‹ A travers l'AmeriqueChapitre 3 sur 9 · Acte illégal ou arbitraire · texte numérisé non relu

Acte illégal ou arbitraire

Négligence à remplir ses fonctions, mauvaise administration ;

Mauvaises mœurs. ^

Ils seraient condamnés, pour :

Concussion et actes anticonstitutionnels ;

Leur vie privée ne sera pas plus à l'abri des poursuites judiciaires que celle des autres citoyens.

Les fonctionnaires non responsables, un souverain non responsable ; c'est absolument comme un homme riche prenant un employé à qui il donnerait tant par an, pour s'occuper de telles et telles de ses affaires... Mais cet employé, une fois nommé, n'aurait aucun compte à lui rendre et ne pourrait pas

êtie poursuivi pour mauvaise gestion, pour abus de confiance; ni être renvoyé pour manque d'égards envers celui qui l'emploie et le paye !

Chaque déparlement aurait son impôt particulier... Les hommes chargés de l'édilité, ceux à la tête des hospices, etc., etc., présenteraient chaque année des comptes, demanderaient l'argent nécessaire pour telle ou telle chose; les deux Chambres discuteraient le budget et le voleraient.

Le peuple Américain a été le premier à comprendre réellement la dignité humaine... Toutes les lois en Amérique témoignent de ce sentiment.

Deux exemples :

En France, vous arrivez à la douane ou à l'octroi. L'employé, le plus souvent, vous dit :

« Vous n'avez rien à déclarer? »

Vous répondez : Non ; mais, malgré ce « non, » ledit employé ouvre parfois vos caisses, ce qui équivaut à insinuer qu'il vous soupçonne de mentir.

Aux Etats-Unis, l'employé ne vous fait aucune question, mais il visite vos bagages.

Seulement vous pouvez l'en empêcher, en jurant que vos caisses ne contiennent aucune contrebande.

Dans cocas, il n'a plus le droit de rien visiter. Les législateurs ont préféré laisser aux hommes capables de prêter un faux serment la possibilité de voler le budget, que d'exposer un honnête homme à voir qu'on doute de sa parole.

L'impôt est basé sur les mêmes principes. On ne paye rien au-dessous de mille dollars de rente (cinq mille francs) ; au dessus on paye cinq pour cent.

Mais c'est le citoyen lui-même qui loyalement déclare le chiffre de ses revenus ; dès qu'il a prêté serment qu'il n'a qu'un chiffre de, on doit le croire et le taxer en conséquence.

Il y a en Amérique deux genres d'impôt : l'un prélevé pour le gouvernement central; il sert à entretenir l'armée, la marine, les écoles militaires ; à payer les frais occasionnés par la représentation des États-Unis à l'étranger. De plus, chaque département aurait un budget à lui, et, par conséquent, un impôt départemental, qui servirait à entretenir les villes, les routes, les promenades, les hôpitaux, les écoles, les instituts.

Les routes seraient confiées à des hommes spéciaux.

Les hôpitaux, idem. Chaque ville aurait les membres de son édilité.

Tous ces hommes, nommés par le peuple, présenteront chaque année des comptes aux Chambres , étabhront un budget qui sera voté par le peuple.

Il y aura, dans chaque département, une commission dite d'instruction publique, composée d'hommes élus par le suffrage des citoyens du département, choisis parmi les pins instruits, les phis honorables; eux aussi responsables de leurs actes.

Ils auront la mission d'établir les écoles gratuites, les instituts, les facultés ; de veiller à ce que tous ces établissements fonctionnent régulièrement et honorablement.

Ils se préoccuperaient du bien-être des écoliers, de l'honorabilité et du savoir des professeurs.

Chaque département votera les fonds nécessaires à l'entretien dé toutes les écoles, qui seront toutes gratuites. Les membres de la commission [irésenteront chaque année les comptes exacts, et s'ils jugent qu'il est nécessaire d'augmenter le chiffre. des dépenses, ils feront un exposé des motifs et le présenteront aux Chambres.

Ni le gouverneur, ni le sénat, ni la Chambre des députés n'auront le droit d'accorder des concessions, des privilèges.

Banques, crédit, exploitations, tout sera libre et laissé à l'initiative privée.

Chaque ville, chaque village qui voudrait ouvrir une voie nouvelle, établir un pont, construire un édifice, serait libre de le faire.

Le droit de réunion existant illimité, les citoyens n'auraient pas besoin de s'enfermer dans un local clos et couvert ; ils ne seraient plus menacés à chaque minute d'être chassés, bousculés, tués, blessés par la force armée ; ils pourraient se réunir sur la place. I discuter tranquillement l'utilité de telle et telle 1^ chose, et décréter, à la majorité, si elle doit être faite ou non ; pour les fonds, ils se taxeront eux-mêmes d'après leurs moyens.

Chaque département aura sa garde nationale composée de jeunes gens qui, volontairement et guidés par leur seul patriotisme, se réuniront pour apprendre les manœuvres, la stratégie militaire; ils auront des officiers de l'école comme instructeurs.

Ils formeront des corps de cavalerie, de volti-

geurs, d'iniariteric ; ils s'amuseront à faire la petite guerre, à défiler en ordre, musique en tête ; les femmes et les jeunes filles leur enverront des fleurs et des sourires gracieux, et ils trouveront cette récompense suffisante !

Comme — avec ce système, qui annulerait le pouvoir— chaque citoyen ne serait plus considéré comme un ennemi ou un conspirateur, le droit du port d'armes serait inscrit dans la constitution.

Chaque Français pourrait, de bonne heure, s'habituer au maniement des armes.

Et, de cette façon, on ne verrait plus ce singulier spectacle d'hommes de vingt et un ans, de conscrits qui arrivent au régiment sans savoir tenir un fusil, tandis qu'en Amérique un enfant de douze ans sait manier les armes à feu et s'en servir admirablement.

Le Français aurait de plus à apprendre à marcher sans la lisière administrative; à comprendre que l'homme intelligent doit se servir en tout de l'esprit d'initiative dont il est doué ; il apprendrait à se passer du sergent de ville dans ses théâtres, dans ses églises, dans ses réunions. Il se ferait à cette idée, que, dans toute agglomération d'hommes, il y atou-

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jours une grande majorité d'individus sages, tranquilles, ayant intérêt à ce que le bon ordre ne soit pas troublé et que, si quelques tapageurs, quelques hommes pris de boisson le troublent, il est tout naturel que, sans réclamer la force armée ou la police, la majorité, simplement, sans bruit, se ligue pour jeter à la porte ceux qui attentent à la liberté de la foule qui souhaite le calme et le bon ordre.

Chaque département ainsi constitué, il y aurait en plus un pouvoir central siégeant dans une ville. Ce pouvoir serait formé d'un président et d*un viceprésident, élus toutes les quatre années par le suffrage des citoyens des 89 départements.

Un sénat composé de cent soixante-dix-huit sénateurs : chaque département en enverra deux. Une Chambre de députés : les départements, suivant leur importance, enverront un, deux ou trois députés — un par soixante-dix mille habitants. Ce pouvoir central n'aurait en main aucune police, aucune force.

Sa mission serait de régler les affaires extérieures, de conclure les traités d'alliance, déclarations de guerre, de paix, de commerce. Il aurait à s'occuper

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de la marine, de l'armée, du service télégraphique et des postes diplomatiques.

En sus des impôts départementaux, il y aurait un impôt général qui formerait un budget «destiné à payer le président, le vice-président, les sénateurs, les députés, les ambassadeurs, consuls, ainsi que les frais nécessités par l'entretien de l'armée, de la marine, et cet impôt serait basé sur le cinq pour cent du revenu, au-dessus de mille francs, car mille francs de rente, en France, équivalent à cinq mille aux États-Unis.

Pour cet impôt, comme pour celui départemental, les employés du fisc devraient s'en rapporter à la déclaration du citoyen.

On n'aurait pas le droit de douter de son serment. Cet impôt de cinq pour cent pourrait être augmenté de un ou deux pour cent, si les sénateurs et les députés le jugeaient convenable, soit pour frais de guerre soit pour amortir la dette publique.

Toutes les lois devraient prendre naissance au sénat, et la Chambre y concourrait par certains amendements et pour les ratifier.

Toutes les lois adoptées par ces deux corps de l'E-

tat seraient présentées au président; s'il les approuvait, il y apposerait sa signature, sinon il pourrait les renvoyer avec des objections. Les Chambres se réuniraient pour discuter la valeur des objections, et si, après cette seconde discussion, ces lois étaient encore votées telles quelles, elles auraient force de lois, quoique non signées par le président.

Mais ce second vote devrait se faire par oui et par non, et les noms des membres votant pour ou contre seraient inscrits dans le journal de la Chambre, lequel journal devrait être rendu pubHc.

J'insiste sur ce point : ce ne serait nullement le président qui , de son libre arbitre, ferait des traités de paix ou de guerre, d'alliance ou de commerce, qui imposerait des taxes nouvelles, mais bien les deux Chambres; il n'aurait, lui, que la faculté de faire des observations qui seraient prises ou non prises encon* sidération.

Le congrès aurait le devoir de sauvegarder la liberté individuelle, la liberté de conscience, mais n'aurait pas le droit d'établir une religion d'État ; tous les cultes seraient libres, aucun ne serait salarié par l'Etat. La constitution établirait formellement l'invio-

labilité individuelle; celle du domicile, des papiers ; garantirait la liberté du port d'arme, de la presse, de la parole; le droit illimité de réunion; le droit du citoyen, de poursuivre tous les fonctionnaires, et de pouvoir mettre en accusation députés, sénateurs et président, pour trahison, abus de pouvoir, violation de la constitution.

Le congrès, c'est-à-dire les Chambres des députés elle sénat, auraient le devoir et le pouvoir de battre monnaie; d'établir bureaux de poste, routes de poste ; de veiller au service télégraphique, de punir les violations de territoire, de droit des nationaux; de déclarer la guerre; d'entretenir une armée, une marine, des écoles pour former les officiers de mer et ceux de terre.

Le ministre de la marine serait pris exclusivement dans la marine, nommé par le suffrage des marins. Il en serait de même pour le ministre de la guerre.

Les citoyens n'étant plus considérés comme autant d'ennemis du pouvoir, l'armée aurait pour seules attributions de garder les frontières, de battre l'é-

tranger.

Les casernes dans le centre de la France deviendront inutiles ainsi que les garnisons.

La suspicion du gouvernement vis-à-vis des citoyens cessant, la mission de l'armée serait simplifiée et son rôle deviendrait tout patriotique.

Les États-Unis ont une seule armée de 25,000 hommes, malgré les trois millions d'Indiens toujours prêts à dévaster les propriétés et à considérer comme un ennemi tout homme civilisé.

Il n'y a pas de tirage au sort : la carrière militaire est une carrière comme une autre, choisie par ceux qui se sentent une vocation pour elle ; le soldat est bien logé, bien nourri ; il reçoit quatre-vingt-dix francs par mois pour ses menus plaisirs.

Il y a plusieurs écoles militaires formant d'excellents officiers, entre autres Westpoint. Beaucoup de jeunes gens tiennent à honneur d'entrer dans ces écoles pour prendre leurs titres d'officiers, et pouvoir au besoin servir utilement la patrie.

En France, nous pouvois nous en faire gloire, le sentiment patriotique est -rtement développé. Si les Etats-Unis ont mis sur piod une immense armée de volontaires pendant la grande guerre delà sécession,

tous les Français valides se lèveraient comme un seul homme, si l'honneur de la France était attaqué, si son territoire était menacé... Qui oserait en douter?

On pourrait donc, sans inconvénient, ne conserver que cinquante ou cent mille hommes, les payer comme il faut, faire de cette carrière un état et non une corvée, et, les gardes nationales de chaque département formant de jeunes soldats, on serait sûr qu'à un moment donné il y aurait sur pied un million d'hommes.

Ah ! par exemple, les folles expéditions au Mexique, en Chine, en Cochinchine, les guerres non patriotiques, mais personnelles, forcément ne seraient plus possibles.

Où serait le mal? Qui s'en plaindrait?

Souvent j'ai entendu dire en France : « Voyez comme Lincoln, Johnson ou Grant sont honnêtes; ils n'ont pas fait de coup d'État! »

Je crois à leur honnêteté, mais je crois encore plus à la sagesse des institutions américaines, qui ne laissent pas à un homme les moyens d'assouvir son ambition.

NOUTH AM'EKICA.

Le président n'a ni force, ni pouvoir en main, pas même un sergent de ville à ses ordres ; sa seule mission est, je le répète encore, d'être le chambellan du peuple vis-à-vis des ambassadeurs et souverains étrangers.

Il a le devoir de veiller à ce que les Chambres ne votent pas des lois attentatoires à la liberté souveraine du peuple ; il est là comme un surveillant général envoyé par les citoyens.

Il y a vraiment, dans la logique de la politique, des choses qui paraissent très-excentriques à un être inférieur d'après le code, à une femme enfin.

Les hommes, dans leur bon sens et dans leur esprit de logique, ont raison d'interdire la politique aux femmes ; nous n'y comprenons rien, absoment rien, je le déclare humblement, et nous ferions des choses insensées, si nous avions le pouvoir de nous occuper des lois politiques.

Ainsij il m'est parfaitement impossible de trouver naturel que les Américains ne donnent que 95,000 francs par an à leur président, qui a la mission de sauvegarder leurs libertés, et que les Français don-

nent 25 millions par an à Napoléon III, qui, au grand mécontentement des masses, s'est approprié toutes les libertés.

Oui, je trouve très-peu naturel que les Français payent 25 millions en une seule année à un seul homme, tandis qu'avec ces 25 millions le peuple américain peut solder son président pendant 265 années ! Mais tant de gens trouvent cela juste, qu'il paraît que j'ai tort de le trouver anormal.

Je vous ai dit ce que serait la France réellement républicaine, et avec la constitution de Washington ; voyons maintenant ce que le progrès, l'instruction, les sciences, la civilisation enfin, auraient à y gagner.

Comme économie, la chose saute aux yeux : placez le président dans un palais convenable, et sti puiez que, comme aux Etats-Unis, il ne pourra même le faire reblanchir ou en revernir les portes sans une loi du Congrès.

Supprimez les charges de chambellans, écuyers, aides de camp, officiers d'ordonnance, ainsi que toutes les sinécures; cette économie-là, ajoutée aux 25 millions, fera déjà un joli petit chiffre.

Supprimez la sûreté publique, qui n'est que la sécurité de la tyrannie ; supprimez ces millions donnés à la police secrète ; supprimez les ministères : beaux-arts, maison de l'empereur, ministère d'Etat; les receveurs généraux, de simples percepteurs suffiront.

Supprimez enfin toutes ces charges richement payées, données à ceux qui ont ou trahi le gouvernement détrôné, ou qui se sont hâtés de se rallier au gouvernement nouveau ; supprimez cela, et vous aurez un bon nombre de millions économisés.

Voici quelques chiffres à l'appui.

Police secrète 5,000,000

Traitement du chef de l'État 25,000,000

— donné à sa famille 1,500,000

Entretien de douze châteaux impériaux. . . 5,000,000 Ces châteaux, vendus, comme ils ont tous une grande valeur (Rambouillet, seul, vaut plus de 40 millions), la France pourrait payer ses dettes, surtout si elle vendait aussi le mobilier et les diamants de la couronne. Les traitements des ministres devenus inutiles. 1 ,000,000 Sinécures abolies 2,000,000

Total 39,000,000

Ajoutez à cela l'économie qu'apporterait la réduction de l'armée, et, tout en diminuant l'impôt au Heu de l'augmenter, vous arrivez à trouver ces bienheureux millions dépensés si utilement en Amérique pour l'instruction publique.

Certes, on peut dire que c'est cette seule instruction publique si admirablement entendue, qui a fait de cet- élément vulgaire et cosmopolite dont est composé le Nouveau-Monde, un peuple fort et puissant.

Il a fallu un souffle énergiquement civilisateur pour transformer ces émigrants en citoyens, et faire du Nouveau-Monde un tel foyer de liberté et de progrès. N'est-il pas humiliant pour le vieux monde d'être forcé de se dire : a Si nous voulons avancer, si nous voulons marcher avec notre siècle, il nous faut copier l'Amérique ! »

N'est-il pas honteux pour l'Europe de se voir si fort distancée par ce jeune peuple ?

Et n'est-ce pas douloureux, pour le Français vraiment patriote, de voir que la belle France, qui, jusqu'à présent avait fait l'admiration de l'Europe par sa science, son progrès, sa marche vers le beau et le

bien, est laissée bien en arrière par ce peuple cosmopolite?

Décidément les races, tout comme les civilisations, seraient-elles fatalement condamnées à subir les quatre périodes humaines :

Naissance, apogée, décroissance et décadence?

Ne pourrait-on éviter cette loi funeste qu'en croisant les races?

Il est de fait que le mélange de diverses races a eu en Amérique un résultat merveilleux.

Il a produit un peuple jeune, vigoureux, qui s'est résolument débarrassé de la routine des vieilles idées et a jeté hardiment ce cri victorieux : En avant !

Voyez s'il était possible de faire mieux qu'il a fait pour l'instruction publique?

Yoyez et calculez, au pas de tortue que nous avons emboîté, combien d'années, que dis-je? d'années, de siècles, il nous faudra pour en arriver là.

Que de demi-mesures, que de tâtonnements n'aurons-nous pas à subir avant de nous trouver au niveau du peuple américain? Dans le Nouveau-Monde, Tin-

struction est complètement gratuite pour tout le monde. On refuse l'or du riche comme l'obole du pauvre ; car l'on ne veut pas créer deux classes : celle du riche et celle du pauvre.

On tient à éviter à ce dernier l'humiliation d'avoir à avouer sa misère.

L'on ne veut pas que, dès l'enfance, l'homme, par le manque de fortune de ses parents, se trouve placé dans une sorte d'infériorité.

Que les boursiers , demi-boursiers de France me disent franchement si cette instruction gratuite — que le gouvernement a bien voulu leur accorder — ne les a pas exposés à plus d'une petite humiliation de la part de leurs camarades qui n'étaient pas dans les mêmes conditions?

Du reste, peut-on dire que tous les parents pauvres ont droit à des bourses en France?

Non, certes, s'ils n'ont pas été quelque peu sénateurs ou hauts fonctionnaires ; car elles sont surtout accordées aux fds de ceux qui ont touché de fort gros émoluments.

En Amérique, les sentiments démocratiques naissent dès l'école dans le cœur des jeunes citoyens ; sur

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les mêmes bancs, traités de la même façon, se trouvent fils de menuisiers, de savetiers, de banquiers, de hauts financiers ; la distinction des classes y est inconnue, et, lorsqu'ils sortent des écoles, on n'a aucune peine à leur faire comprendre que tous les hommes sont égaux.

Qu'on ne me dise pas : II y a aussi des écoles gratuites en France, les écoles primaires.

Ce qu'on appelle instruction gratuite dans le Nouveau-Monde, c'est ceci :

La seule ville de New -York possède deux cent soixante-dix écoles fréquentées par deux cent trente mille élèves. 11 y a d'abord les écoles primaires divisées en six classes. On y enseigne la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la géographie et les premiers éléments d'histoire.

Pour passer dans les écoles de grammaire, qui viennent après celles-là, les enfants ont à subir un examen.

Dans ces secondes institutions, on enseigne : la grammaire, la géographie et l'histoire plus complètement ; l'arithmétique, l'algèbre, l'hygiène pratique,

la tenue des livres et les notions premières du commerce.

Après ces deux écoles, les enfants qui désirent recevoir une instruction plus complète suivent des cours supplémentaires, oii on leur enseigne la géométrie, l'astronomie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la physiologie et l'histoire contemporaine.

L'étude du grec et du latin est laissée aux jeunes gens qui se destinent aux sciences ou à la littérature; les autres ne trouvent pas cette étude pratique, mais, en revanche, un petit Yankee de treize ans vous racontera les règnes deLouisXVlII,CharlesX, Louis- Phihppe, et il vous fera des commentaires sur César, qui ne manqueront ni de logique ni de vérité. Mais un cours d'histoire contemporaine américain ne recevrait certes pas l'estampille en France!

A côté de ces cours supplémentaires, il y a des cours de navigation, d'agriculture, etc., etc.

Il y a enfin un collège et un institut ; là, les classes sont aussi élevées qu'elles le sont dans nos grands collèges de France. On y enseigne en plus la science gouvernementale et l'économie politique.

Dans toutes ces écoles, on forme les jeunes gens à l'art de la parole.

Une fois par semaine on les réunit dans une immense salle ; à lour de rôle ils montent à la tribune, et ils sont obligés d'improviser un petit discours sur le premier sujet venu.

La gymnastique est aussi pratiquée dans toutes les écoles.

Dans chacune d'elles, il y des cours de français, d'allemand et d'italien.

Les écoles primaires, celles de grammaire , ainsi que tous les cours supplémentaires , sont mixtes ; filles et garçons étudient ensemble.

Le grand et bel institut de doper (Cooper Insiitut) est aussi accessible aux jeunes filles qu'aux jeunes gens; les uns et les autres y trouvent des cours do musique, de chantj de composition , de dessin, de peinture et de littérature française et anglaise, toujours gratuitement.

Ainsi, tout homme, toute femme, en Amérique, peut recevoir l'instruction la plus soignée, peut apprendre un art, une carrière libérale, sans que ses parents aient à dépenser un centime.

Car on leur fournit même plumes, papiers, livres, instruments de chimie, tout, enfin, ce qui leur est nécessaire.- Voilà ce qu'on peut appeler l'instruction gratuite.

Le bureau d'éducation de la ville de New-York a sous ses soins quatre-vingt-dix écoles primaires , quatre-vingt-dix-sept écoles de grammaire, vingt-six écoles supplémentaires, vingt-six cours du soir, quarante établissements pour les orphelins abandonnés; ils y sont logés et défrayés de tout; un collège, deux écoles normales ; le budget de cette seule ville s'élève, pour l'éducation, à 5 millions de dollars, soit 15 millions de francs.

Les livres fournis aux élèves dans les diverses écoles d'Amérique représentent une valeur de 50 millions de francs.

Les immeubles affectés pour la seule ville de New- York aux différents établissements d'instruction représentent un capital de 26 millions de francs.

Ces mois d'instruction libre et obligatoire ne pouvaient être inventés qu'en France , où l'on éprouve toujours le besoin de faire un peu d'arbitraire, que ce soit au nom de la liberté ou au nom du despotisme.

En Amérique , rinstruction n'est nullement obligatoire, et pourtant tous les enfants vont- aux écoles, et l'on ne trouverait pas une personne sur mille qui ne sache lire et écrire. Les constitutions de la plupart des États établissent même que ceux-là seuls qui peuvent signer lisiblement leur nom et lire à haute voix la constitution, auront le droit de suffrage aux différents votes.

Au lieu de rendre l'instruction obligatoire, on l'a rendue aussi séduisante que possible; toutes les écoles ont un aspect gai, riant, du jour, de l'air, des fleurs, des oiseaux; tout y respire le bien-être et la gaieté, les professeurs ont eux-mêmes une figure aimable, souriante, ils sont bons, avenants pour tous les enfants... Professeurs et élèves ne sont que des amis; les vieux enseignent aux jeunes ce qu'on leur a jadis enseigné à eux-mêmes ; ils le font avec plaisir, avec douceur ; ils n'essayent pas de se faire craindre des enfants; ils s'efforcent seulement de s'en faire aimer; ils ressemblent bien peu à certains de nos professeurs.

Mais je veux être juste. Si l'on trouve en France des instituteurs moroses, quinteux; s'ils manquent

parfois d'indulgence et de bienveillance pour la jeunesse, ce n'est pas tout à fait leur faute, mais bien plutôt celle du système suivi.

Pour ces pauvres petits êtres, qui arrivent dans le monde tout insouciants et joyeux, qui voient la vie tout en rose, qui ne demandent qu'à rire, chanter et gambader, on invente une discipline, un règlement sérieux, sévère ; ils doivent marcher au pas, parler seulement pendant les récréations ; le reste du temps, on exige qu'ils soient graves, on maîtrise leur nature bouillante; on leur impose une seconde nature de convention ; leur corps même, que la croissance fatigue, a besoin de mouvement : on les force à l'immobilité.

De plus, on les dresse à cette obéissance passive qui est trop peu dans la nature humaine pour qu'elle ne révolte pas cette jeunesse qui sent le besoin de liberté et d'agir suivant son impulsion propre.

L'éducation en France est une torture pour la jeunesse ; c'est un déformement moral de l'être humain. Les jeunes gens sont irrités contre cet état de choses; comme le cheval qui subit le mors et le cavalier pour la première fois, ils bondissent, rugissent d'impa-

tience ; s'ils traitent en ennemis ceux qui posent le mors, ceux qui essayent de les dompter, ne faut-il pas les excuser?

Savent-ils que le système seul est coupable, et que leurs pions et leurs professeurs ne sont que les rouages de ce système?

Chaque collégien voit donc un ennemi dans son maître; dès qu'il peut lui être désagréable, il est content... il se venge.

D'un autre côté, si nous avons en France une quantité d'inutiles qui touchent, pour ne rien faire, de gros appointements, tous ceux qui sont utiles, qui donnent tout leur temps à leurs fonctions, ceux-là n'ont pas tout à fait assez pour ne pas mourir de faim ; leur vie n'est qu'une longue lutte avec la misère, la misère honteuse, la plus triste de toutes. Cette lutte les lasse, aigrit leur caractère.

Certes, les professeurs, les instituteurs, rendent de grands services au pays ; ils ont été forcés de travailler longtemps pour acquérir leur savoir; leurs familles ont fait de grands sacrifices pour eux... Que gagnent-ils?

Un pion est moins payé qu'un domestique de bonne maison.

Un professeur arrive à avoir les mêmes appointements qu'un chef ou qu'un maître d'hôtel ; il a en plus à se loger, à se nourrir et à représenter. Le bâton de maréchal d'un professeur, c'est d'arriver à gagner 5,000, 4,000 francs par an.

Beaucoup végètent à 800 francs, 1 ,200 francs d'appointements pendant de longues années; alors, pour vivre, ils sont forcés de chercher des leçons, de joindre à la tâche déjà difficile de professeur, le travail ingrat et fatigant de maître de littérature. Ne leur est-il pas permis, dans cette vie décevante, d'avoir des moments de sombre désespérance? ne peut-on pas comprendre que leur caractère n'ait plus cette douceur bienveillante que donne le bonheur ? Leurs élèves souvent riront de leur chapeau lustré par l'usage, de leur paletot râpé... S'ils savaient combien desoins il a pourtant fallu à ces gens-là pour les conserver dans cet état, et avec quelle angoisse ils voient la trame s'user ! En Amérique, il n'y a pas de sinécures, il n'y a pas de cumul, mais tout homme gagne largement ce qu'il lui faut pour vivre.

La seule ville de New- York vote chaque année un budget de six millions de francs pour les salaires des professeurs.

Pas un seul ne reçoit moins de deux mille quatre cents francs, et la moyenne s'élève de huit à quinze mille francs.

Dans toutes les écoles, on trouve une assez gran-de majorité de professeurs-femmes; on pense avec raison que la femme est plus apte à s'occuper de l'enfance, qu'elle aura pour elle plus de tendresse, plus de petits soins ; car chacune d'elles a en elle un cœur de mère.

Le professorat est une grande ressource pour les jeunes filles sans fortune ; en Amérique, la statistique prouve qu'il y a cent mille femmes professeurs dans les divers Etats de la fédération.

A l'institut de Chicago, la chaire de grec est tenue par une jeune fille.

A Boston, on en trouve beaucoup professant le grec, le latin et la philosophie.

Pour être professeur, il y a un examen tout comme en France, et des diplômes à obtenir ; à ces examens, femmes et hommes se présentent et impar-

tialement, sans se préoccuper du sexe des candidats, les plus aptes sont nommés.

Ces hommes du vingtième siècle ont compris que l'âme humaine était de même essence, qu'elle soit sous une enveloppe féminine ou masculine. Ils ont compris et admis aussi que le savoir, la science, l'érudition, l'intelligence, n'avaient pas de sexe et étaient l'attribut des deux sexes.

Notez que les femmes qui s'adonnent au professorat sont payées dans les mômes proportions que les hommes... Une jeune fille apte à faire une classe élevée reçoit le même salaire que celui que l'homme reçoit ordinairement, et celle qui fait le cours de grec reçoit les appointements d'un professeur de grec.

Enfin, entre le système d'instruction en Amérique et celui adopté en France, il y a cette grande différence :

Dans notre pays, écoles, collèges, lycées, sont surtout des écoles d'apprentissage, d'obéissance passive.

— Ne raisonnez pas, n'essayez pas de comprendre, mais obéissez, et croyez de confiance, — répète-t-on

sans cesse aux jeunes gens; on prépare le Français à devenir la chose du pouvoir et du règlement : savoir obéir, savoir commander... voilà les deux grandes sciences politi(jues françaises.

En Amérique, on respecte déjà dans l'enfant le citoyen... On ne forme la jeunesse ni à l'obéissance ni au commandement. On lui apprend simplement à savoir être libre.

Si New-York possède écoles, instituts et collèges, n'allez pas croire que les autres États de la fédération restent en arrière.

L'IUinois, lui-même, qui a à peine un demi-siècle d'existence, ne compte pas moins de dix mille écoles, et dépense trente-deux millions de francs par an pour l'instruction publique. Huit cent mille enfants ou adultes sont inscrits dans ces écoles et cela sur une population de moins de deux millions d'habitants. Le grand institut de Chicago, ses écoles de droit, de médecine, ne le cèdent en rien à ceux de New- York. Le Colorado, où la première installation des colons ne remonte qu'à douze ans, possède déjà cinq cents écoles. Denver, la capitale, a son grand collège et son institut.

Il y a une seule chose que le peuple américain ne tolère pas ; c'est l'ignorance... Chaque État a la noble émulation de vouloir mieux faire encore que ses voisins en faveur de l'instruction publique.

Si l'un a dix mille écoles, l'autre en fonde onze mille; si celui-ci vote cinquante millions en faveur de la commission d'éducation, le voisin tient à honneur de voter soixante millions.

Cette noble émulation, cette rivalité à mieux faire, produit les meilleurs résultats.

Les Etats-Unis dépensent cent millions de plus que la France pour l'instruction des citoyens; mais que ces cent millions sont bien placés!

Cette instruction gratuite, accessible à tous, a produit le nivellement des classes et joint à cet élément puissamment régénérateur, la liberté, il a fait de ces parias cosmopolites un peuple grand, fort, sage et heureux; le plus grand peuple du globe.

Eh bien, la France américanisée n'aurait plus qu'un impôt léger, l'impôt général destiné à former le budget qui doit entretenir l'armée, la marine, payer la représentation de la France à l'étranger ; mais chaque département aurait son budget, voté

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librement par les citoyens, et certes j'aime à croire que le Français rendu à son libre arbitre, devenu réellement citoyen, comprendrait ses devoirs aussi bien que ses droits; mis en possession de l'esprit d'initiative, il voudrait, lui aussi, faire bien et faire grand ; il ne lésinerait pas sur le budget de Tinstruction publique.

Voici ce qu'est la France à présent, au point de vue intellectuel; nous verrons ['après ce qu'elle deviendrait avec la constitution de Washington.

Aujourd'hui nous possédons un centre de lumières, de sciences; un centre où tous les arts sont cultivés, nous possédons enfin Paris: Paris la ville unique dans le monde... la ville-soleil, qui rayonne sur toute l'Europe. Mais, hors Paris, on tombe en pleine provîrîce, et l'on s'aperçoit que, si notre capitale éclaire l'Europe, ses rayons passent par dessus la province sans s'y arrêter pour gagner l'étranger.

Dans des villes pourtant rapprochées de Paris, on se sent tellement dépaysé que l'on se demande si un lutin fantasque ne se serait pas amusé à vous transporter à votre insu au fm fond delà Chine.

Cela est si vrai, que les journaux parisiens, la littérature parisienne, ne sont le plus souvent que de l'hébreu pour le lecteur de province.

Dans certains départements, un Parisien est considéré aussi curieusement qu'un Lapon le serait à Paris.

Paris ne crée pas, ne produit pas; il absorbe tous les hommes de talent ; de toutes les célébrités qui font sa gloire, quatre ou cinq à peine sont Parisiens.

Mais Paris met en lumière ; tout talent pour être accepté doit venir y demander la consécration.

Un médecin pour réussir doit avoir fait ses études à Paris; il en est de même pour les avocats, pour les professeurs, et cet état de choses a, entre autres désavantages, celui de mettre en évidence, non pas toutes les capacités de la France, mais seulement celles des hommes qui ont eu le bonheur d'avoir des parents assez riches pour pouvoir envoyer leurs enfants à Paris.

A côté de ceux-là, combien n'y a-t-il pas d'autres hommes qui, sentant en eux le feu sacré de l'art, et ayant conscience de leur valeur, se disent : — Ah! si j'avais pu aller à Paris!

Hélas, les moyens leur ont manqué. Ils vivent tristement avec le regret de n'avoir pu réaliser les beaux rêves de gloire qu'ils avaient faits. Ils ne vivent pas, ils végètent dans un travail aride et sans but élevé, mais qui leur donne le pain de chaque jour.

La province française est si terre à terre, si en dehors du mouvement intellectuel, que l'étincelle du génie peut s'y allumer, mais que, si le futur grand homme ne vient pas bien vite dans cette atmosphère de Paris où toutes les intelligences sont rayonnantes et communicatives, où l'esprit y est, lui aussi, épidémique, il la verra s'éteindre bientôt.

Avec Paris comme seul centre intellectuel, toutes les capacités, les grandes intelligences ne peuvent donc pas arriver à la maturité; et une foule d'hommes, qui auraient pu apporter leur part aux gloires de la France, sont condamnés à l'avortement intellectuel occasionné par la compression soporifique de la province.

Mais ce n'est pas le seul inconvénient; car, même pour ceux qui ont assez de fortune, ou qui ont des parents prêts à faire les plus grands sacrifices pour Pavenir de leiirs fils, Paris a plus d'un écueil.

Le jeune homme doit quitter son département, souvent fort éloigné de la capitale ; il doit quitter sa famille, et il se trouve ainsi lancé dans ce tourbillon parisien,fécond en dangers de toutes sortes, sans avoir pour le guider l'expérience et la sagesse de sa famille.

Cet éloignement forcé du toit paternel, au moment où le jeune homme aie plus besoin de sages conseils, ne peut qu'être pernicieux pour lui.

Les parents, obligés, dans l'intérêt de l'avenir de leur fils, de consentir à cette séparation, doivent éprouver des angoisses terribles de le savoir seul, livré à lui-même dans la grande Babylone.

Avec la France américanisée, nous n'aurions plus un seul centre intellectuel, mais bien quatre-vingtneuf. Paris perdrait un peu de son prestige, mais la province en gagnerait beaucoup ; chaque département aurait, en plus de toutes ces écoles gratuites et cours de toute sorte, des instituts, une académie, des écoles de droit, de médecine, des chaires d'éloquence. Ceci ouvrirait un vaste champ à la noble ambition de tous les hommes intelligents du département, sans les éloigner de leurs familles ; sans frais aucuns, toutes les sciences seraient mises à leur portée.

La province se réveillerait bien vite de la léthargie dans laquelle elle sommeille ; l'émulation s'emparerait de tous ses habitants; chacun voudrait être quelque chose, jouer son rôle, arriver à la célébrité, et les instituts, les cours, seraient suivis avec ardeur; les hommes passeraient moins de temps à s'abrutir dans les cafés, — pour s'adonner à ce jeu, stupide s'il en fut, le domino!

C'est alors que réellement toutes les capacités pourraient se produire; car, cours de musique, de peinture, de dessin, de sciences, de langues vivantes, de Uttérature, de médecine, de droit, seraient dans le centre du département, à portée de tout le monde et enseignés gratuitement.

Tous les jeunes gens instruits trouveraient à gagner largement leur vie dans le professorat.

Chaque département voudrait, par esprit de rivalité, faire mieux que son voisin.

Tout comme en Amérique, on verrait les hôpitaux, les asiles, les instituts, les académies, s'élever, se multiplier comme par enchantement.

L'esprit et l'intelligence du peuple français, mus par ce puissant levier, feraient des prodiges. Et je le

répète, le sénat et la Chambre du département, composés exclusivement de citoyens nés dans le pays, comprendraient ses besoins, et l'impôt servirait à augmenter sa prospérité el son bien-être.

Tandis qu'à présent la province paye de gros impôts et l'on fait peu pour elle.

On reproche au peuple français de manquer d'esprit d'initiative.

Le reproche est fondé, il n'en a pas du tout, mais peut-il en avoir?

Il a toujours été sous la tutelle d'un gouvernement qui s'est engagé à prévoir ses besoins et à tout faire pour son bonheur (engagement qu'aucun n'a tenu, par exemple) . En retour de cet engagement, Icsdits gouvernements se sont octroyé le droit de pressurer le peuple, de l'accabler d'impôts; si bien que le Français se dit : « Pourquoi fonderai-je une école, ou un hospice? Le besoin s'en fait sentir, c'est vrai, tnais cela regarde le gouvernement. » Pour tout il fait ce raisonnement : « Cela regarde le gouvernement. » Mais majeur et débarrassé enfin de sa tutelle, il prouverait bien vite qu'il était digne d'être émancipé.

Maintenant l'impôt paraît lourd à payer, par cette raison que le budget n'est jamais employé comme le peuple souhaiterait qu'il le fût.

Tandis qu'en Amérique^ les citoyens payent volontairement et avec plaisir des taxes bien plus fortes que les nôtres, parce qu'ils votent eux-mêmes ces taxes, qui ont un but déterminé par eux.

On voit fréquemment, en Amérique, des citoyens fonder avec leurs propres deniers des asiles, des hôpitaux, des instituts. Ainsi Cooper-ïnstitut de New-York est un don fait par M. Cooper à sa ville natale. Son grand-père arriva jadis tout jeune dans cette ville; pauvre émigrant très-ignorant, il s'empressa de suivre les cours gratuits. Grâce à celte première nourriture intellectuelle que lui offrit sa patrie d'adoption, il fit promptement une grande fortune. Par reconnaissance, M. Cooper a fait construire Cooper-ïnstitut, qui représente une valeur de sept millions de francs.

Tout le rez-de-chaussée est en magasins ; le produit des loyers est affecté aux payement des salaires des professeurs, et les jeunes filles, ainsi que les

jeunes gens newyorknis, peuvent apprcîidro là tous les arts et toutes les sciences.

Dans chaque État, dans chaque ville, on vous montre un établissement d'utilité publique dû à la générosité et au patriotisme d'un citoyen.

En France, Thomme riche — n'aurait-il ni enfants, ni héritiers directs, n'a pas cette pensée, par la simple raison qu'avec notre système politique, ce n'est pas à sa patrie qu'il ferait ce don, mais bien au gouvernement. Or donner à un gouvernement! on se dit : Merci, il m'a déjà assez pressuré...; ensuite les trois quarts des Français détestent le gouvernement du moment.

Mais, certes, alors que ces trente-huit millions d'hommes cosmopolites, livrés à eux-mêmes, ont fait ce qu'ils ont fait, pourrait-on, sans injustice, penser que le Français, vieux peuple, mais cœur jeune, ne saurait pas, devenu majeur et débarrassé de ses lisières, faire encore plus grand que le peuple américain? Je suis persuadée que ceux qui disent non calomnient leurs compatriotes.

Voilà donc ce que deviendrait notre belle France avec la constitution de Washington.

Pour ne pas faillir à l'impartialité que je me suis imposée, je dois avouer que la police, en Amérique, est vénale et que la magistrature est loin d'y exercer un sacerdoce... Je dois convenir aussi que les fonctionnaires imitent par trop souvent nos caissiers... ils filent emportant la caisse, ou bien, à côté de leurs appointements légitimes, ils trouvent moyen de s'en créer d'illégitimes, mais plus gros.

Cet état de choses doit-il être imputé à la constitution?

Non, il faut au contraire louer sa prudence ; elle a prévu la chose, et l'a paralysée autant que possible, en n'accordant l'irresponsabilité à personne... Un magistrat ayant la conscience vénale, c'est fâcheux pour l'honneur de l'espèce humaine; mais, dès l'instant que l'on peut le poursuivre, le casser de ses fonc-tions, les inconvénients diminuent.

Il y a beaucoup d'honnêtes gens en Amérique, mais il y en a aussi beaucoup de moins honnêtes, comme je l'ai fait remarquer dans mon volume leFar-West; les indélicats du monde entier allant chercher un refuge en Amérique, il n'est pas étonnant que la délicatesse n'y soit pas toujours à l'ordre du jour.

6'j A TRAVERS L'AMERIQUE.

Le peuple américain a, il est vrai, devancé encore son siècle, il est ce que nous serons au vingtième siècle : adorateur fanatique de l'or. Il a compris que notre époque réaliste ne faisait plus grand cas d'autre chose que de ce vil métal... il s'est dit : « L'argent est le nerf de toutes choses, il tient lieu de titres, de savoir, de probité, tout le monde salue avec considération l'homme très-riche, sans s'inquiéter d'où lui vient sa fortune et ce qu'il était avant. » Le résultat de ce raisonnement est que, gagner de l'argent, beaucoup d'argent devient sa seule préoccupation : time is money^ le temps est de l'argent; money before ail, argent avant tout, voilà ses deux devises. Celte soif de l'or s'explique du reste. Tous ces émigrants étaient pauvres chez eux, aussi étaient-ils perdus dans la foule du vulgaire; tous ceux qui, arrivés en Amérique, ont fait de brillantes fortunes, ont vu de suite — et par ce seul fait — la considéi ation de la foule venirà eux. S'ils reviennent voyager en Europe, on est plein d'égards, de prévenances pour eux ; ce sont de riches Américains, dit-on. . . et toutes les portes s'ouvrent devant ce mot magique. Qui songe à leur demander des détails sur leurs ancêtres?

Pense-t-on même à s'assurer s'ils ont gagné leur fortune avec probité et délicatesse?

Non.

Ils sont riches et c'est assez pourque les plus grands noms de France sollicitent la main de leurs filles, et pour qu'ils soient reçus dans tous les salons, à la Cour surtout, de la façon la plus charmante. Eh bien, ces hommes-là doivent forcément se dire : « Lorsque j'étais un malheureux ouvrier, un simple serrurier, un modeste emballeur, personne ne faisait cas de moi. J'ai gagné de l'argent; sans me demander de quelle façon je l'ai gagné, tous les hommes de la meilleure société me traitent en pair et en ami. » Conclusion, l'argent est tout dans ce monde.

Est-ce eux qui ont tort, ou est-ce ceux qui leur inspirent ces réflexions? i"- •<

Je crois que ce n'est pas eux.

Très-convaincu par expérience de la puissance do l'argent, l'Américain se dit : « Il m'en faut; il m'en faut beaucoup;» et tous les moyens lui sont bons pour arriver à ses fins ; remarquez que je parle ici pour la masse, mais je m'empresse de constater qu'il y a des hommes, en Amérique, intègres, honnêtes, délicats.

Les juges font un métier; ils font rendre à ce métier le plus possible. On leur amène un accusé; son dossier examiné ils voient qu'il est coupable, trèscoupable; pourtant, si cet homme leur glisse dans le tuyau de l'oreille cette phrase. « Si vous m'acquittiez, je vous donnerais trois mille dollars ; » ils se disent: « Bast! il sera pincé une autre fois; la justice n'y perdra rien, et j'y gagnerai trois mille dollars. » Le coupable est acquitté. Un policeman s'empare d'un voleur ou d'un assassin. Si celui-ci lui fait la même offre, il se fait un raisonnement pareil : «Bast ! je le rattraperai une autre fois. » Il empoche les dollars et le laisse évader.

Le premier dimanche après mon arrivée à New- York, j'étais à l'église catholique de la ^o*" rue; un vicaire prêchait sur les peines de l'enfer.

c( Mes frères, disait-il, il faut songer à la mort ; elle peut vous surprendre au moment où vous vous y attendez le moins, et vous aurez à rendre compte de vos actions à un juge sévère et implacable. Béfléchissez qu'il n'en sera pas dans l'autre monde comme dans celui-ci. A présent, vous commettez un méfait quelconque, vous vous dites ; Oh ! je m'arran-

gcrai avec le juge; j'ai un gros paquet de dollars ; je lui en donnerai une partie, et, grâce à cet argument, il déclarera que je suis plus blanc que neige et parfaitement innocent. Mais, dans l'autre monde, vous n'aurez pas cette ressource. Vous auriez beau offrir des millions de dollars au juge suprême, qu'il restera impartial et condamnera chacun selon ses actes. »

J'avoue que j'étais fortement scandalisée de la façon dont ce digne prêtre faisait bon marché de la conscience des magistrats yankees.

Après quelques mois de séjour aux Etats-Unis, j'ai compris et excusé ce sermon. Du reste, comme je ne veux pas être soupçonnée d'accuser trop légèrement les magistrats américains, j'nime mieux me contenter de vous citer les statuts d'une 'société qui s'est formée l'an passé à New-York, que tous les journaux ont publiés. Je copie :

« Cette société, dite de vigilance, aura pour membres tous les gens les plus honorables de la ville ; elle aura pour mission de réagir contre les abus commis par la magistrature et la police.

« Chaque magistrat, chaque policeman, sera l'objet d'une surveillance occulte et incessante de la

70 A TRAVERS L'AÎIERIQUE.

part de cinq ou six membres de ladite société; ils s'entendront à l'effet d'épier les faits et gestes du surveillé; ils tâcheront d'établir des espions, même dans son intimité; et enfin, lorsqu'ils auront acquis la preuve qu'un magistrat ou un policeman a fait un compromis avec un coupable, c'est-à-dire a reçu de l'argent pour l'acquitter ou le laisser évader, cet homme sera dénoncé au conseil de la société de vigilance, qui traduira le prévaricateur devant le tribunal, et si ses confrères, prévaricateurs à leur tour, refusaient de le punir, eh bien, les membres de ladite société se réservent le droit d'user du collier do chanvre, » c'est-à-dire d'étrangler le coupable.

Vous le voyez, comme résultat c'est assez coquet; cela transforme les citoyens honorables en mouchards, en juges et en bourreaux! Déplus, cela doit rendre les relations assez peu amicales. Le fonctionnaire qui voit un homme essayer de se lier avec lui et lui faire des avances, doit se dire : « Oh ! mais non ! tenons-le à distance; c'est peut-être un membre de la société de vigilance ! » .

Positivement cette invention apportera du froid dans les rapports de société.

Il faut que magistrature et police soient assez démoralisées pour que l'idée de cette contre-police et de cette contre-magistrature soit venue à l'esprit des Newyorkais.

Une chose qui est fort curieuse, c'est que l'extrême liberté comme l'extrême despotisme ont produit les mêmes résultats.

Les seuls fonctionnaires, magistrats et policemen que l'on puisse comparer comme conscience vénale à ceux de l'Amérique, ce sont ceux de la Russie ; seulement, dans ce dernier pays, ces gens-là étant irresponsables, et le peuple n'ayant pas le droit de faire une contre-police et une contre-justice, les résultats de cette démoralisation sont encore plus déplorables.

Une seconde chose qui choque en Amérique, c'est le maintien de ce restant de la barbarie du moyen âge, représentée par les lois dites des grandes récompenses.

A chaque instant vous voyez dans les journaux cet avis du Congrès : « Celui qui pourra prouver qu'un employé, Un fonctionnaire ou un citoyen volent le gouvernement, recevra mille ou deux mille dollars de récompense. »

Ou bien, encore, c'est la tête d'un assassin qui est mise à prix.

Je le répète, cela porte atteinte à la dignité du peuple en transformant les citoyens en mouchards, et en établissant un système d'inquisition peu agréable; de plus cela refroidit les rapports d'amitié. Un employé du gouvernement, dès qu'un homme s'introduit dans sa maison et essaye de se faire admettre dans son intimité, se dit : « Allons bon ! il veut gagner deux mille dollars ! » A côté de cela, des maisons de banque et de commerce emploient un moyen assez original, lorsqu'elles sont victimes d'un vol, pour rentrer dans une partie de leur argent, elles font insérer dans les journaux l'avis suivant : « Tel jour, on nous a volé la somme de cent mille dollars, par exemple ; nous faisons savoir aux gentlemen qui nous ont soustrait cette somme, que nous nous engageons à ne pas les dénoncer à la police, et à leur offrir vingt-cinq mille dollars, s'ils veulent bien nous la rapporter; nous attendrons jusqu'à tel jour. Après ce délai nous déposerons notre plainte contre eux, et nous les ferons rechercher avec toute l'activité possible ; nous les prévenons du reste que nous sommes

sur leurs traces. » Eh bien, il arrive souvent que ces gentlemen-voleurs préfèrent n'avoir qu'un quart de la somme et avoir la sûreté de n'être point inquiétés; ils viennent tout tranquillement rapporter la somme ; oh les reçoit en gentlemen ; on leur donne l'argent promis et l'on se sépare avec de chaleureuses shakehands (poignées de main).

Pendant mon séjour à New-York, un vol considérable, quelque chose comme un million de francs, avait été commis chez un banquier ; il insère dans le Herald la promesse d'offrir cent mille francs aux voleurs, avec l'assurance de ne point les livrer à la justice ; les voleurs viennent restituer le million; grande joie du banquier qui offre un dîner splendide à ces gentlemen de la corde ; ils étaient cinq ; tous les associés et employés du banquier, au nombre de douze, ont été conviés à ce repas, qui s'est passé fort gaiement; pas le plus petit reproche, pas la moindre insinuation malveillante, mais une aimable cordialité n'a cessé de régner entre les convives.

Au dessert, le chef voleur a pris la parole, et s'adressant au banquier, il lui a dit : — « Mon cher gent-

74 A TRAVERS L'AÎJÉRIQUE.

leman, vous me plaisez beaucoup, vous m'êtes on ne peut plus sympathique, aussi je vais vous donner une preuve de mon amitié, en vous racontant de quelle façon je m'y suis pris pour crocheter votre coffre et en extraire le contenu ; cela vous mettra en garde pour l'avenir. »

Là dessus il lui a conté, avec force détails, la façon dont il avait opéré, et lui a donné d'excellents conseils pour mettre sa caisse à l'abri de nouvelles tentatives; la société l'a écoulé en riant et en lui faisant mille compliments sur son adresse.

Ensuite le banquier lui a répondu : — « Mon cher gentleman , je ne saurais être en reste d'amabihté avec vous, permettez-moi de vous offrir dix mille francs en plus que nos conventions. »

Alors le voleur lui a dit: — « J'accepte, mais je vais les déposer à notre caisse d'association et, moyennant cela, tous les honorables voleurs nos affidés s'engageront à respecter désormais tout ce qui vous appartient. »

On s'est séparé après de nombreux speaches et de plus nombreuses shakeliands.

Vous le verrez, les voleurs du Nouveau-Monde fini-

ront par faire du vol une simple spéculation; ils créeront des compagnies de vol qui, moyennant une somme de, s'engageront à ne rien voler... et, chose plus incroyable, vous verrez les Américains dire en souscrivant : « Al! riglh thou Grolbue ave. Venez, pratiques. »

L'amour par trop violent pour l'or, le manque de délicatesse de beaucoup d'employés, la conscience par trop élastique des magistrats et des policemen produisent donc une certaine démoralisation en Amérique, démoralisation qui, je le répète, ne saurait être imputée aux lois, mais seulement à ceux qui les exécutent.

Nous pourrions appliquer la constitution de Washington à la France sans crainte de voir ce même état de choses s'établir chez nous; car le Français est un peuple fait, épuré ; l'argent est beaucoup pour lui, mais la considération est plus encore; ce qui le prouve, c'est que ni notre magistrature, ni notre police ne sont vénales ; nos fonctionnaires pratiquent l'arbitraire, mais non le vol.

On peut reprocher à nos sergents de ville d'apporter une trop grande ardeur dans l'art d'assommer

les citoyens; ils se savent irresponsables; les émeutes, les rassemblements les impatientent, attendu qu'ils viennent doubler leurs beures de corvées; de plus, une petite gratification, un peu d'avancement ne leur sont point désagréables. On leur dit : « Allez, rétablissez l'ordre... » et ils s'en donnent à cœur joie de taper sur les émeutiers ; mais de préférence encore sur les curieux. Car il faut surtout dégoûter le bourgeois de l'émeute... Lui cai-ser un bras est un assez bon moyen pour le guérir de sa manie de se joindre aux manifestations. Mais, à. côté de cela, je crois bien qu'il est sans exemple qu'un homme de la police, même subalterne, ait accepté de l'argent pour ■prix d'un compromis avec son devoir ou plutôt sa consigne.

Notre magistrature est attaquée souvent, et pourtant c'est la seule vraiment de qui Ton puisse dire qu'elle exerce un sacerdoce.

Après avoir écrit ce mot sacerdoce, une crainte s'empare de moi. La police, dans certains cas, a droit à une espèce de censure sur cette pauvre littérature qui est fort mal traitée ; la section librairie est en pleine préfecture de police, à côté des bureaux tou-

chant, régissant les mauvaises mœurs; eh hien! je redoute que mon éloge de la magistrature ne me vaille un surcroît de malveillance de la part du bureau librairie; car si j'en juge par un fait qui s'est passé à Nantes, la police n'aime pas qu'on dise trop de bien de la magistrature ; lui en voudrait-elle par la raison que certains substituts et procureurs leur font trop concurrence?

Je ne sais, mais voici ce qui m'est arrivé à Nantes; je parlais de l'Amérique, et je commençais une phrase ainsi :

« Avant de vous dire ce que je pense de la magistrature américaine, j'éprouve le besoin de rendre hommage à la nôtre : en France, la magistrature exerce encore un sacerdoce. »

A ce mot, le commissaire de police, que le gouvernement impérial a la courtoisie et le bon goût de placer à mes côtés, orné de son écharpe et de ses deux assesseurs, toutes les fois que je fais une modeste conférence littéraire ; ledit commissaire bondit de son siège, et d'une voix de stentor, se mit à dire : Monsieur le président, rappelez l'orateur à la question !

Le premier rappel à la question que j'aie reçu, c'est pour avoir dit que la magistrature française exerçait un sacerdoce !

C'est assez original.

Cependant, je vais me risquer encore, et répéter une seconde fois que notre magistrature est la plus digne, la plus honorable de toute l'Europe.

Il est sans exemple qu'on ait rencontré un magistrat à la conscience vénale... je suis sûre que même le fameux « on m'en dira tant » les trouverait inébranlables dans leur honnêteté... et notez que nos magistrats reçoivent des appointements dérisoires ; ceux qui n'ont pas de fortune personnelle ne doivent certes pas mettre la poule au pot tous les dimanches... leurs salaires senties mêmes depuis un temps immémorial ; ils ont été fixés alors que l'écu valait plus que ne vaut aujourd'hui le napoléon.

Mais nos magistrats ont des aïeux et ils savent que noblesse oblige... La devise de leurs ancêtres a toujours été, savoir, intégrité et probité; le plus souvent, magistrats de père en fils, ils sont fidèles à ce long passé honorable.

Mais, medira-t-on...,M. X. substitut, mais M.''**

substitut aussi... mais... mais... Oui, je comprends ces mais et je conviens qu'en matière de presse, certains d'entre eux oublient le sacerdoce pour la politique... ils sont heureusement peu nombreux et je suis convaincue que nous aurions, le cas échéant, plus d'un baron Séguier... Par magistrature, j'entends du reste la magistrature assise ; le parquet appartient plus à la police qu'à la magistrature. Notre magistrature n'est pas vénale, mais elle est ambitieuse; et que ne fait-on pas... pour arriver à ce mauvais résultat ! Avancement, décorations, tout est entre les mains du pouvoir...

Si le garde des sceaux était nommé parle suffrage des magistrats, s'il avait à s'occuper seul de leur avancement et seul le droit de les proposer à la décoration... nous aurions alors une justice parfaite, n'ayant plus même à reprocher à quelques-uns un excès de zèle condamnable inspiré par l'ambition.

Avec la moralité et le caractère français, nous aurions donc tous les avantages de la grande constitution de Washington et nous n'aurions pas même à redouter la démoralisation résultant d'une police

vénale, d'une magistrature vénale, et de fonchunnaires trop cupides.

Pour en finir avec cette maudite politique fort ennuyeuse, parlons un instant démocratie^ *

En France, la démocratie est un vain mot ; on ne rencontre jamais la pratique de ce sentiment ; on est démocrate pour ceux qui sont au-dessus de nous, mais jamais pour ceux qui sont placés au-dessous de nous dans Fécliellc sociale...

Allez donc voir si le fermier traite son valet de ferme comme son égal... Voyez si le possesseur d'une belle et grande terre n'a pas un peu de morgue vis-à-vis de son voisin qui ne possède qu'un tout petit lopin de terre.

Le. bon ouvrier instruit, rangé, ne se croit-il pas supérieur à celui qui est inhabile et incapable? Le marchand de vin en gros traitera-t-il le vulgaire marchand de vin du coin comme son égal?

Non, il y a des préjugés innés dans le cœur des Français; ils existent dans toutes les classes... et ceux qui réclament le plus bruyamment l'égalité, la veu-

* Ici je prends le mot dans le sens que nous lui donnons en France,

lent surtout pour être les égaux de ceux |)lacés audessus d'eux, mais ils n'entendent nullement devenir les égaux de ceux placés en dessous.

Allez donc offrir une place de valet de chambre chez un épicier enrichi à un domestique de grande maison.

Il croirait se déshonorer en servant un parvenu.

Examinez la morgue insolente de la valetaille du noble faubourg Saint-Germain vis-à-vis de celle de la Chaussée-d'Anlin, et dites-moi si tout Français n'est pas aristocrate pour ceux qu'il croit ses inférieurs?

Ce que je vais dire fera sourire les gens graves, pourtant j'affirme que c'est moins subtil que ça en a l'air... La cause de tous ces préjugés, ce qui empêche la pratique de la démocratie, c'est... la veste... puis la blouse...

Par l'effet d'un vieil usage, le paysan, même riche, porte la petite veste courte, c'est sa livrée ; il n'oserait se vêtir d'un habit ou d'un paletot, car ses voisins diraient d'un air narquois : « Tiens, il veut faire le monsieur! »

Cette veste est donc un signe, une démarcation sociale; il l'accepte, mais son ambition, son seul

rêve, est que son fils ait le droit de porter le paletot. . . d'être un monsieur... Il l'envoie à la ville, il en fait un coiffeur, un commi-^, un balayeur de bureau, un domestique même, mais il est satisfait, car lorsqu'il revient au pays, il est habillé en monsieur.

Cette veste gêne le paysan, s^il se trouve dans une réunion où il y a des paletots... Il a le sentiment qu'elle doit lui assigner une place inférieure ; cela le met mal à Taise.. . et les porteurs de paletots sont tentés de croire à leur supériorité.

L'intimiié entre la veste et le paletot est impossible, l'un humiliera l'autre.

Il en est de même pour la blouse, c'est un signe distinctif.

Mettez dix hommes en blouse dans un salon oii il y a des habits, ils se sentiront déplacés ; leur blouse leur pèsera beaucoup... Au théâtre, la blouse n'est pas admise à certaines places ; on lui impose donc une infériorité dans la hiérarchie sociale.

Un jeune homme habillé en monsieur n'aimera pas sortir, aller au café, avec un ouvrier portant cette fameuse blouse.

Ces sentiments font que les classes ne se mêlent pas; la vieille fraternité en souffre.

En Amérique, ouvriers, paysans, balayeurs de rues, maçons, banquiers, avocats, rentiers, tous portent le même costume: un paletot; le drap en est plus ou moins fin, il est plus ou moins drapé, mais la coupe en est la même ; pas de signe de démarcation, un même uniforme pour tous les citoyens.

Aussi, dans les théâtres, dans les chemins de fer, dans les réunions publiques, fraternité complète : il n'y a là ni des ouvriers ni des paysans, il n'y a que des gentlemen dont les uns sont ouvriers, les autres cultivateurs... pas de classes distinctes, mais des étals différents, voilà tout.

La démocratie ferait un grand pas en France du jour où résolument les paysans, les ouvriers, adop^ teraient le costume do tout le monde.

Nous sommes remplis de préjugés, et beaucoup seront difficiles à extirper ; peut-être l'unifor-^ mité de costume y aiderait-elle un peu.

Ainsi il est admis que les professions libérales sont au-dessus des^états.

^ Ce sentiment existe fortement enraciné et je ne

reproche pas à ceux qui ont des professions libérales d'avoir la petitesse d'esprit de se croire supérieurs aux autres, mais je reproche ce préjugé surtout à ceux qui ont des états...

Ainsi un ouvrier qui arrive à amasser quelque fortune devrait en profiter pour donner une bonne instruction à son fils, de façon à ce qu'il fût encore meilleur ouvrier que lui : tandis que, le plus souvent, il s'empresse de lui donner une de ces fameuses carrières libérales. Le résultat de cela est la perte pour les états de tous les- jeunes gens à qui l'aisance de leurs parents aurait permis de devenir des ouvriers instruits et capables, et les arts pratiques en souffrent. En Amérique, il n'y a pas de carrières appelées libérales ; il n'y a que des gens cherchant à gagner de l'argent. L'avocat, s'il ne gagne pas assez en plaidant, s'empressera de se faire marchand de charbon, ou de chocolat . . . Etre serrurier, menuisier, est un état aussi noble et aussi considéré que n'importe quelle position sociale. Bien souvent, dans une réunion, dans une soirée, causant avec des Yankees, un homme me disait tout naturellement : « Je suis maçon; » un autre : « Je suis menuisier; » le

Français aurait dit entrepreneur et négociant en bois. Il y avait dans ce même salon, portant riiabil et la cravate blanche, des banquiers, de riches^négocianls, des avocats, des ingénieurs, des cordonniers, des menuisiers ; mais il n'y avait dans le tout que des gens gagnant de l'argent, par la menuiserie ou par la science d'ingénieur.

Il y aurait eu certainement gêne si les menuisiers, serruriers ou maçons avaient porté un costume distinct.

Étant admis que toutes les professions sont les mômes, qu'il n'y en a ni de libérales ni de non libérales, ni d'élevées ni de non élevées, l'état ne constitue aucune supériorité.

Le fermier riche fait élever son fils avec soin, mais il en fait un fermier habile agriculteur ; l'ouvrier laisse ses fils ouvriers, quelque fortune qu'il ait ; seulement, ayant le temps de faire toutes leurs classes^ d'apprendre à fond les sciences pratiques, ils deviennent des ouvriers excellents; aussi voit-on les arts pratiques poussés aux limites les plus extrêmes de la perfection en Amérique. Je crois bien qu'il faudra de longues années encore pour faire conij)rendrc

et admettre cela aux Français. Faisons des vœux pour que la grande aristocratie de l'avenir soit vite reconnue et proclamée ; cette aristocratie est accessible à tous, espérons qu'elle comptera dans ses rangs l'immense majorité ; pour y être admis, il faudra — en fait de trente-deux quartiers — la probité, le savoir, l'intelligence et l'urbanité !

Cette dernière qualité sera de rigueur, car je proteste au nom de la république contre cette tendance fâcheuse de certaines gens a faire de républicanisme le synonyme... de mauvaise éducation.

Je Tai dit souvent aux Américains, je le répète à certains républicains français : La politesse est de toutes les opinions.

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