‹ A travers l'Amérique, North AmericaChapitre 2 sur 16 · LA CONSTITUTION DE WASHINGTON APPLIQUEE A LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION DE WASHINGTON APPLIQUEE A LA FRANCE

Je l'avoue humblement, — quoique j'eusse souvent entendu parler de république en France, quoique j'eusse lu beaucoup de journaux et d'ouvrages traitant ce sujet, — - ce n'est qu'après un long séjour nux Etats- Unis, que j'ai compris parfailemenl ce que c'était qu'une véritable République.

Je crois qu'il est beaucoup de personnes en France qui n'ont qu'une idée assez vague de la constitution

américaine, et de la fac^on dont elle est appliquée ; il est sous-enlendu que je ne parle ni des chefs de partis, ni des journalistes; ceux-là, j'en suis sûre, ont étudié la constitution de Washington, sont allés la voir fonctionner, et, par conséquent, savent aus«i bien que moi tout ce que je vais dire.

Mais mon livre s'adresse à ceux qui ne connaissent pas ce pays.

Les Américains ont admirablement compris que l'homme est ambitieux de sa nature, que le pouvoir a des charmes pour lui, et qu'une fois qu'il l'a en main, il se décide difficilement à l'abandonner; de plus, connaissant la nature humaine et sachant que Ihomme est toujours tenté de faire un peu d'arbitraire, que chacun a en lui l'étoffe d'un despote, ils se sont bien gardés de se fier à l'honnêteté des hommes qu'ils se donneront pour présidents.

ils ont pensé qu'il était plus sage de faire une constitution qui enlevât toute possibilité de coup d'État et d'usurpation de pouvoir. Prévoyant l'ambition, ils ont rendu sa réalisation impossible ; ils ont parfaitement compris que les Cincinnalus et les Washing-

ton étaient des hommes si rares et si en dehors de l'espèce humaine, que la nature mettait 2528 ans de distance entre eux; ils se sont dit que, malgré l'ordre de Cincinnatus fondé en Amérique, en 1785, il était plus prudent de se méfier et de ne pas compter même sur le désintéressement des membres de ladite société; prévoyants et sages, ils ont eu l'intuition de César, et ils n'ont laissé à ceux qui devaient être présidents de leur république aucune possibilité d'être des despotes ; et ils ne leur ont laissé qu'un pouvoir illusoire; ils en ont fait un simple chambellan du peuple vis-à-vis des puissances étrangères. Tenant à leurs libertés et à leur souveraineté nationale, ils se sont bien gardés de confier l'un et l'autre à la loyauté inconnue par avance d'un homme.

Enfin, voulant vraiment être souverain, le peuple américain a deviné qu'avec un pouvoir central et puissant la chose serait impossible, et il a établi une fédération formée d'Etats libres et indépendants; ils ont pris toutes leurs précautions pour déjouer les ambitions personnelles de ces hommes qui se servent de ce mot Patrie, pour arriver à se hisser sur un pié-

destal — souvent au préjudice des intérêts de cette mémo patrie qu'ils évoquent.

La seule manière facile d'expliquer bien le système gouvernemental américain, c'est d'appli(]uer comme démonstration la constitution américaine à notre pays.

Quelques Français se figurent que, pour avoir une république, il s'agit simplement de la proclamer, et qu'avec un président et des hommes s'intitulant fonctionnaires de la république, cela suffira pour assurer la liberté et pour faire cesser l'arbitraire et le privilège. Ils se trompent, et peut-être un jour ils verront combien grande était leur erreur.

Notez que la liberté sera bien plus difficile à établir en France que partout ailleurs, à cause du caractère français !

Le Français adore l'arbitraire; il s'y trouve à l'aise comme le poisson dans l'eau ; il ne crie contre lui que lorsqu'il le gêne. Tout Français aime la liberté, mats pour lui ; respecter celle des autres, il n'y entend rien. Ceci s'adressant aussi bien aux républicains qu'aux monarcbiques et aux impérialistes : sur e point, l'entente est cordiale el générale.

Ce que j'avance là est si exact, que incme les libres penseurs français se montrent tout aussi intolérants que les cléricaux, et méritent bien plutôt le titre de tyrans penseurs que de libres penseurs. Ils veulent avoir le droit de ne croire ni à Dieu ni à diable. Rien de plus juste, du reste; mais ce qui est moins juste et assez illogique, c'est qu'ils ont une tendance à protester contre ceux qui croient à quelque chose.

Les uns veulent imposer la foi, les autres l'incrédulité.

Enfin le Français est intelligent, spirituel ; mais il ne peut parvenir à apprendre une chose : ce grand art,. . . savoir être libre.

Il en est une autre qu'il soupçonne à peine ; l'esprit d'initiative.

Les États-Unis se composent de 57 États formant fédération.

Nous avons 89 départements : voici ce que serait la France en y appliquant la constitution de Washington.

Chaque département serait constitué en espèce

de petit État indépendant, régissant ses propres affaires sans avoir besoin d'adresser ses plaintes, see

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demandes, à un pouvoir central éloigné, ne donnant qu'un faible et lent secours, et qu'une attention médiocre aux intérêts privés des provinces.

Les habitants de cet État nommeraient, par la voix du sulfrago, un gouverneur, un vice-gouverneur, une Chambre de députés et un sénat.

Les membres de ces deux corps auraient à s'occuper des affaires de l État, à travailler à sa prospérité.

Tous les fonctionnaires seraient nommés par la même voie, de môme que tous les magistrats; la durée de leur mandat serait de trois ans.

Chaque État aurait sa police, nommée elle aussi par le sulTrai^e des citoyens ; les sergents de ville se choisiraient eux-mêmes leur commissaire, cette police n'aurait nullement une mission politique; les coups d'État étant devenus impossibles, ils n'auraient pas à y contribuer.

Il leur serait interdit de casser la tête des citoyens, de les espionner; le domicile, la personne d'un chacun, étant bien et diimenl inviolable, aucun commissaire n'aurait le droit de venir crocheter vos serrures, bouleverser vos papiers, lire vos secrets de famille.

Leur seule et unique mission serait de veiller à la sûreté des citoyens, et d'arrêter les voleurs et les assassins.

N'ayant plus à s'occuper des honnêtes gens, ils auraient tout le temps nécessaire pour s'occuper à surveiller les gens déshonnêtcs.

Ces bons sergents et commissaires n'étant plus exposés à remplir forcément un rôle de mouchard, à faire des arrestations arbitraires, à être les suppôts de la tyrannie, n'étant plus que de simples citoyens veillant avec zèle à la sécurité générale, — seraient traités avec les mêmes égards que les autres fonctionnaires ; on n'aurait aucun préjugé contre eux.

Celte police locale n'aurait pas à recevoir de mot d'ordre du gouvernement central ; elle serait purement locale ; nommée par les citoyens, elle n'aurait de compte à rendre qu'à eux seuls.

Les sénateurs recevraient les demandes, les observations de tous, au sujet des améliorations à apporter dans les choses du département, des édifices, des ponts, des monuments, des hospices à créer.

Ils transmettraient ces demandes à la Chambre des

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députés, qui discuterait de leur utilité ou de leur non utilité.

Les lois à établir ou à changer, pour avoir force dcloi, devraient réunir la majorité desdeux Chambres.

Tous ces sénateurs, députés et fonctionnaires, étant choisis exclusivement parmi les citoyens du département, connaîtraient les affaires dont ils auraient à s'occuper ; de plus, ils seraient intéressés à la prospérité de ce dit département,

Toute chose à créer et à améliorer n'ayant pas à subir les lenteurs administratives d'un pouvoir central, n'ayant pas à être discutée dans des ministères de Paris, et par des hommes qui sont ignorants des intérêts privés des provinces, qui ne sont pas aptes à les apprécier et qui, je le répèle, n'ont aucun intérêt direct à la prospérité de ces provinces, — toute chose serait mieux comprise, il n'y aurait ni lenteur ni mauvais vouloir; un département ne serait plus exposé à la malveillance du ministère, par la seule raison qu'il a donné la majorité au candidat de l'opposition.

Plus de gouvernement ; il n'y aura plus dès lors de partisans, mais seulement des patriotes.

Les citoyens nommant les fonctionnaires, ils au-

raient la sagesse de nommer à chaque place un homme compétent.

Le Français comprendrait en(in que la nature humaine est faible, qu'elle est mue par un mélange de bons et de mauvais sentiments;

Qu'il est aussi imprudent que ridicule de se figurer que, par le seul fait qu'un homme arrive par l'intrigue, par la protection, quelquefois par son propre mérite, à occuper une fonction publique, cet homme devienne, par ce seul fait, un être à part, sans vices, sans passions, capable d'exercer un sacerdoce et qu'il doive être reconnu infaillible.

Dans ce moment-ci, on discute très-sérieusement l'infaillibilité du pape...

Il est des personnes fort effrayées et tout à fait scandalisées que l'on puisse décréter qu'une créature humaine est infaillible.

On s'acharne, on discute : un anliconcile répond au concile.

L'affaire paraît grave et sérieuse.

Eh bien, l'infaillibilité du pape, en quoi pourraitelle gêner si fortement?

Si elle est admise, ça ne sera qu'un homme infail-

lible de plus... Un de plus ajouté à cinq cent mille 1

Oui, nous avons en France cinq cent mille hommes, à peu près, déclarés infaillibles, de par l'article 75, et acceptés, subis comme tels!

Ceci, je" l'avoue, me paraît plus arbitraire, plus anlilibéral et plus absurde que l'infaillibilité du souverain-pontife.

Rarement l'arbitraire du pape peut nous importuner, et tous les jours Tinfaillibilité des sergents de ville, commissaires de police, employés de la préfecture, chefs, sous-chefs des ministères, préfets, souspréfets, facteurs ruraux et gardes champêtres, tous reconnus irresponsables et infaillibles, peut nous occasionner de graves ennuis, et nous nous trouvons sans défense à la merci de tous ces potentats, que nous payons, mais qui ne nous servent pas et qui jurent, avec un orgueil superbe, qu'ils sont au service du pouvoir, mais non à celui de la vile multitude.

Avec la constitution de Washington, ce mur élevé par la tyrannie et la folie humaine, ce mur de l'irresponsabilité est renversé de fond en comble ; chacun demeure responsable de ses actes.

NOKTH AMERICA.

Celui à qui le peuple a confié une mission est considéré comme doublement responsable.

Députés, sénateurs, gouverneurs, vice-gouverneurs, fonctionnaires de toutes sortes, tous, comme de simples mortels, peuvent être poursuivis devant de simples tribunaux, sans la moindre permission, et par le premier venu.

Ils seront destitués, pour :

Abus de pouvoir;

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