‹ A travers l'AmeriqueChapitre 4 sur 9 · DU HAVRE A NEW-YORK · texte numérisé non relu

DU HAVRE A NEW-YORK

Dans ce siècle où, comme l'a dit notre grand poète Victor Hugo :

« Paris, Londres, New- York, des continents énormes sont unis par un fil qui tremble au fond des mers; »

Dans ce siècle où la vapeur a \aincu les distances ;

Dans ce siècle où le progrès marche lui aussi à toute vapeur, le cosmopolitisme doit remplacer le chauvinisme; les peuples ne doivent plus vivre casernes chez eux ; ils doivent apprendre à se connaître, à s'apprécier les uns et les autres. La grande

famille humaine, ce milliard d'hommes dissémines sur le globe terrestre, doit faire connaissance.

Peut-être alors verra-t-on disparaître ces préjugés, ces haines de nations à nations et, lorsque la folle ambition d'un homme voudra entraîner un peuple, sous un vain et ridicule prétexte, à aller massacrer un autre peuple qui n'a, en fait de torts, que celui de porter un autre nom, de vivre séparé de lui par une barrière imaginaire, — ce peuple refusera de se livrer à cette humaine boucherie, et enfin ce dernier restant de la barbarie des siècles passés cessera.

Les hommes dirigeront toute leur intelligence vers l'agriculture et l'industrie, les arts et les sciences; et ils feront des inventions plus utiles et moins révoltantes que celles des fusils à aiguille, des bombes explosibles et des mitrailleuses.

Les peuples comprendront enfin que leurs intérêts sont solidaires les uns des autres, et qu'ils doivent vivre en paix, s'entr'aider au lieu de s'entr'égorger.

Aujourd'hui, tout homme qui désire être utile à son pays, que ce soit dans les arts, dans les sciences,

dans rindustrio, le commerce ou la politique, doit ne pas se borner seulement à étudier sa patrie; s'il veut réellement faire grand, il doit entreprendre son tour du monde ;- grâce à la vapeur, c'est devenu plus facile qu'il ne l'était jadis de faire son tour de France.

Il faut moins de temps aujourd'hui, pour aller de Marseille en Chine, qu'il n'en fallait sous Louis XIV pour aller de Paris à Marseille.

Chez tous les peuples, même chez ceux réputés barbares, on trouve quelque chose de bon, d'utile, de pratique à étudier ; dans les abus, Vïndvïlïsation même", on trouve par opposition une excellente leçon.

C'est en prenant l'essence du progrès, des réformes, des usages du monde entier qu'on pourra arriver au nec plus ultra de la vraie civilisation ; à trop vivre chez lui, à ne pas assez étudier ce qui se passe ailleurs, le Français, tout en étant le peuple le plus spirituel du monde, conserve cependant un esprit de routine désastreux, et il est enchevêtré par certains préjugés qui retardent sa marche.

Le vingtième siècle sera cosmopolite, que les Fran-

çais le comprennent bien vite et qu'ils suivent l'élan. Il serait indigne de cette belle France de se voir disiancée par les nations voisines.

L'Amérique, au point de vue de la science gouvernementale, de ce grand art — savoir être libre, nous donne un bel exemple. Nous avons aidé à son émancipation, à sa grandeur... Les noms de Rochambeau et de Lafayette sont vénérés au-delà de l'Océan; les Français y sont considérés comme des frères.

Mais déjà le jeune peuple que nous avons aidé nous a distancés, sachons au moins le suivre.

Le Français aime peu le voyage... Il est si bien chez lui,dira-t-on... Oui, pour la vie facile, la France est en première ligne .

Mais, Français, la main sur la conscience, est-ce bien flatteur que l'étranger envahisse notre patrie? qu'il la considère comme une hôtellerie excellente... un casino, où tous les plaisirs s'achètent?...

Savez-vous ce qu'on dit de nous à l'étranger? On nous y traite avec un sans-façon comj)let... On nous appelle les Français de h Grande-Duchesse, lesYranxçais de la décadence.

On cite notre légèreté, notre esprit gaulois, mais

on ne nous prend plus au sérieux... La France voudra-t-elle accepter ce triste rôle de souffleur de l'Europe? non, ce n'est pas possible !

Elle s'éveillera de cette léthargie malsaine, dans laquelle vingt ans de pouvoir personnel l'ont plongée.

Étudier l'Amérique, visiter ce peuple, ces trentehuit millions d'hommes, de travailleurs, de producteurs par excellence, est la chose qui peut être le plus utile au peuple français.

Le Yankee est l'antithèse du Français; l'un a les quaUtés qui manquent à l'autre ; ils se corrigent, se complètent l'un par l'autre ; ils ont tant intérêt à se connaître...

Est-ce encore l'empire d'un préjugé, mais aller en Amérique effraye un peu. On traverse gaiement la Méditerranée; on va de Paris en Egypte, sans songer que l'on s'éloigne de la France ; mais au moment de monter sur le bateau, pour franchir.le grand Océan, on se sent envahi d'une morne tristesse; ce nouveau monde apparaît à notre esprit sous des couleurs sombres. Reverrai-je la France? se demande-t-on avec inquiétude. 'h'' v:*^

Moi-même, qui pars toujours joyeuse, lorsqu'il s'a-

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git d'aller visilerun coin du monde qui m'est inconnu , moi qui suis allée sans trop penser que je m'éloignais de ma patrie, en Russie, en Turquie, en Egypte, en Espagne et en Angleterre, je me suis senti le cœur serré lorsque le Saint-Laurent a levé l'ancre et qu'il s'est éloigné à toute vapeur du port du Havre ; en voyant disparaître les rives de France, mes yeux se sont mouillés de larmes, et ce point d'interrogation s'est dressé dans ma pensée : Les reverrai-je?

Puis je me suis dit, non sans effroi : a Que vais-je trouver dans ce nouveau monde? »

A cette pensée inquiète, une jeune et cliarmanle jeune fille de quinze à seize ans est venue répondre bien vite et me rassurer un peli.

Elle s'est approchée de moi en me disant d'un air affectueux : Vous paraissez triste, madame; sans doute vous laissez votre patrie, tandis que moi je vais retrouver la. mienne.

— Oui, lui dis-je; je quitte la France, et l'Amérique m'épouvante; il me semble que je vais m'y trouver bien seule, bien dépaysée.

Je lui dis qui j'étais, et pourquoi j'allais dans le Nouveau-Monde.

Alors elle me tendit sa main mignonne en me disant :

— Rassurez-vous, vous y trouverez des amis, vous y trouverez des femmes heureuses de vous y recevoir ; de vous faire les honneurs de leur pays, et elles feront tout au monde pour vous adoucir les tristesses de Texil.

La franche cordialité de ces paroles, la simplicité charmante avec laquelle elle me promettait Tamitié de ses compatriotes, me loucha beaucoup, et je me dis : « Si toutes les femmes américaines ont cette bonne aménité, leur patrie doit être charmante et hospitalière pour l'étrangère. »

J'ai pu m'apercevoir depuis qu'en effet les Amécains ont cette affabilité de manières, cette cordialité du cœur qui leur donnent un charme tout particulier. Toutes les femmes qu'il m'a été donné de voir un peu souvent en Amérique m'ont inspiré un profond sentiment d'amitié. Après peu de jours de connaissance, elles avaient su, par leurs manières simples, affectueuses, me mettre à l'aise chez elles; faire que je m'y crusse un peu chez moi. Je sentais que les sentiments qu'elles me témoignaient ne res-

semblaient en rien à cette froide et banale politesse européenne. Mais ma jeune compagne de voyage possède ma plus vive part de gratitude ; son bon sourire, sa poignée de main, sont venus dissiper le noir qui avait pris possession de mon cœur.

Du reste, bien vite elle me prouva que ses paroles étaient sincères et qu'elle entendait bien me traiter dès lors comme son hôte; elle me présenta à sa mère, à son père, à son frère ; tous me dirent :

— Soyez tranquille, vous trouverez des amis en Amérique et tout le monde voudra s'efforcer devons faire trouver notre pays beau et bon.

Dès ce moment je me suis trouvée avec toutes les familles américaines qui étaient à bord, comme avec devieux amis. Je savais fortpeu et fort mal la langue anglaise ; c'était à qui me donnerait une leçon, me ferait lire, m'apprendrait l'art de siffloter ces mots baroques de façon à les prononcer d'une manière intelligible... pour les Anglais.

Comme ce bon accueil m'a fait du bien!

Malgré moi, je me suis dit :

— L'hospitalité, l'empressement à aider les étrangers est une vertu bien charmante ; les peuples trop

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civilisés la délaissent, la remplacent par un froid cérémonial, et c'est vraiment dommage.

Mettez une Américaine seule sur un bateau se rendant en France, avec des familles françaises à bord; on la regardera avec défiance. Qui peut-elle être? se dira-t-on. Les femmes seront froides, réservées vis-à-vis d'elle ; les hommes qui l'approcheront ne seront le plus souvent guidés que par le désir de risquer quelques phrases d'une galanterie intéressée et en tout cas légèrement impertinente; tandis que, pondant toute cette traversée, j'ai trouvé tous ces Américains empressés à me rendre service, à m'être agréables, mais tous si parfaitement réservés que je me sentais pleine de confiance au milieu d'eux.

Il y avait à bord du Saint-Laurent un àes hommes célèbres d'Amérique, et célèbre dans le monde entier, M. Morse, l'inventeur d'un système télégraphique qui est le plus simple, et qui est adopté dans toute l'Europe.

Tous les gouvernements font une pension de cinquante mille francs à M. Morse, comme prix de son invention, et il a reçu toutes les croix et décorations existantes.

M. Morse est en même temps qu'un savant des plus distingués, une des personnalités les plus sympathiques que je connaisse. C'est un beau vieillard à longue barbe blanche, à l'air grave, à l'œil doux et intelligent. Un seul trait de sa vie est bien fait pour donner une idée de son grand cœur. Il était veuf, membre de la commission d'instruction pour les sourds-muets ; il allait souvent visiter les écoles où l'on instruit ces pauvres victimes des bizarreries de la nature.

Il remarqua une jeune fillô; elle était jolie, mais la conscience de son infirmité répandait un voile de tristesse sur son doux visage.

M. Morse fut ému de ce malheur, touché de la beauté de la jeune fille.

Il apprit le langage des sourds-muets, puis il exprima ses tendres sentiments à la jeune fille, en lui disant. — Voulez- vous devenir ma compagne?

— Non, non, répondit la jeune fille ; voire sacrifice serait trop grand. Une malheureuse créature privée comme moi de la voix et de l'ouïe serait une trop triste compagne.

M. Morse insista ; il aimait réellement; son amour

était doublé d'une grande pitié pour le sort de cette belle jeune fille. — Je vous guérirai, dit-il, je suis sûr qu'à force de patience, de soins, j'arriverai à vous rendre l'ouïe et la voix.

Elle aimait, elle aussi, cet homme, si bon, si dévoué, qui lui témoignait un amour si sincère ; elle consentit à l'épouser.

Le mariage fut célébré à l'église des sourdsmuets; toutes les compagnes d'infortune de la jeune épousée assistaient à la noce.

Ce fut une bien touchante cérémonie. M. Morse n'était point encore le célèbre applicateur de l'électricité au télégraphe, mais il élait déjà un peintre des plus distingués.

Tous ses amis ne comprenaient rien à ce mariage. — Quelle idée baroque, — disaient-ils, — épouser une sourde-muette !

Mais lui, emmena sa femme dans une campagne; retiré du monde, il se consacra entièrement à elle et il sonda les secrets de la science pour essayer de la guérir.

Pendant trois ans, avec une patience à toute épreuve, il lui fit subir des expériences magnétiques

et électriques. Il s'efforça de lui faire bégayer quelques mots d'abord, des phrases ensuite; enfin, au bout de ces trois années, madame Morse entendait un peu, et commençait à parler.

Aujourd'hui, elle est tout au plus dure d'oreille, et, lorsqu'on l'écoute parler, on ne peut pas se douter qu'elle soit restée jusqu'à dix-huit ans sans pouvoir articuler un son.

C'est tout au plus s'il lui reste un bégayement et une certaine difficulté pour prononcer des mots longs.

Mais aussi, comme elle aime son mari ! Ses grands yeux noirs se fixent sur lui avec une indicible tendresse. Elle a trois beaux enfants, deux fils intelligents, bien élevés, deux charmants garçons, et une grande jeune fille de seize ans, qui est bien la plus séduisante créature qu'on puisse rêver: bonne, affectueuse, naturelle, toujours préoccupée de se rendre agréable, et n'ayant vraiment pas l'air de se douter qu'elle est jolie autant qu'on peut l'être.

Toute la* famille Morse était à bord du Saint- Laurent. J'ai été très-heureuse de faire sa connaissance, et, arrivé à New-York, elle m'a fait les honneurs de cette ville avec un empressement^ une

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bonne grâce toute affectueuse ; cette famille aux mœurs simples, hospitalières, ce beau vieillard, époux et père vénéré, m'a toujours fait songer à ces familles de patriarches dont nous parle la Bible.

Il y avait quelques Français à bord du Saint-Laurent. J'ai pu, dès la traversée, constater que le Français perd de son tact et de son esprit en laissant sa patrie. Je no sais pourquoi, mais, à l'étranger, il ne trouve rien de plus aimable que de passer son temps à railler, h critiquer tout ce qui n'est pas français.

Il s'entête à vouloir juger tous les pays au point de vue de la France.

Il s'indigne de la meilleure foi du monde dès qu'il rencontre un usage, une opinion différents des nôtres.

Pour lui, un pays est français ou n'est pas français.

S'il a des mœurs, des usages qui ne ressemblent pas à ceux de la France, il dit carrément :

(( C'est un pays sauvage, barbare, ridicule. »

11 ne pense pas assez que chaque contrée a les défauts, les qualités, les mœurs que comportent son climat, le degré de latitude sous lequel il se trouve.

Car, si le climat influe sur les végétaux, sur les minéraux, sur les plantes, il influe encore bien davantage sur le caractère, le tempérament et par conséquent sur les mœurs et usages des hommes.

Tous les Français qui étaient à bord trouvaient du meilleur ton, comme aussi d'un goût parfait, de répéter tout haut devant les Américains :

« Quel vilain peuple ! quel peuple de voleurs ! quels hommes grossiers, mal élevés, communs, vulgaires! »

Les Américains ont l'air bien habitués à ces phrases-là,ils se contentaient de hausser les épaules.

Mais cela m'a fait songer à un Chinois très-intelHgent, qui me disait un jour :

« Quel peuple spirituel, aimable, que le peuple français ! oh oui, j'aime beaucoup le Français ! mais tel qu'il est en France et non tel que je l'ai vu en Chine ! »

Eh bien! dans tous les pays où j'ai rencontré des Français, j'ai fait cette remarque, qu'à l'étranger, il n'est plus le même et qu'il perd beaucoup à ce changement.

Lorsque, comme moi, on a le bonheur de ne pas

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craindre la mer, de n'y être pas malade,une Iraver. ce est une chose amusante et l'on peut y faire des études curieuses; il se passe à bord des comédies burlesques, sentimentales quelquefois.

Le docteur an Saint-Laurent, un homme d'esprit (un peu trop rabelaisien), est doué d'un vif esprit d'observation; il a fait un journal, espèce de lanterne magique où l'on voit défiler les types les plus excentriques comme les plus gracieux. Ce journal, impression de bord, serait un jetit, volume humoristique, très-amusant ; il y a là :

Biographie de la [)assagère, du passager, voire même la biographie du mal de^mer.

Un chapitre intitulé :

La flïrtatïon à toute vapeur !

Étude très-réussie.

Et un autre, non moins amusant, intitulé :

Le marin à bord.

- Ce bon docteur aurait pu y ajouter la biographie delà peur.

Comme ce sentiment rend les hommes laids et désagréables !

Il faut convenir] que cette traversée du Grand

Océan n'est pas sans danger el en tout cas elle est dure.

On dirait que les éléments se liguent pour empêcher les habitants du vieux monde d'aller vers le nouveau.

Tout le temps, vous avez le vent contraire ; la vapeur, comme un coursier essoufllé, fait entendre un mugissement désespéré contre ces vagues gigantesques qui prennent le bateau par le devant, essayant d'entraver sa marche; les mâts secoués par la tempête font entendre un bruissement lugubre ; dès cinq heures, un brouillard épais s'étend sur la mer ; on ne peut plus apercevoir un bateau à vingt mètres, et alors la cloche se met en branle, son tintement aigu résonne toute la nuit à votre oreille ; elle a l'air de vouloir vous rappeler qu'à chaque minute vous pouvez vous heurter contre un bateau, ou contre une montagne de glace, et qu'une minute suffira pour engloutir bateau et passagers dans les profondeurs de l'Océan.

L'année 1868 a été une des plus mauvaises années pour la traversée de l'Océan. Jamais, paraît-il, on n'avait eu des montagnes de glace aussi gigantesques

et aussi nombreuses, pendant le jour. Lorsque le soleil dore ces masses et fait resplendir la glace de mille feux, le coup d'œil est vraiment fort beau.

Pendant trois jours, le Saint-Laurent a été entouré par ces blocs colossaux, dont quelques-uns avaient cinquante mètres de hauteur au-dessus de Teau et le double eu dedans. Ils descendent avec rapidité des mers du nord et voguent sur l'Océan au gré du courant, brisant, anéantissant tout sur leur passage. Malheur au bateau qui s'y heurte, il sombre en un instant et, eu une minute, des centaines d'êtres humains ont cessé de vivre.

Que deviennent les âmes?

Remontent-elles au-dessus de l'onde pour retourner à l'infini ? Qui le sait ! Notre grand maître, notre poète, le génie du dix-neuvième siècle l'a dit :

L'avenir, l'avenir, mystère!

Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune éphémère, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits.

Ce qu'on Doiiimc le Trou du diable^ le point central de rOcéan, offre, paraît-il, un grand danger. Dans cet endroit, en effet, les vagues paraissent vouloir vous engloulir et vous attirer dans un fond béant ; on sent en d-essous du bateau comme un mugissement souterrain, quelque chose d'épouvantable; le bateau lutte contre un tourbillon gigantesque et furieux.

J'avoue que, sur ces grands et solides steamers de la Société transatlantique, on se sent en sécurité; ils ont cent mètres de long; ils sont construits de façon à pouvoir lutter contre les fureurs de l'Océan ; leurs commandants sont tous des vieux loups de mer habitués à cette navigation périlleuse : mais franchV nient je n'aimerais pas faire cette traversée sur certainspetits bateaux de diversescompagnies. Lorsqu'on \oit des colosses comme le Saint-Laurent, lePereire, la Ville-de-Paris, avoir tant de peine à lutter contre le déchaînement des vents et des flots, on plaint de tout son cœur les pa^^sagers de ces petits bateaux qui passent de temps en temps près de vous.

L'origine d(S paquebots en France remonte au règne de Louis-Philippe. Plusieurs bateaux à vapeur

de 160 chevaux de force, quelques-uns de 240, construits par l'État et par des particuliers, furent chargés à cette époque du transport des dépêches et des passagers sur les points principaux du littoral de la Méditerranée ; ces paquebots étaient commandés par des lieutenants de vaisseau, et armés par des marins de l'Etat; ils relevaient du ministère des finances et de la direction des postes.

L'on s'aperçut bientôt que ces navires soumis à un régime militaire dépensaient beaucoup et remplissaient imparfaitement le but que l'on s'était proposé. Les négociants et armateurs de Marseille, et en première ligne la maison Rostan, furent les promoteurs du service actuel; des subventions pour desservir des lignes déterminées furent accordées par le gouvernement à ces compagnies ; les navires employés par l'Etat furent cédés h la compagnie des Messageries impériales qui a eu le bonheur d'avoir à la tête de son administration, et dès sa formation, deux hommes remarquables, M. Albert Rostan, organisateur, et M. Simmons, financier; plus tard M. Rostan a cédé sa place à M. Réhic, excellent administrateur aussi.

Les transports militaires, matériel et personnel, pendant la guerre de Crimée ont fait la fortune des Messageries impériales; c'est de cette époque que date la puissance de cette compagnie ; ses actions avaient triplé de valeur ; aussi, quand il s'est agi de créer les lignes du Brésil et derindo-Gliine, elle s'est procuré les fonds nécessaires avec la plus grande facilité.

Comme on le sait, la compagnie des Transatlantiques s'est formée peu de temps avant la guerre du Mexique ; les Pereire en ont été les principaux fondateurs. Ses paquebots ont atteint en peu d'années un degré de perfection très-remarquable; ils sont presque tous à hélice. Ceux des grandes lignes, comme du Havre à New-York, ont des machines de 500 à 800 chevaux; leur longueur augmente à chaque nouvelle construction ; le Pereire a plus de cent mètres ; leur largeur varie entre douze et treize mètres.

Commandants et officiers sont excellents marins; officiers, mécaniciens, chauffeurs, matelots et soutiers sont en nombre suffisant pour parer à un accident.

La cuisine à bord des paquebots transatlantiques

est Irès-saine, même choisie pour l'équipage, et elle est recherchée et très-variée pour les passagers; le service de la table est vraiment somptueux ; les repas se succèdent de façon à satisfaire les estomacs les plus exigeants.

Café, thé, ou chocolat, dès sept heures, servis dans sa cabine ou dans le salon ; déjeuner complet à neuf heures, lunch à midi, dîner à cinq heures ; thé et grog à huit heures ; là où la mer contient une telle quantité de glace que dans les mois les plus chauds elle est toujours abondante, à toute heure, les passagers peuvent en avoir. Cette glace sert à conserver la viande et le poisson embarqués au départ.

La traversée de France en Amérique est plus fatigante en ceci qu'on ne touche jamais terre.

On reste constamment au milieu de cette immensité d'eau; l'on ne peut faire des vivres nulle part.

Toutes les provisions, voire même le lait, sont si bien conservées dans la glace, que tout cela reste frais; mais je l'avoue, si les premiers jours je mange très-volontiers, les derniers, par contre, je ne puis manger que les légumes et la viande salée. La pensée que poisson et viande sont sur le bateau

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depuis huit ou dix jours me contrarie légèrement.

Les paquebots des Messageries, comme aussi ceux du Transatlantique, sont admirablement construits; si bien que la partie nautique est tout à fait. séparée de remplacement laissé aux passagers pour que ceux-ci puissent danser, chanter et s'amuser sans troubler le service; cela a le grand avantage de donner la possibilité de dissimuler les accidents comme les dangers aux passagers, qui, il faut bien en convenir, sont peu braves.

Qu'il me soit permis d'adresser une petite malice au sexe fort... Son courage sur mer n'est pas à la hauteur de celui du sexe faible; tous les marins vous diront que la femme, nu moment du danger, montre plus de sang-froid et de stoïcisme pour considérer la mort en face...

Le capitaine Duchesne, l'excellent marin qui commande le Pereire, me contait qu'un jour, sur le bateau qu'il commandait avant le Pereire, une voie d'eau effrayante se déclara ; il fallait à tout prix fermer l'issue aux flots, sans quoi le bateau s'engouffrait dans l'abîme sans fond; l'équipage étant insuffisant, on appelle les passagers... les femmes accou-

rent et, avec une énergie toute virile elles se mettent au travail. — Les hommes étaient pris d'un redoublement de mal de mer.., seul un Anglais bondit hors de son lit, ses dents claquaient de peur et de froid ; il gelait à pierre fendre, pourtant il se mit au travail, en simple caleçon, sans souliers et sans bas.

Pendant cinq heures, il a travaillé ainsi tout en récitant à haute voix la Bible.

C'est ce même commandant Duchesne qui a eu la quille de son bateau emportée par un abordage, et il a manœuvré avec tant d'adresse et de sang-froid qu'il est parvenu à ramener à terre sa moitié de bateau.

C'est lui encore qui a sauvé, par une savante manœuvre, le Pereire, l'an passé, lorsqu'il a reçu cette trombe d'eau.

L'homme le plus courageux à terre devient un enfant sur mer; un rien l'inquiète, un rien le rend nerveux... Si l'on stope, il court effaré vers le capitaine et lui dit : « Qu'y a-t-il ? »

Il voudrait qu*on lui expliquât le pourquoi de toutes les manœuvres... Aussi les capitaines se tiennent-ils fort loin des passagers afin d'éviter ces ques-

lions oiseuses qui se renouvelleraient à chaque minute.

Tous les capitaines vous diront qu'il est trèsheureux que l'éloignementde la partie nautique soit assez grand pour pouvoir cacher les petits accidents aux passagers encore plus qu'aux passagères, car leur sang-froid fait place bien vite à une fièvre de peur fort agitée et fort gênante pour la manœuvre.

Lorsque rimpéralrice, paquebot des Messageries, inaugurait le service de Suez à Hong-Koftg en 1862, à deux cents lieues d'Adeii, à huit heures du soir, le feu se déclara dans la soute au charbon déterre... Le commandant, tout en donnant les ordres nécessaires pour éteindre l'incendie, voulant éviter les cris, les pleurs, le tapage des passagers et les empêcher de troubler les travailleurs dans leur tâche d'arrêter les progrès du feu, défendit qu'on leur en parlât, fit illuminer l'arrière du navire, et leur dit : « Le temps est superbe, la nuit chaude, le bateau ne remue pas, il glisse sur l'onde calme ; permettez-moi de vous offrir un bal. » Ilsncceplent avec reconnaissance. On place une toile, qui seule leur masquait

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les manœuvres faites pour maîtriser l'incendie ; ils ont dansé jusqu'à deux heures du matin, puis sont allés se coucher fort tranquillement sans se douter du danger qu'ils couraient.

Pendant toute la durée du bal, les officiers et les matelots se livraient sur l'avant et au milieu du navire à un rude et périlleux travail ; tous étaient silencieux et très-préoccupés de ne point effrayer les passagers.

Lagrandedifficultéàvaincresurles paquebots pour arriver à rendre la vie à bord tout à fait confortable pour les voyageurs, c'est la question du coucher. L'espace est restreint ; il faut superposer les couchettes... Y a-t-il quelque chose de plus odieux qu'une de ces cabines avec quatre ou six lits? avoir au-dessus de sa tête un voisin qui a le mal de mer!

Se trouver enfermé dans une petite prison, force de supporter le voisinage d'inconnus !

J'ai fait douze traversées sur les différentes mers; ma bonne chance a voulu que jamais je n'aie eu de compagne de cabine, et j'ai apprécié ma solitude comme un bonheur des plus grands.

Si l'on pouvait inventer un système de petites cabines pour une seule personne, le voyage alors deviendrait la moitié moins pénible.

On peut se payer le luxe d'une cabine entière, me dira-t-on... Ceci est possible à un Crésus et ils sont rares... De Marseille à Hong-Kong, ebaque lit représente 5,000 francs; on payerait donc une cabine à quatre lits (les plus petites en ont quatre) 1^2,000 francs I

Au milieu des justes éloges que je décerne aux constructeurs des paquebots transatlantiques, je dois reconnaître cependant qu'ils ont manqué complètement de courtoisie envers les dames... En plus delà salle à manger commune aux deux sexes, les hommes ont un très-joli petit salon fumoir sur le pont; il est en plein air, bien aéré ; il a de nombreuses fenêtres, il se trouve sur le milieu du bateau là où le roulis se fait le moins sentir... Les femmes ont un salon aussi, mais on le place dans l'intérieur du bateau, ne prenant jour que dans les corridors intérieurs ; une légère cloison le sépare de la machine, si bien que, dans ce salon, on a le désavantage de

sentir l'odeur de la graisse brûlée de la machine, d'entendre son bruit abasourdissant et de manquer d'air et de vue.

Les administrateurs de ces paquebots devraient bien se souvenir que le titre de Français oblige et installer ailleurs un joli petit salon pour les dames. ..ou, ce qui serait encore plus naturel, ce me semble, donner le bon aux femmes et abandonner le mauvais au sexe fort. Il est si galant î il ferait ce sacrifice avec joie !

Mais, en tout cas, il faut changer la place du salon des dames.

La science de la navigation est vraiment une des plus belles et des plus surprenantes à mes yeux ignorants , comme difficulté vaincue.

Cet Océan immense et uniforme me paraît être un vrai labyrinthe, et pourtant nos marins s'y reconnaissent si bien, qu'ils ont établi comme un boulevard au milieu de lui; ils suivent ce tracé sans dévier de cinquante mètres à droite ou à gauche. Tous les bateaux allant et venant de New-York suivent ce boulevard qui a deux cents mètres de large au plus.

Aussi se rencontre-t-on, se passe-t-on à côté à

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ar

portée de fusil ; en temps de brouillard , p exemple, c'est un danger de plus, et les capitaines restent toutes les nuits à leur poste d'observation, sur la passerelle; quelque temps qu'il fasse, ils sont là.

Quel rude métier, et quelle dose de courage il faut pour l'accepter.

Le marin a cette différence avec le soldat : ce dernier voit le danger en face, une fois, deux dans sa vie, alors qu'il est à la bataille; la bataille perdue ou gagnée, la lutte est finie, le danger n'existe plus, il peut reprendre sa vie calme.

Mais la bataille n'est jamais terminée pour le marin, le danger est toujours devant lui, terrible, menaçant.

La niort lui apparaît constamment; il n'est jamais sûr. de la minute d'après. .

Il doit lutter, lutter sans cesse; sa vie n'est qu'une longue lutte contre les dangers les plus terribles, l'eau, le feu, la tempête.

Il doit veiller jour et nuit; une seconde de distraction, et c'en est fait de son bateau, de la vie de centaines de personnes.

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On voit sur le bateau tous les marins, depuis le mousse jusqu'au capitaine, le front soucieux; c'est que tous sentent qu'une imprudence, qu'une manœuvre mal faite, peuvent compromettre la vie de tous.

Certes, entre connaître l'art de la stratégie militaire, qui consiste à surprendre son ennemi, lui tuer le plus d'hommes qu'il est possible, ou cette science difficile et compliquée de la navigation, qui comprend l'astronomie, les mathématiques, la connaissance exacte du globe, compas par compas, de combien la seconde est plus admirable, plus grandiose, comme aussi plus utile î

Pour être marin il faut être savant, et il f^ut avoir ce courage stoïque qui vous rend capable, non-seulement de braver la mort une fois, dix fois dans sa vie, mais bien vingt fois par jour, et souvent à toute heure, à toute minute.

Le marin est un homme à part. A ce spectacle sublime de l'infini, à se trouver presque toujours sur cette mer sans limites, avec ce ciel sans fin au-dessus de lui, à cette vie de contemplation, d'isolement, il devient rêveur, quelque peu poëte ; il

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admire les grandeurs de la nature trop souvent pour pouvoir attacher autant dé prix que les autres hommes aux grandeurs terrestres toutes de con- Yention.

Les marins sont moins dominés par cette ambition qui dévore tant d'hommes ; ils prennent enfin la vie comme elle doit être prise, comme une chose éphémère, qu'un rien, un choc comme un souffle peuvent détruire.

De plus, le marin est bon, loyal, philosophe, il prend gaiement son parti des ennuis et des chagrins inhérents à la vie.

Par l'instruction qu'il est forcé d'avoir, par sa vie active, par les services qu'il rend à la société et aussi par sa nature et son caractère, c'est l'homme le plus sympatliique et le plus digne de sympathie de la famille humaine.

L'arrivée à New-York ne donne pas une idée exacte des beautés grandioses de la nature du Nouveau-Monde.

La ville vous apparaît d'abord sous son plus vilain aspect.

Aucun beau monument ne se trouve à portée de

vue (les arrivants. On n'aperçoit qu'une multitude de toits plats, surmontés de milliers de tuyaux de cheminée, comme dans les villes d'Orient. New- York ne possède pas de beaux quais ; ce qui porte ce nom n'est qu'une large route, d'une saleté révoltante, bordée de mauvaises masures de bois.

Chaque compagnie a construit sur la rivière une espèce d'immense hangar. Le bateau vient se mettre à l'ancre tout auprès; on jette un pont et les voyageurs se trouvent dans ledit hangar ; les marchandises, les bagages y sont apportés ; la douane y envoie des hommes pour visiter les bagages.

Certes, s'il est une invention bien faite pour dégoûter des voyages, c'est bien la douane. Peut-on imaginer quelque chose de plus odieux que le droit donné à des hommes, qui n'ont pas toujours les mains propres, de fureter dans vos caisses, de prendre un par un vos effets, de les éparpiller, déplier, sahr ; et de nous forcer, nous, à les regarder faire, sans avoir le droit de nous fâcher !

La douane a quelque chose de barbare, de grossier, qui attente à la liberté tout comme à la dignité de l'homme.

Cependant je dois rendre justice aux douaniers américains, ils sont plus polis que beaucoup d'autres. Mais, comme je l'ai fait remarquer dans mon précérdent chapitre, ce à quoi je rends surtout justice, c'est à ce respect pour la dignité humaine qui a porté ce grand peuple américain à sti{i,uler que tout homme peut éviter la visite douanière en prêtant serment qu'il n'a rien de soumis au droit.

La liberté a souvent un revers désagréable. Il va sans dire qu'il n'y a dans cette grande république aucun monopole, aucun privilège; exploitation, fiacres, voilures, omnibus, tout est libre. Cela est excellent pour ceux qui veulent avoir des entreprises de voilures, pour ceux qui veulent gagner leur vie en conduisant un fiacre, mais pour le public cela a un désavantage. Les voitures sont à des prix insensés; pas de tarif. Le temps est-il mauvais, le cocher vous demande le prix qu'il lui plaît pour sa course; impossible de monter dans son carrosse et de le forcer à partir, car ce serait lui qui appellerait un policeman pour vous faire descendre.

Ainsi j'ai payé, et tous les passagers ont payé comme moi, quarante francs au cocher qui m'a

rendu le service de me conduire du quai à l'hôtel.

L'Européen qui arrive en Amérique pour la première fois, est un peu choqué par le singulier coup d'œil qu'offre celte ville.

Je vous avoue que, pour mon compte, j'ai cru arriver sur un vaste champ de foire ; partout des affiches colossales, burlesques, ridicules; les maisons, les murs en sont tapissés ; le soubassement des trottoirs en est même couvert; il y en a qui sont suspendues au milieu des rues, allant d'une maison à l'autre.

On songe à Barnum, on se sent dans la patrie du puff, on se demande si c'est un peuple sensé, fort et intelligent qu'on va visiter, ou bien si l'on va se trouver chez des jongleurs émérites.

Petit à petit, on s'habitue à ces pancartes multicolores, et l'on comprend que, pour ce peuple vivant à toute vapeur, pour ce peuple ayant pris pour devise Time is moueij^ il est indispensable que les fournisseurs ne lui laissent pas la peine de chercher où on peut les trouver ; qu'il faut qu'il n'ait qu'à lire sur le premier mur venu, où on vend le meilleur chocolat, les bottes les mieux faites, et où il pourra aller passer

quelques heures le soir à se distraire des soucis de la journée.

L'affiche et la réclame sont tout à fait indispensables en Amérique.

Mais, c'est égal, cela donne un singulier aspect aux villes.

New-York et Albany sont les deux plus anciennes villes des États-Unis.

Six ans après que l'intrépide voyageur Hendrik Hudson eut découvert et remonté la rivière à laquelle il a donné son nom, des familles hollandaises vinren t former deux établissements : l'un fut nommé Port-. Orange, et l'autre New-Amsterdam.

Port-Orange a pris le nom d'Albany; cette ville est la capitale de l'État de New-York ; New-Amsterdam est devenu New-York, pendant la période de possession anglaise, en l'honneur de Jacques, duc d'York.

Aujourd'hui cette ville est la plus importante des États-Unis, mais l'on peut prévoir que, dans un temps rapproché, Chicago la surpassera en population, en luxe et en richesse. En dix-huit ans, la capitale de rillinois a acquis une grande puissance commer-

ciale et une population de trois cent mille habitants.

New-York est situé à la pointe sud de l'île Manhatan, sur une grande baie; cette ville s'étend beaucoup vers la partie nord, et si sa population continuait à aller en croissant elle arriverait à recouvrir toute l'île. La rivière de l'Hudson serpente autour d'elle en formant des îlots verdoyants ; c'est joli, c'est gracieux, si l'on fait le tour de l'île en bateau ; mais, de la ville, on n'aperçoit ni les rivières ni la mer ; comme je l'ai dit, les quais sont fort sales; une quantité de baraques en bois cachent la vue de la mer.

Ces rivières rendentle séjour de la ville insupportable, car, l'été, la chaleur y est humide, accablante; j'en ai moins souffert dans le désert de Sahara qu'à New-York. En Egypte, les nuits sont fraîches et magnifiques; dès quatre heures après-midi, les rayons du soleil perdent de leur intensité ; la rosée tombe- et Ton respire à Taise.

A New-York, au contraire, pendant tout le temps que le soleil brille, on sent un peu d'air, une petite brise souffle par moment; mais elle cesse dès que le

soleil disparaît; l'air alors devient lourd ; on se croirait dans un bain de vapeur russe.

Pendant la nuit, le ciel devient rouge, sanguinolent; une vapeur chaude plane sur la ville; on a le sentiment de l'asphyxie; le seul endroit où Ion puisse aller, pour avoir une atmosphère un peu moins fatigante, c'est Central-Parc qui se trouve dans le haut de la ville et qui la domine- Les Américains ont voulu copier notre bois de Boulogne. Je dois convenir que, le terrain aidant, ils ont fait quelque chose de plusbeau, de beaucoup plus grandiose ; les travaux de ce parc ont commencé par une bataille en règle. Un grand nombre de mendiants, de bohémiens, d'aventuriers et de voleurs, s'étaient installés sur cet emplacement; on avait donné le nom de squatters à tous ces gens-là; ils avaient construit de mauvaises cabanes en bois ou en terre; c'était une immense cour des miracles.

S'y aventurer en plein jour n'était pas sans danger; la nuit c'était s'exposer à être sûrement dépouillé et même assassiné.

Dès huit ou neuf heures, tous ces gens s'abattaient sur New-York pour exercer leur industrie ; puis ils

s'en retournaient avec leur butin dans leur forêt de Bondy ; la police n'osait même pas aller les y relancer.

Lorsqu'on a voulu tracer le parc, percer de larges avenues dans la forêt, on a fait soncimation h ces gens-là d'avoir à déguerpir au plus vite. Ils ont répondu en prenant les armes et en jurant qu'ils descendraient en masse incendier New-York, si on essayait de les chasser.

Ils se basaient sur la loi qui accorde la possession du terrain à celui qui l'occupe le premier.

Pourtant il fallait absolument les déloger. Les Yankees désiraient avoir une belle promenade, et surtout détruire ce coupe-gorge.

On leur fit une seconde sommation et l'on commença par renverser quelques-unes de leurs bicoques ; alors la fureur de ces aventuriers fut à son comble, tous brandissant une torche allumée d'une main, un revolver de l'autre, se précipitèrent dans New-York.

Le tocsin d'alarme sonna, les magasins se fermèrent, la panique s'empara de tous les citadins; le maire convoqua à la hâte la garde nationale, les quel-

ques centaines de soldats qui se trouvaient dans la ville; tous ces hommes joints aux policemen se mirent en mesure de chasser les brigands. La lutte fut chaude et acharnée de part et d'autre, et dura deux jours : le chiffre des morts du côté des assaillants fut très-grand. On m'a assuré que plus de mille avaient été tués; mais on les a enterrés à la hâte et ce chiffre n'a pas été mentionné. Les survivants ont été chercher un refuge dans le désert.

Central-Parc a coûté cent miUions aux Newyorkais.

J'avais vaguement entendu parler des grosses mouches qui, la nuit, devenaient lumineuses et jetaient des feux plus brillants que ceux du plus beau diamant ; je savais que les femmes de la Havane piquent une épingle dans le corps de ces insectes de façon à les percer sans les faire mourir trop vite, car avec la vie l'étincelle lumineuse cesse, et qu'elles placent ces mouches dans leurs cheveux et quelquefois les sèment dans les bouillonnes de leur robe de tulle, si bien que toutes ces femmes, au bal, ont l'air de s'être roulées dans du phosphore. Mais je n'avais jamais vu de ces insectes et j'étais loin

de soupçonner que leurs étincelles phosphorescentes fussent aussi brillantes.

Le premier soir que j'ai été me promener à Centrai-Parc, il faisait une chaleur étouffante. Arrivée dans le bois, je descends de voiture et j'aperçois tout autour de moi, comme des buissons ardents, puis de grandes colonnes lumineuses. L'une d'elles s'avance dans ma direction avec une vitesse vertigineuse et je me trouve enveloppée dans un cercle de petites étincelles. Je me demandais ce que cela pouvait être et d'où venaient toutes ces binettes de feu, lorsque l'une d'elles se posant sur mes cheveux y resta prisonnière. J'y portai vivement la main et m'en saisis ; je m'aperçus alors que j'avais une petite mouche un peu plus grosse que les nôtres, et ayant les ailes et le dessous du corps aussi lumineux que l'étincelle la plus brillante.

On dirait que ces petites bêtes portent en elles un phare microscopique et éclairé à la lumière électrique... mais dès que vous les tuez, le phare s'éteint.

Toutes ces fire flys, comme on les appelle, donnent pendant les nuits d'été un aspect féerique à Central-Parc. Avec un peu d'imagination et une légère

croyance au fantastique, on se figure (:ue ces étincelles ne sont autre chose que les âmes des morts, qui viennent se livrer à de joyeux ébats.

Elles forment des groupes, des dessins bizarres ; quelques-unes \olètent deux par deux, puis soudain on en aperçoit une toute seule qui s'enfuit effarée, va à droite, puis à gauche, remonte dans les nues puis redescend sur la terre... s'approche d'un buisson où se trouvent des milUers de ses sœurs, en fait le tour et s'éloigne comme découragée. Alors on se dit : « Getlc âme est à la recherche d'une âme aimée. »

On se figure entendre au miheu du petit bruit sec produit par le frôlement de leurs ailes, comme un murmure mystérieux, comme un bruit imperceptible de baisers et de soupirs.

Si lune d'elles effleure votre figure, si elle s'y pose, vous tressaillez en vous demandant : « N'estce pas une âme chère et bien aimée qui vient luire à mes yeux pour me dire : Songez à moi, et qui me donne en passant son baiser de feu 1 »

Quelques-unes de ces jolies petites fire flijs vont s'égarer dans les rues de New-York. Vous les voyez

aller d'arbre en arbre; ou dirait alors qu'il tombe une pluie de feu sur la ville.

Si vous n'avez pas de lumière chez vous, elles entrent vous faire visite et, en un instant, le petit bataillon phosphorescent illumine votre appartement de petites étincelles voltigeantes.

Je m'étais figurée que New-York, cette ville d'origine hollandaise, devait rappeler la mère patrie par son extrême propreté; quelle déception ! Voici ce que j'y ai trouvé pendant l'été : De b.aux trottoirs en marbre, mais si mal entretenus que l'on risque de s'y casser les jambes la nuit, car il y a des trous béants à chaque pas.

Des maisons en granit de couleur sombre ou en marbre. Ces maisons, construites à l'anglaise, ont toutes un petit jardinet par devant ; les rues étant plantées de beaux arbres, l'aspect est donc fleuri et riant. Mais ces arbres sont couverts de chenilles, de grosses chenilles noires à tête rouge, avec un long poil... Il y a vingt chenilles par feuille et elles forment des rouleaux épais de vingt-cinq centimètres autour des troncs. Elles font un filet d'un arbre à l'autre et l'on en voit des milUers suspendues devant soi ; en pas-

sant on les accroche^ elles viennent vous caresser la figure, c'est odieux ! On en est couvert; on ne peut s'en préserver. Un jour j'en ai trouvé plus de cinquante sur moi.

Il n'y a pas de moineaux en Amérique ; les quelques-uns qui y sont importés sont choyés, soignés ; on a placé des petites maisons en bois pour eux sur chaque arbre; mais hélas ! il y a un moineau par dix millions de chenilles.

Ces pauvres oiseaux sont souffreteux, étiques, sous ce climat diabolique ; tandis que les chenilles sont plantureusement grasses.

Mais,à défaut de moineaux, il me semble que la voirie pourrait se préoccuper un peu de faire détruire ces chenilles, en faisant brûler du soufre sous les arbres et en faisant enlever avec un bâton les fils où elles se suspendent... Lorsqu'on dit cela à un Yankee, il vous répond : « Nous payons un nombre incalculable de millions pour l'entretien de la ville, mais ceux que cela regarde aiment mieux nécessairement mettre cet argent dans leur poche et laisser la ville mal pavée ; laisser les trottoirs se casser et s'effondrer au lieu de se préoccuper de sa propreté. »

NORTII AMERICA. \19

Si c'est un républicain qui yous parle, il ajoutera : « Que voulez-vous, le gouverneur de l'État de New- York, le maire de cette ville, le conseil d'administration, tout cela est composé de démocrates ; or, les démocrates sont tous voleurs ! »

Si c'est un démocrate, il vous dira d'un air attristé : « Oui, tout va bien mal... il en sera ainsi tant que le pouvoir ne sera pas entre les mains des démocrates, car les républicains sont tous voleurs ! »

Si un inventeur pouvait découvrir que la chenille, brûlée, broyée, morte ou vive, peut servir à n'importe quoi et rendre de l'argent, New-York scr;iit bien vite débarrassé de ces vilaines bêtes; l'on verrait tous les gentlemen escalader les arbres pour s'emparer d'elles... New-York aurait une plaie de moins. — Dire que les anciens Egyptiens se plaignaient de leurs sept plaies... et ils ne conn?^issaient pas la chenille !

Quant à la propreté des rues, deux choses peuvent en donner un petit échantillon.

Sur ces beaux trottoirs de marbre, devant chaque maison, on place un grand tonneau haut d'un mètre cinquante, et dans cedit tonneau, les habitants de la

lôO A TRAVERS L'AMÉRIQUE.

maison viennent jeter leurs immondices; ils sont vidés pendant la nuit.

Vous figurez-vous quel joli coup d'oeil offrent ces rangées de tonneaux !

Maintenant, au nom de la liberté, chacun a le droit d'encombrer le trottoir à sa guise... Les marchands en font des succursales de leur magasin; ils y déchargent leurs caisses et colis... l'épicier y aligne ses paniers, ses bouteilles... Tous jouissent de la plus parfaite liberté, sauf le passant qui ne peut plus circuler sur le trottoir.

Il m'est arrivé plus de dix fois de me heurter, dans les quartiers les plus populeux comme dans les plus élégants, à des cadavres de chiens ou de chats,morls depuis [)lusieurs jours.

A la ^S*" rue, qui est une rue toute aristocratique, on a laissé un cheval mort pendant trois jours devant ma porte. C'était en août, par une chaleur tropicale. Vous pouvez deviner sans peine quelle odeur nauséabonde il répandait. Comme ce peuple est fort pratique, et qu'il songe que l'art principal consiste à savoir tout utiliser et à faire argent de tout, on avait collé des affiches sur ce cada-

vre... Bonne réclame, on trouvait l'idée originale et, tout en se bouchant le nez, chaque passant s'arrêtait pour lire.

La saleté du bas de la ville et des quais ne peut être comparée qu'à celle que l'on trouve à Constantinople dans Fera et Galata.

Comme je Fai dit dans mon volume du Far-West^ toutes les villes américaines sont bâties sur le même modèle. Du midi au nord, de grandes avenues coupées, de l'est à l'ouest, par des rues... L'avenue qui forme le centre à New-York et coupe l'île dans presque toute sa longueur, porte le nom de Broadway, nom formé de broad, large, et de wmj, chemin. Cette voie est en effet très-large; elle a '26 mètres de large et 6 kilomètres de long.

La dernière maison porte le numéro 2,800. A sa gauche, se trouvent, allant dans le même sens, les cinquième, sixième, septième et huitième avenues; à sa droite, les quatrième, troisième et deuxième avenues... Les rues portent de simples numéros. Tout cela est divisé en est, sud, nord et midi... Les marins peuvent s'y orienter facilement, mais le commun des mortels a quelque peine à se re-

connaître. Aussi je recommande une industrie aux cliercheurs de fortune. Acheter 600,000 boussoles à 2 francs en France, et aller les vendre en Amérique 20 francs.

Cette ville est essentiellement cosmopolite. Ceux qui ne connaissent que New-York ne sauraient se flatter d'avoir une idée même vague des mœurs américaines.

Il y a la ville allemande, qui compte 75,000 habitants et qui possède des hôtels, des clubs, des journaux allemands. Ce quartier a une vie à part, des mœurs à part; on se croirait à Dresde ou à Vienne. Il y a même un joli théâtre qui ne joue que les opéras et les comédies allemands, bien entendu dans leur langue maternelle.

Il y a le quartier français. La population française à New-York ne dépasse pas cinq ou six mille hai)itants. Sauf de rares exceptions, le Français vit ou végète en Amérique, mais il n'y fait pas de fortune colossale.

Nos compatriotes vivent entre eux ; beaucoup ne parlent pas un mot d'anglais. M. M..., un homme d'une grande intelligence, habite l'Amérique depuis

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vingt ans; par la nature de ses affaires, il est en contact journalier avec les Yankees. Eh bien, il ne connaît pas un traître mot de leur langue. Je lui disais un jour : « Vraiment, il faut que vous soyez doué d'une énergie invincible, pour avoir pu ne pas apprendre un seul mot de la langue anglaise, l'entendant parler à toute heure et tous les jours depuis vingt ans 1 »

S'il n'apprend pas l'anglais, c'est bien un peu par paresse, mais beaucoup plus encore par antipathie pour le peuple américain... Le caractère français est si différent du caractère yankee , que nos compatriotes ne peuvent s'assimiler avec le peuple du Nouveau-Monde ; ils s'ennuient en Amérique, ils s'y trouvent mal à l'aise. Leur plus grande distraction est de critiquer amèrement ou gaiement les moeurs et usages, les hommes et les choses.

De plus le Français n'a pas cet esprit de Barnum, qui fait que banquiers, négociants du Nouveau-Monde ressemblent à nos charlatans courant les foires et déclamant leur boniment au son de la grosse caisse.

En affaire , un Français sera toujours distancé et berné par un Américain.

Le Français le plus âpre au gain est un homme d'un désintéressement magnifique comparé à un Yankee.

Mais si notre colonie n'est pas la plus riche, elle est par contre la plus honnête, la plus digne.

Elle possède un cercle, qui est un cercle de famille ; hommes et femmes y sont admis. Il s'appelle Harmonie Club.

On s'y réunit en famille; il y a une table d'hôte où les membres peuvent dîner, un salon de lecture, une salle de billard, une salle de bal, dans laquelle on danse quelquefois sans façon et en famille. Voilà sur quel modèle il devrait se former des cercles en France. On y jouirait d'une douce intimité ; par le système de l'association, on aurait à très-bon marché un excellent dîner, une riche bibliothèque, et de beaux salons. Pendant que les pères et les maris joueraient au billard, les femmes causeraient entre elles, feraient de la musique.

Les cercles deviendraient alors un lien d'amitié entre les familles, et ne seraient plus un danger permanent pour les ménages, en retenant les maris de lono^ues heures hors de chez eux et

KORTH AMERICA. 135

en condamnant les femmes à un isolement complet.

A côté de ces denx quartiers, il y a encore le quarlier italien ; la police n'ose pas s'y aventurer et ses habitants peuvent se tuer et se battre à leur aise.

11 y a môme un quartier chinois !

A j)eu près quinze cents Chinois se sont fixés à New-York. Ils se sont réunis dans le même centre et forment un petit peuple à part ; presque tous sont mariés à des Irlandaises... Une chose curieuse c'est celle-ci : S'il faut en croire toutes les relations de voyages, tous les ouvrages écrits sur la Chine... les femmes sont esclaves dans le céleste empire et sont même fort maltraitées par leurs maris. Eh bien ! tous les Chinois étahlis à New-York sont, paraît-il, des maris modèles, doux, soumis à leur femme, fidèles, constants: de plus ils travaillent avec une ardeur qui n'a d'égale que leur adresse merveilleuse.

Le rêve de toute jeune fille irlandaise est de trouver un mari chinois.

Les anciennes familles hollandaises ainsi que les premières familles anglaises arrivées en Améri(jue, forment ce qu'on peut appeler le fauhourg Saint- Germain de New-York.

On trouve dans ces familles cette hospitalité simple et cordiale des seigneurs d'autrefois ; elles vivent entre elles, n'admettent que les étrangers de distinction ; on respire dans ce milieu un parfum de bonne compagnie, que l'on est bien loin de rencontrer par exemple dans les quartiers de la fashion, du biglilife qui se trouve dans le haut de la ville.

La ville basse, c'est-à-dire la partie qui avoisine les quais de débarquement, est habitée par le commerce et par les ouvriers.

Le rêve de tout marchand, de tout industriel, c'est d'arriver le plus tôt possible à une fortune assez considérable, qui lui permettra de s'acheter une maison Fifth Avenue.

Fifth Avenue est le faubourg àesShodés; on appelle ainsi les enricbis de fraîche date, qui n'ont point encore eu le temps de prendre les premières notions des usages du monde.

Se voir installés dans une maison de ce dit quartier fait perdre la tête aux shodés. Ils veulent briller ; ils veulent prouver qu'ils sont riches, trèsriches, et ils jettent de la poudre aux yeux. Les femmes se couvrent d'or, de brillants, de dentelles ;

ISORTH AMERICA. 157

VOUS les trouvez dès dix heures du matin on di'ait presque en toilette de bal.

J'ai vu, de mes yeux vu, dans une maison de Fifth Avenue, des rideaux en point d'Angleterre aux fenêtres, des housses pareillement en dentelle sur les meubles.

Du reste ce shodésa réussi à faire un effet, mais un effet !1 Sa maison est appelée,., la maison aux rideaux en dentelle waie. Que l'on passe dans la rue avec un homme ou avec une femme, l'un et l'autre vous diront avec une petite pointe de vanité nationale : « Vous voyez ce salon aurez-de-chaussée de cette maison : eh bien, ligurez-vous qu'il y a des rideaux en point d'Angleterre. Ils ont coûté cent mille dollars ; vous comprenez qu'il faut être riche pour se payer de pareils rideaux ! » La politosse m'a toujours empêchée de leur répondre : a Oui, il faut être riche, c'est vrai, mais il faut être bien shodés pour avoir des rideaux de cent mille dollars et, en fait d'œuvres d'art, les gravures coloriées des quatre saisons ! »

Le shodés qui donne une fête tient avant tout h ce qu'on sache bien qu'elle lui a coûté un argent fou; ses invités du reste ne trouvent pas de plus joli com-

pliment à lui faire que celui-ci : « Vous avez dû en dépenser, des dollars I »

Ou bien encore :

« Vous saurez ce qu'elle vous coûtera ! »

Les Parisiens, avec quelque raison du reste, se plaignent un peu des couturières et de leurs mille inventions pour arriver à faire monter la note de chaque robe à des prix fabuleux. Ils se récrient contre le luxe de leurs femmes. Eh bien, si un mari yankee leur montrait les comptes qu'il paye pour les toilettes de sa femme, ils se diraient que la Parisienne, à côté de l'Américaine, est d'une simplicité Spartiate et d'une économie qui frise* la parcimonie.

Dans ces bals, les toilettes les plus ébouriffantes sont exhibées; elles sont d'un mauvais goût com|)let, mais elles sont riches, très-riches. Chacune de ces femmes porte sur elle cinq ou six cent mille francs en bijoux, dentelles, plumes et fleurs. Le rouge, le rose, le bleu et le vert, s'y accouplent, mais ne s'y marient pas.

On jugera par ces petits détails ce que doit coûter la robe d'une femirie en Amérique.

Admettez que vous achetiez en France une toilette

toute faitequi VOUS revienne à 500 francs... Vous payez le transport et en plus 100 pour 100 à la douane...

Si c'est un marchand de New-Vork ou une couturière, qui fait venir cette robe, il y a le gain du commissionnaire de Paris, le transport, les 100 pour 100 de la douane.

Les loyers sont à des prix fabuleux à New- York; il faut donc que le marchand revende un objet au moins le double de sa valeur pour qu'il puisse faire un gain réel ; cette robe de 300 francs en coûtera par conséquent 900 là-bas.

Maintenant, faites ce calcul pour une robe de bal de 1500 francs à Paris? . .

Perdre son parapluie, en France, est désagréable ; on se dit : « Au diable les gens qui ont la manie de n'avoir jamais un parapluie à eux !... et cela, pour se procurerla satisfaction des'emparerdu vôtre î...» Ce premiermouvement d humeur passé, on se dit: Bah ! j'en achèterai un autre ! et l'on s'en tire avec 18 ou 20 francs... Mais hélas! en Amérique, les preneurs de parapluies sont d'autant plus nombreux que le plus laid, le plus commun, coûte 25 dollars en or, soit 100 francs.

Si VOUS en perdez ou si l'on \ous en prend une douzaine dans l'année, ce qui n'est pas un chiffre exorbitant... vous avez à ajouter 1200 francs par an à votre budget, pour ce seul article !

La femme s'assimile bien plus vite que l'homme à toute nouvelle position; elle semble créée pour remonter l'échelle sociale, tellement elle le fait naturellement et avec facilité. Si elle la redescend, elle garde toujours par contre quelque chose de son ancienne position.

L'homme, au contraire, redescend plus facilement qu'il ne monte... Mettez un grand seigneur, mettez un homme bien élevé, dans un miheu vulgaire, il se mettra bien vite au diapason ; mnis agissez en sens contraire, il gardera quelque chose de ses allures, de ses manières premières.

Aussi, dans ces salons de Fifth Avenue, la partie féminine, toilette à part, ne se ressent pas trop de son origine. Ces dames portent la traîne, sinon avec aisance, du moins avec grâce. Elles affectent de porter des coiliures Louis XV. Elles affectionnent la poudre et les mouches, elles n'arrivent certes pas à rappeler les anciennes marquises,

mais elles ressemblent à de gracieuses soubrettes.

Mais les hommes !...

Tous ces shodés sont communs d'allures, ils ont le geste vulgaire; ils se gantent mal, se chaussent plus mal encore. Leur collier de barbe fait un singulier effet à côté delà poudre et des mouches de leurs femmes... enfin il n'ont rien de réijence, «e vous jure !

Beaucoup, tout en sautant le german, mâchent leur boule de tabac... Ils se donnent des gros coups de poing de bonne amitié, ou se démanchent le bras pour se souhaiter la bienvenue.

La danse, en Amérique, est une rude gymnastique; on y danse seulement l'ancien quadrille, ce quadrdle si regretté de nos pères, qui le trouvaient plus gai et plus gracieux que la moderne contredanse.

J'avais, étant petite fille, un vieux maître de danse qui, tout en m'apprenant les danses du jour, me disait souvent : « De mon temps, on dansait, aujourd'hui on marche ; de mon temps, il fallait de la grâce, de la souplesse pour danser ; tandis qu'à présent , un air grave , une roideur disgracieuse , constituent un bon danseur.

« Aujourd'hui on prend un air ennuyé pour s'amuser... Nous autres, nous nous amusions d'un air joyeux, ce qui était bien pius naturel... » Une fois sur ce chapitre, la figure de ce brave homme s'illuminait et il se mettait à esquisser quelques pirouettes et un petit pas de zéphyr.

Eh bien, les Yankees ne marchent pas la contredanse, ils la sautent. Ils risquent quelques pas de zéphyr, quelques pirouettes, njaisils y apportent la grâce et la légèreté de l'ours Martin.

La valse et la polka sont laissées de coté pour le german. La danse ainsi nommée tient de la polka saulillée, de la mazurka glissée; c'est un méli-mélo des plus fatigants, et les couples de danseurs ressemblent assez à des pantins dont on tire la ficelle avec une furia désordonnée.

En France comme en Europe, les jeunes filles vont au bal, mais elless 'y font modestes, réservées. Elles eèdent les places dhonneur aux femmes, surtoutaux vieUles femmes. Mais,en Amérique, c'est tout le contraire.

Si la maîtresse de maison a une fille, c'est elle qui fait les honneurs; elle est charmante, empressée

NORTH AMERICA. Ii5

pour les jeunes filles. Quant aux mères, c'est à peine si elle leur fait un petit salut protecteur; elle ne se préoccupe nullement de leur trouver une bonne place; elle les traite comme elle traiterait une dame de compagnie.

On peut reprochera l'Américain et surtout à l'Américaine, de ne pas pratiquer ce précepte de la Bible : « Respect aux cheveux blancs. » Cependant ils lisent ce livre avec une ardeur sans pareille, toute la sainte journée du dimanche.

Lorsqu'un shoclé a passé une dizaine d'années à Fifth Avenue, qu'il s'est un peu habitué à sa fortune et à sa position nouvelle, il quitte généralement cette avenue et va s'installer à Madison-Square ou à Madison-Avenue, où se trouvent le grand high-life et l'aristocratie de vieille date (dix ans au moins, quarante au plus de possession de fortune, constituent les titres à cette aristocratie).

Il ne faudrait pas se figurer que dans cette grande république, la pauvreté est chose inconnue.

Après Londres, c'est la ville du monde où le contraste est le plus fort entre Icsfortuiies énormes d'un côté et la misère atroce de l'autre.

Il y a certains quartiers dans lesquels on n'ose pas s'aventurer ; la police elle-même n'y va jamais; on y aperçoit toute une population hâve, blême, abrutie par la misère, grouillante, à peine velue de haillons dégoûtants.

Les ouvriers, les gens pauvres, se logent dans des Tenement-Eouse^ espèces de cités ouvrières.

Se figurer ce que sont ces Tenement-House, est impossible ; il faut voir de ses yeux, voir certaines choses, pour pouvoir y croire.

Figurez-vous une maison noirâtre; à chaque fenêtre pendent des haillons, des matelas, des paillasses ; des essaims de mouches, attirées par la saleté, recouvrent ces haillons.

Vous entrez; une odeur acre vous saisit à la gorge; votre pied glisse sur un pavé graisseux; vous entendez un mélange confus d'imprécations, de prières, de plaintes, de gémissements, d'éclats de rire... tout cela forme un bruit discordant... Vous vous arrêtez étonné... mais les personnes qui vous escortent (car il faut une escouade de policemen pour pouvoir pénétrer sans danger dans ces bouges) vous disent : « Ce n'est rien; que voulez-vous, il y a trois cents per-

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sonnes dans cette maison qui avait été construite pour en loger dix; alors, vous comprenez, les uns se battent, les autres s'amusent.

Vous pénétrez dans une première chambre, et là, vous voyez, parqués comme des animaux, cinquante êtres humains dans une salle de quatre mètres carrés. Vous apercevez le sol jonché de paille humide ou de matelas sordides.

Ces cinquante personnes, mélange de femmes, de jeunes filles, d'enfants, d'hommes, de vieillards, sont là grouillant, chacun a son fumier pour s'étendre; tout ce monde vit pêle-mêle, sans pudeur, sans vergogne et sans mœurs.

La brute seule a survécu chez ces pauvres parias ; l'intelligence en eux est éteinte, bien éteinte ; leurs figures sont avachies, les yeux sont ternes, mornes et sans regard.

Dans toutes les chambres de cette maison, vous trouvez tassés cinquante ou soixante malheureux ; dans ce milieu immonde la nouvelle mariée passe sa lune de miel, car ils se marient parfois, ces gens-là; la jeune-mère met son enfant au monde, tandis que, sur un tas de chiffons voisins, une femme se meurt.

Je suis entrée dans ces tenement-houses en été ; plusieurs épidémies régnaient à New-York. Vous dire l'odeur nauséabonde que Ton respirait dans ces maisons est impossible ; avec des sels anglais sous le nez je me sentais axphyxiée. Il y a des chambres n'ayant qu'une petite ouverture et où vivent, ou plutôt se meurent, trente individus.

J'ai vu une grande salle où il y avait cinquante litières par terre, sur un peu de paille un homme se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie ; agenouillée près de lui, une petite fille de treize ans sanglotait; à côté, deux ivrognes dégustaient une bouteille de gin, et riaient des grimaces du moribond.

Des femmes, des jeunes filles, étaient là, indifférentes à ce qui se passait autour d'elles ; Tune rongeait un os, l'autre arrangeait ses cheveux. Sur un autre grabat, une pauvre femme prise des douleurs de l'enfantement, gémissait sans qu'on songeât à lui prêter aide.

Dans la chambre à côté, une orgie affreuse : des hommes, des femmes, se battaient pour avoir les derniers verres de la dernière bouteille de wisky.

NORTII AMERICA. Ul

Je n'ai jamais vu un spectacle aussi navrant. Jamais je n'ai entrevu l'espèce humaine descendue à un tel degré de dégradation ; et, lorsqu'on songe que, parmi ces brutes que l'on aperçoit, il y avait peut-être des hommes intelligents, des femmes nées avec des sentiments élevés, on maudit de toutes les forces de son âme cette sordide misère, qui devient un élément d'abaissement, d'aviUssement pour l'homme, et qui engendre tous les crimes, toutes les passions basses et sordides; on s'étonne que les hommes qui gouvernent les peuples, que ces esprits éclairés qui dirigent l'opinion, perdent leur temps à inventer des machines de destruction, ou bien qu'ils cherchent à augmenter la gloire de leur patrie en élevant des monuments superbes; et qu'aucun d'eux ne se préoccupe de trouver enfin le moyen de résoudre ce problème: extirper la faim et la misère du monde.

Le peuple qui pourrait dire aux autres nations : « Chez nous, il n'y a pas un seul homme mourant de faim et grelottant de froid ; » ce peuple-là aurait certes le droit de se dire le plus grand, le plus civilisés des peuples.

On pourrait croire que ces tenement-houses sont

1i8 A TRAVERS L'AMÉRIQUE.

des asiles mis graluiteraent à la disposition des gers trop pauvres pour payer un loyer.

On se tromperait. Le Yankee est férocement pratique ; il exploite tout ; il fait argent de tout ; la misère même lui paraît bonne à exploiter; ces tenementhouses sont des maisons de spéculation.

A mesure que la population de New-York s'accroît, le commerce gagne sur le haut de la ville livrée à la bourgeoisie ou à la finance.

Alors les parvenus, ne voulant plus se trouver mêlés à leurs anciens pairs, abandonnent leurs maisons, et beaucoup en font des tenement-houses ; plusieurs étaient des bôtels habités, il y a quelques années, par de riches financiers.

On les leur loue môme en meublés. Les meubles consistent en ces matelas ou cette paille dont j'ai parlé; quelques chaises et tables, une grande cuisine commune, où l'on fait à frais communs une soupe à côté de laquelle la soupe de nos soldats paraîtrait un mets succulent.

Ces pauvres gens payent encore un loyer relativement cher, car il varie de cent à cent cinquante francs par an.

KORTH AMERICA. 149

La maison ne comptant jamais moins de trois cents locataires, la spéculation est bonne pour le propriétaire.

En temps d'épidémie, les tenement sont des foyers d'infection, non-seulement pour ceux qui les habitent et qui y meurent comme des mouches, mais encore pour tout le voisinage.

La salubrité ne les surveille pas, les membres de cette société trouveraient par trop désagréable d'aller se promener dans ces tanières.

Bien souvent le feu prend dans ces maisons. Dans un de ces incendies, cent soixante personnes ont été brûlées, car il n'y a qu'une issue, qu'un escalier; depuis cette catastrophe la police s'est émue, et elle a forcé les propriétaires à établir plusieurs portes et escaliers de dégagement, pour faciliter la sortie à ces pauvres gens.

Je recommande aux étrangers voulant bien connaître New-York de visiter tous les bas quartiers, entre autres celui appelé jadis Fîve-Points. Là il verra le revers de la médaille de ce luxe de Fifth-Avenue ; il verra une démoralisation hideuse faisant

un singulier contraste avec le zèle religieux qu'on affiche dans les autres parties de la ville.

Five-Points a eu son héros, un homme qui est appelé à devenir légendaire. Je vais vous conter son histoire, car elle peint un petit côté des mœurs et du caractère yankee ; du reste John Aliène est un type tout américain.

John Aliène, plus connu sous son sobriquet de Coickedest man^ avait reçu une éducation soignée ; son père, de la rehgion méthodiste, l'élevait en vuo d'en faire un ministre de cette religion. Son frère avait suivi la foi de sa mère et s'était fait ministre protestant.

Comme on le voit, il appartenait à une famille honnête. A vingt-cinq ans il abandonna la prêtrise, qui, disait-il, n'était pas dans ses goûts ; il s'adonna au commerce, et on lui vitfaire toutes sortes de métiers. Un jour, on voyait flamboyer sur une enseigne toute dorée: John Aliène, banquier. Six mois après, on le retrouvait sur le quai, faisant le métier de portefaix; puis il s'essayait au courtage ; mais la mauvaise chance le poursuivait en tout.

Un beau jour , les New-Yorkais furent stupéfaits

en apprenant que John Aliène, l'ancien prêtre méthodiste, le frère d'unminislre protestant qui jouitde l'estime de tous, venait d'ouvrir un cabaret à Five- Points, cabaret qui était au rez-de-chaussée d'une maison de mauvaises mœurs installée et dirigée par lui. On cria au scandale, puis, cédant à la curiosité, tous les hommes voulurent voir John Aliène dans l'exercice de son trafic odieux. Son cabaret pendant six mois ne désemplit pas.

La curiosité calmée, les recettes diminuèrent, Aliène eut recours alors aux moyens les plus infâmes pour attirer le public chez lui ; sa maison devint si scandaleuse que, chaque soir, la police devait intervenir. On ne parlait du Coickedest man qu'en rougissant de honte, car les Américains songaient qu'ils seraient un peu solidaires aux yeux des étrangers des honteuses débauches de ce bouge.

Il y a deux ans, John Aliène vit que, malgré tous ses efforts déshonnétes, il ne pouvait arriver à la fortune; alors il se dit : Décidément, c'est inutile d'exploiter le vice, cela ne rapporte pas assez de dollars. Un beau jour, il s'habilla tout de noir; il se composa une figure triste, confite en sainteté et il alla chez

tous les rédacteurs en chef des grands journaux ; il leur tint à chacun ce langage d'une voix émue et contrite :

« J'ai été un grand misérable ; j'ai souillé ma ville natale par une vie de honte et d'opprobre ; je me suis rendu coupable de scandale, d'excitation aux mauvaises mœurs. Oh oui! j'ai étébien criminel et Dieu aurait dû me châtier ; mais il est miséricordieux, il ne l'a point fait, il a préféré faire entrer le repentir dans mon âme. La grâce m'a touché, je me repens, mais ma conscience me dit que, comme le scandale de ma vie a été public, mon repentir doit l'être aussi. Je viens humblement solhciter de vous d'annoncer que cet infâme, ce misérable, ce pervers John Aliène, fera, demain, dans telle salle, une confession publique de ses crimes et qu'il désire faire amende honorable devant ses concitoyens. »

Tous les journaux consacrèrent trois colonnes à la conversion de John Aliène, avec variante de la parabole de la brebis qui rentre au bercail, de l'enfant prodigue ; tous chantèrent hosanna, la grâce avait touché ce coupable...

Le lendemain, quoique la salle choisie p^^rlui con-

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tînt douze mille personnes, on se battait pour entrer, on s'écrasait, on se pressait. Le prix d'entrée était à un demi-dollar, la recette fut de sept mille dollars.

John Aliène parut sur l'estrade ; sa tenue était sévère, son air tout à la fois contrit et inspiré.

Il commença d'une voix grave, lente, sa confession; par moment il s'arrêtait, essuyait la sueur de son front et paraissait accablé sous le poids de sa honte.

«Bravo, bravo! hurra pour John Aliène! criait foule.

Il conta sa vie, détailla les débauches qui se passaient dans sa maison. On ne songeait même pas à crier shoking aux détails fort scabreux qu'il donnait, car n'était-ce pas une confession publique qu'il faisait?

Il n'avait pas le droit de rien dissimuler ; il dit tout et fort crûment. Ce prêche d'un nouveau genre était peu édifiant, mais l'intention purifie tout.

Son récit terminé, il se mit à genoux en demandant humblement pardon à ses compatriotes et en jurant qu'il allait racheter son passé par une vie honnête.

Les bravos, les hurras firent crouler la salle pen-

dantun quart d'heure ; puis on attendit John Aliène à sa sortie. Tout le monde voulait lui serrer la main ; les femmes émues, les joues mouillées de larmes d'attendrissement, Tentouraient ; chacune le félicitait, lui disait une bonne parole.

Oh ! ce fut un beau succès pour le Coickedest man !

Tous les ministres protestants, à partir de ce moment, choyèrent le nouveau converti. Les âmes pieuses, pour Pencourager dans le bien, lui donnaient de l'argent.

Il renvoya les locataires de sa maison; il transforma la salle de son cabaret en salle de conférences. Un prédicateur se dévoua à venir prêcher tous ces gens, toute cette lie qui habitait Five-Points. Par curiosité toutlemondeallait entendre ces prêches et voir cette maison perdue transformée en église.

Quelquefois John Aliène prenait lui-même la parole et, s'adressant à ses anciens compagnons de débauches, il les exhortait à se convertir, à suivre la voix du Seigneur. Son éloquence paraissait réelle et sa componction parfaite.

Les gens les plus haut placés comphmentaient Aliène, Pinvitaient chez eux.

Les journaux, mais la Tribune sprtout, consacraient chaque jour de longs articles à ce digne homme ; on le canonisait à demi, on ne l'appelait plus que le digne, l'honorable gentleman. Ces articles étaient reproduits par tous les journaux de l'Amérique et, en un mois, il sévit l'homme le plus célèbre du continent ; alors il boucla ses malles et se dit : Il est temps d'exploiter ma popularité et d'en faire or et money. Il alla de ville en ville répéter sa confession et son amende honorable. Partout il eut le même succès de curiosité, d'estime et d'argent. Sa tournée faite, il revint à New-York avec cent cinquante mille dollars* Il se fit construire une belle maison, bien située, bien confortable et qui ne ressemblait en rien à son ancien bouge. On se disait : Le digne homme, il va y établir un orphelinat, un asile, un hôpital peut-être; On rinterrogeait, mais il prenait un air discret et répondait: « Attendez qu'elle soit linie^ jevous réserve une surprise, mais une surprise! »

Ce grand jour arriva ; la maison était terminée, meublée coquettement, et John Aliène y installa.... quarante vierges folles qu'il avait demandées à un expéditeur de Paris^ et il continua son abominable

métier dans un beau local, produit de sa comédie.

On a crié au scandale, à la trahison, mais pourtant beaucoup ont dit avec un petit sourire de satisfaction: « Quel homme habile ! »

Être habile, réussir et être pratique, voilà les trois qualités les plus appréciées en Amérique et qui font que l'on pardonne tout à celui qui les possède.

New-York est tout à fait l'opposé de Paris ; notre capitale est devenue une grande hôtellerie ; tout y est arrangé, tout y est admirablement ordonné pour que les étrangers s'y trouvent confortablement et agréablement.

En revanche, le Parisien commence à ne plus s'y trouver assez chez lui. Mais le Parisien à Paris n'est qu'un détail dont personne ne se préoccupe.

A qui appartiennent les plus beaux hôtels des Champs-Elysées ?

A des étrangers.

Qui donne les plus belles fêtes ?

Des étrangers.

Quelles sont les femmes qui font la fortune de nos couturières, de nos faiseurs ?

NORTII AMERICA. 157

Des étrangères, qui viennent jeter en poudre d'or, aux yeux des badauds ébaudis, les économies de longues années faites dans leur pays ; leurs ressources épuisées, elles disparaissent ; d'autres viennent les remplacer, et ces météores fugitifs donnent le ton à Paris et constituent la grande fashion.

Ce senties étrangers qui font aller le commerce de Paris, qui n'est plus la capitale de la France, mais bien celle du monde entier.

Aussi, dans cette grande cité cosmopolite, l'étranger se trouve-t-il parfaitement; tout est prévu pour son confortable, pour ses plaisirs. Il retrouve même la cuisine de son pays, les mets qu'il aime.

A New-York tout est créé, installé pour l'Américain ; tout est arrangé en vue de ses goûts, de ses habitudes ; on n'a nullement songé à l'étranger ; en tout cas, on ne s'est en rien occupé de lui.

De telle façon que ce malheureux étranger se sent tout embarrassé ; il n'est pas à son aise et il comprend qu'il n'est qu'un intrus dans ce pays ; il n'y trouve ni interprète, ni le moindre cicérone, pas même un commissionnaire.

Ai-je assez regretté ces bons Auvergnats qui se

tiennent au coin de nos rues et qui, pour un franc, vont porter nos lettres, nos paquets aux quatre coins de la ville I

En Amérique, cette corporation est inconnue; les distances sont immenses. Avez-vous un paquet, une lettre pressée, ni dans les hôtels, ni dans la ville vous ne trouvez personne à qui le confier.

Prendre un fiacre et y aller soi-même. Facile à Paris, mais long et coûteux à New-York. Pour toute cette ville qui tient deux fois autant de place que Paris, il y a huit ou dix places sur lesquelles stationnent des fiacres ; mais vous pouvez vous trouver à trois quarts d'heure d'une de ces stations.

Restent quelques remises de voitures, mais elles sont rares; il faut savoirles trouver, ensuite, une fois que vousenavez découvert une, il faut attendre qu'on ait attelé, et l'on vous demandera aussi bien vingtcinq francs que quarante franc spour une course. Si le temps est par trop mauvais le prix devient insensé, et les cochers, n'ayant aucun règlement et vivant dans un pays de liberté, ne sont nullement forcés de marcher.

Le fiacre pris à la station vous fait son prix ; le

minimum est deux dollars l'heure ; par exemple, si vous ne le gardiez qu'une heure et que vous lui donniez dix ou quinze sous de plus, il vous dirait : Mais, vous vous trompez, il ne me faut que detix dollars.

Si vous lui dites: Le reste est pour vous, il ne comprend pas, et ajoute ingénuement :

— Mais les deux dollars sont pour moi ; c'est ce qui m'est dû, cela me suffit, et il refuse le pourboire énergiquement. Mais aussi vous êtes prié de le traiter avec pohtesse ; de l'appeler my dear gentleman; si vous vous avisiez de lui débiter ces milles épithètes malsonnantes dont trop souvent les Parisiens gratifient les cochers de fiacres sous prétexte qu'ils sont grossiers ;

Ah ! si vous vous conduisiez avec ce sans-façon avec ceux de l'Amérique, ils vous donneraient une^leçon de politesse et d'égalité sévère.

La petite anecdote authentique que je vais rapporter vous le prouvera.

Ce qui rend l'histoire plus drôle, c'est qu elle est arrivée à un républicain farouche, un Français exilé

du 10 décembre qui se croyait de bonne foi le meilleur démocrate du monde.

Un cocher de New-York lui a appris que la théorie a du bon, mais que la pratique vaut bien mieux encore.

Ce monsieur prend une voiture ; il était pressé d'arriver ; ensuite, lorsque l'heure court à dix francs, on se figure toujours que le cocher conduit ses chevaux comme il conduirait des tortues.

— Allez donc plus vite, mais marchez donc, disait-il à chaque instant à son gentleman cocher. Celui-ci se contentait de hausser les épaules, et, assez volontiers, il se fourait au milieu d'un encombrement de voitures; façon ingénieuse de laisser reposer ses bêtes un bon petit quart d'heure : tme is moneij !

Au premier encombrement, notre républicain murmure entre ses dents : « Brute, animal ! imbécile... » Au second, il ouvre la vitre, et secouant le cocher par son paletot, il lui crie de toute la forcé de ses poumons. « Animal, imbécile ! vous ne pouviez pas prendre à gauche î »

Le cocher descend de son siège, ouvre la portière

NORTiï AMERICA. 461

et lui dit : « Animal vous-même, donnez-moi mes deux dollars et quittez ma voiture. »

Il pleuvait à verse, on était dans Broad-Street, une des plus sales rues de la ville. Notre républicain ne veut ni payer ni descendre : « Je vous ordonne de marcher et au plus vite encore, lui dit-il furieux. » Le cocher (ait signe à un sergent de ville qui s'approche de lui ; il explique à cet honorable fonctionnaire que ce gentleman l'a insulté ; qu'il est dans son droit de refuser de le conduire.

— Oui certes, vous êtes dans votre droit, lui dit le policeman ; et s'avançant vers la portière, il dit brusquement à ce monsieur : « Allons, allons vite, payez les deux dollars et descendez ; vous êtes bien heureux que ce gentleman ne vous fasse pas conduire devant le juge pour vous faire condamner à l'amende. »

Le républicain indigné contait sa mésaventure : « Comprend-on un peuple pareil, des lois pareilles, un cocher qui peut refuser de marcher !

« Qui peut vous faire jeter hors de sa voiture, si

vous l'appelez animal ! c'est un pays inhabitable ! »

Il y a beaucoup d'hommes se disant républicains

en France, mais il y en a fort peu comprenant exactement la valeur de ce mot.

Le plus grand nombre aime la liberté pour eux... Mais ils attentent assez volontiers à celle des autres.

Beaucoup sont démocrates, mais ils le sont surtout envers ceux qui sont au-dessus d'eux; comme je l'ai déjà dit, envers ceux placés au-dessous dans l'échelle sociale, ils sont passablement aristocrates...

Ce n'est pas seulement les cochers de fiacres qui ont la prétention, naturelle du reste, d'être traités en gentlemen, mais encore les plus petits employés, voire les domestiques. Geux-ci ont un parfait sans-façon vis-à-vis de leurs maîtres; ils leur parlent le chapeau sur la tête ; si la voiture s'arrête au bois, le valet de pied vient s'asseoir sur le marchepied, et, là, son cigare à la bouche, il cause avec ses maîtres. Il sait qu'il a été ou aurait pu être leur camarade.

Les garçons de café ou d'hôtel, avec leur longue barbe, leur redingote à la quaker, ont un air digne et magistral ; ils vous servent , mais gardez-vous de n'être pas exquisement polis avec eux !

Une seconde petite histoire tout aussi authentique

que celle de tantôt vous donnera une idée de la susceptibilité de ces gentlemen.

Un monsieur, ma franchise me force à faire taire mon patriotisme... c'était encore un Français, dînait à Fifth-Avenue Hôtel ; le service se fait fort mal dans le Nouveau-Monde ; il s'impatiente... On le fait attendre, il appelle : Garçon, garçon! ... Les gentlemen chargés du service le regardent de travers, haussent les épaules et ne s'occupent pas de lui... Pour le coup, son impatience se change en fureur, et il dit quelques mots plus que vifs à ceux qu'il appelait des garçons. Ceux-ci, sans s'émouvoir, sortent, sans même lui répondre un mot.

Je dînais en face. « Comprenez-vous des gens pareils, madame, ils s'en vont!

— Soyez tranquille, mon^^ieur, ils vont revenir, » lui répondis-je. En effet, deux minutes après, le directeur de l'hôtel entra suivi des garçons, qui, sans dire un seul mot, désignent d'un geste superbe ce Français.

— Monsieur, lui dit le directeur, veuillez me suivre, on descend vos bagages ; on prépare votre compte.

— Mais je ne pars pas, à quel propos descendt-on mes bagages?

— Parce que vous êtes expulsé de l'hôtel. A ce mot, il bondit d'étonnement.

— Expulsé... Mais quelle est cette plaisanterie?

— Ce n'est pas une plaisanterie; c'est très-sérieux. Venez vite reconnaître vos effets, car je suis pressé.

— Mais de quel droit me renvoyez-vous? Je paye mes dépenses.

— Vous êtes expulsé, parce que vous avez manqué de respect aux employés de l'hôtel. Et le directeur montrait les garçons.

— Comment des employés! des garçons... C'est une indiguité; je me plamdrai à mon ambassadeur...

A cette menace, le directeur eut un sourire de mépris fort accentué...

« Allons donc, vous oubliez que le grand peuple américain n'a pas à recevoir d'ordres des employés de. Napoléon...

« Tous les ambassadeurs du monde ne sauraient me priver de la liborlé que je possède d'être maître chez moi, et de renvoyer les gens mal élevés. »

Là-dessus, il lui réitéra très-brusquement l'ordre de le suivre pour être mis à la porte. Ces petites mésaventures arrivent assez fréquemment aux Français en Amérique.

Un hôtel américain ne ressemble en rien comme installation à un hôtel européen.

On naît, on vit et l'on meurt dans un hôtel américain; ce sont des sortes de phalanstères, où l'on réalise le problème de la vie en commun.

A New-York, les maisons n'ont qu'une seule cuisine. On ne peut pas trouver un appartement; il faut louer la maison entière. Or, dans les quartiers fashionnables, on paye une maison de cinquante à soixante mille francs par an.

Dans les quartiers plus démocratiques, on peut trouver des petites maisons pour quinze à vingt et vingt- cinq mille francs.

On le voit, les gens ayant des fortunes modestes ne peuvent pas se permettre le luxe d'une maison. Les gens très-riches seuls ont donc leur installation et sont chez eux ; les autres logent dans les hôtels ou dans les boarding-houses. ..

Voici ce que sont les hôtels américains. Au rez-dechaussée, un vaste bureau, oii se tiennent les employés; une salle commune où les hommes s'installent pour fumer, chiquer en toute hberté. En passant devant Fifth-Avenue Hôtel, vous apercevrez par les fenêtres ouvertes d'une de ces salles, sur les tables et sur les banquettes, un nombre innombrable de pieds s'étalant à un mètre au-dessus de la tête de leurs propriétaires...

Devant l'entrée principale, il y a aussi des bancs pour les mangeurs de tabac... Fifth-Avenue est un des hôtels fashionnables de New-York ; et pourtant je défie de trouver une salle de café aux barrières plus hideusement sale ; aussi, à côté de cette entrée, on aperçoit écrit en gros caractères, sur une petite porte, Entrée pour les dames. De ce côté, c'est propre, c'est luxueux, des tapis, des glaces partout. Un grand salon au premier porte cette mention sur la porte : Salon des arrivants. L'étranger y entre; il y trouve des cabinets de toilette avec de l'eau, des peignes, des brosses à sa disposition; enfin on vient lui demander ce qu'il désire... Il y a fort peu d'appartements avec salon, car les Américains ne prennent

qu'une chambre, les hôlels contenant tous plusieurs grands salons communs.

Un pour les hommes, business room, chambre d'affaires ; un autre pour les hommes et les femmes, et un enfin pour les dames seulement. En plus, il y a de petits cabinets avec bureau, "'encre, papier, où chacun peut aller faire son courrier ; et, de plus, un cabinet de lecture.

Les chambres sont taxées au prix de, mais, avec ce prix est comprise la nourriture. On ne vous louera pas la chambre seule ; que vous mangiez ou que vous ne mangiez pas, c'est le même prix.

On m'avait assuré que je trouverais une chambre avec la table d'hôte, moyennant cinq dollars par jour, soit vingt-cinq francs, à Fifth-Avenue hôtel. J'avoue que ce prix me fait l'effet d'un appât pour attirer le voyageur. J'y ai payé huit dollars, quarante francs par jour, et ma chambre avait une seule fenêtre donnant dans une petite cour ; en face, à trois mètres de distance, se trouvait la cuisine qui m'envoyait les exhalaisons les moins agréables...

Les Américains racontent assez volontiers, à leur retour de Paris, que le Français n'est pas un peuple

propre; que tout est sale à Paris : appartements, vaisselle, literie...

Lorsqu'ils sont en France, ils se plaignent constamment ; rien n'est assez confortable, assez propre pour eux... Une dame disait un jour en plein salon devant moi : « Oli! Paris est une bien belle ville... Mais les Français n'entendent rien à la propreté... Comme j'ai souffert à Paris! » Elle avait logé boulevard du Temple, dans un hôtel de douzième ordre... Elle jugeait tous les autres sur celui-là.

Malgré ma sympathie pour l'Amérique, je dois à la vérité de constater que ses habitants n'y ont pas introduit cetle exquise propreté qui reluit partout en Hollande comme en Allemagne; qu'ils ne m'accusent pas d'imiter cette Américaine qui jugeait de Paris sur une petite guinguette... car j'ai logé dans leurs hôtels de premier ordre. Pour faire mes études d'une façon plus complète, j'ai habité Successivement trois hôtels en renom et deu-x boardinghouses les plus fashionnables.

Je reviens aux détails de ma chambre. En plus de Podeur de la cuisine, elle était habitée par des centaines de cancrelats, bêtes ornées de longues cornes et

grosses comme des noix. Rien de plus laid que ces bêtes, et par-dessus le marché elles sentent mauvais. Elles s'introduisaient dans mes caisses, se promenaient sur mon lit, se nichaient dans les plis de mes robes. A la première que j'aperçus, je poussai un cri d'effroi.. Je n'avais jamais vu ce genre de cancrelat, et j'avoue que cet insecte tenant du scorpion, de la bête à mille pattes et de la cigale me parut aussi effrayante que répugnante. Je sonnai; au bout d'un quart d'heure (généralement ils viennent une demiheure après), un garçon daigne venir.

— Voyez donc, lui dis-je, quelle horrible bête se promène dans ma chambre.

— Bien, me répond-il, je vais vous envoyer le gentleman de chambre ; moi je suis pour les réclamations du bureau.

— Mais, pourquoi que vous soyez, commencez par m'enlever cette bête.

Il me salue en me disant: « Ce n'est pas mon affaire, je vais vous envoyer quelqu'un. » Etil'referme ma porte.

Une demi-heure après, arrive enfin celui chargé du soin des chambres. Mon cancrelat se promenait

toujours sur le tapis ; je le lui montre. « Ce n'est rien, me dil-il, il y en a partout ; en faisant les chambres j'en trouve des centaines. »

— Quoil j'en ai des centaines dans ma cbambre, mais je veux changer.

— C'est inutile, il y en a dans toutes.

Il a bien fallu me résigner à vivre en leur compagnie. Un second détail vous prouvera comment sont tenus les hôtels aniéricains. Voici le récit de mon installation à Fifth-A venue Hôtel. J'arrive le soir, je déballe mes caisses et je jette par terre morceaux de papier, bouts de chiffons ; tout cela joint à la poussière rendait ma chambre assez sale.

Le lendemain, je sors. En rentrant, quatre heures après, je trouve mon lit fait, mais mon parquet non balayé ; je sonne.

— Garçon, pourquoi n'a-t-on pas fait ma chambre? Il me regarde avec étonnement, et me dit : « Mais elle est faite. »

— Comment elle est faite ? mais regardez. Je lui montre les bouts de papier jonchant le sol.

— Mais, me dit-il, c'est mardi aujourd'hui.

— Eh bien ? On ne balaye pas le mardi ?

— Non, on ne balaye les appartements que le samedi.

— Comment, on ne balaye que le samedi ! et alors je vais garder ma chambre en cet état jusqu'à samedi?

— Mais certainement, me répondit-il tranquillement, et il s'en alla, ayant l'air de dire : a Oh! ces Français ! qui voudraient qu'on balayât tous les jours ; sont-ils stupides ! »

Notez que, même en m'adressant au directeur de l'hôtel, je n'ai pu obtenir que mon appartement fût fait tous les jours. « Cette exigence, m'a-t-il dit, dérangerait tout le service, car ce sont des garçons loués à la journée qui viennent balayer le samedi. »

J'ai voyagé en Allemagne ; j'ai dîné à des tables d'hôte dans des hôtels de petites villes ; j'ai pu m'apercevoir que les Allemands des classes peu élevées mangent d'une façon peu poétique. Mais pourtant, je dois le dire, les Yankees sont encore bien en-dessous des Allemands dans la science d'un couvert bien mis, et dans cet art de satisfaire sa faim d'une façon pas par trop prosaïque. La salle à manger de Fifth- Avenue Hôtel est grande, bien décorée ; de nombreux

employés en redingote, portant ce collier de barbe si fort à la mode en Amérique, se promènent gravement et veulent bien vous faire l'honneur de vous servir, si- vous avez la précaution de leur parler avec une urbanité parfaite.

De huit à dix heures, on vous sert à déjeuner ; de midi à trois heures le lunch ; de cinq à sept le dîner ; de huit à dix le thé.

Les tables sont toujours recouvertes de leur serviette, mais voilà tout : ni dessus de table, ni carafes, ni bouteilles ; seulement on aperçoit sur un buffet des grands pots de grès, appelés des p^'c/iers; les uns contiennent de l'eau à la glace, les autres du lait à la glace, un troisième de la limonade. Voilà les boissons usuelles de l'Américain. Tout en mangeant delà viande, du poisson, il boit de grands verres de lait ou de limonade ; quelquefois il alterne un verre de lait avec un verre de limonade, mais, pas plus dans les hôtels que dans les maisons privées (sauf celles installées à la française), les espèces de cruches contenant ces boissons ne sont sur la table : un domestique fait le tour de la table et rempUt les verres vides.

Dès que vous êtes assis, on pose une grande assiette devant vous. Sur une autre, à côté de vous, vous trouvez du pain pas cuit, bien massif et tout brûlant. Si vous êtes un gourmet (yankee !), on vous donne du pain rôti baignant dans du lait.

Le garçon vous apporte tout votre dîner à la fois, depuis le potage jusqu'au dessert. C'est pratique; pas de temps perdu pour lui comme pour vous; mais c'est froid, par exemple. Tous les mets, poisson, viande, œufs, légumes, sauces sont mis dans de toutes petites soucoupes que l'on range tout autour de votre assiette. Voici comment l'Américain procède : il déverse le contenu de toutes ces soucoupes dans sa grande assiette ; fait un affreux mélange d'œufs et de viande, de poisson et de légumes, puis il commence à manger. Le Chinois se sert, pour saisir les mets, de petites baguettes; il s'en sert avec une adresse merveilleuse; il mange très-proprement.

La Yankee se sert un peu de sa fourchette, mais beaucoup plus de son couteau. Il a ce second point de dissemblance avec le Chinois : il mange fort peu proprement ; il promène sa langue sur la lame de son couteau pour l'essuyer; c'est à rappeler les

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cochers de fiacre déjeunant sur le pouce, et se servant de leur couteau avec la même suprême élégance I

On ne vous change ni de couteau, ni de fourchette. Le premier jour de mon arrivée, je regardai ces soucoupes avec étonnement ; je vidai le contenu de Tune dans mon assiette ; ce premier plat mangé, je demande une autre assiette.

« Est-ce que la vôtre est cassée ? » me demande le garçon. «Elle n'est pas cassée, mais elle est sale. » Il hésite un instant,- puis enfin il se décide à m'en donner une autre, mais me laissant couteau et fourchette sales ; j'en demande d'autres. «Pourquoi donc, me dit-il, sont-ils cassés? »

J'ai eu beaucoup de peine, tant à New-York qu'à Newport, dans toutes les principales villes et dans les premiers hôtels, à obtenir qu'on me changeât d'assiettes et de fourchettes. Tous les garçons se disaient: «Quelle manie a cette dame de changer d'assiettes et de fourchettes après chaque plat ! »

Les Yankees s'essuyent sans façon les doigts à la nappe, mettent les os ou les arêtes de poisson sur la table, ou bien les jettent par terre. Manger à la même table qu'eux, c'est s'enlever l'appétit pour

le reste de ses jours. J'ai assisté à des dîners de paysans en France, mais, je l'avoue, jamais, au grand jamais, je n'ai vu être humain manger de telle façon.

Lorsque l'un des convives est arrivé au dessert, on soulève la nappe blanche ; on la tortille tout autour et devant son assiette, afin qu'il ait le plaisir de poser son dessert sur une nappe rose qui est en-dessous et qui est blanchie une fois par an. Comme tout le monde n'arrive pas en même temps au dessert, la nappe blanche se roule, se déroule, se tortille d'un côté et de l'autre et devient un immence chiffon. C'est du dernier bon goût î

Dans aucun pays du monde, la cuisine n'est aussi mauvaise, aussi malsaine qu'en Amérique.

Les Arabes ont leur couscoussou ; c'est un plat excellent de riz cuit avec de la viande ; c'est sain et nourrissant.

Les Bédouins vivent quatre ou cinq jours en prenant pour toute nourriture un peu de farine de maïs délayée dans de l'eau, mais, le sixième jour, ils font cuire un mouton tout entier ; ils le posent au-dessus d'une large pierre ; font des chenets avec deux autres pierres ; embrochent le mouton avec une broche ou

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un morceau de bois. Il se rôtit à grand feu ; le suc retombe dans un plat de riz qui est placé au-dessous. Une fois cuit, on pose le mouton dans le riz et, à la bonne franquette, sans façon, chacun prend une poignée de riz avec la main ; arrache un morceau de viande de la même façon et déguste, comme il le mérite, ce repas de LucuUus. J'ai dîné ainsi sous la tente des Bédouins. Eh bien ! j'ai trouvé cette manièredemanger plus primitive, mais moins malpropre encore que celle de Yankees.

Le Turc a son pilaff, c'est du riz cuit avec de la volaille et de l'épice; il a un plat d'aubergine appelé délices du Prophète^ qui est en effet un mets succulent, il a enfin une cuisine.

L'Espagnol, si fortement plaisanté sur sa pitoyable cuisine, a, en tout cas, un excellent chocolat.

Le Russe a la gelinotte, le caviar et des potages exquis.

L'Américain n'a pas de cuisine; tous les mets qu'il mange sont mauvais et malsains. Le potage est chose inconnue en Amérique. Si vous insistez pour en avoir, on vous sert de l'eau chaude dans laquelle on a jeté du poivre de Cayenne. Si vous demandez avarier, on

VOUS sert de l'eau chaude au poivre noir, ou bien des huîtres bouillies avec force poivre noir, rouge et blanc.

Jamais de bons rôtis ; la viande est mal cuite et de mauvaise qualité; par exemple, on vous donne du poulet à chaque repas, à la sauce blanche ou noire, rôti ou bouilli ; beaucoup de pâtisseries lourdes et le fameux pain sortant du four delà cuisine (car chacun fait son pain); de la salade non assaisonnée ; on jette du sel et du poivre sur la nappe et l'on mange cette verdure au naturel ; les choux crus, les tomates crues sont aussi très-appréciés. Figurez-vous tous ces mets-là arrosés avec du lait et de la limonade à la glace ! !

Il est assez facile, avec un système pareil de nourriture, de comprendre pourquoi les Américains se plaignent tous de la dyspepsie. Quel est l'estomac qui résisterait à un tel régime? J'ai oublié un mets très-recherché, c'est le mais. On fait bouillir Pépi entier du maïs, on vous sert cela dans un grand plat. Les Yankees mordent à belles dents sur ces branches de maïs; pour moije n'aijamaispu arriver à trouver ce mets mangeable.

Dans les maisons américaines les plus riches, on ne vous servira jamais un dîner dans les règles voulues. Parfois, on vous donnera quatre plats de rôti sans la moindre entrée, d'autres fois rien que des entrées ; toujours les pêchers d'eau ou de lait sur le buffet. Le vin, en extra, servi comme on sert la liqueur, le pain chaud, les choux crus sont des accessoires obligés.

J'ai été invitée un jour dans une riche maison de commerce. La maîtresse de maison m'avait demandé la veille si j'aimais les huîtres ; je répondis affirmativement. Le lendemain on me sert d'abord un potage aux huîtres ; malgré l'abondance de poivre rouge, je le mange, car j'avais dit que j'aimais les huîtres ! Pour second plat, on me sert des huîtres frites. Je commençais à trouver que c'était beaucoup d'huîtres pour un seul jour. Enfin on apporte le gros plat de viande de rigueur à tous les dîners, mais après on m'offre des huîtres crues avec de la salade non assaisonnée, des glaces, des pâtisseries, et voilà le dîner terminé.

Les Américains qui ont séjourné longtemps en France ou en Europe mangent mieux, mais ils doi-

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vent se résigner à prendre des cuisiniers français ou anglais, car tous les prétendus cuisiniers américains n'entendent absolu ment rien à l'art de maître Brillat- Savarin.

La pâtisserie américaine est lourde, malsaine ; pourtant les jeunes fdles, les femmes paraissent l'apprécier beaucoup : lorsqu'elles sont en promenade pour shopper (magasiner ou flâner), elles entrent à chaque instant chez les pâtissiers, pour croquer des gâteaux; de là elles vont chez les pharmaciens boire des breuvages qui sont aussi mauvais au goût qu'ils sont malsains pour la santé.

Tous les pharmaciens, en Amérique, joignent à la vente des remèdes un débit de boissons, et c'est bien porté d'aller se rafraîchir chez eux.

Comme je l'ai dit déjà, les hôtels américains ne sont pas installés pour l'usage et la commodité des étrangers, mais bien plutôt pour les Yankees euxmêmes.

Ce sont des espèces de phalanstères, qui servent de foyer, de chez soi, à des centaines de familles.

Jamais un vrai Français ne pourra se faire à la vie américaine; entre le peuple de France et ces hommes

cosmopolites qui habitent le Nouveau-Monde, il y a dissemblance complète de manière devoir, dégoût?, de caractère et d'habitudes.

Le Français le moins riche rêve d'avoir un petit chez lui; l'ouvrier le plus pauvre, l'ouvrière gagnant à peine de quoi vivre économisent sou par sou, de quoi acheter un petit mobilier, ils veulent avoir leur chez-soi, leur foyer, et, pour misérable que soit ce mobiher, ils y tiennent, ils s'y attachent par les souvenirs.

Nos plus petits bourgeois ont leur intérieur, leur chez eux. Ils montrent avec orgueil des meubles qui ont servi à deux générations ; si on offrait à tous ces gens-là de vivre dansun hôtel, de passer leur vie dans des meubles étrangers, de vivre campés, et non établis, ils refuseraient; les appartements les plus luxueux leur paraîtraient peu enviables.

En France, on a l'amour de la famille; on a le chauvinisme de la patrie et l'amour du chez-soi. Mais les Américains ont quelque chose des instincis des races nomades, l'amour de la famille est tué par le désir de gagner de l'argent. Le père ne doit rien à ses enfants, il peut les déshériter, laisser son bien

à qui bon lui semble, mais aussi son autorité est assez nulle. La jeune fille se marie comme elle l'entend ; le jeune homme à quinze ou seize ans songe à faire sa fortune, il ne compte nullement sur celle de son père, qu'il ne consulte même pas avant d'entreprendre une carrière. 11 part pour l'autre bout de l'Amérique, il quitte la famille sans chagrin et comme faisant une chose naturelle; il songe à lui.

Cette grande liberté, qui reconnaît même à l'homme le droit de disposer de la fortune qu'il s'est acquise est, au fond, rationnelle. Elle a eu du bon, surtout dans un pays où tout était à créer, car elle a forcé chaque homme à dépenser sa part d'activité et d'intelligence. Elle a créé des travailleurs, mais elle a tué l'autorité paternelle et l'amour de la famille... l'amour du clocher y est inconnu, le Yankee ne s'attache à aucun pays. Il quittera la ville où il est né, où il a passé son enfance, sans le moindre regret, s'il a l'espoir de gagner plus d'argent ailleurs; aussi il est toujours campé et jamais établi ; ces sentiments ont inspiré l'arrangement des hôtels américains et des boarding-houses.

St-Nicolas-hôtel est un des plus anciens hôtels de

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New-York, il y a des gens qui y sont installés depuis (rente ans ; à Fifth-Avenue, on trouve une centaine de familles qui demeurent à poste fixe, il y a même un docteur qui n'ayant pas les moyens de payer le loyer d'une maison, les frais d'une installation, a pris deux chambres à l'hôtel, une lui sert de cabinet de consultation, l'autre de chambre. Un peintre y a son atelier; il y reçoit ses modèles et ses clients.

Les femmes aiment assez vivre dans les hôtels : elles n'ont aucun souci de ménage, et elles ont comme distraction le va-et-vient des voyageurs. Elles ont tous les loisirs de songer à leur toilette. Le luxe déployé par les habitantes des hôtels est incroyable : elles font une toilette du matin, une seconde toi* lette pour se rendre à la salle à manger à l'heure du dîner. Après le dîner, elles font une vraie toilette de bal, les lustres des salons et des corridors s'allument, ces corridors sont larges comme des boulevards. Dès huit heures toutes les femmes sortent, magnifiquement parées, de leur chambre, et elles se promènent dans les salons et dans les corridors : c'est une exhibition, une parade, c'estl'heure où on leur rend visite ; c'est un brouhaha, une cohue inouïe. Les jeunes filles

reçoivent les visites de leurs adorateurs, de leur fiancé, la flirtation commence. Dans toutes les embrasures de croisées, dans tous les recoins, vous apercevez des couples causant bas, la main dans la main ; personne n'est cboqué ; on s'éloigne d'eux par discrétion.

Les salons sont très-animés. Chaque famille reçoit ses visites. C'est l'heure oiiles étrangers, c'est-à-dire ceux qui n'habitent pas l'hôtel, viennent y voir leurs amis et surtout admirer les toilettes des femmes.

On ne peut se faire une idée du coup d'œil qu'offrent chaque soir les hôtels qu'en se souvenant des salons de la Conversation à Bade : c'est la même animation, le même luxe, tables de jeu en moins.

L'Américain avec son esprit pratique se dit : Dans fhôtel une seule chambre me suffit, je profite gratis des domestiques, des salons, j'ai tout cela pour sept ou huit dollars par jour... C'est bien plus intelligent que de vivre pauvrement dans un petit appartement.

Les jeunes gens se mariant fort jeunes, souvent un jeune homme de dix-huit ans, n'ayant qu'une modeste placé, épouse une jeune fille qui n'a pas de fortune. Il prend simplement sa chambre à l'hôtel et

pourvu qu'il gagne de quoi payer cette dépense journalière, cela suffit. Il n'a pas à attendre d'avoir l'argent nécessaire à l'achat d'un mobilier.

Mais l'étranger est tout étonné en arrivant dans cet hôtel-là. En face de lui, une dame met au monde un enfant, à côté un monsieur se meurt.

Des nourrices promènent leur bébé dans les corridors ; des enfants y jouent au cerceau ; c'est le rêve du phalanstère réalisé, avec ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses inconvénients.

Comme je l'ai dit déjà, les maisons ne contenant qu'une seule cuisine, il faut louer la maison entière. Les gens très-riches seuls se permettent ce luxe, ceux qui n'ont que quarante ou cinquante mille francs de rente doivent se contenter de la vie en boardinghouses.

Tenir une de ces pensions n'est pas considéré comme une position subalterne, car beaucoup de docteurs prennent une maison entière, puis ils louent les chambres, font un salon commun, une salle à manger commune, et dix ou douze familles vivent ensemble dans cette maison.

y ci voulu étudier la vie des boarcUng-houses ; NO\r

de mes yeux comment ces étrangers de la veille pouvaient parvenir à vivre ainsi, ne formant plus qu'une seule famille (provisoire).

Je me suis installée dans une de ces pensions, moyennant deux cent cinquante francs par semaine. J'ai eu un petit salon, une chambre au premier et de plus ma place à table.

Quoique toutes les familles avec lesquelles je me trouvais fussent très-bien, malgré l'amabilité des dames yankees, qui faisaient de leur mieux pour m'être agréables, je l'avoue, cette vie de boarding-houses m'a paru insupportable. Dès sept heures, on sonne le réveil ; à huit heures, on sonne le premier déjeuner. 11 faut être en toilette et descendre à la hâte, car les messieurs sont pressés d'aller à leurs affaires. Ce premier déjeuner terminé, chacun rentre dans sa chambre ou va se promener. A midi, le lunch réunit les dames seulement, car les hommes ne quittent pas leurs affaires et prennent ce repas en ville ; mais, à cinq heures, on est nombreux àlable, car chaque famille a presque toujours un invité ou deux.

On voit tous les jours des figures nouvelles ; c'est un caravansérail. On mange mal, car, nécessairement,

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la maîtresse de la pension désire gagner le plus possible. Les portions sont comptées petites; malheur à celui qui ose revenir deux fois au même'plat ! On lui lance à la ronde des regards furieux, car c'est la portion d'un autre qu'il a mangée.

Inutile de dire que les cancans, les commentaires et les petites jalousies entre femmes font les frais des conversations. Cependant disons, à la louange des dames de l'Amérique, qu'elles sont moins cancanières, moins mauvaises langues que les femmes d'Europe ; elles se soutiennent, se liguent et cela fait leur force.

Le soir, on se réunit dans le parloir. Les groupes se forment. Dans les uns on lit la Bible , dans les autres on lit le journal; ailleurs on cause. Ce serait charmant s'il n'y avait là que des personnes se connaissant très-bien et ayant les unes pour les autres une vive sympathie. Mais cette vie en commun avec des étrangers, qui souvent vous sont antipathiques, a quelque chose d'odieux.

Les personnes qui ne tiennent pas boarding, mais qui ont un appartement un peu grand, font annoncer dans les journaux qu'elles ont une ou deux

chambres à céder, avec la table, et l'on voit des familles aisées, même riches, qui, pour quelques centaines de dollars par mois, admettent des étrangers au milieu d'elles, ne peuvent plus causer à table ou au coin du ftu qu'avec un étranger en tiers.

Quelle contradiction entre ce genre de vie et les idées indépendantes de ce peuple !

Mais l'amour de For prime tout et porte même ces gens-là à sacrifier leur liberté.

Il y a beaucoup de choses que j'admire en Amérique. Mais je souhaite sincèrement que le genre de vie américain ne soit jamais adopté en France, car cet élément étranger au sein de la famille détruit tous les sentiments affectueux et expansifs entre parents.

Beaucoup de personnes connaissentpar expérience toute la tristesse, tout le morne du dimanche en Angleterre. C'est à y devenir fou, c'est à s'y suicider de spleen ; les théâtres, les hôtels se ferment ; les églises seules restent ouvertes. On ne peut ni chanter, ni jouer du piano, ni écrire, on doit s'.ennuyer sous peine de passer pour un mécréant. On a même beaucoup

de difficulté pour obtenir quelque chose à mettre sous la dent ces saints jours-là.

Méry, notre bon et spirituel Méry, me contait un jour que, neu au courant des usages anglais, le premier dimanche de son séjour à Londres, il sortit comme à l'ordinaire de la chambre meublée qu'il occupait, et alla à un café pour déjeuner. Il le trouve fermé; il va à un second, fermé également. 11 cherche un restaurant, mais aucun n'était ouvert. La faim commençait à le tourmenter ; il accoste un policenian et lui demande pourquoi tous ces restaurants sont fermés.

Le policeman lui lance un regard furieux en lui disant : — Comment! pourquoi? Ne savez-vous pas que c'est dimanche aujourd'hui ?

— Eh bien, où mange-t-on le dimanche? lui demande Méry avec calme.

— Chez soi, monsieur.

— Diable! mon sergent, lui dit Méry, mon chezmoi est à Paris et j'ai bien faim.

— En ce cas, si vous êtes étranger, vous deviez acheter quelques provisions hier, car aujourd'hui, cafés, restaurants, boulangeries, tout est fermé.

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Le policeman salua Méry et s'éloigna. La perspective déjeuner toute la journée augmentait ses crampes d'estomac. Il se mit à arpenter fiévreusement les rues en se disant : « Il y aura bien un charcutier, un épicier mécréant. » Hélas! il était deux 1 sures, il n'"avait pu encore en découvrir un ; il mourait de faim lorsqu'il vit une pharmacie ouverte. Par la vitre, il aperçut de gros bâtons de pâte de guimauve. Cette pâte lui fit l'effet d'une planche de salut. Il entre, s'assied, demande de la pâte, il en mange une livre ; il demande un verre d'eau pour faire glisser ce mets gluant, après quoi il redemande de la pâte. Le pharmacien, ahuri de cette consommation effrayante, lui dit : - — Mais, monsieur, si c'est pour guérir une irritation de poitrine, quelques petits morceaux pris d'heure en heure suffisent. .

— Non, non, répondit Méry d'une voix sépulcrale, ce n'est pas pour guérir une irritation de poitrine, c'est pour guérir mes crampes d'estomac, pour ne pas mourir de faim. Et il raconta comme quoi il lui était impossible de trouver à manger. Le pharmacien et ses commis rirent aux larmes d'abord, puis l'Anglais étant hospitalier, le maître de maison prit

la place du marchand, et ce bon pharmacien s'empressa de conduire Méry dans son appartement. Il le présenta à sa femme, qui lui fit servir un excellent déjeuner froid, tout en expliquant que la religion, exigeant qu'on passe ce jour du dimanche en prière, chacun faisait ses provisions le samedi et faisait cuire des mets que Ton gardait pour le dimanche.

— Madame, dit Méry après qu'il eut bien déjeuné, vous m'avez sauvé de la plus cruelle des morts ; ma reconnaissance sera éternelle.

— Eh bien, monsieur, pour me le prouver, vous allez revenir ce soir partager notre thé et notre collation et chaque dimanche, pendant toute la durée de votre séjour à Londres, vous viendrez déjeuner et dîner sans façon avec nous.

Méry promit et tint parole.

— 0 les pharmaciens Anglais, ajouta Méry, quels hommes hospitaliers et comme leurs femmes sont aimables et bonnes ménagères! Quel excellent thé ellesfont et avec quelle bonne grâce elles l'offrent aux étrangers !

L'austérité du dimanche est peut-être encore exagérée en Amérique.

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Télégraphes, postes, chemins de fer interrompent leur service ; les omnibus, les voitures ne circulent plus ; les Bibles s'ouvrent dans chaque famille. Le père explique à haute voix à ses enfants les moralités de la Bible^ leur énumère les turpitudes de Sodome et de Gomorrhe, ou bien il lit le Cantique des cantiques de cedit sage Salomon ; se tournant vers son épouse, il récite d'une voix attendrie ce premier verset :

« Que vous êtes belle, ma bien aimée ! que vous êtes belle ! Vos yeux sont vifs et perçants comme ceux des colombes, sans parler de ce qui est caché au-dedansde vous, qui fait votre principale beauté. Vos cheveux sont longs, doux et unis comme le poil des troupeaux de chèvres qui sont montées sur la montagne de Galaad et qui s'y sont engraissées parfaitement. Vos dents, bien rangées, sont saines et blanches comme les troupeaux de brebis tondues qui sont nouvellement montées du lavoir et qui portent un double fruit sans qu'il y en ait de stériles parmi elles.

« Vos lèvres sont vermeilles comme des bandelettes d'écarlate; votre parler est doux, agréable, comme le son des instruments les plus harmonieux: vos

joues sont rouges et blanches comme une moitié de pomme de grenade. Sans parler de ce qui est caché au dedans de vous qui fait votre principale beauté... Votre cou est droit comme la tour de David, etc.

« Toutes ces beautés qui sont en vous m'inspirent un ardent amour pour vous, de sorte qu'avant que le jour paraisse et que les ombres se retirent, j'irai vous trouver à la montagne de la myrrhe et à la colline de l'encens. »

Il est impossible que les jeunes filles de rehgion protestante et anglicane conservent la virginité de l'esprit et de la pensée, car elles apprennent à lire dans la Bible tous les dimanches ; elles entendent commenter ce livre saint peut-être, mais en tout cas d'une crudité d'expression, d'une richesse en détails sur l'amour matériel, inouïe...

Je tiens le pari que, si un écrivain copiait mot à mot certains chapitre de ce livre, en changeant le nom des lieux et des personnages, messieurs de la censure poursuivraient le livre comme étant attentaloire à la morale publique; en tout cas il n'aurait pas l'estampille!

'^ Il y a dix-huit cents églises à New-York : catholi-

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ques, protestantes, calvinistes, méthodistes, perfectionnistes, presbytériennes, synagogues, etc. Toutes ces églises regorgent de monde le dimanche ; dans chacune il y a des cérémonies différentes; le curieux, tout sentiment religieux à part, peut trouver d'intéressantes études à faire en allant de l'une à l'autre. Du reste, dans toutes on est fort bien reçu. Ainsi, un jour, je cherchais une église catholique ;je me trompe, j'entre dans une église méthodiste. J'allais me retirer. Un clergynian s'approche de moi, et me dit : — Êtes vous mal placée? désirez-vous^une place meilleure? un petit banc? je suis à votre service.

— Non, monsieur, répondis-je, je ne souhaite pas une meilleure place[; seulement je sors, parce que je m'aperçois que je me suis trompée, je croyais entrer dans une église catholique.

— Madame, me dit avec une sainte onction le clergyman, restez, je vous en prie ; toutes les religions sont bonnes. L'homme doit toutes les connaître avant de se fixer à une. Restez, écoutez le prédicateur qui va parler, écoutez ce que votre âme vous dira. Si elle ne trouve pas la lumière dans notre religion, eh bien, vous irez après dans votre église. » Il

insista si bien que je fus obligée d'assister à tout l'office des méthodistes; mais la lumière n'inonda pas mon âme de ses doux rayons.

Dans presque toutes ces églises, dès que vous entrez, un clergyman vient pour vous faire les honneurs de chez lui, et si on n'y trouve pas la grâce sainte, on y trouve en tout cas une parfaite courtoisie.

Certaines personnes en France ont une tendance désastreuse de faire de république le synonyme de renversement des autels. Je consedle à ces gens-là d'aller faire un petit voyage en Amérique. Ils verront que, dans cette grande république, dans ce berceau de la liberté, le sentiment religieux est très-développé. Il n'y a que fort peu de libres penseurs, pas d'athées et fort peu d'indifféreq.ts... Il y a tolérance pour tous les cultes, pour toutes les sectes religieuses. Chacun suit la religion qu'il croit la meilleure, mais il la suit avec un zèle fervent.

La séparation de l'Église et de l'État est complète, et pourtant les églises sont innombrables ; elles sont fort belles, richement entretenues ; les évêques ont des palais splcndides. Un simple curé reçoit de ses

paroissiens de vingt-cinq à trente mille francs par an; en plus, il a le droit de louer à ses ouailles les chaises de l'église, et cette location lui rend jusqu'à cent cinquante mille francs par an.

Lire la Bible, aller à l'église, voilà à quoi l'Américain doit passer son temps le dimanche. Écrire une lettre est considéré comme une infraction à la sanctification de ce saint jour. Les mères enlèvent les joujoux à leurs enfants ; eux aussi doivent rester tranquilles et recueillis. Il faut voir la jolie petite mine consternée et boudeuse de ces pauvres petits bébés î Les voleurs eux-mêmes font relâche ce jour-là; il est vrai qu'ils se dédommagent le lundi.

Une petite intolérance inexplicable étonne le voyageur : boire du vin, des liqueurs, le dimanche, est considéré comme une faute par les protestants yankees... Qu'ils n'en boivent pas... rien de mieux, mais qu'ils empêchent les autres d'en boire... ceci me paraît porter atteinte à la liberté. Il est impossible d'obtenir un verre de vin, un verre de bière dans un café ou dans un restaurant du Nouveau- Monde; il y a à New-York un excellent restaurant européen, Delmonicos; eh bien, même dans cet éta-

blissement, on est condamné à boire de l'eau le dimanche. Si l'on est une pratique et si l'on insiste pour en avoir, alors on vous fait monter au premier, on vous cache dans un salon privé; car si la police savait qu'on a vendu une bouteille de vin le dimanche dans cet établissement, elle le ferait fermer.

Mais, comme avec les dévots, le vers de Mohère est toujours d'à-propos :

Il est avec le ciel des accommodements,

il est aussi des accommodements avec l'intolérance américaine. Ainsi, dans l'hôtel où vous logez, on ne vous donnera pas du vin le dimanche. Mais si, le samedi, vous avez le soin de demander une bouteille, de l'entamer, alors elle estdéjà votre propriété, et l'on sera forcé de vous la servir le dimanche.

Ensuite les pharmaciens sont aussi une immense ressource aux ennemis de l'eau. Si ceux de Londres donnent à manger, ceux d'Amérique donnent à boire. Ils vous vendront une bouteille de vin, même ce jour-là, mais à condition que vous leur disiez : « C'est pour faire du vin de quinquina. »

Dans le Maine, l'intolérance atteint les limites du

burlesque. Ainsi tout homme vu buvant du vin, dans un restaurant et n'importe quel jour, est condamné à la prison ; voici la raison de celte mesure arbitraire contre les buveurs du suc de la vigne : on ne récolle que des pommes dans cet Etat ; par conséquent, le cidre y est abondant et forme le principal commerce. On interdit le vin pour pousser à la consommation du cidre...

C'est vrai qu'aucune loi n'est arbitraire aux Etats- Unis, puisque toutes les lois sont votées par ceux qui les subissent; l'étranger seul a le droit de se plaindre.

Une des plus belles choses, une des plus grandes choses de l'Amérique, c'est l'organisation de la presse. Ce sujet m'a intéressée vivement, aussi l'ai-je étudié avec soin. Je consacre aux journaux et journalistes américains un chapitre spécial.

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