‹ A travers l'Amérique, North AmericaChapitre 14 sur 16 · LA FEMME EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

LA FEMME EN AMERIQUE

Plus les préjugés sont injustes ou absurdes, plus ils sont profondément enracinés dans l'esprit français.

Le Français est spirituel, mais il est routinier] bien plus qu'aucun autre peuple; il accepte une opinion toute faite, pourvu qu'elle ait l'air d'être drôlej ou spirituelle; et sans se donner la peine de raisonner] si elle est juste ou non, il la soutient à outrance.

Discuter avec beaucoup d'entre eux est difficile; iit répondent à l'argument le plus sérieux par un jeu' de mot ou par un paradoxe; d'autres entament ainsij la discussion : « Toutbomme sensé et intelligent doit] être de mon avis. »

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Ce qui équivaut à vous dire : « Si {)ar hasard vous n'êtes pas de mon avis, c'est simplement parce que

vous êtes un imbécile. » Sur ce terrain-là, la discussion devient impossible.

Il est d'autres personnes qui se contentent de vous dire : « Cela est. — Mais prouvez-le, » leur dites vous. Ils vous répondent : « Inutile de prouver, la chose est évidente... c'est connu ! »

Ainsi par exemple le Français a adopté deux préjugés.

Premièrement, que la femme est moins bien douée que l'homme, et que l'intelligence féminine est inférieure a l'intelligence masculine; qu'elle ne saurait être appliquée aux études sérieuses, et qu'elle ne nourrait rien comprendre surtout aux sciences abstraites.

Si vous faites observer que cette opinion n'est qu'une supposition gratuite, qui ne repose pas sur une expérience faite, sur une certitude acquise, attendu qu'on n'a jamais donné qu'une instruction très-limitée à la femme, qu'on ne lui a jamais enseigné les premiers éléments des sciences, qu'elle n'a donc pas pu prouver ses aptitudes ou non aptitudes,

car on ne naît pas savant ; mais on naît seulement plus ou moins bien organisé pour le devenir ; qu'il n'est pas un seul de nos savants qui ne fût rcst( une complète nullité, si on ne lui avait pas donn^ les premiers éléments des connaissances humaines ; à ces argiiment-là , la majorité des Français se contentera de répondre, sans prendre la peine de lea réfuter: «La femme est intellectuellement inférieur* à l'homme, c'est connu. »

Le second préjugé admis, c'est celui-ci : qu'i serait dangereux d'élever le niveau intellectuel d( la femme, car les sciences, les éludes sérieuses h feraient dévier de sa mission naturelle d'épouse et de mère ; et qu'une éducation plus élevée et plus complète lui enlèverait la grâce qui constitue le charme principal de la femme, et, pour soutenir leur dire, iU débitent quelques lieux communs, ou bien récilen les quatre fameux vers de Molière :

Nos pères sur ce point, étaient gens fort sensés Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de sou esprit se h:iusse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Inutile de leur faire observer qu'ici encore leui

opinion ne repose pas sur l'expérience... Car il n'y a rien à faire contre la routine d'un parti pris.

A côté de ces gens-là, il y a des hommes sérieux, des hommes de progrès et de cœur, qui comprennent l'injustice de la position faite à la femme, cherchent un moyen de l'améliorer, mais qui pourtant 86 consultent pour savoir si réellement il ne sera pas dangereux d'élever le niveau de l'instruction des femmes.

Le progrès réel ne pourra jamais naître dans un pays qui a un passé, le passé est une entrave dont les esprits les plus forts ne peuvent parvenir à se débarrasser complètement.

Le passé de la France pèse lourdement sur son présent, il pèsera longtemps encore sur elle; et il nuira à son avenir.

Ce qui a fait la force, la puissance de l'Amérique, c'est que ce continent n'avait point de passé. Ce peuple cosmopolite américain n'a pas eu à lutter contre l'histoire, contre les traditions; il n'a pas eu une routine à combattre; il a pu hardiment se lancer dans le nouveau; il a pu innover à son aise ; aussi le progrès a marché à pas do g4»nt dans ce Nouveau-Monde, et

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aujourd'hui les vieux peuples sont obligés de le copier s'ils veulent faire grand.

N'avoir pas de passé, n'avoir pas de prétendants, voilà ce qui a fait le bonheur et la vraie force du peuple américain!

Au lieu de se livrer a des dissertations stériles sur le plus ou moins d'intelligence possédé par la femme, ou lieu de la railler alors qu'elle demande à être tirée de son ignorance, les Américains lui ont dit simplement : « Nous vous offrons ce que nous offrons à tous les citoyens : une instruction gratuite; tontes les sciences, toutes les branches des connaissances humaines, tous les arts sont mis à votre portéej nos collèges, nos écoles, nos universités, vous soi ouverts; allez, travaillez, étudiez, nous vous jugeror d'après vos œuvres, car vous juger et vous cor damner sans vous laisser le droit de faire vos preuve serait chose partiale et tout à fait injuste. »

Avec leur gros bon sens et leur esprit pratique| les Américains ont compris que, forte ou faible. Tir telligence féminine serait une valeur, et qu'il était de bonne économie de laisser se produire et d'ulili toutes les valeurs de la nature humaine.

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Croyez-vous, messieurs les Français, que ce raisonnement-là n'est pas plus intelligent que vos éternelles plaisanteries sur la femme?

Croyez-vous qu'il n'est pas plus logique? « Mais nous ne nous piquons pas de logique, » me répondrez-vous. Oui, je le sais, la logique n'est pas le fort de l'esprit français, c'est môme son côté trèsfaible.

Voici les résultais obtenus par le système adopté par le peuple américain; ces résultats répondent victorieusement à toutes les objections faites en France contre l'émancipation delà femme.

Dans tous les collèges, dans toutes les universités, dans tous les cours supplémentaires, dans toutes les écoles , cours supérieurs et dans les écoles normales mixtes, les jeunes filles, de l'avis de tous les professeurs et directeurs, ne se montrent nullement inférieures sous aucun rapport aux jeunes gens du môme âge, quelle que soit la branche des connais^ sances humaines auxquelles elles s'appliquent.

Ainsi, à l'université de Vassar, par exemple, il y a quatre cents jeunes tîUes suivant, avec quatre cents Jeunes gens, les cours les plus élevés dans toutes les

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sciences; tous les professeurs m'ont affirmé en roc montrant du reste le tableau des numéros de places qu'elles se maintenaient à la même hauteur que leurs compagnons , et se montraient aussi aptes et plu studieuses qu'eux.

Les femmes, en Amérique, non-seulement abordent toutes les sciences; mais, comme conséquence logi que, abordent toutes les carrières. Demandez aux hommes d'Amérique, s'ils se trouvent mécontents de cet état de choses.

Ils vous diront qu'ils en sont enchantés; que, d' bord, l'homme, en se mariant, a cette grande sécurité de savoir que s'il vient à mourir en laissant d enfants, des affaires embrouillées, sa femme sera e état de devenir un excellent chef de famille, et qu s'il meurt la laissant, elle et ses enfants, sans fortune il aura la consolation de savoir que, non-seulenien elle sera apte à gagner sa vie et celle de ses enfants, mais qu'elle trouvera toutes les carrières ouverte: et pourra gagner amplement l'entretien de sa famille.

Demandez-leur encore si cette instruction sérieuse' rend leurs femmes pédantes, si elles s'amusent à singer les précieuses ridicules? Ils vous répondront que

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leurs femmes sont d'excellentes épouses, de très-bonnes ménagères et, avec une pointe de malice, ils vous feront observer que les jeunes Américaines sont assez reclierchées en mariage par les Européens et par les Français surtout, tandis qu'il est fort rare qu'un Américain épouse une Française. Ils les trouvent trop ignorantes et ayant reçu une instruction pas assez pratique.

Tous les Américains se plaisent à reconnaître que, grâce à l'émancipation légale qu'ils ont accordée à leurs femmes, le niveau intellectuel féminin est plus élevé à présent en Amérique que le niveau intellectuel masculin. Ils en sont très-fiers et tout heureux.

On ne saurait dire que la femme américaine représente une exception, attendu que ce peuple n'est pas formé d'une race à part, mais simplement un mélange de toutes les races et nationalités d'Europe.

Le Français, qui aime assez répondre par des plaisanteries ironiques à la question de l'affranchissement de la femme, fait semblant de croire que du jour oîi elle possédera ses droits civils et politiques, les foyers seront désertés, les enfants abandonnés

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