A TRAVERS 1,'AMERIQUE
pour les clubs, les estaminets et les réunions publiques... Ceci n'est pas sérieux, l'homme sait fort bien qu'il est une qualité que la femme, possède à plus forte dose que lui, c'est le tact.
Le tact empêchera la femme de devenir cette espèce de virago qu'il dépeint. Elle n'oubliera pas que la retenue et la réserve sont ses attraits principaux.
A abandonner les grâces modestes de son sexe, elle aurait vraiment trop à perdre pour qu'elle y songeât jamais.
Croire qu'une instruction sérieuse, élevée, pratique pourrait détourner la femme de ses devoirs de mère, d'épouse et de ménagère, c'est nier cette grande vérité, proclamée par tous les hommes d'un esprit supérieur : «L'instruction moralise l'homme et le rend plus apte à comprendre ses devoirs. »
Peut-on insinuer que la même chose peut être saine et moralisatrice pour l'homme, et malsaine et dé-j moralisatrice pour la femme?
Non, car ce serait absurde.
Du reste, l'Amérique vient encore en ceci répoudre victorieusement à cet argument, par Texpéricncc acquise.
Certains hommes affectent encore de croire, qu'en demandant égalité devant le travail, devant l'instruction et devant les carrières, nous prétendons que toutes les femmes se lancent dans la vie active et désertent leurs ménages.
En Amérique, il y a des femmes médecins, des femmes agents de change, capitaines marins. Cent mille d'entre elles trouvent une carrière honorahle et lucrative dans le professorat. Toutes les administrations de l'Etat leur sont accessibles. Mais est-ce à (lire qu'il n'y a point de femmes restant simplement femmes et s'adonnant aux plaisirs mondains ou restant simplement ménagères ? Non certes, n'embrassent des carrières, ne prennent des fonctions bureaucratiques que celles qui n'ont pas de fortune, qui ont des parents vieux, infirmes, ou qui sont veuves, ou celles encore dont les maris deviennent incapables ou malades.
On retrouve aussi la femme mondaine en Amérique, mais qu'une catastrophe, que la ruine survienne, elle est capable de gagner sa vie et elle trouve toutes facilités pour cela.
Si les Français, tout en protestant contre celte
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éducation virile réclamée par la femme, tout en jurant que sa seule mission est de faire des enfants et de soigner son pot-au-feu, avaient eu le soin d'arranger leur organisation sociale de manière à ce que la femme ne pût jamais se trouver dans la misère, alors nos réclamations seraient moins fondées.
En Turquie, par exemple, la femme est considérée comme une mineure, comme un être inférieur et incapable d'occuper aucune place, de suivre aucune carrière, mais si ces bons Turcs sont peu galants, ils sont logiques en revanche. Voyez plutôt : la femme reçoit une dot de son mari, celle dot lui assure le bien-être ou le luxe, selon la classe à laquelle elle appartient. La fille non mariée doit être nourrie par ses parents ; si elle n'a aucune familles, c'est TEtalqui a l'obligation de lui faire une pension.
Mais, en France , la femme ne reçoit pas de dot, elle est tenue d'en apporter une. Les jeunes filles sans fortune, si elles ne rencontrent pas quelques vieillards imprudents, coiffent sainte Catherine.
Dans ce siècle-ci surtout, oii les jeux de bourse, ceux des cercles, les spéculations hasardées, ruinent
pas mal de gens ; les maris gaspillent assez facilement la dot de leur femme.
D'un autre côté, s'il est des hommes recevant des appointements scandaleux pour ne rien faire, par contre, il est en France une foule d'hommes, professeurs, recteurs, employés, fonctionnaires qui gagnent bien strictement de quoi vivre ; s'ils ont des filles, ils ne peuvent certes pas leur amasser une dot. Admettez, par exemple, qu'un chef de division d'un ministère quelconque meure, laissant sa femme et deux ou trois filles sans aucune ressource, que deviendront ces jeunes filles? Se marieront-elles?
Sans dot, ce n'est guère probable.
Quelles carrières trouveront-elles ouvertes pour elles ?
Maîtresses de piano ?
D'abord il faut, pour arriver à la science musicale nécessaire, avoir fait de fortes études, avoir eu d'excellents professeurs. Un employé à cinq ou six mille francs n'aura certes pu payer des leçons à vingt francs le cachet à ses filles. Du reste, il y a trois professeurs de piano pour un élève.
Donner des leçons de littérature? Les mêmes in-
convénients que pour les leçons de piano existent.
II leur reste la triste ressource d'aller quêter de magasin en magasin de l'ouvrage, de s'exposer aux doux propos des don Juan-calicot, et enfin de travailler treize heures par jour, de s'abîmer la vue, la santé, pour arriver à gagner 2 ou 5 francs par jour, lorsque l'ouvrage ne chôme pas. La moindre maladie, la moindre interruption dans le travail, les placent en face de la faim ou du déshonneur.
Les lois sociales françaises, le caractère français, qui sont les unes comme l'autre les plus inconséquents du monde, mettent toutes les femmes sans fortune, et elles sont nombreuses, dans la triste situation de se jeter dans la Seine ou de se vendre pour avoir du pain ; ce qui n'empêche pas les moralistes de France de faire des belles tirades contre l'immoralité des femmes, sans se préoccuper nullement si l'organisation sociale n'est pas la seule coupable d'un si triste état de choses.
Je crois qu'il est beaucoup de femmes capables de se vendre pour un huit-ressorts, pour un collier de perles, mais je suis convaincue qu'elles ont commencé, ces femmes-là, à .«e vendre pour avoir du
pain, et je suis sûre que les trois quarts J'entre elles seraient resiées d'honnêtes femmes si elles avaient pu gagner honorablement leur vie.
La prostitution est grande, elle est effrayante en France, mais le sysième social est seul coupable. Exiger que la femme reste vertueuse, même en face des horreurs de la faim et de la misère, c'est la traiter en ange et non comme êlre humain qui a des vertus, des qualités, mais qui a aussi les défaillances, les faiblesses qui sont l'apanage de la nature humaine.
Qu'on ne me réponde pas qu'il y a en France des bureaux de tabac, des bureaux de poste, pour les filles ou veuves de militaires et des employés; ces places ne sont pas une ressource pour les femmes, car il y a cinq cents bureaux de labac ou de poste accordés aux femmes, tandis qu'il y a cinq ou six cent mille femmes ou jeunes filles sans fortune, et ^ui, par l'éducation qu'elles ont reçue, parle milieu dans lequel elles ont vécu, parleurs relations de famille, ne peuvent pas se faire cuisinières ou femmes de chambre.
Ensuite, on sait comment s'accordent ces bureaux-
ir|
là. On sait à quoi sont exposées les solliciteuses. Si elles sont vieilles et laides, elles ne dépassent jamais l'antichambre de nos distributeurs de places; si elles sont jeunes et jolies, des hommes qui passent pour honorables ne se gêneront nullement de leur proposer un marché honteux. Quelques-uns de ces messieur achètent l'honneur des femmes avec les places do ils disposent par leur position.
La morale, en France, ne pourra que diminuer au lieu d'augmenter, car aujourd'hui il n'y a plus de fortunes stables ; je le répète, les hommes sont pris de cette folie du jeu; ils se ruinent au cercle; ils se ruinent à la bourse; ils se ruinent en spéculations hasardées. Tous ces hommes laissent dans la misèn leurs femmes, dont ils ont dilapidé la fortune, leu filles, dont ils ont gaspillé l'avoir.
Le peuple américain mérite des éloges ; il méri l'estime de tous les gens sensés et honnêtes; car, I premier il a songé à combattre la démoralisation d la femme par le travail et par l'instruction. Les résultats ont été excellents; la femme américaine joint aux grâces séduisantes, des qualités solides, et elle est une épouse charmante, prête à devenir un bon
et sage chef de famille si l'homme meurt ou devient incapable.
J'ai entendu critiquer quelquefois en France l'éducation donnée aux jeunes filles anglaises et américaines. Certains esprits étroits se révoltent contre la liberté qui leur est laissée.
Eh bien! pour mon compte, je trouve ce système d'éducation aussi logique, aussi sage que le système français est illogique et imprudent.
Examinons les deux systèmes, et examinons surtout leurs conséquences.
La jeune fille française, celle que l'on appelle une fille sage et bien élevée, ne connaît absolument rien de la vie réelle, elle ne soupçonne pas les dangers que l'immoralité de certains hommes peut lui faire courir ; sa mère se garde bien de la prévenir, elle évite de parler de l'amour et de ses conséquences matérielles devant plie. Et plus une jeune fille est innocente et naïve, et plus elle sera exposée à tomber dans le premier piège qu'on tendra à son honneur; ceci est incontestable, et pourtant ce même peuple (jui a adopté ce préjugé, qu'une fille sage et bien élevée doit ignorer tous les dangers qui envi-
ronncnt la femme, n'a institué aucune loi protectrice pour ces mêmes jeunes filles; bien mieux, il a codi-j fié des lois accordant la plus complète impunité auj hommes pour toutes leurs passions ; ils peuven séduire, tromper, abuser les jeunes filles crédules sans encourir aucune pénalité. Toute la responsabin lité de la faute commise retombe sur Tètre ignoran et inconscient.
Est-ce logique, je vous le demande?
En toute justice, la jeune fille française qui com< met une faute ne devrait pas avoir à subir la décoo' sidéralion. Elle devrait même pouvoir adressai d'amers reproches à ses parents, car ceux-ci ne li avaient pas confié son honneur, sa vertu, à elle même; non, ils s'étaient réservé le devoir de le^ conserver intactes eux-mêmes , ils sont donc seul^ responsables.
En Amérique, c'est autre chose ; la mère prévieni sa fille avec sollicitude des dangers contre lesqiiel elle aura à lutter ; elle lui montre la vie telle qu'elle est, elle lui apprend qu'il y a des hommes bons] honnêtes, mais qu'il y en a d'indélicats et de mal honnêtes ; elle lui explique carrément à quoi elH
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s'expose, si elle cède à un homme avant d'être son épouse.
La jeune fille, ainsi prévenue, sait que l'honneur et la vertu sont deux trésors inappréciables, et sans lesquels la plus belle fille du monde ne saurait prétendre au respect des honnêtes gens et à la main d'un galant homme. Ainsi avertie, elle veille avec zèle sur sa vertu, elle s'efforce de conserver son lionneur.
Je trouve, dans le sentiment qui porte les Anglais et les. Américains, comme aussi les Allemands, à «onfier à la jeune fille elle-même son honneur à garder, quelque chose de digne et d'élevé; c'est la marque du plus grand respect qu'on puisse accorder à la femme : les jeunes filles de ces nations le comprennent bien ainsi , car, malgré la grande liberté dont elles jouissent, on y trouve moins de filles séduites {{u'en France, qu'en Italie ou qu'en Espagne.
L'Américaine va à une école mixte; elle cause, elle rit avec ses compagnons. Lorsqu'elle devient en âge d'aimer, elle cherche elle-même l'homme pour qui '>lle aura assez de sympathie et d'estime pour pou-
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voir lui confier son avenir et son bonheur. Les rents la laissent entièrement libre de choisir sol époux, et ne cherchent point à lui imposer un vieillard millionnaire. Ils songent avec raison que l'aulorilc des parents ne va pas jusqu'à disposer de l'avenir, du bonheur ou du malheur de la vie entière de leurs enfants. Les mariages d'argent, de spéculation, sont inconnus en Amérique. Ces hommes, si avides d'or, se marient pourtant d'après leur cœur; ils épousent la femme et non la fortune ; généralement les filles ne reçoivent aucune dot.
Si deux jeunes gens s'aiment, et qu'ils n'aient de la fortune ni l'un ni l'autre, cela ne les empêche nullement de se marier; la jeune femme cherchera une occupation, le jeune homme en fera autant, et le jeune ménage ira fort bien, car le bonheur y sera en tiers.
Il n'est pas rare de voir des jeunes gens suivant les cours de l'école normale, par exemple, se fiancei dès l'âge de quinze ou seize ans ; ils passent les examens ensemble ; lorsqu'ils sont arrivés au professorat, ils se marient.
Il en est de même à l'école de médecine; souvcn
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une jeune fille étudiant se prenc^ d'amitié pour un de ses camarades ; plus tard cette amitié se change en amour et alors ils unissent leur avenir. Le mari a sa clientèle, la femme a la sienne, qui est exclusivement composée de femmes et d'enfants. Quelques personnes, en France, trouvent peu convenable qu'une jeune fille s'adonne aux études médicales. Pour mon compte, je trouve plus conforme aux lois de la pudeur que les femmes soient soignées par des femmes, que de voir des jeunes filles, des jeunes femmes soignées par des hommes ; une femme s'entendra du reste bien mieux aux maladies des femmes que le plus savant des docteurs. Les enfants trouveront en elle un médecin patient, dévoué, car toute femme porte en elle un cœur de mère.
Il y a beaucoup de femmes docteurs en Amérique. Leurs confrères appartenant au sexe dit fort affirment qu'elles ont de très-grandes aptitudes pour la médecine, que leur délicatesse de main en fait de très-bons chirurgiens, et toutes les fois qu'un docteur a sa femme malade ou un de ses enfants, il appelle pour les soigner un de ses confrères du sexe dit faible. J'ai assisté à des consultations, réunissant de
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docteurs des deux sexes et j'ai pu me convaincre que ces messieurs discutaient très-sérieusement avec ces dames et prenaient leur avis en considération. Quoi qu'on en dise et qu'on raille, je trouve plus convenable que les femmes soient soignées par des femmes et les hommes par les hommes
Il y a à New-York une dame qui a une grande réputation, elle est professeur à la faculté, elle est docteur de l'hospice des femmes, elle gagne plus de cent mille francs par an.
Il y a des femmes agents de change à New-York ; croyez bien qu'on prend leurs ordres très-scrieusenient à la bourse et que leurs clients ont la plus grande confiance dans leur intelligence. Mais, me diront les Français ou du moins certains Français, elles Teraient bien mieux, ces femmes-là, de soigner leur pot-au-feu et de faire des enfants.
L'une d'elles, l'agent en titre, a certes bien mérité de la patrie, car elle a six enfants. Son mari était] agent de change, il fit des spéculations malheureusesj et cela lui dérangea la raison ; on dutl'enfermer dans une maison de santé. Sa femme allait donc se trouver] ruinée, elle et ses six enfants, lorsqu'elle eut la pensée
d'essayer de rétablir la situation de son mari. Elle alla trouver les banquiers, amis de sa famille, et leur expliqua franchement sa position. Je connais un pays où la moitié de ces banquiers, si ce n'est tous, auraient répondu à cette femme par des offres malhonnêtes, ou bien ils lui auraient insinué que ruinée, mais étant jeune et jolie, elle trouverait des amis prêts à l'aider sans qu'elle travaillât. Ce pays se pique de civilisation.
Les banquiers américains serrèrent la main à cette femme etlui dirent : « Courage! avec de l'énergie on vient à bout de tout ; vous réussirez ; comptez sur notre aide. Combien d'argent vous faut-il pour commencer? »
Elle trouva du crédit chez eux et résolument elle rouvrit les bureaux de son mari et se mit au travail. Plusieurs dames sont entrées chez elle comme employés et aujourd'hui, non-seulement elle a rétabli ses affaires, mais encore elle les a fait prospérer. Croyez-vous qu'on la raille, qu'on l'appelle une femme qui a abandonné la vraie mission de la femme? Non, on la respecte, on la loue et l'on dit: «Voilà
vraiment une femme courageuse et intelligente, et une excellente mère. »
Son mari est à peu près guéri ; bientôt il pourra quitter la maison de santé, et au lieu de trouver la misère ou la honte installée dans son foyer, il y trouvera la fortune et la considération.
Mais, me dira-t-on, toute femme n'est pas apte à se lancer ainsi dans les affaires et à pouvoir surtout y réussir... En France, non, mais, en Amérique, oui, car cet agent de change, au lieu de passer ses loisirs au cercle, les passait chez lui. 11 causait avec sa femme, il lui expliquait ses opérations ; s'il avait un moment de presse, elle allait l'aider; elle éîait donc au courant de ce genre d'affaires, ce qui lui a permis de remplacer le chef de famille à un moment donné.
Dans le Nouveau-Monde, la femme est vraiment la compagne, l'associée de l'homme ; celui-ci a confiance dans son intelligence, il la consulte, il l'initie à ses affaires; comme il sait que la mort peut le surprendre, il veut qu'elle puisse le remplacer dignement.
En France, le veuvage émancipe la femme et la
fait chef de famille, mais elle arrive à cet état sans y avoir été préparée en aucune façon.
Une autre dame, femme charmante que j'ai eu l'honneur de connaître, est aujourd'hui capitaine marin. Vous allez voir que la chose est moins ridicule, et moins surprenante qu'elle en a l'air.
Miss V... suivait les cours de l'institut. M. M... les suivait aussi. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt. Ils s'aimèrent et se fiancèrent ; alors la jeune fille pour rester plus longtemps avec son futur, se mit à suivre elle aussi les cours de navigation. Cette étude l'intéressa beaucoup et elle y prit goût. Dès que M. M... eut son brevet de capitaine, les jeunes gens se marièrent. Un Français eût laissé sa femme à terre... M. M... l'emmena avec lui. Pendant cinq ans elle a navigué, ne quitlant jamais son mari ; elle a mis au monde deux jolis bébés nés sur le bateau, élevés sur le bateau... Son mari lui expliquait la manœuvre, la science de la navigation, souvent elle le remplaçait ou bien elle faisait le quart... Un jour que je dînais sur leur bateau, M. M. .. me dit : « Je vous affirme, madame, que ma femme est aussi bon marin que moi, et je ne craindrais pas de lui a!)andonner la con-
(luite de mon bateau; mes officiers eux-mêmes la consultent dans des moments de danger. »
Eh bien ! il y a huit mois, dans un gros temps , un mât en tombant a broyé la jambe du capitaine. Il a appelé son équipage et a déclaré qu'il passait le commandement à sa femme... Tous les marins ont crié: « Ail righl! hurrapour notre nouveau capitaine I » et elle a pris le commandement. Elle s'en est fort bien tiré et a amené le bateau sain et sauf à New-York. On a dû amputer son mari. N'ayant aucune fortune, cet accident était une ruine complète pour le jeune ménage. Elle a été trouver les armateurs, leur a expliqué la situation et les a priés de lui continuer la confiance qu'ils accordaient à son mari ; ils y ont consenti, et elle s'est occupée du déchargement du bateau, de son nouveau fret. Cela a pris un mois. Son mari, à cette époque, a pu être transporté à bord, et la jeune femme, tout en soignant son époux et ses enfants, commande bravement la manœuvre. Je connais une autre femme de caj)ilaine marin qui est, paraît-il, très-savante sur Tastronomi»; et sur l'art de la navigation ; elle a publié de fort bons articles II sur ces sujets et, lorsque par hasard elle fait une cou-
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férence, les marins et les savants vont l'entendre avec empressement.
On trouve dans les universités, dans tous les instituts américains, autant de femmes que d'hommes parmi les professeurs des cours supérieurs. Les places sont données au concours; le plus apte l'obtient. La femme ne demande ni indulgence, ni faveur, lorsqu'elle concourt, mais on ne lui fait point de son sexe un crime irrémissible.
J'ai connu une blonde jeune femme qui est professeur de grec dans une université, et malgré cela elle est une bonne ménagère, une tendre épouse et une excellente mère. ..
Les Américains ont compris une chose, que les Français ont bien tort de ne pas vouloir comprendre, c'est que le désœuvrement intellectuel est très-malsain pour la femme. Son imagination vive a besoin d'un but sérieux, sans quoi elle se lance dans le bleu du sentiment; elle se met à la recherche d'un idéal, elle devient sentimentale, romanesque, ou se croit de bonne foi une femme incomprise. Ces trois dispositions de l'esprit conduisent fatalement la femme à l'adultère, car le mari ne réalise jamais l'idéal de-
la femme... Le mariage n'a rien qui puisse satisfaire les aspirations romanesques.
Sachant parfaitement cela, l'Américain donne une instruction pratique à la femme ; il donne un ali ment solide à son esprit; en un mot, il développe J'in telligence en elle, aOn qu'il y ait équilibre entre 1 cœur et l'esprit. Il lui permet d'aborder toulei sciences, toutes études, toutes carrières; il laisse un but à son ambition; il veut que l'esprit tempère et modère les entraînements du cœur.
La Française, l'Espagnole et l'Italienne, sont au contraire abandonnées sans défense à leur cœur L'amour est le seul but de leur vie ; aussi, lorsqu'ell ne le rencontrent pas dans le mariage, beaucou d'entre elles ne savent pas se résigner à vivre sam avoir un but. « Nous sommes créées pour l'amour, s disent-elles; il faut donc que nous le rencontrions, »] et ne le trouvant pas à droite, elles le cherchent à gauche.
La jeune fille américaine n'est ni romanesque, n sentimentale ; elle est terre à terre ; elle sait que le^ but de la vie est le mariage, la famille. Elle chcrch son mari avec beaucoup de sens ; elle étudie son
NORTir AMERICA.
caractère, ses mœurs ; elle ne s'attend pas à trouver en lui un demi-dieu, un être parfait, un preux chevalier ou un esclave toujours soumis et aimant; non, la littérature anglaise est trop sensée, trop pratique pour que la jeune fille puisse se créer un idéal chimérique ; elle s'attend à trouver en lui un ami, un compagnon tendre et dévoué, mais un être humain avec des vices et des défauts. Elle n'a donc aucune déception, ne se nourrissant pas l'esprit de lectures parlant de ces amours insensées, plus fortes et plus belles que nature. Elle se contente de la tendresse calme que lui offre son mari.
Si un chagrin d'amour vient assombrir sa vie, elle cherche dans le travail intellectuel un remède à ce mal.
Si son mari fait de mauvaises affaires, ne gagnent pas assez d'argent pour faire aller le ménage, elle se met résolument au travail sans faire la moindre récrimination.
L'adultère est chose à peu près inconnue en Amérique, en tous cas excessivement rare. Cela tient d'abord à l'institution du divorce. Lorsque les époux ont des torts graves à se reprocher, ils divorcent tout
simplement et chacun se remarie d'après son cœur ; mais jusque-là ils respectent réciproquement la foi jurée. Les cas de divorce sont, du reste, moins nombreux en A mérique que les cas de séparation en France, et ceci lient au grand. bon sens des hommes comme des femmes. Ils se disent sagement : « Tout homm^ on toute femme a des défauts. J'en ai, ma femme e a; il faut savoir supporter les imperfections des autrei pour qu'on supporte les nôtres. »
Mais cela tient aussi à un fond d'honnêtet dans le caractère yankee. Les Américains n'ei sont pas venus, et il faut les en féliciter, à trouvai qu'un individu peut impunément apporter le troubl et le déshonneur dans un ménage sans cesser poui tant de mériter le titre d'honnête homme. Celui qui! amoureux d'une femme, deviendrait son aman commettant ainsi le crime d'adultère avec elle, seraii bel et bien appelé un malhpnnétc homme. Les jeun filles refuseraient de l'accepter pour époux, 1 portes des familles lui seraient fermées... La loi punirait en même temps que la déconsidération ratai tendrait... Là-bas, les dons Juans sont traités comme ils mériteraient d'être traités partout, en voleurs de la
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pire espèce. Aussi les dons Juans y sont-ils fort rares. Le célibataire y est à l'état d'exception et fort mal vu. A dix-huit ans, vingt ans au plus tard, le Yankee se marie.
Ce louable sentiment qui préserve l'Américain de cette manie déplorable de faire la cour aux femmes de ses amis, tient un peu aussi à l'esprit pratique et logique de ce peuple, qui ne peut se faire à l'idée que l'adultère soit un crime, s'il est commis par sa femme, et une chose tout à fait excusable, si elle est commise par la femme d'un autre !
La légèreté d'esprit des Français et leur manque de logique sont pour beaucoup dans la fréquence de ce crime. Ainsi le mari le plus jaloux de son honneur racontera cependant en souriant, la liaison de madame une telle avec monsieur un tel. Il excusera la femme : « Elle a un mari si désagréable, » dirat-il. La femme de ce monsieur aura quelque peine à comprendre qu'elle serait si criminelle de commettre le même méfait que madame une telle, puisque son mari l'excuse si bien... Les Français sont toujours tentés de traiter l'adultère fort légèrement, souvent même ils l'admettent comme une chose natmclle...
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Ils ne le trouvent odieux que lorsqu'il est commis i leur détriment... Nécessairement les femmes on quelque peine à comprendre pourquoi de leur par ce serait un crime, et de la part des autres un péch^ véniel.
Le Français a deux morales, l'une à l'usage de s femme, l'autre à l'usage de la femme de son ami Ce manque de logique a une influence funeste sur 1 moralité des femmes. Si l'on veut arrêter la démo ralisalion, il faut que les hommes se décident à appeler l'adultère un crime, à appeler criminels celui et celle qui le commettent, et à adopter enlin une seule et unique morale.
Ceci me rappelle une petite histoire très-authen tique qui prouve la vérité de ce que je viens d« signaler :
Deux amis se marient presque vers la même époque ; leurs femmes nouent des rapports de société, si ce n'est des rapports d'amitié.
Bientôt M. D... trouve la femme de son ami bien plus charmante que la sienne. Elle a plus d'esprit, plus de piquant ; il se met à lui faire la cour. Celleci, tout en trouvant le mari de sou amie plui
NORTH AMKRIGA. 361
aimable que le sien, résiste, elle parle de foi jurée, de serment; elle appelle l'adultère un crime.
« Un crime, allons donc! lui écrit M. D...: dites un péché charmant bien excusable, car l'amour sanctifie lout, et je vous aime. Vous songez à vos serments par la simple raison que vous ne m'aimez pas. Ah ! si vous aviez pour moi une petite parcelle de cet amour irrésistible que j'ai pour vous, vous comprendriez que les serments sont faits pour être violés, trahis... » M. D... écrit une foule de lettres dans le même esprit à madame de P..., qui résiste à cette singulière morale. Mais ce commencement d'intrigue la préoccupe ; elle est froide, indifférente pour son mari, qui songe alors à s'en venger en faisant la • cour à la femme de son ami, madame D... Il va sans dire qu'il ne se doute nullement que celui-ci fait la cour à sa femme...
«Madame, écrit-il à madame D..., vous êtes douce, bonne, naïve, vous ignorez l'art de la coquetterie; vous êtes la femme de mes rêves, la seule qui puisse toucher mon cœur. Hélas ! pourquoi n'êtes vous pas ma femme ! ... oh! comme je vous aimerais? . . .
303 A TRAVERS L'AMÈRlQUIi.
comme je saurais vous entourer de ma tendresse, de mes soins dévoués !... »
Pendant un mois M. deP... fit jouer cette corde de regrets et de sentiment; puis enlin il parla de son amour; il entama bravement la corde de l'adultère... madame D. . . se récria. . . « Et la vertu ! et la loyauté ! et la religion ! » disait-elle.
« — Bast ! répondait M. de P..., chanson que tout cela, vains mots bons pour effrayer les enfants et les sots. »
« — Mais l'adultère est un crime, écrivait madame D... »
« — Allons donc! ripostait M. de P.., vous êtes une naïve enfant... l'amour purifie tout. Croye/.-voi que toutes les femmes sont fidèles à leur mari?. .. Ne savez-vous que madame X... aime M. ***?Lc monde] le sait, et il les excuse, car ils s'aiment... Du reste,! le mal est dans le scandale ; or nous nous cacherons ;| personne ne soupçonnera notre liaison... »
Pendant six mois les deux maris prêchèrent ainsi] les charmes et les circonstances atténuantes de l'adultère à la femme de son ami... cependant lesj deux femme-* résistaient.
NORTll AMEIUCA. 363
« Voyez, écrivait un jour M. D..., vos scrupules sont ridicules, car voire mari vous trompe, c'est évident ; ne vous apercevez-vous pas combien il est peu empressé pour vous? »
« Voyons, bonne amie de mon âme, écrivait de P. . . de son côté, cessez de me parler de vos devoirs, cessez de me rendre le plus malheureux des hommes, cédez à mon amour... Votre mari, croyez-moi, se soucie fort peu de ses devoirs. Je suis sûr qu'il vous trompe... Ne vous apercevez-vous pas combien il est froid et indifférent pour vous?... » L'intrigue en était là, lorsque M. D... entrant à l'improvisle dans la chambre de sa femme, la vit refermer à la hâte un petit tiroir. Un soupçon traversa son esprit, et profitant de l'absence de sa femme, quelques heures après, il ouvrit le secrétaire, fureta dans le tiroir en question... il y trouva un paquet de lettres... celles que son ami écrivait à sa femme... Il les lut... Grande fut son indignation... « Le misérable! le lâche, il voulait séduire ma femme ! Oh ! je le tuerai, je la tuerai elle aussi, car enfin devait-elle recevoir ces lettres-là? Non, certes, elle devait jeter cet indigne de P... à la porte et me prévenir, »
36i A TUAVERS L'AMÉKIOUE.
Si sa femme avait été là, sans nul doute il l'aurait tuée, tant sa fureur était grande, mais elle était absente. Se sentant le besoin de déverser sa fureur, les lettres à la main, il courut cbez son perfide ami, il ne trouva que son beau-père... « Votre gendre est un lâche, un vulgaire séducteur, s'écria t-il... Lisez, voilà les lettres qu'il adressait à ma femme. » Le beau-père lut à haute voix, et bientôt son indignation fut au même diapason que celle de M. D... Là-dessus M. de P... rentre. Le beau-père veut commencer une mercuriale, mais M. D... l'arrèleen lui disant :« Laissez-moi lui parler d'abord; » et lui jetant les lettres à la figure, il lui dit : « J'aurais le droit de vous tuer, mais pourtant je n'use pas de ce droit. Dans une heure mes témoins seront chez vous, et demain malin nous nous battrons à dix pas, et le combat ne cessera que lorsqu'un de nous 'aura cessé de vivre. »
A ce moment-là, madame de P... soulève la por tière et aj)|)araît un paquet de lettres à la main... «Eh quoi, monsieur, dit elle à D..., vous appelez mon mari, misérable lâche... vil séducteur, homme sans foi... (>l tout cela parce qu'il a fait la cour à votre
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femme, parce qu'il lui a insinue que tromper son mari était la chose la plus naturelle du monde... Mais relisez donc vos lettres et veuillez vous souvenir que vous m'avez écrit absolument la même chose! » M, D... est fort interloqué... M. de P... s'écrie... « Quoi ! il vous écrivait? »
« Oui monsieur, répond madame de P. . . , votre ami m'écrivait des billets doux charmants. Asseyez-vous, monsieur, je vais lire les lettres adressées à madame D..., celles adressées à moi, et nous verrons de vous deux quel est le plus coupable... »
Les deux maris veulent prolester... mais madame de P... dit: «Je l'exige, messieurs.. .«Ils se soumettent et sont condamnés à entendre mutuellement la lecture de leurs billets. La lecture achevée, madame de P... leur dit : « Songer à vous battre est insensé, messieurs. Madame D... et moi aurions seules le droit de nous venger. Nous n'en ferons rien, mais j'exige pour mon compte qu'il n'y ait pas de duel, et je vous conseille à l'avenir de ne pas prêcher les circonstances atténuantes de l'adultère aux femmes de vos amis; sans quoi, nous aussi, nous pourrons finir
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par croire qu'il n'est pas un crime aussi noir que vous voulez bien nous le dire. »
Le duel n'eut pas lieu, mais les deux amis se détestent et chacun accuse l'autre de manquer de loyauté et de délicatesse.
Certes, rien n'est moins logique que ce sentiment français qui porte l'homme à se dire : «Je considère l'adultère comme un péché charmant, si je puis le faire commettre à une femme... Mais si ma femme le commet, alors il devient un crime; crime que je suis prêt à j)uuir en tuant mon rival et en tuant ma femme ! »
L'Américain est plus pratique, plus logique; il n'a pas deux morales, ma's une seule. Désirant que Ton ne séduise pas sa femme, il ne séduit pas la femme de son voisin.
Il a un grand icspect pour la femme en général. ïl a pour elle des égards; il est empressé à lui rendre service; il lui cède le pas, non pas parce qu'elle est un être faible, mais au contraire parce qu'elle est d'après lui un être supérieur à l'homme : être ayant plus de délicatesse, plus de sensibilité. On peut dire que la femme est reine en Amcri<|ue ; tout homme
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esl prêt à la servir, à l'aider et à la proléger. Mais ce sentiment-là ne ressemble en rien à la galanterie française. D'abord toute femme, en Amérique, qu'elle soit vieille ou laide, rencontre la même déférence, tandis qu'en France la jeune et jolie, seule, frouve les hommes empressés et aimables.. .
La galanterie française a quelque chose qui choque la femme vraiment honnête, car on devine (ju'elle cache une arrière-pensée qui est une insulte pour la femme; elle frise de très-près l'impertinence et elle n'est le plus souvent qu'un manque de respect, tandis que la prévenante courtoisie de l'Américain a un petit parfum de bonne foi et d'honnêteté qui charme et met la femme à Taise pour l'accepter.
Si un Français est aimable, on se tient sur ses gardes, car on se dit... « Ce n'est pas désintéressé. » Tandis qu'avec l'Américain, on est sans défiance, devinant la loyauté en lui; aussi les rapports d'amitié entre homme et femme, en Amérique, sont plus cordiaux qu'en France.
D'un autre côté, la jeune fille, la jeune femme, peuvent voyager sans que leur vertu coure aucun
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risque; la dernière en disant : « Je suis mariée,» arrêtera l'homme prêt à lui faire la cour. La jeune Hlle peut voyager avec un jeune homme sans courir le moindre danger.
Souvent un jeune homme veut faire la cour^ à une jeune fille. Il vient lui rendre visite, sans avoir même été présenté aux parents. La jeune fille américaine a non-seulement pour elle la loi, qui punit le séducteur, mais elle a encore la société qui lui reconnaît le droit de se venger elle-même. Si un homme parjure ses serments après l'avoir compromise, lahandonne, la jeune (ille prend un revolver, va attendre son inlidèle dans la rue et elle lui hrûle la cervelle.
On se récrie, en France, contre cette façon un peu draconniennede se venger... Pourtant, dès l'instant que la femme a la garde de sa vertu et de son honneur, il faut hien qu'on lui reconnaisse le droit de le garder et de le venger par tous les moyens, même les armes à la main; seulement, voici ce qui prouve encore une fois !e peu de logique des Français.
En Amérique, oîi n'appelle pas la femme un ètlj
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faible et inférieur à l'homme; non, elle est traitée par lui en égale, cependant elle a les lois pour elle, et en plus le droit des armes.
En France, la femme est traitée en être faible... et vu cette faiblesse elle n'est protégée en aucune façon, et elle n'a pas même le droit de se venger elle-même... Les lois la traitent en majeure devant les pénalités et les devoirs, et elles la traitent en mineure devant les privilèges et les droits. r Singulière façon de comprendre la faiblesse et de comprendre l'équité !
Somme toute, et pour en finir sur le Nouveau- Monde, les lois y sont sages et excellentes. Les hommes laissent un peu à désirer. Les cinq cent mille émigrants qui arrivent chaque année y apportent une certaine démoralisation. Ces affamés deviennent avides et cupides. Mais telle qu'elle est, l'Amérique est la nation la plus sage du monde. Elle est la plus
I jeune, cela nous prouve (ju'il n'y a pas décadence, et que les hommes marchent en avant, vers le progrès. Peut-être à force d'avancer atteindront-ils la perfection...
C'est la grâce que jo leur souhaite.