RUE LAFAYETTE
NOTES DE VOYAGE
PICERNO
Après Texcursion que je viens de raconter à Mélaponte, nous revenons à notre point de départ, à Potenza. De là, reprenant le chemin de fer dans la direction opposée, nous nous mettons en route pour le Val di Tegiano, où nous voulons reconnaître une partie du parcours de l'antique Via Popilia et étudier des ruines qu on nous a signalées dans le voisinage de Padula.
La ligne continue à s'élever rapidement à partir de Potenza pour gagner l'arête de partage des eaux qui descendent d'un côté vers le golfe de Salerne, de l'autre vers le golfe de Tarente. Â mesure qu'on avance dans ce nœud de montagnes, son parcours
devient d^un pittoresque plus grandiose et plus accentué. Tous les lieux habités sont juchés sur le sommet ou accrochés au flanc.de hauteurs escarpées. Dix kilomètres après Potenza, la première station est celle du Tito, bourg dont on ignore les origines plus ou moins anciennes, mais qui ne prit quelque importance qu'après la destruction de la ville voisine de Satriano sous la reine Jeanne II.
Sept kilomètres plus loin, voici le joli bourg de Picerno, de près de 5,000 habitants, posé de la manière la plus coquettement gracieuse à mi-côte sur le penchant d'une colline en promontoire entre deux petits cours d'eau, dont l'un va rejoindre le Sele, sur le versant de la mer Tyrrhénienne, et l'autre le Basiento, sur le versant de la mer Ionienne. L'aspect de ce bourg est celui de l'aisance et de la prospérité ; presque toutes les maisons y sont neuves, car il a dû être reconstruit après le tremblement de terre de 1857. La physionomie du nom est ancienne ; il doit remonter jusqu'au temps des Lucaniens. Pourtant on ne trouve pas mention du bourg avant le xv" siècle. A partir de cette époque la seigneurie en appartient successivement aux Garacciolo et aux Pignatelli.
Picerno a été le théâtre d'un des épisodes hé-
PIGERNO 3
roïques de la courte histoire de la République Parthénopéenne.
Lorsque le roi Ferdinand et la reine Caroline, après la défaite de Mack, avaient lâchement abandonné Naples pour s'enfuir en Sicile au brait de l'approche de l'armée de Gbampionnet, ils avaient lancé une proclamation appelant la population des campagnes à se lever en masse pour la cause du roi, de la patrie et de la religion. La proclamation, promettant les grâces célestes et des récompenses terrestres à ceux qui s'armeraient, les invitait à poursuivre une guerre d'extermination contre les Français ennemis de Dieu, recommandant d'user de tous les moyens de lutte ouverte et de trahison pour les détruire, tous ces moyens étant légitimes pour la sainte cause, défendant de faire quartier à aucun d'eux et commandant de mettre à mort comme Jacobins, trattres 6 Dieu et au roi, tous leurs amis et même tous ceux qui ne prendraient pas les armes sur l'appel royal. Un soulèvement général y répondit. Quelque détestable que fût depuis longtemps le gouvernement, le prestige de la royauté était encore intact sur les masses, les honteux désordres de la reine ne l'avaient avili que pour les classes éclairées ; les Français se présen-
taient comme des envahisseurs étrangers contre lesquels protestait un sentiment national peu raisonné, mais vif et très honorable ; enfin les excès de la Révolution donnaient au clergé le droit de les dépeindre comme les ennemis jurés de la religion catholique. Il fallut la sage conduite et la modération de Ghampionnet après la prise de Naples pour dissiper sous ce rapport des préventions qui ne semblaient que trop justifiées et rattacher au nouveau régime républicain la majorité du haut clergé, fort enclin aux idées libérales, tandis que le bas clergé, aussi ignorant que ses ouailles, y restait profondément hostile.
Le soulèvement populaire pour la cause de Dieu et du roi fut si prompt et si général qu'il devint un obstacle fort sérieux au progrès des différents corps de l'armée française, dont la marche en avant avait été facile tant qu^elle n'avait eu affaire qu'aux troupes régulières. Mais ce soulèvement resta toujours exclusivement populaire. La noblesse n'y fournit point de chefs ; celle de cour avait trop peur et ne songeait qu'à se réfugier en Sicile auprès du roi ; celle de province, avec la bourgeoisie des villes et les jeunes gens des plus grandes familles de Taristocratie, était libérale et républicaine, aspirait
PICERNO 5
ardemment au changement du régime et du gouvernement. C'était elle qui pour rétablissement dune 30ciété nouvelle devait sacrifier ses privilèges, et pourtant elle qui ne demandait qu'à les voir abolis. Comme on Fa vu ailleurs, les défenseurs de l'ancien régime et des privilèges étaient dans les classes qui en avaient le plus souffert, qui avaient tout à gagner à leur destruction. Faute de nobles ou d*of&ciers qui voulussent les commander, les paysans armés des provinces napolitaines se choisirent des chefs sortis de leurs propres rangs, et surtout dans la plupart des cas acceptèrent la direction des vétérans du brigandage, que recommandait leur audace et qui trouvaient tout avantage à profiter des circonstances pour passer de voleurs de grands chemins généraux, sans oublier pour cela les habitudes de leur premier métier. Avec de semblables chefs la guen*e prit vite un caractère inouï d'atrocité.
Avant même que Championnet eût atteint Naples, y fût entré et y eût proclamé la République, deux chefs avaient armé les paysans des Àbruzzes. C'étaient Pronio, prêtre défroqué, puis soldat dans les milices féodales du marquis del Yasto, condamné ensuite aux galères pour meurtre et évadé
du bagne, et Rodio, gentilhomme, avocat et docteur en droit, royaliste convaincu, le seul de tous les capitaines populaires de 1799 qui fût sorti des classes éclairées, et qui combattit avec désintéressement pour une idée. Us avaient eu dès le début l'audace de tenter à plusieurs reprises d'entraver la marche du général Duhesme, qui opérait par les Àbruzzes, et après son passage ils restèrent les maîtres du pays, à Texception des trois villes où les Français avaient laissé de petites garnisons, Pescara, Aquila et Civitella.
Quatre déserteurs corses, De Gesare, Boccheciampe, Corbara et Golonna avaient groupé autour d'eux les populations de la Fouille et de la Terre d'Otrante. Pour les entraîner, ils avaient eu recours à l'imposture. Corbara se donnait pour le prince François, héritier du trône, Boccheciampe pour le frère du roi d'Espagne et De Gesare pour le duc de Saxe. Un locandiere de Monteiasi, nommé Girunda, qui s'improvisa leur ministre, fut le premier à répandre cette fable. L'archevêque d'Otrante reçut le faux François avec les plus grands honneurs. A Tarente, Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant relâché dans la ville, où la tempête avait poussé le vaisseau qui les portait de
PICERNO 7
Naples en Sicile, au moment où les quatre aventuriers y entraient, ne dédaignèrent pas de se prêter à cette comédie et traitèrent publiquement de cousins Corbara et Boccheciampe. Ce furent les récits qu'à leur arrivée à Païenne elles firent des événements de Tarente qui décidèrent l'envoi du cardinal Ruffo en Calabre. Du moment qu'un archevêque et de vraies princesses avaient solennellement reconnu les princes qui venaient soulever la Fouille, il ne pouvait pas rester un doute dans ' l'esprit des populations. Partout on les traita conformément à leur rang supposé, partout on procéda par leur ordre à des levées et partout aussi leur premier soin fut de se faire remettre les caisses publiques. Quand ils eurent ainsi ramassé une belle somme, Corbara et Colonna s'occupèrent à les mettre en sûreté. Ils s'embarquèrent à Tarente avec la caisse, annonçant qu'ils allaient à Gorfou chercher l'armée russe et qu'ils la ramèneraient bientôt. Mais au sortir du golfe ils furent capturés par un corsaire barbaresque et conduits dans les bagnes d'Alger, où ils croupirent jusqu'à leur mort. Boccheciampe fut tué à Brindisi eu essayant de s'emparer d'un bâtiment français, comme il avait pris à Tarente celui qui ramenait d'Egypte, avec
plusieurs officiers supérieurs, le géologue Dolomieu, lequel, rendu plus tai'd à la France après vingt mois de captivité, moiunit en touchant sa terre natale, à cinquante et un ans, des suites des souffrances qu'il avait endurées dans les cachots de Tarente et de Messine. De Cesare demeura seul à commander en Fouille et y déploya beaucoup de vaillance dans la conduite de la guerre .
Plus près de Naples, dans les provinces de la Terra di Lavoro et du Principato on avait vu surgir Frà Diavolo, Mammone et Sciarpa. Ces trois chefs ont acquis assez de renommée pour que nous nous arrêtions un moment à en esquisser le portrait.
Michèle Pezza, surnommé Frà Diavolo et natif d'Itri, hrigand de longue date, a été bien choisi pour en faire un personnage d'opéra-comique. Il était brave et hardi dans ses entreprises, célèbre surtout par Thahileté merveilleuse de ses déguisements, par les ressources infinies de sa ruse, par la façon dont lui et ses bandes disparaissaient quand on les serrait de trop près, pour se montrer de nouveau à quelque dislance. Jeune, amoureux de faste et d'élégance, il affectait surtout des façons d'une galanterie raffinée. Nul ne savait mieux que lui dépouiller une femme de ses parures en lui pro-
PICERNO 9
diguant les compliments sm- sa beauté, qui n'avait pas besoin de recourir à de tels moyens, et la . fouiller jusqu'à la peau en prenant les formes d'un amoureux. Établi à cheval sur le Garigliano, il s'était donné pour mission d'écraser les petits détachements des Français et d'intercepter leurs courriers sur la route de Rome à Naplos. Il molestait aussi les libéraux de la contrée; mais comme il était beaucoup plus avide d'argent que sanguinaire, il y avait toujours moyen de se tirer d'affaire avec lui, en payant de bonnes rançons.
Il n'en était pas de même avec le garçon meunier Gaëtano Maihmone, qui était sorti du district de Sora et qui étendait son action le long des montagnes jusque vers Avellino. Celui-ci était un monstre de férocité, un des êtres les plus abominables que montre l'histoire; ses crimes et ses atrocités furent tels qu'on se refuserait à les croire s'ils n'étaient attestés par de nombreuses pièces officielles et par les témoins les plus véridiques. Mammone était une sorte de brute, qui n'avait de l'homme que le visage. Certaines de ses habitudes, le besoin irrésistible qu'il éprouvait de boire du sang humain, à tel point que lorsqu'il se faisait saigner périodiquement, suivant la coutume des
paysans napolitains, on ne pouvait Tempècher de se jeter sur la cuvette et de humer avec délices son propre sang, attestent chez lui un état de mo* nomanie lycanthropique arrivé au degré le plus avancé. Lâche, du reste, autant que féroce, il évitait avec soin les engagements sérieux, n^opérait que là où il n'avait pas de troupes devant lui, enlevant les hommes isolés et entrant dans les villes ouvertes pour les terroriser. Ses fureurs portaient surtout sur les libéraux indigènes. Mammone portait toujours à sa ceinture le crâne d'un prêtre partisan de la République, dont le meurtre avait été l'un de ses premiers exploits ; il l'avait fait préparer pour s'en servir en guise de verre. Quand il prenait ses repas, il n'était content que lorsqu'il pouvait avoir devant lui sur la table une tète fraîchement coupée à laquelle il prodiguait les ou* trages, lui crevant les yeux, lui perçant la langue. Puis, échauffé par le vin, il se faisait amener ses prisonniers et se complaisait à terminer la fête en les mettant lui-même à mort, les décapitant quand il était en humem* de clémence, plus souvent les criblant de coups de stylet savamment ménagés pour les faire longtemps souffrir, ou bien les éventrant. Il semblait éprouver une volupté de tigre à
PICERNO 11
plonger ses mains dans leurs entrailles pantelantes tandis qu'ils vivaient encore. 11 se vanta plus tard d'avoir en six mois tué de cette manière de ses propres mains 4S5 Français et Napolitains désignés comme Jacobins. C'est à un tel homme que la fille de Marie-Thérèse ne rougissait pas d'écrire de sa main royale : « Mon général et mon ami. »
Par les montagnes qui dominent Éboli et Campagna, Mammone donnait la main à Gherardo Curci, surnommé Sciarpa, qui avait établi son quartier général à Capaccio^ au-dessus de PaBstum. C'était un officier, capitaine dans l'ancienne armée royale, qui avait d'abord montré beaucoup de zèle pour la République, mais qui avait vu ses services refusés par ceux qui la gouvernaient et que le dépit avait jeté dans les rangs du parti royaliste.. Seul entre tous les chefs populaires auxquels il associait ses efforts, Sciarpa déploya de véritables talents militaires, et c'est avec justice qu'après la Restauration il fut maintenu dans l'armée régulière avec le grade de colonel. Ambitieux, hardi et sans scrupules, il ne reculait devant rien quand il voyait un avantage ; il savait faire de la cruauté un moyen de terreur, du pillage un moyen de retenir et d'exciter les bandes qu'il groupait autour de lui ; mais
12 A TRAVERS UAPULTE ET LA LUCANTE
il n'était pas féroce par instinct et sans nécessité, ni avide pour son propre profit.
Ghampionnet une fois maître de Naples et ayant réussi à y organiser un gouvernement national, en tenant résolument tète au commissaire du Directoire, Faypoult, qui voulait traiter le pays en terre conquise, le nouveau gouvernement et le général français durent se préoccuper de Tétat des provinces et des moyens d'y faire cesser l'anarchie. La situation était d'autant plus grave que le cardinal Ruffo était débarqué en Calabre au mois de février 1799, y avait organisé une armée nombreuse et commençait sa marche vers le nord, en exterminant par le fer et le feu tout ce qui lui résistait. Ghampionnet ne disposait que de bien peu de monde pour envoyer en expédition. Gependant on parvint à organiser deux colonnes. L'une, entièrement composée de Napolitains et de Galabrais, sous la conduite de Giuseppe Schipani, devait se porter de Salerne sur Potenza, s'y fortifier et y tenir en échec les hordes du cardinal Ruffo. Pendant ce temps l'autre colonne, formée d'une brigade française sous le commandement de Duhesme et d'une brigade de volontaires napolitains sous le commandement d'Eltore CarafTa, comte de Ruvo,
PICERNO i3
avait la mission de soumettre la Fouille, après quoi elle se rabattrait sur Potenza. y opérerait sa jonction avec les forces de Schipani et pénétrerait ensuite en Galabre, allant donner la main au groupe de libéraux qui continuait à se défendre à Cosenza.
La colonne de la Fouille, conduite avec une rare vigueur, réussit complètement à l'accomplissement de sa mission. En quelques semaines, la prise de vive force de San-Severo par le général Duhesme, celle d'Andria et de Trani par le général Broussier, qui lui avait succédé dans son commandement, firent reconnaître la République dans toute la province et en expulsèrent De Cesare avec ses bandes. Mais pendant ce temps Scbipani se faisait battre à plate couture à Castelluccia par Sciarpa et se voyait obligé de rétrograder jusqu'à Salerne. Potenza tombait aux mains des bandes royalistes, et Ficerno devenait le centre de la résistance libérale et républicaine dans l'ouest de la province de Basilicate. Sa population toute entière avait pris ardemment parti pour Tordre de choses nouveau, et les libéraux qui avaient pu fuir des villes voisines y avaient trouvé un refuge.
La colonne de la Fouille, après ses succès, se
préparait à marcher seule sur Potenzà quand, au commencement d'avril, le couunandement de Tarmée française fut absolument désorganisé par l'arrestation de Championnet, Duhesme et Broussier, que les coupables intrigues de Faypoult à Paris avaient réussi à faire mettre en accusation par le Directoire. Presque au même moment, Macdonald, placé à la tète de Tarmée du midi de lltalie, apprenait les désastres de Scherer en Lombardie et l'arrivée des Russes de Souvaroff . Il fallait se préparer à effectuer une retraite vers le Nord dans le cas où les affaires des Français ne se rétabliraient pas sur le Pô, car autrement les troupes lancées si imprudemment dans le royaume napolitain devaient être perdues et n'auraient pu éviter le sort de Montpensier et de Stuart d'Aubigny après le départ do Charles VIII. Son premier soin fut donc de concentrer toutes ses forces autour de Naplcs et d'évacuer la Pouille, où les exploits des Français avaient tellement frappé les esprits que De Cesare fut quelque temps avant d'oser y reparaître après leur départ. Bientôt les nouvelles de Lombardie devinrent telles qu'il n'y eut plus une minute à perdre pour commencer la retraite et qu'il fallut se résigner à abandonner la République Par-
PICERNO 45
thénopéenne à ses seules ressources, c'est-à-dire à une perte certaine, car les Anglais, les Russes et les Turcs se joignaient aux insui'gés pour Taccablcr. Macdonald ne voulut du moins s'en aller qu'après une victoire. Le 28 avril il battait sur les bords du Samo, tout à côté de Pompéï, les Anglo-Siciliens débarqués à Gastellammare, leur prenant quinze canons et trois drapeaux. Le 7 mai l'armée française quittait Naples, se dirigeant vers Rome et la Toscane.
A ce moment le cardinal RufTo, après avoir complété la conquête de la Galabre par la prise de Paola et de Cosenza, avait gagné la Basilicate et entamait l'exécution d'une nouvelle partie de son plan de campagne. De sa personne, avec le gros de son armée, il se dirigeait sur la Fouille pour y opérer sa jonction avec les Russes et les Turcs^ débarqués à Tarente sous les ordres du maréchal comte Micheroux, y ramasser autour de lui les restes des bandes de De Gesare, puis revenir sur Naples par Ariano et Avellino, en attirant encore Mammone à sa suite, tandis que Pronio et Rodio descendraient des Abruzzes sur Gapoue où rendezvous était donné à Frà Diavolo. Le mouvement convergent sur Naples devait être complété par
Topération d'une importance capitale confiée à Sciarpa. Celui-ci devait faire déboucher de la Basilicate et du Cilento les bandes dont il était devenu le général en chef, gagner Salerne, y donner la main aux Anglo-Siciliens qui se préparaient à y faire un nouveau débarquement, enfin pénétrer par La Gava dans la vallée du Sarno, en même temps que la flotte britannique entrerait dans la baie de Naples et viendrait attaquer par mer la ville. On sait qu'elle était défendue de ce côté par rintrépide amiral Caracciolo, jusqu'alors étranger à tous les partis politiques, mais que son patriotisme indigné aVait rangé sous le drapeau de la République le jour où il avait reçu Tordre du roi de remettre aux Anglais les vaisseaux do la marine napolitaine.
C'est ce plan qui s'exécuta de point en point et par la concentration de forces immenses autour de Naples assura la prise de la ville après une courageuse défense. RufTo et ses lieutenants, les Anglais et les Russes comptaient qu'il suffirait d'une quinzaine de jours au plus pour l'exécuter et que de cette manière on pourrait entrer dans la capitale sans coup férir ; car le départ des Français y avait tout désorganisé et rien n'était préparé pour la
PIGERNO 17
lutte. Mais ils avaient compté sans Théroïsme de la ville d'Altamura et du bourg de Picerno, qui arborèrent le drapeau noir de la résistance à outrance et se dévouèrent au massacre et à la ruine afin d^arrèter quelque temps la marche Tune du cardinal RufTo, Tautre de Sciarpa. Les habitants d'Âltamura et de Picerno n'avaient aucune illusion sur le sort qui les attendait ; ils n'avaient nulle chance d'être secourus à temps et ils savaient avec quelle implacable férocité le cardinal traitait qui lui résistait. L'exemple de Cotrone avait été sous ce rappoi:l si terrible qu'il avait découragé beaucoup de villes de tenter d'en faire autant. Mais en s'ofTrant à une mort certaine ils donnaient le temps d'organiser la défense de Naples. De cette manière ils espéraient encore sauver la cause qu^avait fini par embrasser toute l'élite intellectuelle et morale du paySy malheureusement sans entraîner les masses ; car ils se figuraient que la capitale, après quelques semaines de préparatifs, pourrait tenir assez pour voir arriver à son secours la flotte promise par la France et l'Espagne. Un tel espoir ne devait pas se réaliser, mais du moins le dévouement d*Âltamura et de Picerno assura à la République Parthénopéenne de glorieuses funérailles et sauva
rbonneur du parti libéral, non seulement par l'exemple même de Théroïsme de ces deux villes, mais en permettant aux gouvernants de Naples d'organiser à la hâte les légions de volontaires qui, écrasées sous le nombre des assaillants, soutinrent encore jusqu'à la dernière extrémité les beaux combats du Granatello, du Ponte délia Maddalena et de Chiaja.
Le siège d'Altamûta fut le plus court ; il ne dura que quelques jours. La ville n'était pas approvisionnée de munitions. Avec quelque soin qu'on les ménageât, le peu qu'on en avait fut vite épuisé, et bientôt les assiégeants purent établir sans risque jusqu'au pied des vieux remparts du moyen âge dont Altamura était entourée leurs batteries au feu desquelles la mousqueterie même ne pouvait plus répondre et où le cardinal Ruffo venait tous les matins officier pontificalement en vue des assiégés, contre lesquels il répétait à chaque fois la formule de l'excommunication majeure. Rien ne faisait faiblir les habitants de la ville. Quand la brèche fut ouverte, ils la défendirent à l'arme blanche avec un tel acharnement qu'il fallut plusieurs heures à l'armée de la Sainte-Foi pour l'emporter. La brèche forcée, tous ceux des habitants
PICERIS^O 19
qui purent gagner la porte située à l'autre extrémité de la ville et devant laquelle les assiégeants étaient en moins grand nombre, firent une sortie subite, passèrent sur le ventre de ceux qui essayaient de les arrêter et parvinrent à gagner les montagnes ûù ils se cachèrent. Les autres, barricadés dans les maisons, y luttèrent encore au couteau jusqu'à la mort^ tandis que leurs femmes, des étages supérieurs, jetaient sur la tète des ennemis leurs meubles, les tuiles de leurs toits et des chaudières d'huile bouillante. Les pertes de Farmée du cardinal furent énormes dans cet assaut. En revanche, tout ce qui étaitresté dans la ville, hommes, femmes et enfants, fut massacré sans qu'on fît grâce à un seul ; la fureur des assaillants était arrivée à un tel paroxysme qu'ils tuèrent jusqu'aux animaux domestiques. Le carnage dura trois jours. Après quoi, Ruffo, renouvelant la comédie impie qu'il avait déjà jouée à Cotmne à la suite de scènes semblables, rassembla son armée hors de la ville en flammes, lui donna une absolution solennelle de tous les péchés qu'elle avait commis dans les jours précédents, et prit la route de Gravina, qu'il mit également à sac, bien que cette ville ne se fût pas défendue.
Picerno put tenir plus longtemps; sa résistance dura plusieurs semaines, de telle façon que le cardinal Ruffo, après avoir parcouru toute la Fouille, dut attendre plus de dix jours à Nola, avant de commencer les opérations contre Naples, que Sciarpa, vainqueur enfin de cette résistance, eût pu reprendre sa marche et déboucher de Saleme. Depuis quelques mois déjà, le bourg était dans un
élat de blocus continuel, et il avait repoussé plu-
sieurs attaques avec succès. Isolés du reste du monde et ne pouvant recevoir de ravitaillement d'aucune nature, les habitants s'étaient mis à fabriquer eux-mêmes de la poudre et ils en avaient fait assez pour en rester jusqu'au bout abondamment pourvus. C'est le plomb qui leur manqua bientôt pour faire des balles ; mais ils y suppléèrent en fondant les tuyaux des orgues de l'église, les gouttières des maisons, les couverts d'étain des ménages, puis eu chargeant leurs fusils avec les morceaux de cuivi*e de leur batterie de cuisine brisée à cet effet. Picerno n'avait pas un canon. Tant que le bourg ne fut attaqué que par des bandos dépourvues d'artillerie, il défia sans peine tous leufs efforts. Mais Sciarpa fit venir des canons et dès lors la brèche ne fut pas longue à ouvrir. Piceruo
PICERNO 21
ne céda pas pour cela. Bien au contraire, cinq assauts successifs furent repoussés avec des pertes considérables. Ce n'est qu'au sixième que les défenseurs, réduits à un petit nombre, finirent par être écrasés sous la masse des assaillants. Là encore tout ce qui ne parvint pas à se frayer en combattant un passage au travers des ennemis, et à gagner les retraites inaccessibles des montagnes, fut mis à mort sans pitié. Les scènes d'Altamura se renouvelèrent à Picemo, plus horribles encoro s'il est possible.
Une partie des habitants désarmés, malades, vieillards^ femmes, enfants, avait cherché un refuge dans l'église. Quand les vainqueurs y arrivèrent, le curé fit ouvrir les portes et se présenta sur le seuil en ornements sacerdotaux, élevant l'ostensoir au-dessus de sa tète. Il croyait ainsi leur inspirer le respect et arrêter leur rage homicide. Vain espoir ; le digne prêtre, qui essayait ainsi de sauver ses ouailles, tomba le premier percé de coups. On s'acharna siur son cadavre en le mutilant odieusement ; on foula aux pieds le Saint-Sacrement qu'il tenait à la main, en hurlant que porté par un républicain ce n'était plus le corps du Christ. Enfin tous ceux qui avaient cherché asile aux pieds des autels
furent égorgés. Les hordes qui commettaient ces épouvantables sacrilèges s'intitulaient Armée de la Sainte-Foi et prétendaient combattre pour la cause de la religion I
Par une de ces injustices dont Fhistoire est pleine, Théroïque dévouement et la catastrophe de Picerno passèrent inaperçus au milieu des événements de la fin de la République Parthénopéenne. Pendant quatre-vingts ans ils sont restés ignorés, sans qu'aucun écrivain en eût fait mention. C'est seulement il y a deux ans qu*un des professeurs les plus éloquents de l'université de Naples, M. Fiorentino, ayant rencontré au cours d'autres recherches les pièces officielles relatives à cet épisode^ les a publiées dans une intéressante brochure intitulée / morti di Picerno. Elle se termine par la liste nominative des victimes du massacre final, relevée sur le procès-verbal du fossoyeur qui déclare les avoir enterrés hors de terre sainte et sans prières, comme des corps d'excommuniés.
MURO
Au delà de Picerno la voie ferrée, entrecoupée de nombreux tunnels et de travaux d'art de toute nature qui ont demandé des dépenses très considérables, commence à descendre vers le golfe de Salerne par une pente aussi rapide que celle qu'elle a montée sur l'autre versant. Nous sommes entrés dans un des affluents du Sele, le Silaros des anciens, qui se jette dans la mer tout auprès de Paestum.
La première station est celle de Baragiano. Au xif siècle, sous les rois norihands, époque où les diplômes le nomment Barasanum, c'était un fief de quelque importance. Confisqué en 1438 sur Pietro di Alagno pour félonie, Alfonse d'Aragon le donna aux Caracciolo qui possédaient le mar-
quisat de Bella et nombre de seigneuries voisines. Pressuré sans mesure par ses seigneurs et sans cesse en litige avec eux, le village de Baragiano, dans les deux derniers siècles du régime féodal, descendit par degrés au dernier point de la décadence et de la misère ; et Tabolition de ce régime sous Murât n'a pas suffi à l'en relever. Le territoire en est pourtant fertile, la situation parfaitement saine, le climat des plus tempérés^ sans excès de chaleur pendant Tété ni de froidure pendant l'hiver. Mais, à force de souffrances sans remèdes, tout ressort d'énergie avait fini par être brisé dans sa population ; elle était tombée dans une sorte d'engourdissement désespéré que, depuis, elle n*a pas su rompre ; elle avait pris des habitudes d'oisiveté farouche auxquelles elle n'a pas renoncé. Plongés dans une pauvreté sordide et honteuse d'elle-même, les gens de Baragiano vivent comme des sauvages, enfermés dans un isolement soupçonneux, sans relations avec leurs voisins, sans commerce et sans industrie. Us ne font rien pour améliorer leur sort, et ne cultivent le sol que juste assez pour en tirer les denrées de première nécessité indispensables à les faire vivre misérablement. Nulle part dans la province, l'agriculture, seule
MURO 25
occupation des habitants , n*est aussi arriérée. Avec un peu d'énergie au travail, ils pourraient acquérir Faisance; ils préfèrent croupir dans leur misère. Le contact avec le mouvement du chemin de fer les réveillera-t-il de celte torpeur? Réussira-t-il à rendre quelque vie à leur pays? C'est ce qu'on ne saurait encore dire.
La station suivante, que Ton rencontre après deux kilomètres seulement, dessert deux villes, situées dans la partie culminante de l'arête des Apennins, au point de partage du versant de la Méditerranée et de celui de l'Adriatique, Muro et Bella. Une grande distance la sépare de ces villes, que l'on ne peut encore gagner qu'à cheval, la route carrossable qui les mettra en communication avec le chemin de fer n'étant pas achevée. Muro est la moins éloignée, bien qu'encore à plus dé iO kilomètres, que l'on met plusieurs heures à franchir, toujours en montant. C'est une ville épiscopale, de plus de 7,000 habitants^ reMtie presque en entier après le tremblement de terre de 1694^ qui l'avait ruinée, et très endommagée aussi dans celui de 1857.
Il faut presque y toucher pour la découvrir, cachée qu'elle est dans des gorges sinueuses et
tourmentées. L'aspect en est des plus originaux. Elle s'étage en amphithéâtre de la base à la cime d'une montagne assez élevée^ qui s'adosse au massif couvert de forêts et de pâturages que couronnent les cimes sourcilleuses de Pistcrota et de Paratello, garnies de neige jusqu'à l'entrée de l'été. Les maisons, toutes précédées de petits jardins, sont appliquées et disposées de telle façon qu'aucune n'intercepte à l'autre ni l'air ni la vue. Elles se succèdent par gradins superposés, le jardin de celle qui vient derrière dominant le toit de celle qui la précède. On y a accès par le troisième étage, formant rez-^e-chaussée sur un côté de la rue, dont l'autre côté est garni par les murs de terrasse soutenant les jardins de la zone de maisons supérieure. Entrant ainsi par l'étage le plus haut, il faut descendre pour accéder aux inférieurs et au jardin de la maison. Des rues étroites et singulièrement escarpées, en escaliers, coupent de distance en distance les rues qui forment autant de zones horizontales sur la pente occupée par la ville et conduisent depuis le bas jusqu'au sommet. Elles sont d'une saleté repoussante, toujours encombrées de fumier et d'immondices, dans lesquels d'innombrables porcs cherchent leur vie. Le syndic qui
MURO 27
voudra organiser à Muro une voirie régulière aura une terrible étable d'Augias à nettoyer. Ce sera un vrai travail d'Hercule. Tout en haut de la ville, un vaste chàteau-fort du moyen âge dresse sa masse formidable et à demi écroulée. Elle est comme suspendue au-dessus d'un précipice d'une profondeur effrayante qui borde tout un côté de la ville, et sur lequel a été jeté un pont du moyen âge, construit avec une telle solidité qu'aucune secousse ne Ta ébranlé depuis le xn"" siècle. Ce pont conduit au faubourg de Ghiavello, situé do l'autre côté du précipice et offrant les restes d'une enceinte fortifiée distincte de celle de la ville. Les vieux remparts de celle-ci, qui subsistent encore en partie, sont environ à mi hauteur de la pente occupée par la cité actuelle, dont toute la partie inférieure constitue un faubourg ouvert, où vint se réfugier, pour y trouver plus de sécurité, la population des nombreux villages qui parsemaient autrefois les alentours de Muro et furent détruits dans les guerres du xv" siècle.
Le climat est rude et excessif : brûlant en été, très froid en hiver, où la neige persiste quelquefois dans la ville même pendant plusieurs semaines. Les brouillards sont fréquents. La ville s'enveloppe
alors d'un nuage si épais qu'on ne distingue rien autour et qu'on a même de la peine à se diriger dans les rues. Lorsque cette nuée se dissipe et que le temps est clair, on voit des maisons les plus hautes et surtout du château se déployer devant soi une vaste étendue de montagnes qui se succèdent comme les ondulations d'une mer brusquement pétrifiée jusqu'aux âpres sommets des Monti délia Maddalena, situés à cinquante kilomètres de distance et fermant l'horizon du côté du sud.
La fondation de M uro n'est pas plus ancienne que le x® siècle , et la première mention que l'on rencontre d'un évêque de cette ville est celle d'un nommé Léon vers 1050. Son successeur, Eustache, figure en 1059 parmi les prélats qui intervinrent à la consécration d'une église du voisinage de Melfi. Muro était dès lors tombée au pouvoir des Normands, comme Acerenza dont il dépendait. Au xn' siècle c'était une des premières seigneuries de la Basilicate. Charles d'Anjou donna le fief de Muro à Pierre Ugot. Il vint ensuite à Othon de Tussi, et, ce dernier étant mort sans enfants, fit retour à la couronne , sous réserve du douaire de Filippa, comtesse d'Alba, veuve du seigneur défunt. Charles II en fit l'apanage do son fils Raimond Bérenger,
MURO 29
4iomie de Provence, aux fils duquel Muro passa après sa mort pour revenir encore à la couronne. C'est dans cette condition que la ville se trouvait sous Jeanne I" et demeura sous ses successeurs jusqu'à Ferdinand I", qui la vendit en 1477, avec le titre de comte, à Mazzeo Ferillo, conseiller et chef du secrétariat de son fils Frédéric, duc de Calabre. Acercnza se trouva alors comprise dans le comté de Muro, qui, après deux générations de comtes de cette famille, fut transmis par mariage aux Ossini, ducs de Gravina.
Les tremblements de terre qui ont plusieurs fois renversé Muro n'y ont pas laissé d'église ancienne. La cathédrale, rebâtie après celui de 1694, n'a été dédiée qu'en 1728. Mais on y voit maçonnée dans une des murailles latérales une inscription provenant du portail de la cathédrale antérieure ; elle porte la date de 1100 et le nom de l'évèque Gaudino mentionné dans une des inscriptions de San-Sabino de Canosa comme un des nombreux évoques qui, en 1101, assistaient le pape Pascal II à la consécration de cette cathédrale de sa ville natale.
On voit aussi dans Téglise cathédrale de Muro un tableau de la fin du xiv^ siècle, peint ù la dé-
trempe sur panneau, assez médiocre au point de vue de Fart, mais fort curieux pour l'histoire. Dans la partie supérieure la Vierge Marie remet le rosaire à saint Dominique, incliné devant elle dans une attitude de respect ; plus bas sont agenouillés Tantipape Clément VII, la reine Jeanne I" et son quatrième, mari, Othon de Brunswick. La double date de l'élection de Clément VII et de la captivité d'Othon ne permet pas d'admettre qu'une peinture représentant cette réunion de personnages ait été exécutée autrement que dans les derniers mois de 1379 ou les premiers de 1380. La reine Jeanne aimait le séjour de Muro et plusieurs fois vint chercher derrière les murailles du chàteau-fort de cette ville un refuge dans les guerres que ses désordres et ses crimes déchaînaient contre elle. C'est aussi dans ce château que Charles de Durazzo, après s'être emparé de sa personne et l'avoir détrônée, l'enferma étroitement prisonnière et qu'elle mourut en 1382. On y montre de prétendues oubliettes, qu'elle aurait, dit-on, fait pratiquer pour y précipiter ses ennemis et ses amants d'une nuit. Mais ce n'est pas autre chose que la plupart des soi-disant oubliettes des châteaux du moyen âge, une vaste fosse d'mie destination beau-
iMURO 31
coup plus prosaïque, que les architectes ne devaient pas oublier de ménager dans une enceinte appelée à enfermer en cas de siège une nombreuse garnison qui ne se composait pas de corps saints. Les gens de Muro vous font voir aussi dans leur château la chambre où Jeanne aurait été étouffée sous des oreillers par Tordre de Charles de Du* razzo. Reste à savoir si l'anecdote, que contestent beaucoup d*historiens, est réellement authentique. Mais un cicérone ne s'embarrasse pas pour si peu.
Le pont hardiment jeté sur le gouffre qui sépare du faubourg de Chianello porte une inscription qui le date de 1100, ajoutant qu'il fut fait aux frais de Giovanni Cito et Giovanni Musancri, citoyens de Melft, et que l'architecte en fut Inco. Encore un nom à ajouter à la longue liste des architectes delà période normande qui ont pris soin de signer lem*s œuvres pour l'instruction de la postérité.
L'église Santa-Maria di Capitignano, en avant de ce faubourg de Chianello, bien que refaite en majeure part à la fin du xvif siècle, offre encore quelques parties anciennes et des fragments ro* mains. Le nom de Capo di Giano, qui lui est donné dans quelques livres, n'a aucune authenticité. C'est une pure invention de letlrés de l'endroit, qui vou-
laîent la représenter comme ayant succédé à un temple de Janus.
A quatre kilomètres en bas de Muro, sur la rive droite du torrent Giacojo, se trouve une colline de forme allongée connue sous le nom de Raja-San- Basile. C'est le point d'où Ton peut avoir le mieux une vue d'ensemble de la ville. Au sommet de cette colline M. Michèle La Cava a reconnu le premier Texistence de vestiges considérables d'une enceinte fortifiée construite en gros blocs de pierre à la forme de polygones irréguliers, superposés et enchevêtrée les uns dans les autres sans ciment. C'est le mode de construction connu sous le nom de cyclopéen ou de pélasgique. Les enceintes de ce genre sont très multipliées dans l'Italie centrale, là où les traditions historiques placent l'établissement desPélasgesTyrrhéniens. On en a également signalé dans la Terre d'Olrante où habitaient les lapygiens, rattachés aussi à la souche pélasgique, par exemple à Manduria et à San-Cosimo près d'Oria. Mais jusqu'à présent on n'en connaissait pas sur le territoire de la Lucanie, où il faut les faire remonter sans hésitation à l'époque des Pélasges Œnotriens. C'était une lacune considérable dans l'archéologie italique. Elle est aujourd'hui
MURO 33
comblée gi'âce aux découvertes de M. La Cava, qui a constaté l'existence d'enceintes de cette nature non seulement à Raja près de Muro, mais aussi au Monte Coppola sur la commune de Valsinni (autrefois Favale), à Ten,ipa Cortaglia entre San-Mauro Forte et Accettura, près des sources de la Salandrella (l'Acalandrus des anciens), enfin à Croccia Cognato sur le territoire de la commune d'Oliveto Lucano, dans le même canton. Nousmêmes nous en visiterons une cinquième, celle de Consilinum, dans le voisinage de Padula. Nul doute que la suite des explorations, qui n'ont jamais été poursuivies jusqu'à présent en Basiiicatc d'une manière méthodique, n'en fassent reconnaître un grand nombre d'autres.
L'enceinte de Raja San-Basile appartient à l'âge le plus antique des Pélasges Œnotriens, plusieurs siècles avant l'établissement des Lucaniens de race sabellique dans la contrée. Mais à l'intérieur on observe des vestiges d'occupation jusque dans les temps romains. Je ne crois pas qu'on puisse hésiter à y placer une ville qui joue un rôle dans l'histoire de la seconde guerre Punique, et que depuis longtemps tous les savants, dont l'opinion fait autorité en matière de géographie antique, ont montré
devoir être cherchée daus le voisinage de Muro, d'après ce qui résulte pour sa situation des circonstances de la campagne où elle est mentionnée, celle de Numistro.
En 210 av. J.-C, des fugitifs d'flerdonea arrivèrent auprès de M. Claudius Marcellus, qui se trouvait dans le Saranium avec son année, et lui racontèrent comment Hannibal venait de détioiire leur ville et d'en transporter les habitants à Métaponte et à Thurioi. Marcellus s'enfonça aussitôt dans le nord de la Lucanie pour essayer d'atteindre le général carthaginois dans sa marche de retour vers l'Apulie. Us se rencontrèrent sous les murs de Numistro et s'y livrèrent une bataille acharnée, sanglante et sans résultat décisif. Mais dans la nuit Hannibal décampa daus la direction du nord, et Marcellus, après avoir laissé dans Numistro une petite garnison sous le commandemant de L. Furius Purpureo, se mit à sa poursuite jusqu'à Venusia, où il l'atteignit de nouveau et le battit. On peut suivre quelque temps dans les bois auprès de Raja le tracé d'une route antique qui se dirige vers Venosa. C'esl celle que suivirent les deux armées.
Numistro subsistait encore à l'époque impériale.
MURO 35
Du temps de Pline cette ville était agrégée au municipe de Volceii (Buccino). Peut-être le fut-elle plus tard à celui de Potentia (Potenzà); car les deux inscriptions latines que Ton voit aujourd'hui à Muro, et qui proviennent de Raja, mentionnent des magistrats municipaux de cette dernière ville.
Bella, ville de 6,000 âmes, est à. 5 kilomètres audelà de Muro, siu* la route royale d'Eboli à Barletta. C'est une localité vivante et prospère, qui fait un commerce étendu des produits de son sol et les envoie jusqu'à Salerne. Comme si le nom gracieux de leur pays leur portait bonheur, les femmes de Bella ont dans toute la contrée environnante une grande réputation de beauté, de bonne grâce et d'esprit. Leurs danses sont renommées, et par toute la Basilicate il est proverbial que dans leurs ménages ce sont elles qui portent les culottes.
Sous le règne de Guillaume II, au xu« siècle, seize barons avaient des fiefs sur le territoire de Bella. En 1462, Ferdinand I" en vendit à Giacomo Caracciolo, avec le titre de marquis, la seigneurie confisquée sur le comte de Pulcino rebelle. A son tour, Charles-Quint l'enleva pour rébellion à Cola Maria Caracciolo et la donna en 1S28 à k famille espagnole Alaicon, de qui les Caracciolo,
princes d'Avellino, rachetèrent ce marquisat à la fin du même siècle.
Les habitants de Bella ont une curieuse habitude agricole qui leur est propre, c'est celle de faire pâturer en herbe par les moutons au premier printemps les blés qu'ils ont semés à l'entrée de l'hiver. Ils prétendent qu'ainsi les racines se fortifient et s'étendent en terre et que bientôt la plante repullule plus drue et plus vigoureuse.
Vingt minutes suffisent à conduire de la station de Bella-Muro à celle de Balvano. Tandis que le chemin de fer court sur les hauteurs, le bourg, qui compte 3,500 habitants, est situé dans le fond d'une vallée, par une exception rare dans le pays. La population est active et industrieuse ; on y fabrique dans les ménages les étoffes de laine et de fil qui sei*vent au vêtement de la famille, et on fait même avec les villages voisins un certain commerce de draps grossiers.
Balvano ou Valvano occupe le site d'une localité antique, qui appartenait au territoire du municipe de Volceii. L'église renferme plusieurs inscriptions latines intéressantes. Au milieu du bourg se dresse une roche isolée et escarpée qui porte les ruines d'un château du premier moyen âge. C'est celui
MDRO 37
OÙ s'installa uu des chevaliers normands qui avaient été les compagnons des fils de Tancrède de Hauteville à leur descente en Italie. Il devint la souche d'une des plus grandes familles du royaume sicilien pendant la période normande et souabe, laquelle joignit à la seigneurie de Balvano celles de Cisterna, La Rocca, La Cedogna, Monteverde, puis les comtés d'Armatera, d'Apice et de Conza. Sous le roi Roger, Gilbert de Balvano était justicier de Capitanate. Sous Guillaume II, Philippe de Balvano prit part avec éclat à la Croisade. En 1226, Ragon de Balvano était un des généraux de Frédéric II. Cette famille s'éteignit sous Manfred, Ragon n'ayant eu que deux filles, Minora, comtesse d'Apice, et Melisenda, mariée à Berardo Gentile.' Charles I" d'Anjou, en 1269, concéda à Mathieu de Caprais toutes les terres qui avaient appartenu à la maison de Balvano. Plus lard, la seigneurie de ce bourg passa aux comtes de Pulcino, puis aux ducs de Sicignano. Enfin parmi ses possesseurs il faut citer Domenico Giovine, qui Tavaît acheté quarante-deux mille ducats des créanciers du duc de Sicignano et qui fut un des nobles massacrés en 1647 par la populace de Piaples dans la révolte de Masaniello.
Comme bibliophile je salue avec un certain respect en Balvano la patrie de Tastrologue Gristiano Proliano, dont le traité sur sa prétendue science, imprimé à Naples en 1477 par Henri Aldyng, est un des plus rarissimes parmi les incunables napolitains.
Vient ensuite la station de Romagnano, dénommée d'après un village voisin et sans importance, juché pittoresquement au sommet d'une hauteur abrupte. C'est cette station qui dessert Vietri di Potenza, bourg de 3^000 âmes situé à quelques kilomètres de là sur la grande route de Salerne à Potenza et célèbre par la beauté de son paysage, par l'aspect grandiose de sa fertile vallée, entourée de hautes montagnes, en grande partie boisées. La situation de Vietri coiTcspond à celle des Veteres Campî, où, dans Tannée 212 avant J.-C, le proconsul Tiberius Sempronius Gracchus fut attiré par la trahison du Lucanien Flavius^ jusqu'alors chef du parti romain dans son pays, dans l'embuscade que lui avait préparée Magon, l'un des lieutenants d'Hannibal, et y trouva la mort. La description que Tite-Live donne des lieux est encore aujourd'hui d'une vérité frappante. L'historien dépeint on ne peut mieux le cirque de montagnes
MURO 39
qui enveloppe la vallée comme un entonnoir et les grands bois oîi s'était dissimulée la cavalerie numide.
Un quart d'heure après avoir passé Romagnano, au sortir d'un tunnel, le train s'arrête à Ponte San-Cono. Cette station, où nous allons pour quelque temps quitter le chemin de fer, doit son nom au pont construit il y a peu d'années à la place d'un plus ancien, sur la rivière profondément encaissée du Piatano, à l'endroit où elle débouche d'une gorge sauvage et magnifique d'aspect, aux parois de rochers presque verticales. San Cono est l'objet d'une vénération toute particulière dans la région où nous entrons. Il a vécu au x'* siècle. C'était un enfant du pays, né à Tegiano ou Diano de parents de qui prétend descendre également la f&mille Indelli, encore subsistante et l'une des plus vieilles de la noblesse de la ville. Il fut moine au couvent bénédictin de Santa-Maria di Cadossa, au bas de Montesano, monastère détruit peu après sa mort et qui relevait de l'abbaye du Mont-Cassin. Son corps, dit-on, y fut retrouvé miraculeusement en 1261 et transporté à Diano, où il continue à être l'objet des hommages des fidèles. Adossé au mur de l'église actuelle de Cadossa, on montre l'an-
cien four du monastère, où la légende raconte que le saint se cacha pour échapper à ses parents qui venaient Farracher à la vie monastique ; elle ajoute que le four était allumé lorsque Cono y entra et qu'un miracle lui permit d'en sortir sans brûlure. A peu de distance au nord-ouest de Ponte San- Cono, on voit s'étager au sommet d'une montagne les maisons de Buccino, petite ville de 3,000 habitants avec un château du moyen âge où le Pape Urbain VI chercha un refuge momentané quand, après la prise de Nocera, il fuyait de Saleme en Sicile pour échapper aux poursuites de Charles de Durazzo, avec lequel il s'était brouillé après l'avoir lui-même appelé à Naples. C'est l'antique Volceii, Tune des villes des Lucaniens, qui après avoir embrassé le parti d'Hannibal et reçu garnison car-
thaginoise, revinrent spontanément aux Romains en 209 avant J.-C, quand la fortune tourna en leur faveur d'une manière décidée. Sous l'Empire c'était encore un des municipes les plus florissants et les plus populeux de la Lucanie et le siège d'une des prœfecturœ de la contrée. Il n'est pas de localité de l'ancien pays des Lucaniens dont le sol ait fourni et qui possède encore plus de richesses en fait d'épi graphie latine.
MURO 41
Nous sommes désormais sortis du territoire de la Basilicate pour entrer dans celui du Principato Citeriore ou province de Salerne, une des deux divisions de Tancienne principauté de cette ville.
II n'y a pas de village à Ponte San-Cono, maisseulementdeuxmaisonsauprès delastation. Maiscelloci est la plus vivante du trajet entre PotenzaetEboli. C'est la seule où s'arrête le train express, car elle dessert tout le canton riche et peuplé du Val di Tegiano ou Val di Diano. On n'y trouve pourtant pas à proprement parler de diligences ou d'omnibus, mais un grand nombre de voitures massives à six places, quatre dans l'intérieur et deux dans un cabriolet sur le devant, juchées sur des roues d'une hauteur démesurée et traînées par trois ou quatre chevaux de front. On peut à sa volonté louer une de ces voitures entière ou y prendre seulement une place en s'y entassant avec les gens du pays, qui trouvent moyen de monter six là où quatre tout au
plus tiendraient. Toutes sont attelées à Tarrivée du train express et quand on sort de la gare on est assourdi par les cris des cochers qui cherchent à attirer Tattentiondu client et à capter sa préférence,, en vantant à grands renforts d'éclats de voix et de gestes, et avec une intarissable volubilité, les mérites de leur équipage. Je remarque, du reste, que quelle que soit Tarde or de leur concurrence, ils s'arrangent pour qu'elle ne les conduise pas à faire trop de concessions sur les prix et pour n'en pas moins écorcher consciencieusement le voyageur. C'est un de ces véhicules que nous arrêtons pour toute la durée de notre excursion jusqu'à Padula, aidés dans notre choix par un jeune paysan qui s'est mis aussitôt à notre disposition quand il m'a entendu parler français. Il est, en effet, tout fier de me montrer et surtout de montrer à ses compatriotes qu'il sait aussi le parler, l'ayant appris à Técole technique de PoUa. Il s'en tire en effet assez convenablement, mais c'est évidemment un Marseillais qu'il a eu pour professeur. On lui a inculqué le plus pur accent de la Canebière. Ceci me rappelle l'étonnement que causait dans la meilleure société de l'île de Zante ma façon de parler où l'on ne retrouvait plus le mordant de l'accent enseigné
par le maître de français de la ville. Quoi qu'il en soitv je comble de joie mon obligeant gallomane en lui remettant ma carie oii j'ai écrit au crayon qu'il savait bien le français. C'est un certificat qu'il exhibera souvent, je n'ai garde d'en douter.
Nous laissons une partie de noire bagage à la g^are, où nous le reprendrons au bout de trois jours. Nous installons le reste avec nos personnes dans la voiture que nous avons arrêtée; puis, après avoir pris une tasse d'exécrable café confectionné par une vieille femme qui a son fourneau dans un coin de ]a station, nous partons d'une allure rapide au bruit joyeux des grelots et des sonnailles, dont est couvert notre quadruple attelage. Nous fran-. chissons. le pont et immédiatement après nous nous mettons à gravir au milieu des oliviers les collines de la rive opposée. Au sommet de ces collines, où la route tourne dans la direction du sudest, le terrain se découvre et la perspective est immense.
Derrière nous, au nord, Buccîno apparaît sur sa crèlo qui se dresse comme un mur et ferme presque aussitôt la vue, laissant seulement apercevoir par derrière quelques cimes de montagnes plus hautes. Sur notre droite, à l'ouest, la vallée où le
Piatano se réunit, à peu de dislance du point où nous sommes, au Tanagro, près, de Castelluccio, puis où le Tanagro rejoint, entre Contursi et La Duchessa, le Sele descendu des montagnes de Teora, dans lesquelles sa source avoisine celle de rOfanlo, cette vallée s'ouvre jusqu'à la plaine qui borde le golfe de Saleme. Devant npus, droit au sud, le massif imposant des monts Alburni se découvre de la base à la cime et se dresse vers le ciel avec une incomparable majesté. Â ses flancs s'accrochent, situés à une grande hauteur, les groupes de maisons blanches de Sicignano et de Pettina. On désigne par ce nom d' Alburni la chaîne de grandes montagnes, courant du sud-est au nordouest, qui est comprise entre les deux vallées du Tanagro et du Calore et qui vient se terminer, sur la lisière de la plaine de Salerne, aux bords du fleuve Sele, dont ces deux rivières sont les principaux affluents. Virgile a chanté les grands troupeaux de bœufs qui paissent sur les pentes de VAU burne et dans les bois des rives du Silarus (le Sele), où des légions de taons viennent les molester.
Entre les hauteurs où nous nous trouvons et les monts Alburni, à une grande profondeur au-dessous de nous, le Tanagro se fraie péniblement un che-
LEjVAL DI TEGIANO ^ 47
min en serpentant au travers d'un labyrinthe de petites collines boisées, débris d'un barrage naturel qui a dû primitivement fermer sa vallée. C'est sur une de ces collines, couverte de vignes et d'oliviers, qu'est bâtie, dans un site des plus gracieux, la petite ville d'Auletta^ qui achève à peine de se relever du désastre de 1857, où le tremblement de terre n'en laissa pas une maison debout. Pour la rebâtir on a procédé tout à fait à la turque^ sans déblayer le terrain, de telle façon que les décombres sur lesquels il. faut marcher obstruent encore les rues, et qu'à chaque pas on y voit la vieille^maison en ruines à côté de celle qui l'a remplacée et qui est toute neuve. Nous observerons la même incurie dans toute là contrée, qui est une de celles où la secousse du 16 décembre 1857 a exercé les plus effroyables ravages.
Auletta, construite sur un territoire très fertile, mais dans une position malsaine, a toujours été une fort petite localité, La première mention qu'on en trouve est comme faisant partie des domaines du comte de Provence, Raimond Bérenger, fils du roi Charles U. Elle fut ensuite rattachée pendant plusieurs siècles à la seigneurie qui embrassait tout le Val di Diano.Ënl535, Charles-Quint, rêve-
nant de sa victorieuse expédition de Tunis, passa devant Âuletta sur la route qui le conduisait à Naples. Cette petite ville, qui avait été toujours hostile à la domination espagnole et qui, dans les guerres du royaume, avait embrassé le parti des Français, eut l'audace d'invoquer de prétendus privilèges pour refuser Taccès de ses murs au puissant Empereur. Irrité de tant d'insolence, celui-ci voulut y entrer par la brèche et s'arrêta pour en.faire le siège. Auletta n'était qu'une bicoque; mais elle était bien fortifiée et ses habitants résolus^ Elle se défendit plus que n'avait cru Charles-Quint, et les troupes qui venaient de battre Barberousse durent consumer vingt jours entiers, du 4 au 24 juillet, pour la réduire.
Lorsque nous nous tournons enfin vers le sudest, dans la direction où nous allons continuer notre route, le Val di Diano, ou, comme on dit officiellement aujourd'hui, le Val di Tegiano, s'ouvre devant nous dans toute son étendue. On désigne par ce nom la vallée de la rivière Ncgro ou Tanagro (le Tanager de l'antiquité), depuis sa source jusqu'au bourg de Polla, où les collines de la dernière partie de son cours le resserrent^ en fermant presque complètement son débouché. C'est un bassin
de forme ovale, allongé du sud-est au nord-ouest, qui a 37 kilomètres de développement dans cette direction et 7 dans sa plus grande largeur. De hautes montagnes Tenvironnent de tous les côtés. A Test, ce sont celles qui se rattachent au massif des Monti délia Maddalena, le groupe culminant du système orographique de la région, dont le dernier sommet, le Sant'Ëlia, domine Sala et Padula, et sépare le Val di Tegiano de la belle vallée de Marsico ou du haut Agri (Aciris des anciens), où sont Viggiano et Viggianello, les bourgs qui envoient dans toute l'Europe leurs musiciens ambulants, Saponara et les ruines de Grumentum, la principale cité des anciens Lucaniens. Au sud, la vallée se termine par les montagnes de Lagonegro, nœud de partage des eaux dans lequel prennent leur source, à peu de distance Tun de Tautre, le Tanagro tributaire du golfe de Salerne, le Noce qui se jette dans le golfe de Policastro, et le Sinno (ancien Siris), qui court porter ses flots abondants à la mer Ionienne, dans le golfe de Tarente. Quant au côté occidental de la vallée, il est bordé d'abord par la chaîne des monts Alburni, puis par le Monte Cervati, que des cols sensiblement abaissés, donnant passage vers Policastro et Sapri, relient aux montagnes de
LagonegFo. Toutes ces hautes chaînes, en partie rocheuses et dénudées, en partie garnies de forêts, sont livrées à la vaine pâture, qui y produit ses effets fâcheux ordinaires et ruine les bois, en leur empêchant de prendre le développement qu'ils auraient naturellement si la dent des bestiaux ne les ravageait pas. Leur aspect sévère contraste de la manière la plus heureuse avec la riante fertilité des collines arrosées de nombreuses sources, couvertes de plantations d'oliviers et de mûriers, de vignes, de vergers de toutes espèces d'arbres fruitiers, qui en sont les contreforts et qui, parsemées de villes, de bourgs, de villages, de maisons isolées, forment comme une ceinture au bassin du fond de la vallée, dans le milieu duquel le Tanagro roule ses eaux limpides et poissonneuses (il est particulièrement renommé pour ses truites et ses anguilles) et reçoit le tribut de tous les ruisseaux qui descendent des ravins des montagnes.
Ce bassin a certainement été d'abord celjii d'un lac, qui s'est plus lard vidé par la rupture du barrage qui le fermait du côté de PoUa et d'Auletta, el dont le fond, graduellement comblé, a été ensuite occupé par un immense marais ombragé de grands arbres, une forêt surgissant d'un sol noyé. Dans
toute la partie basse de la vallée, quand on fouille à une profondeur médiocre sous la couche d'humus apportée par les torrents des flancs des montagnes voisines et formée par la décomposition de leurs roches, on rencontre plus bas d'épais lits de tourbe où des troncs d'aunes et de peupliers renversés se présentent en grand nombre. Partout, du reste, cette couche d'humus reposant sur la tourbe semble avoir, sous le pied qui la foule, une sorte d'élasticité. Le sol est comme spongieux et pénétré d'humidité. Le moindre fossé qu'on y creuse se remplit d'eau immédiatement. De distance en distance, au milieu des champs cultivés, on rencontre des flaques stagnantes, au bord desquelles s'élèvent vigoureux les arbres qui aiment à végéter le pied dans l'eau, saules, aunes, peupliers ; que cercle une ceinture d'énormes roseaux; à la surface desquelles s'épanouissent les nénuphars ou verdissent les lentilles; où pullulent enfin les poules d'eau, les sarcelles et les plongeons. Dans ces conditions, malgré la rigueur des hivers et la précocité des premiers froids de l'automne, qui ne permettent à l'olivier de réussir que dans certaines expositions spéciales et ont empêché les plantes de coton et de garance de parvenir à maturité quand on en a essayé la cul-
lure, le terrain du fond de la vallée est d*uue merveilleuse fertilité, qui rappelle celle dé la vallée du Graisivaudan, dans notre Dauphiné, avec laquelle le Val di Tegiano a de grandes analogies de culture et de climat. Le blé et le maïs, le lin et le chanvre sont les plantes qui y réussissent le mieux et constituent avec les fromages — le caccio-cavallo de Monte San-Giacomo et les fromages frais de Diano ont une renommée étendue — les principaux articles d'exportation de la contrée. Ce sont les ù'ainanti de Nola et de Nocera qui, parcourant le pays avec leurs voitures, comme les coquetiers approvisionneurs de Paris et de Londres les campagnes de la Normandie, viennent les enlever pour les porter à Salerne et à Naples. Le Val di Tegiano est aussi le grenier du Gilento, et en général de Tarrondissemcnt du Vallo di Lucania, comme des cantons de Policastro et de Sapri.
Mais ce sol fertile est pestilentiel. Les pâles et malfaisantes fées de la mal'aria le hantent constamment, et guettent sur son sillon le laboureur qui vient ouvrir de sa charrue ou de sa houe le sein de la terre où elles ont élu domicile. Il suffit de voir chaque soir et chaque matin le brouillard épais et de mauvais aspect qui occupe tout le fond
de la valléb et que le soleil met quelque temps à dissiper pour comprendre quelle doit, être Tîntensité de ces influences morbifères. Sans doute ici, à une altitude déjà prononcée, sous un climat plutôt austère, la fièvre n'a pas la violence foudroyante des accès pernicieux dont les vapeurs exhalées d'un sol aussi pénétré d'humidité sous le ciel de feu de la Calabre, frappent les cultivateurs ou les pâtres dans le Val di Crati, sur l'emplacement de l'antique Sybaris, accès dont Tinvasion soudaine terrasse un homme sur place et le fait souvent périr san* qu'il ait pu se relever. Les fièvres du Val di Tegiano sont des fièvres intermittentes tenaces, dont on a beaucoup de peine à se débarrasser et qu'un rien suffit à réveille!: quand une fois on en a été atteint; elles n'offrent pas un danger de moil immédiat, mais elles minent le tempérament de l'homme et portent à la santé une atteinte ineffaçable. On peut aller travailler de jour à la culture dans le fond de la vallée, à condition de n'y descendre que lorsque le soleil a atteint une certaine hauteur dans le ciel et d'en remonter avant qu'il ne se couche. Mais on ne saurait y passer la nuit sans une imprudence bien vite punie. Aussi n'y voit-on pas une seule habita-
lion. Les villages et les fermes ne commencent à se montrer que sur la lisière de terrain plus ferme au pied des collines qui précèdent les grandes montagnes. Encore ceux qui ont été bâtis dans ces conditions sont-ils malsains, sujets à la fièvre. Pour trouver des positions vraiment salubres il faut monter sur les collines. Aussi est-ce là que sont placées. les villes et les bourgs modernes du district — administrativement c'est Tarrondissoment Je Sala — comme Tétaient aussi ses villes dans Tantiquité.
Tout semble indiquer que du temps des Lucaniens, et à plus forte raison du temps des Pélasges Œnotriens, leurs prédécesseurs, le fond du Val di Tegiano était encore occupé par une forêt marécageuse, pareille aux bois noyés périodiquement qu'on voit sur les bords du Crati et à certaines parties de la forêt vierge du Pantano di Policoro, touchant au fleuve Sinno. Ce furent les Romains qui exécutèrent les grands travaux pour l'écoulement des eaux qui procurèrent le dessèchement de la vallée et en assurèrent le sol à l'agriculture. Leurs travaux servent encore aujourd'hui. Les canaux dé décharge qu'ils creusèrent et qui versent dans le Ht du Tanagro des eaux qui autrement
resteraient stagnantes et couvriraient une partie de la vallée, demeurent les éléments essentiels du système de son drainage, tel qu'il s'est conservé jusqu'à nos jours. Mais le moyen âge négligea Complètement de les entretenir; son iYicurie laissa une gi*ande partie des fossés de dessèchement romains s'obstruer et disparaître. Aussi les marécages reprirent-ils alors des terrains qu'on avait su leur enlever; une grande portion de la vallée retourna à l'état de pâturages fangeux, inondés pendant certaines saisons de l'année et impropres à la culture. C'est seulement depuis un peu plus d'un siècle que l'on a recommencé à s'occuper du dessèchement du Val di Tegiano. On y.a déjà consacré des travaux considérables, mais beaucoup, surtout les plus anciens en date, ont été si mal conçus, par des ingénieurs si ignares, qu'après avoir coûté énormément d'argent ils n'ont servi absolument à rien. Heureusement d'autres ont eu plus d'effet, ceux qu'en 1796 dirigea l'ingénieur Carlo PoUi et que commémore à Diano une inscription monumentale latine à la manière des Romains ; il n'est que justice de dire que depuis ces travaux, grâce à l'adoption d'un plan d'ensemble et à une bonne conduite des entreprises, l'assainissement
de la vallée et sa restitution à l'agriculture ont fait d'immenses progrès. Mais ce qui reste encore à faire est énorme. Il y a nécessité de multiplier les moyens d'écoulement des eaux, et aussi d'exhausser et de solidifier le sol par l'adoption d'un système judicieux et bien organisé de colmatage, en un mot d'appliquer au Val di Tegiano les moyens qui ont réussi à transformer le Val dî Chîana, de marécages pestilentiels, en la terre la plus féconde et la plus florissante de la Toscane.
Ici les résultats ne seraient pas moins certains. Par des travaux de ce genre l'arrondissement de Sala est appelé à devenir une des plus belles contrées agricoles de l'Italie. Mais précisément au moment où l'on pourrait concevoir l'espérance de voir entamer cette grande entreprise, qui demande des efforts extraordinaires, sa réalisation semble prête à rencontrer des obstacles nouveaux, et peutêtre insurmontables, dans le manque de bras. Depuis un certain nombre d'années le pays se dépeuple avec une effrayante rapidité. L'émigration vers les territoires vierges de la Confédération Argentine a ^ris dos proportions telles qu'elle devient un véritable danger public. Le paysan est atliré par les mirages décevants de cet Eldorado
lointain quo des agents à la parole séduisante viennent lui vanter dans son misérable village. Les uns partent en famille, emmenant avec eux leurs vieux parents, leur femme et leurs enfants. De ceux-là on n'entend plus parler; mais leurs compatriotes s'imaginent qu'ils ont prospéré par delà TAtlaniique. Les autres s'en vont seuls, abandonnant leur famille, qui, dénuée de son soutien, végète et s'éteint dans la misère. Quelques-uns, en petit nombre, reviennent au bout de quelques années dans la terre natale, ayant gagné au rude métier de saladeros de quoi mettre leur famille dans une certaine aisance. C'est ceux que l'on cite partout, oubliant ceux, en bien plus grand nombre, qui sont morts à la peine, le cœur plein du regret de leur chère Italie, et ceux qui de là-bas, complètement dénationalisés, n'ont plus donné signe de vie. C'est leur exemple qui achève de tourner les têtes et détermine de nouvelles émigrations. J'ai vu dans le Val di Tegiano des bourgs, Padula par exemple, où depuis dix ans le tiers de la population virile a pris la route de l'Amérique. Dans certains villages où le casque de liège couvert d'étoffe blanche à l'anglaise, dont j'étais coiffé, me faisait prendre — je ne sais trop comment — pour
un Américain, les femmes de tout âge se rassemblaient autour do moi et me demandaient avec un empressement avide si je venais de La Plata et si je pouvais leur donner des nouvelles de leur fils, de leur mari, de leur fiancé, de leur frère. Le cœur le plus froid eût été attendri de ces ardentes et naïves interrogations.
Pour qui connaît l'état du pays, cette dépopulation n'a rien qui surprenne. Il ne faut pas se le dissimuler, ici comme dans toute la Basilicate et dans beaucoup de provinces de l'Italie méridionale, la misëre et la souffrance du paysan est parvenue à son comble, et le découragement a fini par le saisir. II y a dos luttes acharnées contre la nature et l'insalubrité qu'on ne peut demander à l'homme de la campagne que s'il est propriétaire du sol qu'il s'agit d'assainir, ou du moins s'il en est, comme en Toscane, le métayer dans des conditions qui en assurent à sa famille la jouissance pendant plusieurs générations. Mais s'il n'est qu'un tenancier incertain de son avenir ou un simple ouvrier agraire, s'il arrive à perdre l'espoir de voir améliorer sa condition, il se lasse d'efforts sans proportion avec le résultat qu'il en peut obtenir; il renonce à continuer une lutte absolument stérile
pour lui. Je ne saurais assez le répéter, Tltalie aHranchie a eu le tort immense de ne rien faire jusqu'à présent pour changer le sort de ses popu* lations agricoles, pour soulager l'intensité de leurs souffrances. De ce côté, aucun secours ne leur est venu, tandis que les charges des impôts et de la conscription, croissant en proportion des nécessités inévitables d'un grand État, en sont arrivées au point d'être un fardeau insupportable pour dos gens qui meurent de misère. J'ai parlé plus haut avec la sévérité qu'elle mérite de la manière d'agir des grands seigneurs terriens, des propriétaires de ces latifundia qui absorbent la majeure partie du sol dé l'ancien royaume napolitain. De ce côté encore le paysan n'a aucun secours^ aucun allégement à attendre, pas plus qu'il ne faut compter sur l'emploi d'aucun capital à l'amélioration, même la plus urgente, des terres. Pour ces propriétaires l'absentéisme est de règle, et leur unique préoccupation est de tirer de leurs domaines un certain revenu sans y dépenser un centime. Ils s'attachent donc à y maintenir un système d'agriculture et d'exploitation qui permette d'obtenir ce résultat en laissant une large part du sol improductive et le pays inhabité. Autrement, ils ne s'inquiètent pas
de la condition de terres qui souvent sont vastes comme un département, et que beaucoup d'entre aux n'ont jamais visitées. Pourvu que le fattore ou mercante di campagna^ auquel il a confié Texploitation de son domaine, lui en serve régulièrement la rente et au besoin lui fournisse des avances quand il lui en demandera, le propriétaire le laisse maître absolu d'agir comme il veut ; et le fattore pressure à cœur joie le paysan pour arriver à faire sa propre fortune le plus rapidement possible, tout en satisfaisant aux demandes du propriétaire. C'est un vrai pacha turc, qui administre à la mode ottomane, avec un svstème aussi humain et aussi intel* ligcnt.
Il n'existe aucune institution de crédit agricole. Que le massararo ait à payer des ouvriers pour un travail urgent, que le simple cultivateur, après une année de mauvaise récolte, ait à fournir à une demande d'argent an fattore, qui n'accorde jamais de délais, ou simplement à acheter ses semences, ils n'ont aucune avance et nul moyen de se procurer les fonds qui leur sont indispensables, autrement qu'en se livrant aux mains des usuriers de campagne qui les égorgent. Autrefois il y avait dans chaque bourg un mont-de-piété, institué dans
un but de bienfaisance, qui prêtait sur gage à un taux infiniment modique ; la création d'établisseméats de ce genre avait été Tune des œuvres de charité les plus habituelles dans toute Tltalie. C'était sans doute un mode de crédit bien imparfait ; mais il valait mieux que rien, et par le fait rendait beaucoup de services, surtout pour les pauvres. Depuis un siècle on a laissé presque partout ces établissements dépérir et disparaître. C'a été dans la même période le sort des Monti Frumentarii^ institution propre au royaume de Naples et dont autrefois il était justement fier, qui s'y était surtout développée sous l'impulsion d'un grand mouvement de charité chrétienne, au xvi* et au xvn** siècle, et qui avait contribué plus que toute autre à permettre aux paysans de traverser sans périr de faim la période de l'abominable gouvernement des vicerois espagnols. On appelait ainsi des établissements de bienfaisance qui prêtaient gratuitement au cultivateur les gi*ains nécessaires à ses semailles, à condition de les rendre à la récolte suivante. Pendant un temps il n'était pas un riche habitant des provinces qui ne tînt à honneur de conserver son nom en laissant par son testament une fondation de ce genre dans sa bourgade natale ou eu enri-
chissant celle qui y existait. Mais déjà dans les premières années de ce siècle Guistiniani, en rédigeant son Dictionnaire géographique du royaume, devait écrire presque à chaque page : «Dans cette localité a existé un monte frumentario^ établi par un tel, à telle datç, et qui rendait les plus grands services. Mais il est maintenant fermé et rien ne Ta remplacé. »
Dans ces cruelles conditions du paysan, comment ne chercherait-il pas à s'en aller au loin tenter au prix de Texpatriation une meilleure fortune? A mesure qu'il tend à sortir de Tétat d'abrutissement oîi les gouvernements précédents le tenaient par système, il sent plus durement sa misère. Les moyens de s'en aller en Amérique sont devenus plus faciles; les agences d'émigi*ation, puissamment constituées dans les grands ports de mer comme Naples et Gênes, sont là qui l'appellent avec lem*s programmes séduisants. Il se déracine du sol, il part et l'Italie méridionale s'appauvrit encore en se dépeuplant. A moins d'être aveugles, il est temps que les chambres et le gouvernement se préoccupent de ce mouvement d'émigration qui se développe sur une échelle si menaçante. Mais on ne saurait l'entraver efficacement par des me*
LE VAL DI TKiJIANO 63
sure^ cocrcitives du genre de celles que les Bour» bons ont essayées sans succès à plusieurs reprises. Elles seraient iniques et impuissantes contre la force des choses. Il n'y a qu'un moyen d'arrêter dans sa source le courant formidable qui pousse à l'émigration le paysan des provinces napolitaines. Ce sont des mesures législatives qui améliorent sa condition, qui l'appellent enfin à la propriété, et en même temps un système suivi d'encouragements gouvernementaux à l'agriculture,
La race est forte^ bien proportionnée, de bonne apparence et dure à la fatigue dans le Yal di Te* giano. J'y ai vu, particulièrement à Padulâ, de beaux types de femmes, un peu sauvages, mais qu'un peintre aurait volontiers pris pour modèles. CelleiS de Sant'Ârsenio se rendent artificiellement blondes en se lavant dès leur jeunesse les cheveux avec de la lessive de cendres^ comme faisaient les dames romaines de la-période impériale.
Le costume féminin dans tout le district est le suivant. Un corsage de draprouge, bordé suivant les villages et l'aisance des paysannes d'un galon d'argent ou d'or ou bien d'un ruban bleu ou noir ; il est décolleté et sans manches, s'arrètant au-dessous de la gorge; de ce corsage sort la chemise de
grosse toile blanche, à manches larges et longues, avec un fichu de couleur croisé sur la poitrine et un collier de verroterie auquel est suspendu un médaillon d'un filigrane d'or grossier. Quelquefois le fichu est de soie et provient des métiers de Catanzaro en Calabre ; plus souvent il est en simple cotonnade anglaise. La jupe est double: celle de dessus, toujours d'un bleu foncé, bordée d*un galon d'or chez les seules femmes de PoUa^ est trèscourte, relevée par devant et attachée par derrière pour laisser voir la jupe de dessous, plus longue et étroitement roulée autour du corps, dont la couleur varie suivant les localités, rouge ici, bleu clair ailleurs, rayée dans un troisième endroit. Le voile, posé carrément sur la tête et tantôt de grosse toile, tantôt de laine, varie aussi de couleur suivant les endroits : à San-Rufo il est rouge, noir à Monte San-Giacomo et Sassano, bleu foncé àCasalnuovo, blanc partout ailleurs. La façon dont il tombe plus ou moins bas sur les épaules différencie également le costume des divers bourgs et villages. Quant aux hommes, ils ont tous une veste à revers brune ou noire, de velours chez les paysans élégants et aisés, de gros drap chez les autres, un gilet de laine écarlate à deux rangs de boutons,
LE VAL Dl TEGIANO 65
une culotte courte et fendue au genou, de même couleur que la veste et faite d'une sorte de froc grossier, de grandes guêtres blanches, pour chaussures des zambittiy espèces de sandales de peau attachées avec des cordelettes de poil de chèvre ; sur la tète un chapeau de feutre noir ou brun à larges bords. Quand commencent les froids, ils portent par-dessus ce vêtement la cappa toute rapiécée, d'une grosse étoffe de laine qui se fait dans les villages mêmes du pays, le cappoUOj plus long et plus ample encore, ou bien le giacco collant au corps, fait en peau de bique ou de mouton gardant tous ses poils à Textérieur.
Le Val di Tegiano est la grande route stratégique, tracée par la nature, qui fait pénétrer dii nord jusqu'à l'extrémité méridionale de l'ancienne Lucanie et donne accès dans la Calabre. Aussi estce par là que sont passées aux époques les plus divei*ses toutes les armées d'invasion qui sont descendues vers Textrême pointe de la péninsule italienne pour atteindre aux rives du détroit de Messine : les peuples de race sabellique dans leur grande poussée sur le territoire des colonies grecques et du Bruttium ; les Romains de la République, quand après avoir vaincu les Lucaniens ils allèrent occu-
por Thurioietmelire garnison à Rhègion, avant de tourner leurs cfl'orls contre Tarentc et d'entrer en lutte avec Pyrrhos, roi d'Épire ; puis, après la chute de la puissance romaine, Alaric et ses Goths, Autharis et ses Longobards ; plus tard, au xf siècle, Robert Guiscard et son frère Roger, avec leurs Normands; plus près de nous, Stuart d'Aubigny à deux reprises à la tête des troupes françaises ; enfin dans ce siècle même le général Régnier et le maréchal Masséna. C'est également cette voie qu'ont suivie en sens inverse, en marchant de la Calabrc sur la Campanie, Totila, Gonsalve de Cordoue et Gaiibaldi. Car depuis la guerre d'Hannibal, où les dernières opérations dans la direction du Bruttium portèrent principalement de part et d'autre sur la route parallèle qui s'oiivre naturellement le long du littoral de la mer Ionienne, je ne connais guère, comme ayant conduit leurs armées par cette dernière ligne, que dans un sens, du nord au sud, l'empereur Othon III, quand il alla faire détruire à Stilo par les Arabes ses légions allemandes, et dans l'autre sens, en procédant du sud au nord, Bélisaire et le cardinal Ruifo.
C'est par cette vallée que les Romains firent passer leur grande voie de Capoue à Regium, rattachée
LE VAL Dl TEGIANO 67
à son point de dépari à la Voie Appienne, et Tune des plus importantes de ritalie. Les érudits lui donnent ordinairement Iq nom de Via Popilia^ qui pourtant ne se Ut chez aucun écrivain antique, parce qu'elle fut définitivement créée, dans la première moitié du n° siècle avant J.-C. par le célèbre C. Popilius Lœnas. Cette route, dont nous sommes venus précisément suivre les traces dans le Yal di Tegiano, gagnait de Capoue Salerne et de celte ville se dirigeait sur le Silarus (le Sele), en passant par Picenlia (Vicenza). Le Silarus franchi, elle passait un peu plus loin le Calor (Calore actuel), contournait le pied du mont Alburnus et atteignait le Tanager (Tanagro ou Negro) à Forum Popilii (PoUa). La voie suivait ensuite la vallée dans toute sa longueur, mais arrivée à son extrémité méridionale, pour éviter les escarpements difficiles des montagnes de Lagonegro, elle tournait vers l'ouest, franchissait le col qui conduit à Sapri et touchait à la mer dans le voisinage du site de cette ville actuelle, au point que Ton nommait alors Csesariana (Acquafredda). De là elle remontait par la Lauriana d'aujourd'hui jusqu'à Nerulum (La Rotonda), d'où elle descendait dans la vallée du Crathis par Muranum (Morano), passait à Caprasia
(Tarsia) et gagnait enfin Gonsentia (Cpsenza). Je ne détaillerai pas pour cette fois son itinéraire dans sa dernière partie, depuis Gonsentia jusqu'à Regium, car je la retrouverai dans le volume que je compte consacrer à la Galabre occidentale, et j'inviterai alors le lecteur à la suivre avec moi. Je ne m'occupe en ce moment que d'une portion déterminée de son parcours. Gette grande voie, créée ainsi près de deux siècles avant la fin de la République, fut entretenue avec le plus grand soin pendant toute la durée de l'Empire. La dernière réparation qu'en mentionnent des documents épigraphiques eut lieu sous Julien l'Apostat. Elle était donc encore en parfait état quand Âlaric et Autharis la suivirent, et elle foiu^nit à leurs armées le passage le plus facile. G'est à peu de chose près son itinéraire qui a été adopté par les ingénieurs modernes pour la construction de la route royale — ou de la Gonsolare, comme on dit dans le pays — de Salerne à Reggio par Eboli et Gosenza, commencée et en grande partie exécutée sous le gouvernement de Murât, terminée après la Restauration par les Bourbons, qui s'en attribuèrent ensuite tout le mérite en vertu d'un principe que n'eût pas désavoué le P. Loriquet, de celui qui
conduisit aussi le pape Pie YII à placer sur toutes les fouilles, que les Français avaient faites à Rome pendant sa captivité, les inscriptions où il se vante de les avoir ordonnées et dirigées. Seulement, parvenue au fond de la vallée, la grande route moderne, au lieu de tourner vers Sapri, gravit directement les montagnes et atteint Lagonegro, d'où elle gagne La Rotonda. On construit actuellement un chemin de fer qui desservira le Val di Tegiano et ira rejoindre du côté de Sapri la ligne de Saleme à Roggio par le bord de la mer Tyrrhénienne. Les terrassements et les travaux d'art en sont déjà faits en partie.
Dans l'antiquité, le territoire du Val di Tegiano était réparti entre quatre cités des Lucaniens, établies sur les collines qui en font la ceinture, Atina (Atena), Tegianum (Diano ou Tegiano), Consilinum (La Gività près Padula) et Sontia (Sanza). Sous la domination romaine, après la Guerre Sociale, ces cités devinrent autant de municipes qui demeurèrent populeux et prospères jusqu'à la fin de l'Empire. Les localités secondaires en dépendaient, par exemple Forum Popilii d'Alina et Marcelliana de Consilinum. Comme presque toutes celles de l'Italie méridionale, les églises de ce district prétendent
rattacher les origines de leur christianisme aux prédications de saint Pierre lui-même, qui aurait passé par la contrée en se rendant à Rome; mais rien de sérieux ne justifie une pareille prétention, que Ton n'a pu appuyer qu'en y appliquant à tort ce qui est dit par une ancienne tradition de saint Marc, premier évêque d'Atina aupaysdes Volsques, et non pas de la ville homonyme de laLucanie, laquelle n'a jamais possédé d'érêché. Le seul indice d'une certaine ancienneté de la foi chrétienne dans cette portion du pays des Lucaniens résulte de la vie légendaire de saint Laverius, le célèbre martyr de Grumentum dans la persécution de Dioclétien ; il y est dit qu'il était né d'une famille à'honesliores de Tegianum. Ecclésîastiquement le pays a toujours dépendu de l'évêché de Paestum, et de celui de Capaccio, qui en prit la place. C'est seulement le pape Pie IX, en 18S0, qui éleva Diano, sur la demande du roi de Naples Ferdinand II, à la dignité do ville épiscopale et lui constitua un diocèse particulier.
Lors des invasions barbares, les villes romaines du Val di Tegiano eurent cruellement à souffrir du passage des Golhs, puis des Longobards. Elles furent aussi, dans le cours du ix° siècle, dévastées à plusieurs reprises par les incursions des Sarrasins.
Sous les rois Longobards ce pays dépendait du duché de Bénévent et du castaldat de Salerne. Quand plus tard la principauté de Bénévent devint indépendante, après la destruction du royaume, et quand la principauté de Salerne s'en détacha à son tour^ il resta dans la dépendance de cette dernière ville. On ignore, du reste, absolument son histoire pendant cette période; on sait seulement que les Bénédictins du Mont-Cassin y acquirent de grands biens et que ce furent eux qui y réorganisèrent la plupart des paroisses après les ravages des musulmans.
A la conquête normande, Diano et les autres localités de la vallée passèrent aux mains des comtes de Marsico de la famille Sanseverino, dont l'auteur était un des principaux compagnons de Robert Guiscard. PoUa, qui avait un seigneur particulier, relevait des comtes de Sicignano» autre grande famille normande, établie aussi*dès les premiers temps de la conquête. Toute cette région appartenait^ en eiTet,'au comté que Guillaume, le huitième fils de Tancrède de HautevillC) s'était taillé avec son épée aux dépens de la principauté de Salerne et qui descendait au sud, le long de la mer Tyrrhénienne, jusqu'à Scalea.
Sous lesHohcnstaufen, les Sanseverino de Marsico et Diano continuaient à être au premier rang des barons du royaume ; FrédéricII les avait comblés de faveurs. Mais en 1245, cédant aux suggestions des agents de la cour papale, Guglielmo Sanseverino, chef de cette famille, devint Tàme d'une conspiration ourdie pour assassiner l'Empereur excom* munie, qui tenait alors cour plénière à Grosseto. Tous ses parents entrèrent dans le complot, avec les trois frères Fasanella, appartenant encore à une grande famille normande, qui possédait la majeure partie des monts AIhurni et du Cilento ; Henri de Morra, anciengrand-justicier du royaume; Teobaldo Franco, ancien podestat de Parme; Andréa Cicala, et d'autres membres de la haute noblesse. Il fut révélé par un des conjurés, qui au dernier moment recula devant le crime, Giovani da Presenzano. Les autres, se voyant découverts, n'eurent plus de ressource que l'insurrection. Aussitôt Frédéric, quittant la Toscane, marcha contre eux, les battit et les contraignit à s'enfermer dans Capaccio, dont il réussit à s'emparer après un siège de près de cinq mois. La colère de l'Empereur était ar« rivée à son- comble, et cette fois il fut implacable. La ville de Capaccio fut rasée, après avoir été pillée
et livrée aux flammes; tous ceux des conjurés qu'on y prit vivants périrent dans d'atroces tortures. De la puissante maison de Sanseverino il ne resta qu'un enfant de neuf ans, Roger, qu'un serviteur fidèle parvint à cacher et emmena secrètement hors des atteintes de Frédéric.
Vingt et un ans plus tard, Ruggiero Sanseverino était, avec PandolfoetMatteo di Fasanella, Tun des principaux entre les bannis du royaume sicilien qui marchaient sous la bannière de Charles d'Anjou et contribuèrent puissamment au gain do la bataille de Bénévent. Il ne fut pas moins ardent lors de la guerre contre Gonradin. Charles lui rendit, accrus encore, les seigneuries et les biens de sa famille, qui avaient été confisqués ; il fit de même pour les Fasanella, et c'est alors que l'un d*eux, Matteo, reçut la seigneurie de PoUa. Los Sanseverino devinrent dès lors les premiers et les plus formes soutiens du parti angevin dans le royaume de Naples. Tommaso Sanseverino, ayant défendu énergiqucment la cause de Louis II d'Anjou contre Ladislas, fut privé de ses domaines et forcé de s'enfuir, quand celui-ci devint complètement mattre du royaume, en 1399. Ce ne fut qu'en 4417 qu'il put rentrer et obtint de la reine Jeanne
la restitution de ses terres et seigneuries; c'est alors qu'il acquit Polla. En 1463, Roberto Sanseverino, grand-amiral du royaume, fut fait prince de Salerne par le roi Alfonse. Marsico et Diano se trouvèrent ainsi pendant quelque temps unis dans les mêmes mains à la principauté de Salerne, et y restèrent même après que le prince eut laissé la Conjuration des Barons contre Ferdinand P' tenir une de ses réunions dans sa ville de Diano.
Mais lors de l'expédition de Charles VIU àNaples, Antonio Sanseverino, prince de Salerne, fidèle aux traditions angevines de sa famille, se montra l'un des plus chauds et des plus obstinés partisans du roi de France, dont il avait été le premier à solliciter l'entreprise. Après la triste capitulation de Montpensier à Atella, il vint à Naples en octobre 1496 faire sa soumission à Frédéric. Mais bientôt, ne recevant pas de garanties suffisantes pour sa sécurité, craignant le sort de son cousin, le prince de Bisignano, que le roi aragonais avait fait assassiner à Naples, après l'y avoir attiré par de belles promesses, il entreprit de recommencer la guerre à lui seul. Naturellement il fut vite défait et obligé de se retirer dans la forteresse de Diano, où il soutint un siège de trois mois contre Frédéric en per-
sonne. Lo 17 décembre 1497 il dut se résigner à capituler, obtenant la faculté de se retirer librement à Venise, où il mourut deux ans après. On prétend qu'avant de sortir de Diano il traça avec la pointe de son épée sur une muraille du château les vers suivants, allusifs à son blason :
Non più bianco il color ma tutto intero Perdio il campo (oh mia perversa sorte) E trà il traverso afTumigato e nero.
Dans le couvent des Mineurs Observants à Diano on lit encore ces autres vers, écrits par une main du commencement du xvi® siècle au-dessous de l'écusson d'Antonio Sanseverino :
Il color di mia speranza Non è verde come fù, La tradita mia costanza Gonosciuta non ô più.
Ahi che dire ben mi lice :
Poco dura il gioir d*un infelice !
Les seigneuries du prince de Salerne, confisquées, furent dîsti'ibuées entre différentes mains. Diano passa à une autre branche des Sanseverino, puis aux Colonna, princes d'Eboli; PoUa, érigée en marquisat, à la famille \illano. En 1606 Giovani Villano, marquis de PoUa, acheta Diano à la fa.
mille Caracciolo, qui Tavait eu des Colonua. En 1651 l'Espagnol Carlos Calà, régent du royaume, fit à son tour Tacquisition de cette seigneurie, qui fut en sa faveur constituée en duché et resta à sa famille jusqu'en 1807. Un mariage transmit alors le titre de duc de Diano à la famille Sçbipani, qui le possède encore. Ce sont les descendants directs du Giuseppe Schipani que nous avons vu plus haut général de la République Parthénopéennc,en 1799.
En 1528, Lautrec assiégea Diano et prit la ville après peu de résistance. On accusa les habitants d*avoir entravé la défense par sympathie pour les Français, et ils en furent durement châtiés par leur propre seigneur, Ferdinando Sanseverino, quand il y rentra après la mort de Lautrec et le désastre de son armée. C'est le dernier épisode des annales du Yal diTegianoqui intéresse Thistoire générale.
Des hauteurs d'où nous avons embrassé dans son ensemble la vue du Yal di Tegiano, nous allons rejoindre, au-dessous de Caggiano, la rouie royale de Reggîo. Caggiano, bâti sur une crête de montagne avec un vieux château en ruines, est un bourg qui compte près de trois mille habitants. On ne sait rien de son histoire, si ce n'est qu'Albérède de Gaggiano, chevalier de sang normand, était à la première Croisade un des compagnons de Bohémond.
Bientôt la route descend par une côte prolongée jusqu'à l'entrée de la vallée. C'est là que se trouve, de l'autre côté du Tanagro, sur le penchant d'une colline qui s'avance pour fermer le bassin de l'ancien lac, la jolie petite ville de Polla, entièrement rebâtie depuis le tremblement de terre de 1857, qui n'y a pas laissé subsister un édifice ancien. Elle
compte 6,000 habitants, et de ses quatre paroisses trois seulement relèvent de Tévèque de Diano ; la quatrième est sous la juridiction de Tabbé du monastère de La Gava. C'est, en effet, à cette abbaye qu'en 1086 Ascii tin, comte de Sicignano, etSichel* gaïta, sa femme, avaient donné les villages de Rustillanum et de Gasina près de Polla, devenus plus lai*d San-Pietro et Sant' Antonio di Yienna, dont les habitants en 1515 se transportèrent à Tinlérieur de la ville et y formèrent le noyau de la paroisse dont je parle.
Le nom de Polla ne vient pas du dieu Apollon , comme se sont complus à Timaginer au xvi® siècle les savants locaux, lesquels récrivaient même alors ApoUa ; c'est une contraction de Popilia. Il est nécessaire de restituer cette forme comme intermédiaire entre Forum Popilii que donnent les Itinéraires du IV* siècle et Polla qu'on trouve déjà dans les diplômes du xi*. Avant le tremblement de terre de 1857, Polla renfermait quelques débris d'antiquités employés dans la construction de ses églises. Le pont à cinq arches jeté sur le Tanagro, qui fait communiquer cette ville avec la grande route, est de construction romaine, mais fortement remaniée* Le canal transversal qui rassemble toutes les eaux
du bas de la vallée pour les déverser dans le lit de la rivière est aussi Tœuvre des Romains. Au siècle dernier on lisait auprès de Tentrée du pont une inscription gravée sur marbre, que quelques érudits napolitains ont commis la faute de croire antique : Poîiiem et foxaium Roma p{ublice) fecit, N*en déplaise à M. Mommsen, si ce n'est certainement pas là un monument d'épigraphie romaine, ce n'est pas non plus, à proprement parler, une inscription «fausse», et il est injuste d'y lattacher celte épithète flétrissante. La fraude n'a eu aucune part à sa confection. (Vest tout simplement une de ces memorie que la Renaissance aimait à placer pour illustrer l'histoire des lieux. L'unique faute a été ici à ceux qui plus tard se sont mépris sur la nature et l'âge du monument.
Sur la rive droite de la rivière, à l'endroit où le chemin qui conduit à la ville et de là au village voisin de Sanl'Arsenio, dont Téglise fut fondée par le duc Roger de Fouille, se détache de la gi'ando route, est un groupe de maisons désignées sous le nom de Taverne di Polla. Dans le mur de façade de ces maisons est encastrée depuis plusieurs siècles une des plus fameuses et des plus importantes inscriptions latines que nous ait léguées l'époque
républicaine. Les formes de langue y sont des plus anciennes, et le type paléographique de récriture des plus intéressants aussi par son caractère archaïque. C'est Tinscription où C. Popilius Lœnas raconte la construction de la voie qu il a fait exécuter de Capoue à Regium avec ses pont^, ses bornes milliaires et son service de courriers, viam fecei ab Regio ad Capuam et in ea via ponteis omneis, miliarios tabelariosque doseiveù II donne la longueur totale de la route avec les distances entre ses différentes stations et dit avoir constniit à l'endroit où était placé le marbre un forum, le Forum Popilii, appelé d'après lui, et des édifices publics, forum aedisque poplicas heic fecei. Il rappelle encore les hauts faits de sa préture en Sicile, où il a réprimé les mouvements des esclaves et fait rentrer 917 fugitifs entre les mains de leurs maîtres , eidem praetor in Sicilia fugileivos Italiconim conquaeisiveij redideique homines DCCCCXVIL Enfin dans une phrase très remarquable il se vante d'avoir été le premier à forcer les pasteurs à céder le terrain aux laboureurs sur les domaines publics, eidemque primus fecei ut de agro poplico aratoribus cédèrent paastores.
Voici bien le principe de politique économique et
agraire qui inspirait les actes de i'adminisiration romaine aux temps où la République était encore florissante et. son administration forte, restreindre par des mesures énergiques la vaine pâture pour y substituer la culture du sol. C'est le vrai principe, celui qu'il faut appliquer aujourd'hui de nouveau et qui seul peut rendre à la contrée la vie et la prospérité, en amener le repeuplement. Au moyen âge, sous le régime féodal, c'est le contraire qui avait prévalu. Lorsque Francesco Sanseverino, comte de Marsico, en 1335, assura à la commune de Diano la jouissance d'une partie du territoire de la vallée il le fit en interdisant « que personne osât mettre en culture les biens communaux, y bâtir ou y exécuter un travail d'amélioration quelconque w^. ce qui fut confirmé dans les même termes par le roi Ladislas en 1404, par Jeanne [I en 1430, par Ferdinand d'Aragon en 1465, et par Charles-Quint en 1536. Auxv° siècle la passion de l'antiquité était universelle ; c'est par son exemple qu'on voulait tout justifier. On prétendit donc faire remonter à l'administration romaine la préférence accordée au pâturage sur le labourage ; et pour y arriver on inventa des soi-disant documents épigraphiqucs. Marino Frcccia, dans son traité De suffendisy af-
firme ce qui suit : « Lorsque j'étais dans le Yal di Diano pour inspecter les limites des domaines de cette ville et du seigneur baron de San Pietro, je trouvai une pierre de marbre où l'on pouvait encore lire quelques paroles : Et Vallis ratioms nuncupatur, dum inter pastores et aratores qiiœstio esset quod eonim in agro potior e^set in pascendo vel arandp, destinato a Rotnanis consuls decretum fuit ut pastoribus cederejit aratores. » Ce passage a échappé à M. Mommsen, qui n'a pas compris le texte en question dans la partie des fausses de son grand recueil. Il est pourtant d'une réelle importance pour la question de la date, jusqu'à présent ignorée, où fut découvert le marbre de Popilius Laenas. Il était, en effet, nécessaire que l'inscription de PoUa fût connue pour que l'on pût inventer la prétendue inscription de Diano, imaginée pour en faire la contrepartie.
C'est un peu au-dessous de Polla que se trouve la perte du Tanagro, déjà mentionnée par Pline comme une des merveilles naturelles de la Lucanie. La rivière s'engouffre et disparaît sous le soLpour ressortir après plusieurs kilomètres de trajet souterrain, partie des grottes de Campestrino, partie delà caverne de Sant'Angelo àPertosa, près d'Au-
letta, d'où ses eaux débouchent avec une chute de 7 mètres de haut. Cette dernière caverne est entièrement creusée de main d^homme et forme l'issue d'un tunnel artificiel exécuté par les Romains. A un niveau plus élevé on suit auprès de là le tracé d'un ancien lit desséché de rivière, sur lequel est même un pont antique. Il est donc manifeste que primitivement le Tanager ressortait de terre par une issue naturelle, située à un niveau moins bas que sa sortie actuelle , de telle façon que les eaux n'avaient pas un écoulement suffisant et devaient former encore dans la vallée, au-dessus de Polta, les stagna dont parle une inscription latine du temps de la République, malheureusement mutilée, qui existe aux environs de Diano. Le C. Luxilius, mentionné dans l'inscription, avait exécuté à ces mares stagnantes des travaux dont nous ne pouvons déterminer exactement la nature. Pour mieux assécher la vallée, on creusa le tunnel qui donnait plus de pente à la rivière en la faisant déboucher notablement plus bas, et son ancien lit, dans cette partie de son cours, demeura abandonné. Ce travail considérable dut être exécuté encore sous la République, avant l'époque de Virgile, qui dans ses Géorgiques parle de la sied ripa
Ta?iagrtj ce qui ne peut s'appliquer qu'à son lit desséché.
Un peu plus haut que PoUa dans la vallée, sur son côté occidental, au pied de la gracieuse colline qui porte le village de Sant'Arsenio, un autre bras du Tanagro s'enfonce aussi sous terre dans le gouffre appelé La Foce, pareil à ces katavothra qui sont si multipliés dans certaines parties de la Grèce. Il est probable que ses eaux vont rejoindre par un canal caché celles qui reparaissent au jour à Campestrino ou à Pertosa. Mais une explication aussi sirtipte de ce qu'elles deviennent n'a pas satisfait l'imagination populaire, toujours avide de merveilleux. Celle-ci se plaît à supposer que le bras de rivière qui disparaît à Sant'Arsenio prend son chemin sous la chaîne des Alburni et va ressortir do l'autre côté de ces montagnes, dans la pittoresque vallée de Fasanella, pour y former un des affluents duCalore. On raconte toute sorte de merveilleuses histoires d'objets jetés dans ce bras du Tanagro, qui auraient ensuite, après un long trajet sous terre, été recueillis dans la rivière de Fasanella. Je me borne à les mentionner pour ce qu'elles valent, en remarquant seulement que le fait qu'elles prétendent appuyer est bien peu vraisemblable.
A 6 kilomètres de distance des Taverne di PoUa, le chemin qui monte à Atena s'embranche sur la gauche de la roulé royale ou Consolare. Atena est bâtie à une élévation assez considérable sur la cime d une colline rocheuse, d'où Ton jouit d'une fort belle vue sur la vallée, vue qui, dans la direction du nord-ouest, s'étend même jusqu'à Saleme et de ce côté se termine par une échappée de mer. C'est actuellement une ville de 5,000 âmes environ, que les tremblements de terre ont plusieurs fois ruinée, notamment en 1561, en 1694 et en 1857. Elle occupe encore l'emplacement de l'antique Atina, Tune des ^cités importantes de la Lucanie, qui devînt ensuite un municipe et que le Liber Coloniamm enregistre comme le siège d'une prœfectura. On y voit des restes des murailles romaines et d'un amphithéâtre. Les trouvailles d'antiquités y sont fréquentes ; on y a découvert et on y voit encore un certain nombre d'inscriptions latines. D'autres ruines romaines s'observent également surla lisière de la vallée, au pied de la hauteur dont Atena couronne le sommet. Il s'était formé là un bourg inférieur, dépendant de la cité haute et touchant à la grande voie qui suivait la vallée. Nous constaterons le même fait pour Consilinum et pour Tegianum.
C'est sur le territoire d'Atena qu'a été trouvé un fort curieux groupe de terre cuite qui est en ce moment à Paris, en la possession de MM. RoUin et Feuardent. Il remonte à une époque antérieure à la conquête romaine, et avec le petit bronze qu'à Acerenza J'ai réussi à acquérir pour le Musée du Louvre, il est jusqu'à présent seul à représenter d'une manière bien caractérisée, parmi les monuments connus, ce que pouvait être l'art indigène des Lucaniens vers le iv* siècle avant J.-C, là où ils n'étaient pas dans un contact quotidien avec les Grecs. La rudesse barbare du style et l'inexpérience du modeleur y ont donné, comme il arrive souvent en pareil cas, un tel cachet d*archaïsme qu'on serait disposé à croire au premier abord, en voyant le groupe, qu'on est en présence d'une terre cuite babylonienne. Il représente une femme portant un enfant dans ses bras et accompagnée d'un autre enfant un peu plus grand qui marche auprès d'elle, chacun des enfants ayant à la main un oiseau. Ces différents personnages sont vêtus de longues robes plissées à plusieurs étages de jupes peintes en rouge et en bleu foncé. Ils ont des colliers à plusieurs rangs de gros grains qui tombent bas sur la poitrine, avec d'énormes bulles comme
pendants de milieu. Un grand voile d'étoffe épaisse, qui semble de grosse laine, ou plutôt une sorte de manteau à capuchon, qui a été coloré en rouge, est posé sur la tête de la femme et l'enveloppe par derrière en descendant raide, sans un pli, jusqu'à ses pieds. Qomme type d'art et de costume tout à^ la fois, ce groupe est des plus curieux.
Après avoir appartenu, comme tout le Yal di Tegiano, à la famille Sanseverino, la seigneurie d'Atena, confisquée en 1498 sur Antonio, prince de Salerne, passa successivement en différentes mains et finit par arriver en 1S52 à celles des Caracciolo, marquis de Brienza, pour qui elle fut érigée en principauté.
Sala, ou comme on dit aujourd'hui Sala Consilina, le conseil municipal ayant prétendu trancher par un de ses votes, et cela d'une manière dont nous montrerons un peu plus loin l'inexactitude, la question controversée du site de l'antique Consilinum, Sala vient à quelque distance après Atena, toujours sur les collines bordant la vallée du côté de rOrient et précédant la grande chaînp des Apennins. C'est une jolie ville, propre, vivante et bien bAtie, de près de 8,000 habitants, où il y a une auberge passable et qui est administrativement le
chcf-Iieu d'uadcs arrondissements de la province de Salerne. La route y monte pour la traverser dans sa partie inférieure. On y voit, murées dans des maisons, quelques inscriptions latines qui ont été exhumées dans le voisinage. La ville, dont Timporlance est toute moderne et qui ne joue pas de rôle dans Tbistoire, ne possède, du reste, aucun monument ancien, si ce n'est les ruines du vieux château qui la domine. Ce château, dont les dispositions de la construction rappellent de très près celui de Salerne, date peut-être du même temps, du vni** ou du IX' siècle. Quelques-uns ont supposé que dans le texte des lettres de Pietro délie Vigne, à propos de la conspiration de 1245 contre Frédéric II, on devait rétablir Sala au lieu de Scala comme nom d'un des deux châteaux où les conjurés furent bloqués et pris» La conjecture, sans êti'e prouvée, a une certaine vraisemblance, car Sala, comme Capaccio, appartenait aux domaines de Guglielmo Sanseverino, le principal auteur de la trame, tandis que Scjala, plus célèbre dans l'histoire, n'appartenait à aucun des conjurés et était située assez loin de là, dans le voisinage de Ravello et d'Amalfi, Presque exactement en face de Sala, de l'autre côté de la vallée, la ville de Diano s'élève au faîte
d'une colline en forme de cône tronqué, détachée on avant des contreforts du mont Cervati. Son nom de Diano est une contraction de celui du Tegianunrde l'antiquité, et comme il y avait plusieurs localités homonymes en Italie, le conseil municipal, en 4862, a repris officiellement Tappellation de Tegiano. Mais jusqu'ici elle n'a pas prévalu dans Tusage. La route carrossable qui conduit de Sala à Diano traverse le Tanagro sur un pont à trois arches, dont une enterrée en partie, que Ton désigne sous le nom de Ponte di Siglia (d'autres écrivent inexactement Silla). La première arche dn côté de Toccident est encore de construction romaine. L'arche centrale, bien que reposant sur des piles également romaines, a été refaite au xni'' siècle; elle est en ogive, avec une croix sculptée sur la clef de voûte. A la tête du pont, du côté do Test, sont les ruines d'une tour qui en défendait le passage.
Tegianum, dont les historiens ne parlent pns, est connu comme ville municipale importante par Pline, le lAber CDloniarum et les inscriptions. Les topographes napolitains, tels que Costantino Gatta etTabbé Romanelli, l'ont généralement placé dans un site inférieur à celui de Diano, dans la vallée
même, à 2 kilomètres au nord de la ville actnelle. C'est ce que fait encore M. le chanoine Macchiaroli, le dernier historien du Val di Tegiano, dont le livre (1) a paru en 1868. Il y a là, en effet, des ruines d'une certaine étendue, où la pioche des cultivateurs ramène souvent au jour des débris antiques de toute nature et où Ton a trouvé un certain nombre d'inscriptions latines, quelques-unes remontant à Tâge de la République. Cependant il me paraît impossible de voir dans ces ruines autre chose que celles d'un bourg distinct de la cité de Tegianum, dont il dépendait, bourg qui s'était formé graduellement plus bas, par suite de l'assèchement du sol de la vallée, comme nous avons vu tout à J'heure qu'il s'en était formé un au-dessus d'Atina, mais dont l'existence n^empèchait pas la cité de continuer à subsister sur la colline.
Que la véritable ville, que Tegianum même ait été précisément là où Diano lui a succédé, c'est ce qu'admettent M. Mommsen, qui a visité jadis les lieux, et avec lui tous les critiques de la haute science européenne. Et je ne crois pas possible d'en douter en présence des nombreux et impor-
1. Diano c Vomonima sua vdle, riverche storictHiroheologiche, Naples, 18G8.
iants vestiges d'occupation antique qu'offre à l'attention du visiteur la ville de Diano. Deux de ses églises, San-Pietro et Sant' Andréa sont élevées sur l'emplacement de petits temples antiques, b&ties avec leurs débris, et renferment assez de fragments des différents membres de leur architecture, colonnes, chapiteaux, frises, corniches, sans compter les deux stylobates encore en partie conservés en place, pour que M. l'ingénieur Giustino Pecori ait pu en esquisser des restaurations fort imparfaites, publiées dans le livre de M. le chanoine Macchiaroli. Un architecte expérimenté, reprenant ce travail sur place, arriverait facilement à un résultat beaucoup plus satisfaisant. Les deux petits temples en question reproduisaient les mêmes données architecturales : une façade à deux colonnes entre deux pilastres d'antes, des chapiteaux composites, une frise à triglyphes et métopes chargés de symboles, et par-dessus une corniche corinthienne. Les chapiteaux qui se voient à l'église San-Pietro font sortir de leurs feuillages des serpents dont les têtes remplacent les caulicoles sous les angles de l'abaque, disposition que l'on remarque aussi dans de curieux chapiteaux romains historiés de Vienne en Dauphiné. Dans les ruines
inférieures prises par quelques-uns pour celles de Tegianum et au village voisin de San-Rufo, Ton a également découvert des fragments considérables d'architraves de petits temples du même genre, dont Tun circulaire, où Ton voit également, au milieu d'un entablement d'ordre corinthien, une frise à métopes et triglyphes alternants, comme dans l'ordre dorique, avec des symboles sur les uns elles autres. Ce style composite, dont j'ai autrefois découvert un des plus remarquables exemples dans les Propylées d'Appius à Eleusis, était à la mode d'une façon toute particulière à Tegianum à l'époque du haut Empire.
Une autre des églises de Diano, celle de San- Michèle Arcangelo, a été bâtie, non pas, comme on le dit vulgairement par une fausse expression, sur un amphithéâtre antique, mais sur un petit odéon ou théâtre couvert pour la musique. Les maçonneries antiques de cet odéon y servent de base aux murailles d'une partie de l'église, et l'on peut retrouver facilement, en cUidiant ce qui en reste, les dispositions essentielles de l'édifice antique, qui ressemblaient fort à celles de Todéon de Pompéi. Le livre de M. le chanoine Macchiaroli en donne un plan assez bien fait. Deux colonnes do
granité rose, non pas d'Egypte, comme on serait disposé à le croire, mais des carrières de Rossano (Roscianum) en Galabre, colonnes appartenant à la décoration de la scène et restées à leur place antique, soutiennent l'orgue de l'église.
Diano offre aussi quelques morceaux intéressants de sculpture d'une bonne époque. Sur la place principale de la ville, où la piété des fidèles a érigé, en 1859, un obélisque dédié en l'honneur de saint Gono, à la protection duquel on attribue ce fait que le tremblement de terre de 1837, tout eu y produisant beaucoup de ruines, n'y causa la mort de personne, sur la place, dis-je, est une fort curieuse statue de marbre d'une grandeur audessus de la nature. Elle représente le satyre Marsyas agenouillé, les mains liées derrière le dos, la tète couverte -d'un voile en signe de deuil, tel en un mot qu'on le voit sur quelques peintures de vases du midi de l'Italie, où Apollon, vainqueur dans la lutte musicale qu'ils avaient engagée, oblige son vaincu, livré à sa merci, de lui baiser la main avant qu'il ne le fasse écorcher vivant. On a placé cette statue sur un piédestal antique qui n'était aucunement le sien et qui porte une dédicace à Flavius Vibius Severus, empereur éphé-
mère créé au y'' siècle par Ricimer, et Lucanîen de naissance.
Engagée dans une des murailles de la cathédrale est une réplique en marbre de la fameuse statue du Tireur d'épine. Dans les dissertations auxquelles ont récemment donné lieu les diverses répétitions connues de cette figure, le bronze de Tancien musée du Capitole, le marbre de M. Castellani, actuellement au Musée Britannique, la statuette de bronze de M. le baron Edmond de Rothschild, Texistence de la statue de Diano pardit avoir été complètement ignorée. Elle mérite cependant Fattention, et avant tout il serait indispensable de la dégager complètement afin d'en pouvoir apprécier le mérite d'une manière convenable et de la bien étudier. La statue en question jouit, du reste, d*une renommée très populaire à Diano sans que les dotti de la localité aient su s'apercevoir de ce qu'elle était en réalité. Il s'est formé toute une légende à son égard. On vous raconte que c'est le monument d'honneur élevé par la république de Tegianum à la mémoire du dévouement patriotique d'un de ses enfants, un coiu'rier nommé Marcius, qui, chargé d'un message d'une importance décisive, s'étant enfoncé dans sa course une
épine dans le pied, ne voulut pas perdre un moment pour essayer de l'arracher, et continua malgré cet accident, jusqu'à tomber mort de douleur en arrivant.
Ajoutons à ce qui vient d'être indiqué plusieurs torses de statues viriles vêtues de la tog-e, dans un jardin de la yille, un bas-relief de devant de sarcophage retraçant des scènes agricoles, quelques cippes funéraires décorés de bustes en demi-bosse, une mensa ponderaria ou table-étalon des mesures publiques en marbre, de nombreuses inscriptions latines, dont quelques-unes comptent au nombre des plus anciennes que l'on connaisse, et nous aurons achevé l'énumération de ce que Diano possède en fait de reliques de l'antiquité.
La ville conserve aussi un certain nombre de monuments intéressants du moyen âge, malgré les tremblements de terre qui l'ont si souvent ruinée. Ainsi celui de 1837 a complètement renversé la Sedile ou ancien palais municipal, qui était un édifice de la Renaissance, fort remarquable, dit-on, qu'avait construit en 1472 Giacomello di Barbino, architecte natif de Diano même. Il ne reste plus qu'une partie des remparts de la ville avec leurs grosses tours rondes à mâchicoulis, de l'époque
aragonaisc, qui tinrent en échec les armes du roi Frédéric. Le château, construit du côté du nord et surplombant un précipice, est comme masse du temps des Angevins, surtout dans la partie du logis ; les grosses tours et l'entrée, qui y ont été ajoutées, datent du xv° siècle; enfin on y remarque des remaniements et des additions de Tépoque des vice-rois espagnols.
Les églises, malheureusement remaniées, défigurées, en grande partie refaites dans des restaurations modernes, datent toutes de la période de la royauté de la maison d'Anjou. Les Sanseverino, remis en possessioil de Diano après la chute des derniers Hohenstaufen, ont manifestement voulu comme renouveler leur ville en lui donnant une splendeur qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. La cathédrale, connue sous le nom de Santa-Maria Maggiore, présente encore un remarquable portail du xHi® siècle et un superbe ambon exécuté en 1279 par le Melchiore que nous avons déjà vu plus haut comme architecte de la cathédrale de Rapolla en 1253. On y voit la tombe, mutilée, mais dans ce qui en reste d'une fort belle sculpture, d'Enrico Sanseverino, comte de Marsico, grand connétable du royaume, mort en 1336, et celle d'Orso Mala-
voila, médecin de Ferdinand d'Aragon et grand bienfaiteur de la ville de Diano. Cette dernière est d*un fort mauvais travail. L'église de la Pielà, autrefois celle du couvent des Mineurs Observants, possède une Mise au tombeau du xv® siècle, sculpture de ronde-bosse en terre cuite offrant six figures de grandeur naturelle autour de celle du Christ, par Guido Nazzoni de Modène, surnommé Modanino. C'est une réplique du groupe célèbre de Téglise de Montoliveto à Naples. Saint Jean y a de même les traits du roi Alfonse et le personnage auprès de lui ceux de son fils Ferdinand ; Joseph d'Arimathie est le portrait de Sannazaro et Nicodème celui de Pontano. J'ai parlé plus haut de l'église San-Pietro et des vestiges d'un petit temple antique qu'elle renferme; il faut y signaler aussi un très important monument de la sculpture de Taurore du xv« siècle, dans le tombeau d'un chevalier du nom de Bartolomeo Francone. Sur Tarchi* irave de la porte d'entrée je relève, une inscription en caractères gothiques qui contient la date de 1370 et le nom d'un architecte, Giovanni Dccnolo, de Diano.
11 y aurait pour les connaisseurs en histoire de la peinture, et spécialement pour ceux qui vou-
draient se mettre à débrouiller le chaos encore si confus des origines de Técole napolitaine, une étude intéressante à faire des tableaiix des primitifs que renferment encore les églises de Diano. Personne n'est allé jusqu'ici dans cette ville en se proposant un tel objet, et pourtant 11 y a là de quoi motiver le voyage d'un critique en ces matières. Notons, pour essayer d'appeler sur ces peintures l'attention de quelqu'un de réellement compétent , deux triptyques sur fond d'or, dont l'un exécuté sous une Influence byzantine très marquée, dans l'église Sant' Andréa, puis un autre dans celle de la Pietà. Sur le mattre-autel de l'église de l'Annunziata, autrefois des Gèles tins, est une grande peinture sur panneau à trois registres, l'Annonciation, le martyre de sainte Marguerite et huit figures de saints, qui rappelle la manière de Ghirlandajo. Enfin le tableau certainement le plus remarquable que Ton voie à Diano est celui des Miracles de saint Diègue, incontestablement l'œuvre de Baldassare Peruzzi. Celui-là serait digne d'un grand musée.
On voit que pour une ville à laquelle les différents Guides du voyageur ne consacrent pas même une ligne, Diano possède un grand nombre
SALA ET DiANO 99
de richesses d'art de toute nature, plus qu'on n'est habitué à en rencontrer dans les localités des provinces de l'eitrémité méridionale de 11talie.
C'était jadis la capitale féodale de la contrée; Sala Ta supplantée dans son ancienne importance administrative et civile. Mais Diano reste le cheflieu religieux. C'est là que réside Tévêque, que sont le chapitre, le séminaire et tout. un nombreux clergé ; c'est là que Ton conserve les reliques qui attirent la foule des pèlerins et provoquent la vénération des fidèles. Il en résulte nécessairement un contraste et même une aorte d'antagonisme entre les deux villes, pareil à celui que nous retrouverons dans la Calabre occidentale entre Monteleohe et Mileto, qui sont dans les mêmes conditions et également rapprochées l'une de l'autre. Gomme de juste, à Diano c'est l'élément ecclésiastique qui tient le haut du pavé ; son influence y est prépon^ dérante ; ce sont ses idées, ses opinions qui y prévalent. On n'y est pas pour cela bourbonien à proprement parler; c'est une opinion qui, à part quelques Vieillards^ laxiste plus nulle part dans le Napolitain. Il est même de mise parmi les ultras du clergé méridional de dire que les Bourbons ont
été rejetés de Dieu pour avoir avec Tanucci verse dans les idées gallicanes et inauguré dès le siècle dernier l'œuvre révolutionnaire de la sécularisation de la société, supprimé le tribut de la haquenée et méconnu les droits temporels du Saint-Siège sur la couronne de Naples, et que le roi de la maison de Savoie peut devenir à leur place Toint du. Seigneur et le monarque légitime s'il accepte un jour la mission de- la royauté, telle que la comprend Técole théocratique. £n attendant, continuent ceux qui expriment ces idées, si les fidèles du petit troupeau doivent éviter soigneusement de pactiser avec rhérésie du libéralisme en prenant part aux élections {ne elettori, ne eletti, telle est la formule), ils doivent rendre à César ce qui appartient à César comme à Dieu ce qui e^partient à Dieu, en obéissant au gouvernement de fait à qui la Providence a préparé les voies et à la dynastie qui prévarîque en manquant à certains devoirs, mais à laquelle il n'y a pas de raison d'en préférer une autre dont les événements ont montré la condamnation céleste. Ce sont là les doctrines de l'école de la Cif^iltà Cattolica dans toutes les parties de l'Italie où l'existence de l'ordre de choses actuel ne se trouve pas en conflit avec les revendications de souveraineté temporelle
de la Papautés Elles se sont habilement dégagées de toute solidarité compromettante avec les anciennes dynasties, avec les souvenirs de Tétat de morcellement auquel le pays était autrefois réduit sous le pied des étrangers. On peut les professer en étant aussi italien de cœur que les libéraux; on y comprend seulement d'une autre manière le rôle de l'Italie. Il m'a paru que ces idées, grâce à Tinfluence du clergé, avaient assez de faveur à Diano, tandis que dans sa voisine Sala les opinions qui prévalent sont celles de la gauche parlementaire. La différence se marque extérieurement d'une manière assez originale dalis un petit fait. A Sala, en parlant de la ville épiscopale, on dit Tegiano, employant le nom qui a revêtu désormais un caractère légal ; dans la ville même on continue à dire Diano parce que cette appellation est toujours consacrée dans l'usage religieux.
Nous avons donc là, dans les deux villes qui se font face l'une à Fautrc des deux côtés de la vallée, un dualisme bien accusé ; dans l'ordre des faits officiels, d'un côté l'évêque et les autorités ecclésiastiques, de l'autre le sous-préfet et les autorités civiles ; dans' l'ordre des opinions, ce que la mau* vaise langue politique actuelle appellerait la ville
cléricale et la ville ledque, ce que j'aime mieux nommer, en empruntant aux traditions historiques de ritalie des termes qui ont toujours leur raison d'être, car les choses qu'ils désignent sont encore vivantes, la ville guelfe et la ville gibeline. Diano et Sala, dans leur obscurité de petites villes de province, personnifient ainsi. Tune en face de l'autre, les deux grands principes qui depuis dixhuit cents ans, sous des formes et des noms divers, se disputent le monde et se le disputeront bien longtemps encore : les droits de la puissance spirituelle et morale de l'Église, d'une part, de l'autre ceux de l'indépendance séculière de la société civile et de l'État dans son rôle temporel. Ce sont là deux principes dont la conciliation définitive est peutêtre un rêve avec les passions humaines, leurs violences et les prétentions exagérées qu'elles ins pirent de part et d'autres. Mais il faut absolument qu'il s'établisse entre eux une sorte de traité de paix, un modus vivendi équitable, qui peut varier suivant les circonstances, sous peine de voir l'ordre social troublé jusque dans ses bases, la nation déchirée par des dissensions et des haines dont il est impossible de prévoir l'étendue et les conséquences. Car tous les deux sont légitimes etnéces-
saires et Ton ne peut sacrifier Fun à l'autre sans tomber dans la violence et dans l'injustice, sans opprimer les consciences et ce qu'elles ont de plus sacré.
PADULA ET CONSILÏNUM
Do Sala h Tendroît où le chemin qui conduit à Padula s'embranche sur la grande route on compte une dizaine de kilomètres. Un peu plus qu'à moitié chemin se trouve San -Giovanni in Fonte, groupe de quelques maisons auprès d'une belle et abondante source. Toutes les fois qu'on creuse le sol en cet endroit, où des maçonneries romaines affleurent sa superficie, on est sûr d'exhumer des antiquités. C'est de là que proviennent presque toutes les inscriptions qui se trouvent actuellement à Sala. San-Giovanni in Fonte occupe certainement, en effet, le site de la localité antique de Marcelliana, l'une des stations des Itinéraires. Nous reviendrons bientôt sur ce point en discutant
remplacement de Consîlinum, cité dont Marcelliana dépendait.
Le soleil se couche quand nous passons en cet endroit ; aussi la nuit est-elle complètement faite quand nous quittons la Gonsolare, tournant sur notre gauche dans le chemin de Padula. Naïvement nous nous imaginions que notre équipage allait nous porter jusque dans cette ville, la plus considérable comme population du Val di Tegiano, puisqu'elle compte 9,000 habitants, et nous nous réjouissions d'y trouver bientôt un gîte, avec le repos dont le besoin se faisait sentir après une journée laborieuse et bien remplie. Mais c'était une illusion, dont nous sommes réveillés d'une manière fort désagréable. Brusquement le cocher s'arrête en nous déclarant qu'il ne peut pas avancer plus loin, qu'il n'y a plus de route carrossable ; il nous fait descendre, dépose en un clin d'œil nos bagages à terre auprès de nous, et avant que nous ayons eu le temps de nous reconnaître, faisant tourner ses chevaux, repart à fond de train dans la direction de Sala où il va remiser, nous laissant seuls en pleines ténèbres, sans guide et ignorants du chemin que nous devons prendre. Dans cette situation ridicule nous ne laissons pas que d'être
PADULA ET GONSILINUM 107
embarrassés. Nous sommes au pied d'une colline rocheuse et escarpée qui s'adosse aux contreforts du mont Sant'Ëlia. C'est aux flancs de cette colline, de la moitié environ de sa hauteur à son sommet, que s'accrochent les maisons de Padula, dont nous apercevons les lumières étagées à une assez grande élévation au-dessus de nos tètes. Une cordiale hospitalité nous y attend ; nous le savons à l'avance. Mais il nous faut gravir jusque-là par des sentiers dont nous n'avons nulle idée, chargés de paquets, au travers d'une nuit dont les nuages épais qui couvrent le ciel augmentent encore l'obscurité, et au premier inoment, nous voyant absolument seuls dans la campagne, nous nous demandons avec une certaine anxiété ce que nous pourrons faire de notre gros bagage et comment nous arriverons à être renseignés sur le chemin. Nous discernons enfin dans les ténèbres une mcts^ séria qui n'est pas trop éloignée ; nous allons y frapper, et parmi les ouvriers qui y sont attablés pour le repas du soir nous recrutons quelques femmes qui chargent nos malles sur leurs têtes. Elles portent vaillamment ce fardeau sans fléchir, et ainsi chargées commencent l'ascension d'un pas alerte, en nous servant de guides.
Un jour, sur Teffroyable sentier de chèvres qui conduit de Cattaro à Tsettinié, comme je m'arrêtais & regarder passer une file de femmes monténé* grines qui cheminaient écrasées sous le faix d'énormes ballots tandis que les hommes qui les accompagnaient, dédaignant de porter autre chose que leurs armes, s'en allaient en faisant les beaux et en se dandinant d'une allure dégagée, un de ces Monténégrins, qui voyait Tétonnement se peindre sur mon visage, me dit : « Eh bien! oui, nos femmes sont nos mules. » On dirait volontiers ici de même avec une égale naïveté. Le paysan voit dans la femme une véritable bête de somme et l'emploie & porter les plus rudes fardeaux ; ellemême y est habituée et semble trouver que c'est là son rôle naturel. Gomme nous nous occupions, une fois arrivés à notre gîte en haut de Padula, d'organiser le programme de la journée du lendemain^ il était question de trouver les moyens de faire transporter dans l'après-midi nos bagages à la Chartreuse de San-Lorenzo, où nous devions passer la nuit. « Mais ce sera bien difficilo, répondit un des plus notables habitants de la ville, à cette heure-là il nV a plus une femme dans le pays ; elles sont toutes aux champs. On ne trouve alors que des hommes. »
PADULA ET CONSILINUM 109
Il ne lui venait pas h Vespril qu'un autre qu'une femme pût servir de porteur, tant la chose est passée dans les mœurs. Et pourtant celui à qui elle paraissait ainsi toute simple était un médecin fort instruit, qui avait fait ses études à Naples et y avait connu d'autres coutumes.
La montée que nous avons dû faire ce soir-là pour gagner Padula et la maison de nos aimables hôtes, MM. Romano, située tout en haut du pays, reste un des plus pénibles souvenirs d'une assez rude carrière de voyageur. Nous succombions tous h la fatigue, et pour ma part je souffrais d'un mal de jambe, produit d'un accident, que j'avais si bien aggravé à force de le surmener, que je me suis vu quelques jours après condamné à rester plus de trois semaines cloué au lit immobile et que j'en ai boité plusieurs mois. Dans ces conditions il m'a fallu gravir pendant plus d'une heure à pied un sentier de mulets étroit, raboteux, escarpé, serpentant au milieu des rochers, sans voir seulement où poser le pied. C'a été bien pis encore une fois entré dans Padula, dont les rues sans pavés, ici taillées dans le roc en escalier, là pleines de trous et de fondrières, rendues glissantes par les immondices qu'on y rencontre à chaque paâ^, sont de plus
liO A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE
obstruées presque partout par les débris des maisons écroulées dans le tremblement de terre de 18S7. La ville fut alors plus qu'aux trois quarts renversée et on l'a rebâtie comme on à pu sur ses décombres, sans prendre la peine de déblayer le terrain. B en résulte que lorsqu'on chemine de nuit dans ses rues à pente rapide, où tout éclairage est inconnu y on se heurte ici contre une sorte de barricade de ruines, plus loin on a peine à se tenir en équilibre sur des pierres roulantes, ailleurs on butte contre une tète de rocher faisant saillie au milieu de la voie, ou bien on enfonce brusquement son pied, au risque de se donner une entorse, dans un trou plein d'eau et de fange, que Ton n'a pu distinguer. Après quelque temps de marche dans ces données, lorsque nous avons atteint enfin la partie culminante où nous devions loger, nos pieds meurtris nous refusaient littéralement le service. S'il avait fallu aller plus loin, nous aurions dû y renoncer, et comme des mulets recrus, hors d'état de continuer la route, je crois que nous nous serions couchés par terre à la belle étoile plutôt que d'avancer encore.
Le lecteur se demandera ce que nous venions chercher à Padula, ce que nous achetions au prix
PADULA ET CONSILINUM 111
d'une telle fatigue. Car la ville par elle-même n'a pas d'histoire et ne renferme rien d'intéressant au point de vue de Tart et de Farchéologie. Les secousses du sol qui Font bien des fois ravagée, n'y ont laissé subsister aucun édifice ancien, aucune église de quelque mérite, si jamais elle en a possédé. L'objet de notre visite en ces lieux sauvages, où ne va jamais aucun voyageur, était la recherche de ruines antiques qui devaient exister dans le voisinage et où nous espérions trouver la solution d'un problème jusqu'ici controversé de topographie antique.
Quelques écrivains indigènes signalaient, mais vaguement et en gens qui ne les avaient pas visitées eux-mêmes, la présence de ruines à 2 kilomètres au sud-est de Padula. sur le sommet d'une colline plus élevée qu'en sépare un ravin, à la lisière des bois qui montent ensuite sur les flancs des hautes montagnes, dans un endroit désert désigné par le nom populaire de La Cività. Le peu qu'ils en disaient était, du reste, singulièrement contradictoire, puisque pour les uns c'étaient les restes d'une ville antique, pour les autres ceux d'un château du moyen âge. Un ecclésiastique du Val di Tegiano en avait parlé à M. La Gava comme d'un
lieu ou Ton voyait délie mura enciclopediche ; cetait sa manière de dire ciclopiche. Ces indications étaient bien insuffisantes; mais elles laissaient entrevoir des choses absolument inconnues à visiter les premiers, et l'on comprendra que c'en était assez pour piquer notre curiosité d'archéologues. Ajoutons qu'elle était d'autant plus éveillée que nous savions que le site encore indéterminé d'anc ville importante était à chercher dans le canton même où ces ruines étaient signalées.
Parmi les cités les plus anciennes et les plus considérables de la Lucanie au temps de son indépendance, qui devinrent des municipes de citoyens romains après la guerre Sociale et restèrent florissantes jusqu'aux invasions barbares, on cite au premier rang entre celles de l'intérieur des terres la ville de Consilinum. Le Liber coloniarum en fait MiïQ prœfectura. Cassiodore, dansunedeseslettres, rapporte qu'au bas de la très antique cité de Consilinum était situé dans le fond de la vallée un bourg du nom de Marcelliana, qui en dépendait. Là se trouvait une fontaine mei*veilleuse par la beauté de ses eaux. On y célébrait depuis un temps immémorial une grande foire appelée Leucotbea, d'après la nymphe de la fontaine; cette foire, la plus fréquen-
PADULA ET CONSILINUM 113
lée de toute la contrée, où les populations se rendaient de fort loin, coïncidait dans Tannée chrétienne avec la fêle de saint Cyprien. Le proche voisinage des deux localités de Consilinum et de Marcelliana est encore attesté parce fait qu'au v^ et au VI" siècle le titulaire de leur évêché commun, dont il n^est plus question après les invasions des Longobards et des Musulmans, est indifféremment qualifié de Consilimis et de Marcellianensis episcopus. Or, MarceUiana est une des stations que Tltinéraire d'Antonin enregistre sur la voie de Gapoue à Regium dans la partie de son parcours où elle suivait le Val di Tegiano. Et les distances que ce document compte de là au passage du Tanager au Forum Popilii (PoUa) dans une direction, et à Caesariana (Acquafredda près de Sapri) dans l'autre, font tomber exactement à San-Giovanni in Fonte, dont la source s'accorde très bien avec ce que Cassiodore dit de celle de MarceUiana. C'est donc nécessairement sur les hauteurs voisines de Sala ou de Padula qu'il faut chercher l'emplacement de la cité de Consilinum, et la zone dans laquelle il doit se trouver est assez reslreinte. Ceci cadre très bien encore avec les Actes des martyrs de Potentia dans la persécution de Dioclélien. Il y est dit, en effet, que ces con-
fesseurs, emmenés de Grumentum, furent le second jom* à Marcelliana et de là conduits à Potentîa. C'est la Via Berculia qui conduisait de Potentia à Grumentum. On a relevé à Sala une de ses bornes milliaires. Elle ne passait donc pas par la ligne qui nous semblerait la plus directe, par Yignola, Anzi et Marsico ou Yiggiano. Il faut dessiner son tracé en contournant Tautre côté des Monti délia Maddalena, par Pietrafesa, Brienza, Sala, Padula, Patemo et Tramutola. Marcelliana et Consilinum se trouvaient ainsi sur son parcours.
J'ai dit un peu plus haut comment la municipalité de Sala s'était arrogé le droit de trancher par un vote en faveur de ses prétentions la question du site de Consilinum. Mais en réalité il est certain que Sala, non plus que Padula, n'occupe point l'emplacement d'une ville antique. Dans cet état de choses, et avec les données du problème telles que je viens de les exposer^ il était clair que si la visite que nous projetions h la Cività près de Padula nous y faisait reconnaître d'une manière incontestable les ruines d'une ville, ce seraient celles de Consilinum.
Pendant que nous reposons encore, de très bonne heure le matin, MM. Romano se sont occupés avec la plus parfaite obligeance de rechercher dans la
PADULA ET CONSILINUM 115
ville les gens qui possèdent des médailles et d*auires antiquités trouvées en cultivant les champs de la Cività, et de nous faire apporter ces objets pour que nous les examinions. Il nous ont aussi procuré des montures pour faire Texcursion. Mais au moment de nous mettre en route, on se demande si la chose est possible. Il a plu toute la nuit et l'averse continue avec la violence qu'ont les pluies dans cette région, quand une fois elle se mettent à tomber. C'est une véritable trombe d'eau, qui en un moment vous transperce jusqu'aux os et du moindre ruisseau de la montagne fait pendant quelques heures un torrent dangereux. Force est d'attendre en maugréant ce que deviendra le temps. Mais la bonne fortune ne nous a pas abandonnés ; le vent du nord s'élève, le ciel se dégage, le soleil recommence à briller et aura bientôt séché les chemins. A 10 heures du matin nous pouvons monter à cheval et partir en compagnie de MM. Romano et de plusieurs autres habitants de Padula, qui se font gracieusement nos guides.
Nous suivons des sentiers abrupts qui serpentent sur le flanc de la montagne, nous coupons à travers des ravins et des bois . Enfin nous arrivons à la colline de la -Ci vità, que nous abordons du côté
de Test, à son pointculminant qui est aussi celui par lequel un isthme étroit la relie aux grandes montagnes qui la dominent. Sur ce point nous nous trouvons d'abord en présence des ruines d^une arx romaine, dont la construction en opu$ incertiim présente les caractères incontestables de la manière dont on bâtissait au début du dernier siècle de la République, vers le temps de Marins et de Sylla. La partie la mieux conservée est une grande tour carrée, sorte de donjon qui commandait Tentréo de la ville par risthme, seul endroit facilement accessible pour une attaque. Précisément parmi les inscriptions latines découvertes en ce lieu et comprises dans les grands recueils épigraphiques, il en est une que Cyriaque d'Ancône copia au xv° siècle et que ses formes de langue reportent à l'époque qui vient d'être indiquée. Elle est relative à un personnage nommé M. Minalius Sabinus, de la tribu Pomptina (c'était celle à laquelle avaient été agrégés les gens de Consilinum quand ils reçurent la cité romaine), lequel reconstruisit la tour à ses frais et le mur voisin avec les fonds d'une souscription publique, harem de suapequnia, munim de peqtmia conlata faciundum coeravtt, idemque probavùAl s'agit sûrement des ti*avanx de
PADULA ET CONSILINUM 117
Varx que nous avons sous les yeux. Une autre inscription du même lieu, que copia également Cyriaque d'Ancône et qui a aussi disparu, parlait d'un bois sacré qu'une femme du nom d'Ansia Rufa, affranchie de Tarvius, avait fait entourer à ses frais d*un mur de maçonnerie avec sa porte, circa lucum maceriam et muf*um etjamiam d{é) s{ua) p{€cunia) f[aciundum) c[uravit).
Nous parcourons attentivement le petit plateau divisé par la nature en deux étages, qui couronne la colline. Sur tout son pourtour on suit les vestiges incontestables, et en quelques endroits assez bien conservés, d'une puissante enceinte fortifiée de date fort ancienne, probablement même antérieure à l'établissement des Lucaniens dans la contrée, remontant à l'époque des Pélasges Œnotriens. Ses murailles sont construites en énormes blocs de pierre calcaire, à la forme de parallélogrammes irréguliers, superposés les uns aux autres sans ciment, en assises sensiblement horizontales, mais avec les joints de leurs extrémités plutôt obliques que verticaux. C'est la variété la plus avancée, la plus perfectionnée de la construction primitive que l'on a l'habitude d'appeler pélasgique oucyclopéenne. Profilant de la disposition de la colline et des
Ii8 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE
deux terrassés en retraite Tune sur l'autre qu'elle présente du côté de la vallée, le Consilinum originaire, dontnous retrouvons les vestiges, se divisait en deux parties, ville basse et acropole, enveloppées dans une même enceinte mais séparées par une muraille intérieure. C'est cette dernière muraille qui a laissé les restes lés plus imposants. Le site était de défense facile, tel que les peuples pélasgiques les recherchaient pour y asseoir leurs villes. Sauf à Tisthme dont j'ai parlé, la colline qui le portait n'offrait que des pentes presque à pic et du plus difficile accès.
La ville romaine occupe toute la superfide de l'ancienne enceinte. Le terrain ne lui permettait pas de s'étendre davantage. Aussi lorsque l'accroissement de la population lui rendit impossible de rester enfermée dans un aussi étroit espace et que rétablissement de la paix romaine rendit superflues les anciennes précautions de sécurité, le bourg de Marcelliana se créa dans la vallée , au pied des hauteurs, et devint) semble-t-il, à une certaine époque aussi considérable que Consilinum même.
Le sol de la Cività est partout couvert de débris romains, fragments de briques et de poteries ; des tètes de maçonneries en briques y pointent à chaque pas dans les champs. Toutes les fois qu'on y ouvre
PADULA ET CONSILINUM 119
la terre pour la culture on y recueille de nombreuses monnaies, parmi lesquelles celles des princes de la famille de Constantin sont les plus multipliées. Une certaine quantité d'inscriptions en ont été exhumées à diverses époques, et quelques unes sont conservées dans des maisons de Padula. Des fouilles n'y demeureraient certainement pas sans fruit.
A mi-côte environ de la falaise presque à pic^ qui surplombe le ravin profond creusé au sud de la colline, se trouve une grotte dédiée à l'Archange saint Michel. Elle était évidemment consacrée dans l'antiquité, et une chapelle chrétienne y a succédé à l'ancien sanctuaire païen. L'entrée en est fermée par un mur moderne, dans lequel sont maçonnés deux cippes funéraires romains, l'un avec les bustes d'un mari et de sa femme placés dans des niches. La caverne est double et dans chacune de ses parties on a établi un autel. De curieuses fresques du xrv* siècle sont peintes sur l'enduit qui revêt la paroi de rocher; elles n'ont pas trop souffert de l'effet du temps. On voit aussi, là, dans la chapelle principale, le tombeau de marbre d'un archiprètre nommé Brancazzo, mort en iS38, avec son buste d'une assez bonne sculpture.
De la partie culminante des ruines de l'antique
Consilinum nous avons une perspective belle et étendue sur le Val di Tegiano, soit sur la partie que nous en avons parcourue jusqu'ici, et sur Paduîa, qui se présente à nous, de l'autre côté d'un ravin profond où coule un ruisseau limpide, ombragé de grands arbres, dans la partie où ses maisons, étagées les unes au-dessus des autres, descendent le plus bas en se collant au flanc de sa colline pierreuse, soit sur le fond de la vallée, où le Tanagro prend sa source. Nous nous faisons expliquer la topographie de cette partie extrême, où nous ne nous enfoncerons pas, le terme de notre course dans cette direction devant être Padula et La Cività.
Au sud-est, sur une échine de montagnes, dans une situation exceptionnellement salubre^ mais dont Télévalion rend le climat austère et froid, voici Montesano,qui compteplus de 6,000 habitants. Son origine et son nom sont dus aux réfugiés qui, lors de la fameuse Peste noire de 1348, vinrent des pays circon voisins camper sous des baraques sur ce sommet exceptionnellement aéré, lequel demeure indemne de la contagion. La riante bourgade d'Arenabianca précède Montesano à une moindre hauteur, et de l'autre côté, au pied des dernières pentes de la montagne, se trouvent les ruines de l'ancien
PADULA ET CONSILINUM 421
couvent des Bénédictins de Santa-Maria di Cadossa, supprimé par une bulle de Léon X, qui en attribua les biens à la chartreuse de San-Lorenzo.
Au bas des montagnes de Lagonegro, à Tendroil où la grande route s'enfonce en montant rapidement dans la gorge étroite d'où le Tanagro, qui n'est presque encore qu'un ruisseau, débouche dans le bassin brusquement élargi de la vallée, nous distinguons le bourg de Casalbuono, autrefois Gasalnuovo, dépourvu de souvenirs historiques. Plus à l'ouest, adossé^ au monte Carmelo, lequel relie les dernières ondulations des montagnes du Lagonegrese au monte Gervati, le sommet qui prolonge au midi la chaîne des Alburni, ce gros bourg entouré de forêts de ch&taigniers, au bas duquel un torrent considérable promène ses ravages périodiques, est Buonabitacolo, dont la naissance date du xin* siècle. La crête qui le domine dérobe à nos regards la petite ville de Sanza, la Sontia des anciens Lucaniens, bâtie sur une colline au milieu d'un bassin pareil à l'alvéole d'un gâteau de miel, car il n'a pas d'ouverture et un rempart continu do hauteurs l'environne de tous les côtés.
Ahi, Sanza f vituperio délie genli Del bel paese là, dove'l 8Î suona,
murmure à demi-voix sur ce seul nom un de mes compagnons, patriote des plus exaltés.
— Quelle mouche vous pique? lui dis-je. D'où vient ce souvenir dantesque détourné de son application originaire ?
— C'est à Sanza qu'a été tué Pisacane.
Vous souvient-il le moins du monde^ lecteur, de cette affaire de la poignée d'insurgés débarquée sur les côtes du royaume de Naples par le bateau à vapeur le Cagliariy qui fit beaucoup de bruit dans le monde il y a vingt-six ans et faillit amener un gros incident diplomatique entre l'Angleterre et le roi Ferdinand II, les deux mécaniciens anglais du bateau se trouvant au nombre des accusés traduits devant la Cour criminelle de Saleme ? Il est assez probable que non. Mais ici la mémoire en est restée vivante, et l'on ne saurait méconnaître que les faits qui se passèrent alors à Sapri, Padula et Sanza exercèrent une influence marquée sur les événements qui trois ans après devaient renverser la monarchie napolitaine et en fondre les États dans l'unité nationale de l'Italie.
En 18S7 une agitation sourde et profonde remuait toutes les parties de la péninsule italienne, présageant et préparant la révolution qui allait bientôt
PADULA ET CONSILINUM 123
la transfonner. A Turin, Thabile politique de Gavour nouait le faisceau des alliances qui devaient se traduire en faits dans la guerre de 1859. A Londres , Mazzini, tenant dans ses mains les fils des sociétés secrètes qui couvraient le pays comme d'un vaste réseau, s'efforçait de gagner de vitesse le gouvernement du roi de Sardaigne afin de faire tourner au profit de la république les événements qui semblaient toucher à leur maturité. Le YieuiL de la montagne de la révolution italienne préparait un mouvement républicain qui devait éclater à la fois dans le royaume de Naples et en Toscane, et même essayer de soustraire un moment la ville de Gènes à l'autorité du roi Victor-Emmanuel, pour en faire un centre d'expédition de renforts et de secours aux insurrections qu'on serait parvenu à fomenter. Ce n'était pas qu'il dût beaucoup compter sur le succès. Mais il avait pour système de tenir les esprits en haleine par des tentatives répétées sans s'inquiéter du sort des malheureux qu'il envoyait à une mort certaine en les nourrissant d'illusions. Le 2S juin 1857, le vapeur de commerce Cagliari partait du port de Gènes à destination de Tunis. A bord se trouvaient, outre un équipage de trentedeux hommes sous les ordres du capitaine Siktzia,
trente-trois passagers dont vingt-sept s'étaient embarqués avec le projet arrêté d'aller porter la révolution dans le Napolitain. A la tète de ces derniers était Carlo Pisacane, duc de San-Giovanni, ancien officier du génie au service de Naples, qu'il avait volontairement quitté en 1847 pour entrer en qualité de lieutenant dans la légion étrangère, sous le drapeau français. En 1848, il avait renoncé au brillant avenir que l'estime de ses chefs lui assurait dans notre armée pour retourner servir son pays où une constitution libérale venait d'être proclamée. Le triomphe de la réaction au 15 mai le força bientôt de quitter Naples encore une fois, et, comme les exaltés de toute l'Italie, il alla prendre place dans les rangs des défenseurs de Rome. Mazzini, comme triumvir, lui donna le grade de colonel, et ce fut lui qui dirigea pendant tout le siège les travaux de génie de la défense. Après la prise de Rome il avait dû se retirer en exil, où il vivait dans une oisivelo forcée, cherchant à en dissiper l'ennui dans les rêveries des doctrines socialistes et dans des projets de conspirations. Ceux qui l'ont connu le dépeignent comme une âme généreuse, ne respirant que le dévouement ol labnégation, mais en même temps un utopiste
PADULA ET CONSILINUiM 125
imbu des principes révolutioimaires les plus intransigeants, se berçant des songes d'une république universelle et d'une société refaite de fond en comble sur de nouvelles bases. A Tégardde Ma^ini, c'était un séïde aveugle dans son exaltation. Ses lieutenants dans son entreprise napolitaine étaient Battestino Falcone et Giovanni Nicotera, aujourd'hui Tun des chefs de la gauche la plus avancée dans le parlement italien.
Une fois le Cagliari sorti en mer, Pisacane et ses compagnons forcèrent le capitaine à se diriger sur rile de Ponza, où se trouvait Tun des bagnes des détenus politiques du royaume de Naples. Arrivés au mouillage, les insurgés firent garder le navire par quelques-uns des leurs et descendirent à terre (27 juin), où ils embauchèrent quelques habitants et parvinrent à délivrer une partie des prisonniers. Les nouveaux compagnons de leur aventure qu'ils ramenèrent à bord n'étaient pas moins de ti'ois cent vingt-trois. De Ponza, le capitaine du Cagliari fut encore forcé de mettre le cap sur Sapri. Cependant, au cours du trajet, les insurgés hésitèrent. Reculaient-ils au dernier moment devant la responsabilité qu'ils assumaient, ou bien se crurent-ils trop peu nombreux, même avec les
recrues qu'ils avaient faites àPonza? C'est ce qu'il est difficile de dire. Toujours est-il qu'ils demandèrent au capitaine de les reconduire en Sardaigne ou à^Gènes. Le capitaine refusa. A son départ il n'avait pris de charbon que pour la traversée de Gènes à Cagliarî, comptant renouveler sa provision dans cette dernière ville ; on l'avait empêché d'y faire escale, en le forçant à se diriger sur l'Ile de Ponza ; il ne pouvait donc en ce moment^ faute de combustible, que courir au plus près, c'est-à-dire à la côte napolitaine. C'est ainsi que Pisacane et ses compagnons se virent forcés de poursuivre leur téméraire entreprise.
Le 28 ils débarquaient près de Sapri aux cris de c< Vive l'Italie ! vive la République ! » et tâchaient d'entraîner les habitants de la côte comme ils avaient soulevé ceux de l'Ile. Mais ils «ne rencontrèrent que tiédeur, ou du moins manque de confiance. Les uns les jugèrent trop peu nombreux pour avoir quelque chance de succès, et ne voulurent pas se compromettre avec eux; les autres, crédules aux bruits habilement répandus par les agents du pouvoir et les regardant comme des forçats évadés qui venaient tout piller et tuer, se cachèrent et n'attendirent que l'arrivée des gardes
PADULA ET CONSILINUM 127
urbaines et des troupes pour se jeter sur ces ennemis de la paix publique. Dès le débarquement, il était clair que le drapeau républicain effrayait au plus haut degré les populations et leur paraissait synonyme de désordre. Les insurgés eurent donc la déception de ne pas trouver au rendez-vous assigné les quelques milliers d^bonunes en armes qu'on leur avait promis. Attaqués par les gendarmes, ils comprirent la nécessité de se réfugier dans les montagnes, d un abord plus difficile, où ils pourraient mieux se défendre ou se cacher au besoin . Le 29 au matin ils se mettaient en route par Torraca pour gagner le Val di Tegiano et de là les montagnes de Saponara. Durant le trajet, observant la discipline d'une troupe régulière, ils payèrent scrupuleusement tout ce qu'ils étaient obligés de prendre pour leur subsistance; même un d'eux, ayant dérobé quelques carlins à une vieille femme, fat immédiatement jugé, condamné et fusillé. Le 30 au soir ils arrivaient à Padula. Ils étaient appelés dans cette ville par les promesses formelles de concours de plusieurs habitants notables, qui s'étaient faits forts de soulever le pays environnant dès qu'ils auraient pour point d'appui un premier noyau armé. Pisacane se présenta immédiatement
chez CCS personnes, en leur disant : « J^ai tenu ma parole; à vous maintenant de faire ce que vous avez promis. Où sont vos hommes? » Il ne trouva que des gens effrayés et hors d'état de réaliser ce qu'ils avaient annoncé à Tavance. On lui répondit cependant d'attendre la nuit; qu'au lendemain les hommes que Ton allait convoquer commenceraient à arriver. Mais, le matin, ceux sur la complicité de qui Ton comptait avaient prudemment disparu; ils avaient profité de la nuit pour se cacher. Au lieu des renforts annoncés, ce furent les gardes urbaines et les brigades de gendarmerie du voisinage que Ton vit apparaître, soutenues par le 7« régiment de chasseurs, que commandait le colonel Ghio. C'est le même officier qui, fait maréchal de camp à la suite de ces événements, capitulait trois ans après à Soveria avec sa brigade entre les mains du comité révolutionnaire de Cosenza, sans combattre çt sans même attendre l'arrivée de Garibaldi. Disposant de forces dix fois supérieures contre la poignée d'hommes que commandait Pisacane, il l'attaqua dans Padula. L'engagement fut vif, mais il ne put durer longtemps, d'autant plus que la population ne se montrait en aucune façon disposée à soutenir les insurgés. Après avoir perdu 53 morts
PADULA ET CONSILINUM 129
et 3S prisonniers, qui furent immédiatement fusillés, ceux-ci durent se mettre en retrailre sans être trop vivement poursuivis. En partant, Pisacane lançait une éloquente malédiction contre ceux qui, après Tavoir attiré par leurs trompeuses promesses^ l'avaient si lâchement abandonné.
Les débris de la bande débarquée à Sapri entraient le 2 à Sanza. Us y trouvèrent la population en rumeur, persuadée qu'elle avait afFairc à des brigands, armée pour les repousser, et dans cet état d'excitation qui fit que quelque jours après, aux portes de Naples, les habitants deTorre del Greco se jetèrent sur les matelots de l'aviso français le Météore, occupés à planter des signaux pour le travail hydrographique de leurs officiers, les blessèrent et faillirent les massacrer. Eux aussi se croyaient en présence des galériens évadés dont l'apparition imminente avait été signalée par le gouvernement sur tout le littoral. A peine Pisacahe et ses compagnons avaient-ils pénétré dans les rues de Sanza que de chaque maison des coups de feu les accueillaient à bout portant. Le tocsin sonnait à l'église ; hommes, femmes, enfants, accouraient, armés qui de fusils, qui de haches, de faux, de fourches, qui même de bâtons et de cou-
teaux, pour courir sus aux prétendus bandits. C'en était trop pour des gens épuisés de ïatigue, découragés par Favortement de leur tentative et par Téchec sanglant de la veille. La plupart des insurgés prirent la fuite et se dispersèrent dans la campagne, où les paysans leur donnèrent la chasse, tuant tous ceux qu'ils atteignaient. Pisacane et ses lieutenants restèrent avec une trentaine d'hommes seulement, et tentèrent de se frayer le passage en combattant au travers de la foule, qui les environnait et qui grossissait à chaque minute. Après s'être défendus encore quelque temps, blessés pour la plupart, ils furent contraints de se rendre. Mais la fureur populaire était montée à un trop haut degré pour respecter des prisonniers. Bien qu'ils remissent leurs armes, on se jeta sur eux pour les massacrer. Fuschini, l'un dos officiers, se brûla la cervelle pour échapper aux tortures atroces qu'il voyait infliger à quelques-uns de ses compagnons. Pisacane fut assommé à coups de hache et de bâton, déchiqueté à coups de fourche, à tel point que son cadavre n'avait plus forme humaine. Les autres auraient eu le même sort si Tarrivée du 14° régiment de chasseurs, venant de Sapri, ne leur avait sauvé la vie. Parmi les prison-
PADULA ET CONSILmUM tSl
nicrs arrachés ainsi au massacre était M. Nicolera, grièvement blessé. Siamois après, il comparaissait avec les autres survivants devant la Cour criminelle de Saleme. On avait habilement répandu dans l'intervalle parmi le public qu'il avait fait des révélations pour acheter sa grâce. A l'audience il voulut lire un mémoire destiné à venger son honneur, en mettant à néant ces bruits outrageants; mais sur les conclusions du procureur fiscal la Cour le lui interdit. Il eut beaucoup de peine à faire parvenir secrètement uac copie de son mémoire aux journaux anglais, qui le publièrent. Depuis lors la haine des partis, avec sa violence habituelle à qui tous les moyens semblent bons, est revenue à plusieurs reprises sur ces incidents pour attaquer M. Nicotera et prétendre qu'il ne s'était pas suffisamment disculpé.
Dans les fureurs aveugles des guerres civiles le sang appelle le sang; la conscience s'oblitère et Ton se croit en droit de châtier les atrocités par d'autres atrocités. Au mois d'c^oùt 1860, une co* lonne de l'armée garibaldienne prenait terre à Sapri pour opérer dans le Cilento parallèlement atl mouvement en avant du corps principal; c'était le colonel Pianciani qui la commandait. Il envoya un
détachement à Sanza. Un nommé Savino La Veglia, que la voix publique désignait comme ayant porté le premier coup à Pisacane désarmé, fut arrêté chez lui et fusillé sans- jugement dans la prison. C'était répondre au meurtre par le meurtre. L'homme que l'on traitait ainsi pouvait être un assassin ; ceux qui le mirent à mort sans observer aucune forme, sans débat contradictoire, ne se firent pas des justiciers, comme ils se Timaginaient, mais eux-mêmes des assassins.
Au moment de partir de Gênes, Pisacane avait écrit un testament, que les journaux publièrent après sa mort. « Je suis persuadé, y disait-il, que si rcntrcprise réussit j'obtiendrai les applaudissements universels; si je succombe, le public me blâmera, on m'appellera fou, ambitieux, turbulent, et ceux qui, ne faisant jamais rien, passent leur vie à critiquer les autres, examineront Tœuvre minutieusement, mettront à découvert mes erreurs et m'accuseront d'avoir échoué faute d'esprit, de cœur et d'énergie* » Il se trompait. Sa tentative avait lieu dans des conditions qui rendaient le succès impossible ; elle a misérablement échoué. Mais trois ans ne s'étaient pas écoulés qu'il passait grand homme et que sa mémoire recevait les hom*
PADULA ET CONSILINUM 133
mages réservés aux plus glorieux martyrs de la cause nationale. Sur le quai de la Marine à Salern&, le chef-lieu de la province où il mourut, on voit une statue élevée a Carlo Pisacane, precursore di Garibaldi. Dans tout Tancien royaume napolitain il n'est presque pas une ville où Ton ne rencontre une rue ou une place Prsacane. J'ai même lu à ce sujet chez un voyageur français, homme de beaucoup d'esprit et des mieux pensants, mais qui avait eu là une distraction singulière, deux pages d'indignation éloquente, flétrissant l'abaissement moral dans lequel est tombée l'Italie piémontisée ^ qui donne aux rues de ses villes le nom d'un « criminel vulgaire qui a tenté l'assassinat d'un roi. » CjEirlo Pisacane confondu avec Agesilao Milano! la méprise est forte. U serait bon de s'informer un peu plus exactement des choses avant de se mettre en frais de morale indignée.
Du reste il ne faut pas s'y méprendre, l'aventure de Pisacane, qui avait semblé au premier abord une folie piteusement avortée , fut par ses consé* quences un événement fort considérable. L'effarement et le désarroi que le gouvernement de Naples avait montré devant cette entreprise d'une poignée d'hommes, la façon dont, avant d'être arrêtés par
les troupes, ils avaient pu circuler plusieurs jours au travers d'une contrée populeuse, sans que les autorités eussent su leur barrer le passage, révélèrent aux moins clairvoyants la fragilité, Tétat de décomposition d'un établissement politique dont jusqu'alors les apparences avaient fait illusion. Dans le pays, ceâx qui avaient pris peur à Tarrivée des bandes insurrectionnelles appelées par eux-mêmes et les avaient abandonnées pour ne pas se compromettre, rougirent de leur lâcheté et se promirent d'agir autrement si des circonstances semblables se représentaient. Le sauvage massacre de prisonniers déjà désarmés produisit non seulement en Italie, mais aussi dans le reste de l'Europe, une impression d^borreur qui fit le plus grand tort moral au gouvernement pour la cause duquel il s'était produit. Ceux mêmes qui y avaient pris part en eurent bientôt honte et remords. Mais surtout ce qu'on aurait de la peine à s'imaginer, c'est Teffet inouï que produisit, sur les populations ignorantes et superstitieuses du Napolitain, la coïncidence du grand tremblement de terre de 1857, survenant quelques mois après l'entreprise de Pisacane et exerçant ses plus terribles ravages sur les cantons qui avaient refusé de
PADULA ET €ONSILINUM 135
répondre à son appel, sur ceux où il avait trouvé la mort. Vivant dans une atmosphère morale particulière, qui leur fait voir des miracles partout et qui matérialise d'une façon plus païenne que chrétienne l'action surnaturelle de la Providence, ces populations sont habituées à voir dans les secousses du sol, auquel leur pays est si sujet, et dans les phénomènes volcaniques des manifestations de la colère divine, et à en chercher la cause dans les événements humains. Le tremblement de terre de 1 857 frappa les imaginations populaires comme un châtiment presque immédiat du massacre de Pisacane et de ses compagnons, comme une sorte de proclamation extérieure d'un arrêt céleste contre la royauté des Boiirbons. Soldat d'avant-garde de la révolution nationale, le grand seigneur, que la passion démocratique avait conduit à renoncer à son titre comme à mettre son épée au service des plans de Mazzini, avait en donnant sa vie frayé les voies à un successeur plus heureux, qui devait réussir là où il avait échoué. D'ailleurs l'exemple de Pisacane ne fut pas perdu pour Garibaldi. Il lui montra que la République faisait peur aux populations du royaume de Naples, qu'elles tenaient au principe de la monarchie et que si l'on voulait les
décider & se prononcer pour Tunité nationale il fallait leur offrir en perspective la royauté de la maison de Savoie au lieu du gouvernement des comités révolutionnaires, faire retentir à leurs oreilles comme cri de ralliement le nom de Victor- Emmanuel au lieu de celui dB Mazzini. Il y avait à la fois en Garibaldi Thomme de la Révolution cosmopolite; utopiste souvent ridicule de la Repu* blrque universelle, et le patriote italien. Un jour les circonstances mirent ces ; deux hommes en conflit ; il lui fallut opter entre l'utopie politique et la patrie. Seul parmi les révolutionnaires de notre siècle^ il sacrifia la première à la seconde; il fut Italien avant d'être républicain. C'est ce qui restera son honneur dans l'histoire et ce qui lui a permis d'attacher son nom à une grande œuvre. Ennemi systématique de la monarchie et passionné pour la liberté de sa nation, il a pu consommer l'affranchissement de celle-ci, mais en achevant de l'unifier sous le sceptre d'un roi.
Mais laissons ces souvenirs d'un passé encore bien voisin, pour retourner à ce que nous visitons.
Dans la vallée, presque immédiatement au pied des hauteurs de Test, entre la colline où est bâtie Padula et la grande route, se trouve la célèbre
PADULA ET CONSILINUM 137
Chartreuse de San-Lorenzo. Fondé en 1308 p»r Tommaso Sanseverino, comte de Marsico, ce monastère, riohement doté par son créateur, reçut d'autres encore de grandes donations territoriales, et devint la plus considérable à la fois et la jphxs riche des Chartreuses de Fltalie, après celles de Rome et de Pavie.Scs bâtiments sont si vastes qu'en les voyant du haut de la Cività ils avaient presque lapparence d'une petite ville. Nous descendons pour le visiter, car il constitue l'un des édifices monastiques les plus notables des provinces napolitaines, et M. Barnabei est chargé d'en inspecter l'état pour son ministère. Supprimée une première fois sous le gouvernement du roi Joseph, la Chartreuse de San-Lorenzo fut rétablie à la Restauralion. Mais il n'y revint qu'une dizaine de pères, qui y vivaient misérablement, comme campés dans des bâtiments beaucoup trop étendus pour leur petit nombre. En 1868, le gouvernement italien Va fermée de nouveau, en dispersant les moines et en confisquant ce qu'elle avait encore de biens. Il n'y est resté qu'un unique custode ; les meubles ont été vendus à l'encan^ et les édifices abandonnés dépérissent rapidement, faute de réparations depuis quinze ans. Cette année enfin, le gouvernement
s'est décidé à faire droit aux réclamations bien des fois répétées du Conseil provincial, en enlevant la Chartreuse de San-Lorenzo à Tadministralion des biens confisqués sur l'Église et à lui épargner la vente et la démolition en^la faisant passer, à titre de monument historique, dans les services du Ministère de Tlnstruction publique. Reste à savoir comment on en utilisera les bâtiments, tout en les conservant et en y exécutant les réparations devenues urgentes, lesquelles seront considérables.
L'entrée du couvent est maintenant à demi enterrée sous les pierres et lès gi*aviers, qu'amoncelle à chacune de ses crues un torrent qui passe devant la porte, et qu'il serait indispensable d'endiguer, si Ton veut éviter que quelque jour il n'enlève une partie de la Chartreuse elle-même. Dans les terrains avoisinants se tient chaque année le 6 octobre, le jour de la fête de saint Bruno, une grande foire qui a succédé en partie à l'importance de la foire de la saint Cyprien à Marcelliana, dont le site, nous l'avons déjà. dit, est très voisin.
Grâce à l'exhaussement du sol extérieur, la vaste cour où Ton accède après avoir franchi le portail est fortement en contre-bas. Les bâtiments qui garnissent trois des côtés de cette cour étaient occupés
PADULA ET CONSILINUM 139
par la pharmacie, les logements des pèlerins, les étables, les remises et les granges destinées aux services de Texploitation des terres adjacentes au couvent. Au fond est la façade du monastère luimême, un frontispice théâtral dans le style du xvif siècle le plus ronflant et le plus mauvais, avec des colonnes d'ordre colo.ssal, des statues de marbre gigantesques aux draperies envolées, aux poses tourmentées, dans les niches qu^accompagnent ces colonnes, et pour couronnement une balustrade interrompue par des piédestaux qui portent des statues. C'est, semble-t-il, uniquement d'après cette façade à la fois emphatique et banale que Schulz a jugé tout l'édifice, pour lequel il est beaucoup trop sévère.
La porte qui occupe le milieu du frontispice une fois franchie, on est dans un vestibule monumental, entre deux cours entourées de portiques. Ces cours, au milieu de chacune desquelles est une fontaine ornée de statues et autrefois jaillissante, datent de la même époque que la façade. L'architecture en est lourde et d'une pompe qui laisse fort à désirer sous le rapport du goût; mais elle a encore de l'accent et une certaine grandeur berninesque, que l'on ne saurait méconnaître sansinjus-
lice. De beaux orangers et d'énormes figuiers croissent dans ces cours; des vignes y grimpent aux portiques ; leur végétation se marie d*une façon très heureuse avec l'architecture. La cour de gauche conduit au vaste logis autrefois réservé au prieur, qui y donnait l'hospitalité aux prélats et aux autres étrangers de marque, visiteurs du couvent. Celle de droite donne accès au réfectoii*e, aux cuisines et à leurs dépendances, qui comprennent plusieurs plus petites cours, enfin à la salle capitulaire, où le- siège du prieur, avec le dais qui le surmonte, est un vrai bijou de la plus fine sculpture de la Renaissance.
De cette salle du chapitre, pour gagner la sacristie et l'église on traverse deux ou trois petites salles, qui sont des chapelles de famille bienfaitrices du monastère. Dans l'une on voit le mausolée du fondateur, Tommaso Sanseverino, avec sa statue de marbre à demi couchée, en costume de chevalier, œuvre d'une excellente sculpture du xv° siècle^ pleine de vie et d'accent. Je suis sûr qu'il sera possible d'en déterminer Fauteur et d'y retrouver la main d'un maître. D'autres de ces'chapelles renferment des tableaux de Luca Giordano, de Tarelli et de Solimena, qui ont beaucoup souf-
PADULA ET CONSILINUM 141
fert. L'église est vaste et appartient à la fin du xvii* siècle. C'est aussi du même temps que sont les statues dé marbre qu'on y observe et dont la moins mauvaise est une Madeleine, ainsi que le maltre-autely tout couvert d'incrustations de nacre. Le grand crucifix d'ivoire, d'un travail souple et magistral y qui était autrefois placé sur cet autel, a été transporté, depuis la suppression du couvent, dans Féglise paroissiale de Padula. Pour la déco* ration de l'église des Chartreux les architectes du xvn* siècle ont déployé un excès de luxe, une profusion de peintures et de dorures rappelant ce qu'on voit à la Chartreuse de San-Martino à Naples. Hais ils ont eu du moins le bon goût d'y conserver deux choses plus anciennes et d'un intérêt majeur, les portes de bois de l'entrée principale et les stalles du chœur*
Les portes sont datées dé 1374; mais il est évident qu'on n'a fait alors que les remonter, en y mettant en œuvre des panneaux sculptés en basrelief d^une époque fort antérieure, qui offrent tous les caractères de l'art italo-normand de la première moitié du xn* siècle. Ces panneaux représentent les principales scènes de l'histoire de saint Laurent, lis mériteraient d'être soigneusement des-
BÎnés par un architecte et même d'être moulés, car ils ont une véritable importance pour Fhistoire de la sculpture en Italie et comme spécimens d'une phase encore insuffisamment connue de cette histoire, ils valent les bas-reliefs des portes de bronze de Trani et de Ravello. C'est probablement à un artiste de la Fouille qu'ils doivent être attribués.
Les stalles portent la date de 1S07 et la signatiu*e d'un artiste du nom de Giovanni, qui reste inconnu d'ailleurs. Derrière chacun des sièges, que séparent des griffons posés sur des volutes, sont des panneaux de tarsia di legno ou do marqueterie de bois de diverses couleurs, retraçant scène par scène toute Thistoire de la vie de Jésus- Christ. L'exécution technique en est fort remarquable, le dessin quelque peu sec et dur; mais il faut ici faire la part des défauts inhérents à ce genre de travail, et qu'aucun de ceux qui l'ont cultivé n'a su complètement éviter. En général, du reste, les compositions en sont belles et remar^^ quables par leur unité; et somme toute, les stalles de la Chartreuse de San-Loren;o doivent tenir un rang distingué parmi celles qu'offrent à nos re« gards tant d'églises italiennes. L'artiste qui en a donné les dessins avait subi une influence om-
PADULA ET CONSILINUM 143
brienne prononcée, mais qui n^excède pas ce que nous en constatons chez d'autres Napolitains de la même époque. De grandes analogies rappellent ici le style des frères Donzelli.
Le vestibule où s'ouvre la porte de l'église donne également accès dans le grand cloître, un des plus vastes du monde, long d'une centaine de pas et large de plus de moitié, autour ducjuel sont disposées, sur trois de ses côtés, soixante ,et quelques de ces petites maisons accompagnées d'un jardinet où chaque chartreux, d'après la règle de l'ordre, s'enferme pour mener la vie érémitique, sans jamais voir &me vivante, ni adresser la parole à personne. Avec des livres pour me tenir compagnie, je m'abonnerais bien à passer quelque temps de solitude absolue dans une de celles de San-Lorenzo. De toutes les chartreuses que j'ai visitées il n'en est pas où l'installation de chaque reclus dut être plus confortable et mieux conçuei alors que les bâtiments se maintenaient en bon état. Deux pièces, l'une servant de chambre à coucher, l'autre d'atelier, et chacune beaucoup plus spacieuse que la plupart des chambreâ où la cherté des loyers condamne les boul'geois de Paris à loger, un petit oratoire ^ un promenoir couvert poiu: les jours de p]uie^ Un
jardinet carré, à Texlrémilé duquel est une pergola^ une treille soutenue sur des piliers, avec vue sur la campagne, de telle façon que par les beaux jours on pouvait s'y promener ou s'y asseoir à méditer, en jouissant du soleil et de la beauté tranquille du paysage environnant, voilà ce que chacun des solitaires y avait à sa disposition. Dans ces données la vie érémitique n'a rien d'effrayant, et celui qui, loin des agitations du monde, s'y absorbait dans les douceurs mystiques de la contemplation devait penser que, comme Marie, il avait choisi la meilleure part. Bien des ftmes tendres ou fatiguées, mcapables de supporter les meurtrissures cruelles des luttes de la vie, ont besoin de ces asiles de paix. Il y a barbarie et oppression à les leur fermer. Libre à vous de ne pas croire à la puissance de la prière chrétienne, à la grandeur du rôle de ceux qui s'y consacrent tout entiers pour ceux qui la négligent
ou la blasphèment. C'est affaire de conscience. Mais si la société civile a le droit et même le devoir de se mettre en défense contre les dangers du développement de la main morte et de se refuser à reconnaître un caractère légal aux vœux monastiques, c'est porter atteinte à la liberté individuelle que prétendre interdire à ceux qui aspirent au
PADULA ET CONSILINUM 1-45
cloître de s'associer, pour vivre en commun sous la règle qu'ils adoptent dans la plénitude de leur volonté.
Le grand cloître de la Chartreuse de San-Lorenzo est un peu plus ancien que la façade, les cours et Téglise qui le précèdent. Il leur est aussi fort supérieur comme architecture. C'est une création de la (in du XVI' siècle. 11 ne faut pas regarder de trop près au détail, qui est lourd, gauche et souvent de mauvais goût. Mais le parti d'ensemble est bien conçu, a de la grandeur et de la puissance. L'efTet général est imposant et parle à l'imagination, qu'il ne laisse pas froide. Ses lignes prolongées s'harmonisent bien avec le paysage environnant, avec les montagnes qui le dominent sur un des c6tés. Le cimetière des moines, entouré d'une balustrade de marbre sculptée sur les dessins de Cosmo Fansaga, est dans le préau de ce cloître. La bibliothèque était située au premier étage, sur le côté ouest. A en juger par l'étendue de son vaisseau et le développement de ses casiers aux riches sculptures ornementales^ elle devait être considérable, et la tradition du pays affirme que les manuscrits y étaient nombreux. Elle a été dispersée dès le commencement du siècle, et à la dernière expulsion des