‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · LOGERA · texte numérisé non relu

LOGERA

la Fouille était assurée. Il n'avait plus à craindre, de la part des citoyens des populeuses villes de cette contrée, toujours prêts aux changements et fort enclins à embrasser le parti du Pape, des défections comme celle qui avait été presque générale en 1229 à Tapparition de la croisade des Clavigeri, Mais Frédéric ne vint qu'à peu de reprises, et cela seulement pour des laps de temps fort courts, dans les dernières années de sa vie, habiter à Lucera même, au milieu de la colonie arabe, où il avait pourtant un logis royal et où il menait complètement, quand il y allait, la vie d'un monarque musulman, comme les rois normands de Sicile lui en avaient donné l'exemple. C'est son existence dans ces séjours qui lui avait fait donner par les Guelfes le surnom de .< sultan de Lucera. » Il y avait des haras de chameaux, des équipages de chasse avec des guépards dressés à l'orientale ; enfin, ce qui est plus grave, un harem richement monté et gardé par des eunuques. Ici sa conduite, en opposition avec la loi chrétienne, prêtait largement le flanc aux invectives papales. Pour la juger avec une entière équité, il ne faut cependant pas oublier qu'avant lui les rois normands avaient eu palemment leur harem organisé à Palerme.

Après la mort de Frédéric II et de Conrad, quand Innocent IV tenta de s'emparer directement du royaume de Sicile, il voulut gagner les Sarrasins de Lucera. Oubliant tout ce qu'il avait écrit sur le scandale du séjour de ces infidèles en Italie, il offrit à leur émir, que les chroniqueurs du temps appellent Jean le Maure, de lui conserver la charge éminente de grand camérier du royaume et de lui conférer, en outre, des fiefs et des honneurs nouveaux en grand nombre. Le chef musulman accepta le marché, mais ses hommes ne voulurent pas le suivre dans sa trahison envers ses princes. Manfred accourut chercher un asile au milieu d'eux. Ce furent eux qui le proclamèrent les premiers et qui lui permirent de reconquérir le royaume. Pendant tout son règne, il n'eut pas de soldats plus fidèles, et quand la fortune le trahit définitivement, les Arabes de Lucera tombèrent par milliers à ses côtés sur le champ de bataille de Bénévent. En parlant pour combattre Charles d'Anjou, Manfred avait confié sa femme, la belle Hélène d'Épire, et ses fils en bas âge au dévouement des Sarrasins et aux fortes murailles du château de Lucera. C'était un asile sûr, qui eût permis aux partisans des jcimes princes de se rallier et de continuer la lutte.

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Mais leur mère, abandonnée de ses conseillers, perdit la tête et quitta Lucera pour se réfugier à Trani, d'où elle espérait faire voile vers TÉpire. Le châtelain de cette ville la vendit avec ses enfants à Charles, qui se déshonora par sa cruauté à leur égard. Plus malheureux que Conradin, on ne les jugea pas dignes de Téchafaud, et ils pourrirent de longues années dans des cachots infects. Le dernier survivant des fils de Manfred, Henri, mourut seulement en 1318, sous le règne de Robert, dans un souterrain du château de TŒuf, à Naples, aveugle par suite de ses souffrances, après une captivité de cinquante-deux ans.

Manfred mort et sa famille disparue, les Sarrasins de Lucera se soumirent au conquérant, qui confirma leurs privilèges et leurs lois particulières. Mais, dès Tannée suivante, à l'annonce de l'approche de Conradin, qui se préparait à franchir les Alpes, ils relevèrent sur leurs tours Tétendard de la maison de Souabe. Lucera devint alors le point de réunion des Gibelins dans le midi de la péninsule. Charles d'Anjou voulut essayer de réduire la place avant que son compétiteur fût descendu de la Haule-Italie. Mais après plusieurs mois d'assauts infructueux, il dut lever le siège pour se porter

A TRAVERS L'APllLIE ET LA LUCANIË

au-devant de Conradin. Quand il l'eut vaincu et mis à mort, il revint devant Lucera, en 1269. Les musulmans se défendirent avec acharnement, mais à la suite d'un long blocus la famine les contraignit enfin à capituler. Le IS août, ils ouvrirent leurs portes et défilèrent devàntle vainqueur irrité, qui les fit passer sous le joug. Mais Charles ne voulait point se passer des services de guerriers dont il avait pu apprécier toute la valeur. Il leur accorda donc la vie sauve et leur permit de continuer à habiter la ville. Seulement, il leur enleva leurs privilèges, le droit de se gouverner euxmêmes dans l'intérieur de leur ville et d'avoir pour officiers de justice leurs cadis, jugeant toutes les affaires d'après la loi musulmane. Il les plaça sous l'autorité directe du justicier de la province et mit soixante lances en garnison dans le château pour les surveiller. En même temps il ordonna, en souvenir de sa victoire, de construire, à la place de la principale mosquée de la viUe, sur le site de l'ancienne cathédrale, une grande église dédiée à la Vierge, donnant à la cité le nom officiel de Lucera christiâftonimi

Deux ans plus tard, en 1271, nouvelle révolte des Sarrasins, qui avaient ajouté foi à l'imposture

d'un faux Conradin, et nouveau siège, à la suite duquel les principaux fauteurs du trouble furent cruellement .punis. Le reste des colons arabes fut encore cette fois reçu à merci. Charles les garda dans ses années et prodigua leur sang dans ses guerres en Albanie et en Sicile. Tant de vicissitudes et de malheurs avaient beaucoup diminué leur nombre. Une partie de la ville qu'ils habitaient restait déserte. Le monarque angevin en profita pour y installer, à côté d'eux, une colonie de Provençaux, amenés à ses frais, auxquels on donna les maisons inhabitées et les terres abandonnées. Il fit aussi augmenter les défenses du ch&teau, qui désormais tenait les musulmans en bride, au lieu de leur servir de casernement.

Cependant la Papauté ne cessait de réclamer des rois de Naples de faire disparaître du sol de la Pouille ce noyau, d'infidèles, qui était, avait dit Innocent IV, a comme une épine enfoncée dans son œil. » Cédant enfin aux instances de Boniface VIII, Charles II, en 1300, se résolut à célébrer Tannée du jubilé par un autodafé mémorable. En pleine paix, sans aucune provocation de la part du reste des Sarrasins, une armée fut dirigée sur Lucera, sous la conduite de Giovanni Pipino

de Barletta, et en entreprit le siège. Sachant qu'ils n'avaient cette fois aucune grâce à attendre, les musulmans se défendirent en désespérés. A la fin, ils succombèrent sous le nombre ; la ville fut prise d'assaut, et les Sarrasins de tout âge et de tout sexe furent impîtoyablenlent passés au fil de Fépée. On n'accorda la vie qu'à ceux, en bien petit nombre, qui consentirent à abjurer l'islamisme.

Après cette effroyable exécution, le roi Charles II repeupla la ville de nouveaux colons, auxquels on en répartit le territoire. La cathédrale fut dédiée solennellement en 1302. Le roi voulut même effacer le nom de Lucera et ordonna qu'on l'appelât Città di Santa-Maria. Mais cette nouvelle appellation officielle ne parvint pas à prévaloir contre l'usage et la tradition populaire.

La nouvelle Lucera, dotée par son fondateur de nombreux privilèges, est restée jusqu'à nos jours une ville assez florissante, qui compte quatorze mille habitants, possède un évêque et est le siège du tribunal de l'arrondissement de Foggia. Quant à la forteresse, elle fut presque immédiatement démantelée et abandonnée. Dès 1325, Leandro Alberti la trouvait en ruines.

Ce sont les restes de cette forteresse qui font

encore aujourd'hui le principal intérêt d'une visite à Lucera. L'enceinte, de 900 mètres de pourtour, en est remarquablement conservée et dresse à une grande hauteur ses murailles garnies de tours, découronnées seulement de leurs créneaux. Elle occupe l'extrémité occidentale de la colline, qui en est en nième temps la partie culminante, à un quart d'heure de marche de la ville telle qu'elle est, ceinte des remparts dont la dota Charles II d'Anjou. C'est évidemment sur le même emplacement que s'élevait Varx de la Luceria apulienne et romaine. La muraille suit exactement le bord des escarpements presque à pic de la collîne, excepté sur la face de Test, tournée vers la ville, où le terrain se continue de plain-pied et où un fossé large et profond, taillé dans le roc, précède le rempart. Treize tours carrées, bâties en brique et en pierre et reliées entre elles par d'épaisses courtines de la même construction, couronnent ainsi les pentes abruptes du nord, de l'ouest et du sud, avec deux tours plus grosses et plus hautes, en forme de polygones irréguliers, aux deux angles nordouest et sud-ouest, présentant un angle sur l'arête de la colline. Le côté de Test, rectiligne, armé de sept tours en figures de bastions, faisant saillir en

avant un angle obtus, se termine à ses deux extrémités par deux grosses tours rondes. C'est sur cette face, entre la seconde et la troisième tour à droite, qu'a été ménagée, dans un angle rentrant fort habilement disposé, l'entrée principale de la forteresse, entrée oblique et précédée d'un pontlevis. Un peu en arrière et commandant le débouché de cette porte, auprès de l'angle nord-est de l'enceinte et s'appuyant à la muraille de la face nord, dans laquelle était tout à côté une poterne, se dressait le donjon, énorme massif de forme exactement carrée.

Dans ce donjon, dit Nicolas de Jamsilla, on montrait l'appartement de Frédéric II, celui de Conrad IV, celui du marquis Odon. et celui de Jean le Maure. C'est là, en effet, qu'était la demeure royale que Frédéric II avait fait décorer avec un grand luxe, et où, en 1241, tandis qu'il ravageait les environs de Rome, il envoyait deux statues de bronze antique enlevées au monastère de Grotta Ferràta. C'est là aussi que demeurait le châtelain ou émir des Arabes. Ce donjon, dont l'abbé de Saint-Non admirait le magnifique appareil, subsista en grande partie jusqu'à la fin du xvin® siècle, mais il fut alors démoli pour con-

stniire avec ses matériaux un palais pour les tribunaux dans Lucera. Ce n'est plus qu'un amas de ruines confuses, où l'on distingue seulement Tamorce des nervures qui couvraient quelques salles. Des voûtes effondrées dans sa partie inférieure permettent de reconnaître qu'il avait été élevé en portion sur des fondements antiques. On aperçoit au-dessous les restes de souterrains romains construits en grand appareil d'une belle époque, parfaitement caractérisé.

M. Amari a émis la conjectiu^ que le château des Sarrasins de Lucera avait dû être édifié sous la direction d'ingénieurs arabes. Je crois cette opinion parfaitement juste. La forme des tours carrées et barlongues, leur faible saillie, leur rapprochement, la disposition en talus de la base des murailles sont autant de particularités caractéristiques des principes de fortification qui, des Byzantins, avaient passé aux Arabes, que les Templiers avaient adopté dans la construction de leurs châteaux de Terre-Sainte, mais qui, en 1223, ne s'étaient guère encore naturalisés en Occident. La disposition du terrain avait dispensé les ingénieurs qui fortifièrent Lucera d'établir ailleurs que sur le front est, devant le rempart, le vaste fossé et la

muraille extérieure en avant de ce fossé, qui étaient aussi choses essentielles du système byzantinoarabe. Du reste, ce front, tel que nous le voyons dans son état actuel, avec ses tours d'une autre forme que celles du reste de l'enceinte, a été refait en 1271 par Charles d'Anjou après le siège où il avait dû être l'objectif de l'attaque. C'est ce qu'attestait une inscription que copia Leandro Alberti et qui a disparu depuis.

De nombreux édifices remplissaient l'enceinte de la forteresse au temps où elle était occupée par les Sarrasins; il y avait des habitations, des casernes, des mosquées, et aussi l'église des Franciscains. Toutes ces constructions ont depuis longtemps disparu sans laisser de traces apparentes. La chemise fortifiée n'enveloppe plus qu'un terrain vide et désert.

Le sol y est partout jonché de débris de briques et de fragments de vases de fprmes diverses et d'une fabrication tout à fait spéciale, dont la terre plus ou moins rouge est recouverte d'un épais vernis plombif ère. Ce vernis, appliqué à la manière arabe, et qui souvent, trait caractéristique, a coulé de manière à former de grosses gouttes vitrifiées en relief, est le plus habituellement vert.

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quelquefois avec des dessins noirs se détachant sur ce fond. Nous sommes ici en présence des vestiges d'une poterie exactement pareille aux fragments de fabrication arabe du ix*" et du x* siècle récueillis par mon père en Egypte et conservés au musée céramique de la manufacture de Sèvres, à ceux qu'on a trouvés sur plusieurs points de la Syrie, entre autres dans Fancien four à potier fouillé à Damas par M. Eugène Piot, ainsi qu'aux bacini incrustés à titre d'ornementation à la partie supérieure des murailles extérieures d'un certain nombre d'églises du nord et du centre de l'Italie construites du x°au xni® siècle. Elle constitue une industrie d'origine évidemment orientale, qu'on ne saurait hésiter à considérer comme ayant été exercée sur les lieux dans le cours du xiii° siècle, car la multitude des débris ne permet pas de douter que ce fut là la vaisselle d'usage journalier dans la colonie arabe de Lucera. J'ai déjà dit que cette colonie compta un moment jusqu'à 60,000 âmes avec les familles des guerriers. On sait par des documents formels qu'en même temps qu'elle fournissait un service militaire des plus actifs, elle s'adonnait avec succès à des industries de tradition orientale, dont les procédés avaient été apportés de

Sicile, comme le tissage de certaines étoffes et la fabrication des armes. A. de Longpérier a attribué avec beaucoup de vraisemblance à ses ateliers certaines pièces de dinanderie de cuivre à la façon arabe dont on peut prendre pour type une coupe conservée dans le trésor de la cathédrale de Faënza. Il faudra joindre maintenant à la liste de ces industries celle de la confection des poteries vernissées conformément aux anciens prototypes arabes.

Nous sommes conduits à désigner avec certitude la Sicile musulmane comme une étape du transport de la fabrication de ce genre de poteries entre TOrient et la Fouille, où elle passa aveic la transplantation des Arabes sous Frédéric II. Ceci est de nature à jeter un jour précieux sur l'origine des bacini employés dans la décoration des églises par les architectes italiens, surtout dans le xi* siècle. On les a d'abord regardés comme de ][)rovenance arabe ou persane, comme des trophées des expéditions maritimes des Pisans. Mais M. Drury-Fortnum, en les étudiant de plus près, a montré qu'il n'y en avait qu'un petit nombre qui fussent de fabrication proprement arabe, que la plupart sortaient d'ateliers plus voisins, qu'il plaçait sur un point encore indéterminé de l'Italie. Après la cons-

tatation que j'ai faite à Lucera, et que tout le monde peut y renouveler, c'est en Sicile qu'il faudra, je croîs, chercher la situation de cet atelier, dont les produits devaient se répandre par le commerce sur le continent italien.

Les poteries à vernis vert ne sont pas les seules dont on recueille les débris au château de Lucera . D'autres fragments moins nombreux offrent des ornements d'une donnée fort simple, tracés en bleu et en rouge sur un fond blanc. Ici la décoration a été manifestement exécutée au moyen de l'application sur la terre d'un engobe revêtu d'un vernis incolore et translucide au moyen d'un marzacotto plombique. C'est le procédé que Passer! affirme avoir été mis en œuvre à Pesaro à partir des environs de l'an 1300. Naturalisé d'abord à Lucera par les colons arabes, il avait ainsi mis un peu plus -d'un demi-siècle à se transmettre de proche en proche jusque dans les Marches. M. Barnabei a recueilli dans l'Abruzze, son pays natal, dans des sépultures qui ne peuvent pas descendre plus bas que la fin du xm« siècle, des poteries exactement conformes aux deux classes de celles dont on recueille les tessons au château de Lucera. Il en fera bientôt l'objet d'une publication. Ces sépultures de

TAbruzze fournissent un chaînon géographiquement intermédiaire entre Lucera etPesaro, et nous parvenons ainsi à suivre dans le temps et dans Tespace la marche de Tindustrie des terres vernissées, originaire de TOrient, établie d'abord en Sicile lors de la conquête arabe, transplantées dans le nord de la Fouille au xm® siècle avec les derniers restes des musulmans siciliens, enfin se propageant de là en suivant le littoral de FAdriatique jusqu'à Pesaro et aux villes voisines, où elle se développa surtout à partir du moment où l'anéantissement des Sarrasins de Lucera eut enlevé aux potiers des Marches leurs plus redoutables concurrents, ceux qui avaient été leurs maîtres.

Entre la forteresse et la ville elle-même s'étend une vaste esplanade entièrement découverte, où fait défaut toute construction du moyen âge. Ce terrain était compris dans la ville antique, et le sot y est jonché de fragments d'anciennes poteries où le travail de la charrue, retournant chaque année la terre, a fini par confondre pêle-mêle les reliques de tous les siècles de l'antiquité. La terre rouge arrétine à reliefs sigillés représente là le dernier siècle de la République romaine et les débuts de l'Empire ; les poteries étrusco-campaniennes à re-

liefs et à glaçure noire une période antérieure, Texistence de la colonie romaine de Luceria des guerres Puniques aux premières guerres civiles; les tessons de yases peints à figures rouges de fabrication grecque Tâge où Tinfluence des cités helléniques voisines avait pénétré l'Apulie et y régnait en maîtresse, du milieu du v*" siècle avant notre ère au milieu du uf. Ce qui est plus intéressant, c'est qu'on y rencontre en abondance des débris céramiques d'un âge antérieur, qui nous reportent aux temps où la Luceria primitive était encore aux mains des indigènes apuliens. Ce sont les fragments d'une poterie noirâtre sans vernis, colorée uniformément dans la masse de la pâte et sans couverte, simplement lustrée au polissoir, telle qu'on la rencontre aux origines de la civilisation dans toutes les parties de l'Italie. La présence de cet ancien bucchero italique n'avait pas été jusqu'ici signalée en Apulie. J'en ai observé des fragments sur tous les emplacements de villes antiques que j'ai examinés dans cette contrée, comme aussi dans la Lucanie et dans le Bruttium. La fabrication s'en est donc éten due à une certaine époque, avant le triomphe des influences grecques, sur la totalité de la Péninsule, sans différences bien sensible^ de contrée à contrée.

Au moment où je visitais Lucera on venait de mettre à découvert, dans le terrain qui s'étend ainsi entre le château et la ville, un égout romain de belle construction, voûté en briques, dont on pouvait parcourir le trajet sur une certaine étendue. Un homme y cheminait sans peine en se courbant.

Dans la ville de Lucera le seul monument important est la cathédrale, magnifique église à trois nefs du plus pur style ogival français du xm® siècle. C'est un des édifices religieux les plus remarquables de Tépoque médiévale dans le midi de ritalie. Pour quiconque l'étudié avec une connaissance quelque peu approfondie des monuments du même art en France, deux conclusions s'imposent à Tesprit. Cette cathédrale, bien que consacrée seulement en 1302, n'a pu être commencée en 1300 par Charles II, comme on l'imprime ordinairement. Giustiniani affirme avoir lu dans les Régenta de Charles I" qu'il donna l'ordre de la construire dès 1269; on a constaté cette assertion, que je ne suis pas en mesure de vérifier. Mais, dans tous les cas, c'est bien de cette époque qu'est Tarchitecture du monument, et l'on ne saurait en faire commencer les travaux plus tard que 1274, date de l'établissement des colons provençaux dans la Ville. Si

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donc le Papç Benoît XI, dans une lettre célèbre du 16 novembre 1303, félicite Charles II d'avoir élevé la grande église de Lucera, c'est seulement 'pour l'avoir achevée, dédiée et richement dotée.

D'autre part, l'architecte de cette église a été Français, et même, suivant toutes les probabilités, natif de l'Ile-de-France, dont il a transporté Fart sans modification dans la Fouille. Sur un seul point il s'est écarté de ce que l'on faisait dans la France, en se rendant bien compte des conditions particulières qu'imposait un phénomène naturel très fréquent dans le pays où il avait à construire. Il a compris que dans un pays sujet aux tremblements de terre les voûtes aiguës en arêtes, telles qu'on les faisait sur notre sol, cette merveille d'équilibre obtenue par un savant calcul de la poussée des matériaux, se disloqueraient à la première secousse et par leur dislocation, si elles ne s'écroula? eut pas immédiatement, compromettraient toute la solidité de l'édifice. Il V a donc renoncé et les a remplacées par une simple charpente apparente, que son élacticité devait mettre en mesure de résister victorieusement aux effets de l'ébranlement du sol. Je ne serais pas étonné que cet habile architecte sorti de notre pays ait été maître Pierre

d'Angicourt, que Charles avait amen^ de France avec lui, auquel il avait donné la surintendance de la plupart de ses constructions, et à qui l'on attribue d'ordinaire certaines églises d'une architecture toute française, bâties par les ordres de ce prince, comme la cathédrale de San-Gennaro à Naples. Il est positif qu'en 1278 Pierre d'Angicourt vint en Fouille, chargé d'inspecter les châteaux de Brindisi, Bari, Lacera, etc., mission pendant le cours de laquelle il recevait les appointements de trois taris d'or par jour. En 1280 il reconstruisait le château de Barletta et y exécutait une magnifique chapelle avec des vitraux. Quoiqu'il en soit de celte conjecture, si la cathédrale de Lucera est éminemment françaisede plan et d'architecture, ce sont des tailleurs de pierre indigènes qu'on a employés à en exécuter la décoration. La chose est surtout manifeste au portail principal. Les feuillages finement rcfouillés d'un beau et ferme dessin qui garnissent l'archivolte de son arc en tiers point ont la plus étroite parenté avec ceux de l'archivolte de l'arc en plein cintre du palais de Frédéric U à Foggia. Je crois même y reconnaître la main d^ maître Nicolao da Foggia, en comparant cet ouvrage avec ses travaux signés de Ravello. Les

quatorze magnifiques colonnes de marbre vert antique, que Tarchitecte a distribuées dans diverses parties de son œuvre, devaient garnir la nef de la cathédrale plus ancienne, celle dont les Sarrasins .avaient fait une mosquée.

Le gouvernement italien a entrepris dans ces dernières années une restauration complète de la cathédrale de Lucera, travail très bien conduit et aujourd'hui près d'être terminé. En grattant le badigeon qui revêtait Tintérieur de Téglise, on a mis au jour sur plusieurs points d'intéressantes fresques du XIV® siècle, entre autres une Vierge avec FEnfant Jésus, d'une grande beauté de dessin et d'un sentiment tout à fait giottesque. Mais il n'y a à tirer de ces fresques aucun argument en faveur des théories de M. Salazaro sur le développement précoce de la peinture dans le royaume de Naples. Les princes angevins devaient tout naturellement, par suite de leurs rapports avec Florence, appeler des peintres de cette ville à décorer les édifices qu'ils construisaient. C'est ainsi que l'on voit déjà Charles P' lui-même faire venir de Florence le grand architecte Arnolfo di Lapo et l'employer à Rome. Au moment où fut terminée la cathédrale de Lucera, Giotto, qui a travaillé à Naples, était dans

le plein épanouissement de son talent et de son influence ; et c'est à son école que se rattachent directement les fresques retrouvées dans cette église bien plus qu'à ce que Ton connaît du style de l'école latine contemporaine des peintres de la. Fouille et du comté de Lecce. Déjà nous avons observé dans une des églises de Monte Sant'Angelo d'autres fresques dues également à des disciples de Giotto.

La cathédrale de Lucera montre encore une statue de marbre que l'on prétend être celle du roi Charles U d'Anjou. Elle est aujourd'hui dressée contre le mur à l'intérieur, à gauche de la porte d'entrée principale, debout sur un piédestal de pierre, où une inscription en lettres modernes lui applique le nom du prince angevin. Mais cette attribution, d'après laquelle M. Gregorovius, dans un ouvrage tout récent, traçait un portrait de Charles II, ne supporte pas un seul instant l'examen pour un archéologue. La statue, qui date du courant du xiv® siècle, n'a jamais été l'effigie ni de Charles II, ni d'aucun roi. C'est celle qui était couchée sur la tombe d'un simple chevalier. Il est revêtu de son armure, avec la tête, aux traits juvéniles, nue et reposant sur un oreiller ; ses mains

sont jointes sur sa poitrine et ses pieds s'appuient sur deux chiens.

La grande croix d'argent doré, que Robert, comme vicaire du royaume, avait fait exécuter en 1309 pour la cathédrale de Lucera par son orfèvre français Guillaume Verdelay, a disparu depuislongtemps, ainsi que le ciborium du maître autel, sculpté par Giovanni da Nola. On ne voit plus dans cette église que le tombeau de deux frères, Giulio et Ascanio Mozzagrugno, daté de 1605, avec deux très beaux bustes et un remarquable bas-relief de la Vierge. On ignore quel en a été le sculpteur ; mais c'était un homme d'un vrai mérite, préservé en partie du mauvais goût de son époque par des traditions du bon temps de la Renaissance, qui ne devaient guère se conserver que dans le fond des provinces, à Tabrî du courant de la mode du jour. En fait de tableaux l'église possède une Assomption de Marco da Siena, un Crucifiement de Lorenzo Giustiniano et une Vierge entre saint Nicolas et saint Jean-Baptiste, signée de Girolamo Sanla- Croce et datée de 155S.

Le voyageur qui disposera de quelques moments encore après la visite de la cathédrale pourra jeter un coup d'œil à l'église de San-Francesco. C'est

un petit édifice dont la façade carrée avec un portail ogival et au-dessus une rose, le tout de la première moitié du xiv® siècle, rappelle de très près San-Stefano de Barletta. La table de Tautel, du xni* siècle, provient de la chapelle de Castel-Fiorentino. Le tableau de saint François est de Solimena.

On conserve dans une des salles du Municipe de Lucera une statue antique découverte il y a peu d'années. C'est un marbre des plus médiocres de la période. impériale romaine, une répétition lourde et sans intérêt du type si indéfiniment multiplié de la Vénus pudique. Dans une salle du rez-de-chaussée du même édifice est la bibliothèque publique, fort pauvre, qui renferme une collection d'antiquités, encastrées dans le mur sous Tappui des fenêtres. A côté d'inscriptions latines déjà connues et publiées j'y ai remarqué un certain nombre d'antéfixcs de terre cuite, imitées de modèles grecs encore empreints d'archaïsme, mais d'une exécution toute particulière et fort barbare. Ce sont des échantillons sans autres analogues jusqu'ici d'un art indigène, apuUen ou samnite, influencé par le voisinage des Hellènes, mais marqué au sceau d'une grande imperfection.

Du haut des murs du château de* Lucera on aperçoit à une vingtaine de kilomètres de distance au nord, toujours dans la plaine, San-Sevèro, ville de plus de 17,000 âmes enrichie par l'agriculture et aujom*d'hui dans un état de prospérité toujours croissante, malgré les ravages extraordinaires qu'y fit le choléra en 1865. C'était encore au xif siècle un simple village dépendant de l'abbaye bénédictine de Terramaggiore. Dans le siècle suivant les moines y avaient fait construire un château fort, que Frédéric U assiégea et prit en 1230. C'est sous Charles d'Anjou que San-Severo passa au domaine royal, ainsi que Tabbayè de Terramaggiore ellemême, qui avait d'abord relevé féodalement des comtes de Lésina. Sous ce nouveau régime la ville grandit et se développa rapidement. A la fin du XVI® siècle elle était devenue assez importante pour que le Pape Grégoire XIII y ait établi un évêché en 1580. Dans le même siècle les vices-rois espagnols en vendirent la seigneurie et elle tomba sous le régime baronal. En 1887 San-Severo fut érigé en principauté pour Giovanni Francesco di Sangro, et depuis lors le titre en est resté dans sa famille. C'est de cette ville qu'était natif Alessandro Minuziano, fameux typographe de Milan, dont

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la belle éifition de Cîcéron en quatre volumes infolio, imprimée en 1495-1499. est un incunable renommé.

En 1799 Sftn-Severo fut, comme Andria et Trani dans la province de Bari, le point où se retranchèrent les Boiu*boniens pour résister à la nouvelle république que venaient d^établir les Français. Le général Duhesme vint Fattaquer avec une division de l'armée de Championnet elles volontaires napolitains que commandait Ettore Caraffa, comte de Ruvo. Car ce chef de la grande maison des Caraffa, si illustre dans l'histoire, qui fut au xvn® siècle la première du Napolitain, avait embrassé avec ardeur la cause républicaine comme une grande partie de la haute noblesse du royaume. La résistance et l'attaque eurent l'acharnement propre aux guerres civiles. On se* battit sans quartieç, et la ville ne finit par être prise qu'après que Caraffa y eut fait, de même qu'à Andria, mettre le feu pour déloger des maisons leurs défenseurs. En fait de férocité, il pouvait rivaliser avec le cardinal Ruffo, qui fut son adversaire et le chassa de la Fouille (1) ; mais

1. A Tattaque d' Andria le général Broussier, commandant les Français, hésitait sur les moyens à employer en présence de la résistance furieuse et meurtrière de la ville. « Brûlez-la,

c'était un homme d'une incomparable vaillance et sa mort fut très belle. Poursuivi par lés bandes infiniment supérieures de Tarmée de la Sainte-Foi, il s'enferma dans Pescara, et la famine le contraignit d'y capituler. La convention, régulièrement signée, portait qu'il pourrait se retirer librement avec ses soldats. Au mépris de la parole donnée, le cardinal Ruffo le fit arrêter et enfermer dans la prison du Château-Neuf de Naples. Là les jugesbourreaux de la reine Cai^oline, après la rentrée de la cour, le condamnèrent à être décapité. Montant d'un pas ferme et d'un air serein les marches de Téchafaud, il réclama et obtint d'être couché sur le dos sur la planche de la guillotine, le visage tourné vers le couteau : « Moi, noble et descendant des preux, dit-il, quand je meurs pour la liberté de ma patrie, je veux voir en face l'instrument du supplice devant lequel tremblent les lâches. »

A mi-chemin entre Lucera et San-Severo sont les ruines insignifiantes de Castel-Fiorentino, le château de plaisance où Frédéric U mourut, le 13

dit Ettore Caralla ; j'en suis le propriétaire, c'est ma fortune patrimoniale ; je la sacrifie à la République. » Et pour donner l'exemple, en montant à l'assaut en tête de la colonne, il mit le premier le feu à une des maisons.

décembre 1250. Découragé par les échecs que sa cause avait subis en Allemagne et dans le nord de ritalie, et surtout par la nouvelle de la captivité de son fils Enzio, affaibli par la maladie, sentant fléchir l'énergie indomptable qui jusqu'alors l'avait soutenu dans les plus grandes épreuves, entrevoyant partout autour do lui la trahison prête à se manifester au jour, il voulait s'enfermer dans la

forteresse de Lucera, au milieu de ses fidèles Sarrasins. En arrivant à Castel-Fiorentino, son état devint tel qu'il dut s'y arrêter. Lé nom du lieu, en lui rappelant une prédiction de ses astrologues, excita chez lui de sinistres pressentiments. « Vous mourrez, lui avait-on dit, près de la porte de fer, dans un lieu dont le nom sera formé du motfleur. » Comme dans la chambre royale le lit masquait une ancienne ouverture depuis longtemps condamnée et qui pouvait donner accès dans une tour voisine, il la fit percer et elle se trouva garnie d'un« porte de fer. « Mon Dieu, dit alors Frédéric, si j-e dois ici vous rendre mon âme, que votre volonté s'accomplisse! » Puis, avec un calme parfait, il appela près de lui Berardo, archevêque de Palerme, qui depuis trente ans, malgré les anatbèmes pontificaux, lui gardait une fidélité à toute épreuve ; Ber-

thold, marquis de Hohenburg, le chef des troupeà allemandes et son parent; Riccardo di Monténégro, grand justicier du royaume ; le* Calabrais Pietro Ruffo, qu'il avait élevé d'un rang obscur à la dignité de maréchal; enfin Giovanni da ProciSa, son ami et son médecin, le même qui devait être plus tard Tâme delà conjuration des Vêpres Siciliennes. £n leur présence, il dicta son testament au notaire Nicolao da Bari.

Ceci se passait le 10 décembre ; trois jours après, le souverain qui depuis trente ans remplissait le inonde du bruit de son nom expirait dans la nuit, assisté par T archevêque de Palerme, qui lui donna les sacrements. Une obscurité profonde plane, du reste, sur les détails de ses derniers moments. Les passions, au sujet de la querelle entre l'Empire et la Papauté, étaient arrivées sous Frédéric II à un tel degré de violence, le mensonge et la calomnie étaient si bien passés à l'état d'habitude dans les ' deux camps qu'il est impossible d'accorder une foi implicite aux récits des écrivains contemporains sur aucune des circonstances décisives de sa vie. Chacun invente, sans scrupule, suivant l'intérêt de son parti, ce qui peut glorifier ou noircir la mémoire de l'Empereur, et la moindre préoccupation

des chroniqueurs guelfes ou gibelins est le respect de la vérité. Suivant les Gibelins, après avoir pro^ fessé pendant sa vie une philosophie sceptique, Frédéric fit la mort d'un chrétien repentant, revêtu, comme c'était alors Tusage, d'un froc de moine, pleurant ses péchés et édifiant tous les assistants. Les Guelfes le représentent, au contraire, se tordant sur son lit dans des convulsions de rage, dévoré par le poison, sans pénitence et refusant les sacrements, menaçant l'Église et grinçant les dents. Si Ton est en droit de penser que les premiers ont forcé les choses dans le sens qui leur paraissait à rhonnéur de leur héros, les termes mêmes du testament de Frédéric démentent la fureur d'impiété que les seconds lui attribuent à son dernier moment. Mais où la calomnie des pamphlétaires guelfes devient véritablement atroce et dépasse tellement la mesure qu'elle trahit elle-même son mensonge, c'est quand elle prétend que Frédéric II fut étouffé sous son oreiller par son fils Manfred, désireux de s'approprier l'argent du trésor et de s'ouvrir le chemin du trône. Aucun historien sérieux ne s'est arrêté à cette abominable accusation, que dément son absurdité même autant que le noble caractère de Manfred, bien plus droit et plus loyal

LUGERA 107

que son père, pour qui d'ailleurs un parricide eût eu, dans les circonstances où il se serait produit, les conséquences les plus funestes à ses intérêts. Elle n'a été avancée qu'après la mort tragique de Manfred, quand il ne suffisait plus aux haines de parti d'avoir déterré son cadavre hors de la fosse où les soldats de Charles d'Anjou l'avaient déposé sur le champ de bataille de Bénévent, pour le livrer en pâture aux corbeaux, mais que ces haines implacables voulaient encore attacher l'infamie à son souvenir.

Cette ville est bâtie sur une des premières terrasses qui précèdent la chaîne de l'Apennin, au débouché des passages des montagnes et commandant une partie delà plaine, dans une position stratégique fort avantageuse. La même distance, un peu plus de deux heures de roule, la sépare de Foggia et de Lucera; on peut donc s'y rendre indifféremment de Tune ou de l'autre. On peut même, en partant d'assez bonne heure de Foggia pour se ménager une forte journée — et ce serait pour le touriste la meilleure manière d'organiser l'excursion — aller le matin de Foggia à Lucera, y déjeuner après avoir visité la cathédrale et le château, puis de là gagner Troja, y faire un nouvel arrêt et rentrer le soir à Foggia, où la couchée est plus

facile. Avec une bonne voiture la tournée n'a rien d'excessif.

Je ne chercherai à décrire aucune des deux routes. Tant qu'on est dans la Capitanate, c'est toujours la même nudité monotone.

L'ancienne ville apulienne qui s'élevait à cet endroit s'appelait Mcsp., C'est là que le dictateur Fabius Maximus vint établir son camp afin de surveiller et de tenir en échec Hannibal, qui, après sa victoire du lac Trasimène, s'était porté rapidement sur l'Apulie, où il pouvait rentrer en communication avec la flotte carthaginoise, en recevoir des ravitaillements et des renforts. L'année suivante (216), à la suite de la bataille de Cannes, iEcae fut du nombre des cités apuliennes qui abandonnèrent le parti des Romains pour embrasser celui des vainqueurs. Mais dès 214, immédiatement après la défaite de Hannon à Bénévent par le proconsul Sempronius Gracchus, Fabius, alors consul, vintmettre le siège devant cette cité et la reprit. A dater de ce moment, il n'en est plus fait mention dans l'histoire, mais les Itinéraires du iv® siècle attestent qu'elle subsistait toujours à la fin de l'Empire.

McBd fut détruite pendant la période des invasions barbares ; on ignore à quelle date précise.

Ge qui est seulement certain, c'est que l'emplacement en était désert et ne présentait plus que des ruines quand Basilios Boyoannis, le seul grand homme que les empereurs grecs aient su charger du gouvernement de leurs possessions italiennes, fut envoyé comme catapan à Bari, en 1018, avec la mission de s'opposer aux progrès de Melo et de ses Normands. Avant d'engager la lutté, et tandis que ses adversaires s'attardaient dans les délices des villes qu'ils avaieni déjà conquises au lieu de s'occuper à forcer promptement la ligne de l'Ofanto, Boyoannis mûrit longuement ses préparatifs. Il eut le temps de rassembler une nombreuse armée, celle qui vainquit à Cannes et dont la prinpale force consistait dans des légions de mercenaires Varanges ou Varègues, c'est-à-dire Norihmans venus directement de la Scandinavie par la voie de la Russie. Les ennemis, cantonnés dans la plaine de laCapitanate, commirent aussi la faute insigne de le laisser paisiblement s'assurer la possession de l'Apennin et de ses défilés. Pour lui, la chose était capitale, car il isolait ainsi les Longobards insurgés de la Fouille et leurs auxiliaires normands des principautés longobardes de Bénévent et de Capoue.

C*est alors que Boyoannis construisit sur remplacement de l'ancienne ^Ecae une nouvelle ville, que, par une réminiscence homérique et sans doute à cause des récits poétiques qui faisaient venir en Italie les principaux fugitifs d'entre les Troyens, il nomma Troja. La ville fut fortifiée puissamment; on en fit le siège d'un évêché et on y établit des colons grecs amenés d'Orient. Mais ne se fiant pas complètement aux vertus militaires de ses compatriotes pour la défense d'une forteresse dont il voulait faire la clef du pays, le catapan eut l'heureuse idée d'y appeler, en les prenant à sa solde, un groupe de chevaliers normands qui étaient venus depuis quelques années en Italie, indépendamment de ceux avec qui Melo était entré en rapports, et qui s'étaient mis au service du comte d'Ariano, à l'est de Bénévent. Boyoannis leur donna des maisons dans sa nouvelle ville, où ils vinrent se fixer au commencement de 1019, et des terres alentour, pour former un établissement définitif, et ces Normands de Troja, aiu lieu de faire cause commune avec leurs compatriotes, demeurèrent d'une fidélité parfaite à l'empereur sous la bannière duquel îlsétaient venus se ranger.

Les événements montrèrent bientôt à quel

degré Boyoannis avait été bien inspiré en fondant Troja et en confiant, malgré les réclamations des populations voisines qui craignaient leurs pilleries, au bras aguerri des Normands la garde de ce boulevard de la domination grecque de la Fouille. Battus à Cannes, Melo, le patriote longobard, et Raoul de Toëni, le capitaine normand, avaient quitté ritalie et s'étaient rendus en Allemagne, à Bamberg, pour demander à l'empereur Henri II de descendre dans l'Italie méridionale pom* en chasser les Byzantins et la rattacher à sa couronne. Tandis que Melo, à peine arrivé à Bamberg, y mourait, la nouvelle de la défection des princes de Capoue et de Salerne et de Tabbé du Mont-Cassin, qui après la victoire de Boyoannis s'étaient hâtés de faire leur soumission aux empereurs d'Orient, Basile II et Constantin IV, ainsi que celle de l'arrivée des troupes byzantines jusque sur le Garigliano, décidèrent Henri II à passer les Alpes. Il le fit à la fin de 1021, et parvenue dans l'Ombrie il partagea son armée en deux corps. L'un, commandé par Piligrim, archevêque de Cologne, traversa Rome et alla châtier Capoue et le Mont- Cassin. L'autre avait pour général Poppo, patriarche d'Aquilée. L'Empereur le conduisit lui-

114 A TRAVERS LAPULIE Et LA LUCANIË

même dans la Fouille par les Abruzzes ; Raoul de Toêni l'accompagnait, lui servant de guide et de conseiller.

Les troupes allemandes vinrent mettre le siège devant Troja, que les Normands avaient reçu mission de défendre à outrance tandis que le catapan se fortifiait en arrière sur la ligne de FOfanto, où il avait déjà brisé l'effort de Melo. Grâce à l'énergie de la garnison, le siège traîna en longueur. Le corps d'armée de Piligrim, après avoir soumis CapOue et chargé de fers son prince Pandulfe, vint rejoindre le gros des forées impériales sous Troja ; mais malgré ce renfort on ne parvenait pas à prendre la ville. On arriva jusqu'au cœur de Tété de 1022 sans obtenir de résultat. Les chaleurs développèrent parmi les troupes allemandes une dyssenterie violente, qui fit bientôt de grands ravages. Les Normands de Troja comprirent que le moment psychologique était venu et que l'empereur d'Allemagne ne demandait qu'un prétexte honorable pour opérer sa retraite. Par une des ruses qui leur étaient familières, ils firent sortir tous les enfants de la ville, qui, précédés d'un moine portant la croix, se rendirent processionnelkment à la tente de l'Empereur en chantant Kyrie

eleison et en implorant merci. Des négociations s'entamèrent pour la reddition de Troja. Henri H, pressé de partir, se contenta d'une soumission nominale et n'obtint même pas le droit d'entrer dans la ville. Aussitôt que l'honneur de ses armes fut sauf par l'apparence d'une capitulation de ses adversaires, il leva son camp et reprit la route de l'Allemagne. Raoul de Toëni, désespérant de* voir recommencer l'entreprise, retourna en Normandie, où le due Richard le reçut honorablement. De ses compagnons il ne resta en Italie que vingt-quatre chevaliers, sous la conduite de Toustain le Bègue, Gautier de Canisy et Hugon Falloch, qui s'installèrent dans le château impérial de Comino, près de Sora. L'invasion allemande dans le midi de l'Italie avait complètement échoué grâce à la vaillance des Normands de Troja. Aussi Boyoannis les combla-t-il d'éloges et de récompenses. On possède le diplôme qu'il rendit à cette occasion, en janvier 1024.

C'est en 10S9 que Robert Guiscard s'empara pour la première fois de Troja. Comme le territoire de Ja ville avait fait partie de la principauté de Bénévent, le Pape la réclamait en tant que possession directe du Saint-Siège. Dans les arrangements con-

dus au concile de Melfi; Nicolas II consentit à la remettre en fief au duc normand de ia Fouille, en s'en réservant la souveraineté supérieure. Mais les habitants ne se plièrent pas volontiers à cet arrangement, et Robert dut faire une seconde fois le siège de Troja, en 1060, avant de s'en rendre définitivement midtre. Il y fit alors construire un puissant château pour la tenir en bride, et celte forteresse même n'empêcha pas une révolte de la ville en 1082. Confirmant ce qui avait. été établi par Boyoannis, le pape Alexandre II avait soumis Foggia à l'évêché de Troja.

La ville, détruite en partie par un incendie accidentel en 1097 et aussitôt rebâtie, était au plus haut point de sa prospérité quand le duc Guillaume mourut en 1 127. Les habitants virent dans cette circonstance une occasion d'acquérir la plénitude de l'indépendance municipale, et pour y arriver embrassèrent le parti du Pape, en refusant de se soumettre à Roger de Sicile. « L'année que le duc Guillaume mourut à Salerne, dit Tinscriplion gravée cette année même sur une des portes de bronze de la cathédrale, le peuple de Troja, pour assurer sa liberté, a rasé la forteresse et muni la ville de murs et de fossés. » £t dans la même inscription l'évêque

Guillaume se pare du titre de « libérateur de la patrie. » Au mois de septembre de cette année H27, le pape Honorius II tint à Troja son synode où Roger fut excommunié. C'était le troisième qui se rassemblait dans cette ville. Elle en avait déjà vu un présidé par Urbain II en 1093 et un de Pascal II en 1118. Les espérances de liberté républicaine sous le protectorat du Saint-Siège, que les habitants avaient conçues, ne devaient pas être de longue durée, car dès Tannée suivante Roger, avec une nombreuse armée, mettait le siège devant Troja. Pour fléchir ce vainqueur irrité, les habitants eurent recours au même moyen qu'avec l'empereur Henri H. Ils sortirent processionnellement en chemise, pieds nus, tenant des cierges d'amende honorable, précédés du clergé et des reliques des saints, et vinrent se prosterner devant Roger. Celui-ci leur fit grâce, mais exigea des otages et des garanties de soumission effective.

En 1137, c'est l'empereur Lothaire II qui, dans sa guerre contre le roi Roger, vint avec le Pape Innocent Il assiéger Troja et, après l'avoir prise, la traita fort durement. Mais au bout de quelques mois Roger la recouvra. Cette ville, toujours disposée à se tourner du côté du parfi papal, fut en 1229

une des premières dans la Fouille à se révolter contre Frédéric II absent, à l'arrivée de Farmée des Clavigeri. L'empereur l'en punit en faisant raser ses murs en 1233, de manière à la laisser ouverte et à empêcher ainsi ses adversaires de s'en faire une autre fois une place d'armes. A la mort de l'empereur Conrad, quand Innocent IV prétendit se rendre maître du royaume sicilien et y implanter son gouvernement direct, c'est à Troja que le cardinal Ottavîano de Sainte-Cécile, envoyé par lui dans la Fouille, s'établit avec le gros de son armée, tandis que des détachements allaient dans les différentes villes faire reconnaître le nouveau régime. C'est là qu'il était quand Manfred, se dérobant à ses patrouilles par une marche de nuit, vint, ainsi que je l'ai raconté tout à l'heure, faire appel à la fidélité des Sarrazins de Lucera et bientôt obtint dans tout le voisinage des succès tels que le camp papal de Troja fut saisi de panique et se dispersa sans combattre.

Les Angevins, dont les habitants de Troja, comme amis du Saint-Siège et ennemis de la maison de Souabe, s'étaient montrés dès le début les chauds partisans, relevèrent les fortifications de la ville et lui rendirent son importance militaire.

Aussi, dans le xv* siècle, lui voyons-nous jouer un certain rôle dans les guerres des rois Alfonse et Ferdinand I" d'Aragon. Jeanne H, en 1417, en avait donné la seigneurie à son connétable, le condottiere Giacomuzzo Attendolo Sforza. Aussi la place de Troja constitua-t-elle le principal point d'appui des partisans des Sforza dans leur résistance à rétablissement de la royauté d' Alfonse. C'est sous ses murs que fut livrée la sanglante bataille, prolongée pendant plusieurs jours, où ce prince lès vainquit définitivement. Ferdinand P' termina également par la prise de Troja sa lutte contre les prétentions de Jean d'Anjou, son compétiteur. Après un siège vigoureux, la ville se rendit, et tandis que l'évêque négociait les conditions de la soumission, Jean d'Anjou parvint à s'échapper nuitamment avec le célèbre condottiere Piccinino. Giovanni Francesco Ruffo, priace de Rossano, tomba au contraire comme prisonnier entre les mains du vindicatif monarque. A dater de cette époque, Troja, successivement possédée comme fief par différentes grandes familles du royaume napolitain, est allée toujours en déclinant. C'est à peine si elle compte actuellement plus de 8,000 habitants.

C'est à ce qu'elle a conservé de monuments religieux du moyen âge que la ville doit tout son intérêt, qui est considérable.

San-Basilio est la plus ancienne de ses églises. Elle date de la fondation même de Troja au commencement du XI* siècle, et en a été la première cathédrale. C'est un édifice de petite dimension» singulièrement simple et même d'une grande nudité, sans aucune ornementation extérieure. Le plan dessine une croix latine avec une petite abside au fond du chœur et une coupole à la byzantine au-dessus de l'intersection des transepts. La nef principale est accompagnée de deux bas-côtés en ambulacreSy étroits et assez bas pour qu'au-dessus d'eux un étage de fenêtres soit percé dans les murs latéraux du vaisseau principal. Une simple fenêtre cintrée s'ouvre dans le pignon de la nef centrale à la façade, dépourvue de toute sculpture. Au-dessous est la porte, surmontée d'un arc outrepassé à la façon arabe. Le même arc se trouve audessus de la porte placée au côté gauche de l'église et dont le linteau est formé d'un fragment d'architrave antique. A l'intérieur l'arc triomphal qui termine la nef du milieu , avant la coupole, est en plein cintre, ceux des deux nefs

latérales sont ogives. Des voûtes d'arêtes, postérieures au reste de la construction, couvrent la nef principale.

A l'entrée du chœur est une belle chaire à prêcher de calcaire compact, portée sur quatre colonnes aux chapiteaux anciennement peints et dorés, dont le travail rappelle plutôt le faire des artistes de Bénévent au xu* siècle que de ceux de la Fouille à la même époque. Il n'a pas la finesse habituelle des œuvres de ces derniers. Une inscription le date de 1169, sous le rëgne de Guillaume le Bon.

San-Basilio mérite une visite du voyageur archéologue, mais cette église ne suffirait pas à elle seule à l'attirer à Troja. Il en est autrement de la cathédrale, dédiée à Santa-Maria Assunta. Celle-ci est incontestablement le plus bel édifice d^aixhitecture religieuse de la Capitanate. Elle nous offre le type le plus parfait du style propre à cette province, style dont nous avons Vu les commencements à la cathédrale de Siponto et un stage un peu postérieur à celle de Termoli, tandis qu'à la cathédrale de'Foggia il touche à la transition vers un nouveau style. A Troja il est juste au point de son plus complet développement, il bat son plein, et nous

122 A TRAVERS UAPULTE ET LA LUCANTE

pouvons ainsi placer le moment de la suprême perfection de cette architecture de la Gapitanate, distincte de celle de la Fouille proprement dite, à la date où fut bâtie cette cathédrale, à la fin du premier quart du xu® siècle.

En 1030 le pape Jean XIX avait accordé au siège épiscopal de Troja le privilège, qu'il a conservé depuis lors, de ne dépendre d'aucun archevêché et de relever directement du Souverain-Pontife . En même temps il avait gratifié cette église de précieuses reliques des Quarante Martyrs, ainsi que des saints Sergius, Bacchus et Sébastien. Depuis ce temps les évêques de Troja nourrissaient le projet d'élever une nouvelle cathédrale, digne du rang qu'avait acquis leur siège. Ce ne fut cependant qu'en 1093 que l'évêque Gérard en commença les travaux. Il n'eut pas, du reste, le temps de les pousser bien avant, et ils semblent être restés interrompus sous ses deux premiers successeurs, Hubert du Mans et Guillaume I«'.

Le véritable constructeur de la cathédrale de Troja fut l'évêque Guillaume Bigot, d'origine normande, qui réleva en partie sur ses revenus personnels, en partie grâce aux libéralités de Guillaume, duc de Fouille. C'était un maître homme

que ce Guillaume Bigol, un évéque militant et guerriercomme on en voyait souvent àcette époque du moyen âge. En IHo la chronique de Troja le montre se mettant àla tête d'une petite armée pour aller châtier dans les environs de Bénévent Guillaume d'Altavilla, qui rançonnait les pèlerins se rendant en Terre-Sainte, prenant son château et le brûlant. En 1127 il fut Fàme de la tentative de sa ville épiscopale pour se constituer en république sous la suzeraineté du Pape. C'était aussi un ami des lettres, et la Chronique de Troja, sous la date de 1114, parle de la bibliothèque qu'il avait annexée à sa cathédrale, des beaux et précieux livres qu'il y avait rassemblés. Enfin l'on n'attache pas son nom à l'érection d un édifice aussi remarquable que celui dont il a doté sa ville épiscopale sans être artiste soi-même. En 1105 le Pape Pascal II lui avait donné pour son église les corps entiers de saint Pontien, pape, de saint Éleuthère, évêque et de saint Anastase^ confesseur. La translation de ces insignes reliques de Rome à Troja avait été un véritable événement dans la Pouille; elle avait attiré un grand concours de clercs de tout rang, ainsi que de simples fidèles, et la population entière de la ville était venue en procession

pour les recevoir à plusieurs milles de distance. La cathédrale de Guillaume Bigot était déjà fort avancée en 1120 quand le pape Galiste II vint à Troja et y fut reçu par le duc Guillaume. On sait en effet, par des témoignages positifs, que le Souverain Pontife officia alors dans l'église neuve. Cependant la Chronique de la^ ville dit que le chœur ne fut construit qu'en 1122.

Le plan de la cathédrale de Troja est celui d'une hasilique à trois nefs avec une seule abside et en avant du chœur un transept fortement en saillie de chaque côté. L'intérieur en est peu remarquable et surtout a été fort gâté par des travaux modernes. Il y a particulièrement sur la nef centrale et sur le transept un plafond plat, infiniment trop bas, peint en 1831 par un barbouilleur du cru, qui est de l'effet le plus disgracieux. Cependant il faut noter douze hautes et fort belles colonnes de granit garnissant la nef principale, qui ont été empruntées aux ruines de quelque édifice antique d'^Ecae. Ces colonnes ont des bases et des chapiteaux de marbre. Quelques-uns des chapiteaux sont antiques, d'ordre corinthien ; il faut peut-être y reconnaître ceux qu'en 1073, après la prise de Palerme, Robert Guiscard envoya comme trophées à l'église de Troja.

Les autres sont du XII® siècle , de travail italo-normand, avec des rangs de feuillages, imités du corinthien, auxquels se mêlent des figures d'ani* maux et aux angles des têtes de lion soutenant le tailloir.

C'est Textérieur qui est le côté vraiment triomphant de la cathédrale de Troja et qui en fait un monument de premier ordre. Tout autour règne une série d'arcatures engagées et richement décorées, dont les arceaux ne sont pas semi-circulaires, mais surhaussés au-dessus des pilastres qui les soutiennent. Dans Fintérieur de chacun de ces arceaux, là où ne s'ouvre pas une fenêtre, est placé un panneau en losange, en hexagone ou en cercle, encadré d'une moulure ferme et précise et couvert de sculptures ornementales en bas-relief. Là et dans les chapiteaux des pilastres, Fornemen* tatîon est toujours d'un goût pur, la composition à la fois riche et claire. Des figures d'animaux s'y combinent avec des végétaux décoratifs ; on y voit aussi des motifs directement empruntés aux modèles antiques, tels que les figures humaines dont le corps se termine par le bas en enroulement de feuillages. Les motifs de ce genre ne contribuent pas médiocrement à donner à l'ensemble un

certain cachet qui annonce déjà la Renaissance, et qui, à cette époque, est plus marqué dans Tart décoratif de la Fouille que dans celui d'aucune autre partie de lltalie. Un second étage d'arcatures pareilles, où des fenêtres sont percées de deux en deux, s'applique aux murs latéraux de la partie supérieure de la nef centrale, au-dessus du toit en pente des deux bas-côtés. Une riche polychromie ,^ résultant du contraste savamment calculé de matériaux de couleurs diverses, un tuf gris-jaune et un tuf vert, tous les deux fournis par le sol de la localité, complète l'effet de cette ornementation extérieure.

La façade est surtout d'un aspect saisissant. Au* dessus des arcatures de la partie inférieure, au milieu desquelles s'ouvre une porte magnifique et toute garnie de sculptures, une corniche d'une saillie puissante et d'un profil nerveux, portée par des modillons sculptés et revêtue d'une profusion d'ornements, continue celle qui, sur les faces latérales, soutient l'extrémité de la pente du toit des bas-côtés. Elle divise la façade en deux registres superposés. Celui d'en haut se termine au sommet par le pignon de la grande nef, et au milieu ^ dans l'axe de celle-ci et juste au-dessus de la porte d'en»

trée, on y voit, sous un grand arc en plein cintre, à Tarchivolte entièrement sculptée, une large et magnifique rose. Elle est formée par des colonnes romanes rayonnant autour d*un centre commun et supportant des arcs cintrés qui s'entrecroisent et forment des ogives par leur intersection. La sculpture ornementale qui couvre toutes les parties de cette façade est d'une finesse d'exécution et d'une richesse d'invention qui égalent ce qu'on voit aux grandes églises de Trani et de Bari. Ce que l'architecte y a dépensé de goût original, d'habileté de dessin, de souplesse et de fécondité d'imagination est vraiment merveilleux.

Le parti général d'architecture de l'extérieur de Ma cathédrale de Troja, et aussi beaucoup des détails de l'œuvre, ne se rattachent pas seulement à d'autres églises de la Gapitanate; ils rappellent aussi d'assez près ce qu'on voit dans certains édifices religieux âevés également par les Tfm normands au xif siècle, mais en Sicile, à la cathédrale de Taormina et à celle de Monreale. Surtout il y a une ressemblance et une parenté d'art évidentes, qui s'imposent à l'esprit dès le premier aspect, entre l'architecture de la cathédrale de Troja et Celle qui, dans le xi** et le xu** siècle, régnait en

maîtresse dans le nord de la Toscane, avec le style de ce roman, différent de celui de Técole proprement florentine (1), dont les foyers sont à Pise et à Lucques, mais que Ton voit s'étendre aussi à Voltera, à Pistoja, à Prato, et même, mais en s'y altérant déjà fortement, jusqu'à Arezzo, dans l'église Santa-Maria délia Pieve. L'affinité est surtout frappante avec la cathédrale de Pise dans le plan, le système de polychromie, la forme des arcatures, le dessin des chapiteaux et la disposition des socles de leurs pilastres, enfin les compartiments ornementaux qu'elles enferment.

Ce n'est pas qu'avec Schulz je puisse admettre que tout ceci a été importé directement de la Toscane dans la Capitanate. Les arcatures qui sont ici d'un dessin si caractéristique procèdent de l'art byzantin; nous les voyons pareilles dans tous les manuscrits grecs enluminés du x" et du xf siècle. Pise et les villes de la Pouille ne se les sont pas pas empruntées réciproquement, mais en ont puisé parallèlement les données à la source constanlinopolitaine, avec laquelle elles entretenaient des rapports également étroits, Pise par son commerce,

i . Les types les plus parfaits de celui-ci peuvent être pris à la Badia de Fiesole et à la cathédrale d'Empoli.

la Fouille par sa condition de sujette. Ce principe architectural, avec les panneaux placés dans les arcatures, nous l'avons vu se manifester déjà, vers la fin du xf siècle, dans la décoration extérieure de la cathédrale de Siponto, avec tous les caractères d'une influence gréco-arabe exclusive. Un peu plus tard, à la cathédrale de Termoli, il nous est apparu modifié dans une certaine mesure par une influence française et spécialement bourguignonne. Dans la forme définitive qu'il reçoit à Troja, c'est une influence incontestablement pisane qui s'est exercée sur son développement. En particulier, c'est Pise qui a donné le principe nouveau de la polychromie, jusqu'alors inconnu dans la Capitanate. La cathédrale de Pise a été commencée en 1063 et était déjà très avancée en 1089; les travaux de celle de Troja n'ont été inaugurés qu'en 1093 et poussés activement qu'après nos. La priorité de la cité de la Toscane sur celle de la Pouille est donc ici impossible à révoquer en doute. Du reste, cette influence pisane, que nous avons entrevue déjà dans une des églises de Monte Sant'Angelo et qui est si manifeste dans la cathédrale de Troja, n'a rien qui doive nous surprendre. Pise, par son* aclif commerce maritime, entrete-

nait des relations considérables et étroites avec la Fouille. Dans les villes maritimes de Trani él de Bari, les Pisans étaient assez nombreux pour avoir leurs rues spéciales. Il existait même des colonies de leurs marchands dans les villes de Tintérieur. Ainsi Ton signale à Bovino, éloigné de Troja de quelques lieues seulement, un Palazzo dei Pisani. Il y a une vingtaine d années, on avait cru découvrir une preuve de Tinfluence de l'art de la Pouille sur celui de la Toscane au xui'' siècle, dans ce fait que le père du grand Nicolas de Pise, artiste luimême, est appelé Magister Petrus de Apulia. On en concluait que c'était de l'Italie méridionale que Nicolas, instruit par son père, avait apporté les principes de la rénovation de la sculpture. Il est bien établi aujourd'hui que maître Pietro était en réalité Toscan, natif de Tune des deux localités du nom d'Âpulia qui existaient dans les environs de Pise et d'Arezzo. Etle fait que nous constatons d'une manière certaine dans une partie des églises de la Gapitanate est exactement inverse de celui qu'un moment on avait pensé pouvoir admettre, puisque c'est une influence considérable exercée dans le xi° et le xir» siècle par l'art de Pise sur celui d'une portion de la Pouille.

Je n'ai pas encore parlé des portes de bronze de la cathédrale de Troja. Celte église en possède à deux de ses entrées, et elles ne sont pas une de ses moindres curiosités. Il y a d'abord celle de la façade qui ont été exécutées en 1119 et données par Tévèque Guillaume Bigot, d'après la longue inscription dédicatoire qu'elles portent sur leurs panneaux du bas. Elles ont été faites par maître Oderisi de Bénévent, qui s'est représenté sur un des panneaux, tenant ses instruments de sculpteur, debout devant Berardo, comte de Sangro, qui devait être un des bienfaiteurs de l'église ; dans un autre il a figuré l'évêque donateur avec son nom. Comme les portes du Mausolée de Bohémond à Canosa, exécutées quelques années auparavant par Ruggiero d'Amalfl, on y remarque l'association d'ornements en relief d'un grand style, empreint d'influences à lu fois arabes et bvzantines, entre autres de magnifiques muffles de lion tenant dans leur gueule les anneaux qui servent à tirer ces portes, et de panneaux incrustés à plat à la façon constantinopolitaine comme ceux des portes de Monte Sant'Angelo et d'Amalfi. Sauf pour la figure du Christ, représentée sur un des panneaux et dont l'incrustation est d'argent, dans toutes les

autres elle a été faite d'un alliage rouge de cuivre, dont la couleur tranche avec le vert sombre du champ. Oderisi y suit fidèlement le style et le système de composition des modèles grecs qu'il imite ; mais il en exagère encore les défauts. L'ailongement démesuré des figures, la petitesse de leurs têtes, la gaucherie de leurs poses, le caractère anguleux de leurs mouvements arrivent à un tel degré qu'en se combinant avec des draperies aussi envolées que celles des artistes du xvn® siècle, ils produisent un ensemble de Faspect le plus étrange. Malheureusement ces portes curieuses ont été profondément remaniées au xvi*" et au xvn** siècle par deux restaurations successives, dues Tune, en

1573, au cardinal Scipione Rebiba, archevêque de

Pise, et à son neveu Prospero Rebiba, évêqué de Troja et patriarche de Constantinople in partibtis; Tautre, en 1691, à Antonio di Sangro, évêque de la ville. Un certain nombre des anciens panneaux incrustés ont été enlevés alors pour en mettre à la place quatre autres, portant les armes des trois prélats et quatre avec les figures de saints protecteurs en bas-relief, exécutés dans un style fort banal de la fin du xvi° siècle par le sculpteur Cola Donato MasccUa.

Les portes de Tentrée latérale de Téglise sont restées plus intactes. Elles sont datées de 1127 par une longue inscription qui relate la tentative d'indépendance de la ville à la mort du duc Guillaume et couvre une partie des panneaux. C'est encore un don de Tévêque Guillaume Bigot et une œuvre d'Oderisi de Bénévent, qui les a signées. On remarque, du reste, ici un notable progrès dans la manière de l'artiste . Il a perfectionné son style, et les défauts si saillants que je signalais dans ses figures incrustées de l'autre porte se sont fort atténués par une plus longue pratique. Dix panneaux sont encore ici décorés de sujets en incrustations à plat à la manière byzantine. Ils retracent la série des neuf évèques de Troja depuis le premier, Oriano, jusqu'à Guillaume Bigot, tous accompagnés de leur nom et de l'indication de leur rang dans la série, la tête nimbée et coiffée d'une mitre à deux cornes. Le donateur Guillaume a près de lui une tour, symbolisant son église, et il est dans l'attitude de la prière devant saint Pierre et saint Paul, représentés à côté, dans le dixième panneau.

D'ici à trois ans au plus on se rendra en chemin de fer de Foggia à Melfi. Actuellement on ne peut faire ainsi qu'une partie du trajet, environ 40 kilomètres. La ligne se dirige à travers la plaine dans la direction du sud, vers les montagnes, en s'éloignant graduellement de celle qui conduit à Bénéyent, puis à Naples. On passe d'abord, à 18 kilomèmètres de Foggia, au pied de la colline peu accusée qui porte le petit village d'Ordona et à côté les ruines de l'antique Herdonea. C'était une ancienne ville des Apuliens, qui joue un rôle dans l'histoire de la deuxième guerre Punique comme ayant été le théâtre de deux défaites successives desftomains par Hannibal. La première fois, en 212 avant J.-G. , il y battit le préteur Cn. Fulvius Flaccus ; la se-

conde fois, en 210, le proconsul Gn. Fulvius Centomalus. A la suite de cette seconde victoire, se défiant de la fidélité des habitants d'Herdonea à son parti, qu'ils avaient embrassé après la bataille de Cannes, le général carthaginois la rasa et en transporta de force tous les citoyens, partie à Métaponte et partie à Thurioi. Après la fin de la guerre, huit ans plus tard, les Romains en ramenèrent les survivants dans leurs anciens foyers. Mais la ville rebâtie ne regagna jamais son importance passée. Elle resta depuis lors une localité secondaire. Pourtant sous l'Empire elle jouissait delà qualité de municipe, et elle reprit quelque vie quand Trajan eut créé la grande voie qui porta son nom, de Bénévent à Brundisium par Equus Tuticus (Cas tel Franco) et Canusium (Canosa) . Herdenea était, en effet, traversée par cette voie, qui devint la principale route par où Ton allait s'embarquer pour rOrient; elle est une des stations que les Itinéraires indiquent sur son parcours. Les restes assez nombreux, mais très informes, d'édifices que Ton observe encore sur son emplacement, portent dans leur construction le cachet de Tépoque des Antonins. Herdonea fut détruite au ix® siècle dans une des incursions des Sarrasins qui occupaient

Bari et y avaient même installé un Sultan.

Treize kilomètres plus loin, à côté d'une autre station, voici Ascoli, petite ville d*un peu plus de 5,000 âmes, siège d'un évêché, avec une cathédrale du milieu du xvi*" siècle et Tancien palais fortifié de ses comtes, dont la succession remonte au temps de Charles d'Anjou, et dont le fief fut par Charles- Quint érigé en principauté pour Antonio -de Leyva, puis au xvu® siècle en duché. Ascoli est bâti sur la croupe d'une des ondulations de terrain qui en cet endroit commencent à se prononceç d'une manière sensible et se rattachent aux contreforts de l'Apennin. Cette ville a gardé presque sans altération le nom de l'ancienne cité apulienne à laquelle elle a succédé et dont les ruines assez considérables se voient en dehors de Tenceinte de ses murs, Asculum ou plus exactement Ausculum, comme l'écrivent les légendes monétaires, en osque Auhusclum. La cité d'Ausculum fut, en effet, au temps de sa pleine indépendance assez importaftte et assez prospère pour avoir son monnayage propre. C'est sous ses murs qu'en 279 avant notre ère Pyn'hos livra sa seconde grande bataille contre les domains. Plutarque en mains, on peut suivre les péripéties principales de l'action sur le

terrain, qui présente toujours ces replis et ces hauteurs dont les consuls profitèrent habilement pour porter leur armée. Mais on y chercherait vainement un vestige des épais maquis dont le sol était couvert alors en partie, de telle façon qu'ils entravèrent complètement les charges des éléphants du roi d'Épire et de la brillante cavalerie des Tarentins, et empêchèrent l'infanterie légionnaire d'être rompue comme à la bataille d'Héraclée. La campagne est absolument dénudée aujourd'hui, car le territoire d'Ascoli était compris dans les limites du Tavoliere et soumis à son régime dévastateur. Plus peut-être que partout ailleurs dans la province, les fameuses araignées tarentules pullulent dans ces champs,

Ausculum reçut à deux reprises des colonies de citoyens romains, de la part de Caius Gracchus et de Jules César. Il jouissait toujoiu's du rang colonial sous les Antonins et les inscriptions nous apprennent que sous Valentinien c'était encore une des principales villes de l'Apulie. On ignore ses fortunes sous les Goths et lesLongobards, maisnous savons par de brèves indications des chroniqueurs que les Byzantins s'y installèrent en 950, puis qu'en 970 l'empereur Othon le Grand la prit et l'occupa

quelque temps. En 1041, Ascoli fut une des premières villes qui se donnèrent spontanément aux Normands pour échapper aux Grecs, et dans le partage qui fut fait du pays elle fut assignée à Guillaume Bras-de-fer, Taîné des fils de Tancrède de Hauteville. Quand le comte Abagilard ou Abaillard, fils d'Humfroi et toujours prêt à se dresser en compétiteur de Robert Guiscard, se fut révolté pour la seconde fois et eut battu Bohémond, il s'empara d' Ascoli et en fit une de ses places d'armes (1076), mais bientôt Robert vint Tassiéger en personne et s'en rendit maître de nouveau. Qifelques années après, la ville ayant manifesté des velléités de révolte tandis que Robert guerroyait en Orient contre FEmpereur grec, son fils Roger la détruisit et en dispersa les habitants. Il ne la rebâtit, en y installant de nouveaux colons, qu'après être devenu luimême, par la mort de son père, duc des Fouilles. A dater de cette époque, l'histoire d' Ascoli n'offre plus rien de notable que le parlement qu'y tinrent les barons du parti angevin pour élire six députés chargés de gouverner jusqu'à l'arrivée de Louis II d'Anjou les portions du royaume qui tenaient en sa faveur. La ville déclina, du reste, rapidement à partir du xiv* siècle, et sa décadence fut principa-

lement due à la fatalité des cinq tremblements de terre qui tous la renversèrent de fond en comble dans une période de trois siècles, en 1348, 1360, 1436, 1627 et 1694.

Deux lieues après Ascoli le chemin de fer, dans son état actuel, se termine à la station de Candela, laquelle n'est qu'une simple baraque en planches et doit son nom à un bourg de trois ii quatre mille habitants, situé à quelques kilomètres de distance au sommet d'une haute colline isolée en forme de pain de sucre, et qui dépendait autrefois du duché de Melfi. En temps ordinaire on ne trouve à louer à la station que des chevaux de selle qui vous portent aux localités voisines, mais nous y étions attendus par une voiture qu'on avait eu l'obligeance de nous envoyer de Melfi. Le cocher nous demanda tout d'abord si nous voulions aller par la grande route ou par la traverse. Le premier trajet était double du second ; nous voulions gagner du temps et arriver encore de bonne heure à l'ancienne capitale des comtes de la Fouille; nous optâmes donc pour la traverse et bientôt, après avoir fait charger nos bagages sur la voiture, nous nous mîmes en route à travers champs, ou du moins par un sentrer.de terre, fait uniquement pour le pas-

sage des chars à bœufs à roues pleines, et creusé de profondes ornières où Ton doit rester embourbé sans pouvoir en sortir dès qu'il fait deux ou trois jours de pluie. Le chemin devenait surtout horrible quand, de distance en distance, y rejiaraissaient les restes de Tempierrement d'une vieille route du moyen âge, qui devait être celle qui, du temps des Normands, faisait communiquer Ascoli et Melfi. Encore maintenant, je ne puis comprendre comment la voiture ne s'est pas cent fois rompue en passant sur ces grosses pierres disjointes qui laissent entre elles des trous profonds. Je me rappelais en y passant combien de fois j'avais maudit en Grèce les restes, amvés au même état, des anciennes chaussées pavées de l'époque vénitienne et des premiers temps de la domination turque, où le voyageur voit à chaque pas le moment où il va couronner son cheval et se rompre le cou en tombant. Ainsi cahotés de la manière la plus violente, nous gagnons une chaîne de collines aussi nues, aussi dépourvues d'arbres que la plaine voisine, et quand elles sont gravies nous avons à nos pieds le cours de TOfanto, l'Aufidus des anciens. Presque à sec au moment où nous le voyons, ce n'est qu'un filet d'eau jaunâtre qui court au fond d'une vallée

étroite dont Tautre flanc se relève rapidement en pentes boisées. Son lit est d'une grande largeur, encombré de galets et de quartiers de roches arrachés aux montagnes d'où il descend, dans la saison où les pluies d'hiver et la fonte des neiges en font le sonans Aufidus dont parle Horace. Ici TOfanto est un torrent impétueux qui renverse tout sur son passage ; combien différent de Tétat stagnant auquel il arrive en approchant de la mer, tel que je l'ai vu il y a quelques années devant Canosa et Cannes, traînant paresseusement ses eaux dans la plaine sur un terrain qui n'a presque plus de pente et les épandant en Marécages remplis de roseaux. Nous descendons une côte presque à pic et nous voici dans le fond de la vallée, sur la berge du fleuve. Mais ici la construction du remblai destiné à porter le futur chemin de fer a supprimé le chemin qui longeait larive gauche, et il n'y en a aucun parmi les taillis serrés de la rive droite. Le cocher pousse bravement ses cheVaux en bas de la berge; nous guéons le courant, puis, au lieu de remonter de l'autre côté, nous tournons à droite et nous voilà cheminant dans le lit même de l'Ofanto, que nous remontons pendant près de deux kilomètreSj Dieu sait au prix de quelles secousses pour nous et

de quelle peine pour notre pauvre attelage, coupant et recoupant les méandres sinueux de la rivière presque à sec, arrêtés à chaque instant par des morceaux de rochers ou des troncs d'arbres qu'elle a entraînés dans ses eaux lors de son plein. A la fin,' nous voyons devant nous un pont de pierres et de briques, un des trois qui existent sur tout le cours de l'antique Âufidus. La base de ses piles est de construction romaine ; il est facile de voir que depuis l'âge des empereurs le pont a été plusieurs fois refait et plusieurs fois emporté par la violence des crues d'hiver. On l'appelle Ponte di Santa-Venere. C'est ici que la voie de Bénévent à Venusia (Venosa), par Equus Tuticus et le pied des montagnes, appelée ViaBerculia d'après Maximien Hercule, franchissait r Aufidus. Ce pont donne aujourd'hui passage à la grande route de Foggia à Melfi, que nous rejoignons enfin. Pour la prendre, nous remontons sur la berge de la rive gauche, nous franchissons ensuite le pont et nous gravissons une longue côte au milieu des bois. Arrivés au bout, nous sommes au sommet d'une sorte de promontoire d'une hauteur considérable, que contourne l'Ofanto; de quelque part qu'on regarde, la vue est immense et magnifique.

Quand nous nous tournons du côté d'où nous sommes venus, nous voyons à nos pieds la vallée s'ouvrir presque immédiatement dans la plaine grise et dénudée oîi serpente le bas Ofanto, plaine qui, droit devant nous, s'étend sans ondulations jusqu'aux lagunes du Pantano et de Salpi et jusqu'à la mer, en montrant au milieu de ses champs dépourvus d'arbres, sur un mamelon à peine accentué, les maisons blanches de la grosse ville commerçante de Cerignola, où le duc de Nemours perdit en 1503, contre Gonsalve de Cordoue, la bataille qui décida de la possession du royaume do Naples. A l'extrémité gauche de l'horizon, le Gargano, qu'on n'aperçoit qu'en partie, ferme la plaine. Sur la droite, au delà de POfanto, le terrain se relève un peu; c'est d'abord un premier plateau sur le bord duquel est bâti Lavello, qui vit mourir Conrad IV en 1252, puis plus loin, dans la direction de la mer, les collines qui portent Canosa, si riche en monuments comme en souvenirs de l'antiquité et du moyen âge, enfin, plus sur la droite, lé commencement de la chaîne pierreuse des Murgie di Minervino. En nous tournant dans la direction opposée, notre regard plonge dans la vallée, toujours de plus en plus étroite et profonde,

de rOfanto supérieur, qui descend des hautes et âpres montagnes de la Basilicate, du côté de Pescopag-ano, montagnes dont Taspect a quelque chose de farouche et de presque sinistre qui convient aux repaires d'un peuple d'héroïques brigands, tels qu'étaient les anciens Lucaniens. Les pentes des deux côtés de la vallée, dans la partie la plus voisine de nous, sont couvertes de hois et de champs parsemés de bouquets d'arbres isolés. Au fond, nous apercevons un pont antique à trois arches, le Ponte delF Olio, l'ancienne station de Pons Aufidi des Itinéraires romains, où la voie Appienne, dans son tracé primitif, traversait le fleuve en allant de Bénévent à Venusia. A une courte distance à vol d'oiseau, de l'autre côté de la vallée, le bourg de Monteverde est pittoresquemerit situé sur un sommet escarpé, qui forme comme l'avant-poste des montagnes dans lesquelles se cache l'ancienne Aquilonia, Tune des cités du petit peuple des Hirpins. Le nom moderne en est La Cedogna, curieux exemple de la conservation populaire des anciennes appellations locales ; car ce nom se rapproche bien plus de la forme osco-samnite, connue par les médailles, Akiidunniu que de la forme latine Aquilonia.

146 A TRAVERS L'APULÏE ET LA LUGANIE

Nous poursuivons notre route pendant quelque temps encore au travers de beaux bois de chènels jusqu'à ce qu'enfin nous découvrions le Vulture. Cette montagne, chantée par Horace, qui était né dans son voisinage, formait la frontière des trois contrées de TApulie, de la Lucanie et du Samnium. C'est un volcan contemporain de ceux de notre Auvergne et éteint dès avant Tanrore des temps historiques, dont la base a 60 kilomètres de circonférence et qui s'élève à une altitude de près de 1,600 mètres. Les flancs en sont couverts de forêts où abondent les sangliers, les chevreuils et les loups. Le sommet est occupé par un large cratère qui s'ouvre en face de Carbonara, sur la vallée de l'Ofanto, et de tous les autres côt^s entouré d'un cirque de roches à la crête découpée, pareil à la Somma du Vésuve. Une épaisse forêt de chênes et de hêtres séculaires, ombrageant deux lacs, petits mais profonds, remplit l'intérieur de ce cratère. De toute la plaine de la Capitanate on aperçoit à l'extrémité sud-est de l'horizon le cône sombre du Vulture se dresser hardiment en avant de l'arête plus lointaine des Apennins de la Basilicate. Mais on le perd de vue en entrant au milieu des hauteurs mouvementées qui se rattachent à ses der-

nières pentes et ont été produites en même temps que lui, dans les terrains calcaires environnants, par la poussée souterraine qui lui donnait naissance. Il faut alors en arriver tout près pour le voir de nouveau se développant de la base à la cime dans son imposante majesté.

Nous descendons dans un étroit vallon qui longe le pied de la montagne. Un ruisseau d'eau vive y court en murmurant et développe dans le sol, composé de cendres volcaniques, une fécondité égale» si ce n'est supérieure, à celle des campagnes qui environnent le Vésuve. Ce ne sont dans ce vallon que vignes portant des grappes dignes de la terre promise, vergers entourés de haies de cactus et entrecoupés de cannes gigantesques, où le pommier se mêle aux figuiers et aux orangers, clos d*oliviers, plantations luxuriantes de toute nature. Mais voici à la gauche du ravin une ville qui, sur une esplanade naturelle au-dessus des collines voisines, s'étage en gradins surmontés par la masse sévère d'un château féodal, en face du Vulture qui lui oflre une perspective à transporter d'enthousiasme tous les paysagistes. Au bas est une fontaine abondante où des femmes en costume pittoresque lavent leur linge ou puisent de Teau dans

de grandes amphores vernissées, qu'elles portent ensuite sur leur tête en marchant d'un pas cadencé avec la fierté d'allure et Teurythmie d'hydrophores antiques. Nous gravissons la rue en pente rapide d'un faubourg assez misérable et notre véhicule s'arrête sur une place carrée, toute environnée de maisons neuves. Nous sommes à Melfi, et à notre descente M. le chanoine Araneo, fils de l'auteur d'une bonne histoire de la ville, lui-même homme érudit et d'un vrai mérite, nous reçoit pour nous servir de guide et nous offrir une de ces hospitalités qui ne s'oublient pas.

En Tan 1041, ce lieu fut témoin d'un des plus importants événements deThistoiredumoyenâg-e.

Depuis un quart de siècle, les Normands avaient pris l'habitude d'aller chercher des aventures dans le midi de Tltalie, en se mettant à la solde des princes Longobards de Salerne et de Capoue, des ducs de Naples ou de Tabbé du Mont-Cassin. Ils y trouvaient à la fois gloire et profit, surtout un aliment à ce besoin d'activité qui les dévorait et qui ne trouvait plus suffisamment à s'exercer depuis qu'ils étaient paisiblement établis dans une province de France. Déjà Rainulfe, l'un deux, avait fondé la forteresse d'A versa dans la Campanie, dont le prince de Salerne lui avait donné l'investiture féodale avec le titre de comte. Mais dans la

Fouille, où ils avaient été d'abord appelés par Melo, ils ne s'étaient plus risqués, depuis leur désastre de Cannes en 1019, à reparaître autrement qu'en pèlerins de Saint-Michel du Gargano. Il y avait alors, à quelques lieues de Coutanoes, dans la Basse-Normandie, un vieux chevalier banneret du nom de Trancrède, renommé par ses exploits dans les guerres de Robert le Magnifique, père de Guillaume le Conquérant. Il vivait retiré dans son château de Hauteville avec une nombreuse famille, cinq fils d'un premier lit, sept d'un second et plusieurs filles en bas âge. Trop pauvre pour laisser à chacun de ses enfants un patrimoine digne de leur naissance, Tancrède encouragea ses trois fils aines, Guillaume surnommé Bras-de-Fer, Drogon et Humfroi, à quitter le manoir paternel pour aller tenter la fortune au delà des Alpes. De ceu^i de ses fils qui avaient âge d'homme, il ne garda près de lui que le quatrième et le cinquième, Geoffroi et Serlon : ce dernier fut celui qui perpétua la famille en Normandie. Ayant rassemblé parmi leurs compatriotes assez de compagnons d'armes aussi pauvres qu'eux pour en former une petite compagnie, les trois aventuriers partirent du pays de Coutaiices la besace sur l'épaule et le bourdon à la

main. Guaimar, prince de Salerne, les prit à sa solde ; mais bientôt Tespoir du butin les fit passer sous les drapeaux de l'Empereur grec, alors souverain des Fouillés, de la Basilicate et des Calabres. Le catapan Georgios M^niakis préparait une expédition contre les Arabes de Sicile. Déjà les Byzantins avaient plusieurs fois loué les services de capitaines de la Normandie, et dans Tltalie méridionale ils avaient éprouvé à leurs dépens ce que valait le bras de ces guerriers, que Basilios Boyoannis n'avait pu vaincre qu'en leiu* opposant sur le champ de bataille de Cannes d'autres Northmans, des Varanges ou Varègues venus directement de la Scandinavie. Maniakis engagea dans son armée une partie de ceux qui étaient à la solde du prince de Salerne, et les fils de Tancrède de Hauteville furent du nombre. Avant d'entrer en campagne, ils demeurèrent quelque temps cantonnés dans la Fouille. Là non seulement ils virent de près la mauvaise organisation des troupes impériales, ramas confus de mercenaires de toutes origine sur la fidélité desquels il n'y avait à faire aucun fond ; mais ils furent frappés du degré d'imprévoyance avec lequel le général grec, qui luimême méditait une révolte contre son souverain,

dégarnissait une province remplie de mécontents. Dès lors le projet de se rendre maîtres de cette belle et fertile contrée germa dans leur esprit.

Pendant toute la guerre de Sicile, le poste le plus périlleux fut réservé aux aventuriers normands. Les Grecs leur durent leurs principaux avantages et les traitèrent avec de grands égards tant qu'ils eurent besoin de leurs services. Mais après la prise de Messine et celle de Syracuse, où Guillaume Bras-de-Fer tua de sa main le principal ccud des Arabes, lorsque Tarmée impériale eut conquis une grande partie de Tîle et que la guerre parut finie, les chevaliers de Normandie réclamèrent vainement leur part du butin. Un Lombard de Milan, nommé Ardoin, leur interprète, fut, par ordre du catapan, dépouillé de ses habits, rasé, puis battu de verges autour des tentes. La vengeance suivit de près Tinjure. Dès la nuit suivante, les Normands traversèrent le détroit de Messine sur des barques de pêcheurs et abordèrent en Italie. On était au cœur de l'hiver; la neige couvrait toutes les hautes montagnes de la Calabre et de la Basilicate, et les torrents gonflés par les pluies inondaient les vallées. Cependant, comme le moindre retard pouvait tout compromettre, les

chevaliers traversèrent le pays en dépit de tous les obstacles et résolurent, malgré la saison, d'attaquer immédiatement la Fouille, où Ardoin se faisait fort de provoquer un soulèvement à leur apparition. Ils en firent leur général, et celui-ci, s'arrêtant quelques jours à Aversa, y appela près de lui les aventuriers normands qui étaient restés à Salerne, ceux au service de Tabbaye du Mont-^ Cassin, et tous les Lombards disposés à partager ses périls et fortune. Rainulfe leur donna trois cents hommes d^armes, et quand les troupes furent réunies, elles élurent douze comtes pour les commander sous Tautorité supérieure d'Ardouin.

Guillaume, Drogon. et Humfroi furent parmi ces comtes.

On marcha au travers des montagnes droit sur Melfi; Ardoin en avait été gouverneur pour les Grecs; il y avait de nombreuses intelligences. La ville avait été, depuis une vingtaine d'années, agrandie et fortifiée par Boyoannis; elle passait alors pour la place la plus considérable et la plus forte de la Fouille après Bari, dont les Grecs avaient fait le centre de leur domination en Italie. Quatre ans auparavant, en 1037^ Nicolas, archevêque de Canosà et de Bari, y avait érigé un

évêché, démembrement de Tancien diocèse de laville ruinée de Cisterna. Il n'y avait pas de garnison impériale. Mais les Normands, arrivés de nuit dans le faubourg, trouvèrent les habitants en armes sur les remparts, disposés à se défendre vigoureusement contre ces inconnus dont les projets leur étaient suspects. Ardoin vint devant la porte parlementer avec eux. Voici le discours que le chroniqueur de VYistoire de li Normant (1), en son vieux français, place dans la bouche du Lombard : « Geste est la liberté, laquelle vos avez cherciée. Gestuis no sont anemis, mes grant amis, et je ai fait ce que je vos avoie promis, et vo^, faciez ce que vous m'avez promis. Gestuis viennent por desjoindre lo jog dont vous estiez loiez, de liquel, se tenez mon conseil, joingnez auvec ces. Dieu est avec nous; Dieu a miséricorde de la servitude et vergoygne que vos souffrez tous les jors, et por ce a mandé ces chevaliers por vos délivrer. » Des cris d'enthousiasme et de liberté répondirent à ces paroles d' Ardoin; la porte s'ouvrit à deux

1. C'est le titre de la traduction française, faite au. xiii® siècle, des récits latins du moine Amato du Mont-Cassin, dont le texte original n'est malheureusement pas parvenu jusqu'à nous.

battants, et les Normands furent reçus en triomj^e dans la ville. Ils avaient désormais une place d'armes et une base d'opérations inexpugnable. Leur audacieuse aventure, d'un coup de tête de colère, devenait une grande entreprise de conquérants. Ce n'était rien moins qu'un empire nouveau qui venait de naître, un état destiné à durer huit siècles, jusqu'à ce qu'il se fondît dans l'Italie désormais unifiée et parvenue à la condition de nation.

Bientôt, en effet, la plupart des villes voisines suivirent l'exemple de Melfi et se donnèrent spontanément à ces étrangers qui se présentaient comme des libérateurs. Lavant dans le sang le souvenir de la défaite de leurs compatriotes vingt-deux ans auparavant, et cela sur le même champ de bataille, 2,000 Normands mirent en déroute, à Cannes, 18,000 Grecs conduits parle catapan Dokéanos, successeur de Maniakis. Vainqueurs encore l'année suivante à Montepoloso, ils gardèrent le territoire dont ils s'étaient emparés; en deux campagnes, ils avaient à jamais chassé les Byzantins de la presque totalité de la Fouille et d'une portion de la Basilicate. Mais bientôt la discorde éclata parmi ceux qui avaient obtenu ensemble ces grands résultats.

Ardoin, comme avant lui Melo, était un patriote longobard qui voulait rétablir Tindépendance et la souveraineté de son peuple dans la Pouille et y reconstituer une principauté pareille à celles de Capoue et de Salerne, quitte à se débarrasser ensuite des aventuriers étrangers qui l'avaient aidé à cette tâche. Les Normands, qui formaient le nerf de l'armée, prétendaient de leur côté, n'avoir pas une autre fois, comme en Sicile, combattu pour n'en avoir pas le profit; ils voulaient « gaigner terres », et étaient bien résolus à garder pour euxmêmes leur belle conquête. Ils se débarrassèrent d'Ardoin, rompirent avec ses Longobards, ainsi qu'avec Argiro, le fils de Melo, qu'un moment ils avaient pris pour chef à la place d'Ardoin, et, à l'égard des habitants, jetèrent le masque de libérateurs pour agir franchement avec toute la brutalité de conquérants. En 1043, ils se réunirent en parlement général à Melfi et y procédèrent au partage féodal du pays. Chacun des douze comtes devint seigneur d'-une ville et les simples chevaliers eurent en fiefs des châteaux et des maisons. D'une commune voix, on décida de confier le commandement général à un guerrier de race normande, et Guillaume Bras-de-Fer fut élu « comte des Nor-

mands de la Fouille. » Ce titre, du reste, ne lui donnait que le droit de commander Tarmée à la guerre, de présider les assemblées de la nation et de posséder, outre sa ville propre, celle de Melfi, qui devenait comme la capitale de la république aristocratique créée par les chevaliers normands. La règle féodale n'admettait « pas de possession sans seigneur, » et d'ailleurs, les Normands sentaient le besoin d'appuyer sur une puissance plus forte leur établissement encore naissant, à la destruction duquel les Grecs devaient consacrer de grands efforts. Us cherchèrent donc à se donner un suzerain dont chaque comte, à titre égal, reçut une investiture régulière. Us la demandèrent d'abord, en 1043, à Guaimar, prince de Salerne, puis, en 1047, à l'Empereur d'Occident Henri II, enfin, en 1053, au Pape Léon IX, après la bataille de Cività, sans s'inquiéter du conflit qui pouvait résulter entre ces différentes suzerainetés adoptées successivement. Cependant^ leur position restait précaire et semblait même fortement menacée. Guillaume mort en 1047, son frère Drogon avait été élu à sa place, mais bientôt, à son tour, il était tombé, en 1051, àMontolio, sous le poignard d'un assassin. Le même jour, un certain nombre de chevaliers

normands étaient également massacrés dans leurs fiefs. C'était Teffet d'une vaste conspiration ourdie sous les auspices d'Argiro, réconcilié avec les Grecs et institué par eux duc dltalie en même temps qu'il avait reçu le titre de cour de vestianos de Fempereur. C'est lui qui de Bari en dirigeait les fils. Les Longobards du pays, déçus de Tespoir qu'ils avaient mis d'abord dans les Normands, s'étaient retournés vers les Byzantins, qui leur faisaient mille promesses, et la masse de la population, à qui la nationalité des Longobards ou des Normands était indifférente, se sentait poussée à Texaspération par la dureté du joug de .ses nouveaux maîtres. Humfroi, proclamé après la mort de Drogon, dont nous retrouverons le tombeau à Venosa, avait réprimé avec une impitoyable rigueur les tentatives de soulèvement, et surtout rétabli pour un temps la position du nouvel état normand par sa victoire de Cività, dont le résultat avait été de contraindre le Pape, fait prisonnier, à reconnaître la légitimité des possessions de ces étrangers qu'il avait d'abord entrepris d'expulser du sol italien comme des barbares intrus. Mais, quelques années après, l'orage s'était reformé contre Robert Guiscard, le sixième des fils de Tancrède de Haute-

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ville, TaÎQé de ceux du second lit, qui était venu rejoindre, en 1047, ses frères plus âgés et avait été élu comte des Normands en 1037, au préjudice des enfants de Humfroi. Les Normands eux-mêmes étaient profondément divisés et semblaient prêts à se livrer aux fureurs d'une guerre civile entre ceux qui voulaient continuer le régime de la république aristocratique et ceux qui prétendaient, avec Robert lui-même, renforcer le pouvoir central et faire de son détenteur un souverain héréditaire. En même temps, les deux Empereurs d'Orient et d'Occident aimaient contre eux d'un commun accord, le Pape venait de les excommunier, et les habitants de la Fouille se montraient à la veille d'une insurrection. Il ne paraissait pas que les Normands, malgré leur énergie et leur bravoure, pussent résister à une coalition aussi générale, à laquelle avait adhéré leur ancien allié, le prince de Salerne, lorsque tout changea brusquement par une inspiration du génie d'Hildebrand.

Le fils du charpentier de Soano en Toscane, prieur de Cluny, puis cardinal, qui devait plus tard devenir pape et si fameux sous le nom de Grégoire VII, dirigeait déjà sous Nicolas Illa conduite et la politique de la Curie romaine. Il prépa-

rait rémancipation de la Papauté de la suprématie de TEmpire et la grande lutte pour les investitures, qu'il devait engager une fois parvenu luimême au souverain pontificat. Pour le développement et Texécution de ses grandioses et généreux projets, il sentait qu'il était nécessaire d'assurer à la Papauté, dans le voisinage de son territoire, un ferme appui temporel et militaire, capable d'opposer une barrière infranchissable aux armées de l'Empire d'Allemagne. Nulle part entre les Italiens il n'apercevait un état assez fort, soutenu par des bras assez aguerris pour qu'on put lui confier un tel rôle. Sa clairvoyance extraordinaire dans le jugement des hommes lui fit comprendre que les Normands de la Pouille seraient seuls capables de le remplir, si l'autorité morale de l'Église favorisait l'agrandissement de leur puissance. La politique papale à leur égard fit donc une volte-face subite. Hildebrand entra secrètement en négociations directes avec Robert Guiscard, et quand les termes d'un accord furent convenus entre eux, le Pape Nicolas, au commencement de l'année 1059, se rendit de sa personne à Melfi, où il tint un concile dont l'objet annoncé était la réconciliation desNormands avec l'Église. C'est dans ce concile que furent ar-

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rêtés, avec le caractère le plus solennel qu'un acte de ce genre put alors revêtir,- en rempruntant à la religion, les articles qui devaient pour plusieurs siècles servir de base au droit politique de lltalie méridionale.

Nicolas II y donnait aux Normands absolution pleine et entière des sentences ecclésiastiques prononcées contre eux, tant par lui que par ses prédécesseurs. Il accordait le titre héréditaire de duc de Fouille et de Calabre à Robert Guiscard, avec Finvestiture pontificale pour toutes les terres actuellement au pouvoir des Normands dans ces provinces, et, de plus, il Tautorisait à s'emparer des possessions des Grecs et des Arabes en Italie et en Sicile. Richard, comte d'A versa, proclamé prince de son côté, obtenait l'investiture de la principauté de Capoue, qu'il venait de conquérir sur le descendant de ses souverains longobards, lequel avait pourtant soutenu avec fidélité le parti du Saint-Siège. Pour prix de ces concessions, qui ne coûtaient rien au pape, mais qui avaient au xf siècle une valeur morale extraordinaire, le duc Robert et le prince Richard se reconnaissaient, eux, leurs héritiers et leurs successeurs quels qu'ils fussent, hommes lig^s de l'Eglise romaine ; ils s'engageaient à lui

162 A TRAVERS L'APULÏE ET LA LUCAME

fournir des troupes contre tous ses ennemis et à lui payer un tribut annuel.

La Papauté s'assurait ainsi le concours de la redoutable épée des Normands dans ses querelles futures avec T Allemagne, et cela d'une manière d'autant plus certaine qu'elle avait eu Thabileté de faire reposer leur droit nouveau sur la négation de celui que les Empereurs d'Occident prétendaient à la suzeraineté du midi de l'Italie. De son côté, Robert Guiscard, en obtenant l'érection de son nouveau duché en grand fief pontifical, faisait trancher par l'autorité suprême des consciences la question qui, depuis son élection, divisait les Normands de la Fouille. Ce qui avait été d'abord le simple commandement électif d'égaux sur lesquels le comte des Normands n'exerçait d'autorité qu'à la guerre, se transformait ei\ une souveraineté héréditaire dont les comtes des villes devenaient les feudataires. Car le principe de l'hérédité des fiefs, existant depuis longtemps en fait^ venait d'être reconnu en droit général par une loi de l'empereur Conrad. Dès lors, le pouvoir suprême ne dépendit plus d^une élection soumise au caprice de la volonté des barons ; il reposa sur le droit que l'investiture pontificale donnait à Robert de choisir lui-même son

successeur parmi ses enfants. Ceux-ci régnèrent après lui, puis ses neveux, et l'Italie méridionale resta soumise à cette branche de la maison de Hauteville, bientôt élevée sur le même rang que les autres dyna'sties royales.

Les stipulations de Melfî arrivaient bien à temps pour Robert Guiscard, car une année s'était à peine écoulée depuis le concile quand éclatait du côté de rOrient le plus grand danger qu'ait jamais couru rétablissement des Normands en Italie, un danger tel que certainement ils y auraient succombé s'ils avaient eu en même temps contre eux la puissance morale de la Papauté, au lieu de l'avoir désormais pour appui. Malgré ce qui s'était passé, TEmpire grec avait continué les préparatife de guerre convenus avec le pontife de Rome, et l'énergique Constantin Ducas avait succédé sur le trône de Constantinople au faible Isaac Comnène. Tandis que Robert Guiscard faisait la conquête de Reggio et restait en Calabre pour observer le succès de la première incursion que son frère Roger exécutait en Sicile, du côté de Messine, le myriarque Abou- 1-Khareg, Maronite ou Mardaïte de naissance, nommé duc d'Italie, rassemblait une nombreuse .armée à Durazzo. Débarqué brusquement à Bari,

il envahit la Fouille dégarnie de troupes. A cette nouvelle, Robert accourut du fond de la Calabre et se mit à la tête des forces que son frère Mauger. comte de la Capitanate, avait déjà réunies en hâte. Mais elles étaient peu considérables/ et surtout Télile des Normands était restée dans le Midi. Robert et Mauger furent donc absolument défaits par Abou-I-Khareg, qui profita de sa victoire pour reprendre Tarente, Oria, Brindisi et Otrante. En décembre 1060 ses troupes débordaient sur tous les ppints et il mettait le siège devant Melfi, qui semblait devoir promptement capituler. Mais Roger, à ce même moment, arrivait avec Tarmée de Calabre au secours du duc son frère, refoulé dans le sud de la Basilicate. Aussitôt les Normands reprirent Toffensive avec une nouvelle vigueur. Dès janvier 1061, Roger recouvrait Manduria, près de Tarente, et Robert Guiscard Acerenza. Puis ce dernier marcha contre Abou-1-Khareg occupé à l'attaque de Melfi, lui livra bataille, le mit en déroute et le rejeta en désordre sur Bari, où bientôt il se rembarqua.

La défaite de cette invasion des Gx^ecs, qui avait été si près de réussir, acheva de consolider les résultats politiques du concile de Melfi. Robert

Guiscard put alors reprendre, fort de la concession papale qui en faisait une sorte de croisade, et mener à bonne fin Tentreprise qu'il avait si brillamment inaugurée dans le Val di Crati, en Calabre, alors qu'il n'était qu'un simple aventurier exilé aux avant-postes par son frère Humfroi, le vaste plan qu'il avait dès lors conçu : enlever à TEmpire grec tout ce qu'il possédait encore sur le continent italien, dans la Fouille et dans la Calabre, absorber également les principautés longobardes qui subsistaient à Bénévent et à Salerne, étendre sa suzerarneté sur les républiques commerçantes de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, puis couronner l'œuvre en faisant sur les musulmans la conquête de la Sicile, qu'il donna en fief, avec le titre de comte, à Roger, son frère puîné. En même temps, tout en poursuivant la guerre avec une ardeur nouvelle, il adopta une ligne de conduite absolument différente de celle qu'avaient tenue jusqu'alors les Normands et avant eux les autres étrangers descendus dans la péninsule depuis les invasions barbares. Le lendemain de la bataille, il distribuait généreusement à ses troupes le butin gagné par l'épée; mais en même temps, il appelait à lui les indigènes, que ses frères avaient tenus en servage. Il leur ouvrait

les rangs de son armée et s'efforçait d'effacer l'ancienne et injurieuse distinction établie depuis cinq siècles entre les vainqueurs et les vaincus. Il inaugurait ainsi cette admirable politique d'apaisement, de tolérance et de conciliation, si extraordinaire pour son époque, qui réunissait autour de lui, en les groupant par les mêmes intérêts, au service d'une même pensée, les populations les plus diverses de race et de langue : Normands établis de la veille en Italie, Longobards dépossédés de leur ancienne suprématie, Italiens de race latine foulés et pressurés de longue date par les invasions, mais toujours fiers de leur descendance romaine, Grecs par qui les Empereurs de Constantinople avait colonisé la Calabre, Arabes de Sicile, juifs des villes de négoce, nombreux surtout dans la Fouille; des hommes entre lesquels la diversité de foi et de culte semblait devoir établir des ferments de haine irréconciliable, obstacle impossible à surmonter pour toute tentative de fusion. Chrétiens de rites ennemis relevant, les uns de l'obédience du Pape, les autres de celle du Patriarche de Constantinople, musulmans et israélites, Robert les plaçait tous dans ses États sur un pied d'égalité, les admettait également, sans distinction d'origine et de religion,

dans les plus hauts offices de ses troupes et de son administration, accordant à chacun liberté entière dans l'exercice de son culte. C'est .ainsi qu'il parvint à se faire accepter comme un libérateur par la majorité des populations et non seulement à faire vivre en paix, grâce au lien de sa domination, des éléments aussi disparates, mais à les fondre jusqu'à un certain point en éveillant chez eux le sentiment d'une nationalité commune. Cet homme qui, parti d'un petit manoir de la Normandie, cadet d'une nombreuse famille, avait commencé, dans son camp de San-Marco-Argentaro , palissade à la façon de ceux des anciens vikings, par mener, à force de misère, la vie d'une sorte de chef de bandits, ne fut pas seulement un grand conquérant, il montra dans l'exercice du pouvoir les qualités d'un fondateur de peuple.

L'extension des conquêtes de Robert Guiscard et la transformation de son pouvoir ne profitèrent pas àMelfi, bien au contraire. Quand le duc normand se fut rendu maître de Salerne, il y transporta sa résidence et la capitale de ses États. Cette grande ville lui paraissait plus en rapport avec l'éclat qui devait désormais entourer la cour d'un grand prince. D'ailleurs il y trouvait des traditions mo-

narchiques qui lui plaisaient, en lui semblant offrir plus de garanties que l'esprit qui régnait à Melfi. De plus, dans la forteresse apulienne, il s'était senti jusque-là presque à la merci des velléités de révolte des grands barons du voisinage, lesquels lui faisaient une sourde opposition et ne dissimulaient pas leurs regrets du régime de république aristocratique qui avait régné sous les premiers comtes. Dans la révolte d'une partie des hauts barons normands qui avait suivi de très près l'élévation de Robert au rang de duc héréditaire, Pierre fils d'Ami, le même qui, treize ans auparavant, en 1046, avait disputé à Drogon le titre de comte de la Fouille, s'était emparé de Melfi par surprise, et ce n'était qu'après une épreuve du jugement de Dieu que les habitants s'étaient décidés à le chasser. Plus tard, dans les diverses révoltes du comte Go^ celin et des deux. neveux de Robert Guîscard, Geoffroi comte de Conversano et Abagilard ou Abaillard, soutenus la première fois par une nouvelle invasion grecque que commandait le drongaire Mabrikas, la fidélité de la ville s'était encore montrée des plus suspectes.

Melfi ne perdit pas cependant toute son impor-, tance avec le transport du centre du gouvernement

à Salerne. Le pape Urbain II y rassembla un nouveau concile en 1089. Le roi Roger s'occupa d'embellir cette ville, qui restait royale et où il fit tenir en 1130 un concile schismatique par son antipape Anaclet. Du temps de la maison de Souabe, Frédéric II y vint souvent passer les mois d'été, attiré par le climat tempéré qui y marque cette saison et par les aliments que les bois du Vulture offraient à sa passion pour la chasse. C'est à Melfi qu'en 1231 il promulga les fameuses Constitutions augustales, compilées par son chancelier Pietro délie Vigne avec l'assistance des deux grands jurisconsultes Roffrido de Bénévent et Taddeo de Sessa, vaste code de lois embrassant le droit politique, le droit civil, <jriminel et féodal, les règles de la procédure, la compétence des juges et des fonctionnaires, les frais et dépens, les finances, la police, les poids et mesures, enfin les monnaies. Divisé en trois livres comprenant 290 décrets, dont 42 émanant du roi Roger, 23 des deux Guillaume et 228 de Frédéric lui-même, ce recueil est disposé d'une manière confuse, mais il n'en constitue pas moins un monument législatif de la plus haute valeur, où se résument les progrès les plus avancés du droit tel qu'on le comprenait au xni* siècle. C'est le premier

exemple que le pouvoir souverain ait donné en Europe de substitution de la loi écrite à la coutume, de tentative de mise en ordre du chaos juridique dans lequel se débattait le moyen âge. Depuis Justinien Ton n'avait pas vu formation d'un code complet de ce genre s'étendant à toutes les choses de Tordre social. Frédéric y poursuit systématiquement rabaissement de la puissance de la noblesse et du clergé, la restriction de leurs privilèges au profit du pouvoir royal. Il établit ce pouvoir en protecteur de leurs vassaux, lauxquels il offre un recours contre Toppression et les vexations de toute nature. Il revendique exclusivement pour la couronne la juridiction criminelle à tous les degrés et Tappel des causes civiles. Mais tout en abaissant la noblesse, il montre une jalousie maladroite contre rétablissement des communes ; il n'assure donc pas à la royauté cet appui de la bourgeoisie des villes que surent s'acquérir les rois de France, en poursuivant la même œuvre par une voie plus lente, mais aussi plus sûre. Il dut profondément le regretter à la fin de son règne, quand il vit autour de lui la trahison et la révolte éclater partout dans les rangs des seigneurs. Mais, sous ce rapport, il avait poursuivi toute sa vie

rîdéal de Tabsolutisme impérial et il s'était montré centralisateur à Texcès. Le souvenir des troubles de sa minorité pesait sur lui comme il pesa plus tard sur Louis XIV.

Melfi, d'ailleurs, en ayant cessé d'être une capitale, restait une ville de grand commerce, un des principaux marchés de la Fouille. Les Amalfitains y venaient trafiquer en grand nombre, y avaient un quartier spécial et y étaient placés presque sur le même pied que les citoyens. La juiverie était riche et considérable, moins pourtant que celle de la voisine Venosa. Sous l'Empire romain, les juifs s'étaient établis en très grand nombre en Apulie; ils y pouvaient posséder le sol, et plusieurs d'entre eux étaient devenus dans ce pays de grands propriétaires terriens. D'une constitution de l'empereur Honorius, datée de 398, nous apprenons que dans cette province Vordo ou sénat municipal de plusieurs cités en était venu à présenter une majorité de juifs. Bien traités par les Ostrogoths, ils se montrèrent dévoués à leur cause, et les juifs de Naples eurent une part considérable à la défense de la ville contre Bélisaire. Un peu plus tard, le Pape saint Grégoire le Grand, dans sa correspondance, se montre souvent préoccupé des Israélites

172 A TRAVERS UAPULÏE ET LA LUGANIE

apuliens ; il n'était pas comme son prédécesseur saint Gélase, qui traitait en intime ami un de ceuxci, nommé Telesinus. Un célèbre rabbin français du xno siècle cite un proverbe qui avait cours depuis longtemps et qui, calquant à sa manière des paroles dlsaïe, disait : « La loi sort de Bari et la parole de Dieu d'Otrante. » En effet, la renaissance des études hébraïques s'est produite en Italie bien plus tôt que dans le reste de l'Europe et dès le commencement du x® siècle, dans Tordre des sciences profanes, les juiveries de la Fouille comptaient des hommes de la valeur du fameux médecin Schabthaï Domnolo. Elles continuèrent à subsister sans être trop molestées, même sous les Angevins. Ce fut seulement Ferdinand le Catholique qui fit expulser les juifs du royaume de Naples, en appliquant à ce pays la loi barbare d'exil que l'Espagne avait adoptée et qui lui fut si funeste.

Bâtie sur un sol volcanique, la ville de Melfi, qui compte actuellement une douzaine de mille âmes, a souffert à plusieurs reprises, presque de siècle en siècle, les ravages de tremblements de terre. Le dernier et l'un des plus violents eut lieu en 1851 et renversa la majeure partie de la ville.

en faisant de nombreuses victimes. C'est pour cela que la plupart des constructions y sont neuves. Par suite, Melfi ne conserve que bien peu de souvenirs monumentaux de son passé historique. Le château fort qui la domine, énorme pâté garni de tours carrées peu saillantes, est encore dans sa masse une œuvre du xi* siècle. C'est bien celui qu'ont habité Drogon et Humfroi, celui où Robert Guiscard enferma sa première femme Albérade, fille du Normand Girard, seigneur de Buonalbergo, la fidèle compagne des épreuves de sa jeunesse, quand il l'eut répudiée pour contracter une alliance plus profitable à sa politique en épousant Sichelgwta, sœur du prince de Salerne. Mais ce château a été complètement défiguré par des remaniements et des appropriations modernes de diverses époques. Il appartient actuellement à la famille Doria, qui en tire un titre princier. La seigneurie de Melfi, restée du domaine royal jusqu'au XIV* siècle, fut pour la première fois donnée en fief comme comté par Jeanne P*. Ferdinand II d'Aragon l'érigea en duché pour la famille Caracciolo. Mais elle était revenue à la couronne par voie de confiscation quand Charles-Quint la donna comme principauté à André Doria.

De Tancienne cathédrale il n'est demeuré debout qu'un beau campanile carré à plusieurs étages de fenêtres romanes, aussi élégant que hardi dans la façon dont il s'élève vers le ciel. A son étage supérieur, Tarchitecle a employé les pierres volcaniques rouges et noires du Vulture pour exécuter, à la façon de ce qu'on voit souvent dans les églises de TAuvergne, de véritables mosaïques à grandes pièces, incrustées dans l'appareil de gros blocs de calcaire qui forme la construction. Elles dessinent des lions rampants d'un style tout héraldique, placés sur chaque face des deux côtés de la fenêtre. Le lion était l'emblème qu'avait adopté la dynastie des Normands de Sicile, et Huillard-BréhoUes a déjà remarqué qu'ils en avaient multiplié sur tous leurs monuments. Le campanile de Melfi fut élevé en HS3, sous le règne de Roger II, par les soins de l'évêque Roger. L'architecte s'appelait Noslo Remerii. C'est ce que nous apprennent deux inscriptions gravées sur la face ouest de l'édifice.

Les remparts de la ville, dont il subsiste quel* ques parties et une des portes, celle de Venosa, ne sont pas antérieurs au temps de Frédéric II ou des premiers Angevins.

Dans la cour du municipe on conserve un

énorme et magnifique sarcophage antique de marbre, découvert en 1856 au lieu dit Albero-in-Piano, sur le territoire de la commune voisine de RapoUa. Parmi les monuments de ce genre, c'est un des plus beaux et des plus importants que j'aie vus ; Rome même n'en possède qu'un petit nombre qui puissent rivaliser avec celui-ci. Autour de la caisse, au-dessous d'une frise de monstres marins, sont disposées seize ùiches, cinq sur chacune des grandes faces et trois sur chacun des petits côtés, séparées paf de riches colonnes à fines cannelures en spirale. De deux en deux ces niches se terminent au sommet en coquille. Sous chacune d'elles est une figure de haut relief, excepté dans celle du milieu du petit côté de la tète, où Ton a figuré une porte à deux battants et à quatre panneaux ornés de bas-reliefs. Pas de doute sur les personnag-es que représentent les figures de la face postérieure, aussi finement exécutées que celles du devant. C'est au centre une Vénus drapée, debout [entre deux pommiers. Puis, à gauche, Vénus de nouveau, accompagnée de l'Amour et tenant le bouclier de Mars, qu'elle a désarmé et qui eàt debout devant elle; à droite, Atalante et Méléagre, aux pieds de qui est étendu mort le sanglier de Caly-

don. Les figures de la face antérieure offrent plus d'obscurités. On y reconnaît avec certitude, sur la gauche, Apollon Citharfede assis et Mars debout, nu, le casque en tête, ayant près de lui ses armes. Mais quel nom donner au jeune héros à la longue chevelure, à demi enveloppé d'un manteau qui laisse à découvert son épaule droite et une partie de sa poitrine, lequel, ayant auprès de lui son bouclier rond et son casque à cimier, se tient debout sur la droite devant un roi barbu, assis, qui portait à la main un long sceptre et à cdté de qui, dans le fond de la niche, une épée est suspendue à son baudrier? Il semble recevoir un ordre dp départ; mais bien des faits de Thistoire héroïque chantée par les poètes pourraient s'appliquer à cette représentation singulièrement vague, que ne précisent pas les attributs des personnages. Il n'est guère moins difficile de dénommer avec précision la figure de femme voilée, sans doute une déesse, qui occupe la niche du milieu. Elle est debout entre deux arbres dont le feuillage rappelle celui du laurier et à Tun desquels est suspendu un bouclier i*ond. A cette place on penserait naturellement à chercher Proserpine, la déesse des morts, faisant pendant à la Vénus de Tautre face; mais

nous avons ici plusieurs traits étrangers à la représentation habituelle de cette divinité.

Le couvercle figure un lit richement orné, garni d'un matelas et d'un coussin, sur lequel est couchée une jeune femme endormie^ dont la coiffure est celle de Messaline, d'Agrippine et de Poppée. Comme jusque dans le fond des provinces on s'attachait à suivre la mode dont le ton était donné par les impératrices, ce trait caractéristique place l'exécution du sarcophage aux temps de Claude et de Néron. Aux pieds de la jeune femme était couché son petit chien favori. Un Amour enfantin sculpté, de très petite dimension, est placé auprès du chevet. Il tient d'une main un flambeau ren- ' versé, symbole de la mort, et de l'autre un feston de fleurs. Il serait fort à désirer que ce magnifique monument de sculpture fût mis à couvert dans quelque salle et ne demeurât pas exposé aux intempéries atmosphériques comme aux mutilations des gamins dans une cour où tout le monde a accès.

Dans cette même cour du municipe on remarque encore quelque chose de fort bizarre. C'est un pilier de pierre du xvi^ siècle, adossé au bâtiment qui était autrefois la prison. Il se termine à son

sommet par une console fortement en saillie, audessous de laquelle, à son extrémité, est scellé un gros anneau de fer qui a pu servir à suspendre la poulie d'un puits, ou bien peut-être à brancher des chrétiens. Cette dernière hjrpolhèse paraîtra peut-être au premier ahoxd assez invraisemblable, mais elle m'est inspirée par les singulières inscriptions que porte le pilier. D'un côté de la console est gravé, avec Técusson de la province de Basilicate présentant en armes parlantes un basilic ailé : Qidetum nemo impime lacesset. De Fautive côté on lit : Scribit in memore Imsus^ au-dessous du buste en bas-relief, vu de face, d'un personnage aux cheveux taillés en brosse, à la barbe courte et en pointe, portant une cuirasse avec une fraise à l'espagnole, manifestement le portrait de quelque capitaine des armées de Charles-Quint. C'est là un monument de vengeance, et il se rattache à un des épisodes les plus sanglants des guerres entre Français et Espagnols au commencement du.xvi* siècle. Dans sa désastreuse expédition de 1528, Lautrec vint mettre le siège devant Melfi, qui, comme la plupart des villes de la Fouille, montra beaucoup de dévouement à la cause de TEmpereur. Melfi se défendit donc énergiquement, mais une de

ses portes fut à la fin livrée par trahison. Là comme à Andria, Lautrec, voulant inspirer la terreur à la contrée voisine, mit la ville à sac et passa au fil de Tépée une partie de la population et de la garnison. Les Espagnols revinrent bientôt après, et leurs représailles furent terribles à Tégard des soldats français laissés dans la place, ainsi que de ceux des habitants que l'on désignait comme partisans de la France et que Ton soupçonnait d'avoir pris part au complot qui avait livré la ville. C'est là ce que rappelle Tinscription du pilier des prisons de Melfi. L'offensé qui proclame qu'on ne l'aura pas impunément troublé dans son repos est l'Espagnol, possesseur du pays par un droit qu'il tient pour légitime. Il y a donc une certaine probabilité à ce que le pilier dont nous parlons ait alors servi de gibet et vu l'agonie de quelques-unes au moins des victimes des vengeances qui suivirent le passage des Français.

On considère généralement la fondation de Melfi comme ne datant que des temps barbares ou de ceux de cette domination byzantine tant calomniée, qui pourtant a vu naître bien des villes nouvelles dans la Fouille. Quelques-uns, se fondant sur une phrase d'Erchempert, écrivain du

ixe siècle, pensent que ce fut là le premier établissement de ceux qui allèrent ensuite fonder Amalfi. que la grande république commerçante qui jeta tant d'éclat dans le premier moyen âge était une sorte de colonie de Melfi. La phrase d'où Ton a tiré cette conclusion est malheureusement très obsture ; on ne saurait dire précisément s'il y est en réalité question de Melfi ou bien, comme Tout admis d'excellents critiques, du cours d'eau appelé Molfa ou Molpa, qui débouche dans le golfe de Policastro. Notons cependant qu'il existe un parallélisme digne de remarque entre Melfi d'Apulie, avec son ruisseau homonyme et dans son voisinage Lavello, et Amalfi de Campanie, qui a également sur son territoire un ruisseau de son nom et dans son, voisinage Ravello. Les deux appellations de Melfi et Amalfi sont étroitement apparentées, presque identiques au fond, et dans les documents les plus anciens on trouve fréquemment la forme Melptda ou Melfia pour désigner la ville du golfe de Salerne. Le même parallélisme existe entre le nom d'une des principales villes de la Fouille, Trani, et celui d'Atrani près d' Amalfi. Entre la Fouille et le territoire amalfitain nous constatons aux xi% xif et x\w siècles des relations étroites, des

liens d'une fraternité toute particulière, qui sont spécialement intimes entre les Melfitains et les Amalfitains. Les citoyens d'une ville sont traités dans Tautre presque comme des compatriotes. La population de TÉtat d'Amalfi a bien plus d'affinités avec celle de la Fouille qu'avec celle du reste de la Campanie, dont elle s'étudie dans une certaine mesure à rester isolée. Sans doute l'histoire traditionnelle de la fondation d'Amalfi, telle que la raconte Erchempert, est une légende fabuleuse. On ne saurait admettre le fait de ces grandes familles romaines qui, voulant s'établir à Constantinople, s'en vont débarquer à Raguse, puis reviennent en Italie et après un séjour à Melfi ou sur la Molpa se fixent définitivement à Amalfi. Mais la fondation de cette dernière ville, qui ne remonte pas plus haut que le vn® siècle me paraît devoir vraisemblablement être attribuée à une émigration de la Fouille, fuyant les ravages de l'invasion des Longobards. Je crois donc qu'il y a sous ce rapport un renseignement exact chez Erchempert et que c'est à Melfi de Fouille qu'il vaut le mieux rapporter sa phrase.

Quoi qu'il en soit, rien ne donne à supposer que Melfi existât sous les Romains ou du moins fût

une localité de quelque importance. On ne peut pas en trouver un indice dans une seule inscription latine funéraire, employée dans la construction du campanile, laquelle peut parfaitement avoir été apportée de RapoUa, ni dans celle d'une borné milliaire trouvée jadis au bas de la ville, où on la conserve aujourd'hui. Celle-ci atteste seulement le passage de la Via Herculia au point où elle fut découverte.. Mais en revanche, sur remplacement où est aujourd'hui Melfi un centre de population considérable existait à une époque plus antique, aux temps de l'indépendance Apulienne. Le fait est prouvé par les nombreux tombeaux de cet âge que les paysans mettent au jour en remuant la terre dans les champs qui entourent la ville. J'ai eu l'occasion de voir une certaine quantité de monnaies d'argent et de vases découverts dans ces tombeaux et appartenant à différents propriétaires de Melfi. Dans ces objets il n'y avait rien de romain. Tous les va^es que j'ai vus sont de petite dimension, sans importance, mais la succession des époques de la céramique peinte depuis ses origines dans le pays jusqu'à la fin du m* siècle avant J.-C. y est représentée dans toutes ses phases. Ce qui m'y a le plus intéressé, ce sont les échantillons nombreux

de la poterie apulienne à dessins géométriques exécutés en couleurs vitrifiables sur un engobe argileux blanchâtre, dont la ressemblance avec celle de Cypre est si étroite, poterie que j*ai déjà observée à Canosa dans un précédent voyage et dont M. Viola a trouvé des fragments à Tarente. Les faits que j'ai constatés à Canosa établissent que, malgré son apparence archaïque, la fabrication et Fusage s'en sont continués chez les indigènes de TApulie jusque pendant Fépoque où ils recevaient par voie d'importation les beaux vases grecs à figures rouges.

La Melfi actuelle n'a pas d'industrie ; les quelques gens de métier qu'on y compte sont pour la plupart en même temps cultivateurs. Tout son commerce, qui a une certaine activité, consiste en produits agricoles des campagnes environnantes. Comme les autres villes de la Fouille, surtout celles qui se trouvent situées dans l'intérieur des terres et ne sont pas en même temps ports de mer, celle-ci n'est habitée que par des propriétaires ruraux, presque tous nobles, car il n'y a pas à proprement parler de bourgoisie, et par des paysans, simples ouvriers agricoles d'une condition fort misérable, qui chaque matin partent avant l'aube pour aller tra-

vailler dans les champs, souvent à plusieurs lieues de- distance, et ne reviennent qu'au coucher du soleil. Rien de plus pittoresque que le spectacle qu'offre à la brune la rue du faubourg, au moment de leur rentrée. Hommes et femmes remontent alors en troupes d'un pas lent et fatigué, portant sur l'épaule la houe et la bêche avec lesquelles ils ont foui le sol, et sur leur tête des paniers de grains ou de fruits, ou bien des bottes de verdure destinée à la nourriture des animaux, poussant devant eux de petits ânes alertes qui trottinent surchargés de légumes, de corbeilles de vendange, de sacs de grain, de fagots coupés dans les bois voisins. Quelques-uns de ces paysans portent dans leurs bras les petits enfants qu'ils ont emmenés dans les champs et se penchent sur eux avec une touchante expression de tendresse. D'autres enfants, un peu plus grands, laissés à la maison, accourent au devant de leurs parents et se jettent à leur cou avec des cris joyeux qui se mêlent au meuglement des vaches et au bêlement des moiitons que les bergers ramènent de la pâture, aux aboiements de leurs chiens et au tintement des grosses clochettes de leurs bestiaux. A ce moment, tout est bruit et mouvement de fête; pour augmen-

ter le tumulte, auquel se plaisent tous les peuples méridionaux, des gamins font partir des pétards dans la rue, des cabarets on entend sortir des chants et le bruit des tambours de basque, car la jeunesse va se délasseï^ en dansant du labeur de la journée. C'est là un spectacle qu'on retrouve dans toutes les villes de la contrée, mais on ne s'en lasse pas, et surtout la première fois qu'on en est témoin il ravit le voyageur, qui n'a rien vu de semblable sous nos climats.

RAPOLLA

En quittant Melfi pour aller à Venosa nous n'avons pas pris la voie la plus directe. Nous voulions en effet, visiter RapoUa, ancienne ville située à fort peu de distance. On s'y rend par une route serpentant au travers des ondulations de terrain mouvementées qui se rattachent au pied du Vulture, généralement à la hauteur de la lisière des plantations d'oliviers et des bois de châtaigniers qui leur succèdent. De plusieurs tournants de cette route on a en arrière une belle perspective de Melfi, qui permet d'en voir l'ensemble.

RapoUa est pittoresquement située au bord d'un ravin profond, sur un rocher escarpé qui se rattache par une sorte d'isthme plus bas à des collines boisées. Avant l'invention de l'artillerie c'était une

magnifique assiette de forteresse. Pline la mentionne sous le nom de Strapellum parmi les cités des Dauniens dans Fintérieur des terres. Sous TEmpire c'était un municipe^ et Ton y a trouvé quelques inscriptions latines avec d'autres antiquités, principalement au lieu dit Albero in Piano, où paraît avoir été la nécropole. Au moyen âge, Rapolla eut pendant plusieurs siècles une importance considérable. Un évêché, suffragant du siège métropolitain de Bari et de Canosa, y fut établi entre 1028 et 1037, encore sous la domination des Byzantins. Aujourd'hui ce n'est qu'un village qui compte à peine plus de mille habitants mais qui offre au voyageur dans sa cathédrale une remarquable église de style original, à trois nefs voûtées en arêtes, dessinant avec le transept un plan en forme de croix latine.

Cette cathédrale a été bâtie dans la première moitié du xm® siècle. Le campanile, de forme élancée et d'une belle architecture, en est la partie la plus ancienne. L'architecte Sarolo (1), de Muro dans la Basilicate, l'a construit en 1209 par les ordres de l'évêque Riccardo, comme le dit une

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