DU HAVRE A NEW-YORK
Dans ce siècle où, comme l'a dit notre grand poëte Victor Hugo :
« Paris, Londres, New-York, des continents énormes sont unis par un fil qui tremble au fond des mers; »
Dans ce siècle oii la vapeur a vaincu les dislances ;
Dans ce siècle où le progrès marche lui aussi à toute vapeur, le cosmopolitisme doit remplacer le chauvinisme; les peuples ne doivent plus vivre casernes chez eux ; ils doivent apprendre à se connaître, à s'apprécier les uns et les autres. La grande
famille humaine, ce milliard d'Iioniiucs disséminés sur le globe terrestre, doit faire connaissance.
Peut-être alors verra-t-on disparaître ces préjugés, ces haines de nations à nations et,, lorsque la folle ambition d'un homme voudra entraîner un' peuple, sous un vain et ridicule prétexte, à aller massacrer un autre peuple qui n'a, en fait de torts, que celui de porter un autre nom, de vivre séparé de lui par une barrière imaginaire, — ce peuple refusera de se livrer à cette humaine boucherie, et enlin ce dernier restant de la barbarie des siècles passés cessera.
Les hommes dirigeront toute leur inlelligence vers l'agriculture et l'industrie, les arts et les sciences; et ils feront des inventions plus utiles et moins révoltantes que celles des fusils à aiguille, dci bombes explosibles et des mitrailleuses.
Les peuples comprendront enfin que leurs intérêts sont solidaires les uns des autres, et qu'ils doivent vivre en paix, s'entr'aider au lieu de s'entr'égorger.
Aujourd'hui, tout homme qui désire être utile à' son pays, que ce soij dans les arts, dans les sciences,
dans l'indiislrio, le commerce ou la politique, doit ne pas se borner seulement à étudier sa patrie ; s'il veut réellement faire grand, il doit entreprendre son tour du monde ; grâce à la vapeur, c'est devenu plus facile qu'il ne l'était jadis de faire son tour de France.
Il faut moins de temps aujourd'hui, pour aller de Marseille en Chine, qu'il n'en fallail sous Louis XIV pour aller de Paris à Marseille.
Chez tous les peuples, môme chez ceux réputés barbares, on trouve quelque chose de bon, d'utile, de pratique à étudier ; dans les abus, rhicivilisation même , on trouve par opposition une excellente leçon.
C'est en prenant l'essence du progrès, des réformes, des usages du monde -entier qu'on pourra arriver au nec plus ultra de la vraie civilisation ; à trop vivre chez lui, à ne pas assez étudier ce qui se passe ailleurs, le Français, tout en étant le peuple le plus spirituel du monde, conserve cependant un esprit de routine désastreux, et il est enchevêtré par certains préjugés qui retardent sa marche.
Le vingtième siècle sera cosmopolite, que les Fran-
çais le comprennent bien vile et qu'ils suivent l'élan. Il serait indigne de cette belle France de se voir dislanoce par les nations voisines.
L'Amérique, au point de vue de la science gouvernementale, de ce grand art — savoir être libre, nous donne un bel exemple. Nous avons aidé à son émancipation, à sa grandeur... Les noms de Rocharabeau et de Lafayette sont vénérés au-delà de l'Océan; les Français y sont considérés comme des frères.
iMais déjà le jeune peuple que nous avons aidé nous a distances, saclions au moins le suivre.
Le Français aime peu le voyage... Il est si bien chez lui,dira-t-on... Oui, pour la vie facile, la France est en j)remière ligne.
Mais, Français, la main sur la conscience, est-ce bien flatteur que l'étranger envahisse notre patrie? qu'il la considère comme une hôtellerie excellente... un casino, oîi tous les plaisirs s'achètent?...
Savez-vous ce qu'on dit de nous à l'étranger? On nous y traite avec un sans- façon comj)let... On nous! appelle les Français de h Gvande-Diichesse, les Français de la décadence.
On cite notre légèreté, notre esprit gaulois, mais]
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on ne nous prend plus au sérieux... La France voudra-t-elle accepter ce triste rôle de souffleur de l'Europe? non, ce n'est pas possible !
Elle s'éveillera de cette léthargie malsaine, dans laquelle vingt ans de pouvoir personnell'ont plongée.
Étudier l'Amérique, visiter ce peuple, ces trentehuit millions d'hommes, de travailleurs, de producteurs par excellence, est la chose qui peut être le plus utile au peuple français.
Le Yankee est l'antithèse du Français ; l'un a les qualités qui manquent à l'autre ; ils se corrigent, se complètent l'un par l'autre ; ils ont tant intérêt à se connaître...
Est-ce encore l'empire d'uii préjugé , mais aller en Amérique effraye un peu. On traverse gaiement la Méditerranée; on va de Paris en Egypte, sans songer que l'on s'éloigne de la France ; mais au moment de monter sur le bateau, pour franchir le grand Océan, on se sent envahi d'une morne tristesse; ce nouveau monde apparaît à notre esprit sons des couleurs sombres. Rcverrai-je la ïVance? se demande-t-on avec inquiétude.
Moi-même, qui pars toujoursjoyeuse, lorsqu'il s'a-
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git d'aller visilerun coin du monde qui m'est inconnu, moi qui suis allée sans trop penser que je m'éloignais de ma patrie, enRussie, en Turquie, en Éjjypte, en Espagne et en Angleterre, je me suis senti le cœur serré lorsque le Saint-Laurent a levé l'ancre et qu'il s'est éloigné à toute vapeur du port du Havre; en' voyant disparaître les rives de France, mes yeux se sont mouillés de larmes, et ce point d'interrogation s'est dressé dans ma pensée : Les reverrai-je?
Puis je me suis dit, non sans elTroi : « Que vais-je trouver dans ce nouveau monde? »
A celle pensée inquiète, une jeune et charmante jeune fille de quinze à seize ans est venue répondre bien vite et me rassurer un peu.
Elle s'est approchée de moi en me disant d'un air affectueux : Vous paraissez triste, madame; sans doute vous laissez votre patrie, tandis que moi je vais retrouver la mienne.
— Oui, lui dis-je; je quille la France, et l'Amérique m'épouvanle; il me semble que je vais m'y trouver bien seule, bien dépaysée.
Je lui dis qui j'étais, et pourquoi j'allais dans le Nouveau-Monde.
Alors elle me tendit sa main mignonne en me disant :
— Rassurez- vous, vous y trouverez des amis, vous y trouverez des femmes heureuses de vous y recevoir ; de vous faire les honneurs de leur pays, et elles feront tout au monde pour vous adoucir les tristesses de l'exil.
La franche cordialité de ces paroles, la simplicité charmante avec laquelle elle me promettait l'amitié de ses compatriotes, me loucha beaucoup, et je me dis : « Si toutes les femmes américaines ont cette bonne aménité, leur patrie doit être charmante et hospitalière pour l'étrangère. »
J'ai pu m'apercevoir depuis qu'en effet les Amécains ont cette affabilité de manières, celte cordialité du cœur qui leur donnent un charme tout particulier. Toutes les femmes qu'il m'a été donné de voir un peu souvent en Amérique m'ont inspiré un profond sentiment d'amitié. Après peu de jours de connaissance, elles avaient su, par leurs manières simples, affectueuses, me mettre à l'aise chez elles; faire que je m'y crusse un peu chez moi. Je sentais que les sentiments qu'elles me témoignaient ne res-
semblaient en rieii à celle froide et l)anale politesse européenne. Mais ma jeune compagne de voyage possède ma plus vive partde gratitude; son bon sourire, sa poignée de main, sont venus dissiper le noir qui avait pris possession de mon cœur.
Du reste, bien vite elle me prouva que ses paroles étaient sincères et qu'elle entendait bien me traiter dès lors comme son hôte; elle me présenta à sa mère, à son père, à son frère ; tous me dirent :
— Soyez tranquille, vous trouverez des amis en Amérique et tout le monde voudra s'efforcer devons faire trouver notre pays beau et bon.
Dès ce moment je me suis trouvée avec toutes les familles américaines qui étaient à bord, comme avec de vieux amis. Je savais fort peu et fort mal la langue anglaise ; c'était à qui me donnerait une leçon, me ferait lire, m'apprendrait l'art de siffloter ces mots baroques de façon à les prononcer d'une manière intelligible... pour les Anglais.
Comme ce bon accueil m'a fait du bien!
Malgré moi, je me suis dit :
— L'bospitalité, rcmprcssemcnt à aider les étrangers est une vertu bien charmante ; les peuples trop
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civilisés la délaissent, la remplacent par un froid cérémonial, et c'est vraiment dommage.
Mettez une Américaine seule sur un bateau se rendant en France, avec des familles françaises à bord; on la regardera avec défiance. Qui peut-elle être? se dira-t-on. Les femmes seront froides, réservées vis-à-vis d'elle ; les hommes qui l'approcheront ne seront le plus souvent guidés que par le désir de risquer quelques phrases d'une galanterie intéressée et en tout cas légèrement impertinente ; tandis que, pendant toute cette traversée, j'ai trouvé tous ces Américains empressés à me rendre service, à m'étre agréables, mais tous si parfaitement réservés que je me sentais pleine de confiance au milieu d'eux.
Il y avait à bord du Saint-Laurent un des hommes célèbres d'Amérique, et célèbre dans le monde entier, M. Morse, l'inventeur d'un système télégraphique qui est le plus simple, et qui est adopté dans toute l'Europe.
Tous les gouvernements font une pension de cin(|uante mille francs à M. Morse, comme prix de son invention, et il a reçu toutes les croix et décorations existantes.
M. Morse est en même temps qu'un savant des plus distingués, une des personnalités les plus sympathiques que je connaisse. C'est un beau vieillard à longue barbe blanche, à l'air grave, à l'œil doux et intelligent. Un seul trait de sa vie est bien fait pour donner une idée de son grand cœur. Il élnit veuf, membre de la commission d'instruction pour les sourds-muets ; il allait souvent visiter les écoles où l'on instruit ces pauvres victimes des bizarreries delà nature.
Il remarqua une jeune fille; elle était jolie, mais la conscience de son infirmité répandait un voile du tristesse sur son doux visage.
M. Morse fut ému de ce malheur, touché de la beauté de la jeune fille.
Il apprit le langage des sourds-muets, puis il exprima ses tendres sentiments à la jeune fille, en lui disant. — Voulez-vous devenir ma compagne?
— Non, non, répondit la jeune fille ; votre sacrifie serait trop grand. Une malheureuse créature privée comme moi de la voix et de l'ouïe serait une trop triste compagne. il
M. Morse insista ; il aimait réellement; son amour
était doublé d'une grande pitié pour le sort de celle belle jeune fille. — Je vous guérirai, dil-il, je suis sûr qu'à force de patience, de soins, j'arriverai à vous rendre l'ouïe et la voix.
Elle aimait, elle aussi, cet homme, si bon, si dévoué, qui lui témoignait un amour si sincère ; elle consentit à l'épouser.
Le mariage fut célébré à l'église des sourdsmuets; toutes les compagnes d'infortune de la jeune épousée assistaient à la noce.
Ce fut une bien touchante cérémonie. M. Morse n'était point encore le célèbre applicateur de l'électricité au télégraphe, mais il était déjà un peintre des plus distingués.
Tous ses amis ne comprenaient rien à ce mariage.
— Quelle idée baroque, — disaient-ils, — épouser une sourde-muette I
Mais lui, emmena sa femme dans une campagne; retiré du monde, il se consacra entièrement h elle et il sonda les secrets de la science pour essayer de la guérir.
Pondant trois ans, avec une patience à toute épreuve, il lui fil subir des expériences magnétiques
yg A TRAVERS L'AMÉRIQUE.
et électriques. Il s'efforça île lui faire bégayer quelques mots (l'abord, des phrases ensuite; enfin, au bout de ces trois années, madame Morse entendait un peu, et commençait à parler.
Aujourd'hui, elle est tout au plus dure d'oreille, et, lorsqu'on l'écoute parler, on ne peut pas se douter qu'elle soit restée jusqu'à dix-huit ans sans pouvoir articuler un son.
C'est tout au plus s'il lui reste un bégaycmcnt et une certaine difficullé pour prononcer des mots longs.
Mais aussi, comme elle aime son mari ! Ses grands veux noirs se fixent sur lui avec une indicible tendresse. Elle a trois beaux enfants, deux fils intelligents, bien élevés, deux charmants garçons, et une grande jeune fille de seize ans, qui est bien la plus séduisante créature qu'on puisse rêver: bonne, affectueuse, naturelle, toujours préoccupée de se rendre agréable, et n'ayant vraiment pas l'air de se douter qu'elle est jolie autant qu'on peut l'être. M
Toute la famille Morse était à bord du Srtj»f-1 Laurent. J'ai été très-heureuse de faire sa connaissance, et, arrivé à New-York, elle m'a fait les honneurs de cette ville avec un empressement, une]
bonne grâce toute affectueuse ; cette famille aux mceurs simples, hospitalières, ce beau vieillard, époux el père vénéré, m'a toujours fait songera ces familles de patriarches dont nous parle la Bible.
11 y avait quelques Français à bord du Saint-Laurent. J'ai pu, dès la traversée, constater que le Français perd de son tact et de son esprit en laissant sa patrie. Je ne sais pourquoi, mais, à l'étranger, il ne trouve rien de plus aimable que de passer son temps à railler, à critiquer tout ce qui n'est pas français.
Il s'entête à vouloir juger tous les pays au point de vue de la France.
Il s'indigne de la meilleure foi du monde dès qu'il rencontre un usage, une opinion différents des nôtres.
Pour lui, un pays est français ou n'est pas français.
S'il a des mœurs, des usages qui ne ressemblent pas à ceux de la France, il dit carrément :
« C'est un pays sauvage, barbare, ridicule. »
Il ne pense pas assez que chaque contrée a les défauts, les qualités, les mœurs que comportent son climat, le degré de latitude sous lequel il se trouve.