MANFREDONIA
travaux où le transport des pierres, de la chaux et du sable employait, disent les chroniqueurs, « tous les bœufs de TApulie. »
Le plan de Manfredonia avait été conçu sur une très large échelle. Le roi prétendait faire de la cité à laquelle il donnait son nom le principal centre commercial de la Fouille et son chef-lieu administratif. Il y établit un hôtel des monnaies et il en donna la direction à deux Âmalfi tains, renommés pour leurs connaissances pratiques en cette matière, Mauro Pisonto et Nicolo Campanella. Il est probable que ces deux personnages avaient été antérieurement employés à la fabrication des espèces de Frédéric II, qui presque toutes ont été battues à Âmalfi. Mais les travaux étaient loin d'être terminés quand Manfred mourut les armes à la main, en 1266. Charles I«' d'Anjou les fit continuer activement, et c'est lui qui acheva la construction de la ville, qu'il ordonna d'appeler Siponto-Novello, voulant effacer jusqu'au nom de l'héroïque vaincu de Bénévent. Mais la conscience populaire se refusa à cette injustice. Malgré les prescriptions et les efforts du farouche vainqueur, le nom de Manfredonia se maintint dans lusage, et c'est celui que la ville a gardé jusqu'à nos jours.
Les écrivains contemporains vantent la splendeur de la cathédrale de Manfredonia, qui aurait reçu les reliques de saint Laurent, évêque de Siponto au \^ siècle, et surtout son magniftque campanile, dans lequel était suspendue une cloche énorme, la plus grosse que Ton eût encore fondue en Italie, dont le son se faisait, raconte-t-on, en^ tendre jusqu'à six milles à la ronde. Malheureusement, la cathédrale, le campanile et en général tous les édifices de Manfredonia ont disparu dans le désastre qui frappa cette ville en 1620, lorsque les Turcs y opérèrent une descente et la brûlèrent entièrement après Tavoir pillée.
Ce qui reste le plus intact des travaux de Manfred, c'est le môle de belle construction, maintenu de chaque côté par de hauts gradins formés de grands blocs de pierre, qui s'av€Lnce fièrement dans
la mer avec une longueur de près de 200 mètres. C'est sans contredit l'œuvre d'ingénieur maritime la plus puissante et la mieux combinée qu'ait léguée le xni° siècle. En tête de ce môle est le château fort, que Lautrec attaqua vainement dans âa dernière campagne. C'est une construction du règne de Charles d'Anjou, œuvre de son architecte maître Giordano di Monte-Sant'-Angelo*
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Bien qu'en partie remanié et gâté par des appropriations postérieures, découronné de ses créneaux du moyen âge pour recevoir de lartillerie sur ses plates-formes, il n'a pas subi de modifications trop profondes dans ses dispositions essentielles. C'est un haut et massif donjon carré, flajnqué à ses angles de quatre grosses tours rondes, qu'enveloppe une enceinte extérieure reproduisant le même plan. Les remparts de la ville, garnis eux aussi de grosses tours rondes, subsistent en grande part et embrassent un espace que sont loin de remplir les huit mille âmes de la population actuelle. Avec cette enceinte, en partie vide, qui fait un vêtement trop large à la petite ville rebâtie au xyu!" siècle, Manfredonia est comme une sorte d'Aigues- Mortes de l'Adriatique. Notons, du reste, qu'on a reconstruit la nouvelle Manfredonia sur le plan de l'ancienne, avec les rues régulières se coupant à angles droits, et la disposition en échiquier que l'on observe constamment dans les villes créées de toutes pièces au xui° siècle.
C'est sur la croupe la plus méridionale du Gar- , gano qu'est située la ville de ce nom, environnant la fameuse grotte où Ton raconte que Tarchange saint Michel apparut en 493 qt ordonna à saint Laurent, évêque-de Sipontum, d'établir son culte dans le sanctuaire naturel qu'il avait consacre lui-même. La légende de cette apparition est tout à fait fantastique. Un riche habitant de la ville, nommé Garganus, avait Thabitude d'envoyer ses troupeaux paître dans la montagne. Un jour, le plus beau de ses taureaux disparut. On le chercha longtemps par les bois et par les ravins, et finalement on le trouva couché à l'entrée d'une caverne. Furieux de la peine qu'il avait dû se donner, Garganus lance un javelot contre l'animal; mais l'arme re-
vient à son point de départ et le blesse lui-même. Ce prodige est raconté à Tévêque Laurent, qui ordonne un jeûne de trois jours. Le troisième jour, qui était le 8 mai, le chef des milices célestes se manifesta sous une forme visible à Tévêque, et lui donna ordre de se rendre à la grotte qu'il s'était choisie et d'y inaugurer son culte. Laurent hésita quelque temps; il fallut pour le décider plusieurs apparitions nouvelles, et surtout une où TArchange assura la victoire aux habitants chrétiens de Sipontum contre les païens de Naples (!) qui menaçaient leur ville. A la tête d'une procession Tévêque gravit la montagne, et s'enfonçant dans les forêts parvint jusqu'à la grotte. En y entrant, lui et les fidèles qui le suivaient la trouvèrent éclairée (Tune lumière céleste; la main des anges en avait fait une chapelle, et un autel drapé de pourpre se dressait auprès de la paroi nue du fond. Laurent fit immédiatement construire une église en avant delà caverne, et avec le consentement du pape Gélase I", il la consacra le 29 septembre 493, au jour de la fête de saint Michel.
C'était la première fois que le culte de l'Archange prenait pied en Occident; mais en Orient, il avait une grande importance à Constantinople, depuis la
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fondation même de cette ville. Il y a donc quelque chose de digne de remarque dans le fait que l'évêque Laurent, fondateur du sanctuaire du Gargano, est donné comme un cousin de l'empereur Zenon, ce qui semble lui assigner une origine constantinopolitaine. C'est seulement en 590 qu'à Rome le pape saint Grégoire le Grand consacra à saint Michel le mausolée d'Hadrien, au sommet duquel on l'avait vu, dit-on, remettre son glaive au fourreau à la fin de la terrible peste qui avait désolé la cité. C'est aussi dans le yf siècle que fut construite l'église de l'Archange à Ravenne, et la fondation de celle de San-Michele de Pavie est encore postérieure. Au commencement du vni* siècle, l'évêque Autbert d'Avr Juches en Neustrie, à la suite de plusieurs apparitions dont les circonstances légendaires ont une ressemblance singulière avec ce qu'on raconte de celles qu'avait vues Laurent de Sipontum, consacra au chef des légions des anges le mont Tombe, devenu notre célèbre couvent de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer. La première église de cette locaUté fut bâtie, dit-on, sur le plan de celle du Gargano, et depuis lors des liens étroits existèrent entre les deux sanctuaires de la Normandie et de la Fouille.
Ce dernier était déjà depuis longtemps visité de nombreux pèlerins, et les richesses qu'ils y avaient accumulées attiraient, dès 687, Grimoald, duc de Bénévent, qui vint le piller avec ses Longobards encore peuens. La vénération qui entourait le lieu ne Fempêcha pas d'être livré plusieurs fois à de semblables dévastations, et pendant les siècles qui suivirent, saint Michel défendit mal son sanctuaire italien, car il fut pillé à trois reprises, en 869 par les Arabes établis à Bari, en 926 par Michel, roi des Bulgares, et en 952 par une nou-^r velle horde de Sarrasins. Malgré ces catastrophes, le pèlerinage de Saint-Michel du Gargano fut im des plus fréquentés dans le premier moyen âge, et même après l'ouverture de Fère des croisades. Parmi ses visiteurs les plus illustres on compta plusieurs papes, Léon IX, Urbain II, Pascal II, Alexandre III; trois empereurs : en 998 Othon III, qui trouva le sanctuaire encore complètement dépouillé par suite de la dernière expédition des musulmans; en 1022 Henri II, qui, d'après une légende, resta boiteux conuiie Jacob après avoir été touché par l'Archange à la cuisse; enfin, en H 37, Lothaire II, la grande comtesse Mathilde, saint Bernard, saint François d'Assise, saint Tho-
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mas d'Aquîn et sainte Brigitte. On y venait des contrées les plus lointaines de l'Occident, particulièrement de la Normandie. C'est comme pèlerins que s'y étaient rendus en 1016 les premiers Normands dont Melo sollicita l'appui contre les Byzantins, ceux qui appelèrent bientôt leurs compatriotes à la conquête de TApulie. A la seconde descente des Normands dans le midi de l'Italie, vingt-cinq ans plus lard, ils se montrèrent très pressés d'enlever Monte-Sant'Angelo et son sanctuaire à l'archevêque de Bénévent, qui en avait la seigneurie. Dans le partage fait à Melfî en 1043, cette ville et toute la montagne du Gargano furent assignées à Rainulfe, comte d'Aversa.
Aujourd'hui le pèlerinage n'est plus fréquenté , que par les populations de l'ancien royaume de Naples. Mais chaque année, à la fête qui a lieu le 8 mai, avant le départ des bergers de la plaine du Tavoliere et qu'accompagne une grande foire, des foules immenses, montant à 20 ou 25,000 personnes, s'y rendent de toutes les provinces voisines. C'en est assez, avec le pèlerinage journalier qui ne s'arrête pas, pour maintenir sur ce sommet, autour du sanctuaire vénéré, une ville d'environ 18,000 âmes, agglomérées dans des rues tortueuses et
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sombres ; presque aussi sales que celles de Termoli, au pied d'un château à demi ruiné du xyi"" siëde.
La route qui conduit de Manfredonia à Monte- Sant'Angelo traverse d'abord de riches plantations d'oliviers au bord de la mer. Puis, au bout d'une dizaine de kilomètres, commence la montée en lacets serpentant sur le flanc de la montagne. L'ascension est longue, mais on en oublie la durée en présence du merveilleux panorama qui se déploie devant les yeux et dont l'étendue devient plus grande à mesure qu'on s'élève. A l'est la mer étend à perte de vue sa nappe qui brille au soleil; à l'ouest, au delà de la plaine nue dont on embrasse l'ensemble d'un seul coup d'oeil, le regard suit avec t admiration les grandioses dentelures de la chaîne des Apennins, depuis le Matese jusque bien par delà l'endroit où le Vulture dresse son cône volcanique, éteint dès avant le commencement de l'his. toire; au sud, droit devant soi, on voit, au delà du cours de l'Ofanto, la Fouille s'étendre entre la mer et les montagnes comme un immense et plantureux verger. On suit toute la ligne de la côte jusqu'à Bari : d'abord, de Manfredonia à l'embouchure de l'Ofanto, déserte et bordée de lagunes stagnantes; puis au delà parsemée de ces villes si rapprochées
les unes des autres dont la série commence à Barletta, et qui dans le lointain apparaissent comme autant de taches d'un blanc éclatant entre l'azur de la mer et la verdure du continent.
Monte-Sant'Ang-elo, outre le sanctuaire de TArchange, renferme plusieurs églises intéressantes. Santa-Maria Maggiore est un bel édifice du xti® siècle, du style habituel à cette époque dans la CapitanatB, avec une certaine influence toscane dont nous aurons à reparler .à propos de la cathédrale de Troja* Le baptistère en forme de rotonde attenant à Téglise San-Pietro est de la même époque et compte parmi les bons morceaux d'architecture normande de ce temps. L'église elle-même renferme d'assez remarquables fresques du xiv** siècle, appartenant manifestement à l'école de Gîotto. La porte de l'ancien couvent des Célestiiis est du XIV* siècle et du règne de Charles de Durazzo. Mais je ne m'arrêterai pas à ces différents édifices, car tout ici cède en intérêt à l'église principale.
Une cour fermée par une grille sur la rue y donne accès. A droite est un haut campanile octogone de style angevin, élevé en 1274 par Charles d'Anjou, qui manifestait la plus grande piété pour Saint Michel du Gargano, h là protection duquel il
rapportait ses victoires de Bénévent et de Sgurgola. Les architectes en ont été Giordano diMonte- Sant'Angelo et son frère Marando. Au fond de la cour, sous un portique daté de 1295, se trouve rentrée de l'escalier de cinquante -cinq marches taillées dans le roc qui descend à un petit atrium quadrangulaire, entouré de deux étages de galeries, en avant de la paroi de rochers où s'ouvre la grotte sainte. Une nef ogivale, placée transversalement à la direction de la caverne, la prolonge extérieurement et en fait, une église assez vaste, dont le chœur, exhaussé de quatre marches, et l'autel sont placés dans la cavité naturelle de la montagne, où saint Michel passe pour s'être manifesté. Cette nef a été construite en 1273, par Tordre de Charles d'Anjou. Il règne à l'intérieur une obscurité profonde et une grande humidité ; l'eau suinte constamment goutte à goutte avec un bruit monotone du haut de la voûte de rocher, et une source, aux eaux de laquelle on prête des vertus miraculeuses, jaillit à la gauche de Tautel. Le pavé de la nef et du chœur est de marbre blanc et rouge. Au fond de la profonde caverne, l'autel, surchargé de cierges que tient constamment allumés la piété des fidèles, resplendit au milieu des ténèbres. Les lu-
mières se reflètent sur le métal des ex-voto suspendus à la paroi du fond, et la statue de TArchange, qu'une tradition sans fondement attribue à Michel- Ange, s'enlevant en sombre sur ce champ d'or brillant, semble une apparition entourée d'une auréole éclatante. L'impression qui en résulte est des pilus saisissantes.
C'est bien évidemmentdanscette caverne qu'était, aux temps du paganisme, l'oracle de Calchas au mont Garganus, très vénéré des populations de TApulie. Strabon parle de cet oracle et dit que ceux qui venaient consulter le demi-dieu dans son antre devaient passer la nuit en plein air, à l'extérieur, couchés sur la peau du mouton noir qu'ils avaient sacrifié. Ici comme toujours le pèlerinage chrétien a succédé à un pèlerinage antérieur des païens, et l'apparition de l'Archange au v« siècle dans la période d'agonie de l'ancienne religion, eut pour objet de déraciner le culte qui depuis de longues générations s'attachait à ce lieu, en y substituant une consécration nouvelle. Il est à noter qu'un miroir étrusque à graffito, publié par Gerhard, nous offre, avec son nom inscrit près de lui, la figure de Calchas, non pas envisagé comme le devin de la guerre de Troie chante dans l'épopée.
mais comme le demi-dieu fatidique qu'allaient interroger au Garganus les populations italiques. U tient à la main le foie de la victime immolée, où il lit l'avenir; barbu, la chevelure hérissée, son aspect est terrible ; deux grandes ailes garnissent ses épaules. Cest tel qu'il devait être représenté dans la grotte où il avait son oracle ; et il n'a pas fallu un grand changement poiar en faire un saint Michel, ministre des colères divine».
Mais la merveille de la basilique de Moote Sant' Ângelo, ce sont ses portes de bronze. Leurs deux vantaux sont divisés en vingt-quatre compartiments aux cadres saillants, dont chacun comprend un sujet figuré. Ces srqets, disposés d'une manière bizarre et tout à fait irrégulière par rapport à Tordre et à la succession des faits qu'ils retracent, ont tous trait aux apparitions fameuses des archanges Michel et RaphaëK Dix-huit sont empruntés aux récits de l'Ancien et du Nouveau Testament ; un montre l'ange déposant des couronnes célestes sur la tête de sainte Cécile et de son fiancé Valérien ; un autre est puisé dans l'histoire de saint Martin de Tours ; trois enfin représentent les principaux épisodes de l'apparition de saint Michel du Gargano et de l^établissemënt de son culte par
Tévêque Laurent de Sipontum. Il n'y a en effet que vingt-trois sujets, tous accompagnés de longues inscriptions explicatives dans un latin barbare. Le septième panneau du vantail de droite, en commençant à les compter du haut, est rempli par une inscription en quinze lignes où le donateur, du nom de Pantaleone, s'adresse à ceux qui visiteront Féglise. J'aime l'admiration naïve qu'il y exprime pour Tœuvre d'art dédiée par sa piété, la confiance avec laquelle il dit aux dévots qui viendront désormais dans le sanctuaire « de regarder d'abord un si beau travail, » sur qu'alors ils voudront réciter en sa faveur la prière dont il leur donne la formule. Il y a là toute la simplicité d'un siècle de foi. Le bon Pantaleone tenait beaucoup à ses magnifiques portes ; dans une autre inscription, placée sur la plate-bande horizontale entre ]es quatre panneaux inférieurs du vantail de gauche, il recommande de les nettoyer chaque année comme il a montré à le faire, prescription qui depuis bien des siècles n'est plus observée.
Le travail des portes de l'église de Monte Sant' Aiigelo est curieux et d'une nature dont on n'a que peu d'exemples, tous dans l'Italie méridionale et presque tous exécutés à Constantinople. Les su-
jets, au lieu d'être en relief, sont incrustés à plat. Sur la face, exactement planée, de chacun des panneaux, Tartiste a creusé au burin un profond sillon qui dessine le contour des figures ; ceci fait, il a introduit dans le creux de sa gravure un fil d'argent, faisant x'essortir le trait par cette incrustation. Les visages, les pieds et les mains sont formés par des plaques d'argent découpées où Ton a gravé les détails. Le dessin, malgré des défauts considérables, a du style; on y sent Tempreinte d'une grande tradition, pétrifiée par l'esprit hiératique et atteinte déjà de décadence, mais coi^servant des restes de son ancienne puissance et se rattachant directement par certains côtés à Tantique. Les visages et les corps sont démesurément allongés, les traits anguleux, la pose des figures raide et gauche ; mais les compositions sont claires, bien ordonnées et d'un accent grandiose dans leur nfiaveté. Elles rappellent étroitement les miniatures des manuscrits grecs des x® et xp siècles. En effet ces portes ont été exécutées « dans la ville royale de Constantinople » et par des mains grecques en 1076, ainsi que nous l'apprend l'inscription gravée sur le vantail de droite, dans l'intervalle entre les quatre panneaux d'en bas.
Je ne saurais comprendre comment Huillart- BréhoUes a pu proposer d'identifier ïe Pantaleone qui a fait faire les portes de Monte Sant'Angelo avec le diacre byzantin Pantaléon, qui écrivit en grec un livre des miracles de saint Michel d'après les traditions de TEglise d'Orient. Il ne peut y avoir de commim entre ces deux homonymes de patries différentes que la même dévotion au chef des milices célestes. Le Pantaleone de la basilique apulienne appartenait à une des plus grandes familles du patriciat d'Âmalfi, qui dans tout le cours du XI* siècle eut la spécialité d'offrir aux églises de l'Italie méridionale des portes de bronze, toutes de même style et de même travail, fabriquées à Constantinople où cette famille avait de puissantes relations de commerce. Le plus ancien personnage que l'on en connaisse est un nommé Maurone, l'un des comtes annuels ou consuls de la République amalfitaine au commencement du siècle. Son petitfils, Pantaleone P*", a inscrit son nom sur les portes de la cathédrale d'Amalfi, comme les ayant fait faire à ses frais. « L'abbé Didier du Mont-Cassin, dit la chronique de Leone de' Marsi, étant venu à Amalti en 1062 pour y acheter des étoffes de soie dont il voulait faire présent à l'empereur d'Alle-r
magne Henri IV, vit les portes de l'église épiscopale et fut si enchanté de la manière dont elles étaient travaillées qu'il envoya sur-le-champ à Constantinople la mesure des portes de l'église vieille, où il eut soin qu'on les fît parfaitement belles. » Ces portes de l'abbaye du Mont-Cassin subsistent encore, et l'inscription qu'elles portent nous apprend que ce ne fut pas l'abbé Didier qui en fit la dépense, comn^e on pourrait le croire d'après le chroniqueur, mais le noble Âmalfitain Mauro, fils de Pantaleone. Leur date est 1066. Mauro, à son tour, eut pour fils un Pantaleone II, qui fut consul d'Amalfi. Celui-ci fit faire les grandes portes de la basilique de Saint-Paul-Horsles-Murs à Rome, détruites en partie dans l'incendie de 1823, et sur lesquelles on lit, outre les inscriptions latines du donateur, la signature grecque du fondeur Staurakios, qui l'avait exécutée à Constantinople en 1070. C'est de ce Pantaleone II que naquit Pantaleone III, celui des portes de Monte Sant'Angelo, à la libéralité duquel l'église San- Salvatore d'Atrani, auprès d'Amalfi, doit aussi les siennes, terminées en 1087.
Ainsi dans tout le cours du xi° siècle, même après l'établissement des Normands et la rupture
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des liens de soumission à l'empire byzantin, quand on voulait dans Tltalie méridionale donner à Une église de belles portes de bronze, il fallait les demander à l'habileté technique des Grecs de Cons* tantinôple ; l'industrie indigène n'était pas encore capable d'un semblable travail. Même en 1099 c'est de la ville impériale que Landolfo Butromilo fit venir les portes de bronze, inférieures à celles dont nous venons de parler, qu'il dédia à la cathédrale de Salerne et qui en ferment encore l'entrée. Mais bientôt après, dans les premières années du xa*' siècle, Canosa nous offre les belles portes de bronze du mausolée de Bohémond, exécutées par Roger d'Amalfi (un artiste au nom normand), portes où les sujets sont encore au trait incrusté d'argent à la mode byzantine, mais où les riches encadrements et les rosaces décoratives commencent à être modelés en relief. L'art du fondeur en bronze se naturalise en Italie et tend rapidement à y surpasser ses modèles constantinopolitains. On en suit le progrès avec Oderisi de Bénévent, qui a signé les portes de la cathédrale de Troja et auquel je n'hésite pas à attribuer celles de la cathédrale de sa ville natale, exécutées en H50, malgré la tradition orale qui veut qu'elles aient
été faites à Constantinople. Dès lors le système des sujets en bas-relief a remplacé celui des incrustations à plat. Cet art atteint enfin son point suprême de perfection pour l'Italie méridionale dans la seconde moitié du xn® siècle, quant fleurit Barisano de Trani, le grand maître à qui Ton doit les merveilleuses portes de bronze de la cathédrale de Trani (1160), de celle de Ravello près'Amalfi (1179) et des entrées latérales de la cathédrale de Monreale en Sicile (celles du grand portail sont datées de 1186 et signées de Bonanno de Pise).
Quand on a visité la ville de Manfred et gravi le Gargano afin d'y voir le sanctuaire de l'Archange, il faut revenir à Foggia, en faisant de nouveau la même ennuyeuse route, pour se rendre à Lucera; On va en deux heures d'une ville à Taulre par un beau chemin carrossable, qui court en ligne droite danâ la plaine nue sans que, pour ainsi dire, une seule habitation s'élève sur ses bords. Les cultures sont cependant plus multipliées sur ce trajet que sur celui de Manfredonia. A sa droite on a le Gargano, à sa gauche la chaîne de l'Apennin, précédée d'ondulations, sur la pointe d une desquelles on distingue le groupe des maisons de Troja.
; En faisant ce chemin, l'esprit se reporte à la description saisissante que le chroniqueur Nicolas
de Jamsilla, compagnon du prince dans cette aventure, fait du voyage de Manfred apr^s sa fuite d'Aversa, en novembre 12S4, et de la façon dont le fils de Frédéric dut marcher de nuit, au milieu des ténèbres et delà tempête, pour gagner Lucera sans être aperçu des troupes pontificales postées à Troja et à Foggia, dans une plaine sans un arbre où le passage d'une petite troupe de cavaliers devait être vu d'une très grande distance et attirer aussitôt l'attention.
Lucera s'élève sur une colline d'un certain relief, escarpée sur les côtés du nord et de l'ouest, en pente douce vers l'est et le sud, qui se détache à un certaine distance en avant des derniers contreforts de l'Apennin et commande au loin la plaine environnante. Ainsi préparé par la nature, le site en a toujours constitué une position stratégique de premier ordre, et depuis les débuts de l'histoire chez les populations de l'Apulie, nous y voyons exister une ville fortifiée dont le rôle est capital. ' Les Grecs prétendaient que cette ville de Luceria avait été fondée par Diomède, revenu d'Ilion, comme Arpi, Sipontum, Canusium et, en général, toutes les cités de quelque importance dans la DaUnie et même dans une portion de la Peucétie ;
à Tépoque romaine on y montrait encore un vieux xoanon que les habitants prétendaient être le Palladium enlevé de Troie par le héros argien.
La fondation de Luceria dut être en réalité l'œuvre des Dauniens de race iapygo-messapienne, sur le territoire desquels elle était située. Le nom d'Apulie, qui s'étendait jusque-là, n'est autre que la forme italique de celui dont les Grecs ont fait de leur côté lapygie. Mais tout, y compris l'appellation même de la cité, qui appartient aux idiomes proprement italiotes, semble indiquer que de très bonne heure l'élément osco-samnite se superposa à l'élément iapygien dans la population de cette ville, et y devint prépondérant.
Les faits précis de l'histoire de Luceria sont, d'ailleurs, ignorés jusqu'à la seconde guerre Samnite, où nous voyons ses habitants suivre le parti des Romains, de même que les autres Apuliens, puis refuser de s'associer à la défection de ceux-ci en 326 avant Jésus-Christ. Pour les châtier, les Sàmnites vinrent mettre le siège devant la ville, et c'est en marchant au secours de Luceria que l'armée romaine éprouva son grand désastre du défilé des Fourches Caudines. La chute de la forteresse apulienne en fut la conséquence immédiate,
et lés Samnites, vainqueurs, la choisirent comme la place de sùréié où ils enfermèrent les otages à eux remis en garantie du traité de Caudium, que le sénat refusait de reconnaître. Aussi Rome attacha-t-elle un prix extrême à enlever à ses ennemis Luceria, et, dès 320,Papirius Cursor investissait la ville, défendue par une garnison de sept mille Samnites, et finissait par l'emporter après une résistance acharnée. Il y reprit les otages et y fit un riche butin, car c'était alors la plus riche cité de TApulie. Six ans après, elle retombait aux mains des Samnites, mais ce ne fut que pour très peu de temps. Les Romains la reprirent bientôt de vive force, massacrèrent une partie de la population et installèrent à la place des anciens habitants une colonie militaire de droit latin. Ce fut dès lors le boulevard de la domination du peuple roi dans l'Apulie, où elle lui permettait de prendre le Samnium à revers. Aussi les Samnites tentèrent-ils, en 294, un effort désespéré pour recouvrer Luceria ; ^lais lé consul Atilius, accouru au secours de là ville, les écrasa dans une grande bataille.
Établie au milieu d'un canton de grande production agricole et pastorale, la colonie de Luceria eut autant d'importance comme centre de com-
mercé que comme place forte. Nous en avons la preuve par le développement de son monnayage, qui débute à Tépoque de sa fondation même alors que Tas était encore du poids d une livre. Plus tard, lorsqu'un peu avant la seconde guerre Punique on essaya le système de la fabrication des deniers romains dans un certain nombre d'ateliers succursales répartis en Italie, Luceria fut le siège d'un do ces ateliers. Dans la guerre d'Hannibal, la conservation de la forteresse de Luceria par les Romains eut une importance décisive. Le grand capitaine carthaginois ne parvint jamais à s'en emparer et le fait d'avoir ainsi gardé une base inexpugnable d'opérations dans l' Apulie fut une des choses qui permirent le mieux à Rome de relever rapidement ses affaires après ses premiers désastres. Les colons de Luceria montrèrent d'ailleurs à ce moment une fidélité passionnée à là cause de la mère patrie. En 209, quand une partie des colonies latines, lasses de la prolongation indéfinie d'une guerre à laquelle on ne voyait point de terme, refusèrent à Rome de continuer à lui fournir leurs secours en hommes et en argent, il n'y en eut que dix-neuf quî-se déclarèrent prêtes à soutenir encore la lutte jusqu'à entier épuisement, et Luceria fut du nombi*e.
L'histoire garde ensuite le silence sur les destinées de Luceria jusqu'au temps de Cicéron, qui dans son discours pro Cluentio en parle comme d'une des villes les plus florissantes de l'Italie. Dans la guerre civile contre César, Pompée en fît quelque temps son quartier-général avant de se replier sur Brundisium : Strabon cite Luceria comme déclinant à son époque. Pourtant elle retint une certaine prospérité pendant toute la durée de l'Empire. Auguste y avait envoyé une nouvelle colonie de vétérans, et les écrivains, aussi bien que les inscriptions, montrent qu'elle garda jusqu'au bout son rang colonial avec les privilèges qui y étaient attachés. Sur la Table de Peutinger elle est marquée comme le siège à'xxn prœtortum provincial.
L'importance de Luceria survécut aux invasions barbares et aux ravages affreux des guerres gothiques. Paul Diacre la décrit comme étant une ville opulente sous la domination des Longobards, qui en firent le chef-lieu d'un de leurs castaldats. Mais en 663 l'empereur grec Constant II prit la ville sur ce peuple et la détruisit presque entièrement. Dès lors, et pendant six siècles, Lucera ne fut plus qu'une simple bourgade, où pourtant résidait toujours un évêque. C'est en cet état qu'elle
se trouvait encore en 1223, lorsque Frédéric H, Tannée même où il construisait son palais de Foggia, contraignît les musulmans de Sicile révoltés à demander Tam^w et à se mettre à sa merci. Jugeant imprudent de les laisser dans le Val di Mazzara, où leurs traditions d'indépendance étaient trop vivantes et où il leur était toujours facile, en cas de rébellion, de recevoir des secours de leurs frères d'Afrique, ne voulant pas non plus priver ses États de cette vaillante et industrieuse population par une expulsion pareille à celle que TEspagne commit plus tard la faute immense d'accomplir, il se décida à les dépayser en les transplantant sur le continent italien. La masse principale des Arabes siciliens fut donc par ses ordres transportée à Lu« cera, Girofalco et Acerenza. Lucera en fut la principale colonie, et pour la recevoir fit élever une vaste forteresse, où ils vécurent d'abord séparés de la population chrétienne de la ville.
Ainsi transplantés, ces Arabes, après une tentative de révolte en 1226, acceptèrent rapidement leur nouveau sort avec la facile résignation qui est le propre des musulmans, et même bientôt ils s'attachèrent avec un ardent dévouement au souverain qui leur avait conservé la vie sauve quand les ha-
bitudeâ et le droit de la guerre, dans lès mœurs du temps, lui auraient permis de les exterminer. Astreints tous au service militaire, leurs milices furent pendant plus de vingt ans lé nerf et le seul noyau permanent des armées de Frédéric II, et la forteresse qu'ils occupaient, achevée en 1227, lé principal point d'appui de la domination des Hohenstaufen dans les provinces touchant à TAdriatique. Quand la rupture entre TEmpereur et le Pape fut devenue ouverte et irrémédiable, la présence des musulmans à Lucera devint un des griefs dont le Souverain Pontife fit le plus retentir le monde chrétien contre Frédéric. Pourtant l'emploi d'une garde sarrasine auprès du souverain n'était pas autre chose qu'une tradition des princes normands. Ceux-ci, et Robert Guiscai'd tout le premier, avaient constamment employé les contingents des Arabes de Sicile, de l'aveu même de la Papauté, dans leurs guerres en Jtalie, et l'armée qui, au prix de Tin^ cendie d'une partie dé Rome, avait délivré Grégoire YII, se composait en majorité de musulmans, sans que ce pontife eut éprouvé le moindre sciipule de voir dés infidèles servir soùs sa bannière. Depuis plus d'un siècle, la seule force militaire permanente des principautés franques fondées
en Syrie par lés croisés consistait dans les corps soldés de musulmans indigènes, désignés sous le nom de turcopleSj et Toffice de grand-turcoplier était la première charge militaire lie la cour de Jérusalem. Pour donner cependant une certaine satisfaction aux plaintes du Pape, Frédéric ouvrit librement Taccès des casernes de ses Sarrasins aux missionnaires franciscains et fit même bâtir dans la forteresse, à côté de leur mosquée, une église destinée à ceux qui voudraient se convertir. Mais il savait d'avance qu'il n'y en aurait aucun. Il persista à refuser aucun avantage au changement de religion, et, traitant à sa cour les musulmans sur un pied d'exacte égalité avec les chrétiens, son scepticisme, blessant pour les croycinces de son époque, se plaisait à réunir à la même table des évêques et des capitaines arabes. Bientôt, du reste, à mesure que la lutte avec le Saint-Siège devint pour l'Empereur une question de vie ou de mort, il sentit davantage quel prix avaient pour lui les services de troupes sur qui les anathèmes ecclésiastiques n'avaient aucune action, dont le fanatisme religieux éprouvait, au contraire, une satisfaction sauvage à combattre contre le pontife catholique. En 1239, Frédéric, pour donner plus de cohésion à ses Sarrasins, les
concentra tous à Lucera, faisant venir dans ce lieu ceux qui avaient habité jusqu'alors à Acerenza et à Girofalco, y amenant en grand nombre de nouvelles familles qui étaient restées encore en Sicile, et les renforçant enfin de bandes mercenaires qu'il faisait recruter en Afrique. La colonie musulmane de Lucera monta ainsi jusqu'à soixante mille âmes. Le château-fort ne pouvait plus lui suffire; on lui livra aussi la viUe. Et l'Empereur ferma les yeux sur la façon cruelle dans les nouveaux colons musulmans molestèrent les rares habitants chrétiens qu'ils y trouvèrent, les forçant à déguerpir avec leur évêque et s'empàrant de la cathédrale pour en faire une mosquée. C'est ainsi que l'antique Luceria Apulorum devint Lucera Saracenonim.
Désormais Frédéric pouvait en toute sécurité faire de Foggia sa résidence la plus habituelle: Entre la forteresse de ses Sarrasins, à une extrémité, et, à l'autre, Andria la Fidèle, dont la population montrait à sa cause un dévouement qui lui tenait tant au cœur,
Andria fidelis nosiris affixa medullis,
la soumission de la plaine de la Càpitanale et de