PRÉFACE VII
cations, le manque de routes, la crainte des brigands et, plus que tout peut-être, Fhorreur des gîtes où Ton est obligé de descendre, ont écarté les voyageurs de cette belle contrée, où les mœurs gardent encore une physionomie si pittoresque. Elle commence à s'ouvrir aujourd'hui dans des conditions plus favorables. Le brigandage est éteint et la sécurité complète ; plusieurs lignes de chemins de fer traversent le pays et y donnent sur beaucoup de points un accès facile; où ils n'existent pas encore, on ouvre de bonnes routes carrossables. Ce qui n'a malheureusement fait jusqu'à cette heure aucun progrès, ce sont les gîtes. Ceux qui s'ouvrent au public pour son argent sont exécrables, infestés de vermine, n'offrant, en outre, qu'une nourriture insuffisante et souvent malsaine. Mais que les voyageurs se multiplient, et l'on verra bientôt forcément s'installer des auberges convenables.
Dans l'état actuel des choses, je ne conseillerais d'entreprendre une tournée dans l'intérieur de la Fouille et dans la Basilicate qu'à
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ceux qui ont déjà fait en Orient l'apprentissage du métier de voyageur. Grâce à l'obligeance de M. La Ca\a, qui nous avait préparé les logements, c'est dans des conditions exceptionnelles que j'ai pu faire cette tournée. Partout l'hospitalité la plus aimable et la plus large nous attendait. Ce que j'ai rencontré dans chaque ville, de la part des habitants les plus distingués et des autorités, d'accueil cordial et sympathique, d'empressement à faciliter mes recherches, de libéralité dians les communication sscientifîques, m'a pénétré de reconnaissance et restera profondément gravé dans mes plus chers souvenirs. Mais je me suis plus d'une fois demandé comment aurait pu se tirer d'affaire un touriste qui serait arrivé inconnu et sans recommandations, contraint de demander le vivre et le couvert à d'infectes locande de paysans.
NOTES DE VOYAGE
Termoli, sous le nom latin de Termulm^ qu'on lui donnait au moyen âge, n'e^t mentionné par aucun écrivain classique, mais il est possible que cette ville occupe remplacement de l'antique Buca, Tune des cités des Frentani. En tous cas, elle faisait partie du territoire de ce peuple, étroitement apparenté aux: Samnites, lequel allait jusqu'au fleuve Frento, le Fortore actuel. De même aujoui*d'hui, Termoli appartient officiellement à la province de Chieti, dans les Abruzzes, mais, à beaucoup de points de vue , cette localité se rattache à la Fouille et en est comme Tentrée pour le voyageur venant du nord de lltalie. C'est une petite ville de quelques
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milliers d'habitants à peine, « la plus sale de la côte do r Adriatique, » disent les Guides du Voyageur, et certes cette réputation n'est pas usurpée. Je n'ai presque rien vu nulle part d'aussi repoussant de saleté que la vieille cité de Termoli, si ce n'est peut-être la ville haute de Syra, dans l'Archipel, qu'elle m'a rappelée par bien des traits. Lisez, d'ailleurs, ce qu'en dit dans ses lettres Paul-Louis Courier, qui faillit y être masi^acré dans une émotion populaire; elle n'a changé en rien depuis son temps.
C'est un dédale de petites ruelles au milieu de maisons croulantes, à demi ruinées depuis le sac par les Turcs, en 1S67, et de l'aspect le plus misérable. Un fumier gluant et infect, que le soleil ne parvient point à sécher, y couvre d'une couche épaisse le pavé plein do trous et de fondrières. Dans cette fange grouillent pêle-mêle des enfants déguenillés et à demi nus et un peuple de cochons noirs beaucoup plus nombreux que les habitants de notre espèce. Nulle part, si ce n'est dans quelques villages de l'Irlande, on ne voit pareille promiscuité d'existence entre les humains et les porcs. Ici, sur le pas d'une porte, une vieille femme est assise avec une énorme truie couchée à ses pieds;
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la bête sommeille voluptueusement, le ventre au soleil, le dos dans les ordures, la tête reposant sur les genoux de sa maîtresse comm'e celle d un chien favori. Là, le regard, plongeant dans l'intérieur d'une maison, laisse apercevoir, sur la terre battue qui forme le plancher, un enfant vêtu d'une simple chemise et un jeune goret couchés et dormant ensemble en se tenant embrassés. C'est une fraternité vraiment touchante et dont le spectacle amuserait si l'on ne se sentait pas, en parcourant les rues, bientôt envahi par des légions de parasites qui pullulent dans cette saleté. La ville neuve, qui s'est bâtie depuis quelques années auprès de la station du chemin de fer, a des maisons construites d'hier, encore en partie éparses dans les champs, sans physionomie, des rues plus larges, mais sans pavé, dont la moindre pluie fait des marécages; les porcs y sont moins nombreux, mais elle n'est pas, malgré cela, beaucoup moins sale. Il faut être bien pressé par la faim pour se décider à manger dans l'unique hôtel qu'on y rencontre. Quant à y coucher, si j'étais jamais condamné à passer une nuit h Termoli, j'aimerais cent fois mieux aller dormir en plein air dans les champs ^ au risque d'y attraper la fièvre* Pourtant, me dit-on, il vient ici, ^j. '.**■
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dans la belle saison, plusieurs centaines de familles pour prendre les bains de mer. C'est des Abruzzes que descendent èes baigneurs; dans quelles conditions vivent-ils chez eux pour trouver de l'agrément â une villégiature dans cet endroit sordide? Quelque répugnant que soit Termoli, c'est un lieu qui vaut un arrêt du voyageur. La situation de la vieille ville sur un rocher qui s'avance au milieu des flots, les surplombant à pic à une grande hauteur, est des plus pittoresques. On a, de là, une vue superbe, d'un côté sur l'âpre chaîne des Apennins de l'Abruzze, dominée par le sommet de la Majella; de l'autre, sur la mer, où l'on aperçoit, à 40 kilomètres au nord-est, les îles Tremiti, les Insulœ Diomedeœ de la géographie classique, qui possédaient, dit-on, le tombeau de Diomède, tandis qu'au sud l'horizon est fermé par le mont Gargano, qui forme ici l'éperon de la botte de l'Italie. Mais surtout Termoli offre à l'archéologue une cathédrale dont la façade, des premières années du XI® siècle, a de la saveur et de l'intérêt. L'exécution en est sauvage, les sculptures barbares, mais le parti général est d'un accent puissant et grandiose, et l'ensemble a de la tournure et du caractère. L'influence du roman français, et spécialement
bourguignon, y est empreinte d'une façon fort remarquable. Nous retrouvons là ces pilastres carrés supportant des arcatures engagées, dont Timilation de Tattique du monument romain connu sous le nom de « porte d'Arroux », à Autun, a fait un des motifs favoris des architectes de la Bourgogne aux xf et xu® siècles. On peut aussi les rapprocher de Tornementation extérieure de certaines églises de la Toscane. Une inscription assigne pour date à la façade de la cathédrale de Termoli le pontificat du pape Pascal II. Une autre mentionne des travaux faits sous le pape Anastase IV (1153-1154) par un architecte appelé Giovanni Grimaldi, nom italien et peut-être génois. Au reste, dès le milieu du XI® siècle, Termoli a possédé des artistes d'une haute valeur. Tel était le sculpteur Alfano qui a exécuté et signé le magnifique ciborium de la cathédrale de Bari, offert par l'archevêque Niccolo Effrem (1035-1062).
C'est au IX® siècle qu'un évêché fut institué dans la ville de Termoli, qui sous les Longobards avait appartenu au castaldat de Chieti et sous Charlemagne avait été comprise dans le duché de Spoleto. Elle appartint quelque temps à l'abbaye du Mont-Cassin et fut ensuite du domaine royal. En
novembre 1495, le roi Ferdinand II la donna à Andréa di Capua, comte de Campobasso, Tun des rares barons qui lui étaient restés invariablement fidèles lors de l'expédition de Charles VlII. A la fin du xvi® siècle, Termoli fut érigé en faveur des descendants de ce personnage en un duché dont la famille Cataneo fit plus tard Tacquisition. Quelques kilomètres après Termoli, la voie ferrée traverse le Biferno, Tifernus des anciens, qui descend du cœur de l'ancien pays des Samnites où il prend sa source auprès de Bojano (Bovianum), dans la partie du Matese qui portait le nom de Mons Tifernus. On passe à Campomarino, qui était une seigneurie du temps des Normands et fut détruit en 1240 par les Vénitiens, lors de leur guerre contre Frédéric IL Ce n'est que dans la seconde moitié du xv*^ siècle que cette localité se releva de ses ruines, quand Alfonse d'Aragon y établit une des premières colonies albanaises qui vinrent se fixer au royaume de Naples, alors que Skanderbeg vivait encore. Les colons de Campomarino, comme ceux qui s'installèrent à la même époque dans plusieurs auti'es lieux du voisinage, venaient de la Toskharie et par conséquent professaient le rite grec. Ils ne Fabandonnèrent qu'en 1732 pour
le rite lalin ; quant à Tidiome schkypc ou albanais, ils en ont encore conservé Tusage. Ayant appris à . parler cet idiome avec les Albanais de TAttique, dont le langage est une variété du dialecte toskhe, je me suis fait parfaitement comprendre des habitants de Campomarino.
Vient ensuite Chieuti, petite ville de 6,000 habitants, « jadis colonie d'Albe la Longue », dit gravement le Guide de Baedeker. Ceci veut dire en réalité que Chieuti est encore une colonie d'Albanais établis au xv° siècle. Si on lisait une aussi grotesque bévue dans une livre français, il n'y aurait pas assez de rires de l'autre côté du Rhin. Mais c'est dans un livre allemand qu elle se trouve, et dès lors Técole trop nombreuse de ceux qui chez nous fléchissent humblement le genou devant rinfaillibilité de la science germanique se garderait bien de la relever. Entre Campomarino et Chieuti se trouve la localité déserte de Licchiano, où se voient encore les ruines de Tancîenne Clitemia, ville dont le nom seul est connu par les géographes. On la comptait quelquefois comme de TApulie, caria frontière nord de cette contrée a été placée tantôt au Tifernus, tantôt au Frento. La vraie limite la plus ancienne était constituée
par ce dernier fleuve, le Fortore de nos jours, au delà duquel commençait seulement le pays habité par les Dauniens avant la conquête romaine. Le Fortore franchi, le train s'arrête à la station de Ripalta. C'est tout auprès de là, dans le voisinage du fleuve, qu'était la ville de Cività (1), disparue au milieu des guerres du xv° siècle et qui a laissé son nom à un gué du fleuve, le Passo di Cività. Elle joua un rôle considérable dans l'histoire de la conquête de la Fouille par les Normands. Là dès 1017 les deux cents chevaliers conduits par Osmond Drengot, Raoul de Troëni et Gilbert Buatère, qui avaient répondu à Tappel adressé l'année précédente à quelques-uns d'entre eux par Melo, quand il les avait rencontrés au • pèlerinage de Saint-Michel du Gargano, eurent leur second engagement avec les Grecs, battus une première fois un peu plus haut sur le cours du Fortore. La bataille de Cività fut décisive; le stratigos Léon Patianos y périt et le catapan Andronicos Contoléon, complètement défait, s'enfuit à Bari, où Basilios Boyoannis fut bientôt envoyé pour le remplacer. Cette journée rendit les
1. C'est à tort que beaucoup d'historiens modernes . ont appelé cette ville Civitella ou Civitate.
Normands et Melo pour deux ans maîtres de toute la plaine de laCapitanate jusqu'à TOfanto. Écrasés à Cannes par des forces infiniment supérieures, ils la perdirent en 1019.
Un peu plus de trente ans après, lors de la seconde entreprise des Normands sur la Fouille, de celle que conduisaient les fils de Tancrède de Hauteville, Cività fut encore une des premières villes prises par eux. Le partage de 1043 à Melfi l'assigna au comte Gautier.
Mais c'est en 1053 que Cività vit se décider réellement sous ses murs le sort de l'Italie méridionale. Bruno, évéque de Toul en Lorraine, élevé à la papauté sous le nom de Léon IX, avait conçu le dessein d'expulser d'Italie, avec l'aide des Allemands et des Grecs, les Normands, qui à ce moment, dans la fièvre des luttes de la conquête, irrités de la résistance qu'ils rencontraient, s'y conduisaient en vrais barbares. Une première fois, en 1052, il avait rassemblé pour cet objet une armée de milices italiennes ; mais elle s'était dispersée sans combattre. Il avait alors été demander à Worms à l'empereur Henri III de passer les Alpes en personne pour venir combattre les Normands, et il avait encore échoué dans sa ten-
talîve. Cependant il était parvenu à recruter dans la Souabe un novau assez nombreux d'aventuriers d'une valeur éprouvée, commandés par deux capitaines d'une certaine renommée, Walther et Albrecht. Il s'était mis en relations avec Argiro, le fils de Melo, qui, prenant la tête des patriotes longobards de TApulie et les réconciliant comme lui-même avec l'empereur de Constantinople, par haine des étrangers venus de Nonnandie auxquels il s'était d'abord associé, avait reçu de la cour byzantine les titres de vestiarios et duc d'Italie. Argiro avait promis au Pape une coopération active et s'était fait envoyer des troupes d'Orient.
Au mois de mai 10S3, le Pape, suivi de ses Allemands, se rendit au Mont-Cassin et de là, s'engageant dans les défilés des Abruzzes, franchit l'Apennin pour déboucher sur le versant de l'Adriatique, en ralliant sur sa route les contingents qui répondaient à son appel. Les haines que les Normands avaient fini par soulever contre eux, le désir.de ^'emparer de leurs dépouilles et de châtier leur arrogance, et aussi la sainteté reconnue de Léon IX, son autorité morale, avaient attiré beaucoup d'Italiens sous la bannière de Saint-Pierre. Rome, Spoleto, Ancône, Fermo, Bénévent avaient
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envoyé leurs milices à Tarmée papale; tous les seigneurs des environs de Rome, de la Sabine et des Abruzzes s'étaient empressés de s y rendre, comme les Longobards de laCampanie; Adériulfe, duc de Gaëte, Lando, comte d'Aquino, etLandulfe, comte de Teano, y figuraient avec leurs hommes d'armes. Deux siècles et demi plus tard, d'après le souvenir qu'avait laissé le rassemblement de celle immense armée, Dante, pour donner l'idée d'une foule innombrable, ne trouvait pas de meilleure image que de dire qu'on arriverait à peine à l'égaler. :
Se s'adunasse ancor tutta la gente Che già in su la fortunata terra Di Puglia fu del suo sangue dolente
Con quella che sentio di colpi doglie Per contrastare a Roberto Guiscardo.
On s'avançait plein de confiance dans le succès, comptant donner la main à Argiro et à ses Grecs au pied du Gargano. Le jeune cardinal Frédéric de Lorraine, qui fut plus tard Pape sous le nom d'Etienne IX, se vantait de pouvoir disperser facilement tous les Normands avec seulement cent lances allemandes. Les Normands n'avaient pas
un seul allié ; même le jeune prince de Salerne, Gisulfe, qu'ils avaient remis sur son trône Tannée précédente, n'osait pas se déclarer pour eux et gardait la neutralité. Ils ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes ; mais ils ne désespérèrent pas un seul instant et s'unirent tous étroitement pour faire face au danger commun. Richard, comte d' A versa, accourut avec tout son monde au secours d'Humfroi, comte de la Fouille ; Robert Guiscard, oubliant ses nombreux griefs contre son frère, amena de son château fort de San-Marco Argentaro, dans le Val di Crati, tout ce qu'il avait d'hommes d'armes normands et les nombreux Calabrais qui dès lors s'étaient attachés à sa fortune. Heureusement pour eux les Grecs étaient entrés en ligne avant l'heure et Humfroi avait eu le temps de battre près de Siponto le duc Argiro, qui s'était enfui blessé du champ de bataille, Robert celui de disperser sous Cotrone l'armée du protospatharios ou maréchal Sicon, officier d'origine longobarde qui commandait les troupes impériales en Galabre, avant de se retourner contre le Pape. La bataille eut lieu le 18 juin sous les murs de Cività, qu'avaient occupé les soldats de Léon IX. Humfroi commandait le centre de l'armée nor-
mande, opposé aux Souabes, Robert Guiscard la gauche et Richard d'Ayersa la droite. Ceux-ci n'eurent pas de peine à venir à bout des Italiens, qui s'enfuirent au premier choc. Les Allemands, au contraire, se battirent avec la plus grande vaillance et firent reculer la « bataille » d'Humfroi. Mais Robert et Richard, une fois vainqueurs, se rabattirent sur leurs flancs et les rompirent. Ils se firent presque tous tuer sur place plutôt que de reculer.
Le Pape avait été entraîné par la foule des fuyards à Civîtà. Quand les habitants virent que les Normands avaient détruit son armée et se préparaient à attaquer la ville, ne voulant pas se compromettre avec lui, ils le jetèrent brutalement hors de leurs murs. Le malheureux pontife n'eut plus d'autre ressource que de se mettre en route avec ses clercs, précédé de la croix, et d'aller au-devant des vainqueurs pour se rendre à leur merci. Aussitôt qu'ils se virent en possession de sa personne, les Normands se jetèrent à genoux autour de lui, demandant à grands cris sa bénédiction. Ils lui prodiguèrent à l'envi tous les honneurs dus à sa dignité spirituelle, mais en même temps le retinrent bel et bien prisonnier jusqu'à ce qu'il eût
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révoqué les excommunications prononcées contre eux et donné à Humfroi et à Robert Tinvestijure de la Fouille et de la Calabre. Alors, quand il déclara vouloir se retirer à Bénévent, dont l'empereur Henri III venait de lui reconnaître la possession, ils s'offrirent à lui faire jusqu'à cette ville et dans Bénévent même une garde d'honneur.
Léon IX n'était pas en mesure de refuser et dut subir encore cette marque de déférence, qui n'était qu'un moyen peu déguisé de le tenir encore sous leur main.
Le nom de Cività, appliqué à beaucoup de lieux de l'Italie, caractérise toujours le site d'une ville antique importante. Celle qui se trouvait au passage du fleuve Frento était Teanum d'Apulie. Grande cité dès l'époque de l'indépendance des indigènes, elle se soumit en 318 av. J.-C. aux consuls romains M. Foslius Flaccinator et L. Plautîus Veuno, en même temps que Canusium (Canosa). Pendant la seconde Guerre Punique, le dictateur M. Junius Pera y fixa ses quartiers d'hiver. Du temps de Cicéron et encore sous l'Empire, c'était un municipe florissant. Son emplacement a fourni de nombreuses inscriptions latines, dispersées dans les environs.
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Après Ripalla, nous laissons sur notre gauche, au nord-est, le lac de Lésina, vaste lagune salée et très poissonneuse, communiquant avec la mer, à laquelle succède une autre de même nature, le lac de Varano, au pied du Gargano. Le lac de Lésina doit soniiom à une petite ville située près de ses bords, originairement colonie de pêcheurs slaves venus de Tîle de Lésina sur la côte de Dalmatie, de Tautre côté de TAdriatique. Dès le début du xio siècle on voit des comtes de Lésina d'origine longobarde. Dans la seconde moitié du xu« siècle, sous le roi Guillaume le Bon, c'était un fief assez important pour fournir 15 hommes d'armes aux appels du souverain. Au xui** siècle Lésina eut un moment un évêque. Actuellement elle est presque dépeuplée par la mararia. Ces lagunes stagnantes et progressivement envasées sont des foyers de pestilence. 11 n'y aura possibilité de rendre leurs alentours habitables qu'en les faisant graduellement disparaître par un colmatage intelligemment conduit, comme celui qui commence à donner d'excellents résultats au lac de Salpi.
La voie ferrée s'éloigne de la mer et traverse des dunes de sable en partie couvertes d'une maigre végétation, au sortir desquelles elle s'enfonce dans
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l'ennuyeuse plaine du Tavoliere di Puglia, comprise entre le Gargano à Test et la chaîne de TApennin à Touest, plaine sans ondulations, sans un arbre, et auprès de laquelle la Bcauce elle-même paraîtrait riante et variée. Le contraste est frappant avec le pittoresque des Abruzzes, dont on vient, par le train direct, de suivre la côte pendant six heures, à partir de Fancienne frontière des États Pontificaux. Là, en effet, les montagnes, ouvertes de distance en distance par de larges vallées au fond desquelles on aperçoit, se dressant jusqu'aux nuages, les plus hauts sommets des Apennins, baignent dans la mer leurs derniers escarpements couverts de maquis solitaires de lentisques et de chênes kermès, ou bien de bois d'oliviers séculaires que traverse le chemin de fer et d'où l'on voit, entre les troncs noueux et les rameaux chargés d'un glauque feuillage, briller au pied de la falaise, sous les rayons du soleil, les ' flots bleus de l'Adriatique.
La vaste plaine du Tavoliere, dont la monotonie m n'est pas suffisamment rachetée par l'horizon de
montagnes qui la termine des deux côtés, est animée seulement pendant les mois d'hiver par les immenses troupeaux qui descendent des montagnes; le reste de l'année, elle demeure un désort i où l'on n'aperçoit pas un seul être vivant. Le sol
î en est d'une grande fertilité; mise en culture, elle
i pourrait être le grenier de l'Italie entière, ou bien
I devenir facilement un verger de vignes et d'arbres
I fruitiers, comme la province de Bari qui lui suc-
cède immédiatement au sud-est, et où le terroir est î de même nature. Au lieu de cela, ce n'est qu'une
I steppe en majeure partie inculte, qui n'est propre
j qu'au pâturage et où les défrichements se déve-
loppent seulement depuis quelques années. C'est la main de Thomme qui a réduit celte plantureuse province à un tel état, produit de Favidité fiscale et de la honteuse ignorance économique des gouvernements qui ont pesé siu' le Napolitain depuis quatre siècles, faisant reculer vers la barbarie la plus magnifique portion de la péninsule italienne, tandis que le reste de l'Europe s'avançait dans la voie du progrès et de la civilisation .
De tout temps, par une nécessilé de nature, Finduslrie pastorale a été la grande ressource des populations qui habitaient la partie de la chaîne de FApennin connue dans Fantiquité sous le nom ' de Samnium. Les hauts sommets des montagnes n'étaient propres qu'à nourrir des troupeaux. En ' même temps, les neiges qui couvrent ces sommets chaque hiver imposaient nécessairement aux pasteurs le régime de la transhumance ; leurs bêtes ne pouvaient vivre qu'à la condition d'être conduites pour hiverner dans les parties basses et plus chaudes qui avoisinent la mer. C'est là ce qui poussait, autant que Fappât du pillage, les Samnites à se jeter sur les riches cités de FApulie pour en entreprendre la conquête. Ils en voulaient les territoires pour les enlever à la culture des céréales, et y faire
librement vaguer leurs troupeaux pendant la saison mauvaise. On peut juger de ce qu'était déjà le développement de la pâture transhumante dans les premiers siècles qui suivirent la conquête romaine par un fait que raconte Tite-Live. En 187 avant Jésus-Christ, le préteur L. Postumius dut réprimer une grande conjuration pour une révolte servile qui avait été ourdie parmi les pâtres nomades de TApulie, et il en condamna à mort jusqu'à deux mille. Pourtant la République avait pourvu aux intérêts du maintien de Tagriculture dans la contrée autaht qu'à ceux de la défense militaire par la fondation de nombreuses colonies de droit latin, auxquelles on avait réparti par voie de lotissement une large portion de l'ager pii6liciis conquis sur les indigènes, à condition de le cultiver. Mais pendant la décadence du gouvernement républicain, et encore plus sous l'Empire, il arriva dans cette contrée la même chose que dans le reste de ritalie. La petite propriété, qui avait fait la force et la base de recrutement des armées romaines, disparut graduellement, absorbée dans les latifundia. Les domaines du fisc s'accrurent de siècle en siècle jusqu'à englober la majeure partie du territoire, et, parallèlement à la marche de la
dépopulation, le pâturage vague prit la place de la culture. Le droit perçu par tête sur les bestiaux, qui, Tété dans les montagnes et Thiver dans la plaine, erraient sous la conduite de pasteurs à demi sauvages sur les terres publiques transformées en pâtures et ne connaissant plus le labour, devint en Apulie la principale source de revenus du fisc impérial.
Les invasions barbares trouvèrent cet état de choses organisé et le conservèrent. Les rois des Ostrogoths se substituèrent aux propriétés et aux droits du fisc, et sur les terres mêmes qu'ils distribuaient à leurs compagnons d'armes, ils main tinrenf à la pâture le caractère d'un droit régalien donnant lieu à la perception de Fimpôt par les agents financiers du souverain. Ainsi firent également, les Longobards qui distinguèrent les redevances des troupeaux en herbaticiim, escaticum et glandaticiim, suivant qu'ils paissaient sur les prairlis permanentes, sur les terres en friche ou dans les bois. Les Normands et après eux les princes de la maison de Souabe en continuèrent la perception en les réunissant sous le nom commun de/îda. On voit par les diplômes de cette époque que, loi'sque le souverain concédait un fief dans la Fouille, il
se réservait exclusivement, dans toute l'étendue de son territoire, la levée de Xtx fida sur les troupeaux transhumants. C'est le bailli royal de la ville la plus voisine qui avait mission de la percevoir. On lit dans les Constitutions de Frédéric II que, si les bestiaux, sur leur passage ou dans leur séjour d'hiver, ont fait sur les terres des particuliers du dégât dans les arbres ou dans les récoltes, une indemnité sera due aux propriétaires, mais qu'ils n'auront rien à réclamer pour le fait du pâturage de leurs terres non labourées, car l'herbe appartient au souverain, qui seul a droit d'en tirer profit. Le. propriétaire du sol, celui à qui il avait été inféodé, ne rencontrait aucune entrave à le mettre en culture quand et comme il voulait ; les agents fiscaux ne devaient ni limiter, ni réglementer en ceci l'exercice de son droit. Mais, sur les terres qu'il négligeait de défricher ou qu'il laissait périodiquement en jachère, la vaine pâture revenait au roi, qui l'affermait aux troupeaux descendant des montagnes moyennant l'acquittement du droit fixé par la coutume. Sous ce régime, le labourage reprit rapidement du terrain et tendit à restreindre la pâture, au grand avantage de la prospérité du pays.
Il fut maintenu par les premiers Angevins, qui centralisèrent à Foggia Tadministration de la fida. Au cours des troubles qui suivirent la mort de Robert le Sage et remplirent tout un siècle, Fautorité royale fut tellement ébranlée et réduite que la redevance des troupeaux transhumants tomba en désuétude, et les barons de laCapitanate devinrent de fait libres de disposer du pâturage de leurs terres et d'en tirer profit, ainsi que de vendre sans intervention du fisc les terrains spécialement affectés à cette destination. C'est ce dont ils demandèrent la confirmation légale à Alfonse d'Aragon dès qu'il eut ceint la couronne, et ce qu'il leur dccorda d'abord tant que son pouvoir fut encore mal affermi. Mais plus tard, quand il se sentit assez fort, il revint sur cette concession et chercha pour son trésor une source de revenus faciles à percevoir en imposant à la Capitanate et à une partie de la Fouille proprement dite le régime du pâturage forcé.
Une loi royale délimita dans la plaine un territoire qui reçut alors pour la première fois le nom officiel de Ta volière et fut affecté à recevoir les troupeaux pendant l'hiver. On le forma sans tenir compte de la distinction des terres du domaine et
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de celles des particuliers. Ces dernières y furent incorporées d'autorité par une véritable confiscation, et leurs propriétaires ne purent plus y consacrer à la culture qu'une superficie restreinte, invariable et fixée par inscription sur des registres ad hoc. Le reste de leurs terres, et de beaucoup la plus grande part, dut rester en pâturages, occupés par le fisc moyennant une rente que celui-ci déterminait lui-même ; il était interdit, sous les peines les plus sévères, de jamais essayer de les cultiver. Les propriétés ainsi incorporées au Tavoliere se transmettaient par héritage dans les familles; mais on ne pouvait les vendre qu'avec l'autorisation de la couronne, qui, en pareil cas, possédait un droit de préemption au taux qu'il lui plaisait de fixer pour la valeur du fonds.
En même temps, prohibition fut faite de la façon la plus rigoureuse aux propriétaires de bestiaux et aux pâtres des trois provinces des Abruzzes de conduire leurs troupeaux, pour passer l'hiver, ailleurs que dans le Tavoliere. Ils devaient s'y rendre à des époques fixes, sous la surveillance des autorités, et s'y établir dans certains cantons, toujours les mêmes pour ceux qui provenaient de telle ou telle localité, en acquittant par tête de bétail un droit
perçu à l'entrée et à la sortie. Un système de chemins spéciaux, désignés sous le nom'^de trathiri, dut servir aux migrations périodiques des troupeaux. Ces chemins sont garnis de bornes milliaires mesurant les distances à parcourir. Tous leurs em- ^ branchements se réunissent dans le tratturo grande , longue artère herbue et sans empierrement, de 80 à 120 mètres de large, qui se prolonge depuis les environs d'Aquila jusqu'au delà d'Andria. C'est par là qu'encore aujourd'hui, chaque année, descendent en novembre et remontent en mai, en se succédant sans interruption pendant des joui;nées entières, des colonnes de bœufs à demi sauvages, escortés par des pâtres à Tair farouche qui chevauchent armés d'une longue lance, et surtout d'immenses bandes de moutons. Le troupeau de moutons s'appelle une punta et compte généralement 10,000 têtes. Il s'avance par sections de 3 à 400 animaux que conduit un berger à pied, muni d'un long bâton en forme de crosse d'évéque et assisté dans son office par cinq ou six chiens énormes, au poil blanc comme la neige. Le pasteur chef, monté à cheval, parcourt incessamment le flanc de la colonne pour surveiller et activer sa marche. En queue viennent les femmes et les enfants des bergers.
montés sur des chevaux et des ânes, qui portent aussi les ustensiles de ménage et le mobilier som- ' maire des familles, tandis que les poulains et les ânons au poil bourru caracolent autour de leurs mères. C*esl comme la migration d'une tribu arabe.
Pour sm'veiller les voyages de ces troupeaux nomades et leurs cantonnements, ainsi que pour percevoir les droits sur le bétail, une administration spéciale fut créée par Alfonse, celle de la Regia Dogana délia mena délie pécore in Puglia, dont le centre fut placé à Foggia. Elle eut pour premier chef le pupille même du roi aragonais, François Montluber, et le revenu qu'elle fournissait à la couronne finit avec le temps par monter à 380,000 ducats d'or.
En effet, les souverains d'origines diverses qui gouvernèrent Naplés pendant la durée du xv® et du xvi*' siècle, avides de se procurer un revenu certain et facile à percevoir, même au prix de la ruine du pays, poursuivirent incessamment l'extension du pâturage forcé et l'agrandissement du territoire du Tavoliere. Ferdinand P% en 1467,- inaugura ces accroissements, que développèrent à l'envi les premiers vice-rois espagnols. Graduellement, on en vint à prolonger la région soumise à la servitude
de pâture jusque dans une partie de la province de Bari, sur la chaîne des Murgie, de manière à lui faire embrasser une superficie de plus de 300,000 hectares, de Torre-Maggiore à Andria dans une direction, de Troja à Arignano dans une autre. C'était la destruction de Fagriculture sur tout ce vaste territoire, et par suite sa dépopulation; aussi tous les villages qui le parsemaient au moyen âge disparurent-ils rapidement. Il ne resta que quelques villes où se tenaient des marchés. Sur la faible part du sol qu'on avait réservée à la culture, sur des champs enclavés au milieu des paissances de troupeaux mal gardés, incessamment envahis par eux, on ne pouvait maintenir ni la vigne ni les arbres fruitiers, que leur dent faisait périr. Il n'y avait moyen de produire que quelques céréales, qui mûrissaient et que Ton moissonnait pendant la saison où les bestiaux n'étaient pas là. Encore, dans le printemps, quand les blés étaient en vert, les ravages des troupeaux y étaient tels, que les réclamations d'indemnités, pour lesquelles il fallait s'adresser à l'administration fiscale, donnaient lieu à des litiges judiciaires continuels. On avait coutume de dire qu'avec ces dem.andes et les contestations pour le loyer dû par la couronne aux possesseurs
du sol, les affaires du Tavolierè di Puglia fournissaient la moitié du revenu des avocats auprès des tribunaux suprêmes de Naples. Dans ces conditions, beaucoup de propriétaires renonçaient à labourer la portion de terre qu'ils étaient autorisés à cultiver encore ; ils préféraient la laisser en friche, et, ainsi, elle retombait en pâture.
Ce régime n'eut pas des effets moins désastreux pour les montagnes d'où venaient les troupeaux que pour la plaine qui les recevait. Pour augmenter les produits de la douane de Foggia, les agents du gouvernement poussèrent par tous les moyens les habitants des Abruzzes à substituer l'élève facile des bestiaux en troupeaux transhumants au rude labeur de la culture du sol, offrant ainsi une prime à la paresse. Au temps d'Alfonse, 90,000 moutons descendaient annuellement en Gapitanate ; en 1592, il en venait 4 millions 1/2. Pour suffire à la nourriture de tant de bêtes dans l'été, la vaine pâture ne demeura plus confinée sur les sommets qui n'étaient pas aptes à autre chose. Elle envahit de tous côtés des terrains jusqu'alors bien cultivés, qui donnaient de riches récoltes de vin, d'huile et de grains. Les dégâts des moutons et des chèvres ruinèrent les forêts avec les incendies résultant de
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rincurie despâtreâ ou même allumés intentionnellement par eux, amenant le déboisement et la dénudation des pentes et livrant le fond des vallées aux ravages capricieux des torrents, qui les rendent inhabitables. Le mal ainsi produit sera peut-être à jamais irréparable.
Ajoutons que ce développement sans mesure de la vie pastorale ramenait les provinces sur lesquelles il s'étendait à un état social touchant à la barbarie primitive. Car il y donna naissance à toute une nombreuse population de pâtres farouches, menant une existence à demi sauvage, déshabitués du travail régulier, sans racines dans le sol, adonnés à la vie nomade et faits dès Tenfance à se soustraire au joug des lois, qui n'atteignent sérieusement que les sédentaires. C'est dans^ette population que se recruta principalement le brigandage, qui devint le fléau permanent des Abruzzes et de laCapitanate.
Organisé, comme nous venons de le dire, par Tavidité fiscale d'Alfonse et aggravé encore par ses successeurs, le désastreux système du pâturage forcé du Tavoliere s'est maintenu pendant plus de quatre cents ans. Ce n'est pas qu'il ne soulevât bien des plaintes. Tous les esprits éclairés
du xyiii^ siècle, et ils furent nombreux dans TÉtat napolitain, signalèrent ce régime comme une honte pour un pays civilisé, un obstacle à tout progrès dans une des parties les plus fécondes du royaume, une monstruosité par rapport aux principes économiques les plus vulgaires, et en réclamèrent hautement l'abrogation. Le gouvernement royal ne les écouta pas. La République Parthénopéenne voulait procéder à Faffranchissemenrdes terres de la Capitanate, mais la trop courte durée de son existence ne lui permit pas de réaliser celte partie du noble programme de Mario Pagano et de ses collègues. C'est au gouvernement de l'occupation française sous le premier empire qu était rései'vé rhonneur de le tenter pour la première fois, et ce n'est pas un des moindres titres d'éloges de ce gouvernement imposé par la force des armes, qui, en huit années, sous Joseph Bonaparte, puis sous Murât, racheta par tant de grandes œuvres, tant de progrès accomplis et de bienfaits, la tache de son origine étrangère. Une loi du 21 mai 1806 abolit le régime de la pâture obligatoire et rendit aux propriétaires du Tavoliere le droit de disposer librement de leurs terres en les cultivant et en les vendani ou les affermant comme ils voudraient.
Là fut en partie la cause de Tardeur avec laquelle les pâtres de TAbnizze, qui se regardaient comme lésés dans leurs intérêts par une telle mesure, se jetèrent dans les rangs des bandes de malandrins soulevées par les partisans du gouvernement déchu et soudoyées par l'or britannique, que le général Manhès réprima avec une si implacable énergie (1). Pour payer leurs services, les Bourbons, une fois restaurés, abrogèrent par un édit royal de 1817 la loi de 1806 et rétablirent toutes les vieilles prescriptions d'Alfonse d'Aragon, détestable retour à Tune des plus fâcheuses pratiques de l'ancien régime. Les choses restèrent ainsi jusqu'en 1860, enchaînant de force des provinces entièVes à croupir dans un état social qui les reportait bien en arrière du moyen âge. L'Italie nouvelle ne pouvait les laisser ainsi sans manquer à la mission de relè-
1. Quelque féroce que le général Manhès se soit souvent montré dans cette répression, il avait pour lui les sympathies de la bourgeoisie éclairée et libérale des villes. On voit encore dans la muraille extérieure de la petite cathédrale gothique du Vasto, sur le littoral de l'Abruzze, une inscription ainsi conçue : Carlo Antonio Manhès, distmttore de' bnganti, primo cittadino del Vasto, 10 apnle 1810. Les habitants, fidèles au souvenir du rude guerrier qui avait délivré leurs campagnes du brigandage, refusèrent de la laisser enlever sous le gouver» nement des Bourbons.
vement qu'elle avait assumée. On est en droit de lui reprocher de ne pas s'être jusqu'à ce jour suffisamment occupée de porter remède aux poignantes souffrances d'une grande partie de ses populations agricoles ; mais, dû moins, en ce qui touche au Tavoliere di Puglia, elle a fait ce qu'elle devait, aiguillonnée là plus qu'ailleurs par la pensée qu'elle portait la hache à la racine même de ce brigandage que, pendant quelques années, elle avait vu se dresser si redoutable contre elle en se couvrant d'un drapeau politique. Une loi mûrement délibérée par les deux chambres du royaume et promulguée le 16 février 1865 a prononcé l'affranchissement définitif du territoire asservi à la pâture. Celle-ci est devenue facultative, et les propriétaires ont recouvré la libre disposition de leurs terres^ En outre, pour encourager le retour à une mise en culture plus productive du sol, l'administration des domaines a reçu le pouvoir d'affermer par parcelles, sous condition de défrichement, les biens de l'État compris dans les anciennes limites du Tavoliere, et de grandes facilités sont données à ceux qui prennent ces parcelles à bail pour se transformer de fermiers en propriétaires en payant des annuités successives.
Les heureux effets de cette loi éminemment libérale n'ont point tardé à se faire sentir. D'année en année, la vie tend à revenir dans la Gapitanate; la pâture vague recule devant la culture, qui gagne du terrain; la production des céréales se développe sur la plus vaste échelle; en beaucoup d'endroits, on commence à planter des vignes. Pour quelqu'un qui, comme moi, a visité le pays pour la première fois en 1866 et depuis y est revenu à plusieurs reprises, il est facile d'apprécier le progrès accompli déjà. Mais il n'est rien encore à côté de celui qui reste à réaliser. La transformation n'est pas aussi rapide qu'on eut pu l'espérer. Les capitaux manquent, et pour l'achever il faudrait un développement des institutions de crédit agricole qui fait défaut à l'Italie.
C'est au centre de la plaine du Tavoliere que s'élève la ville populeuse qui, depuis le moyen âge, est restée le chef-lieu de la Gapitanate. Foggia n'a pas une origine antique ; elle a remplacé Tancienne cité d'Arpi, appelée Argyiippa des Grecs, qui lui donnaient Diomède pour fondateur, Arpi était la cité principale du peuple des Dauniens et n'a laissé que des ruines insignifiantes, éloignées de Foggia d'environ 8 kilomètres dans la direc-
tion du nord. La substitution d'une ville à Tautre, le déplacement du centre de la population a dû s'opérer sous la domination des Byzantins, mais on en ignore la date précise. En tout cas, Foggia existait déjà lors de l'établissement des Normands, sous lesquels elle prit un rapide essor. Sa fortune a été toute commerciale et administrative ; elle était le principal marché où les pâtres du pays environnant venaient s'approvisionner et vendre leurs troupeaux, le siège des employés du fisc chargés de percevoir l'impôt de la/îrfa. Aussi, dans toutes les guerres qui ont ravagé pendant des siècles cette portion de l'Italie, la possession de Foggia était-elle considérée comme une chose capitale ; elle assurait immédiatement de grandes ressources financières. C'est pour la commander, avec toute la plaine, que Frédéric II choisit Lucera, située à 17 kilomètres de là et regardée comme la clef du pays, pour y établir les cantonnements fixes de ses Sarrasins. Quand Innocent IV voulut prendre possession du royaume à la mort de l'empereur Conrad, le premier soin de l'armée pontificale, à peine débouchée des montagnes à Troja, fut de se saisir de Foggia. Plus tard ce fut bien autre chose quand Alfonse eut organisé le
régime fiscal du Tavoliere. En lisant les récits des luttes entre Français et Espagnols pour la possession du royaume de Naples sous Charles VIII, Louis XII et François I", il est impossible de ne pas être frappé de ce que les mouvements des armées y ont d'inexplicable au point de vue purement stratégique. QuqI que soit Fétat de la campagne en cours d'exécution, quelques résultats que Tune ou l'autre des deux parties semble au moment d'atteindre, brusquement toutes deux abandonnent à l'automne les opérations commencées pour se précipiter sur la Capitanate. C'est qu'elles cherchent à se gagner de vitesse et que la première arrivée des armées lèvera sur les troupeaux, à leur descente des montagnes, le tribut qui constitue le revenu le plus clair de la couronne et permettra de pourrir la guerre pendant une année encore. Il arrive même quelquefois que, lorsqu'une des armées n'a pas assez devancé l'autre et n'est pas en force suffisante pour l'empêcher de s'emparer des péages, elle se jette sur les ti'oupeaux en route et en fait une effroyable boucherie, parce que chaque mouton ou chaque bœuf mort fait du moins un droit qui n'entrera pas dans la caisse de l'ennemi»
Foggia compte aujourd'hui bien près de trenteneuf mille habitants. Renversée de fond en comble par un tremblement de terre en 1731, c'est une ville toute moderne, propre et animée, qui plaît beaucoup aux bourgeois et aux commis-voyageurs. Les rues en sont singulièrement larges ; les maisons, solidement voûtées, aux toits plats, n'ont généralement qu'un étage au-dessus du rez-dechaussée. Tout ceci est manifestement conçu pour éviter, en cas de nouveau tremblement de terre, le retour d'un désastre pareil à celui que la ville a subi il y a un siècle et demi. Une des curiosités du lieu est la vaste Piazza délie Fosse, dont le sol est entièrement creusé d'innombrables silos destinés à conserver, jusqu'au moment de leîir vente, les grains recueillis dans les champs des alentours.
En raison de sa destruction au siècle dernier, Foggia n'a gardé que bien peu de vestiges de son brillant passé du moyen âge. Mais ce qui en subsiste a une réelle valeur. La cathédrale, bâtie en 1179 et où Manfred fut couronné en 1258, devait être, parmi les églises normandes de laCapitanate, une des plus grandes et des plus pures de style. Malheureusement il n'en est reâté debout qu'un -lambeau, la moitié de la façade, que Ton a eu le
bon goût, au xviii® siècle, de conserver en Venglobant dans la construction, nouvelle. C'en est du moins assez pour juger de ce que l'édifice, quand il était complet, avait de majesté simple et d'imposante tournure, et pour faire déplorer la perte du reste. On retrouve à cette façade les mêmes pilastres carrés que nous avons déjà vus à celle de la cathédrale de Termoli.
Par-dessous l'église règne une de ces cryptes supportées par une sorte de forêt de colonnes de marbre comme en possèdent tant de basiliques normandes de la Fouille, cryptes où l'influence de l'architecture arabe est si marquée. Celle de Santa- Maria de Foggia a malheureusement été, comme presque toutes les autres, modernisée et défigurée, surtout dans ses voûtes, où Ton a appliqué des ornements du plus mauvais goût. Mais les colonnes, avec leurs chapiteaux et leurs bases, sont demeurées intactes. Il en est surtout quatre, en marbre rouge, qui sont intéressantes par la similitude de leurs chapiteaux avec ceux du bel ambon de Ravello près d'Amalfi, similitude de composition et d'exécution telle qu'il n'est pas possible de douter que les uns et les autres n'aient été exécutés par la même main. Et précisément l'ambon de
Ravello porte dans ses inscriptions la signature d'un artiste dont il est tout naturel de trouver des travaux dans le chef-lieu de la Capitanale, puisque c'était sa ville natale, maître Nicolao da Foggia.
Tout auprès de 1 église un débris échappé aussi au désastre de 1731 marque l'emplacement du palais de l'empereur Frédéric IL C'est un arc de beau style, qui devait en former l'entrée principale et qui est aujom*d'hui engagé dans la façade d'une maison particulière. Deux rangs de feuillage finement sculpté en décorent l'archivolte, dont les retombées sont reçues par deux aigles de face, tout à fait pareils à ceux qui sont figurés au revers des belles monnaies d'or de l'empereur désignées sous le nom d'augustales. Chacun de ces aigles repose sur un socle au-dessus d'une imposte richement ornée. Dans la maçonnerie moderne qui remplit l'arceau surmontant la porte de la maison, Ton a encastré une pierre provenant de la façade du palais. Elle porte une triple inscription qui en donne la date, juin 1223. C'est l'année où avait eu lieu, dans le mois de mars, l'assemblée de Frentino, dans laquelle Frédéric s'était rencontré avec Honorius III et avait arrêté le plan d'une croisade, l'année où il se fiança avec Yolande, fille de Jean
de Brienne, le roi titulaire de Jérusalem. Déjà Frédéric avait antérieurement passé à Foggia plusieurs mois de 1221. Commencé en 1223, le palais était achevé au mois de mai 1225-, époque où l'Empereur vint s'y installer. Désormais ce fut une de ses résidences favorites ; il n'était pas d'année qu'il n'y demeurât plusieurs mois. C'est là que mourut, en 1241, sa troisième femme, Isabelle d'Angleterre, qui fut enterrée dans la crypte de la cathédrale d'Andria, à c6té de la tombe oti reposait déjà la seconde, Yolande de Brienne.
Les deux vers léonins par lesquels l'inscription se termine.
Hoc fieri iussit Fre deviens César ut iirhs sit Foggia regalis se des inclita imperialis,
ont tout à fait la tournure des épigrammes latines, tantôt élogieuses et tantôt satiriques, que Frédéric se plaisait à composer sur les villes de ses États et que certaines d'entre elles, comme Andria, ont fait graver au-dessus de leurs portes ainsi que des titres d'honneur. On ne se tromperait donc pas, je crois, en la comprenant dans le recueil des œuvres poétiques de cet empereur. Mais il y a mieux. Frédéric, intelligence supérieure au travers de ses vices, nature d'artiste
en même temps que de politique, esprit singulièrement cultivé pour son temps, épris de tous les raffinements et de toutes les élégances, se piquait d'exercer les arts comme la poésie. Il avait la prétention d'être un maître en architecture. Nous gavons par des témoignages formels que c'est luimême qui donna les plans et les dessins pour la construction du château de Capoue. Il me paraît ressortir formellement de la première partie de l'inscription de la porte de son palais de Foggia qu'il avait fait de même pour cet édifice. Les termes remarquablement précis dont on s'y sert impliquent une telle conclusion : sic César fieri inssit opus istûj p9oto{magister) Bartholomeus sic côstriixit illud. C'est tel qu'on le* voit, tel que l'a construit Bartolomeo, que l'empereur avait ordonné de le faire ; la répétition de l'adverbe sic est absolument significative et révèle l'emploi d'un modèle donné par Frédéric en personne. L'arc qui seul a été conservé de ce palais est donc un spécimen, et l'unique parvenu jusqu'à nous, qui fait connaître le style et la manière de l'empereur Frédéric II comme architecte. Ce morceau le classe à un rang distingué dans la liste assez peu nombreuse des souverains artistes par eux-mêmes.
Quant au maître d'œuvre qu'il a employé pour l'exécution de ses plans personn els , il était de Foggia et c'était un des plus renommés de la contrée. Bartolomeo da Foggia, qui travaillait pour Frédéric II en 1223, a eu pour fils le Nicolao qui en 1272 était l'auteur de l'ambon de Ravello. Riccardo da Foggia, l'un des architectes de Charles d'Anjou, paraît avoir encore appartenu à la même famille, peut-être avoir été fils de Nicolao.
Il ne reste plus rien du château fortifié du Pantano ou de San-Lorenzo, que Charles I" d'Anjou se fit construire à Foggia en 1269 et 1270, et où il mourut en 1284. L'architecte en avait été Riccardo da Foggia, et celui de la chapelle Pietro di Bonolio, de Barletta. Ace château était attenant un parc où le roi faisait élever des daims et dans lequel il avait le pavillon de plaisance où l'un de ses actes nous fait voir un certain maître Pellegrinus exécutant des vitraux en 1273. C'était probablement un Français du nom de Pellegrin, car l'art du peintre verrier ne s'est jamais naturalisé chez les Italiens; il est toujours resté exclusivement français.
SIPONTO ET MANFREDONIA
Pour aller de Foggia à Manfredonia, on est condamné à une insupportable route de quatre heures de voiture à travers la steppe du Tavoliere, qui devient un véritable Sahara dansla saison où Therbe des champs a été brûlée par le soleil de Tété et où les troupeaux sont encore à la montagne. Graduellement cependant on s'approche du Gargano, dont on commence à distinguer les belles forêts de hêtres et de chênes, faisant des taches d'un vert sombre sur les flancs de la montagne, et dont la plus haute cime, le Monte Calvo, s'élevant à plus de 1,500 mètres de hauteur, retient presque toujours autour d'elle une calotte de nuages. On se dirige, en effet, vers le point où ce massif isolé, à l'échiné allongée d'ouest en est, se détache de la plaine et
commence à plonger dans la mer son flanc méridional.
Encore dans la plaine, aux trois quarts du chemin, Ton rencontre Tancien couvent de San-Leonardo, où Hermann von Salza établit en 1223 une commanderie de Tordre teutonique, dotée de 20,000 florins d'or de revenu annuel. Les bâtiments conventuels sont transformés en métairie et dans un grand état de délabrement, mais Téglise mérite une visite. Son portail surtout, que je n'ai vu jusqu'ici dessiné nulle part, est un beau type du style du milieu du xu® siècle dans ces contrées ; Tabside est également un morceau remarquable d'architecture romane. Notons encore la superbe cuisine du couvent, qui rappelle par ses dispositions celle de Fabbaye de Fontevrault.
Quelques kilomètres encore, et Ton franchit la rivière du Candelaro, tout près de l'endroit où elle se jette dans la lagune appelée Pantano Salso, le Laciis. Pantanus des anciens, qui reçoit aussi le Cervaro, dans l'antiquité Cerbalus, dont Pline fait à tort la frontière entre les Dauniens et les Peucétiens. A quelque distance de là, sur le bord de la lagune, auprès du goulet par lequel elle débouche dans la mer, une église de style. byzantin.
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toute bâtie en matériaux antiques, est debout au milieu de la campagne solitaire. L'intérieur en a été reconstruit au commencement du xvi® siècle par le cardinal Antonio del Monte, archevêque de Siponto, et son neveu et successeur, le cardinal Giovani Maria del Monte, qui fut ensuite pape sous le nom de Jules III. Naturellement cette reconstruction Ta notablement défigurée, avec des restaurations encore plus récentes, bien qu'on y ait conservé l'ancien plan d'une manière assez fidèle et employé de nouveau les mêmes colonnes. De nombreux ex-votos s'y voient suspendus auprès d'une madone miraculeuse. Le pavé est composé en grande partie de pierres tombales intéressantes. Au-dessous règne une vaste crypte, une église inférieure, qui n'a pas été gâtée comme l'église supérieure, car on s'est borné à refaire les quatre gros piliers ronds de maçonnerie destinés à supporter la construction supérieure. Le plan se répète exacte^ ment le même en haut et en bas et est unique dans son genre. Il dessine trois carrés inscrits l'un dans l'autre, séparés par des colonnes de granit dans la crypte, de marbre dans l'église haute, supportant des arcades cintrées d'une forme svelte. L'autel est au centre, sous une petite coupole qui s'appuie
sur quatre forts piliers placés aux angles du carré intérieur formant sanctuaire et entouré de deux collatéraux sur les quatre faces. C'est, on le voit, la disposition de certaines églises rondes à trois cercles concentriques, qui cette fois a été transformée en carré. L'église supérieure présente cependant en outre une petite abside du côté de Test, et la crypte deux, à Test et au sud.
L'extérieur n'a pas été touché dans les travaux
de reconstruction du xvi® siècle. Au dehors l'édifice dessine un cube, surmonté au centre d'un petit dôme fermé qui rappelle celui des tiirbeh musulmans et où l'influence arabe me paraît manifeste. Aux flancs des façades s^appliquent des demi-colonnes engagées, aux chapiteaux à feuillages d'un beau galbe et d'une exécution précieuse, supportant de riches arcatures dont le dessin rappelle de très près celles qui décorent les manuscrits byzantins; et dans la partie inférieure du champ qu'enferme chacune de ces arcatures se creusent des panneaux en losange remplis par les entrelacs géométriques en relief à la combinaison desquels se sont complu les décorateurs arabes. Le portail qui doiine accès à l'église est d'une grande magnificence, avec son tympan garni d'un bas-relief et
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ses deux colonnes de marbre, reposant sur des lions couchés. Le monument est sans contredit un des plus remarquables spécimens de cette architecture, participant à la fois du byzantin et de Tarabe, qui régnait dans la Fouille avant que la conquête normande y eût introduit les influences françaises. Un semblable style, auquel se rattachent aussi la cathédrale de Canosa et le mausolée (je dirais volontiers le tiirbeh) de Bohémond, qui y est adjacent, ainsi que certaines parties de la cathédrale de Bari, ne s'est maintenu à côté des données architecturales nouvelles, directement importées de Normandie et tendant de jour en jour à la supplanter, que jusqu'aux premières années du xu« siècle. Aussi n'est-on pas surpris d'apprendre que l'église que je viens d'essayer de décrire fut consacrée en 1117 par le pape Pascal II, qui y vint de Bénévent, où il tenait alors un concile. Elle avait été certainement commencée, et les plans arrêtés dans le xi« siècle.
Cette curieuse église, autour de laquelle on remarque quelques débris d'un temple antique, porte le nom de Santa-Maria-Maggiore di Siponto et a le titre de cathédrale. Elle marque l'emplacement de la ville antique de Sipontum (primitive-
ment Sipoeis, Sipiis), dont la légende grecque^ attribuait la fondation à Diomède. Prise par Alexandre le Molosse, roi d'Épire, en 330 avant Jésus-Christ, colonie de citoyens romains en 194, assiégée par Marc Antoine en 40, lors des guerres civiles, Sipontum est décrite par Paul Diacre, au vm« siècle de notre ère, comme étant encore de son temps satis opulentum. Cent cinquante ans plus tard, Constantin Porphyrogénète la mentionne parmi les villes de la partie de l'Italie dépendant de Tempire de Constantinople. Mais il semble qu'elle commençait dès lors à tomber en décadence. L'envasement progressif de la lagune du Pantano, accessible aux vaisseaux dans l'antiquité, tendait à rendre impraticable son port, jadis théâtre d'un mouvement fort actif, et développait les exhalaisons marécageuses qui engendrent la mar aria^ fléau de tout le district environnant. Cependant il s'y maintenait encore une certaine population, et le port continuait à être le seul qui desservît la Capîtanate, C'est encore là qu'en H77 le pape Alexandre III s'embarqua pour aller à Venise à l'entrevue où il devait se réconcilier avec Frédéric Barberousse ; et même, en 12S2, bien que le tremblement de terre de 1223 eût renversé une
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grande partie de la ville, c'est à Siponto que débarqua Conrad IV de Hohenstaufen, quand il vint prendre possession de lltalie méridionale. Après un nouveau et terrible tremblement de terre, survenu en 1255, c'est Manfred qui acheva de ruiner Siponto par la construction de la ville qui reçut son nom.
Des fouilles ont été faites il y a peu d'années sur l'emplacement de Sipontum et ont amené la découverte des fondements de l'ancien forum, avec une colonne portant une inscription latine, qui a été transportée au Musée National de Naples. Ce sont ces fouilles, d'une importance secondaire, qui, amplifiées démesurément dansdes journaux, y ont donné naissance au récit fabuleux de la trouvaille d'un véritable Pompéi apulien.
Une lieue à peine sépare l'emplacement désert de Siponto de la petite ville gaie et tranquille de Manfredonia, coquettement située sur la mer, au milieu d'une végétation qui rappelle la Calabre ou la Sicile. En espalier au pied du Gargano, le canton environnant doit à son exposition vers le midi et à la façon dont, la montagne le couvre contre les vents du nord, de jouir d'un climat exceptionnels C^cst en 1263 que Manfred décida.
la construction de cette nouvelle ville, pour remplacement de laquelle il consulta les astrologues et aussi les marins, car cet emplacement fut très bien choisi en vue de ce que voulait réaliser le fils de Frédéric II. La plaine au nord de TOfanto et le canton du Gargano étaient dépouvus de port, ceux de Siponto et de Tantique Salapia (aujourd'hui remplacée par le misérable village de Salpi) ne pouvant plus recevoir convenablement les navires. Il décida d'en créer un nouveau, qui servît en même temps à communiquer avec les possessions qu'il venait d'acquérir en Épire. Aucune position n'était plus favorable que celle où il bâtit Manfredonia, dans ie fond du golfe que forme la saillie du Gargano, ayant devant soi une vaste rade, très bien abritée et d'une tenue parfaitement sûre. Manfred apporta à cette œuvre utile et bien conçue Tardeur que Ton met d'ordinaire à une fantaisie. Deux années suffirent à avancer assez la construction de la nouvelle ville pour qu'en 1265 on pût y transporter l'évêque et les habitants de Siponto, auxquels on joignit des colons recrutés de droite et de gauche. C'est alors que disparut tout ce qui avait pu se conserver des ruines de la cité antique, exploitées comme carrière pour ces