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de son ordre, se trouvait, je no sais comment, avoir do l'argent mignon. Il Ta employé à acheter une partie des bâtiments et quelques parcelles de terrain dépendant de son ancien couvent. Il vit là maintenant en propriétaire paysan, tout en gardant son froc, en compagnie d'une paysanne qu'il dit sa parente, belle fille d'âge fort peu canonique, et de la famille de celle-ci. Et il tient sous sacoulpe, en les opprimant de toute manière et en les faisant jeûner sans les admettre à partager l'ordinaire de sa table, les deux autres Capucins restés à côté de lui dans la maison, lesquels n'ont pour vivre que la pension dérisoire officiellement allouée aux moines dépouillés de leurs biens. Il est vrai que le seul que j'aie vu de ces deux pères est plus qu'à moitié idiot des suites d'une fièvre typhoïde, contractée dans les missions de Terre-Sainte. Plus d'un voyageur peut-être aurait ri de cette comédie de mœurs qui s'est présentée à mes regards dans un coin obscur de la Basilicate ; pour moi , le spectacle m'en a attristé.
Les habitants du hameau de Banzi ne montent qu'à quelques centaines. Ils ont l'air misérable et sauvage, et vivent avec leurs porcs dans une fraternité pareille à celle que j'ai constatée à Termoli.
On pourrait s'y croire transporté hors d'Europe, bien loin de tout pays civilisé.
L'emplacement de la ville antique de Bantia se reconnaît parfaitement à quelques centaines de mètres-au nord du village. On n'y voit plus audessus du sol aucune des ruines qui existaient en grand nombre en 1S22 et que mentionne une description du territoire de l'abbaye, rédigée alors à l'occasion d'un procès qu'elle avait à soutenir, document qui se conserve aux Archives de Naples. Mais la terre y est jonchée de débris de toute sorte, qui caractérisent clairement le site dune localité antique. J'y ai vu quelques sépultures que les paysans avaient mises au jour et laissées ouvertes. Elles consistaient en dalles de travertin du pays, disposées de manière à former un sarcophage grossier. On y avait trouvé de petits vases grecs et des poteries plus communes, en terre rouge sans glaçure dont les morceaux, jetés sans soin, gisaient autour des fosses encore béantes.
Bantia est célèbre en archéologie par la table de bronze, découverte en 1790, à laquelle on a donné son nom. Cette table fragmentée, que l'on possède au Musée de Naples, est opisthographe, c'est-à-dire écrite des deux côtés; le métal, après avoir reçu la
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gravure d'un document public exposé aux regai^ds, a été utilisé de nouveau dans Tantiquité, en le retournant, pour y tracer sur la face opposée un second acte de même nature. Sur Tun des côtés de la table dite de Bantia l'inscription est latine; elle contient une partie du texte d'une loi romaine d'intérêt général. L'inscription de l'autre coté est plus ancienne; c'est un des monuments les plus développés de la langue osque, c'est-à-dire de l'idiome sabellique parlé en commun par les Osques Campaniens, les Samnites et les Lucaniens; mais cet idiome y est écrit en lettres latines, car les Lucaniens ne paraissent avoir jamais fait usage de l'alphabet spécial. employé par leurs frères de la Campanie et du Samnium. Cette inscription est le débris d'une loi spéciale réglant l'organisation* des magistratures municipales de Bantia, ou Bansa suivant la forme osque, le mode de leur élection et leur succession dans le cm^siis honorum que devait parcourir celui qui voulait s'y élever aux plus Hauts rangs. Mais la table en question, tout en étant relative à Bantia, n'a pas été exhumée du sol de Banzi. Elle a été trouvée à Oppido, localité située à près de 15 kilomètres de distance, plus au sud, laquelle paraît correspondre à la station d'O-
ptnum ou Ad Pinum^ marquée dans les Itinéraires romains sur la voie qui de Venusia conduisait à l'embouchure du fleuve Bradanus. Le plus bizarre caprice municipal, il y a quelques années, a changé le nom d'Oppido en celui de Palmira, sans qu'il y eùl aucune raison quelconque pour cette métamor* phose. Palmira est désormais llappellation officielle et c'est celle qu^on lit sur la carte d*état-major. L'Italie pousse aussi loin que possible l'autonomie des communes. Mais franchement c'est outrepasser la limite de la tolérance admissible que de laisser les conseils municipaux débaptiser arbitrairement les villes, « pour faire joli, » comme disent nos paysans, par pure fantaisie, en dépit de Thistoire et- de l'usage. Dans notre pays ils n'en sont encore qu'à débaptiser les rues ; c'est déjà bien assez incommode et assez ridicule. Quoi qu'il en soit, du fait de la découverte de la loi municipale de Bantia dans la localité d'Oppido ou Palmira, il résulte une donnée géographique importante, c'est que cette localité était comprise dans le territoire du municipe des Bantini, lequel s'étendait ainsi du nord- est au sud-est d'Acerenza (Acheroatia), dont Oppido est très voisin.
En quittant Banzi nous laissons Genzano sur notre gauche. C'est un bourg d'environ 2,500 âmes, qui fut dans les premiers temps de la conquête normande une seigneurie d'une certaine importance. En 1047, Genzano était aux mains d'un chevalier du nom de Sarule qui avait été le compagnon et l'ami d'Asclilin, comte d'Aversa. Quand il apprit que le frère de celui-ci, le jeune Richard, venu de Normandie, avait été renvoyé d'Aversa par son cousin-germain Raoul Trincanocte, qui s'était emparé du comté à la mort d'Asclilin, et qu'il avait dû chercher un refuge à Melfi auprès du comte Humfroi, il alla le trouver, lui demanda d'être son ami et le pria de venir s'installer près de lui à Genzano. Là Sarule rassembla
ses hommes d'armes, leur présenta Richard et leur dit d'obéir à ce jeune seigneur comme au véritable maître de la terre et au légitime héritier du comté d'Aversa. Les hommes d'armes lui jurèrent fidélité. Par délicatesse, Sarule voulait même quitter Genzano, pour que l'autorité de Richard y fût mieux reconnue, mais celui-ci le pria de n'en rien faire, et les deux seigneurs vécurent en bonne amitié. Leurs efforts réunis concentrèrent pour quelque temps à Genzano une véritable puissance. Us avaient à leur table jusqu'à cent hommes d'armes. Richard utilisa ces forces pour faire la guerre à divers seigneurs, et surtout à son cousin Raoul Trincanocte, auquel il ne pardonnait pas de l'avoir privé du beau fief de son frère. Raoul, pour se débarrasser de son hostilité, lui rendit le patrimoine personnel qu'Asclitin avait laissé en mourant et de plus lui fit épouser sa sœur Frédésinde. Grâce à ces concessions, Richard se tint tranquille jusqu'à ce que la mort de Raoul lui fournît une occasion favorable de se rendre maître d'A versa. Le chemin que nous suivons s'élève constamment. Le pays commence à prendre l'aspect caractéristique de la majeure partie de la Basilicate. C'est une contrée froide et rude de climat,
que la neige envahit pendant l'hiver, un nœud de montagnes entrecoupées de vallées profondément creusées, qui forme, à l'endroit où l'Apennin s'infléchit directement vers le sud, le point de partage entre les bassins de l'Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Tyrrhénienne. L'aspect de ces montagnes est sévère, triste et sauvage. Elles n'offrent pas à l'œil de rochers escapés et pittoresques, excepté sur les bords de quelques vallées, mais à leurs sommets des plateaux et sur leurs flancs des pentes plus ou moins rapides où alternent des bois de hêtres et de châtaigniers et des champs grisâtres, les uns labourés, les autres en guérets, parsemés partout de grands chênes qui s'y dressent isolés ou par groupes de deux et de trois. C'est le chêne rouvre de nos forêts qui est par excellence l'arbre de la Basilicate, celui qui donne sa physionomie propre à cette contrée, bien qu'on y rencontre aussi, comme dans les sierras de l'Espagne, le chêne à glands comestibles; il y est d'un port magnifique, droit et vigoureux de tronc, bien branché, de haute venue, mais nulle part ailleurs je n'ai vu cet arbre épars ainsi dans les champs à la façon des pommiers en Normandie. Ses glands servent à nourrir les porcs, qui sont
le principal objet d'élève de la contrée et dont elle exporte la viande sous forme de salaisons. A demi sauvages, les cochons de la Basilicate sont noirs, vêtus de soies épaisses et hérissées; ils ont presque Tair de sangliers. Mais si cette race indigène n'arrive jamais qu'à un engraissement imparfait par comparaison à celle des casertini à la peau grisâtre et sans poils, que certains propriétaires essaient d'y substituer comme plus avantageuse pour Véleveur, sa chair passe dans tout le Napolitain pour avoir des qualités de goût exceptionnelles, une saveur sans rivale. Le fumet se rapproche de celui du sanglier sans être aussi accentué. Pour maintenir ce fumet recherché dans la race, sans que la domesticité arrive à Teffacer avec le temps, on s'étudie à la renouveler le plus souvent possible par une infusion fréquenunent répétée de sang sauvage. Les sangliers sont en grand nombre dans les bois de la Basilicate. Lorsqu'un paysan est parvenu à capturer un marcassin, il l'élève, et cet animal, parvenu à l'âge adulte, sert de reproducteur ; on lui amène toutes les truies du voisinage. Chaque famille de paysans, vers la Noël, saigne un porc pour sa consommation personnelle et, suivant le nombre des personnes qui la compo-
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sent, en sale la totalité ou la moitié, qu'elle garde pour manger aux jours de fête. C'est là tout ce qu'en une année elle consomme de viande, avec la chair malsaine de quelques bêtes mortes de maladie qu'on débite dans le village au lieu de les enterrer, comme on devrait le faire hygiéniqjiement. Autrement la nourriture du contadino de la Basilkate consiste d'une manière exclusive en fromage grossier, frais ou sec, en châtaignes, qui forment dans ce pays comme dans le Limousin le fond de Talimentation, en glands doux, en légumes secs, pois et fèves, et en quelques légumes frais, tels que choux et tomates. C'est là un régime bien peu fortifiant ; mais l'absence de viande est compensée dans une certaine mesure en ce que le paysan boit du vin assez abondamment. En effet, la vigne réussit sur les pentes bien exposées et y donne des produits de bonne qualité. Les vins de la Basilicate sont moins chargés en alcool que ceux des autres parties de l'Italie méridionale ; bien traités, car la vinification est encore ici dans l'enfance, ils se rapprocheraient davantage de ceux de certaines provinces de France. En revanche, l'olivier ne pousse pas dans toute la contrée élevée; l'huile qu'on y consomme est tirée des faînes
qu'on recueille dans les bois. On s'en aperçoit à son goût acre et prononcé.
La veste, le gilet et la culotte ne dépassant pas le genou, qui, avec le grand manteau, remplacé quelquefois par une peau de bique, composent le vêtement du paysan de la Basilicate, sont faits d'une grosse étoffe de laine qui se fabrique dans le pays. On porte ces vêtements jusqu'à ce qu'ils tombent en lambeaux ; aussi djarent-ils une bonne partie de la vie. C'est dans les villages que l'on confectionne, avec la laine et le lin qu'elles ont elles-mêmes filés, les étoffes du costume des femmes, leur jupe de laine bleu foncé, leur corsage noir, leur tablier à rayures, le voile rouge qu'elles posent carrément sur leur tête. Pour la confection de ce voile et de la chemise de l'un ou de l'autre sexe, la grosse toile de lin, plante fort cultivée dans e pay s, paraît souvent trop luxueuse et trop chère pour d'aussi pauvres gens. Ils en font une bien plus grossière, qui doit être sur la peau comme un vrai cilice et auprès de laquelle la toile à voile serait une sorte de batiste, avec les fibres du genêt-sparte, qu'ils vont cueillir dans les bois, où il pousse à Tétat sauvage. Je ne sais s'il est d'autres parties de l'Europe où l'on fasse encore usage de linge
de sparte ; mais je sais que des découvertes positives ont montré que c'était celui dont usaient les hommes du début de Tâge du bronze en Espagne et en Italie, et les anciens Guanches aux Canaries. Le paysan de la Basilicate n'est, dans la grande majorité des cas, qu'un simple ouvrier agricole plongé dans la plus dure pauvreté, vivant misérablement au jour le jour sans qu'un salaire trop minime lui permette d'espérer même d'améliorer sa condition par l'épargne. Ou bien, par le fait, attaché à la glèbe, ou bien allant louer ses bras au loin et habitué ainsi à une vie nomade qui exerce sur lui une influence démoralisante, c'est à peine s'il possède ses instruments de travail, etpour ainsi dire jamais il n'est propriétaire de la demeure insalubre et insuffisante qu'il occupe dans les bouges infects où la longue insécurité du pays l'a condamné à s'entasser. Car ici, comme en général dans touteslesprovincesméridionalesde l'Italie, le village tel qu'il existe chez nous est inconnu et, avec le village, le bien-être que donne au paysan la vie dans la maisonnette qu'accompagne un petit potager. Les contadi7ii habitent, à la façon de l'Orient, par bourgs de plusieurs milliers d'âmes, dont l'agglomération assurait dans une certaine mesure une protection
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réciproque contre les brigands. Ces bourgs et ces villes, dans une vue de défense, se sont généralement établis dans les lieux difficiles d'accès et que sépare d'ordinaire une journée de, marche pour un piéton. A part quelques maisons bourgeoises, le bourg est possédé tout entier par un grand propriétaire, en général celui dont les paysans cultivent les domaines. A son égard, ils sont des tenanciers sans bail fixe, sans garantie d'aucune sorte, que la simple volonté du propriétaire ou de son intendant peut, du jour au lendemain, expulser de leur demeure et jeter dehors sans travail et sans ressource.
J'ai parlé ailleurs (1) avec détail de la misère agricole dans l'ancien royaume de Naples, que signalaient en même temps les voix autorisées de M. E. de Laveleye et de M. Adert, de Genève. J'ar traité des souffrances et de la condition du paysan dans ces provinces que la nature a faites si fécondes et qui devraient être un véritable éden, un tableau dont quelques personnes de ce côté des Alpes ont pu croire les couleurs trop chargées. En Italie, on n'en a pas jugé ainsi ; personne n'a contesté les faits