LA MÈRE A SA FILLE
Enfant de mes entrailles, colombe née de mes douleurs, disait-elle, je l'ai abreuvée de mon lait; j'ai cherché à te polir comme une émeraude, afin que tu apparaisses aux yeux des hommes comme un joyau de vertu. Sois bonne ; autrement, qui voudra de toi pour femme ? La vie est pénible, etil nous faut toutes nos forces pour obtenir les biens que les dieux daignent nous promettre. Sois diligente, laborieuse ; que l’ordre règne dans ta demeure. Présente l’eau à ton mari, el prépare de tes mains le païn de la famille. Marche lentement, modeste dans ton maintien. Ne ris pas de ceux que tu rencontres; ne regarde ni à droite ni à gauche de ton chemin, si tu tiens à ta réputation. Réponds avec politesse à ceux qui te saluent ou te demandent quelque chose.
Sois vive, lorsqu'il s'agira de filer, de tisser, de coudre ou de broder, afin de mériter l'estime et de te procurer le nécessaire. Fuis l’inaction, elle attire tous les vices. En travaillant ne songe qu'aux dieux ou à tes parents. Obéis sur l'heure ; ne réponds jamais avec arrogance ou mauvaise humeur, et si tu te vois incapable d'exécuter un ordre de ton père, excuse-toi avec humilité. Ne t'offre jamais pour remplir une tâche que tu ne seras pas sûre de pouvoir accomplir. Ne trompe personne, car les dieux voient tout. Vis en paix avec le monde; aime tes semblables afin d’être aimée d'eux.
Ne t'abandonne jamais aux appétits pervers de ton cœur, qui saliraient ton âme comme la fange salit l’eau. Ne fréquente pas les femmes méchantes — leur exemple est pernicieux : n'oublie jamais que le vice est une herbe vénéneuse qui donne la mort tôt ou tard.
Lorsque tu te marieras, respecte ton époux. Ne te montre ni fière ni dédaigneuse envers lui; aime-le, quand même il serait pauvre, quelque riche que tu sois. S'il te chagrine, plains-toi à lui avec douceur et sans prendre de confidente. Soigne tes biens et ta famille, rendant à chacun ce qui lui est dû.
Je suis vieille, j'ai l'expérience du monde; je suis ta mère et je te parle dans ton propre intérêt. Que les dieux t'aident, si tu suis mes conseils !
Il faut l'avouer, un peuple qui enseignait aux jeunes gens de telles maximes et les obligeait à les pratiquer était, par
plus d'un côté, supérieur aux rudes soldats commandés par Cortès. Braves jusqu'à l'héroïisme, les Aztèques luttèrentavec énergie pour défendre leur liberté contre ces envahisseurs auxquels leurs armes à feu et leurs chevaux donnèrent la victoire. Politique profond, le général espagnol se servit avec habileté des dissentiments qui divisaient ses ennemis, et les vainquit les uns par les autres. Qu'est devenue cette civilisation qui l'émerveilla lui-même ? que sont devenus les quarante millions d'hommes qu'il trouva établis au Mexique? Opprimés, foulés aux pieds par les vainqueurs, qui, en dépit des ordres de la cour de Rome, refusaient de voir en eux des êtres doués de raison, les Aztèques, réduits aujourd'hui à cinq millions à peine, refusent encore d'apprendre la langue ou d'adopter les coutumes de leurs oppresseurs. Graves et silencieux, accoutumés à l’obéissance, ils se laissent dominer par six cent mille métis issus d'eux et des Espagnols. Nous voilà loin des deux pauvres idiots présentés en Europe comme échantillon de la race aztèque, comme descendants de ce Guatimotzin qui, couché par les conquérants espagnols sur un brasier ardent, répondait, impassible aux plaintes de
ses compagnons de supplice : « Et moi, suis-je sur un lit de
roses ? »