
— Oui, répondit-elle, et elle fit claquer à petits coups la mèche de son fouet.
Excité par les crépitenents, le cheval dressa les oreilles