‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 4)Chapitre 12 sur 17 · T. II. * JO · texte numérisé non relu

T. II. * JO

Chartreux elle était vide comme nous la voyons aujourd'hui.

Pour gagner du temps, éviter la fatigue de remonter jusqu'au haut de Padula et diminuer d'autant la route que nous aurons à parcourir le lendemain matin avant de regagner le chemin de fer, nous nous décidons à dormir à la Chartreuse de San-Lorenzo. Le gardien des bâtiments nous autorise à y organiser un campement dans des cellules désertes, et à la tombée de la nuit nous voyons descendre une procession de femmes, de l'aspect le plus pittoresque, portant sur leurs tètes nos bagages et dans de grands paniers couverts de linges blancs tout ce qui est nécessaire pour un repas d'adieux, que MM. Romano et leurs amis nous offrent dans une des salles de l'ancien logis du prieur. La chère est bonne, bien que fortement empreinte de couleur locale, et surtout les vins sont exquis. Il y a quelque chose de piquant à boire les plus grands crus de Bordeaux, de la Toscane et de la Sicile, que nos hôtes ont tirés de leurs caves, sur la table boiteuse et vermoulue que nous sommes parvenus à découvrir dans un coin où elle était oubliée, et autour de laquelle nous sommes assis, 'qui sur sa malle, qui sur un banc de bois, qui sur un vieux coffre, qui

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enfin sur une chaise dont les pieds ne sont plus au complet. La plus grande partie de la salle où nous nous sommes installés est plongée dans une obscu^ rite profonde, car nous n'avons pour nous éclairer qu'une seule lampe de cuivre à trois becs et la lueur d'un grand feu allumé dans la cheminée, autour de laquelle les porteuses sont accroupies à terre, regardant les étrangers en silence avec de grands yeux fixes et profonds» où se peint un étonnement farouche, qui tient à la fois de Tenfant et du sauvage. Les hommes qui nous servent ont un faux air de brigands, et celui qui se trouverait brusque^ ment mis en présence de cette scène, à voir Tétrangeté de son aspect, aurait peut-être quelque peine à se rendre compte de ce qu'elle a de simple et de prosûque. On n'a pas l'habitude de se représen-ter de cette manière un dîner d'archéologues en voyage.

Mais il n'est pas de bonne fête qui ne finisse. La franche cordialité qui a régné dans notre pittoresque repas l'a prolongé tard. Nos amis de Padula nous disent adieu et reprennent avec leur domestiques et les porteuses le chemin de leurs demeures, qu'ils ne regagneront qu'après une longue ascen-* sion. Le gardien du couvent, dont nous avons

dérangé toutes les habitudes, va se coucher au plus vite. Nous restons seuls maîtres de riaiinensité du monastère désert. La nuit que nous y avons passée restera gravée dans mes souvenirs par ses impressions solennelles et fantastiques. Le vent, s'engouffrant dans les longs corridors et sous les portiques des cloîtres, avait des gémissements d'âmes en peine, des girouettes rouillées faisaient un fracas de ferraille, à croire que des spectres traînaient des chaînes, les moindres bruits, répercutés par cent échos, s'enflaient et se répétaient de la façon la plus singulière; nos pas, sous les voûtes silencieuses et sonores, devenaient ceux d'une légion, et je me souviens du battement d'un volet poussé par lé vent, qui finit par acquérir un retentissement de canonnade. Quand nous passions sous les portiques des cours nous effarouchions des oiseaux de nuit, déshabitués depuis longtemps de voir des hommes, qui s'enlevaient devant nous d'un vol lourd et quelquefois effleuraient nos visages de leurs ailes. J'allai m'asseoir sous le grand cloître. Le vent chassait avec violence dans le ciel de nombreux nuages, qui, passant rapidement devant la lune alors dans son plein, produisaient incessamment des alternatives subites d'obscurité profonde

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et d^illuminalion brillante. Rien de saisissant comme l'effet de ces jeux de lumière nocturne, qui tantôt montraient l'architecture avec une merveilleuse netteté jusque dans ses détails, tantôt Tenténébraient complètement. Par moment ces brusques changements d'éclairage semblaient faire apparaître des fantômes blancs au fond des portiques, comme si les ombres des anciens habitants du couvent s'étaient relevés pour se rendre comme autrefois à Toffice de îa nuit. Je serais volontiers resté jusqu'au jour à regarder ce spectacle si étrange^ qui parlait à l'imagination avec tant de vivacité. Mais la fatigue fut la plus forte. Le sonuneil me gagnait et je dus me décider à rentrer dans ma cellule, où je m'endormis bientôt, bercé par tous ces bruits étranges, en dépit du froid déjà piquant et de la bise, qui pénétrait librement par les fenêtres veuves de leurs vitres.

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Partis à Taube du jour au travers de la froidure et du brouillard, qui ne se dissipent que lentement, nous refaisons en sens inverse la route qui nous a menés jusqu'à Padula ; en quelques heures nous sommes de nouveau à Ponte-San-Gono où nous reprenons le chemin de fer.

Passant au pied de Buccino, la voie suit le cours delà rivière Bianco, formée de la réunion du Piatano et d'autres cours d'eau, jusqu'à son confluent avec le Negro ou Tanagro, près duquel est la station qui emprunte son nom au bourg de Sicignano, situé à une assez grande distance, sur le versant nord-est des monts Alburni. Quelques kilomètres plus loin, après avoir longé le Tanagro par sa rive droite, toujours en vue des Alburni, dont la pers-

peciive est très imposante, on arrive à Tendroit où celle rivière se jetle à son tour dans le Sele, descendu presque directement du nord au sud depuis les environs de Teora, en augmentant de plus du double le volume de ses eaux. C'est auprès de ce confluent que se trouve la station de Contursi. Elle dessert la localité de se nom, bourg d'un peu plus de 3,000 âmes, curieux surtout par la variété des sources minérales et incrustantes de son territoire, ainsi que par une mofl'ette d'hydrogène sulfuré, assez forte pour asphyxier les bestiaux qui s'aventurent dans le voisinage immédiat du lieu d'où elle se dégage. Les eaux du Sele sont, du reste, ellesmêmes incrustantes dans une certaine mesure, comme lont remarqué dans l'antiquité Strabon, Pline et Silius Italius. Contursi était au xu* siècle une seigneurie qui avait donné son nom à une famille d'origine normande. Ce fut ensuite un des nombreux fiefs des Sanseverino, comtes de MarsicQ, puis princes de Salerne. C'est la patrie de Brusonio, dont le recueil de facéties, apophthegmes et exemples, disposé en sept livres, jouit d'une certaine popularité au xvi® siècle, et au commencement du xvii', car il fut alors plusieurs fois réimprimé, non seulement en Italie mais dans d'autres

pays de l'Europe; toutes les éditions en sont aujourd'hui devenues rares.

Treize kilomètres au delà de Contursi, le train s'arrête à la station de Campagna, chef-lieu d'un des arrondissements de la province de Saleme. Elle esta une certaine distance de la ville, qu'on aperçoit dans le lointain entourée de beaux bois d'oliviers et de vignes. C'est en effet le commerce de l'huile et du vin qui fait la richesse de ses 7,000 habitants.

La découverte fréquente de vases peints et d'autres antiquités sur son territoire, au village de Tuori, indique qu'il y avait là quelque bourg assez florissant des Lucaniens, dépendant de la cité d'Eburum. Mais pour la ville même de Gampagna, sa fondation est récente. On prétend que le premier noyau d'habitants qui s'y rassembla venait de la plaine entre le Sele et Battipaglia, et se composait de gens des villages ruraux fuyant devant les ravages des pirates musulmans au ix"" et au x** siècle. En tous cas ce n'était encore qu^une bourgade ouverte en 1160, quand Romoaldo Guarna, archevêque de Saleme, y fit construire par un architecte du nom de Bartolomeo une église que le tremblement de terre de 1694 a détruite, mais dont

on ûonnatt rinscription dédicatoire. A la fin du même siècle il y avait à Campagna un château. Pietro d'Eboli en parle dans son poème latin sur les hauts faits de Tempereur Henri VI, et le dépeint comme un repaire de brigands qui infestaient les alentours d'Eboli :

Est prope Campania castrum, specus imo kUronum,. Quod gravât Eboleum sepe laterUer humum.

Peu à peu Tagglomération de Campagna grossit et vit sa prospérité s'accroître, grâce à la fécondité de son sol. Mais c'est seulement en 1525 que la localité fut élevée au rang de ville et qu'on y établit un évèché, qui subsiste encore. Charles- Quint en 1530, en fit un marquisat en faveur d'une branche de la famille Grimaldi de (rênes. Campagna posséda dans le courant du xvf siècle une imprimerie, dont les livres sont rares et recherchés. Dans un autre pays la chose ne vaudrait pas la peine d'être remarquée ; il n'en est pas de même dans un royaume dont tous les gouvernements, pendant deux cent cinquante ans, ont systématiquement opposé de telles entraves au développement de la typographie que le roi Joseph, au commencement de ce siècle, écrivait à Napoléon

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ne pas irouvei' en dehors de Naples trois imprimeries dans toute l'étendue des états qui venaient de lui être donnés.

Gampagna, du reste, était, au xvi* siècle, un petit centre fort Vivant de culture intellectuelle. Elle donna alors le jour à Marco Fileto Filioli, érudit et antiquaire, dont les lettres ont été publiées en 1545, et à Giulio Cesare Capaccio, né vers 1560 et mort en 1616. Celui-ci eut la réputation du premier érudit napolitain de son époque. Ses gros livres latins sur l'histoire de Naples et celle de Pouzzoles sont un fatras lourd et mal digéré, comme on avait alors l'habitude d'en faire ; on y trouve cependant des choses curieuses. C'est sans fournir de preuves que Toppi affirme que Capaccio n'y est qu'un plagiaire, qui se serait borné à traduire en latin, sans en rien dire, des manuscrits inédits de Fabio Giordano, rédigés en italien. Ses écrits italiens ont plus de valeur littéraire. Le Trattato dette imprese contient certains faits piquants; les Apologhi e favole in versi vulgari sont d'un sens juste, d'un style concis et d'un tour heureux; enfin le ForasHero, sous forme de dialogues, est le plus ancien guide du voyageur à Naples. En 1602, Capaccio, dont la réputation était déjà des

plus grandes, fut fait secrétaire de la ville de Naples, et dans cette situation il eut une part considérable à la fondation de TAcadémie des Oziosù Privé de sa charge en 1613, il eut à souffrir, à cause de son patriotisme, de nombreuses persécutions de la part des vice-rois espagnols, à tel point qu'en 1616 il se vit contraint de s'expatrier. Francesco délia Rovera, duc d'Urbino, lui confia alors l'éducation de son fils, puis au bout de quelques années il put rentrer àNaples. C'est là qu'il mourut paisiblement en 1633, après avoir recouvré son ancien poste de secrétaire de la ville.

Il n'y a que six kilomètres de la station de Campagna à celle d*£boli. La voie s'éloigne dans ce trajet des bords du Sele, qu'elle a suivi depuis Contursi, courant presque toujours au milieu des bois. C'est au contraire une plaine bien cultivée qu^elle traverse depuis le fleuve jusqu'à Eboli. La station est ici tout près de la ville, avec laquelle elle communique par une avenue plantée, conduisant à la promenade que Ton a créée dans les dernières années à l'entrée ' d'Ëboli, promenade spacieuse, d'où l'on jouit d'une belle vue dans la direction de la mer. C'est là que le marché se tient une fois pai' semaine et que sont situées les

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auberges, dont les propriétaires font en même temps le métier de loueurs de voitures. Eboli n'est qu'un simple chef-lieu de canton, tandis qu'il y a un sous-préfet à Campagna. Mais- la ville est plus importante et plus peuplée ; elle compte au delà de 9,000 habitants, en grande majorité propriétaires ruraux ou cultivateurs. Car sur le territoire étendu et fertile qui en dépend et se prolonge entre le Sele et le Tusciano (ou rivière de Battipaglia) jusqu'à la mer, distante de plus de 20 kilomètres, il n'y a pas un seul village et presque point de fermes isolées. Ceux qui travaillent dans les champs habitent à la ville, et, quand ils n'y rentrent pas le soir, campent sous des huttes de branchages sur le terrain même qu'ils labourent ou moissonnent. Eboli fait un commerce étendu de ses produits agricoles et du fruit de ses troupeaux, lesquels sont nombreux, car les landes malsaines qui avoisinent la mer ne sont aptes qu'à l'industrie pastorale. La ville est vivante et bien bâtie, avec un air propre et prospère. L'aspect en est gracieux et la situation^ fort pittoresque. Elle s'élève, entourée de vergers et de plantations d'oliviers, sur un double mamelon, placé dans une sorte d'amphithéâtre que forme sur son versant sud le Monte Sant'Erasmo,

montagne aux pentes boisées, aux crêtes rocheuses, se rattachant aux dernières ramifications que projettent en avant les Apennins de Teora et de Sant'Angelo de' Lombardi. C^tte montagne, qui fait la limite entre les territoires d*Ëboli et de Campagna, est d'une médiocre hauteur, mais les formes en sont d'un dessin arrêté et classique. Un ancien château du moyen âge occupe la partie culminante de la ville.

Eboli conserve le nom de la ville antique d'Eburum, qui appartenait encore au peuple des LucanienSy bien que situé sur la rive droite du Silarus (le Sele) dont on fait d'ordinaire la limite entre la Campanie etlaLucanie.'Si donc le territoire des Picentins, transplantés par les Romains, vers le milieu du m*" siècle avant Tère chrétienne, du Pice^ num dans la Campanie, dont la capitale, Picentia, est représentée par Factuel village de Yicenza et chez qui fut fondée la colonie romaine de Salemum, si ce territoire le long de la mer s'étendait jusqu'à l'embouchure du Silarus, dans la partie de la plaine plus rapprochée des montagnes il devait s'arrêter au Tusciano, pour laisser place au territoire des Eburini lucaniens. L'existence d'une inscription fort importante, émanant du municipe d'Eburum

sous rEmpire» laquelle se trouve à la base du clocher d'une des églises d'Eboli, se joint en effet à l'identité des noms pour établir que la ville moderne est bien Théritière de Taucienne . Cependant l 'Eburum lucanien et romain n'était pas située tout à fait exactement où Eboli se trouve depuis le moyen , âge, dans une situation plus forte que celle qui avait été adoptée par les anciens. Les ruines de la ville antique se voient sur la colline appelée Monte d'Oro, entre Eboli et la rive droite du Sele, sur lequel était jeté tout auprès un beau pont romain dont il subsiste encore des restes.

On ignore ce que devint l'ancien Eburum pendant les siècles terribles des invasions barbares et ceux où les musulmans d'Afrique et de Sicile ravageaient par des incursions incessantes toutes les parties de l'extrémité méridionale de l'Italie^ surtout dans le voisinage des côtes. Un chroniqueur du xiv^ siècle^ aux dires duquel son éloignement des événements dont il parle ôte une partie de leur valeur, prétend que^ lorsque Robert Guiscard vint assiéger Saleme, il établit son campement person-^ nel et son quartier général sur le site où s'élève Eboli. Après la prise de la capitale de la dernière des principautés longobardes, il aurait en recon-

naissance fondé sur l'emplacement de sa tente une abbaye dédiée à saint Pierre, et cette abbaye aurait été le premier noyau autour duquel la ville nouvelle d'Eboli se serait groupée. Ce qui est certain c'est qu^une charte de 1140 établit qu'il y avait là dès lors une ville, et déjà de quelque importance. En 1114 c'était le fief que tenait un chevalier d'origine normande, nommé Robert, fils de Raoul. Pietro da Eboli, clerc de la fin du xn** siècle^ qui a chanté les hauls faits de Tempereur Henri VI et sa conquête du royaume sicilien dans un poème latin, qu'il lui présenta en 1195 et que Bongars a publié, Pietro da Eboli parle à plusieurs reprises dans ce poème de son lieu de naissance, qu'il qualifie de ville, ainsi que du château voisin de Gifoni. Il vante la fidélité des habitants d'Eboli aux droits de la reine Constance contre l'usurpation de Tancrède. Frédéric II avait auprès de cette ville de vastes terrains réservés et aménagés pour ses chasses dans les forêts voisines, comme les rois de Naples en ont toujours gardé dans cette contrée, comme le roi d'Italie en a encore sur les bords du Sele. Sous Manfred la seigneurie d'Ëboli avait été donné à son cousin germain Giordano Lancia. Charles d'Anjou la confisqua et la concéda ensuite à son grand jus-

licier Olhon de Jussi, dont le fils Philippe établit le marché hebdomadaire du mercredi, lequel se tient * encore aujourd'hui aux portes de la ville. A la fin du îiv® siècle nous trouvons celle-ci en la possession de Philippe, prince de Tarente et Empereur nominal de Constantinople. Jeanne I'" la donna, au commencement de son règne, au grand-sénéchal Robert de Chabannes ; mais deux ans après, en 1345, ce personnage ayant été déclaré Tun des auteurs de l'assassinat d'André de Hongrie, le premier mari de la reine, ses terres furent confisquées et celle d'Eboli fit retour à la couronne. C'est alors que furent construits les remparts dont il subsiste encore quelques parties. Eboli sortit de nouveau, en 1419, du domaime royal, lorsque Jeanne II comprit cette ville dans la principauté de Salerne, telle qu'elle la donnait à Antonio Colonna, neveu du Pape Martin Y. Passant ensuite par les mains de difi'érents propriétaires, Eboli était à Ferdinando Sanseverino, prince de Salerne, quand celui-ci obligé de fuir les persécutions du vice-roi don Pedro de Tolède, qui ne pouvait lui pardonner le rôle qu'il avait eu dans la résistance de Naples h rétablissement de l'Inquisition, se réfugia en France auprès de Henri H et fit sous ses auspices une tentative pour soulever le

royaume napolitain contre l'Espagne. C'est alors qu'Eboli, revenu à la couronne parla confiscation du rebelle, fut érigé par Philippe II en principauté pour son ministre Ruy Gomez de Silva, le mari de la célèbre princesse d*EboIi, dont les amours avec Antonio Ferez, en excitant la jalousie de Philippe U et en provoquant la perte de son secrétaire d^Élat, exercèrent une influence si décisive sur la marche que prit, à dater de 11176, la politique espagnole.

Je dois le confesser, j'ai très mal fait à Eboli mon métier de voyageur. Je n'ai passé qu'une demi journée dans cette ville. J'y arrivais malade, excédé de fatigue, pouvant à peine me traîner. Au lieu de me mettre à visiter ses monuments pendant les quelques heures de jour qui me restaient, je me suis endormi dans les douceurs de la gracieuse hospitalité que le syndic m'offrait sous son toit de la manière la plus aimable. J'ai ainsi laissé perdre l'occasion d'examiner attentivement les églises de la ville, et je le regrette d'autant plus qu'elles ont été complètement passées sous silence par Schulz et que personne autre, ni étranger, ni homme du pays, ne s'en est occupé. C'est une lacune que je signale à l'attention de ceux qui viendront dans le pays après moi, et que je me promets bien d'ailleurs

d^essayer de combler dans un autre voyage. Il y a d'autant plus lieu de le faire, qu'un coup d'œil jeté superficiellement du dehors m'a laissé entrevoir l'existence d'au moins deux églises intéressantes à Ëlboli, Tune très petite^ du xi'^ siècle, en dehors de la ville et tout près de la gare, Tautre de la période angevine au centre des quartiers habités. On m'a parlé de peintures qui se trouveraient dans cette dernière église, entre autres d'un tableau d'Andréa Sabbatini, l'élève de Raphaël. Mais la nuit qui survenait ne m'a point permis de vérifier cette dernière assertion.

Du moins je suis monté au ch&teau, dont la vue est célèbre. Elle embrasse dans toute son étendue le golfe de Salerne, digne de rivaliser pour sa beauté avec le golfe de Naples. Le rivage du fond de ce golfe court en ligne directe du nord-ouest au sud-est depuis Salerne jusqu'au delà de Pœstum, au pied des dernières pentes des montagnes du Cilento. En arrière de ce rivage s'étend une vaste plaine en demi-cercle, profonde de six lieues au point de son plus grand diamètre, que traversent avant de se jeter dans la mer, les trois cours d'eau du Vicentino, duTusciano et du Sele. Le cirque des montagnes de San-Cipriano, Monle-Corvino etËboli, puis

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à Test, au delà de l'ouverture de la vallée d'où sort le Sele, de Textrémité de FAlburno, vers Postiglione, et de la montagne de Cappacio, environne la plaine et à ses deux extrémités se prolonge fort avant dans la mer, comme par deux bras qui enferment le golfe, d'un côté, au delà de Vie tri et de Salerne, la presqu'île d'Âmalfî et de Sorrento, terminée par la Punta délia Campanella, en face de Gapri, de l'autre, au delà des ruines de Paistum, la chaîne du Cilento s'étendant jusqu'à la Punta délia Licosa. Du sommet du château d'Ëboli, tandis que sur les premiers plans on retrouve autour de soi la végétation des orangers et des cactus, inconnue au climat sévère de l'intérieur de la Lucanie et qui ne reparaît qu'en approchant de la mer, on voit se développer devant soi toute la plaine , nue, grise et déserte dans sa majeure part, excepté dans sa partie orientale, plus basse, où une luxuriante verdure croît sur les terrains arrosés par le Sele et le Calore. La grande forêt de chênes de Persano, en particulier, jette en travers d'un bon tiers de la plaine, à moitié chemin* entre Eboli et le rivage, une tache d'un vert sombre dont Teffet est très frappant. Après commencent les terrains marécageux du voisinage de la mer, tout près de laquelle

une lorgnetle permet de discerner les temples do Paestum, debout dans leur grandiose solitude. Puis, au delà des terrains grisâtres plus ou moins parsemés de bouquets de verdure, vient la nappe brillante des eaux du golfe, au ton d'un bleu d'indigo, sur lesquelles le rçgard court sans obstacle jusqu'à Texti^émilé de l'horizon, tandis qu'à droite et à gauche elles sont encadrées enlre les deux chaînes de montagnes, diversement colorées par les jeux et les reflets de la lumière, qui viennent y plonger leur pied. Baignez d'une atmosphère d'or le paysage dont je viens d'esquisser si imparfaitement les principaux traits, faites scintiller la surface de la mer avec un éclat aveuglant sous les derniers feux du soleil, représentez-vous les montagnes de la presqu'île d'Amalfi déjà envahies par Tobscurité et détachant en sombre leur silhouette dentelée sur l'embrasement du couchant, tandis que les rochers des Alburni et du Cilento se teignent de rose et de pourpre, et vous réussirez" peut-être à vous faire une idée de ce qu'est la perspective du château d'Eboli vers la chute du jour, à l'heure où j'ai été la contempler.

PJISTUM

Jusqu'à présent j'ai promené le lecteur en terre pour ainsi dire inconnue, dans des lieux où souvent je n'avais été précédé par aucun voyageur, ou bien dans lesquels on peut énumérer les deux ou trois à peine qui les ont visités. En conduisant à ma suite ceux qui veulent bien lire ce volume dans les montagnes du Cilento et aux ruines de Velia, je rentrerai dans les mêmes données. Mais pour un moment, en passant par Paestum, je me retrouve sur l'itinéraire habituel de l'immense majorité des touristes. Autrefois, il y a vingt-cinq ans, c'était encore une sorte d'expédition que d'aller de Salerne à Paestum ; peu de voyageurs s'y risquaient. Aujourd'hui, bien que le chemin de fer ne vous apporte pas encore jusqu'au pied des temples, comme

il le fera Tannée prochaine, il n'est plus guère de visiteur de Naples qui n'entreprenne cette excursion, devenue aussi courte que facile. Aucun voyageur à billet circulaire n'aurait garde d'y manquer, et pour les dix-neuf vingtièmes de ceux qui vont en Italie les ruines de l'antique Poseidûnia sont comme les Colonnes d'Hercule que Ton ne dépasse pas dans la direction du midi.

Arrivant des sauvages montagnes de la Basilicate, où j'avais savouré toutes les jouissances de l'exploration d'une teare vierge et où j'avais éprouvé tant de satisfaction à ne pas me heurter une seule fois à ces badauds en voyage, dont la rencontre suffit à vous gâter les plus beaux lieux du monde, j'ai éprouvé un vif sentiment d'impatience et d'agacement quand à Psestum je me suis trouvé face à face avec une société de touristes, installée sous les majestueuses colonnes du grand temple, écoutant avec une attention niaise le boniment absurde et banal d'un guide à tant par journée, puis déjeunant sur la pierre où l'on déjeune toujours, avec le classique panier de provisions, invariablement gai^ni de la même manière, que fournit l'hôtel Victoria de Salem e.

L'année précédente j'avais eu meilleure fortune.

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Revenant de la Terre d'Otrante par la ligne de Potenza, ouverte depuis quelques semaines seulement, je passais par Eboli et Batlipaglia. En arri-' vaut à cette dernière station, je ne pus tenir à l'envie de m'en aller pour quelques heures àPaestum, d y saluer une fois de plus ces merveilleux temples, qu'on ne se lasse pas de revoir et d'admirer toujours. On était au milieu de septembre, c'est-à-dire dans une saison où l'air de cette localité passe avec raison pour pestilentiel, où tous ceux qui peuvent s'empressent de fuir. Quelque fait que je sois aux climats du midi, quelque réfractaire que la nature m'ait fait aux influences de la fièvre, il y avait bien une certaine imprudence à risquer l'aventure ; mais la tentation était trop forte pour y résister, et j'en fus amplement récompensée J'eus quelque peine à trouver un cocher qui consentît à me conduire, et quand j'arrivai à Paestum je trouvai le lieu complètement abandonné. Pas un touriste, il n'est point besoin de le dire. Bien mieux, toutes les maisons et les fermes étaient hermétiqucments closes, vides 4e leurs habitants. Le gardien des ruines était mort quelques semaines avant d'un accès pernicieux, et n'avait pas été remplacé. A la brigade de gendarmerie il n'y avait plus que deux hommes, tous les

autres ayant dû s^en aller en convalescence dans la montagne voisine, à Capaccio. Un seul garçon, tremblant la fièvre, desservait le cabaret où les cochers qui amènent les voyageurs remisent leurs voitures et où fait halte le courrier postal du Cilento et de l'arrondissement du Yallo. Entre toutes les habitations groupées dans l'enceinte des murailles de la ville antique ou éparses à Tentour, il ne restait pas six personnes. Tout le reste avait déguerpi, pour ne revenir qu'en octobre, devant la mal'aria qui régnait seule, en souveraine maîtresse, et que j'avais l'air de venir braver dans son empire. Il est impossible de s'imaginer sans l'avoir vu ce que la grandeur mélancolique du paysage de Paestum et la pure beauté des édifices ruinés auxquels il sert de cadre empruntaient de majesté nouvelle et de poésie à cette solitude absolue, que rien ne venait troubler. Je sentais se réveiller en moi quelquesunes des impressions que j'avais ressenties au désert. J'ai bien des fois visité Pœstum, mais jamais je ne l'ai si bien vu que ce jour-là, jamais je n'y ai goûté le même charme pénétrant. J'aurais voulu rester sur cette impression exquise et n'y revenir que dans les mêmes conditions. C'est ce qui m'a rendu'si désagréable d'y trouver déjà Tavant-garde

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des touristes, qui ne cessent plus d'y affluer à partir de la fin d'octobre.

Jusqu'à présent j'avais toujours été à PaBstum par la route que prennent exclusivement les excursionnistes venant de Salerne, c'est-à-dire en quittant le chemin de fer à la station de Battipaglia. Cette route est triste, ennuyeuse et monotone dans les deux tiers de son parcours. Elle traverse une plaine nue, marécag-euse, déserte et à peine cullivée, qui n'offre aucun point de vue intéressant jusqu'au moment où l'on approche du Sele et où la perspective des montagnes de Gapaccio se découvre entièrement. C'est Eholi que j'ai pris cette fois pour point de départ, et je recommande aux voyageurs de faire de même. Cette manière d'exécuter la course de Paestum ne demande ni plus de temps ni plus de dépense que celle dont on a l'habitude. Pour pousser de Battipaglia jusqu'à Eboli, on a vingt minutes de chemin de fer de plus, dix par les trains express. Mais en revanche, d'Eboli à Paestum, on gagne une grande demi-heure sur le trajet en voiture, par comparaison avec celui qu'il faut faire depuis Battipaglia. Quant à l'organisation pratique du voyage, elle est aussi facile d'une façon que de l'autre. Il suffit, au lieu d'ar-

rêter sa voiture à Thôlel do Salerne, de télégraphier pour en retenir une à la gare d'Eboli. Cette précaution n'est môme pas nécessaire. On en trouve toujours de prêtes et d'attelées à l'arrivée des trains, et si elles sont moins élégantes que celles qu'on se procure à Salerne, et qui vont vous attendre à Batlipaglia, les prix que demandent les cochers sont beaucoup plus modérés. ^

La route d'Eboli à Pa^stum est éminemment pil> toresque sur toute l'étendue de son parcours. Elle chemine presque parallèlement aux montagnes, qui ferment la plaine du côté de Test et que Ton voit se dérouler sur la gauche dans tout leur développement de la base à la cime, passant successivement devant le débouché de la large vallée d'où sort le Sele après avoir reçu les eaux du Tanagro, devant l'extrémité des monts Alburni et la vallée d'où descend le Calore, vallée qui sépare leur massif de celui du Cilento. Ce sont ensuite les contreforts occidentaux de ce dernier groupe de montagnes que Ton a sur sa gauche et où se succèdent les hauteurs d'Altavilla, puis celles de Capaccio, présentant dans leur intervalle une profonde coupure. On suit une ligne de terrains élevés, adroite desquels s'étend la plaine nue jusqu'aux montagnes

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qui dominent Salerne et terminent au loin Thorizon, s'avançant dans la mer dans la direction d'Amalfi et bien au delà, pour aller rejoindre Tîle de Capri qui en semble une prolongation. De Tautre côté, entre les terrains où passe la route et les montagnes, le sol s'abaisse et se creuse en une sorte de vallée où coulent pendant assez longtemps parallèlement; avant de se rejoindre, le Sele et le Calore, qui y forment deux rubans d'argent bordés d'une intense verdure. Tout ce fond, bien arrosé et d'une étendue considérable, constitue le territoire de la Villa Reale, vaste domaine de la couronne, où il y a une ferme modèle et un pavillon de chasse constniit par les rois de Naples. Rien de riant comme l'aspect de ce territoire, entrecoupé de bois bien aménagés pour les tirés royaux, de prairies irriguées dignes de la Normandie et de belles cultures, tenues avec le plus grand soin et les derniers progrès.

Nous atteignons ensuite et nous traversons la forêt de chênes de Persano, qui s'étend en écharpe à travers la partie orientale de la plaine, partant des montagnes et barrant la vallée du Sele vers son confluent avec le Calore, se continuant ensuite sur la rive droite du fleuve et venant jusqu'à la route

de la station de Battipaglia à PaBstum, qui en forme la limite du côté de Fouest. Dans les années qui ont suivi les événements de 1860 cette partie du trajet, quelle que fût la route qu'on suivit, était des plus périlleuses ; il y avait souveraine imprudence à la faire sans une forte escorte de gendarmes. Manzi, Tun des plus féroces brigands de l'époque, avait rhabitude de s'embusquer avec sa bande dans la forêt de Persano pour y guetter les voyageurs. Plus d'un touriste, qui s'était montré sceptique à l'endroit du brigandage et avait cru pouvoir se dispenser de prendre les précautions qu'on disait nécessaires, tomba entre leurs mains et ne fut relâché qu'après le paiement d'une forte rançon. Mais c'étaient surtout les gens du pays, les propriétaires connus pour le chiffre de leur fortune que les brigands rançonnaient à cœur joie quand leurs affaires les amenaient des arrondissements de Policastro ou du Yallo di Lucania au cheMieude la province^ ou réciproquement. On s'étonnera de ce qu'un pareil état des choses ait pu durer pendant plusieurs années, à quelques lieues seulement d'une ville de rimporlance de Salerne et sur une des roules que fréquentent le plus les étrangers, où le gouvernement italien avait donc intérêt à rétablir prompte-

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ment la sécurité. C'est que la disposition des lieux permettait à la bande de Manzi de se rendre insaisissable. Dès qu'elle était poursuivie, elle se dissimulait sous bois et gagnait à couvert d'inaccessibles repaires dans les plus hautes parties du Cilento. Puis, lorsque la surveillance se relâchait, elle descendait de nouveau, en se dissimulant sous les mêmes abris, reprendre ses embuscades auprès de la route. Aussi fut-elle une des dernières bandes que l'on parvint h atteindre et à détruire. Pendant quelques années encore, après ce résultat obtenu, la route de Paestum demeura Tobjet d'une active surveillance. Il n'y a pas plus de cinq ou six ans que pendant la saison où les touristes y affluent, on la voyait incessamment parcourue par des patrouilles de gendarmerie à pied et à cheval. On a maintenant renoncé à ces précautions, que la sûreté absolue rétablie dans le pays rendaient inutiles et qui absorbaient des hommes mieux employés ailleurs.

La forêt de Persane était au commencement du siècle dernier beaucoup plus étendue qu^aujourd'hui; mais en 1746 un vaste incendie en détruisit toute la partie qu'on appelait il Bosco Grande et qui allait jusqu'au Tusciano. Telle qu'elle est, avec

les bois des chasses royales, elle constitue le dernier reste de la grande forêt du Silarus, qui dans l'antiquité occupait les bords de ce fleuve depuis l'endroit où il recevait le Tanager jusqu'à son confluent avec le Calor. Virgile décrit les troupeaux qui paissent dans celte forêt du Silarus et la façon dont une espèce de taon les y tourmente dans Tété. On prétend que cet insecte abonde encore aux mêmes lieux.

Au sortir de la forêt, la roule venant de Batlipaglia rejoint celle qui a Eboli pourpoint de départ. Bientôt on franchit le Sele sur un pont que les crues du fleuve ont souvent emporté et dont la dernière reconstruction ne date que de peu d'années. On entre alors dans les landes marécageuses et incultes, semées de buissons de lentisques, de fondrières fangeuses et de mares où poussent de grands roseaux, qui s'étendent tout le long du rivage de la mer. Des chevaux à demi sauvages, des bœufs au pelage gris et aux cornes énoimes, des buffles noirs au regard torve, au front déprimé et garni de cornes tordues, y paissent par troupeaux sous la garde de pâtres à Taspect aussi sauvage que leurs bestiaux. Les environs de Psestum sont avec les Marais Pontins, certains cantons de

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la campagne romaine et la partie inférieure du Yal (li Crati en Calabre, les terres classiques de l'élevage du buffle en Ilalie. Cet animal est originaire de TAsie, et dans l'antiquité il n'avait été importé nulle part en Europe. Ce furent les Arabes qui rintroduisirent en Sicile, d'où il fut amené dans ritalie méridionale par les rois normands. En 1300, Philippe de Taren te concédait aux habitants d'Eboli, comme p&turage communal, le vaste territoire dit Arcnosola, c'est-à-dire la plaine avoi^nant la mer sur la rive droite du Sele, pour y faire paître leurs buffles, et aux habitants de Capaccio le territoire correspondant de l'autre côté du fleuve. A tous les points de vue le buffle, qu'on n'arrive jamais à domestiquer complètement, est comme bétail très inférieur au bœuf. L'élève n'en a été adoptée dans certaines contrées que parce qu'il réussit mieux au milieu des marais, où il aime à se vautrer dans la fange et à rester plongé dans l'eau des heures entières. Aussi partout, à mesure que le pays tend à s'assainir, que Ton commence à dessécher les marécages, le nombre des buffles diminue, et les bœufs se multiplient en prenant leur place. Cette diminution est déjà sensible dans la campagne de Rome ; elle l'est aussi dans la plaine de Pœslum, à

mesure qu'il s'y produit quelques essais de mise en culture y encore bien peu développés, mais qui tendent cependant à gagner du terrain depuis quelques années.

Strabon remarquait déjà que de son temps Pœstum était fort insalubre, à cause de la façon dont les eaux de la petite rivière qui passait auprès de ses murs (celle qu'on appelle aujourd'hui le Salso) s'épandaient en marais fiévreux. Ainsi que Cluvier l'a noté le premier, les lagunes formées par le Salso doivent être le marais Lucanien auprès duquel Spartacus, avec son armée d'esclaves révoltés, campa quelque temps en face de Crassus, et dont Plularque prétend que les eaux sont alternativement, suivant les jours, salées, douces ou bien amères et infectes. La réalité est que les sources qui alimentent le cours du Salso et du marais de Psestum sont de natures très variées ; il en est de limpides et sans goût, d'autres salées, d'autres ferrugineuses, d'autres enfin fortement sulfureuses. Le goût des eaux change donc, non d'après le jour mais d'après le point précis où on les puise. Le long des murs delà ville antique, l'odeur de soufre qu'elles exhalent est tout à fait caractérisée.

Peu après le pont du Sele, on commence à dis-

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tinguer nellemeut devant soi les trois temples demeurés debout au milieu des restes de l'enceinte de la cité. A mesure que Ton avance ils grandissent en produisant plus d'effet, et Ton voit aussi les cinq ou six maisons modernes qui se sont groupées dans leur voisinage, une ferme , quelques habitations de paysans, deux cabarets, et la brigade de gendarmerie. On laisse, à peu de distance sur la droite de la route, une Jolie propriété qui s'est créée depuis peu d^années, avec un bosquet touffu de chênes verts et en avant de la maison de magnifiques buissons de roses du Bengale. Le possesseur a voulu renouveler la tradition des rosiers de Paeslum tant chantés des poètes antiques,

biferi rosaria Faesii,

Mais avec l'espèce qu'il a choisie ce n'est pus une double floraison seulement, une remontée qu'il obtient, chose qui paraissait merveilleuse aux anciens et pour nous est devenue vulgaire, c'est une production de fleurs incessante, qui se continue pendant toutes les saisons de l'année sans que l'hiver même vienne l'interrompre, car il n'y a ici ni gelées ni froidure. Cette floraison perpétuelle des rosiers du Bengale durant les douze mois de Tannée

esl un fait que j'ai également observé sur la côte occidentale de la Calabre, dans les jardins voisins du Pizzo et de Monteleone, ainsi que dans ceux des environs de Reggio.

Yoici maintenant les murailles de la ville antique, avec leurs tours carrées en saillie et leur belle construction d'appareil hellénique. Nous les franchissons sur remplacement d'une de leurs anciennes portes, et nous venons faire arrêter notre voiture devant le principal temple, dit de Neptune, là où nous nous serions également arrêtés si nous étions venons du temps des Grecs, car c'est là qu'était l'agora de la cité.

Le nom de Paestum (la forme la plus ancienne en est Paistum) n'apparaît écrit qu'après la conquête romaine et semble dater de Tépoque de la domination des Lucaniens. Antérieurement la ville, quand elle était purement grecque, s'appelait Poseidônia, la cité du dieu des mers. On peut se demander si Paestum a été une corruption barbare de l'ancienne appellation hellénique, un nom créé de toutes pièces par les Lucaniens, ou bien encore si son adoption n'a pas tout simplement remis en vigueur un nom d'une date bien plus reculée, antérieur aux établissements des Hellènes, celui

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sous lequel la localité était désignée par lesPélasges Œnotriens, ses premiers habitants. Il existe toute une série de monnaies d'argent incuses de Poseidônia, frappées à la fin du vi*^ siècle avant notre ère, lesquelles portent d'un côté la légende Po$...j abréviation du nom grec de la ville, de l'autre Viis... ou Ftis..., inscription énigmatique qui pourrait bien être Tabrégé d'une seconde désignation de la ville, de sa vieille appellation indigène, quelque nom tel que Vitstos ou FiistoSy dont les Lucaniens auraient faittrèâ facilement Paistom ou Paistum.

Quoi qu'il en soit, ici comme à Métaponte, à Tarenté, à HippAnion, à Crotone, dans presque toutes les localités que les Grecs ont colonisées en Italie, ils n'ont pas été les premiers occupants du sol. Avant leur arrivée, sur l'emplacement où ils se sont fixés^ il existait une bourgade indigène, un centre habité dont les origines remontaient jusqu'à Tàge de la pierre. J'ai recueilli à Paestum et donné au musée de Saint-Germain deux hachettes de pierre polie. Le fait est parallèle à ceux que l'on a constatés à Métaponte et à Hippônion (Monteleone en Galabre). Mais malgré cette existence d'un centre d'habitation dès une époque bien antérieure,

182 A TRAVERS L\\PULIE ET LA LUGANIE

Poseidônia ne devînt une ville qu'avec rétablissement des Hellènes.

Sa fondation dut avoir lieu dans les environs de Tan 6S0 avant Tère chrétienne. Des Doriens de Trézëne s'étaient associés aux Achéens dans la fondation de Sybaris, en 720 av. J.-C. Ils étaient assez nombreux pour qu'au bout de quelque temps leurs descendants aient formé dans la ville un parti de nature à donner des inquiétudes aux Achéens. A la suite de dissensions intestines, les Sybarites décidèrent de faire sortir de leur cité les Trézénîens, et d'en constituer une colonie séparée, qu'ils établirent sur la côte de la mer Tyrrhénienne auprès do l'embouchure du Silaros. Par cette fondation Sybaris assurait sa domination sur la partie nord-ouest de l'Œnotrie, qui fut plus tard comprise dans le territoire des Lucaniens. Poséidon était le grand dieu de Trézène; tout naturellement le nouvel établissement des Trézéniens reçut le nom de Poseidônia.

Les sources littéraires sont presque muettes sur l'histoire de cette ville. Nous savons seulement par Strabon qu'elle avait été d'abord établie sur le rivage même de la mer, et que ce ne fut qu'un peu plus tard que ses habitants se transportèrent à une

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faible distance dans les terres, où elle continua à subsister plus tard. Nous savons aussi que jusqu'à la ruine de Sybarîs, en 510 av. J.-C. , Poseîdônia reconnut cette cité comme métropole et releva d'elle dans les mêmes conditions que les autres villes purement grecques qu'elle avait fondées tout le long des côtes de rŒnotrie, sur les deux mers qui la baignaient à l'ouest et à l'est : soumission à l'hégémonie des Sybarites et obligation de leur fournir à titre de symmachos ou fédérée un tribut annuel, avec des contingents militaires en cas de besoin ; d'autre part, dans le gouvernement intérieur de la cité, autonomie complète, allant jusqu'à la plénitude du droit monétaire. C'était le temps où quatre nations et vingt-cinq villes indigènes reconnaissaient la suprématie de Sybaris, et où l'empire de cette cité, parvenue au plus haut degré de la puissance et du luxe, sur les Œnotriens de race pélasgique, assimilés aux Grecs avec une extrême facilité, comprenait la presque totalité des deux provinces actuelles de la Basilicate et de la Calabre Citérieure, embrassant tout ce qui devînt ensuite la Lucanie jusqu'au Silaros et au Bradanos. Aussi quand les Phocéens vinrent fonder leur établissement d'Élée ou Hyélê (Velia), entre Poseidônîa et

Polinuros, versle milieu du vi' siècle, les Achéens et les Doriens, dépendant de rhégémoniedeSybaris, virent dans ce fait une usurpation de leur territoire et firent à la nouvelle colonie une guerre acharnée, que les Poseidôniates continuèrent encore après la mine de leur métropole. Et Ton est en droit de penser que la chute de Sybaris contribua à permettre aux Ioniens d'Hyélê de se maintenir, en surmontant cette résistance.

Quoi qu'il en soit, dès la seconde moitié du VI* siècle, encore sous l'hégémonie de Sybaris, Poseidôjiia était parvenue à un degré extraordinaire de prospérité, de développement et de richesse. Elle était dès lors la grande ville du golfe de Salerne, auquel elle valait le nom de golfe Poseidôniate, de même que les Romains lui donnéplus tard celui de Paestaniis sinus. Nous en avons pour preuve la magnificence des édifices qui y furent alors construits, et surtout l'abondance et la beauté de ses grandes monnaies d'argent appartenant à la série dite des incnses, monnaies d'une fabrication très mince, avec un seul type en relief d'un côté, en creux de l'autre, qui ont été frappées dans toutes les villes de la Grande-Grèce d'après un système monétaire uniforme, à l'époque où Tin-

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fluencc morale et politique de Pythagore avait réussi à grouper ces cités en confédération. Celles de Sybaris ont pour type la figure du dieu éponyme, du dieu des mers,ia chlamyde jetée sur les épaules et brandissant son trident. Ce type se conserva dans Tépoque suivante, alors qu'on eut renoncé à la fabrication incuse pour adopter, à l'exemple des autres Grecs, le système d'un sujet en relief sur cbacun des côtés de la monnaie. Le second type, qui fut associé alors à celui du Poséidon, fut l'image d'un taureau, qui antérieurement décorait les espèces de Sybaris et de plusieurs de ses colonies.

C'est la numismatique qui nous fait connaître la prospérité de Poseidônia vers la fin du vi® siècle et qui nous montre qu'après la chute de Sybaris la ville, bien que privée de cet appui et n'aysuit désormais à compter que sur ses propres forces, n'avait rien perdu comme éclat de richesse et de puissance. Ce sont aussi les monuments moné* taires qui nous permettent d'entrevoir la part qu'en 4S2 cette ville eut & la tentative de rétablissement de Sybaris. En essayant de rebâtir la cité de leurs ancêtres, les descendants des Sybarites retirés à Laos et à Scidros, unis à un groupe de

Thessaliens, étaient principalement appuyés parles Poseidôniates. Aussi les monnaies qu'ils frappèrent alors furent copiées sur celles de Poseîdônia. La nouvelle Sybaris ne dura que peu de temps; au bout de six ans seulement les Crotoniates la rasèrent, et ce fut alors que les Athéniens se décidèrent à envoyer près des bouches du Oatlîes les colons qui, joints aux fils des anciens Sybarites, fondèrent la ville de Thurioi. Poseidônia parait être restée étrangère à ce dernier établissement.

Sa nationalité grecque était, du reste, à la veille de succomber sous les coups des barbares. Les Liicaniens de race sabellique, sortis du Samnium, commmençaient à pénétrer dans TŒnotrie en y subjuguant les tribus indigènes. C'était par rapport à la nation des Samnites ce que Ton appelait un ver sacrunij un de ces essaims de jeunes gens, soigneusement choisis et consacrés aux dieux, que les peuples italiotes avaient coutume de lancer en avant pour conquérir des terres et y devenir le noyau d'un nouveau peuple. Les Œnotriens n'avaient plus pour les protéger et pour les réunir dans une défense commune la puissance de la grande cité dont ils avaient pendant deux cents ans reconnu les lois. Crotone était trop loin et ne s'oc^

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cupait pas des affaires de ce pays ; Thurioi naissait à peine. Aucune des villes grecques que Sybaris avait autrefois fondées sur les côtes de l'Œnotrie, même Poseidônia, la plus considérable de toutes, n'était capable de reprendre la succession dé son ancienne métropole. Tout lien était d'ailleurs rompu entre elles par la catastrophe de 510; elles vivaient dans l'isolement, et leurs préoccupations égoïstes et à courte vue ne s'étendaient plus audelà des limites de leurs petits territoires particuliers. Négligés des Grecs, les Œnotriens avaient en grande partie oublié les mœurs helléniques. Us étaient retombés dans l'état de morcellement par tribus et par villes rivales, d'où les Sybarites les avaient tirés pour quelque temps. Jamais ils n'avaient su montrer de vigueur et d'aptitudes guerrières. Les Lucaniens n'eurent donc pas de peine à les soumettre, à les absorber et à les refouler. Ils s'emparèrent de leurs montagnes et s^ établirent, descendant bientôt de là pour atteindre la mer Ionienne. La chaîne des villes grecques, qui pendant plusieurs siècles s'était étendue sans interruption sur le littoral des deux mers qui baignent les côtés de la partie extrême de l'Italie, fut ainsi coupée en tronçons qui s'efforcèrent vainement de

se rejoindre. Les Lucaniens tournèrent alors leurs efforts sur les cités helléniques, dont ils poursuis virent la destruction. Depuis ce temps l'histoire do ces villes qui avaient paru d'abord destinées à conquérir toute ritalie, et qui avaient fait de la portion méridionale une nouvelle Grèce, n'est plus que celle de leurs luttes incessantes pour sauvegarder leur propre existence contre les Lucaniens et contre les Bruttiens, sortis à leur tour des flancs de la nation lucanienne.

Dans une de ses tragédies, représentée avant 4S0, Sophocle, en décrivant les côtes de l'Italie, n'y voyait que les Ligures, puis les Tyrrhéniéns, en ce moment maîtres de la Campanie, puis après eux, à Test du Silaros, les Œnotriens. En 432, quand les Tarentins fondèrent Héraclée, les Lucaniens occupaient déjà les montagnes voisines et étaient une menace des plus sérieuses j)our les territoires grecs de la côte. Au début du iv* siècle, lors de la composition du Périple mis sous le nom de Scylax, l'Œnotrie toute entière était devenue la Lucanie. Ce sont autant de jalons pour déterminer la chronologie de la révolution ethnique d'où sortit la ruine des établissements des Grecs dans le midi de l'Italie.

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On nous affiime que Poseidônia fut la première ville hellénique qui tomba sous le joug des Lucaniens. C'est en effet ce qui devait être, d'après su position géographique sur les bords du Silaros. En 390, Laos, bien plus méridionale, se trouvait du côté du nord-ouest le boulevard des établissements grecs et sa défense devenait pour toutes les autres cités un intérêt général, à tel point que, par un effort extraordinaire, elles envoyèrent pour tenter de délivrer Laos une armée fédérale, où chacune avait fourni son contingent et où le rôle principal appartenait aux Thuriens. Cette armée fut anéantie par les barbai*es, et son désastre acheva d'ouvrir aux Lucaniens l'accès de la Grande-Grèce . Pour que les choses se soient ainsi passées, pour que Laos eût pris dès lors celte importance comme avant-poste de la civilisation hellénique, il faut qu'en 390 Poseidônia, poste encore plus avancé, que les Lucaniens devaient trouver sur leur route dès les débuts de leur invasion, quand ils forcèrent la ligne du Silaros, eût déjà succombé depuis un certain temps. Il est même probable que sa chute fut antérieure à la date où les Lucaniens, vers 432, commencèrent à menacer sérieusement le territoire où' Tarente construisait Héraclée, à la fois

pour les tenir eux-mêmes en bride et pour arrêter le développement des possessions de Thurioi, qu'elle jalousait.

Ainsi que je Tai dit tout à l'heure, c'est en même temps que Tancienne colonie des Trézéniens vil finir son autonomie hellénique, qu'elle perdit son nom grec de Poseidônia pour recevoir de ses nouveaux maîtres celui de Paistum^ Ce dernier nom commence avec la conquête sabellique à se lire sur des monnaies dont les légendes sont eu langue osco-samnite, écrite avec des caractères grecs suivant l'usage propre aux Lucaniens. Un curieux récit emprunté par Athénée à Aristoxène, écrivain tarentin du milieu du iv* siècle, nous renseigne sur ce qu'était la condition des Grecs de Poseidônia après la iniine de Tindépendance de leur cité. Ils n'en avaient pas été expulsés, mais privés de leurs droits politiques et déclarés incapables de porter les armes, réduits par conséquent à une sorte d'ilotisme. On les avaient contraints à recevoir dans leurs murs une colonie de Lucaniens, entre les mains de qui était l'autorité et auxquels ils avaient dû céder une partie de leurs terres. Les anciens Poseidôniates avaient, du reste, gardé sous cette domination barbare lem-s mœurs grec^

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ques et Tusage de la langue hellénique. Chaque année, à une certaine fête, ils se réunissaient pour pleurer sur leur asservissement et commémorer les souvenirs des temps prospères de leur indépendance. Les Lucaniens laissaient toute liberté a cette expression de leurs regrets ; les larmes ne leur paraissaient point à craindre.

Quand Alexandre le Molosse, roi d'Épire, vint en Italie, appelé par les Tarentins, pour défendre les Grecs contre les Lucaniens et les Bnittieus, après avoir délivré Héraclée et remporté une première victoire dans son voisinage, il signa des traités d'alliance avec les Achéens de Métaponte, qu'il chargeait de surveiller Tarente, dont la fidélité lui était supecte, tandis que lui-même allait s'enfoncer dans le pays, avec les Pédicules ou Peucétiens de TApulie, enfin avec les Romains, qui, devenus maîtres de la Campanie, entamaient à ce moment la seconde guerre Samnite et venaient de leur c6té de s'assurer la coopérations des Apuliens. Ayant assuré de cette façon la liberté de ses opérations, le monarque épirote transporta ses troupes par mer jusque dans le golfe Poseidôniate. Débarquant à l'embouchure du Silaros, il écrasa sous les murs de Psestum l'armée combinée des Luca^

192 A TRAVERS L'AE^ULIK ET LA LUCAME

niens et des Samniles. Après ce succès, il s'enfonça dans les montagnes de la Lucanie, en enleva les principales places fortes et obligea les Lucaniens à lui remettre comme otages trois cents jeunes gens de leurs premières familles, qu'il envoya en Épire. A la suite de la victoire d'Alexandre, Pœstum redevint Poseidônia ; ses habitants grecs recouvrèren i leur liberté. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Quelques mois après le vaillant roi d'Epirc était tué devant Pandosia, dans le bassin du Crathis, et son corps coupé en morceaux par les Bruttiens. Les résultats qu'Alexandre avait obtenus en faveur des Grecs furent emportés dans son désastre. Partout où elle avait été brisée, la suprématie des Lucaniens se rétablit. Les Poseidôniates retombèrent sous le joug; Paestum fut de nouveau une ville mixo-barbare, où l'élément grec était subordonné à l'élément de race sabelliquc.

Quarante ans après, Rome faisait la conquête de la Lucanie. Par toute la contrée, et aussi dans le Bruttium, à Thurioi, à Crotone, à Locres, à Rhègion, les Romains se présentaient comme les protecteurs des villes grecques opprimées par les barbares. Ils durent agir de même à Paestum; mais les historiens ne nous ont rien transmis sur ce que la

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ville devint dans ces événements, non plus que dans la guerre de PyiThos, qui les suivit immédiatement. La guerre finie, les Romains établirent à Pdestum, en 273, une colonie de droit latin, destinée à assui'er la soumission de la partie voisine de la Lucanie. Lès nouveaux colons, qui paraissent avoir été nombreux, prirent sans doute dans la ville la place et dans son territoire les propriétés des Lucaniens, qu'il y avait intérêt à ne pas laisser installés à Tabri des murs de cette forteresse. Les anciens habitants grecs, relevés de leur servage, furent mis sur un pied d'égalité avec les colons, participant aux droits politiques de la cité ainsf créée sous Thégémonie de Rome, et bientôt ils s'assimilèrent à eux en se latinisant. Des l'origine du nouveau régime, Pœstum recouvra en partie au moins son ancienne prospérité. Nous en avons la preuve dans ce fait que la colonie latine qu'on y avait installée frappa des espèces d'argent, ce qu'elle ne put faire que dans l'intervalle entre 273, date de sa fondation, et 268, époque où Rome, s'étant mise pour la première fois à fabriquer une monnaie d'argent, lui réserva le monopole de la circulation et interdit le monnayage de ce métal à toutes les villes dépendant de son alliance.

T ir. 13

L'histoire de la seconde guerre Punique mentionne plusieurs fois le nom de Pœstum pour signaler son inébranlable fidélité à la cause romaine. Au moment de la bataille de Cannes ses habitants envoyaient au Sénat des patëres d'or en signe d'hommage et d'allégeance invariable. En 210, c'est Paestum qui fournit une partie des vaisseaux de la flotte avec laquelle Décius Quinctius essaya vainement de ravitailler la citadelle de Tarenle, bloquée par Hannibal. L'amiral tarentin, nommé Damocrate, la détruisit, et Tamiral romain périt dans le combat. Malgré ce désastre qui aurait pu décourasrer ses habitants, nous retrouvons Paestum, dès Tannée suivante, au nombre des dix-huit colonies latines qui se déclarèrent prêtes à continuer la lutte sans ménager les sacrifices, tant que la métropole en aurait besoin.

Les sources littéraires sont ensuite muettes au sujet de cette ville jusqu'à la fin de la République romaine. On n'en trouve qu'une mention incidentelle dans les lettres de Cicéron. Mais les monuments numismatiques sont là pour attester par Tabondance dt la variété de son monnayage de cuivre, qui est des plus intéressants, ce qu'elle gardait de vie et de richesse. Pa?stum est avec Venusia, Brun-

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disium et Vibo Valentia Tune des quatres villes, placées dans les mêmes conditions politiques^ qui continuèrent à fabriquer des espèces d'appoint pour Tusage local jusqu'au moment où/ par suite de l'explosion de la Guerre Sociale, la loi Julia lui fit perdre la qualité de colonie latine pour devenir un municipe de citoyens romains et la loi Plautia-Papiria interdit en Italie tout monnayage autre que celui de Rome.

Il n'en est pas question dans les récits des guerres civiles ; mais tous les géographes du commencement de l'Empire citent Paestum parmi les anciennes villes d'origine grecque qui se maintenaient do leur temps. Strabon dit qu'elle était devenue fort malsaine à cause des marais qui s'étaient formés dans son voisinage, ce qui indique que les travaux autrefois exécutés par les Poseidôniates pour assurer l'écoulement des eaux du Salso n'avaient pas été entretenus. Pourtant la décadence n'avait pas encore commencé pour cotte ville. 11 faut qu'elle ait conservé une importance hors ligne pour avoir été l'objet d'une exception unique au régime monétaire établi par Auguste en Italie. L'Empereur ayant partagé avec le Sénat la direction de 'a frappe des monnaies et laissé à l'autorité sénatoriale Té-*

missionet radministration des espèces de cui\Te, tout monnayage local fut interdit en Italie, tandis qu'on en accordait des permissions dans les autres provinces, surtout en Orient. Une seule dérogation fut faite à cette règle, et cela en faveur de Paestum. Il existe en effet tout un groupe de petites pièces de cuivre portant les effigies d'Auguste et de Tibère, avec le nom de celte ville et la mention du sénatusconsulte spécial qui avait autorisé une semblable fabrication. Dans les principes du droit public d'alors, il est difficile d'admettre qu'une exception aussi extraordinaire ait pu être accordée à une ville qui n'avait pas le rang colonial. Il est donc probable, bien que les historiens gardent le silence à cet égard, que ce fut déjà sous Auguste que Pœstum fut refaite colonie, titre qui lui est donné dans quelques inscriptions de l'époque impériale. Pour cette dernière période, c'est dans les monuments de l'épigraphie latine qu'il faut chercher quelques renseignements sur Thistoire et la condition de la ville. On n'y voit que, tout en déclinant dans une certaine mesure, Pœstum resta jusqu'aux invasions barbares la principale ville de la région. C'était au n** siècle le chef-lieu d'une des huit prœfecturm de la Lucanie.

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Dès le v* siècle nous rencontrons des évêques de Paestum. La légende ecclésiastique prétend qu'en 370 un général de Valentinien, nommé Gaviriius, natif de Paestum, ayant été dans la Bretagne guer^ royer contre les Pietés, en rapporta le corps dé Tapôtre saint Mathieu, qu'il déposa dans une des églises de sa ville natale. Sous la domination des Longobards cette ville subsistait encore, bien que désormais très inférieure en importance à sa voisine Salerne. On la désignait alors le plus habituellement dans l'usage sous le nom de Liicania. C'est ainsi qu'elle est appelée par Paul Diacre et dans le partage de la principauté de Bénévent entre Radelchis et Siconulfe, en 851. Vint-huit ans après, une bande de Sarrasins se fixait à Âcropoli et dévastait par ses incursions continuelles toute la région voisine. C'est alors, mais sans qu'on puisse en fixer la date. précise, que la population de Paestum ou Lucania, avec son évêque, se décida à abandonner la ville, dont la situation était trop exposée aux ravages des musulmans, et à se retirer dans la montagne, oîi elle s'établit sur la forte position de Capaccio, de plus facile défense. Jusqu'à la fin du xi' siècle, bien que Paestum ne fût plus qu'un désert, l'évêque continua à porter le titre de Pœstamis

epùcopiis; c'est seulement plus tard qu'on y substitua celui de Caputaquensis episcoptis.

L'émigration avait été si brusque, s'était opérée dans un tel désordre que le corps regardé comme celui de saint Mathieu était resté abandonné dans son église. En 954, les gens de Salerne vinreijt l'y chercher et le transportèrent dans leur cathédrale ; mais, chose singulière et quelque peu suspecte, un siècle plus tard on avait oublié l'endroit exact où il avait été déposé, et il fallut que l'archevêque fît des fouilles en 1080 pour le retrouver. C'est à la suite de cette dernière découverte, racontée dans une lettre du Pape Grégoire ^11 à la date du 18 septembre 1080, que Robert Guiscard, récemment entré en possession de Salerne, fit rebâtir avec une extrême magnificence l'église métropolitaine de sa nouvelle capitale. Les ruines de Paestum demeurées presque intactes dans leur abandon, furent exploitées comme carrière pour ces travaux, ainsi qu'elles l'étaient déjà depuis un siècle par les Amalfitains. Les édifices de l'époque romaine, où les matériaux précieux avaient été prodigués, furent alors entièrement démolis, mais on ne s'attaqua pas aux temples grecs, dont la pierre plus commune ne valait pas les dépenses du

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transport. On désigne du moins comme provenant de PaBstum tous les fragments antiques un peu importants que renferment les édifices de Salerne et d'Amalfi, colonnes, sarcophages, marbres de toute nature. Mais il se pourrait qu'il y ait là de la légende; Salerne avait ses monuments antiques qui ont du être exploités, et Paestum n'était pas la seule localité de la région qui pût fournir des marbres romains. Tout indique, par exemple, que les ruines de Velia, qui étaient également à portée de Salerne et d'Âmalfi, subirent alors la même spoliation.

Un des faits les plus extraordinaires que Ton puisse imaginer est qu'à dix lieues seulement de Salerne et à cinq d'Eboli, des ruines de l'importance de celles qui subsistaient encore à Paestum après tous ces ravages, trois temples debout et presque entiers, aient pu demeurer absolument inconnues pendant toute l'époque de la Renaissance et pendant le xvit* siècle. On ne comprend pas comment Cyriaque d'Ancône, qui visita la Lucanie, Leandro Alberti, qui voyagea également dans le pays, comment surtout Cluvier, toujours observateur si exact, qui alla sûrement à Capaccio et qui parle de l'existence de la localité voisine conservant encore

le nom de Pesto, ne paraissent pas avoir eu con* naissance des temples et n'en soufflent pas mot. De Capaccio on les voit cependant à Tœil nu, et il fallait passer à leur pied pour se rendre de Salerne ou d'Eboli dans le Cilento. C'est seulement entre 1734 et 1740 qu'ils furent découverts et signalés pour la première fois par un certain comte Gazola, officier au service du roi Charles IV de Bourbon. Quelques années après, en 174S, Antonini les. décrivait dans son livre sur la Lucanie, entièrement discrédité aujourd'hui par le grand nombre des inscriptions fausses qu'il y a insérées, soit qu'il les eût inventées lui-même, soit qu'il les eût acceptées d'autres avec trop de crédulité et sans critique, mais où cependant les descriptions des lieux et les indications topôgraphiques sont généralement exactes. J'ai pu le vérifier sur un grand nombre de points. Mazzocchi, en 1754, donna place à une dissertation sur l'histoire et les antiquités de PaBstum dans son ouvrage sur les Tables d'Héraclée. Avant la fin du xvm® siècle les temples avaient fait l'objet des écrits spéciaux de Magnoni et de Paoli; ils avaient été visités aussi par un grand nombre de voyageurs de tous les pays de l'Europe, entre lesquels on doit une mention

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spéciale à Swinburne, qui fen donna une description fort exacte en 1779. C'est seulement dans les planches de la Magna Grœcia de Wîlkîns, publiée à Cambridge en 1807, que Tarchitecture des temples de Paestum fut reproduite d'une façon à peu près satisfaisante. Cette publication même laissait encore beaucoup à désirer, et il faut traverser une vingtaine d'années de plus avant d'en arriver à l'admirable étude de Labrouste sur ces temples, laquelle fut son envoi de Rome et marque une époque décisive dans Thistoire de notre école, de même qu'elle fut le point de départ de la véritable connaissance de l'architecture grecque. Ce travail fameux, bien des fois exposé et consulté par tous les architectes et les archéologues, est pourtant resté près d'un demi-siècle inédit dans les cartons de l'École des Beaux- Arts. Il n'y a que peu d'années que l'on s'est décidé à le graver, alors que Ton entreprit la publication des restaurations architecturales des prix de Rome, publication qui aurait été de la plus grande utilité mais qui malheureusement a été interrompue presque aussitôt que commencée, peut-être parce qu'elle avait été inaugurée avec nn luxe trop coûteux et sur une échelle trop monumentale.

Les édifices qui subsistent encore à Pœstum sont tous de construction grecque et appartiennent au plus beau temps de la splendeur de Poseidônîa. Ils sont bâtis avec le travertin solide et résistant, mais plein de cavités, que les eaux du Salso déposent dans la plaine au voisinage immédiat de la ville. Ce travertin, comme celui des environs de Tivoli, employé à Rome, revêt sous Faction de Pair et du soleil une admirable teinte d'un jaune chaud et doré.

Les murs d'enceinte dessinent un pentagone irrégulier de près de 5 kilomètres de pourtour, avec quatre portes s'ouvrant vers les quatre points cardinaux. On les suit dans la totalité de leur parcours, et en beaucoup d'endroits ils restent debout à une hauteur considérable, ainsi que les tours carrées qui en défendaient chacun des saillants ou des points morts. L'appareil en est tout hellénique et d'une grande régularité.. Cependant la porte de Test, la seule qui ait été conservée presque intacte, est surmontée d'une voûte à claveaux, dont la clef est décorée d'un côté de dauphins, de l'autre d'une Néréide à queue de poisson, sculptée en bas-relief, emblèmes du domaine de Poséidon . Cette circonstance, moins extraordinaire en Italie

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qu'elle ne serait en Grèce et où Ton doit reconnaître rinfluence de Taii. de bâtir des Étrusques de la Gampanie, ne permet pourtant pas d'attribuer une bien grande antiquité aux murailles de Paestum. D'après leur appareil même, je ne crois pas qu'on puisse les faire remonter plus haut que la seconde moite du iv® siècle avant notre ère. Je serais disposé à penser qu'ils ont dû être construits sous les auspices d'Alexandre d'Épire, après sa victoire sur les Lucaniens. U est, en effet, dans la vraisemblance qu'il se soit occupé de fortifier à nouveau la cité à laquelle il croyait avoir rendu d'une manière durable son indépendance et sa nationalité hellénique.

C'est dans l'intérieur de l'enceinte, occupé aujourd'hui par des cultures potagères et par des buissons où pullulent les lézards et les serpents, que se trouvent les trois temples conservés. Deux, les principaux, sont groupés l'un près de l'autre dans la partie méridionale de la ville; ils présentaient leur façade asur un des côtés de l'agora. Le plus grand et le plus beau, qui 'est aussi le plus ancien, est désigné vulgairement sous le nom de Temple de Neptune. Avec le Temple de Thésée à Athènes, c'est l'édifice d'ordre dorique le mieux

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conservé qui subsiste, et Timpression grandiose qu'il produit à la vue peut rivaliser même avec colle du Paithénon. Il est précédé d'une esplanade au milieu de laquelle on voit le soubassement qui portait l'autel des sacrifices, car dans les pratiques de la religion grecque ces rites sanglants s'accomplissaient en plein air, en dehors du temple. Long de 88 mètres et large de 26, ce temple était hypèthre, c'est-à-dire que la cella ou sanctuaire, dans laquelle était placée la statue de la divinité, demeurait à ciel découvert. Il est périptère et présente six puissantes colonnes cannelées à chacune de ses extrémités, douze sur chacun de ses côtés, en tout trente-six, de 8 m. 90 de hauteur et de 2 m. 27 de diamètre. L'intérieur de la cella est garni de seize colonnes de près de 2 mètres de diamètre, surmontées d'un second ordre de colonnes plus petites, qui portaient le toit. A l'exception d'un côté de cet étage supérieur de l'intérieur, toutes les colonnes sont intactes, ainsi que l'entablement et les frontons. En revanche, le mur de la cella a été démoli pour employer ses pierres comme matériaux de construction. Au premier abord l'architecture de ce magnifique temple paraît pauvre comme décoration extérieure, plus pauvre

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même qu*elie n'était en réalité dans Torigine. La couche d'un stuc fin et compact qui partout revêtait la pierre, en bouchait les trous el lui donnait une surface lisse comme celle du marbre, a fini, sous l'effet du temps et de Tair marin, par disparaître en majeure partie ; elle ne se conserve plus que de loin en loin, par plaques. Avec elle a péri Tornementation polychrome qui y avait été tracée, et qui rehaussait tous les membres de Tarchitecturo en les enrichissant. Mais cette absence même de décoration, cette simplicité dans laquelle ne se retrouve plus que le nécessaire et l'essentiel, fait ressortir encore mieux l'accent de puissance, de majesté grandiose, de force et d'inébranlable solidité de Fédifice. Avec ses énormes colonnes rapprochées les unes des autres, et dont le diamètre diminue considérablement de la base au sommet, son puissant entablement et sa corniche très saillante, son ordonnance simple et claire, ses nobles proportions, le beau profil de ses masses, il est comme une révélation du génie dorien dans sa mâle sévérité. Tout cela était tellement en dehors des fausses idées que Ton se faisait de l'art grec au siècle dernier, que les premiers antiquaires qui parlèrent de ce temple le crurent phénicien ou

étrusque. Mieux au fait des choses nous savons en apprécier la pure fleur hellénique, et nous ne nous lassons pas d'admirer le cachet de grandeur que l'architecte a su donner à un édifice qui parsut colossal. Car il faut un effort de la pensée pour se rendre compte de ses dimensions médiocres. Mais nous savons aussi que l'exagération des proportions réciproques des différentes parties dans le sens de la solidité massive est un indice incontestable de haute antiquité.

Le temple dit de Neptune à Psestum est un des plus anciens monuments d'ordre dorique qui se soient conservés jusqu'à nous. On ne doit pas hésiter à en faire remonter l'érection jusque dans la première moitié du vi<5 siècle avant J.-C. Et il y a des probabilités considérables pour qu'il ait été construit au moment même où le site de Poseidônia, aplrès un premier établissement plus près de la mer, fut définitivement fixé sur le point d'où il ne devait plus se déplacer tant que la ville existerait.

Le second temple est à très -peu de distance au sud du premier et parallèle à lui. Ses dimensions sont légèrement moindres, puisqu'il a 54 m. 33 de longueur et 24 m. 50 de largeur; ses colonnes sont à la fois plus nombreuses et plus minces,

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n'ayant pas 2 mètres de diamètre à la base. L'édifice est d'ailleurs tout à fait exceptionnel de plan et d'architecture. Le péristyle compte 50 colonnes, dont neuf sur chaque façade. Nul autre temple connu n'offre ainsi à la façade un nombre impair de supports, dont le résultat était de placer une colonne droit en avant de la porte d'entrée. A cette étrange disposition de l'extérieur correspond celle de l'intérieur, où la cella est divisée en deux nefs dans le sens de sa longueur, par une rangée de colonnes placée au milieu. C'est la manière dont cette disposition s'écarte de celles que l'on observe constamment dans les temples, où elles sont pour ainsi dire typiques, qui a induit certains archéologues à donner à l'édifice en question le nom de Basilique, adopté dans l'usage vulgaire et par lequel les ciceroni ne manquent jamais de le désigner. Il est pourtant certain que ce nom est inexact, que nous avons encore là un temple, mais un temple d'un type particulier, consacré à deux divinités synthrones, placées sur un pied d'égalité, qui avaient chacune sa statue au fond d'une des nefs de la cella.

Les colonnes et leurs chapiteaux d'ordre dorique ne sont pas moins extraordinaires, moins en dehors

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des types habituellement reçus que le plan. Le fût est très sensiblement galbé ; c'est en courbe qu il diminue à sa partie supérieure. Quant au chapiteau, sa conception est unique, mais des moins heureuses, et les architectes grecs ont bien fait de ne pas Tadopter. Au lieu du bel évasement de la corbeille qui surmonte à l'ordinaire la colonne dorique el supporte si bien Tarchitrave, en rassurant le regard par son aspect de résistance et de s^tabilité, il semble que celui qui en a arrêté le dessin ait voulu imiter l'apparence d'un coussin de matière molle, comprimé entre la colonne dressée et Tenlablement qui l'écrase de son poids. L'extrémité du fût y pénètre comme en se creusant un trou, et tout autour de la cavité qui se produit ainsi le coussin revient en saillie, en formant un gros bourrelet. Il en résulte un profil disgracieux, quelque chose qui inquiète l'œil, qui n'est ni logique ni donnant une impression suffisante de solidité des matériaux.

Ce temple étrange est manifestement postérieur à son compagnon, d'une époque où l'art, travaillé d'un besoin de perfectionnement, cherchait sa voie dans des tentatives hardies, qui n'étaient pas toujours heureuses. On ne se trompera pas en l'altri-

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buant à la fin du \f siècle, à une date précédant encore celle de la ruine de Sybaris.

On peut, je crois, arriver avec une assez grande certitude à déterminer les divinités auxquelles étaient dédiées ces deux temples accouplés sur la place principale de la cité. La désignation de Temple de Neptune est satisfaisante et doit être conservée. Il s'agit, en effet, du principal et du plus ancien sanctuaire de la cité, par conséquent de celui que Ton est en droit de considérer comme ayant été consacré à son dieu protecteur et éponyme. Il est même facile de restituer, d'après le type des incuses de Poseidônia, Tattitude que devait avoir la statue de Poséidon dressée au fond de la cella. On découvrit en 1820, entre les deux tempies, un dépôt de plusieurs milliers de statuettes en terre-cuite de Dêmêter Courotrophos ou Nourrice, portant un enfant dans ses bras, statuettes dont les principales variétés ont été publiées pai* Gerhard. Ceci prouve qu'un des deux sanctuaires était dédié à Déméter, et je n'hésite pas à attribuer une telle consécration à la prétendue Basilique, dont elle explique tout naturellement la disposition exceptionnelle. Les deux nefs parallèles de la cella, je viens de le dire, attestent qu'on adorait

2i0 A TRAVERS L'APULIE ET LA LLCANIE

simultanément dans ce temple deux divinités associées et placées dans une parité parfaite. Dans TOlympe hellénique une telle donnée convient mieux qu'atout autre àDèmèter et à Perséphonê-Corè, la mère et la fille, celles que Ton qualifiait par excellence comme « les deux Déesses, » ta Theô, La numismatique de Psestum montre que dans le culte de cette ville Démêter tenait le premier rang après Poséidon, par une association du dieu des eaux avec la déesse de la terre, apportée de leur pays natal par les colons Trézéniens. Nous la retrouvons égatement en Arcadie, dans les plus anciennes origines de la religion d*Eleusis, ainsi que sur plusieurs autres points de la Grèce.

Le troisième des temples restés debout à Paestumse trouve assez loin des deux autres, dans la partie nord de la ville, auprès de la porte par laquelle on entre en venant de Salerne ou d'Eboli. Sa désignation vulgaire de Temple de Cérès ou de Vesta, n'a aucune raison d'être ; il est même certain que la première des deux expressions est fausse puisque nous venons de reconnaître d'une manière formelle le temple de Dêmêter dans la soi^lisant Basilique. Mais il n'existe aucune donnée qui permette d'attribuer scientifiquement cet édifice au

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culte de tel ou tel pei^sonnage divin. On ne peut donc l'appeler quele Petit temple, d'après ses dimensions beaucoup plus restreintes que celles des deux autres ; car il n'a que 32 m. 25 de long sur 14 m. 23 de large. Son péristyle offre 34 colonnes, dont six à chacune des deux façades. Il est encore d'architectm'e purement grecque et d'ordre dorique, mais les proportions en sont plus maigres, moins nobles, marquées d'une moindre expression de force que dans le grand temple. Les colonnes, qui n'ont que 1 m. 60 de diamètre rétrécissent leurs fûts en ligne droite. Celles du vestibule se distinguent des autres par leurs cannelures plus nombreuses. La corniche ne présente qu'une saillie médiocre. Il est manifeste qu'un siècle au moins d'intervalle a dû séparer la construction de ce temple de celle des deux de la partie sud de la ville, et que dans l'intervalle se place la période d'apogée de l'architecture dorique marquée par les édifices du temps de Périclès. Les temples de Poséidon et de Dêmêter et Corê nous montrent l'art plein de la sève de la jeunesse, tendant vers ses derniers progrès mais ne les ayant pas encore réalisés. Au petit temple il donne déjà des marques de l'épuisement qui suivit sa floraison complète; il vient

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d'entrer dans sa phase descendante. Aussi ce monument doit-il être rapporté aux derniers temps de l'indépendance hellénique de Poseidônia, si même il n'appartient pas au iv* siècle, c'est-à-dire à l'époque où Paestum, soumis auxLucaniens, était devenu une ville mixo-barbare, mais où les mœurs grecques prévalaient encore et où surtout les formes de l'art devaient être restées helléniques.

Dans rintervalle entre le grand et le petit temple sont disséminées des ruines en beaucoup plus mauvais élat, qui sont celles d'édifices de l'époque romaine et qui, si elles étaient seules, ne mériteraient pa/f d'attirer les voyageurs en ces lieux. Il y a celles d'un théâtre et d'un amphithéâtre, puis le Soubassement d'un temple assez petit, démoli et dépouillé de ses marbres quand Paestum était devenu la carrière des constructeurs de Salerne et d'Amalfi. C'est en 1830 qu'il a été exhumé. Toutes les fois, du reste, que l'on a essayé des fouilles dans l'intérieurde la muraille d'enceinle on a promptement rendu au jour les vestiges de constructions antiques, portique bordant le côté de l'agora opposé à celui des deux temples, habitations privées, édifices de diverses natures. Un déblaiement systématique et régulier mettrait à découvert

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tout le plan de la ville et pennettrait de circuler sur le pavé de ses rues au milieu des arasements de ses maisons.

Mais où des fouilles régulières sont le plus indiquées et donneraient incontestablement des résultats, c'est dans la nécropole qui, au sortir de la porte du nord, se prolongeait presque jusqu'au passage du Silarus^ des deux côtés de la voie qui conduisait à Eburum et allait rejoindre la grande artère des communications entre la Campanie et la Lucanie. Là des circonstances fortuites ont plusieurs fois amené la trouvaille de tombeaux riches et importants, parmi lesquels il en était qui offraient une petite chambre souterraine de forme carrée, décorée de peintures grecques. Plusieurs de ces peintures ont été transportées au Musée de Naples. Telles sont celles qui représentent des femmes exécutant la danse grave dont T usage s'est conservé, sous le nom de traita^ chez les Grecs modernes. Dans cette danse deux files de femmes se forment en se tenant par la main, puis s'enchevêtrent de façon à former par leurs mains jointes comme les mailles d'un réseau. Ainsi placées, elles opèrent en chantant des évolutions lentes et cadencées sous la conduite d*un homme qui joue la musique du bal-

let. J'ai vu à Mégare, un jour de fêle, la tratta dansée par des femmes du type le plus classique (Mégare est justement célèbre à cet égard), qui conservaient presque trait pour trait le costume des Doriennes de Poseidônîa dans les peintures conservées à Naples. D'autres, proyenant d'un second tombeau, nous montrent des guerriers complètement équipés et en partie déjà montés à cheval, qui se mettent en route pour le combat et font leur adieux à leurs familles. Le style en est remarquable et d'inspiration encore grecque, rappelant cependant avant toute autre chose les peintures des vases de Capoue et de la Lucanie à la dernière époque de l'art céramographique, exécutées dans le m® siècle, non par les mains d'Hellènes mais par celles d'indigènes Campaniens ou Lucaniens, d'après les traditions des modèles grecs, en [y ajoutant une certaine pointe de goût propre . Dans les peintures murales du tombeau de Paestum le costume de guerre n'est pas proprement celui des Grecs ; c'est celui des Samnites et des Lucaniens figurés dans les décorations des plus récentes poteries peintes de Capoue et de la Basilicate, comme dans les fresques de certains tombeaux découverts il y a peu d'années à Sant'Angolo in Formis, auprès de Ca-

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poiic. La forme des casques, surchargés d'une profusion d'aigrettes et d'ornements d'un aspect étrange, est surtout décisive à ce point de vue. Les peintures funéraires dont je parle sont donc des monuments de la période de la domination lucanienne, prolongée à Paestum pendant près d'un siècle et demi.

Mais les plus admirables fresques qui aient jamais été découvertes dans un tombeau de cette localité, celles que l'on pouvait hardiment et sans hésitation attribuer au second quart du v* siècle av. J.-C, n'ont pas été conservées. On n'avait pas pu parvenir à les détacher de la muraille, et la tombe où elles se trouvaient est aujourd'hui remblayée. Elles ne sont connues du public archéologue que par le très médiocre croquis réduit, qu'Abekon en a inséré dans une des planches de son livre sur l'Italie centrale. Mais un des dessinateurs les plus habiles à rendre avec vérité les différents styles de l'art antique, M. Geslin, en possède à Parisdes calques qu'il avait exécutés peu de temps après la découverte, en 1845; j'ai pu les examiner, et rien ne serait plus désirable que de les voir publier de la grandeur des originaux. En effet, d'après les calques dont la fidélité paraît extrême, ces peintures étaient de la plus

admirable beauté. Elles dataient du moment précis où Tart du peintre chez les Grecs, arrivé à ce point culminant de science et de noblesse du dessin dont les plus beaux vases à figures rouges et les lécythes athéniens décorés au trait sur fond blanc nous donnent l'idée, n'avait pas encore cherché à sortir des conventions du bas-relief, à rendre par des ressources qui lui fussent propres ce que la sculpture ne saurait exprimer, la profondeur de l'espace, le recul et la diversité des plans, les dégradations de couleur et de lumière qui accusent le modelé des surfaces, en un mot tout ce qui constitue le clairobscur et la perspective aérienne. Comme l'avaient fait antérieurement les Égyptiens et les Assyriens, les artistes hellènes continuaient encore à ce moment d'attribuer à toute surface une valeur uniforme et tranchée ; à tout le nu d'un corps ils donnaient la même couleur, plus ou moins claire, suivant qu'il s'agissait d'une femme ou d'un homme. Toute une draperie était du même ton, sans que le peintre s'inquiétât de savoir si, dans telle ou telle position, la teinte de Tétoffe ne devait pas être tantôt assombrie par l'ombre portée, tantôt, au contraire, avivée et comme égayée par le rayon qui la frappait. Tout son effort tondait à rexéculion d'un

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dessin à la fois savant et pur, noble et élégant, (l'une fifere et libre allure, qui cernait la silhouette de toutes les formes d'un trait absolument sur, sans hésitations ni repentirs, marquant les détails intérieurs par quelques indications aussi sommaires que justes, employées avec une extrême sobriété. Dans ce dessin au trait, qu'ils avaient su pousser à un degré de noblesse et de beauté qu'aucun autre peuple n'a jamais égalé, ils appliquaient une véritable enluminure conventionnelle, étendant, dans les limites des traits qui circonscrivaient les diverses parties des figures, des tons entiers et plats, posés les uns à côté des autres, sans transition qui les reliassent. C'est encore ainsi que peignait le grand Polygnote de Thasos, l'artiste favori de Cimon fils de Miltiade. Les rossourcos techniques dont il avait usé étaient encore si restreintes, si primitives, que du temps des Romains on traitait comme une affectation de connaisseur l'admiration pour ses peintures, de même qu'il fut longtemps à la mode de se moquer des admirateurs de Giotto. Mais dans les données que j'ai essayé de définir, Polygnote avait su parler aux yeux d'une manière si claire, si élevée, si majestueuse, qu'au temps même oh Apelle ame-

naît la peinture au dernier terme de sa perfection, Aristote mettait le vieux maître de Thasos au dessus de tous les autres pour Taccent de grandeur surhumaine qu'il avait su imprimer à ses figures. Je ne connais rien qui puisse donner des œuvres de ce maître, et en général de Fart de son époque, une idée plus approchante que ce qui restait des peintures du tombeau de Pœstum lorsque les calqua M. Geslin. Il y a surtout une figure de jeune guerrier mort, qu'un de ses compagnons, monté achevai, emporte sur ses épaules; étant donnée cette manière de comprendre le côté pratique de la peinture , lart ne saurait aller plus loin, rien produire d'une plus grandiose et plus parfaite élégance.

En avant de la porte de l'est ce ne sont plus des tombeaux que Ton observe, mais un fragment du pavé antique de la voie qui sortait de ce côté, se dirigeant vers les montagnes, et Taqueduc souterrain de construction grecque qui amenait k la ville des eaux plus salubres que celles du Salso, des puits ou des sources de la plaine marécageuse qui l'environne. Actuellement que cet aqueduc ne fonctionne plus, il faut avoir soin d'apporter avec soi son eau quand on va à Pœstum, car celle de la localité a un goût repoussant et donne infaillible-

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ment la fièvre. Un des premiers soins des fondateurs de Poseidônia avait dû être de remédier à ce grave inconvénient, en approvisionnant la ville qu'ils construisaient d'une eau bonne et saine, qu'on ne pouvait faire venir que de la montagne voisine ; c'est une nécessité qui s'imposa à eux de la façon la plus impérieuse.

La prise d'eau de leur aqueduc était vers le point de la montagne où se voient les ruines médiévales et les quelques masures de Gapaccio Vecchio. La forme la plus ancienne du nom de cette dernière localité est CapiUaqueum^ « la tête des eaux », altéré ensuite en Capaucium, Comme je l'ai dit tout à Theure, c'est à Capaccio que se retirèrent, dans la seconde moitié du ix* siècle, les habitants et Vévêque de Paestum, chassés de leur cité par les incursions des Sarrasins. Il y eut donc tout de suite en cet endroit une ville importante et soigneusement fortifiée, qui fut le siège d'un comte dépendant du prince de Salerne. En 9o4 nous voyons Joannice, comte de Capaccio, chargé par son suzerain de protéger la translation du corps de saint Matthieu de Psestum à Salerne. Au siècle suivant, c'est Waifer, cousin de Guaimar III, que l'on trouve comte de Cappacio. Après avoir

eu ensuite, jusqu'assez tard dans le xii* siècle, ses comtes particuliers d'origine normande, la ville passa aux mains des Sanseverîno. C'est ainsi qu'en 1245, comme il a été raconté plus haut, les conjurés contre Frédéric II, à la tête desquels s'étaient mis Guglielmo Sanseverino, cherchèrent un refuge derrière les puissantes murailles de Capaccio, et y résistèrent pendant plusieurs mois aux attaques de l'Empereur en personne. La ville, ayant fini par être prise, fut brûlée et systématiquement rasée.

C'est alors que ceux de ses habitants qui survivaient construisirent h quelque distance en arrière, dans une position moins escarpée, de moins facile défense et beaucoup moins favorisée sous le rapport de la vue, un nouveau Capaccio, celui qui subsiste aujourd'hui. Charles d'Anjou rendit la seigneurie de cette ville à l'héritier des Sanseverino, avec tous les anciens domaines de sa famille encore agrandis. A la'fin du xv* siècle, Guglielmo Sanseverino était comte de Capaccio et fut du nombre des hauts barons du parti angevin que Frédéric d'Aragon dépouilla comme coupables do félonie pour le concours qu'ils avaient prêté à l'expédition de Charles VIII. Depuis ce temps Capaccio, qui changea fréquemment de seigneur, alla toujours

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eu déclinant. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un bourg assez misérable qui ne compte que 2,000 habitants. Mais il a toujours un évêque, successeur direct de celui de Paestum.* Son diocèse, qui avait hérité, entre le vn° et le x° siècle, de ceux d'un grand nombre de cités de la Lucanie détruites clans les gucr-. res des Longobards et dans la période des dévastations des musulmans d'Afrique et de Sicile , était, il y à peu d'années encore, presque aussi grand qu'un de nos diocèses de France, car il comprenait tout le Cilento, la vallée de Fasanella et le Val diTegiano. La création de l'évèché de Diano par Pie IX l'a un peu restreint, mais même après ce démembrement il reste un des plus vastes de l'Italie méridionale.

A quelques kilomètres de distance de Poseidônia-Psestum, dans la direction du nord-ouest, auprès de l'embouchure du Silaros, se trouvait un temple fameux, de fondation grecque, dédié à Hêra Argeia ou plutôt Areia, car cette dernière leçon est celle que donnent les meilleurs manuscrits de Strabon. La légende prétendait que ce temple devait son origine aux Argonautes, qu'elle faisait venir dans le golfe Poseidôniate et y livrer aux Tyrrhéniens im combat, dans lequel Jason aurait été blessé. Une

grande vénération l'entourait encore aux commencement de Tère chrétienne, et Plutarque compte cet Hêraion parmi les temples, jusqu'alors intacts et respectés de tous pour leur sainte té, que les pirates ciliciens, dans leur audace sacrilège, n'eurent pas . scrupule de piller, à l'époque où ils parcouraient impunément toute la Méditerranée, avant que Pompée n'eût reçu la mission de les exterminer. On n'a jusqu'ici reconnu aucun vestige du temple de l'embouchure du Silaros. L'emplacement exact en est même ignoré, car Pline, et d'après lui Solin, lo met dans le territoire des Picentins, c'est à dire sur la rive droite de la rivière, tandis que Strabon et Plutarque affirment qu'il était en Lucanie, autrement dit sur la rive gauche.

Une Hêra Areia était la con*espondante exacte

de la Juno Martialis des Romains; le nom de cette dernière n'est qu'une traduction de l'appellation grecque. C'est la déesse envisagée sous un aspect guerrier et armé, qui n'était pas étranger à Hêra dans ses cultes principaux d'Ârgos et de Samos, ainsi que Welcker et Preller l'ont déjà noté. D'après les récits de la fable, mis en jolis vers par Ovide, la reine de l'Olympe à elle seule, en dehors du contact de son époux divin, par sa fécondité

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propre, enfante Ares, le dieu des combats ; à ce titre elle est Areia ou Martiale.

Les Poseidôniates, dans les derniers temps de leur indépendance hellénique, vers la fin du v® siècle, ont placé sur quelques-unes de leurs monnaies la tête de cette Hêra Areia, et c'est de là que ce type divin s'est propagé par imitation dans la Campanie, ou nous le voyons répété, avec quelques légères variantes, sur les monnaies de Néapolis, d'Hyria ou Orina et de Véséris. Mais les gens de Poseidônia eux-mêmes avaient copié les monnaies de Crotone, et donné d'après elles à leur Hêra Areia le type attribué par l'art de la grande époque à Hêra Lacinia, la déesse dont le temple, situé sur le promontoire Lacinion, était le centre religieux commun des Achéens de la Grande-Grèce. Zeuxis, pendant son séjour à Crotone, n'avait peut-être pas été étranger à la création de ce type, qui ne nous est pas connu seulement par les monnaies croto-^ niâtes, mais aussi par un buste colossal en marbre de Paros faisant partie des collections archéologiques de la Bibliothèque do Saint-Marc à Venise. Hêra y est pourvue de la chevelure longue, éparse et tombant sur les épaules, qui est propre aux déesses telluriques, qu'en particulier on donnait à

^ Gê ou Gaia, la persounilîcalion divine de la Terre. En même temps elle porte le stéphanos ou couronne métallique circulaire, décorée de palmettes et de rosaces, qui est placé sur la tête de la Hêra des monnaies de l'Elide et d'Argos, où celte décoration florale a trait au surnom d'Antheia ou déesse des fleurs, qu'elle y recevait. En outre, du stéphanos de Hêra Lacinia et de la Hèra Areia des environs de Poseidônia font saillie, à droite et à gauche du front, des griffons sortant à mi- corps. A. de Longpérier a fait remarquer qu'il existait un lien entre le surnom de Hêra Antheia et le mythe de la naissance d'Ares, puisque c'est après avoir cueilli la fleur phallique de Tarum que la déesse devient mère sans intervention de Zens, et la Juno Martialis, représentée sur les monnaies romaines du temps de TEmpire, tient cette fleur à la main. D'un autre côté, en donnant à la déesse du Lacinion la qualification d'Hoplosmia ou « armée, » que Hêra recevait en Élide, Lycophron révèle chez elle, à côté de son caractère chthonien, un aspect guerrier. On n'a donc pas lieu d'être étonné que, par suite de cette parenté de conception, le type plastique créé pour Hêra Lacinia ait pu être applique à une Hêra Areia.

LE CILENTO

Ce nom géographique se lit pour la première fois dans un diplôme de Jean et Guaimar, princes de Salerne, daté de 994. Il pardt dériver d'une contraction de cis Alentum le pays « en deçà de TAlento », par rapport à la situation de la capitale de la principauté dont il dépendait. Et en effet cette appellation s'applique proprement, encore aujourd'hui comme au x* siècle, au canton montueux compris entre la mer, le cours inférieur du Sele, le Calore et l'Alento. Cependant il s'est aussi étendu aux deux côtés du bassin de ce dernier fleuve. Ainsi dans la vie de saint Pierre Pappacarbone, premier évêque de Policastro dans le xi* siècle, écrite peu après sa mort, le monastère bénédictin de Sant'Arcangelo près de Sanseverino, dans le voisinage de

la rivière Melpi ou Rubicante, est dit situé in territorio Cilenti. Dans son sens le plus large le nom de Cilento comprend ainsi tout le pâté de montagnes environnant le bassin de TAlento et de ses affluents. Délimité du côté de terre par la plaine de Pœstum, la vallée du Calore et celle du Rubicante, le massif en question est bordé , tout le long du parcours que je viens d'indiquer, par une chaîne ininterrompue de crêtes escarpées dominant les vallées. Nulle part elles n'offrent une brèche, mais seulement dans certains endroits s'abaissent en formant des cols dont on a profité pourrétablissement des routes ; car le pays est traversé d'outre en outre par celle de Salerne à Policastro, excellente voie carrossable, parfaitement exécutée et dont les touristes qui acceptent le vettm'ino comme moyeu de locomotion pourraient user pour faire un voyage fort intéressant et sans aucun danger, dans une région entièrement inexplorée, où il y a beaucoup à découvrir. La crête transversale qui part d' Angellara dans la direction du nord-est et fait la ligne dt' partage entre les hautes vallées du Calore et du Rubicante, rattache au Monte Cervati le rempart extérieur du bassin de l'Âlento ou du Cilento, en prenant ce terme dans son acception la plus étendue.

LE CILEiNTO 227

Dureste^que Ton restreigne ou que Ton élaigisse le sens du nom de Cilento, qu'on Tentende seulement des montagnes à la droite du fleuve Alento, ou de celles qui occupent les deux côtés d<î sa vallée, le massif dont je parle constitue un canton géographiquement déterminé de la manière la pins nette, d'une parfaite unité d'aspect et de constitution physique, dans retendue des limites que j'ai indiquées tout à l'heure. C'est un groupe de montagnes peu élevées, mais très tourmentées, dont les formes rappellent celles des montagnes de la Grèce. Les vallées étroites qui les coupent, à pai't quelquesunes qui descendent dii'ectement à la mer, viennent toutes se réunir à celle del'Alento. Cette rivière est formée par trois sources situées au-dessous de Magliano et de Gorga, auprès de Trentenara et audessous de Monteforte, lesquelles se réunissent dans le voisinage de Tecerale ; après un cours d'environ 40 kilomètres, en tenant compte de ses circuits, il a son embouchure à côté des ruines de Velia. Les anciens l'appelaient Eléés ou Halês. C'est l'artère centrale de tout le canton.

Duns le bas des vallées, sm*tout en approchant de la mer, la température est étouffante pendant les mois d*été, et les eaux stagnantes rendent l'air

228 A TRAVERS L'APULIË ET LA LUCANIEJ

•extrêmement malsain. On ne pourrait pas y séjourner impunément ; la fièvre paludéenne et la fièvre pernicieuse y régnent en maîtresses. Les habitants du voisinage ne se décident à y descendre qu'en cas d'absolue nécessité. Pour rendre à ces vallées la salubrité dont elles ont autrefois joui pendant plusieurs siècles, il faudrait recommencer ce qui avait été fait avec succès dans l'antiquité, régulariser le cours des rivières, les endiguer, approfondir leurs embouchures envasées et par là les empêcher d'épandre en marais leurs eaux privées d'écoulement. Les centres habités sont donc tous établis sur les crêtes, où d'ailleurs un motif de sécurité et de défense a fait choisir leurs emplacements. Sur ces hauteurs le climat est salubre et d'une douceur délicieuse. Les chaleurs de Tété n'y sont pas trop fortes et l'hiver y est absolument inconnu. C'est à tel point qu'on y voit très habituellement les arbres fruitiers donner une seconde floraison à la fin d'octobre ou en novembre. Les fruits se forment généralement alors et il faut avoir soin de les enlever pour ne pas épuiser les arbres. Quand on n'a pas pris cette précaution et que des pluies abondantes ne viennent pas arrêter le développement de ces seconds fruits, on les voit quelquefois.

LE CILENTO 229

surtout ceux à noyau, parvenir à maturité en janvier ou février.

La fécondité des alluvions qui remplissent le fond des vallées est inouïe. Malheureusement les cours d'eau sont des torrents qui, n'étant contenus par aucun travail de la main de Fbomme, se déplacent continuellement et promènent capricieusement leurs ravages sur la majeure partie du sol, n'en laissant qu'une faible portion à la culture. Le terrain labouré étant ainsi des plus restreints, on n'y laisse pas de jacbères. Chaque année il est remis en blé, sans repos ni fumure, et pourtant dans ces conditions le grain y produit encore trente pour un. Les essais de culture du riz, qui ont été tentés à diverses reprises dans les lieux marécageux et noyés, ont donné des résultats extraordinaires, jusqu'à soixante-quinze et cent pour un. Mais on a dû y renoncer, Valea étant trop forte, la réussite de la récolle trop rare, par suite des crues subites que produisent les orages de l'été et qui viennent en quelques heures détruire le fruit d'un long travail, en bouleversant et en envasant le terrain mis en culture.

Toutes les pentes des montagnes sont couvertes de bois naturels ou de plantations de vignes, d'oli-

vîers, de figuiers, d'amandiers et d'arbres fruitiers de toute espèce. La contrée qui environne rAlento, le Cilento dans son acception la plus étendue, est donc comme une sorte d'immense verger, du relief le plus pittoresque, un massif profondément coupé de vallées en éventail autour d'un centre commun, qu'une ceinture de crêtes ferme du côté de Tintérieur des terres et qui, de la Punta délia Licosa à la Punta di Spartivento, du promontoire de Leucosia au promontoire de Palinure, pour parler le langage des anciens, s'abaisse vers la baie de Yelia en formant un amphithéâtre couvert d'une riche et éclatante végétation. Du milieu de ce manteau général de verdure, qui revêt toute la contrée, émergent de distance en distance des crêtes de rochers grisâtres aux formes découpées, des croupes, où les bniyferes jettent une teinte violette et sm*tout de nombreux, mais peu considérables, villages dont les maisons blanches ont un aspect riant et prospère. Le caractère propre du Cilento consiste, on effet, en ce qu'il est habité tout différemment du reste des provinces méridionales de l'Italie. Au lieu d'y trouver, comme partout ailleurs, de grosses agglo* mérations, villes ou bourgs, situées à une journée de marche les unes des autres, où la population ru-

LE CÏLENTO 231

raie s'accumule eu laissant les campagnes déser-tes, on n'y voit que de petits villages de quelques centaines d'âmes, comme ceuK de nos pays, qui sont épars de tous les côtés et souvent très rappro* chés les uns des autres. Cette dispersion des habitants en villages multipliés facilite la culture et rend la condition du paysan beaucoup meilleure, beaucoup plus douce qu'ailleurs. Encore le nombre des villages et des hameaux de la contrée n'est-il aujourd'hui que le dixième à peine de ce qu'il était du xf siècle au commencement du xv®, ainsi qu'il résulte des chartes énumérant les casaux de telle ou telle seigneurie. Le Cilento était alors une des parties les plus peuplées, les mieux cultivées et les plus fertiles du royaume napolitain. Après avoir été dans l'antiquité, où il devait être habité de même, compris en majeure partie dans le territoire de Velia, après avoir été dévasté de la manière la plus cruelle dans les guerres entre les Grecs et les Longobards de Bénévent et de Saleme, et surtout pendant deux siècles de pilleries perpétuelles des musulmans d'Afrique et de Sicile, cette contrée avait été, aux x« et XI* siècles, repeuplée et remise en culture sous les auspices d'une véritable colonisation monastique, entreprise par les Bénédictins du Mont-

Cassin et de La Gava. On y compta jusqu'à dix-huit monastères de Fordre de Saint-Benoît sur un territoire qui n'a pas plus que Tétendue moyenne d'un de nos arrondissements. Mais les guerres civiles du xv"" siècle, la détestable administration des Espagnols, et pendant deux siècles les descentes continuelles des corsaires barbaresques, dépeuplèrent de nouveau le pays et amenèrent la disparition d'une quantité de villages. Ce n'est que depuis le commencement de ce siècle, et surtout depuis la conquête d'Alger par la France, que la sécurité est définitivement revenue du côté de la mer, ici comme sur tout le littoral du Napolitain, et que la population a pu recommencer à se développer en paix.

Bien que fort diminuée, comme je viens de le dire, depuis l'époque florissante du moyen ftge, la population est encore plus dense dans le Cilento qu'elle ne l'est généralement dans la plupart des provinces méridionales de l'ancien royaume de Naples. Mais tout est en villages; on n'y compte pas en réalité une seule ville. Deux localités seules dépassent 2,000 habitants, sans atteindre à peine à 3,000, toutes les deux dans le district à l'est de l'Alento, c'est-à-dire en dehors de ce qui s'appelle

LE CILENTO 233

spécialemeut le Gilento, en prenant ce nom dans son sens restreint. L'une et l'autre sous l'ancien régime, avant l'abolition du système féodal par lé gouvernement de Murât, n'avaient que le rang de « terre » et non celui de « ville. » La première de ces localités est le Yallo (officiellement aujourd'hui Vallo di Lucania), où réside le sous*préfet. Autrefois on l'appelait Cornuti, et au milieu du siècle dernier, quand écrivait Antonini, on ne connaissait pas d'autre nom; mais depuis les habitants l'ont trouvé ridicule et sont parvenus à le faire changer. C'est là que fut dans la contrée le principal établissement des Longobards, qui au viu^ siècle fondèrent tout à côté le château fort de Novi, et de là se mirent à guerroyer contre les Grecs et les lieux qui leur obéissaient. Encore aujourd'hui l'église paroissiale du village de Novi porte le nom de Santa-Maria de' Longobardi. La seconde des localités auxquelles je fais allusion est celle de Pisciotta, située très près de la mer entre l'embouchure de l'Alento et l'ancien promontoire de Palinure. Quvicr y a placé par erreur l'antique Velia ; d'autres géographes, égarés par une trompeuse ressemblance de noms, l'ont assimilée à la ville que les Grecs appelaient Pyxus (contraction de

234 A TRAVERS UAPULTE ET LA LUCANTE

rancienne forme pélasgique Pyxoeis) et les Romains Buxentum, ville dont le véritable site est incontestablement celui de Policastro. En réalité, Pisciotta n'est pas une localité antique; au xn* siècle ce n^était qu^un très petit fief, que les actes latins appellent Pissocta et que tenait une famillo normande. Son développement, un peu plus considérable que celui du Yallo, ne date que de la seconde moitié du xv* siècle, époque où vint s'y établir une partie de la population de Molpa, la seule ville un peu importante que l'on comptât au moyen âge entre Saleme et Policastro, laquelle avait été détruite en 1464 par une escadre de corsaires musulmans de Tunis.

En somme, le Cilento est une contrée infiniment pittoresque et riante, d'une grâce sauvage qui a beaucoup de charmes, et je comprends l'attachement tout particulier qu'ont pour elle ses habitants. L'accès en est facile ; une grande route la traverse ; le site et les ruines de Velia devraient y attirer de nombreux voyageurs. Cependant aucun étranger ne va la visiter. A part le duc de Luynôs, qui se rendit en barque de Saleme à Velia en 1828, on chercherait vainement le nom d'un seul voyageur français, anglais ou allemand qui y ait pénétré

LE CILENTO 235

depuis Mûnler, à la fin du xvii* siècle. Les habitants de Naples et même ceux de Salerne, qui en voient les montagnes en face d'eux, de Tautre côté du golfe, à onze lieues seulement de distance, n'y vont pas davantage. Il semble vraiment qu'au delà de Pœstum se dresse une barrière infranchissable, que nul ne puisse escalader et au delà de laquelle commence un pays aussi inconnu que le centre de l'Afrique. Il n'y a que les gens natifs du Cilento, ou bien y possédant des propriétés, qui osent s'y risquer. Un Napolitain condamné à cette expédition ferait son testament avant de l'entreprendre. Les choses sont à tel point qu'il m'a fallu plusieurs années avant d'arriver à me procurer les renseignements nécessaires pour arriver à y organiser une excursion. Dans les Guides du voyageur je ne trouvais aucune indication à ce sujet, et c'est vainement que je m'en étais informé à Naples et à Salerne. Même dans cette dernière ville, aucun des loueurs qui fournissent d'habitude des voitures aux étrangers n'était au courant des routes, des distances, des couchées possibles dans le Cilento, et n'avait de cocher qui se souciât de s'y lancer à l'aveugle. C'est à M. La Cava que j'ai dû de pouvoir réaliser le désir,

nourri par moi depuis longtemps, d*y exécuter une pointe, malheureusement trop courte, mais que je me promets bien de refaire une autre fois plus complète, en poussant jusqu'à Policastro et à Sapri, de manière à visiter après Velia les sites des villes antiques de Molpa, Pyxus et Scidros. 11 a des amis à Rotino, et c'est par eux qu'il était parvenu à se renseigner sur le plan de notre petite campagne. Pour le touriste qui voudrait y aller dans l'état actuel et sans avoir un pareil secours, c'est à Ëboli qu'il doit se rendre. C'est là seulement qu'il trouvera des indications précises et pourra faire marché avec un voiturier. En effet, en attendant que le Cilento soit traversé par un chemm de fer, premier tronçon de la ligne de Naples à Reggio par le bord de la mer Tyrrhénienne, qui est près* que achevé de construire et ne tardera pas beau* coup à être ouvert jusqu'à Ogliastro, c'est la gare d'Ëboli qui sert aux communications de cette contrée avec Saleme, Naples et le reste de l'Italie. Les cochers de la ville ont donc l'habitude de s'y rendre. On y trouve même des voitures qui font, en relayant sur plusieurs points de la route, le service de la poste poor le Yallo et de là pour Policastro, et si l'on ne craint pas de s'y entasser

LE CILENTO 237

avec des paysans, on peut à fort bas prix y louer des places comme dans une diligence.

Ce qui fait jusqu'ici du Cilento un pays inàbordé et inexploré, comme isolé du reste du monde et où les voyageurs ne pénètrent pas, c'est la renommée redoutable qui s'attache encore à son nom. Rien qu'à l'entendre, on se signe à Naples et à Salerne. Il éveille des idées de dangers de la part des brigands qui inspirent une sorte de terreur. S'en aller dans le Cilento, pour beaucoup de gens, semble la même chose que s'enfoncer dans une caverne de malandrins. On croirait volontiers qu'il n'y a pas possibilité de le faire qu'après avoir eu la précaution de payer à Tavance un black mail. C'est qu'en effet cette contrée a été pendant bien longtemps le repaire et l'asile des bandes qui infestaient la plaine de Salerne à Pœstum et la vallée du Sele sur la route de Potenza. C'est de là que les brigands descendaient pour détrousser les fermiers et les passants; c'est là qu'ils se retiraient après le coup fait, sitôt qu'il se voyaient poursuivis. Les paysans de la contrée n'étaient pourtant pas — des gens bien à portée de le savoir me l'affirment — plus enclins que d*autres au brigandage, et dans les bandes qui prenaient le Cilento pour quartier général il y

238 A TRAVERS L'APULIE KY LA LUCAiNIE

avait beaucoup de gens sortis d'ailleurs. Hais les ravins et les bois de cette région leur offraient des facilités exceptionnelles pour se cacher à Fabri de toutes les recherches. Divisés par petits villages qui n'eussent pas pu réunir un nombre d'honimes assez respectable pour se défendre, les habitants étaient à la merci des bandes qui élisaient domicile auprès d'eux; par suite ils s'étudiaient à vivre eu bonne intelligence avec elles, leur fournissant des ravitaillements et les aidant à se dissimuler, au lieu de les dénoncer. Les propriétaires composaient avec ces bandes, et leur payaient un tribut régulier pour en être respectés. Il résultait de là ce phénomène que la sécurité était assez gi*ande, malgré la présence des brigands, dans le pays même, tandis que les régions environnantes était soumises à des dévastations dont il était le point de départ et comme le foyer. Aussi l'approche en était rendue très difficile par la façon dont les routes étaient infestées. Mais en réalité il y avait peut-être plus de péril à aller de Salerne ou d'Eboli à Pœstum que de là dans le Cilento. Actuellement, là comme partout ailleurs, la répression énergique poursuivie par le gouvernement italien pendant plusieurs années, que marquèrent de véritables campagnes mili-

LE CILENTO 239

taires contre les bandes, a complètement extirpé le brigandage. Une surveillance active a pour objet de lui rendre impossible de renaître. Jcî ne dissimulerai pas que le luxe de gendarmerie dont on voit les brigades installées dans presque tous les villages de Farrondissement du Yallo e( les patrouille^ surveillant les chemins donnent à penser que si Ton se relâchait de ces mesures de précaution il y aurait encore à craindre de voir recommencer Tancien état des choses. Mais les gendarmes sont là, et la vue de leurs tricornes, ainsi que de leurs honnêtes figures, est de nature à rassurer les plus timides. Une tournée dans le terrible Cilento est maintenant aussi sûre qu'une excursion dans les environs de Naples; même là, ceux qui rêvent des aventures périlleuses doivent renoncer à en rencontrer. Décidément dans notre siècle de chemins de fer et de gouvernements constitutionnels les voyages deviennent partout bien prosaïques.

En partaut de Pœstum, nous sortons de Tenceinte antique par la porte du sud, nous traversons le Salso et nous suivons l'extrémité de la plaine jusqu'à l'endroit où elle se termine, au pied des montagnes qui viennent rejoindre la mer. Resserrée dans

cette dernière portion de son étendue entre le rivage, où le flot vient mourir paresseusement avec un murmure étouffé, et les hauteurs qui s'étendent de Capaccio à Eredità, la plaine est inculte et couverte de buissons do lentisques et de pistachiers nains, qui forment par places de véritables môles de verdure, et auxquels se mêlent de distance en distance des myrtes, des lauriers roses, des agnus castus, et des hélianthëmes frutescents. C'est la végétation, la nature et le climat de la Grèce. Le parfum sauvage des sauges, des thyms, des labiées odorantes, se mêle à l'odeur résineuse des lentisques et aux effluves salées de la mer, sur ces terrains déserts qu'animent seulement quelques troupeaux.

Arrivés au bas des escarpements, nous commençons la longue montée en lacets qui nous conduira aux premières crêtes, et nous fera pénétrer dans le Cilento. Elle serpente au travers des oliviers et des chênes, et à mesure qu'on s'élève la perspective devient plus étendue et plus belle. Quand on atteint au sommet, la vue qu'on a devant soi est une des plus vastes et des plus magnifiques du moode, surtout quand on a, comme nous, la bonne fortune de la contempler par un ciel radieux et sans nuages, baignée d'une lumière digne de l'Orient.

LE CILENTO 241

D'aucun autre point de son circuit, même des hauteurs au-dessus de Vietri et d'Amalfi, ou bien du château d'Eboli, le panorama du golfe de Saleme, avec son hémicycle de montagnes et les deux bras qui en prolongent les extrémités à la façon d'un cirque antique, ne se déploie d'une manière plus complète ni sous un plus splendide aspect. A elle seule cette vue mériterait le voyage, et je ne puis comprendre comment elle n'est pas partout indiquée aux touristes qui viennent jusqu'à Paestum, comme un complément naturel de l'excursion, qu'aucun amateur des beautés de la nature ne saurait négliger.

Plaçons-nous' pour la contempler dans la direction du nord-ouest, droit en face de Salerne, qui s'étale au bord de la mer au pied des hauteurs de Vietri et de La Gava, juste à l'extrémité de la ligne du rivage qui forme la corde de l'arc de la plaine. A notre droite la chaîne des montagnes sur lesquelles nous nous trouvons se prolonge en ligne presque directe du sud-ouest au nord-est, en suivant à quelque distance la rive gauche du Sele, puis du Calore, jusqu'au débouché de la vallée par où passent le chemin de fer et la route pour aller d'Eboli à Potenza. Les bois y alternent avec les cultures et les parties

de roches grises dénudées, que persiUent quelques bouquets d'une maigre verdure. C'est une succession de sommets escarpés, de croupes arrondies dessinant des plans successifs, entrecoupés de ravins et de replis, par-delà lesquels on aperçoit plus loin d'autres montagnes, devenant de plus en plus vagues et s* élevant graduellement jusqu'à la grande chaîne des Apennins.

Tout près de nous, dans un repli déjà élevé, repose le village pauvre et malsainii'Eredità ; plus loin, dans un autre est Capaccio. Entre deux, mais plus en arrière, une montagne aux pentes singulièrement rapides porte à son sommetTrentenara, jadis fief important aux xu* et xm* siècles, aujourd'hui village d'un millier d'habitants seulement, tandis qu'à son pied se trouve Giungano, dont une tradition populaire, assez dénuée de fondement bistorique sérieux, pour qu'elle ne méritât pas d'être mentionnée si elle n'était relatée dans une inscription du xvi* ou du xvn« siècle, composée par quelque propriétaire de la terre, attribue la fondation à un général du nom d'Ërmus Coscius, gouverneur de la Gampanie pour un duc de Durazzo et natif de Paestum, qui s'y serait réfugié en 1003 après une grande défaite. Le nom du général et sa

LE CILENTO 243

patrie sont choses tout à fait fabuleuses, qui ne sauraient s'accorder avec l'histoire , non plus que les titres qu'on lui donne. Mais au travers de ces fables il y a peut-être une base réelle au souvenir de réfugiés des hasards de la guerre, s'établissant en 1003 au milieu des bois de la montagne et y fondant un village; cai* précisément, en 1002 et 1003, les contrées avoisinant le golfe de Saleme furent le théâtre d'une grande descente des Arabes, appelés contre les Longobards par le catapan byzantin depuis peu installé à Bari et dans ce moment en relations amicales avec les musulmans. Pendant plusieurs mois, ceux-ci parcom'urent le pays en y promenant la dévastation dans les campagnes jusque sous les murs de Bénévent et de Naples, et en rançonnant sur leur passage toutes les villes secondaires qui voulaient échapper au pillage et à l'incendie. Bernardino Rota, l'un des meilleurs poètes latins de Naples à la Renaissance, était seigneur de ces lieux. Il a chanté plusieurs fois dans ses vers Trentenara, Giungano, le village voisin de Cominento, actuellement disparu, etles sources duSalso, pour lequel il invente de beaux noms antiques,

Tuque Acci quondam, nunc verso nomine Solphon, Qui vitreo exhilaras pinguia ciUta pede.

Cluvier et la plupart des topographes napolitains après lui, en ne différant entre eux que sur les détails de Tassimilation, admettent que la montagne de Trentenara et celle qui s'élève de l'autre côté de Capaccio sont celles que Frontin désigne par les nom de Calamarcum et de Cantenna, entre lesquelles Crassus anéantit la division gauloise de l'armée servile , commandée par Gannicus et Castus, qui , dans la marche du fond du Bruttium dans la direction de Rome, s'était séparée du gros des forces de Spartacus et avait perdu le contact avec lui. Ce fut, racontent tous les historiens, une bataille des plus acharnées. Sur les 12,300 hommes que les esclaves révoltés laissèrent morts sur le champ de bataille, deux seulement avaient été frappés par derrière ; tous les autres avaient péri en braves gens, combattant de pied ferme. L'identification géographique des localités qui en furent le théâtre offre une assez grande probabilité ; les renseignements fournis par différents écrivains antiques sur les circonstances de la bataille s'y appliquent d'une manière satisfaisante. Cependant elle ne s'établit pas sur des preuves absolues et sans réplique, et l'on pourrait chercher ailleurs dans la Lucanie le lieu de la défaite des esclaves gaulois ; car il n'est

LE CILENTO 245

dit nulle part qu'elle se produisit précisément dans les environs de Psestum.

De Tautre côté du golfe, la péninsule d'Amalfi et de Sorrento fait pendant à la chatiie que je viens de décrire. C'est le bras parallèle du cirque, mais la pointe s'en avance dans la mer plus loin que celle du Cilento, et en même temps la mer de ce côté pénètre dans les terres pour atteindre jusqu'à Salerne, plus que du côté de Pœstum. La montagne en forme d'échiné allongée de N.-E. en S.-O. sur une étendue de plus de huit lieues, depuis la vallée de La Gava jusqu'à la Punta délia Campanellay baigne donc son pied directement dans les eaux du golfe de Tune à l'autre de ses extrémités, sur celui de ses flancs que nous voyons tourné vers nous. La perspective en est encore plus belle que celle qu'à son tour lui offre le Cilento, quand on regarde le golfe soit de Salerne ou d'Amalfi, soit d'un point plus élevé, de Ravello par exemple. Au sud-ouest, au milieu de la mer, l'ile de Capri en précède la pointe comme une sentinelle avancée. Elle se présente à nous par le côté où son point culminant, le Monte Solaro, cachant le plateau d'Anacapri, fait tomber dans la mer les falaises verticales que le général Lamarque eut l'audace

2i6 A TRAVERS L'APULÎE ET LA LUCANIE

d'escalader en 1808 pour y surprendre les Anglais de sir Hudson Lowe, qui n'avaient pas songé à se garder sur ce point. En arrière du canal qui sépare Caprî de l'ancien promontoire de Minerve, on aperçoit dans le lointain, s'estompant sur le ciel et réduit à l'état de simple silhouette par la distance de 23 lieues environ qui en séparent, le cône de l'Epomeo, le volcan éteint de l'Ile d'Ischia. Le soir il se découpe avec une extrême netteté, en se détachant en sombre, sur le ciel enflammé du couchant. Le sommet le plus élevé de la presqu'île qui sépare les deux golfes de Salerne et de Naples, le Monte Sant'Angelo, le Gaurus des anciens, qui atteint l'altitude de 1,S00 mètres, est situé presque exactement à mi-distance entre le cap qui la termine et la vallée de La Gava. L'arête dentelée dont les sommets s'étagent en montant successivement depuis la Punta délia Gampanella jusqu'à la cime du Sant'Angelo, se dresse avec des pentes presque absolument à pic du côté du golfe de Salerne, tandis que du côté de celui de Naples elle laisse place au développement des terrasses où Massa- Lubrense, Sorrento et Vico Equense reposent paresseusement comme dans des nids de la plus riante verdure. Toute la moitié ouest de la pénin-

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suie ne présente donc devant nos regards, dans la face qu^elle tourne vers nous, qu'une muraille abrupte et déserte surgissant de la mer sans qu'aucun village puisse s'accrocher à ses flancs, sans autre végétation que des taillis de broussailles, jetant des taches d'un vert sombre au milieu des rochers aux tons chauds, comme calcinés par le soleil. C'est seulement au pied même du Monte Sant'Angelo que Positano montre ses maisons blanches en amphithéâtre au fond d'une conque verdoyante, et que Prajano déploie les siennes auprès de la mer sur les deux côtés du cap Sottile.

Au contraire, sur le flanc de la partie est de la péninsule ) au delà de la montagne qui /en domine tout l'ensemble, de la Punta di Conea au Cap Tumolo, les Crêtes du Monte Amarrata et du Monte Albino enveloppent un hémicycle dont la forme, exactement pareille àxelle d'un théâtre antique où la mer tiendrait la place de la scène, s'accuse avec une netteté des plus remarquables à la distance dont nous la voyons et qui permet d'en embrasser l'ensemble. Pour achever la similitude, les ravins remplis d'une éclatante verdure qui descendent en pente rapide de la partie supérieure du pourtour de l'hémicycle et convergent vers la baie d'Amalfi,

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le divisent en cavesB presque régulières, dont nous suivons le dessin sur les pentes. Au débouché de chacun de ces ravins sur la mer est bâtie une des petites villes dont la réunion formait la république Âmalfitaine, Amalfi même, Atrani, Minori etMajuri. De loin elles semblent former une chaîne continue d'habitations le long du rivage, une seule ville plus étendue que Salerne. Au-dessus, et jusqu'aux crêtes, d'anciennes villes aujourd'hui bien déchues de leur importance, comme Scala et Ravello, avec de nombreux petits villages et des maisons isolées, parsèment toutes les pentes, tantôt établies à découvert sur des rochers, tantôt comme enfouies dans les plantations et les vergers.

Le tableau des destinées d'Amalfi est écrit dans la disposition de son territoire, dont nous pouvons si bien nous rendre compte par cette vue panoramique. La nature Uavait disj)osé tout exprès pour être ce qu'il fut, un canton presque inhabité tant que les plaines voisines offraient aux populations des demeures plus fertiles et d'un abord plus aisé à Tabri de la paix romaine, puis un refuge sûr pour ceux qui cherchaient à échapper aux ravages de barbares dénués de marine, hors d'état, par conséquent, d'attaquer l'asile d'Amalfi autrement que du

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côté de la terre, où le couvrait un rempart infranchissable d'escarpements. Ainsi fermés dans la direction de la terre et bloqués de ce côté par des barbares hostiles, les Amalfltains n'avaient d'autre issue que la mer, vers laquelle descendaient tous les chemins de leur territoire, ti*op restreint pour pouvoir nourrir la nombreuse population qui s'y était agglomérée. C'est vers la mer qu'ils tournèrent leur activité ; ils devinrent en peu de temps d'habiles et intrépides matelots, dont les navire^ sillonnèrent toutes les parties de la Méditerranée, surtout dans la direction de l'Orient, en se livrant à un commerce des plus suivis et des plus fructueux. Pour réussir dans ce commerce et conserver la libre circulation sur la mer, d'où dépendaient leur vie et leur richesse, ils durent à la fois s'assurer une existence séparée des États Longobards, qui sur terre les enserraient, de l'autre conserver la protection et la bienveillance de ceux que le développement de leur marine militaire rendait les dominateurs des eaux de la Méditerranée orientale, car Amalfi, quelle que fût sa prospérité, n'aurait pu sans folie rêver de prendre, comme Pîse et Venise, sa part de cette domination par la force des armes. Elle ne devait être qu'une ville exclusi-

vement commerciale, ce que fut également Raguse sur l'Adriatique. C'est ainsi qu'elle fut amenée à se constituer en République indépendante, presque toujours en lutte avec sa voisine Salerne, dont elle n'était distante que de IS kilomètres et qui, voyant son importance politique et militaire grandir constamment sous les LongobardSy cherchait par tous les moyens à l'absorber. En même temps, pour sauvegarder leur indépendance et la sécurité de leurs navigations, ils se faisaient les fidèles vassaux de l'Eaipire Byzantin, mais sans le suivre dans ses querelles avec les musulmans. Au contraire, envers ceux-ci ils se lièrent par des traités et nouèrent des relations d'étroite amitié^ de telle façon qu'au ix® et au x* siècle les flottes d'Afrique et de Sicile, qui promenaient sans relâche la dévastation sur les côtes de lltalie, respectaient Amalfi, dont le port était, comme ceux de Naples et de Gaëte, toujours ouvert au ravitaillement de leurs corsaires. Grâce à leur prudente et quelque peu cauteleuse diplomatie, les navires des Amalfitains passaient en qualité de neutres, à l'abri des avanies, entre les deux belligérants qui se disputaient l'empire des eaux orientales. Dans cette direction tous les ports les recevaient avec faveur, aussi bien ceux

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qui dépendaient de Tempereur de Constantinople que ceux qui appartenaient aux divers lieutenants dn Khalife. Ds en rapportaient les précieuses marchandises de l'Asie y les produits manufacturés de l'industrie byzantine et de l'industrie arabe, qui s'accumulaient dans leurs magasins et de lèi so répandaient vers les diverses parties de l'Italie, transportés même au delà des monts par le commerce de terre. La prospérité d'Amalfi ne pouvait se maintenir que dans ces conditions, et la décadence devait promptement atteindre cette ville du jour où elle aurait cessé d'être une République autonome pour se trouver incorporée à un grand État territorial dont elle partagerait les fortunes et les querelles, en perdant les bénéfices de la neutralité.

La péninsule d'Amalii se termine à son extrémité orientale par la vallée de La Gava, derrière la coupure de laquelle surgit le cône du Vésuve, constamment couronné de son panache de fumée, tandis qu'au débouché de cette vallée Yietri appa- TBii assise sur les pentes du mont Liberatore. Un peu plus à l'est et plus bas est Saleme, qui étend une partie de ses maisons sur un développement de deux kilomètres le long de lamarine, et en étage

une autre portion sur les flancs de la colline surmontée par les ruines de son vieux château du temps des Longobards. A partir de cette ville commence le rivage, presque exactement perpendiculaire à celui de la côte d'Amalfî, qui vient vers nous en ligne directe et borne la plaine où coulent le Yicentino, le Tusciano et le Sele, plaine que se partageaient dans l'antiquité les Picentins, les Éburins et les gens de Pœstum. J'ai déjà décrit cette plaine déserte, nue et grise, sauf dans sa partie méridionale, qu'arrosent le Sele et le Calore. L'enceinte des murs de P^estum, avec ses trois temples, s'y voit presque immédiatement audessous de nous ; des hauteurs d'où nous les regardons les ruines font un peu l'effet de ces petites fabriques en liège qu'on met dans les plans en relief pour représenter les édifices. Les plantations au milieu desquelles surgit Eboli sur sa double colline, et les vergers qui s'étendent le long de la route de Salerne à cette ville, forment une ceinture d'émeraude à la plaine dénudée, au pied des montagnes disposées en arc de cercle qui commencent au-dessus de Salerne pour aller au delà d'Eboli, reliant les deux bras parallèles entre lesquels le bassin du golfe est embrassé. De ce côté l'œil ren-

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conlre une succession de plans de montagnes qui s'élèvent les uns derrière les autres comme autant de gradins, en devenant plus sauvages, plus âpres et plus nus à mesure qu'ils atteignent une plus grande hauteur, jusqu'à Taréte culminante des Apennins du pays des Samnites et des Hirpins, qui court depuis les environs de Bénévent jusqu'à ceux de Pescopagano, en passant par Sant'Ângelo de' Lombardi et Teoraet en déterminant le partage des eaux entre les bassins de la mer Tyrrbéniennc et de l'Adriatique. C'est de ces rudes montagnes que descendirent, dans la seconde moitié du v^* siècJe avant notre ère, les Lucaniens, bien dignes de les avoir eues pour berceau.

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Après avoir longuement contemplé le merveilleux panorama qui se déployait de van t nos regards du haut des escarpements qui durent faire dans l'antiquité la barrière entre le territoire de Poseidônia-Paestum et celui de Hyélê-Velia, nous reprenons notre route et bientôt de nouveaux aspects , non moins pittoresques, mais d'une autre nature, se présentent à nous. Nous cheminons jusqu'à Ogliastro sur une étroite arête. Agauche la pente qui la borde s'abaisse rapidement dans la direction d'Ëredità et de Capaccio, donnant au milieu des arbres des échappées de vue sur les montagnes où se trouvent ces localités et sur une partie de la plaine du fond du golfe. A droite, du côté du sud» où la route côtoie le bord des escarpements, se creuse en entonnoir profond un

bassin de forme assez exactement ovale, allongé d'ouest en est, qui s'ouvre à Torient sur la mer. Les pentes en sont entièrement revêtues de la verdure glauque de bois d'oliviers, auxquels se mêlent quelques figuiers. La crête que nous suivons en forme le côté nord ; en face, au sud, se dresse une montagne plus élevée, Tun des points culminants du massif du Cilento, dont le flanc est rayé d'une grande coupure diagonale, par où descend un torrent. Un autre torrent, qui vient de Test et commence au-dessous de Torchiara, se joint en bas à celui-ci, et le cours d'eau que forme leur réunion, tantôt presque à sec, tantôt grossi démesurément par les pluies d'orage, arrose en la traversant dans son plus grand développement, qui est d'environ trois kilomètres, la petite plaine au niveau de la mer qui occupe le fond de l'entonnoir. Cette plaine, occupée en partie par des vignes et des plantations , est des plus fertiles et toute cultivée, mais fort malsaine à cause des exhalaisons du cours d'eau qui devient stagnant à son embouchure. La mer y pénètre et forme dans la partie est une calanque peu profonde, à l'embouchure resserrée. Les barques de pêche et de cabotage peuvent seules y entrer, mais elles y trouvent un abri parfaitement sur. Les côtes

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découpées de la Grèce présentent des anses profondément encaissées du même genre que celle-ci. Mais surtout, lorsque je Tai vu se creuser au bas de la route que nous suivions, je me suis rappelé l'impression saisissante que produit la brusque découverte de la baie d'Agay, si gracieuse d'aspect, quand on traverse les moutagncs de TEsterel sur la ligne du chemin de fer qui conduit d'Hyères à Cannes. Les deux paysages ont une extrême ressemblance, et dans l'un et l'autre endroit les marins grecs qui y entrèrent pour la première fois durent se croire ramenés aux rivages de leur patrie.

L'entrée de la calanque est dominée du côté du sud par une colline de médiocre hauteur ou mieux par un rocher escarpé, dont le profil rappelle celui de l'Acropole d'Athènes, et qui n'est de même accessible que par une de ses extrémités. A l'extrémité opposée, celle qui commande le goulet, la falaise est absolument à pic, et son pied hérissé d'une barrière d'éctieils qui surgissent de l'eau. C'est sur ce rocher qu'est bâtie Acropoli, aujourd'hui simple bourgade de 7 à 800 habitants, qui conserve encore une enceinte de murailles garnie de grosses tours et un château fort, datant du xv" siècle, du temps des Aragonais, comme les remparts^ vestiges de

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Tépoque où elle était une petite ville. La situation n'en est pas assez élevée pour la mettre à l'abri des émanations fiévreuses de la plaine. Scipione Mazzella^ auteur d'une description du royaume de Naples publiée en 1601, a écrit gravement que l'air humide et mou qu'on respirait à Acropoli, alors plus importante qu'aujourd'hui, allanguissait tellement les habitants que les jeunes filles n'y savaient pas défendre au delà de l'âge de douze ans ce que M. Alexandre Dumas appellerait leur capital. Je n'ai pas appris s'il en était encore de même, après bientôt trois siècles.

Le nom d' Acropoli est grec. Mais la localité qu'il désigne est-elle une fondation des Hellènes antiques au temps de la colonisation de la Grande-Grèce? ou bien ne date-t-elle que de l'ère de la domination byzantine ? Répondre à cette question d'une manière positive est difficile. Cependant on doit remarquer que d'une part aucun écrivain antique ne mentionne de ville du nom d'Acropolis entre Poseidônia-Pœstum et Velia, d'autre part que ceux des modernes qui ont soutenu l'ancienneté d' Acropoli, comme Antonini et Mazzocchi n'y signalent aucun vestige d'antiquités ; Giustiniani prétend même que le lieu en est totalement dépourvu* C'est ce que

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Ton m'a également affirmé dans les environs. Car n'en ayant vu le site que de loin, sans y aller, je ne puis en parler que par ouï-dire. Ceci constituerait un argument très considérable en faveur de la seconde hypothèse, induirait à penser que la ville était de fondation byzantine. Mais dans ce cas il faudrait la ranger parmi celles que Narsës fit construire, après avoir terminé la guerre des Goths et replacé lltalie sous le sceptre de Justinien. En effet, en S99, nous trouvons Acropolis de Lucanie existante et en possession d^un évêque*. Il existe une lettre du Pape saint Grégoire le Grand adressée à cet évêque, qui se nommait alors Félix, pour lui commettre le soin de visiter les églises de Velia, de Blanda (Maratea) et de Buxentum (Policastro), veuves de leurs pasteurs. L'évêque de Capaccio porte le titre d'évèque d^ Acropolis comme celui d'évèque de Yelia. On ignore la date précise de la réunion de ces différents sièges, mais au xi^ siècle celui d'Acropoli n'avait plus, depuis assez longtemps déjà, d'existence distincte. Presque toutes les villes nouvelles, que les Empereurs d'Orient fondèrent dans le midi de l'Italie depuis la fin du vi* siècle jusqu'au commencement du xi», furent dotées d'un évèché dès le moment de leur naissance, afin d'en

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rehausser Téclat. Le caractère de siège épiscopal constaté en 599 pour une ville qui n'était sûrement ni colonie ni municipe aux temps florissants de TEmpire est donc plutôt un indice d'origine récente, de création postérieure au rétablissement de l'autorité directe des Empereurs d'Orient en Italie.

A la fin du vin'' siècle, une lettre du Pape Adrien I" à Charlemagne parle de trois envoyés constantinopolitains, deux spatharioi et le dioikitis ou gouverneur de la Sicile, qui étaient débarqués k Acropoli de Lucanie, encore sur les terres de leur maître, pour se rendre à Salerne et y avoir une entrevue avec le duc longobard de Bénévent, Arichis II, gendre du roi Didier. Acropoli était alors, en effet, le dernier avant-poste de la domination directe des .Grecs, qui étaient parvenus, grâce à la supériorité de leurs flottes, à se maintenir jusqu'à ce point, à partir de la Galabre, en possession de la chaîne des villes littorales le long de la mer Tyn'hénienne, tandis que lesLongobards étaient maîtres de l'intérieur des terres. Mais au nord d'Acropoli les Empereurs d'Orient ne comptaient plus que des vassaux,comme Amalfi, Naples et Gaëte, au lieu de simples sujets.

A Tépoque où Jean VIII monta sur le trône pontifical, dans la seconde moitié du ix^ siècle^ le duc

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de la République de Naples s'appelait Sergius, et son frère Athanase était en même temps évèque de la ville. Comme ses prédécesseurs, Sergius avait soin d'entretenir des rapports amicaux avec les Arabes de Sicile et d'Afrique, pour mettre sa ville à l'abri des ravages qu'ils promenaient sur toutes les côtes voisines, poussant leurs descentes'jusque dans les environs de Rome. Le Pape avait conçu le projet d'une sorte de Croisade pour éloigner les musulmans des Étatsde l'Église, etvoulait en même temps profiter de l'occasion pour étendre son autorité temporelle sur Gaëte et sur Naples, en prenant thème de l'alliance coupable de ces deux républiques avec les musulmans. Charles le Chauve, qu'il appelait en Italie pour cet objet, n'ayant rien fait en sa faveur, il eut recours à l'intrigue et parvint à faire éclater une révolution à Naples. L'évêque Athanase, ayant ourdi une conjuration contre son propre frère Sergius, le déposa et se fit duc à sa place. Sergius fut envoyé chargé de chaînes à Rome, où Jean VIII lui fit crever les yeux et où il mourut bientôt après en prison. Mais le Pape n'obtint pas de ces événements le résultat qu'il espérait. Tandis qu'il s'en allait en France sacrer Louis le Bègue empereur, l'évêque-duc Athanase,

au lieu de se montrer zélé pour la cause de rÉglise, resserra Talliance de Naples avec les musulmans et se ligua avec Lambert, comte de Spoleto, ennemi du Pape. Bientôt lui et Jean VIII prirent ouvertement parti l'un contre l'autre dans les querelles de la succession du comté de Capoue, que le Pape voulait faire vassal du Saint-Siège et Tévêqueduc de Naples conquérir pour lui-même. Cette affaire devint dès lors la préoccupation dominante de Jean YlII. Les historiens de TÉglise ont sévèrement condamné la facilité avec laquelle il accepta la réintégration du schismatique Photios au patriarchat de Constantinople après la mort de saint Ignace, le grand défenseur de l'orthodoxie. Ils se sont étonnés de la faiblesse qu'il avait montrée dans cette circonstance. Elle s'explique, semble-t-U, par le désir passionné que le Pape avait à ce moment de mettre dans ses intérêts l'empereur Basile. Une flotte byzantine venait d'arriver dans les eaux do Naples, où elle avait battu la flotte des Arabes ; une de ses divisions était venue devant Ostie, pour protéger les possessions pontificales. Jean YIII, espérant décider le Basileus à user de sa flotte pour déposer [Âthanase, voulait à tout prix lui complaire et ne savait rien lui refuser.

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Menacées par le Pape, Gaëtc et Naples firent appel aux musulmans. Ceux que Docibile, consul do Gaëte, prît à son service devinrent le premier noyau de la fameuse colonie sarrazine du Garigliano, qui tint pendant trente années tout le pays voisin sous la terreur. A Naples, c'est une armée entière d'aventuriers arabes et berbères qu'Athanase rassembla, et qui établit pendant deux années son camp entre les murailles de la ville et le Sebeto. Les incursions de ces hordes sans pitié, qui brûlaient, massacraient et pillaient partout sur leur passage, sans distinguer amis ni ennemis, allèrent jusqu'aux environs de Bénévent et jusqu'à la campagne de Rome. Jean VIII, ayant réuni un synode, excommunia l'évêque de Naples, qui recevait sa part de tout le butin que faisaient ses auxiliaires musulmans, même de celui qui provenait du pillage des églises. Celui-ci, pour toute réponse, au lieu de se soumettre, fit venir de nouvelles recrues de Sicile et d'Afrique. Le nombre des musulmans réunis sous Naples devint tel à la fin de 881 que le terrain d'abord assigné à leur campement ne fut plus suffisant et qu'il fallut le transporter le long du pied occidental du Vésuve, où le nouveau kairewân engloba Portici, Résina et Torre del Greco. Mais c'étaient

là de bien incommodes et de bien dangereux auxiliaires. Au lieu de se borner à aller courir sur les terres des ennemis contre lesquels on les avait appelés, ils mirent à sac les campagnes mêmes de Naples, qu'ils rendirent inhabitables et où ils ne laissèrent pas, nous dit Erchempert, annaliste contemporain, un cheval ou une jeune fille sans les emmener dans leur camp.

Le cri des citoyens de Naples devint tel qu'il contraignit Athanase à écouter les propositions du Pape, lequel lui offrait de l'absoudre de son excommunication s'il purgeait le pays des infidèles qu'il y avait attirés. L'évêque- duc n'était jamais embarrasse d'une volte-face ni d*une perfidie. Il fit venir secrètement des troupes de Salcrne,, de Capouc et de Bénévent, tandis qu'il endormait par ses caresses la vigilance des chefs des Sarrasins, entre autres du principal d'entre eux, nommé Soheim. Puis un beau jour, quand tous ses préparatifs furent achevés, il leva le masque, les assaillit à Timproviste dans leur camp, et grâce à cette trahison en fit un horrible carnage. Ces aventuriers arabes étaient des bandits mais des vaillanis ; après le premier moment de la surprise, qui décida leur défaite, ils se rallièrent et toujours combattant entreprirent

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en bon ordre une retraite dans laquelle les milices de Naples et des principautés longobardes n'osèrent pas les poursuivre bien loin. Ils ne savaient pas trop où les conduirait cetle retraite ; à tout hasard ils marchaient vers le sud, résolus à regagner la Sicile par terre en passant sur le ventre de ceux qui tenteraient de s'opposer à leur marche, s'ils ne trouvaient pas sur la route un lieu favorable pour s'y établir et recommencer leurs pilleries. Remontant la vallée du Samo, ils gagnèrent la coupure de La Gava, débouchèrent de là vers Salerne, défilèrent, sous les murailles de cette ville, traversèrent la plaine dans ladirection de Paestum et entrèrent dans le Cilento. Le choix qu'ils faisaient de celte région pour y passer, au lieu de prendre la route plus naturelle et plus facile du Val di Tegiano^ indique clairement qu'ils ne voulaient pas quitter le sol italien et qu'ils y étaient en quête d'un établissement, qui leur servit de centre pour de nouvelles opérations. Ils ne pouvaient, en effet, le fixer que sur un point de la côte, d'où ils fussent en communication par mer avec la Sicile et l'Afrique, de manière à en recevoir librement des renforts et des ravitaillements. C'est dans ces conditions que d'autres Sarrasins avaient occupé Amantea et Tro-

pea sur le littoral ouest de la Calabre^ et d'autres encore le Fraxinet (aujourd'hui La Garde-Freinet) dans le massif des côtes de Provence qui a gardé le nom de Montagne des Maures.

Arrivés à Acropoli, ceux qui venaient d'être chas* ses du pied du Vésuve comprirent qu'ils avaient trouvé leur affaire. Le site convenait merveilleusement pour y établir un nid de pillards en communication avec la mer. Enlevant la ville par un coup de main, ils en massacrèrent la population. Ce fut désormais leur réduit, leur foi*teresse. Mais l'enceinte n'en était pas suffisante pour les recevoir tous, et avec eux les nouvelles bandes qui arrivèrent bientôt les renforcer. Un camp permanent fut établi au pied de la ville, dans le lieu qui a conservé jusqu'à ce jour le nom de Campo Saraceno. Une fois

solidement installés et sûrs de leur nouvelle base d'opérations, ils reprirent la série de leurs incessantes incursions, fondant du haut des montagnes dans la plaine poux y tout dévaster, ou bien, comme nous les montre Erchempert, cheminant par la crête des montagnes pour aller surprendre au loin les populations qui ne s'attendaient pas à leur visite. La colonie musulmane d'Acropoli et celle du Garigliano, fondées toutes les deux en même temps, en

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882, devinrent pour un certain temps le fléau de Tancienne Campanie, à laquelle ils infligèrent des souffrances inouïes. Nous sommes mieux renseignés sur les exploits dévastateurs de ceux du Garigliano, qui rendirent toute culture impossible dans la Terra di Lavoro et brûlèrent en 883 l'abbaye du Mont-Cassin. Mais pour avoir moins de détails à ce sujet, nous savons encore que les Sarrasins d'Acropoli firent autant de mal. C'est devant leurs dévastations que Pœstum fut abandonné, que toute la population de la plaine qui s'étend jusqu'à Salerne dut s'enfuir, et que ces campagnes jadis si riches et si florissantes se transformèrent en un désert inculte. Pendant trois ans les deux colonies musulmanes, combinant leurs entreprises, guerroyèrent pour leur propre compte et semblèrent au moment d'ajouter une nouvelle province à l'empire de l'Islam, qui poursuivait en même temps l'acquisition de la Calabre. Jamais peut-être le danger ne fut plus grand pour l'Italie. Mais en 885 un prince de la famille des Aghlabites vint au Garigliano et à Âcropoli demander des secours pour les établissements arabes de la Calabre, sérieusement menacés par Nicéphore Phocas, général de l'empereur Basile, dont l'armée^ tout récemment amenée d'O-

rient, comptait dans ses rangs l'élite des forces impériales. La fleur des guerriers musulmans des nouvelles colonies répondit à Tinvîtalion de ce prince et le suivit à Santa-Severina sur le Neto, où Nicéphore les écrasa Tannée suivante. Diminués de moitié par ce départ, les établissements du Garigliano et d'Acropoli se maintinrent encore plus d'un quart de siècle. Mais leur condition avait changé. Les musulmans qui les composaient, Arabes et Berbères, n'étaient plus en force pour entreprendre la conquête du pays, ni même pour y poursuivre de grandes incursions, de la nature de celles qui leur avaient réussi durant plusieurs années. Leurs courses n'étaient plus qu'un brigandage, qui souvent rencontrait une résistance heureuse. Ils se mirent à faire le métier de mercenaires au service des petits États du voisinage, qui les employaient dans leurs querelles et louaient leurs services à haut prix, ducs de Naples, comtes de Capoue, princes de Saleme et de Bénévent. L'évêque-duc Athanase, en particulier, qui s'était promptement remis en rapports avec eux, s'en servit à plusieurs reprises contre Capoue et Saleme, dont le prince, Waifer, était soutenu par des secours de l'Empire grec. Du jour au lendemain, suivant

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qu'on les payait plus ou moins, les compagnies d'avcnlure musulmanes passaient d'un camp dans l'aulre sans hésitation et sans scrupules. Les motifs des disputes entre les chrétiens leur étaient indifférents, ils n'y voyaient que la solde et le butin qu'ils pouvaient en tirer. Le métier était bon et donnait de grands profits. On avait fini par s'habituer à la présence des colonies d'Âcropoli et du Garigliano, et personne ne semblait plus songer à les extirper. Elles étaient comme une plaie qui tendait à devenir chronique. Du reste, il a toujours été dans le génie des Arabes d'associer et de mener de front le brigandage et le négoce. Une partie de ceux d'Acropoli exerçait le trafic dans les intervalles des expéditions. Les vaisseaux d'Afrique et de Sicile apportaient des marchandises dans leurs ports, et ils allaient, sous couleur de commerçants paisibles, les proposer en vente dans les villes voisines, se contentant de ce genre d'affaires quand ils ne pouvaient pas faire autrement, mais toujours prêts à se réveiller bandits quand l'occasion s'offrait de faire un bon coup. Aussi Saler ne, où ils se présentaient fréquemment en marchands, car c'était la grande ville la plus rapprochée de leur repaire, avait dû interdire qu'ils franchissent ses portes en

gardant leurs armes, de peur de quelque coup de main de leur part.

On m'affirme qu'il existe au château d'Acropoli un marbre portant une inscription coufique, déjà signalée au siècle dernier par Antonini. La chose mériterait d'être vérifiée, car si le renseignement est exact, Tinscription en question serait suivant toutes les probabilités un monument de l'occupation de la ville par les musulmans.

On connaît la date précise et les circonstances de l'extermination des Sarrasins du Garigliano. Il n'en est pas de même pour ceux d'Âcropoli. Aucun chroniqueur ne mentionne l'année où la ville fut reprise sur eux par les chrétiens. On sait seulement qu'elle ne fut pas reconquise par les princes longobards, mais par la flotte byzantine, probablement par celle qui coopéra à l'expédition du Garigliano, car à partir de 917 il y eut pendant quelque temps paix et alliance entre l'Empire d'Orient etjes Arabes sur le terrain de l'Italie. Quoi qu'il en soit, au milieu du X" siècle, Constantin Porphyrogénète enregistre Acropoli parmi les possessions impériales et la compte comme la seule ville appartenant directement aux Grecs dans la région où elle était située. C'est* probablement sur eux que la conquirent les

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Normands, qui s'installèrent de bonne heure dans le Gilento, longtemps avant la prise de Salerne. Le territoire que Guillaume, Tun des fils de Tancrède de Haute ville , devenu comte du Principato, s'était taillé dès avant 10S7 aux dépens de la principauté de Salerne et des Byzantins, s'étendait presque exclusivement le long de la côte. La seigneurie qui donna son nom à la famille Sanseverino, d'origine normande, est Sanseverino di Gammarota sur la rivière Menicardo, à l'extrémité méridionale du Gilento, et la vie de saint Pierre Pappacarbone, en racontant un de ses miracles, montre l'auteur de la famille, Roger, déjà établi dans ce fief entre 1060 et 4070.

L'histoire féodale d'Acropoli depuis la conquête nojrmande est fort imparfaitement connue. On sait seulement que la ville fut un temps fief des évèques de Gapaccio, que plus tard, au moins au xv*" siècle, elle constitua une des possessions des Sanseverino, enfin qu'ayant été confisquée sur eux elle passa successivement, à partir du xvi' siècle^ entre des mains assez obscures.

En 1835, dans la croisière que le terrible Khaïr^ ed-Din, siurnommé Barberousse, fit le long des côtes du royaume de Naples en compagnie des

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galères françaises commandées par le baron de Sainl-Blancard, Acropoli fut prise après San- Lucido et Cetraro, et SOO de ses habitants emmenés comme esclaves. Sept ans plus tard, la flotte que Khaïr-ed-Din, escorté de nouveau de quelques bâtiments français sous la conduite de François Escalin, baron de la Garde, conduisait à Marseille pour y coopérer à Fentreprise de Nice, longea les côtes du Napolitain en y faisant le dégât sur toute sa route. Acropoli fut alors une seconde fois mis à sac, et ce -dernier désastre devint le point de départ de sa rapide décadence.

La montagne qui se dresse au sud du bassin d'Acropoli, et dont la croupe se prolonge parallèlement à la mer, du nord-ouest au sud-est, jusqu'à Sessa, formant à cette extrémité le côté droit' de la vallée inférieure de TAlento, porte le nom de Monte délia Stella. C'est à son sommet, l'un des plus élevés du Cilento, qu'Antonini plaçait le site de la ville imaginaire de Petelia, capitale des Lucaniens, dont une phrase mal comprise de Strabon a fait rêver Texistence et chercher remplacement à tant d'érudits napolitains du temps passé. En réalité celte ville n'a jamais existé. Il n'y a eu qu'une seule Petelia, celle du Bruttium,

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située auprès de Tactuçl Strongoli, et c'est de ceUe-cî qu'a parlé Strabon. J'en ai décrit les ruines dans un autre ouvrage (1). Pour confirmer sa détermination du site d'une ville inventée, Antoninr a produit toute une série d'inscriptions apocryphes, au sujet desquelles il est impossible de croire à son entière bonne foi. C'est ici l'excès de son patriotisme local qui l'a égaré. Baron de San-Biagio, il était natif du Cilento et il y avait ses propriétés patrimoniales. De son temps encore on était peu scrupuleux sur les moyens d'augmenter le lustre historique de sa province ; quand les documents vrais faisaient défaut, on en inventait de toutes pièces; c'était une vieille habitude, qui n'avait joué que trop de rôle dans lés litiges judiciaires de la fin du moyen âge et qui avait passé dans le domaine de l'éinidition. On ne la jugeait pas alors avec la même sévérité qu'aujourd'hui. Sous ce rapport la conscience était moins délicate. Mais la chose vraiment curieuse est que, tout en se laissant aller & la coupable tentation d'inventer des textes épigraphiques pour prouver que Petelia était sur le Monte délia

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