LE PÈRE A SON FILS
Mon fils, disait le père, te voilà un homme, et tu te prépares à courir le monde sans qu'il nous soit permis de prévoir pendant combien de temps nous garderons ce joyar: précieux que le ciel nous a donné en toi. Quoi qu'il advienne, marche droit au but et prie Dieu de t'aider. C’est lui qui t'a enfanté, tu es sa propriété; il est:ton père et t'aime plus que moi encore. Pense à lui le jour et la nuit. Ne reste jamais muet devant un malheureux ou un pauvre ; hàte-toi, au contraire, de les consoler par de bonnes paroles. Honore ton père et ta mère, auxquels tu dois obéissance, crainte et service. N'imite pas les enfants qui, semblables aux brutes, ne savent pas profiter d'un conseil; — ceux-là, quoi qu’ils fassent, finiront par tomber dans un précipice.
Ne te moque jamais des vieillards ni de ceux dont le corps est contrefait. Ne raille pas non plus les malavisés qui commettent une faute, de peur qu'il ne t'en arrive autant. Abstiens-toi de te montrer là où on ne t’appelle pas, et nescrute jamais les actions d'autrui, Sois poli dans toutes tes paroles, et lorsque tu t’entretiendras avec quelqu'un, ne prodigue pas les mots, te gardant d'interrompre ton interlocuteur ou de le forcer à te prêter l'oreille,
Écoute ceux qui t’adressent la parole sans remuer les pieds, sans mordre ton manteau, sans t’asseoir d’un air impatient. Quand tu prendras place à table, mange avec lenteur et ne laisse pas voir qu’un plat n'est pas de ton goût. S'il survient un étranger, partage avec lui; ne le regarde pas manger de peur de l’intimider.
Marche avec circonspection, de manière à ne heurter personne. Ne passe jamais devant un vieillard, à moins qu'il ne te l’ordonne. Si tu manges en compagnie d’un ancien, ne bois qu'après lui, et sers-le afin qu'il t'aime.
En recevant un présent, témoigne ta reconnaissance, Si le cadeau est considérable, n’en tire pas vanité; s’il a peu de valeur, ne le dédaigne point, — on te l’a offert pour te faire plaisir. Si tu deviens riche, garde-toi de l’insolence — les dieux, auteurs de ta prospérité, pourraient s'irriter de ton orgueil et verser tes trésors dans des mains plus dignes, Vis de ton travail, tu n’en seras que plus heureux. Enfant, je t'ai nourri du fruit de mes labeurs, je t'ai donné le nécessaire sans dépouiller autrui; j'ai rempli mes devoirs, accomplis les tiens.
Ne mens jamais. Pèse tes mots en répétant ce qu’on t'a raconté. Ne médis de personne ; évite de semer la discorde, et lorsqu'on te chargera d’une commission, si ton interlocuteur s'irrite contre celui qui t'envoie, adoucis, en le rapportant, le langage de la colère, afin que ton indiscrétion ne désunisse pas deux anis.
O mon fils! que ces conseils fortifient ton cœur. Garde-toi de les oublier ou de les mépriser, car ton existence et ta félicité en dépendent.
Ce ne sont pas là les recommandations d’un lord Chesterfield qui tient surtout à ce que son héritier fasse figure dans le monde. Les exhortations de là mère ne semblent ni moins sages, ni moins touchantes.