‹ A travers l'AmeriqueChapitre 8 sur 9 · LA FEMME EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

LA FEMME EN AMÉRIQUE

Plus les préjugés sont injustes ou absurdes, plus ils sont profondément enracinés dans l'esprit français.

Le Français est spirituel, mais il est routinier bien plus qu'aucun autre peuple; il accepte une opinion toute faite, pourvu qu'elle ait l'air d'être drôle ou spirituelle; et sans se donner la peine de raisonner si elle est juste ou non, il la soutient à outrance.

Discuter avec beaucoup d'entre eux est difficile; ils répondent à l'argument le plus sérieux par un jeu de mot ou par un paradoxe; d'autres entament ainsi la discussion : « Tout homme sensé et intelligent doit être de mon avis. »

Ce qui équivaut à vous dire : « Si par hasard vous n'êtes pas de mon avis, c'est simplement parc^ que vous êtes un imbécile. » Sur ce terrain-là, la discussion devient impossible.

Il est d'autres personnes qui se contentent de vous dire : a Cela est. — Mais prouvez-le, » leur dites vous. Ils vous répondent : « Inutile de prouver, la chose est évidente... c'est connu! »

Ainsi par exemple le Français a adopté deux préjugés.

Premièrement, que la femme est moins bien douée que l'homme, et que l'intelligence féminine est inférieure à l'intelligence masculine ; qu'elle ne saurait être appliquée aux études sérieuses, et qu'elle ne î)ourrait rien comprendre surtout aux sciences abstraites.

Si vous faites observer que cette opinion n'est qu'une supposition gratuite, qui ne repose pas sur une expérience faite, sur une certitude acquise, attendu qu'on n'a jamais donné qu'une instruction très-limitée à la femme, qu'on ne lui a jamais enseigné les premiers éléments des sciences, qu'elle n'a donc pas pu prouver ses aptitudes ou non aptitudes.

car on ne naît pas savant ; mais on naît seulement plus ou moins bien organisé pour le devenir ; qu'il n'est pas un seul de nos savants qui ne fût resté une complète nullité, si on ne lui avait pas donné les premiers éléments des connaissances humaines ; à ces argument-là . la majorité des Français se contentera de répondre, sans prendre la peine de les réfuter: «La femme est intellectuellement inférieure à l'homme, c'est connu. »

Le second préjugé admis, c'est celui-ci : qu'il serait dangereux d'élever le niveau intellectuel de la femme, car les sciences, les études sérieuses la feraient dévier de sa mission naturelle d'épouse et de mère ; et qu'une éducation plus élevée et plus complète lui enlèverait la grâce qui constitue le charme principal de la femme, et, pour soutenir leur dire, ils débitent quelques lieux communs, ou bien récitent les quatre fameux vers de Molière :

Nos pères sur ce point, étaient gens fort sensés Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Inutile de leur faire observer qu'ici encore leur

opinion ne repose pas sur l'expérience... Car il n'y a rien à faire contre la routine d'un parti pris.

A côté de ces gens-là, il y a des hommes sérieux, des hommes de progrès et de cœur, qui comprennent l'injustice de la position faite à la femme, cherchent un moyen de l'améliorer, mais qui pourtant se consultent pour savoir si réellement il ne sera pas dangereux d'élever le niveau de l'instruction des femmes.

Le progrès réel ne pourra jamais naître dans un pays qui a un passé, le passé est une entrave dont les esprits les plus forts ne peuvent parvenir à se débarrasser complètement.

Le passé de la France pèse lourdement sur son présent, il pèsera longtemps encore sur elle ; et il nuira à son avenir.

Ce qui a fait la force, la puissance de l'Amérique, c'est que ce continent n'avait point de passé. Ce peuple cosmopolite américain n'a pas eu à lutter contre l'histoire, contre les traditions ; il n'a pas eu une routine à combattre ; il a pu hardiment se lancer dans le nouveau; il a pu innover à son aise ; aussi le progrès a marché à pas de g^^nt dans ce Nouveau-Monde, et

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aujourd'hui les vieux peuples sont obligés de le copier s'ils veulent faire grand.

N'avoir pas de passé, n'avoir pas de prétendants, voilà ce qui a fait le bonheur et la vraie force du peuple américain!

Au lieu de se livrer a des dissertations stériles sur le» plus ou moins d'intelligence possédé par la femme, ou lieu delà railler alors qu'elle demande à être tirée de son ignorance, les Américains lui ont dit simplement : « Nous vous offrons ce que nous offrons à tous les citoyens : une instruction gratuite; toutes les sciences, toutes les branches des connaissances humaines, tous les arts sont mis à votre portée; nos collèges, nos écoles, nos universités, vous sont ouverts; allez, travaillez, étudiez, nous vous jugerons d'après vos œuvres, car vous juger et vous condamner sans vous laisser le droit de faire vos preuves serait chose partiale et tout à fait injuste. »

Avec leur gros bon sens et leur esprit pratique, les Américains ont compris que, forte ou faible, l'intelligence féminine serait une valeur, et qu'il était de bonne économie de laisser se produire et d'utiliser toutes les valeurs de la nature humaine.

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Croyez-vous, messieurs les Français, que ce raisonnement-là n'est pas plus intelligent que vos éternelles plaisanteries sur la femme?

Croyez-vous qu'il n'est pas plus logique? « Mais nous ne nous piquons pas de logique, » me répondrez-vous. Oui, je le sais, la logique n'est pas le fort de l'esprit français, c'est même son côté trèsfaible.

Voici les résultats obtenus par le système adopté par le peuple américain; ces résultats répondent victorieusement à toutes les objections faites en France contre l'émancipation delà femme*.

Dans tous les collèges, dans toutes les universités, dans tous les cours supplémentaires, dans toutes les écoles , cours supérieurs et dans les écoles normales mixtes, les jeunes fdles, de Tavis de tous les professeurs et directeurs, ne se montrent nullement inférieures sous aucun rapport aux jeunes gens du même âge, quelle que soit la branche des connaissances humaines auxquelles elles s'appliquent.

Ainsi, à Funiversité de Vassar, par exemple, il y a quatre cents jeunes tilles suivant, avec quatre cents jeunes gens, les cours les plus élevés dans toutes les

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sciences; tous les professeurs m'ont affirmé en me montrant du reste Je tableau des numéros de places, qu'elles se maintenaient à la même hauteur que leurs compagnons , et se montraient aussi aptes et plus studieuses qu'eux.

Les femmes, en Amérique, non-seulement abordent toutes les sciences; mais, comme conséquence logique, abordent toutes les carrières. Demandez aux hommes d'Amérique, s'ils se trouvent mécontents de cet état de choses.

Ils vous diront qu'ils en sont enchantés ; que, d'abord, l'homme, en se mariant, a cette grande sécurité de savoir que s'il vient à mourir en laissant des enfants, des affaires embrouillées, sa femme sera en état de devenir un excellent chef de famille, et que s'il meurt la laissant, elle et ses enfants, sans fortune, il aura la consolation de savoir que, non-seulement elle sera apte à gagner sa vie et celle de ses enfants, mais qu'elle trouvera toutes les carrières ouvertes et pourra gagner amplement l'entretien de sa famille.

Demandez-leur encore si cette instruction sérieuse rend leurs femmes pédantes, si elles s'amusent à singer les précieuses ridicules? Ils vous répondront que

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leurs femmes sont d'excellentes épouses, de très-bonnes ménagères et, avec une pointe de malice, ils vous feront observer que les jeunes Américaines sont assez recherchées en mariage par les Européens et par les Français surtout, tandis qu'il est fort rare qu'un Américain épouse une Française. Ils les trouvent trop ignorantes et ayant reçu une instruction pas assez pratique.

Tous les Américains se plaisent à reconnaître que, grâce à l'émancipation légale qu'ils ont accordée à leurs femmes, le niveau intellectuel féminin est plus élevé à présent en Amérique que le niveau intellectuel masculin. Ils en sont très-fiers et tout heureux.

On ne saurait dire que la femme américaine représente une exception, attendu que ce peuple n'est pas formé d'une race à part, mais simplement un mélange de toutes les races et nationalités d'Europe.

Le Français, qui aime assez répondre par des plaisanteries ironiques à la question de l'affranchissement de la femme, fait semblant de croire que du jour où elle possédera ses droits civils et politiques, les foyers seront désertés, les enfants abandonnés

pour les clubs, les estaminets et les réunions publiques... Ceci n'est pas sérieux, l'homme sait fort bien qu'ilest u)ie qualité que la femme possède à plus forte dose que lui, c'est le tact.

Le tact empêcbera la femme de devenir cette espèce de virago qu'il dépeint. Elle n'oubliera pas que la retenue et la réserve sont ses attraits principaux.

A abandonner les grâces modestes de son sexe, elle aurait vraiment trop à perdre pour qu'elle y songeât jamais.

Croire qu'une instruction sérieuse, élevée, pratique pourrait détourner la femme de ses devoirs de mère, d'épouse et de ménagère, c'est nier cette grande vérité, proclamée par tous les hommes d'un esprit supérieur : « L'instruction moralise l'homme et le rend plus apte à comprendre ses devoirs. »

Peut-on insinuer que la même chose peut être saine et moralisatrice pour l'homme, et malsaine et démoralisatrice pour la femme?

Non, car ce serait absurde.

Du reste, l'Amérique vient encore en ceci répondre victorieusement à cet argument, par l'expérience acquise.

Certains hommes affectent encore de croire, qu'en demandant égalité devant le travail, devant l'instruction et devant les carrières, nous prétendons que toutes les femmes se lancent dans la vie active et désertent leurs ménages.

En Amérique, il y a des femmes médecins, des femmes agents de change, capitaines marins. Cent mille d'entre elles trouvent une carrière honorable et lucrative dans le professorat. Toutes les administrations de l'Etat leur sont accessibles. Mais est-ce à dire qu'il n'y a point de femmes restant simplement femmes et s'adonnant aux plaisirs mondains ou restant simplement ménagères ? Non certes, n'embrassent des carrières, ne prennent des fonctions bureaucratiques que celles qui n'ont pas de fortune, qui ont des parents vieux, infirmes, ou qui sont veuves, ou celles encore dont les maris deviennent incapables ou malades.

On retrouve aussi la femme mondaine en Amérique, mais qu'une catastrophe, que la ruine survienne, elle est capable de gagner sa vie et elle trouve toutes facilités pour cela.

Si les Français, tout en protestant contre cette

éducation virile réclamée par la femme, tout en jurant que sa seule mission est de faire des enfants et de soigner son pot-au-feu, avaient eu le soin d'arranger leur organisation sociale de manière à ce que la femme ne pût jamais se trouver dans la misère, alors nos réclamations seraient moins fondées.

En Turquie, par exemple, la femme est considérée comme une mineure, comme un être inférieur et incapable d'occuper aucune place, de suivre aucune carrière, mais si ces bons Turcs sont peu galants, ils sont logiques en revanche. Voyez plutôt : la femme reçoit une dot de son mari, celte dot lui assure le bien-être ou le luxe, selon la classe à laquelle elle appartient. La fille non mariée doit être nourrie par ses parents ; si elle n'a aucune familles , c'est TEtat qui a l'obligation de lui faire une pension.

Mais, en France, la femme ne reçoit pas de dot, elle est tenue d'en apporter une. Les jeunes filles sans fortune, si elles ne rencontrent pas quelques vieillards imprudents, coiffent sainte Catherine.

Dans ce siècle-ci surtout, où les jeux de bourse, ceux des cercles, les spéculations hasardées, ruinent

pas mal de gens ; les maris gaspillent assez facilement la dot de leur femme.

D'un autre côté, s'il est des hommes recevant des appointements scandaleux pour ne rien faire, par contre, il est en France une foule d'hommes, professeurs, recteurs, employés, fonctionnaires qui gagnent bien strictement de quoi vivre; s'ils ont des filles, ils ne peuvent certes pas leur amasser une dot. Admettez, par exemple, qu'un chef de division d'un ministère quelconque meure, laissant sa femme et deux ou trois filles sans aucune ressource, que deviendront ces jeunes filles? Se marieront-elles?

Sans dot, ce n'est guère probable.

Quelles carrières trouveront-elles ouvertes pour elles ?

Maîtresses de piano ?

D'abord il faut, pour arriver à la science musicale nécessaire, avoir fait de fortes études, avoir eu d'excellents professeurs. Un employé à cinq ou six mille francs n'aura certes pu payer des leçons à vingt francs le cachet à ses filles. Du reste, il y a trois professeurs de piano pour un élève.

Donner des leçons de littérature? Les mêmes in-

convénients que pour les leçons de piano existent.

Il leur reste la triste ressource d'aller quêter de magasin en magasin de l'ouvrage, de s'exposer aux doux propos des don Juan-calicot, et enfin de travailler treize heures par jour, de s'abîmer la vue, la santé, pour arriver à gagner 2 ou 3 francs par jour, lorsque l'ouvrage ne chôme pas. La moindre maladie, la moindre interruption dans le travail, les placent en face de la faim ou du déshonneur.

Les lois sociales françaises, le caractère français, qui sont les unes comme l'autre les plus inconséquents du monde, mettent toutes les femmes sans fortune, et elles sont nombreuses, dans la triste situation de se jeter dans la Seine ou de se vendre pour avoir du pain ; ce qui n'empêche pas les moralistes de France de faire des belles tirades contre l'immoralité des femmes, sans se préoccuper nullement si l'organisation sociale n'est pas la seule coupable d'un si triste état de choses.

Je crois qu'il est beaucoup de femmes capables de se vendre pour un huit-ressorts, pour un collier de perles, mais je suis convaincue qu'elles ont commencé, ces femmes-là, à se vendre pour avoir du

pain, et je suis sûre que les trois quarts d'entre elles seraient restées d'honnêtes femmes si elles avaient pu gagner honorablement leur vie.

La prostitution est grande, elle est effrayante en France, mais le système social est seul coupable. Exiger que la femme reste vertueuse, même en face des horreurs de la faim et de la misère, c'est la traiter en ange et non comme être humain qui a des vertus, des qualités, mais qui a aussi les défaillances, les faiblesses qui sont l'apanage de la nature humaine.

Qu'on ne me réponde pas qu'il y a en France des bureaux de tabac, des bureaux de poste, pour les filles ou veuves de militaires et des employés ; ces places ne sont pas une ressource pour les femmes, car il y a cinq cents bureaux de tabac ou de poste accordés aux femmes, tandis qu'il y a cinq ou six cent mille femmes ou jeunes fdles sans fortune, et qui, par l'éducation qu'elles ont reçue, parle milieu dans lequel elles ont vécu, parleurs relations de famille, ne peuvent pas se faire cuisinières ou femmes de chambre.

Ensuite, on sait comment s'accordent ces bureaux-

là. On sait à quoi sont exposées les solliciteuses. Si elles sont vieilles et laides, elles ne dépassent jamais l'antichambre de nos distributeurs de places; si elles sont jeunes et jolies, des hommes qui passent pour honorables ne se gêneront nullement de leur proposer un marché honteux. Quelques-uns de ces- messieurs achètent l'honneur des femmes avec les places dont ils disposent par leur position.

La morale, en France, ne pourra que diminuer au lieu d'augmenter, car aujourd'hui il n'y a plus de fortunes stables ; je le répète, les hommes sont pris de cette folie du jeu; ils se ruinent au cercle; ils se ruinent à la bourse; ils se ruinent en spéculations hasardées. Tous ces hommes laissent dans la misère, leurs femmes, dont ils ont dilapidé la fortune, leurs filles, dont ils ont gaspillé l'avoir.

Le peuple américain mérite des éloges ; il mérite l'estime de tous les gens sensés et honnêtes ; car, le premier il a songé à combattre la démoralisation de la femme par le travail et par l'instruction. Les résultats ont été excellents; la femme américaine joint aux grâces séduisantes, des qualités solides, et elle est une épouse charmante, prête à devenir un bon

et sage chef de famille si l'homme meurt ou devient incapable.

J'ai entendu critiquer quelquefois en France l'éducation donnée aux jeunes filles anglaises et américaines. Certains esprits étroits se révoltent contre la liberté qui leur est laissée.

Eh bien! pour mon compte, je trouve ce système d'éducation aussi logique, aussi sage que le système français est illogique et imprudent.

Examinons les deux systèmes, et examinons surtout leurs conséquences.

La jeune fille française, celle que l'on appelle une fille sage et bien élevée, ne connaît absolument rien de la vie réelle, elle ne soupçonne pas les dangers que l'immoralité de certains hommes peut lui faire courir ; sa mère se garde bien de la prévenir, elle évite de parler de Tamour et de ses conséquences matérielles devant elle. Et plus une jeune fille est innocente et naïve, et plus elle sera exposée à tomber dans le premier piège qu'on tendra à son honneur; ceci est incontestable, et pourtant ce même peuple qui a adopté ce préjugé, qu'une fille sage et bien élevée doit ignorer tous les dangers qui envi-

ronnent la femme, n'a institué aucune loi protectrice pour ces mêmes jeunes filles; bien mieux, il a codifié des lois accordant la plus complète impunité aux hommes pour toutes leurs passions; ils peuvent séduire, tromper, abuser les jeunes filles crédules, sans encourir aucune pénalité. Toute la responsabilité de la faute commise retombe sur l'être ignorant et inconscient.

Est-ce logique, je vous le demande?

En toute justice, la jeune fille française qui commet une faute ne devrait pas avoir à subir la déconsidération. Elle devrait même pouvoir adresser d'amers reproches à ses parents, car ceux-ci ne lui avaient pas confié son honneur, sa vertu, à ellemême; non, ils s'étaient réservé le devoir de les conserver intactes eux-mêmes , ils sont donc seuls responsables.

En Amérique, c'est autre chose ; la mère prévient sa fille avec sollicitude des dangers contre lesquels elle aura à lutter ; elle lui montre la vie telle qu'elle est, elle lui apprend qu'il y a des hommes bons, honnêtes, mais qu'il y en a d'indélicats et de malhonnêtes; elle lui explique carrément à quoi elle

s'expose, si elle cède à un homme avant d'être son . épouse.

La jeune fille, ainsi prévenue, sait que l'honneur et la vertu sont deux trésors inappréciables, et sans lesquels la plus belle fille du monde ne saurait prétendre au respect des honnêtes gens et à la main d'un galant liomme. Ainsi avertie, elle veille avec zèle sur âa verlu, elle s'efforce de conserver son honneur.

Je trouve, dans le sentiment qui porte les Anglais et les Américains, comme aussi les Allemands, à confier à la jeune fille elle-même son honneur à garder, quelque chose de digne et d'élevé ; c'est la marque du plus grand respect qu'on puisse accorder à la femme : les jeunes filles de ces nations le comprennent bien ainsi , car, malgré la grande liberté dont elles jouissent, on y trouve moins de filles séduites qu'en France, qu'en Italie ou qu'en Espagne.

L'Américaine va aune école mixte; elle cause, elle rit avec ses compagnons. Lorsqu'elle devient en âge d'aimer, elle cherche elle-même l'homme pour qui elle aura assez de sympathie et d'estime pour pou-

voir lui confier son avenir et son bonheur. Les parents la laissent entièrement libre de choisir son époux, et ne cherchent point à lui imposer un vieillard milUonnaire. Ils songent avec raison que Tautorité des parents ne va pas jusqu'à disposer de l'avenir, du bonheur ou du malheur de la vie entière de leurs enfants. Les mariages d'argent, de spéculation, sont inconnus en Amérique. Ces hommes, si avides d'or, se marient pourtant d'après leur cœur; ils épousent la femme et non la fortune ; généralement les filles ne reçoivent aucune dot.

Si deux jeunes gens s'aiment, et qu'ils n'aient de la fortune ni l'un ni l'autre, cela ne les empêche nullement de se marier; la jeune femme cherchera une occupation, le jeune homme en fera autant, et le jeune ménage ira fort bien, car le bonheur y sera en tiers.

Il n'est pas rare de voir des jeunes gens suivant les cours de l'école normale, par exemple, se fiancer dès l'âge de quinze ou seize ans ; ils passent les examens ensemble ; lorsqu'ils sont arrivés au professorat, ils se marient.

Il en est de même à l'école de médecine; souvent

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une jeune fille étudiant se prend d'amitié pour un de ses camarades ; plus tard cette amitié se change en amour et alors ils unissent leur avenir. Le mari a sa clientèle, la femme a la sienne, qui est exclusivement composée de femmes et d'enfants. Quelques personnes, en France, trouvent peu convenable qu'une jeune fille s'adonne aux études médicales. Pour mon compte, je trouve plus conforme aux lois de la pudeur que les femmes soient soignées par des femmes, que de voir des jeunes filles, des jeunes femmes soignées par des hommes ; une femme s'entendra du reste bien mieux aux maladies des femmes que le plus savant des docteurs. Les enfants trouveront en elle un médecin patient, dévoué, car Joute femme porte en elle un cœur de mère.

Il y a beaucoup de femmes docteurs en Amérique. Leurs confrères appartenant au sexe dit fort affirment qu'elles ont de très-grandes aptitudes pour la médecine, que leur délicatesse de main en fait de très-bons chirurgiens, et toutes les fois qu'un docteur a sa femme malade ou un de ses enfants, il appelle pour les soigner un de ses confrères du sexe dit faible. J'ai assisté à des consultations, réunissant de

docteurs des deux sexes et j'ai pu me convaincre que ces messieurs discutaient très-sérieusement avec ces dames et prenaient leur avis en considération. Quoi qu'on en dise et qu'on raille, je trouve plus convenable que les femmes soient soignées par des femmes et les hommes par les hommes.

Il y a à New-York une dame qui a une grande réputation, elle est professeur à la faculté, elle est docteur de l'hospice des femmes, elle gagne plus de cent mille francs par an.

Il y a des femmes agents de change à New-York ; croyez bien qu'on prend leurs ordres très-sérieusement à la bourse et que leurs clients ont la plus grande confiance dans leur intelligence. Mais, me diront les Français ou du moins certains Français, elles feraient bien mieux, ces femmes-là, de soigner leur pot-au-feu et de faire des enfants.

L'une d'elles, l'agent en titre, a certes bien mérité de la patrie, car elle a six enfants. Son mari était agent de change, il fit des spéculations malheureuses et cela lui dérangea la raison ; on dutfenfermer dans une maison de santé. Safemme allait donc se trouver ruinéo, elle et ses six enfants, lorsqu'elle eut la pensée

d'essayer de rétablir la situation de son mari. Elle alla trouver les banquiers, amis de sa famille, et leur expliqua franchement sa position. Je connais un pays où la moitié de ces banquiers, si ce n'est tous, auraient répondu à cette femme par des offres malhonnêtes, ou bien ils lui auraient insinué que ruinée, mais étant jeune et jolie, elle trouverait des amis prêts à l'aider sans qu'elle travaillât. Ce pays se pique de civilisation.

Les banquiers américains serrèrent la main à cette femme et lui dirent : « Courage! avec de l'énergie on vient à bout de tout ; vous réussirez ; comptez sur notre aide. Combien d'argent vous faut-il pour commencer? »

Elle trouva du crédit chez eux et résolument elle rouvrit les bureaux de son mari et se mit au travail. Plusieurs dames sont entrées chez elle comme employés et aujourd'hui, non-seulement elle a rétabli ses affaires, mais encore elle les a fait prospérer. Croyez-vous qu'on la raille, qu'on l'appelle une femme qui a abandonné la vraie mission de la femme? Non, on la respecte, on la loue et l'on dit: «Voilà

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vraiment une femme courageuse et intelligente, et une excellente mère. »

Son mari est à peu près guéri ; bientôt il pourra quitter la maison de santé, et au lieu de trouver la misère ou la honte installée dans son foyer, il y trouvera la fortune et la considération.

Mais, me dira-t-on, toute femme n'est pas apte à se lancer ainsi dans les affaires et à pouvoir surtout y réussir... En France, non, mais, en Amérique, oui, car cet agent de change, au lieu de passer ses loisirs au cercle, les passait chez lui. Il causait avec sa femme, il lui expliquait ses opérations ; s'il avait un moment de presse, elle allait l'aider; elle éîait donc au courant de ce genre d'affaires, ce qui lui a permis de remplacer le chef de famille à un moment donné. ^

Dans le Nouveau-Monde, la femme est vraiment la compagne, l'associée de l'homme ; celui-ci a confiance dans son intelligence, il la consulte, il l'initie à ses affaires; comme il sait que la mort peut le surprendre, il veut qu'elle puisse le remplacer dignement.

En France, le veuvage émancipe la femme et la

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fait chef de famille, mais elle arrive à cet état sans y avoir été préparée en aucune façon.

Une autre dame, femme charmante que j'ai eu riionneur de connaître, est aujourd'hui capitaine marin. Vous allez voir que la chose est moins ridicule, et moins surprenante qu'elle en a Tair,

Miss V... suivait les cours de l'institut. M. M... les suivait aussi. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt. Ils s'aimèrent et se fiancèrent ; alors la jeune fille pour rester plus longtemps avec son futur, se mit à suivre elle aussi les cours de navigation. Cette étude l'intéressa beaucoup et elle y prit goût. Dès que M. M... eut son brevet de capitaine, les jeunes gens se marièrent. Un Français eût laissé sa femme à terre... M. M... l'emmena avec lui. Pendant cinq ans elle a navigué, ne quittant jamais son mari ; elle a mis au monde deux jolis bébés nés sur le bateau, élevés sur le bateau... Son mari lui expliquait la manœuvre, la science de la navigation, souvent elle le remplaçait ou bien elle faisait le quart... Un jour que je dînais sur leur bateau, M. M. . . me dit : « Je vous affirme, madame, que ma femme est aussi bon marin que moi, et je ne craindrais pas de lui abandonner la con-

duite de mon bateau; mes officiers eux-mêmes la consultent dans des moments de danger. »

Eh bien ! il y a huit mois, dans un gros temps , un mât en tombant a broyé la jambe du capitaine. Il a appelé son équipage et a déclaré qu'il passait le commandement à sa femme... Tous les marins ont crié: « Ail right! hurrapour notre nouveau capitaine ! » et elle a pris le commandement. Elle s'en est fort bien tiré et a amené le bateau sain et sauf à New-York. On a dû amputer son mari. N'ayant aucune fortune, cet accident était une ruine complète pour le jeune ménage. Elle a été trouver les armateurs, leur a expliqué la situation et les a priés de lui continuer la confiance qu'ils accordaient à son mari ; ils y ont consenti, et elle s'est 'occupée du déchargement du bateau, de son nouveau fret. Cela a pris un mois. Son mari, à cette époque, a pu être transporté à bord, et la jeunjB femme, tout en soignant son époux et ses enfants, commande bravement la manœuvre. Je connais une autre femme de capitaine marin qui est, paraît-il, très-savante sur l'astronomie et sur l'art de la navigation ; ell-e a publié de fort bons articles sur ces sujets et, lorsque par hasard elle fait une con-

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férence, les marins et les savants vont l'entendre avec empressement.

On trouve dans les universités, dans tous les instituts américains, autant de femmes que d'hommes parmi les professeurs des cours supérieurs. Les places sont données au concours; le plus apte l'obtient. La femme ne demande ni indulgence, ni faveur, lorsqu'elle concourt, mais on ne lui fait point de son sexe un crime irrémissible.

J'ai connu une blonde jeune femme qui est professeur de grec dans une université, et malgré cela elle est une bonne ménagère, une tendre épouse et une excellente mère...

Les Américains ont compris une chose, que les Français ont bien tort de ne pas vouloir comprendre, c'est que le désœuvrement intellectuel est très-malsain pour la femme. Son imagination vive a besoin d'un but sérieux, sans quoi elle se lance dans le bleu du sentiment ; elle se met à la recherche d'un idéal . elle devient sentimentale, romanesque, ou se croit de bonne foi une femme incomprise. Ces trois dispositions de l'esprit conduisent fatalement la femme à l'adultère, car le mari ne réalise jamais l'idéal de

la femme... Le mariage n'a rien qui puisse satisfaire les aspirations romanesques.

Sachant parfaitement cela, l'Américain donne une instruction pratique à la femme; il donne un aliment solide à son esprit; en un mot, il développe l'intelligence en elle, afin qu'il y ait équilibre entre le cœur et l'esprit. Il lui permet d'aborder toutes sciences, toutes études, toutes carrières; il laisse un but à son ambition; il veut que l'esprit tempère et modère les entraînements du cœur.

La Française, l'Espagnole et l'Italienne, sont au contraire abandonnées sans défense à leur cœur. L'amour est le seul but de leur vie ; aussi, lorsqu'elles ne le rencontrent pas dans le mariage, beaucoup d'entre elles ne savent pas se résigner à vivre sans avoir un but. « Nous sommes créées pour l'amour, se disent-elles; il faut donc que nous le rencontrions, » et ne le trouvant pas à droite, elles le cherchent à gauche.

La jeune fille américaine n'est ni romanesque, ni sentimentale ; elle est terre à terre ; elle sait que le but de la vie est le mariage, la famille. Elle cherche son mari avec beaucoup de sens ; elle étudie son

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caractère, ses mœurs ; elle ne s'attend pas à trouver en lui un demi-dieu, un être parfait, un preux chevalier ou un esclave toujours soumis et aimant; non, la littérature anglaise est trop sensée, trop pratique pour que la jeune fille puisse se créer un idéal chimérique ; elle s'attend à trouver en lui un ami, un compagnon tendre et dévoué, mais un être humain avec des vices et des défauts. Elle n'a donc aucune déception, ne se nourrissant pas l'esprit de lectures parlant de ces amours insensées, plus fortes et plus belles que nature. Elle se contente de la tendresse calme que lui offre son mari.

Si un chagrin d'amour vient assombrir sa vie, elle cherche dans le travail intellectuel un remède à ce mal.

Si son mari fait de mauvaises affaires, ne gagnent pas assez d'argent pour faire aller le ménage, elle se met résolument au travail sans faire la moindre récrimination.

L'adultère est chose à peu près inconnue en Amérique, en tous cas excessivement rare. Cela tient d'abord à l'institution du divorce. Lorsque les époux ont des torts graves à se reprocher, ils divorcent tout

simplement et chacun se remarie d'après son cœur ; mais jusque-là ils respectent réciproquement la foi jurée. Les cas de divorce sont, du reste, moins nombreux en A mérique que les cas de séparation en France, et ceci tient au grand bon sens des hommes comme des femmes. Ils se disent sagement : « Tout homme ou toute femme a des défauts. J'en ai, ma femme en a; il faut savoir supporter les imperfections des autres pour qu'on supporte les nôtres. »

Mais cela tient aussi à un fond d'honnêteté dans le caractère yankee. Les Américains n'en sont pas venus, et il faut les en féliciter, à trouver qu'un individu peut impunément apporter le trouble et le déshonneur dans un ménage sans cesser pourtant de mériter le titre d'honnête homme. Celui qui, amoureux d'une femme, deviendrait son amant, commettant ainsi le crime d'adultère avec elle, serait bel et bien appelé un malhonnête homme. Les jeunes filles refuseraient de l'accepter pour époux, les portes des familles lui seraient fermées... La loi le punirait en même temps que la déconsidération l'attendrait... Là-bas, les dons Juans sont traités comme ils mériteraient d'être traités partout, en voleurs de la

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pire espèce. Aussi les dons Juans y sont-ils fort rares. Le célibataire y est à l'état d'exception et fort mal vu. A dix-huit ans, vingt ans au plus tard, le Yankee se marie.

Ce louable sentiment qui préserve l'Américain de cette manie déplorable de faire la cour aux femmes de ses amis, tient un peu aussi à l'esprit pratique et logique de ce peuple, qui ne peut se faire à l'idée que l'adultère soit un crime, s'il est commis par sa femme, et une chose tout à fait excusable, si elle est commise par la femme d'un autre !

La légèreté d'esprit des Français et leur manque de logique sont pour beaucoup dans la fréquence de ce crime. Ainsi le mari le plus jaloux de son honneur racontera cependant en souriant la liaison de madame une telle avec monsieur un tel. Il excusera la femme : « Elle a un mari si désagréable, » dirat-il. La femme de ce monsieur aura quelque peine à comprendre qu'elle serait si criminelle de commettre le même méfait que madame une telle, puisque son mari l'excuse si bien... Les Français sont toujours tentés de traiter l'adultère fort légèrement, souvent même ils l'admettent comme une chose naturelle..*

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Ils ne le trouvent odieux que lorsqu'il est commis à leur détriment... Nécessairement les femmes ont quelque peine à comprendre pourquoi de leur part ce serait un crime, et de la part des autres un péché véniel.

Le Français a deux morales, Vurtt à l'usage de sa femme, l'autre à l'usage de la femme de son ami. Ce manque de logique a une influence funeste sur la moralité des femmes. Si l'on veut arrêter la démoralisation, il faut que les hommes se décident à appeler l'adultère un crime, à appeler criminels celui et celle qui le commettent, et à adopter enfin une seule et unique morale.

Ceci me rappelle une petite histoire très-authentique qui prouve la vérité de ce que je viens de signaler :

Deux amis se marient presque vers la même époque ; leurs femmes nouent des rapports de société, si ce n'est des rapports d'amitié.

Bientôt M. D... trouve la femme de son ami hien plus charmante que la sienne. Elle a plus d'esprit, plus de piquant; il se met à lui faire la cour. Celleci, tout en trouvant le mari de son amie plus

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aimable que le sien, résiste, elle parle de foi jurée, de serment; elle appelle l'adultère un crime.

a Un crime, allons donc ! lui écrit M . D. . . : dites un péché charmant bien excusable, car l'amour sanctifie tout, et je vous aime. Vous songez à vos serments par la simple raison que vous ne m'aimez pas. Ah î si vous aviez pour moi une petite parcelle de cet amour irrésistible que j'ai pour vous, vous comprendriez que les serments sont faits pour être violés, trahis... » M. D... écrit une foule de lettres dans le même esprit à madame de P..., qui résiste à cette singulière morale. Mais ce commencement d'intrigue la préoccupe ; elle est froide, indifférente pour son mari, qui songe alors à s'en venger en faisant la cour à la femme de son ami, madame D... Il va sans dire qu'il ne se doute nullement que celui-ci fait la cour à sa femme...

« Madame, écrit-il à madame D. . ., vous êtes douce, bonne, naïve, vous ignorez l'art de la coquetterie; vous êtes la femme de mes rêves, la seule qui puisse toucher mon cœur. Hélas î pourquoi n'êtes vous pas ma femme ! ... oh! comme je vous aimerais? . . .

comme je saurais vous entourer de ma tendresse, de mes soins dévoués ! . . . »

Pendant un mois M. deP... fit jouer cette corde de regrets et de sentiment ; puis entin il parla de son amour; il entama bravement la corde de l'adultère... madame D. . . se récria. . . « Et la vertu ! et la loyauté I et la religion ! » disait-elle.

« — Bast ! répondait M. de P..., chanson que tout cela, vains mots bons pour effrayer les enfants et les sots. »

<( — Mais l'adultère est un crime, écrivait madame D... » •

« — Allons donc ! ripostait M. de P.., vous êtes une naïve enfant... l'amour purifie tout. Croyez-vous que toutes les femmes sont fidèles à leur mari?... Ne savez-vous que madame X... aime M. ***?Le monde le sait, et il les excuse, car ils s'aiment... Du reste, le mal est dans le scandale ; or nous nous cacherons ; personne ne soupçonnera notre liaison... »

Pendant six mois les deux maris prêchèrent ainsi les charmes et les circonstances atténuantes de l'adultère à la femme de son ami... cependant les deux femmes résistaient.

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« Voyez, écrivait un jour M. D..., vos scrupules sont ridicules, car votre mari vous trompe, c'est évident ; ne vous apercevez-vous pas combien il est peu empressé pour vous? »

« Voyons, bonne amie de mon âme, écrivait de P. . . de son côté, cessez de me parler de vos devoirs, cessez de me rendre le plus malheureux des hommes, cédez à mon amour... Votre mari, croyez-moi, se soucie fort peu de ses devoirs. Je suis sûr qu'il vous trompe... Ne vous apercevez-vous pas combien il est froid et indifférent pour vous?... » L'intrigue en était là, lorsque M. D... entrant à l'improviste dans la chambre de sa femme, la vit refermer à la hâte un petit tiroir. Un soupçon traversa son esprit, et profitant de l'absence de sa femme, quelques heures après, il ouvrit le secrétaire, fureta dans le tiroir en question... il y trouva un paquet de lettres... celles que son ami écrivait à sa femme... Il les lut... Grande fut son indignation... « Le misérable! le lâche, il voulait séduire ma femme ! Oh! je le tuerai, je la tuerai elle aussi, car enfin devait-elle recevoir ces lettres-là? Non, certes, elle devait jeter cet indigne de P... à la porte et me prévenir. »

A TRAVERS L'AMEKIOUE.

Si sa femme avait été là, sans nul doute il l'aurait tuée, tant sa fureur était grande, mais elle était absente. Se sentant le besoin de déverser sa fureur, les lettres à la main, il courut chez son perfide ami, il ne trouva que son beau-père... « Votre gendre est un lâche, un vulgaire séducteur, s'écria t-il... Lisez, voilà les lettres qu'il adressait à ma femme. » Le beau-père lut à haute voix, et bientôt son indignation fut au même diapason que celle de M. D... Là-dessus M. de P... rentre. Le beau-père veut commencer une mercuriale, mais M. D. . . l'arrête en lui disant : « Laissez-moi lui parler d'abord; » et lui jetant les lettres à la figure, il lui dit : « J'aurais le droit de vous tuer, mais pourtant je n'use pas de ce droit. Dans une heure mes témoins seront chez vous, et demain matin nous nous battrons à dix pas, et le combat ne cessera que lorsqu'un de nous aura cessé de vivre. »

A ce moment-là, madame de P... soulève la por lière et apparaît un paquet de lettres à la main... «Eh quoi, monsieur, dit elle à D..., vous appelez mon mari, misérable lâche... vil séducteur, homme sans foi... et tout cela parce qu'il a fait la cour à votre

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femme, parce qu'il lui a insinué que tromper son mari était la chose la plus naturelle du monde... Mais relisez donc vos lettres et veuillez vous souvenir que vous m'avez écrit absolument la môme chose! » M. D... est fort interloqué... M. de P... s'écrie... « Quoi ! il vous écrivait? »

« Oui monsieur, répond madame de P. . . , votre ami m'écrivait des billets doux charmants. Asseyez-vous, monsieur, je vais lire les lettres adressées à madame D..., celles adressées à moi, et nous verrons de vous deux quel est le plus coupable... »

Les deux maris veulent protester... mais madame de P. . .dit :« Je l'exige, messieurs. ..)) Ils se soumettent et sont condamnés à entendre mutuellement la lecture de leurs billets. La lecture achevée, madame de P... leur dit : « Songer à vous battre est insensé, messieurs. Madame D... et moi aurions seules le droit de nous venger. Nous n'en ferons rien, mais j'exige pour mon compte qu'il n'y ait pas de duel, et je vous conseille à l'avenir de ne pas prêcher les circonstances atténuantes de l'adultère aux femmes de vos amis; sans quoi, nous aussi, nous pourrons finir

3t)C A ÏIIÂYERS L'AMÉHIQUE.

par croire qu'il n'est pas un crime aussi noir que vous voulez bien nous le dire. »

Le duel n'eut pas lieu, mais les deux amis se détestent et chacun accuse l'autre de manquer de •loyauté et de délicatesse.

Certes, rien n'est moins logique que ce sentiment français qui porte l'homme à se dire : «Je considère l'adultère comme un péché charmant, si je puis le faire commettre à une femme... Mais si ma femme le commet, alors il devient un crime; crime que je suis prêt à punir en tuant mon rival et en tuant ma femme ! »

L'Américain est plus pratique, plus logique; il n'a pas deux morales, mais une seule. Désirant que l'on ne séduise pas sa femme, il ne séduit 'pas la femme de son voisin.

Il a un grand respect pour la femme en général. Il a pour elle des égards ; il est empressé à lui rendre service; il lui cède le pas, non pas parce qu'elle est un être faible, mais au contraire parce qu'elle est d'après lui un être supérieur à l'homme : être ayant plus de délicatesse, plus de sensibilité. On peut dire que la femme est reine en Amérique ; tout homme

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est prêt à la servir, à l'aider et à la protéger. Mais ce sentiment-là ne ressemble en rien à la galanterie française. D'abord toute femme, en Amérique, qu elle soit vieille ou laide, rencontre la môme déférence, tandis qu'en France la jeune et jolie, seule, Irouve les hommes empressés et aimables.. .

La galanterie française a quelque chose qui choque la femme vraiment honnête, car on devine qu'elle cache une arrière-pensée qui est une insulte pour la femme; elle frise de très-près l'impertinence et elle n'est le plus souvent qu'un manque de respect, tandis que la prévenante courtoisie de l'Américain a un petit parfum de bonne foi et d'honnêteté qui charme et met la femme à l'aise pour l'accepter.

Si un Français est aimable, on se tient sur ses gardes, car on se dit... « Ce n'est pas désintéressé. » Tandis qu'avec l'Américain, on est sans défiance, devinant la loyauté en lui; aussi les rapports d'amitié entre homme et femme, en Amérique, sont plus cordiaux qu'en France.

D'un autre côté, la jeune fille, la jeune femme, peuvent voyager sans que leur vertu coure aucun

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risque; la dernière en disant : « Je suis mariée, » arrêtera l'homme prêt à lui faire la cour. La jeune fille peut voyager avec un jeune homme sans courir le moindre danger.

Souvent un jeune homme veut faire la cour à une jeune fille. Il vient lui rendre visite, sans avoir même été présenté aux parents. La jeune fille américaine a non-seulement pour elle la loi, qui punit le séducteur, mais elle a encore la société qui lui reconnaît le droit de se venger elle-même. Si un homme parjure ses serments après l'avoir compromise, l'abandonne, la jeune fille prend un revolver, va attendre son infidèle dans la rue et elle lui brûle la cervelle.

On se récrie, en France, contre cette fuçon un peu draconnienne de se venger... Pourtant, dès l'instant que la femme a la garde de sa vertu et de son honneur, il faut bien qu'on lui reconnaisse le droit de le garder et de le venger par tous les moyens, même les armes à la main; seulement, voici ce qui prouve encore une fois le peu de logique des Français.

En Amérifjue, on n'appelle pas la femme un être

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faible et inférieur à l'homme; non, elle est traitée par lui en égale, cependant elle a les lois pour elle, et en plus le droit des armes.

En France, la femme est traitée en être faible... et vu cette faiblesse elle n'est protégée en aucune façon, et elle n'a pas même le droit de se venger elle-même... Les lois la traitent en majeure devant les pénalités et les devoirs, et elles la traitent en mineure devant les privilèges et les droits.

Singulière façon de comprendre la faiblesse et de comprendre Téquité !

Somme toute, et pour en finir sur le Nouveau- Monde, les lois y sont sages et excellentes. Les hommes laissent un peu à désirer. Les cinq cent mille émigrants qui arrivent chaque année y apportent une certaine démoralisation. Ces affamés deviennent avides et cupides. Mais telle qu'elle est, l'Amérique est la nation la plus sage du monde. Elle est la plus jeune, cela nous prouve qu'il n'y a pas décadence, et que les hommes marchent en avant, vers le progrès. Peut-être à force d'avancer atteindront-ils la perfection...

C'est la grâce que je leur souhaite.

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