La tradition de Venosa prétend que Guillaume Bras-de
là ce qui décida Robert Guiscard à y choisir le lieu de sa propre sépulture. Avecrassentiment du Pape Alexandre II, il institua comme abbé un moine normand, Bérenger, fils d'Ernoult, et il dota le monastère de possessions très étendues qu'augmenta encore, en 1093, le grand comte Roger. Un fait donnera Tidée du développement de ces possessions; dans le catalogue des barons qui, sous le roi Guillaume II, prirent part à Texpédition de Terre-Sainte, Tabbé de la Santa-Trinità de Venosa est cité comme ayant fourni trente chevaliers et deux cent trente sergents de ses différents fiefs.
Les bâtiments de Tancienne p.bbaye de la Trinità sont situés sur le bord de la pente qui descend vers la Fiumara (ou lumara, suivant la prononciation locale), au nord de la ville, dont les sépare une sorte de vaste esplanade herbue et solitaire, que j'ai vue animée seulement par les moutons que
Fer y avait été enterré avant Drogon. Mais ceci ne repose sur rien de sérieux et est tout à fait invraisemblable. La même tradition, enregistrée dans une inscription de date récente peinte auprès du tombeau de Drogon et de Robert, confond Guillaume, comte du Principato, le dernier né des fils de Tancrède de Hauteville, qui lut en effet inhumé à Venosa, avec l'un des rois Guillaume de Sicile, dont la sépulture est à Monreale.
conduisait un berger. De là, on aperçoit par derrière la ville, à Thorizon, la crête dentelée des bords du cratère du Vulture se découpant sur le ciel. C*est du sommet de cette montagne que s'abat de temps à autre en rafales irrésistibles ce venius Vultumus des anciens, qui, soufflant au visage de Tannée romaine et Taveuglant de tourbillons de poussière, contribua puissamment à lui faire perdre la bataille de Cannes. Le monastère et ses églises ont été principalement bâtis avec les pierres de Tamphi théâtre romain, qui se trouvait dans le voisinage; de distance en distance on retrouve dans les murailles des blocs portant trois ou quatre des grandes lettres de Tinscription monumentale de cet édifice, que Ton a pu restituer comme une sorte de jeu de patience. On y a également employé beaucoup de cippes funéraires antiques avec leurs inscriptions, et les pierres tombales d'un cimetière juif du ix" siècle, dont les épitaphes hébraïques sont d*unc belle langue et d^un haut intérêt pour l'histoire. Les murailles de l'abbaye de la Trinità constituent donc à elles seules un véritable musée épigraphique d'un aspect profondément original.
Voici d'iiboid la grande église inachevée dont
Robert Guiscard avait entrepris la construction en 1065, pour se faire un mausolée cligne de sa gloire. Si les travaux avaient été conduits jusqu'à terme, ce serait un édifice de premier ordre. Le plan est entièrement français. Il dessine une croix latine, de 70 mètres de longueur totale et de 24 de largeur, dans œuvre, avec un transept de 48 mètres de développement en largeur. La nef principale, bordée de douze énormes colonnes, six de chaque côté, aux chapiteaux à feuillages imités de Tordre corinthien, d'un beau galbe et d'un travail à la fois ferme et précieux, est longue de 35 mètres et large de 11. Deux bas-côtés latéraux l'accompagnent. Le chœur a 17 mètres de longueur, dans œuvre. Par une disposition absolument étrangère à l'architecture italienne de toutes les époques, et qui provient directement de France, il est entouré de piliers, derrière lesquels un bas-côté continu fournit une circulation tout autour, en donnant accès à trois chapelles absidales. Sous Robert Guiscard, aucun architecte de la Fouille n'avait encore eu le temps de se mettre à l'école des ultramontains; un plan semblable ne peut donc alors avoir été conçu que par un maître constructeur appelé d'au delà des Alpes comme l'abbé Bérenger
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lui-même. Au moment où mourut Robert, les travaux du gros œuvre avaient été conduits jusqu'à la naissance des voûtes, et les chapiteaux de la nef sculptés. Interrompue alors, la construction ne fut jamais reprise, et, depuis huit siècles, rédifice est resté dans le même état. De la vaste église inachevée et découverte on a fait un jardin rempli de treilles, d'orangers et de figuiers aux troncs énormes et noueux. Des vignes y grimpent le long des colonnes et marient leurs festons de pampres verts au feuillage de pierre des chapiteaux. Rien de charmant comme Taspect de ce verger riant dans une imposante ruine.
Si l'exécution du plan de l'architecte de Robert Guiscard avait été achevée, il est évident que Ton aurait rasé l'église plus ancienne, laissée debout provisoirement pendant la construction de la nouvelle. Celle-ci, au contraire, a fini par rester seule affectée au culte, puisque Tédifice qui devait lui succéder n'a pas été mené à terme. L'église vieille est située dans Taxe même de la nef de la grande église inachevée, qu'elle semble prolonger en avant; ses proportions sont les mêmes en largeur et notablement moindres en longueur, son architecture est médiocre et lourde; elle est actuelle-
ment en contre-bas du sol environnant. Ses murs extérieurs paraissent être restés, sans presque avoir été remaniés, ceux de Téglise qui avait été bâtie au x° siècle, lors de la fondation du monastère, église en forme de basilique latine avec narthex. Mais, à Tintérieur, le plan et les dispositions ont été changés. L'édifice a été, en effet, repris et modifié intérieurement à diverses reprises : d'abord au milieu du xf siècle, travaux à la suite desquels le pape Nicolas II le consacra solennellement en 1059, lors du concile de Melfi; ensuite en 1126, sous le duc Guillaume; enfin dans des rema-
niements très modernes qui en rendent au premier abord le plan fort obscur, par suite des murs de refend établis pour ménager des chapelles fermées et des sortes de sacristies. Si Ton fait abstraction de ces additions maladroites, on reconnaît qu'à la suite de la dernière restauration, celle du xu" siècle, la disposition intérieure de Téglise était la suivante. L'abside restait celle d'une basilique> avec son chœur empiétant sur le vaisseau même de l'édifice. En avant du chœur, ce vaisseau était divisé en trois nefs par de gros piliers de maçonnerie fortement moulurés que reliaient deux par deux, en travers de la nef centrale, comme à San-
Nicolao de Bari, de grands arcs bandés, dont la forme en fer à cheval est tout arabe. La maîtresse nef est ainsi formée de quatre travées transversales. Dans chacune d'elles, bordant la nef, les gros piliers ne se rattachent pas Fun à l'autre par un seul arc, mais bien par deux arcs successifs en ogive, dont la retombée commune est portée par une colonne de marbre provenant d'édifices antiques. Le tout est couvert d'un plafond de bois. Un campanile carré s'élève en avant de la porte de cette église, à laquelle sa partie inférieure forme un porche couvert.
C'est à l'intérieur, dans les nefs latérales, que sont les tombeaux des princes normands. Contre la muraille de droite, à la hauteur du milieu de l'église, une niche cintrée en arcosolium^ grossièrement refaite à une époque qui n'est pas éloi^ gnée de nous, abrite un simple coffre de pierre dé forme rectangulaire, sans aucune sculpture, où l'on dit que reposent Drogon et Robert Guiscard. La main d'un barbouilleur moderne a peint au fond de la niche deux figures ridicules de chevaliers et tout auprès une inscription, remplie des plus grosses erreurs historiques. On n'a pas rétabU l'ancienne épitaphe de Robert en vers léonins.
curieuse par son emphase boursouflée et par la pédanterie avec laquelle, le clerc qui Ta composée y employait à tort et à travers des noms de la géographie antique : « Celui-ci est Guiscard, la terreur du monde. Il a chassé de la Ville (de Rome) celui que les Ligures, Rome et les Allemands, tiennent pour roi (rempereur Henri IV). Le Parthe, l'Arabe et la phalange des Macédoniens n'a pas mis Alexis (Comnène) à couvert de lui, mais bien la fuite. Quant au Vénitien, ni la fuite ni la mer ne l'ont protégé. » En face, de l'autre côté de l'église, est la tombe d'Albérade, celle-ci bien conservée. Un sarcophage de pierre, aussi simple que celui de son mari, renferme ses os. Il est placé sous un élégant fronton en saillie que portent deux colonnettes. L'épitaphe consiste en un distique latin d'une heureuse concision. « Albérade, femme de Guiscard, dit-elle, est enfermée dans ce cercueil. Si tu veux savoir qui fut son fils, c'est celui qui repose à Canosa. » Bohémond est, en effet, enterré dans un mausolée en forme de tvrbeh arabe, attenant à la cathédrale de Canosa. On ne pouvait donc dire d'une façon plus discrète à la fois et plus précise : Celle-ci est l'épouse répudiée, la mère du fils dépouillé par les intrigues
de sa belle-mère ; mais ce fils a été le héros de la Croisade.
L'abbaye de la Trinità de Venosa resta aux Bénédictins pendant la durée de la dynastie normande. Mais plus tard, on ne sait pas exactement à quelle date, peut-être sous Charles d'Anjou, le monastère fut donné aux Templiers, qui s'étaient montrés en Palestine ennemis si implacables de Frédéric II. A la suppression de leur ordre, il devint une commander ie de celui de Saint- Jean-de- Jérusalem et resta tel jusqu'à la prise de Naples par Bonaparte et la dispersion des chevaliers.
En avant de la porte de l'église je remarque gisant à terre un monument précieux pour notre archéologie nationale. C'est un cippe funéraire antique d'assez forte dimension, en forme de piédestal quadrilatère. Il ne porte malheureusement pas d'inscription, mais sm' ses quatre côtés des sculptures qui montrent que c'était le tombeau d'un vétéran originaire de la Gaule, qui avait servi dans les cohortes gauloises que comptait l'armée romaine sous les empereurs. A la face antérieure on a sculpté son portrait en buste dans une niche et sur les trois autres côtés figuré les différentes pièces de l'équipement militaire et de l'ornement
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caractéristique do nos ancêtres. Il serait à désirer que la direction de TÉcole française de Rome fit exécuter un moulage de ce cippe pour le Musée de Saint-Germain.
En descendant à deux kilomètres de distance de la ville, sur la route qui continue au delà du monastère de la Trinità et mène au fond de la vallée de la Fiumara pour remonter ensuite vers Lavello, on visite une des principales curiosités archéologiques de Venosa. C'est la catacombe juive découverte en 1833. Partout où ils l'ont pu, les Juifs de TEmpire romain ont adopté ce mode de sépulture souterraine, qui se rapprochait des grottes funéraires de la Palestine. C'est à eux que les premiers chrétiens l'ont emprunté, à l'imitation du sépulcre du Christ. Bien que la catacombe de Venosa fût indiquée sur les Guides de Baedeker et de Murray, d'après ce que j'avais lu dans un savant et récent mémoire de M. Ascoli sur les anciennes sépultures Israélites du midi de l'Italie, je croyais qu'elle était entièrement ruinée, et j'ai été agréablement surpris de la trouver encore exactement dans l'état où M. Hirschfeld l'avait vue et décrite il y a vingtcinq ans. Elle est creusée dans un banc épais de Luf granulaire d'origine volcanique, de même na-
ture que celui dans lequel ont été excavées les catacombes de Rome. Un premier couloir d'entrée donne accès à deux larges galeries parallèles entre elles, Tune plus longue que l'autre, qui y débouchent perpendiculairement ; d'autres leur succédaient plus avant dans les entrailles de la colline et sont obstruées par des éboulements; on nVa point pénétré, et elles réclameraient des fouilles régulières, qui probablement donneraient des résultats intéressants. Dans les deux galeries principales que Ton \i'site s'ouvrent à droite et à gauche des chambres plus ou moins profondes. Les parois des galeries et des chambres sont partout percées, comme celles des catacombes chrétiennes et juives de la campagne romaine, de ces niches horizontalement allongées et peu profondes, juste suffisantes pour recevoir un corps, que Ton appelle des loculi, et des niches plus grandes désignées pËr le nom (ïarcosolia, qui dessinent un cintre au-dessus d'un sarcophage ménagé dans le tuf, sarcophage qui est ici toujours à deux ou trois places. En outre, le sol des galeries et des chambres, dans les catacombes de Venosa, est partout creusé de fosses serrées les unes contre les autres qui ont du recevoir encore une nombreuse population de morts.
Toutes ces sépultures, dans les parois ou dans le sol, sont béantes. Les dalles de pierre ou les briques scellées qui les fermaient originairement ont été arrachées par des mains impies, soit celles des gens qui ont fouillé clandestinement les galeries il y a trente ans, soit celles de dévastateurs plus anciens. Il n'est pas possible d'arriver à des renseignements précis à cet égard. On a perdu de cette manière, il n'en faut pas douter, bien des inscriptions instructives, bien des documents du plus haut prix pour l'histoire. Mais il reste encore dans le fond des arcosolia des chambres donnant dans la galerie la plus étendue, sur l'enduit blanc dont on avait revêtu le tuf, un peu plus d'une quarantaine d'inscriptions tracées au pinceau en couleur rouge. Il y en a de latines, de grecques et d'hébraïques. Celles des deux premières classes sont écrites avec assez de soin, en grandes lettres capitales, dont la forme dénote l'époque, v° et vi'' siècles de notre ère, le temps où nous avons les témoignages littéraires les plus précis sur les Juifs d'Apulie et leur grand nombre. L'hébreu est aussi d'un type ancien, fore précieux pour la paléographie.
Le latin des épitaphes de la catacombc est bar-
bare; il présente toutes les corruptions du langage populaire, dont il devient ainsi un monument. Les cas de la déclinaison y sont complètement brouillés et les mots contractés, altérés d'une manière curieuse. On lit, par exemple : Absida ubi cesqmt Famtinus patei' pour Absis ubi quiescit Fattstinm pater. Le grec n'est pas moins corrompu, et dans les fautes d'orthographe qui y fourmillent on sent rinfluence de la lom*de prononciation qu'il prenait en passant dans des bouches sémitiques. A la suite des inscriptions en latin et en grec, l'hébreu apparaît souvent, comme dans les catacombes juives de Rome, à l'état de courtes formules consacrées : « Paix !» ou : « Paix sur Israël ! » ou bien encore : « Paix sur sa couche ! » Mais, ce qu'on ne voit pas à Rome, il y a dans la catacombe de Venosa quelques inscriptions entièrement tracées en caractères hébreux. C'est à dessein que je me sers de cette expression, car plusieurs établissent que, chez les juifs apuliens, il s'était formé alors quelque chose d'analogue au Judenteutsch de l'Allemagne d'aujourd'hui. On désigne sous ce nom un allemand bâtard écrit en lettres hébraïques, que les Israélites d'outre-Rhin emploient dans leurs correspondances entre eux et dans leurs livres de commerce.
De même, plusieurs des épitaphes peintes de Yenosa dissimulent du grec sous leur écriture orientale. Ceci pourrait peut-être conduire à une conclusion assez importante pour l'histoire littéraire des Israélites dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. On possède plusieurs manuscrits d'une ancienne version de la Bible en grec écrite avec des lettres hébraïques. Jusqu'ici l'origine en est absolument ignorée. Mais le fait que je signale serait de nature à faire tourner les yeux vers l'Apulie pour la recherche du pays d'où elle provient. Enfin plusieurs des inscriptions de la catacombe de Venosa sont en pur hébreu et attestent une renaissance de la culture de la langue sainte qui ne s'était encore produite à la même époque chez les Juifs d'iaucun autre pays de l'Occident.
Ces épitaphes, en quelque langue qu'elles soient rédigées, appartiennent pour la plupart à une même famille, où les noms de Faustiiius et de Faustina se transmettaient de père en fils et étaient les plus habituels. Cette famille tenait le premier rang parmi les Juifs de Venusia, car ses membres étaient décorés des titres (ïarchisyna'goguSypater et presbyter, qui indiquent des éche-
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Ions hiiérarehîques dirers panni les chefc de la communauté: ils comptaient aassi« malgré leur relisrion. parmi les principaux de la cité, majvres cibitaiis. comme on lit dans un de ces textes pour majores cirûaùs. Un autre, peint au-dessus de la tombe d'une jeune fille de quatorze ans. est le plus ancien texte épigraphique q[ui cite comme officiants des rabbins avec des aposia/i, fonction dont la mention disparaît de bonne heure. Qêtei {cm) dixenint trhnus ihrenos) duo apastuli ei duo rebbiies. dit cette épitaphe dans son latin barbare. Un peu plus bas en descendant rers la vallée, au-dessous des bancs de déjections Tolcaniques, on obser\'e une assise d'alluvions quaternaires. En y fouillant pour extraire du sable, on a rencontré des bâches de silex simplement éclaté du type de Saint-Acheul. pour me sentir du terme adopté dans les classifications de Farcbéologie préhistorique. Elles y étaient associées, comme sur les bords de la Somme, à des ossements de grands pachydermes. Ainsi Venosa joint à ses souvenirs historiques de l'aotiquilé romaine et du moyen âge des vestiges du plus ancien passé de Tespèce humaine, bien des milliers d'années avant toute histoire écrite, alors que le climat et le sol
n'avaient pas encore pris leur physionomie d'aujourd'hui, quand le Vullure, en pleine activité volcanique, projetait au loin ses cendres et ses pierres ponces.
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Dans Tantiquité, la Via Herculia, élevée par Dioctétien et Maximien Hercule au rang des grandes voies de l'empire, conduisait en ligne directe de Venusia à Potentia (Potenza) par Lagopesole, où Ton a retrouvé une de ses bornes milliaires . Cette voie n'existe plus, et aujourd'hui la plus courte entre les deux mêmes points est la route provinciale qui passe par Forenza et Acerenza. Je tenais à visiter Acerenza; mais l'intérêt de Forenza est tout, à fait secondaire. J'ai préféré faire un détour assez long pour aller chercher des lieux qui offraient plus de souvenirs historiques et surtout accomplir une sorte de pèlerinage poétique à ceux qu'Horace a chantés.
C'est donc par la route provinciale menant à Gra-
vina que nous sommes sortis de Venosa, et nous avons sui\â cette route pendant deux heures jusqu'à Palazzo, bourg prospère de plus de 4,000 habitants. Elle court presque en ligne droite vers l'est, suivant à peu de choses près le tracé de Fantique Voie Appienne dans son parcours entre Venusia et Silvium, ville des Peucétiens sui* la frontière de la Lucanie, dont l'emplacement est marqué par les ruines de Garagnone, quelques lieues à l'orient de Palazzo, entre Spinazzola et Gravina (l'ancienne Blera). La route n'est que montées et descentes; c'est une succession de croupes et de ravins que Ton coupe les uns après les autres , en s'élevant davantage à chaque fois. Le déboisement s'étend encore à ce canton, maison aperçoit à chaque dislance sur la droite des forêts, qui dans l'antiquité venaient jusque-là. C'est ce qui résulte positivement des récits des historiens sur la mort du consul M. Claudius Marcellus dans la seconde guerre Punique. Ce grand homme de guerre, le vainqueur de Syracuse, opérant contre Hannibal sur la limite de l'Apulie et de la Lucanie, avait en 208 av. J.-C, avec son collègue T. Quinctius Cispinus, établi son camp entre Venusia et Bantia, bien évidemment auprès de la ligne de la Voie Appienne, dont
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il devait tenir à s'assurer la possession. Hannibal l'attira dans une embuscade qu'il lui avait dressée au fond d'un des ravins du voisinage, couverts de bois épais. C'est là que Marcellus succomba, non dans une grande bataille, mais dans une simple escarmouche.
Un peu au delà de Palazzo, vers Test, dans la direction de Spinazzola et de Garagnone, se trouve la belle source de la Fontana Grande, appelée Fons Bandiisimis dans un diplôme de 1103. C'est donc celle à laquelle Horace a consacré une de ses odes:
fons Bandiisiœ, splendidior vitro.
Te flagrant is atrox hora Caiiiculds Nescit tangere, tu frigur amabile Fessis vomere taurls Praebes et pecori vago.
Les eaux en sont, en effet, aussi claires qu'abondantes, et d'une fraîcheur délicieuse.
Au sud de Palazzo s'étend la vaste et magnifique forêt de Banzi, les saltus Bantini d'Horace, trop longtemps le repaire classique des brigands de la frontière de la Fouille et de laBasilicate. Autrefois on ne la traversait pas sans terreur, et des étrangers qui n'auraient pas négocié l'acquisition d'un
sauf-conduit auprès des manutengoli des malandrins, auraient été surs de se voir impitoyablement rançonnés. Il n'y a pas plus de six ou sept ans que les dernières bandes y ont été détruites. Aujourd'hui nous la parcourons avec la plus entière sécurité.
Avant d'y pénétrer nous avons l'occasion de jeter un coup d'œil sur l'aspect général du pays que nous allons parcourir, d'un point où la vue l'embrasse dans son étendue jusqu'à une assez grande distance. C'est un plateau situé déjà à une hauteur considé* rable et en partie couvert de bois. Il semble uni, car les nombreuses et profondes vallées qui s'y creusent et le coupent en tout sens échappent à notre regard, lequel court à sa superficie. Celle-ci s'élève graduellement dans la direction du sud jusqu'à ce qu'elle se termine à l'extrême horizon par une barrière de plus hautes montagnes. Du milieu de cette apparence de plateau surgissent notablement au-dessus de tout ce qui les environne deux pitons coniques surmontés chacun d'une ville à laquelle on croirait impossible d'accéder, Forenza d'abord, la plus rapprochée de nous, puis Acerenza, plus reculée dans le sud. Horace a parfaitement caractérisé en quelques mots la situation de cette
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dernière, lorsqu'il l'appelle celsœ nidus Ackeruntim. Mais lorsque ses vers sur ce canton vous reviennent à la mémoire, on est étonné sur le premier moment de ce qu'il parle de tarvum pingue humilis Ferenti ; ceci désigne, en effet, une ville bâtie dans un fond, et non sur une montagne escarpée. C'est que la Forenza du moyen âge et de nos jours a bien hérité du nom du Ferentum romain, mais n'occupe pas le même site. Les ruines de Ferentum se voient à 3 kilomètres environ plus au nord, dans la direction de Venosa, au milieu d'une petite plaine basse et encaissée. Comme il est arrivé sur une infinité de points de l'Italie méridionale, lors des invasions des barbares , des dévastations des Lombards et des Sarrasins, ce qui survivait de la population de la ville antique abandonna ses foyers, trop facilement ouverts à toutes les incursions , pour chercher un refuge sur une hauteur presque inaccessible.
La forêt, où nous cheminons près de deux heures, est vraiment splendide. C'est une forêt de nos pays. L'altitude à laquelle elle est située ne permet déjà plus la croissance spontanée des essences d'arbres propres aux contrées méridionales ; celles de climats plus sévères y poussent seules. Je re-
trouve dans les grands bois de Banzi nos chênes au porl majestueux, nos hêtres au tronc grisâtre plaqués de lichens, nos châtaigniers chargés de leurs hérissons; j'y retrouve les taillis enchevêtrés de ronces de nos forêts et leurs futaies séculaires, les clairières herbues ou garnies de fougères et de mousses, avec leurs senteurs vivifiantes, leur arôme pénétrant et particulier. De vrais lapis de cyclamens roses diaprent le sol sous les taillis ; comme nous sommes à l'automne, c'est la seule fleur qu'il y ait encore, avec les colchiques violets dans l'herbe des fonds marécageux, àl'ombre des aunes. S'il n'y a plus de brigands dans, la forêt, les loups y sont très multipliés, et particulièrement féroces, me dit-on. Ceci n'empêche pas, du reste, les habitants des communes limitrophes d'y envoyer leurs bestiaux; car elles ont depuis le moyen âge un droit de paissance que déplore l'administration forestière et qui fait effectivement beaucoup de mal aux bois. Les grands chiens blancs des pâtres, aussi hauts et aussi forts que les loups, sont, du reste, dans ce pays dressés aies combattre avec avantage. La forêt de Banzi, propriété de l'État, abonde encore en chevreuils, en cerfs, en sangliers et généralement en toute espèce de venaison.
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Elle devait son appellation antique de salttisBantinus à Bantia, ville que Tite-Live et Acron, dans ses scholies sur Horace, attribuent à TApulie, tandis que Pline, plus exactement, la compte dans la Lucanie. Bantia, détruite aux invasions des barbares, était assez importante sous TEmpire pour avoir rang de municipe et former ainsi une petite respublica Bantinorum^ comme s'expriment les inscriptions. Le nom s'en est conservé dans celui de Banzi, hameau de la commune de Genzano, surgi dans le moyen âge autour d'une abbaye de Bénédictins fondée au vin® siècle par Grimoald P% prince de Bénévent, qui l'avait soumise à l'autorité supérieure de l'abbé du Mont-Cassin. Urbain II, avant d'être évêque d'Ostie, puis Pape, y fut longtemps simple moine. Aussi rendit-il en faveur de son ancien monastère, en 1093, une bulle de consécration qui est parvenue jusqu'à nous et qui nomme comme abbé Ursone, de Bandusia; d'où nous apprenons qu'il y avait alors un village auprès de la fontaine chantée par Horace. Les fils de Robert Guiscard, Roger, duc de Pouille, etBohémond, prince de Tarente, augmentèrent considérablement à cette même époque les biens de Tabbaye de Santa-Maria de' Banzi. Le territoire dont
Fabbé avait la seigneurie, avec haute et basse justice, relevait du comté d'Andria et constituait un fief de trois hommes d'armes; mais on lit dans le catalogue des Barons réunis sous Guillaume II pour la Croisade, qu'en cette occasion extraordinaire l'abbé en avait fourni sept, quatre de plus qu'il ne devait.
Admise en 1782 au patronat royal, l'abbaye de Banzi fut supprimée sous l'administration française. Il ne reste plus de ses anciens bâtiments que quelques arceaux en ogive du temps des Angevins, engagés dans des constructions plus modernes, qu'habitent des paysans. A côté est un couvent de Capucins, fermé depuis quelques années à la suite de la loi d'incamération des propriétés ecclésiastiques. Je prends là sur le fait un exemple des désordres moraux auxquels devait inévitablement donner naissance sur plus d'un point, dans les lieux écartés, échappant à l'œil des supérieurs réguliers, la brusque dispersion des congrégations religieuses. En supprimant le couvent des Capucins de Banzi, le gouvernement italien, comme presque partout, y aconservé provisoirement trois moinesen qualité de gardiens des bâtiments mis sous séquestre. L'un d'entre eux, en dépit du vœu de pauvreté