MANFREDONIA
travaux où le transport des pierres, de la cliauxet du sable employait, disent les chroniqueurs, a tous les bœufs de TApulie. »
Le plan de Manfredonia avait été conçu sur une très large échelle. Le roi prétendait faire de la cité à laquelle il donnait son nom le principal centre commercial de la Fouille et son chef-lieu adminis-> tratif . Il y établit un hôtel des monnaies et il en donna la direction à deux Âmalfitains, renommés pour leurs connaissances pratiques en cette matière, Mauro Pisonto et Nicolo Campanella. Il est probable que ces deux personnages avaient été antérieurement employés à la fabrication des espèces de Frédéric II, qui presque toutes ont été battues à Âmalfi. Mais les travaux étaient loin d'être terminés quand Manfred mourut les armes à la main, en 1266. Charles h^ d'Anjou les fit continuer activement, et c'est lui qui acheva la construction de la ville, qu'il ordonna d'appeler Siponto-Novello, voulant effacer jusqu'au nom de l'héroïque vaincu de Bénévent. Mais la conscience populaire se refusa à cette injustice. Malgré les prescriptions et les 'efforts du farouche vainqueur, le nom de Manfredonia se maintint dans lusage, pt c'est celui que la ville a gardé jusqu'à nos jours.
50 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCAiME
Les écrivains contemporains vantent la splendeur de la cathédrale de Manfredonia, qui aurait reçu les reliques de saint Laurent, évêque de Siponto au v^ siècle, et surtout son mag-nifique campanile, dans lequel était suspendue une cloche énorme, la plus grosse que Ton eût encore fondue en Italie, dont le son se faisait, raconte-t-on, entendre jusqu'à six milles à la ronde. Malheureusement, la cathédrale, le campanile et en général tous les édifices de Manfredonia ont disparu dans le désastre qui frappa cette ville en 1620, lorsque les Turcs y opérèrent une descente et la brûlèrent entièrement après Tavoir pillée.
Ce qui reste le plus intact des travaux de Manfred, c'est le môle de belle construction, maintenu de chaque côté par de hauts gradins formés de grands blocs de pierre, qui s'avance fièrement dans la mer avec une longueur de près de 200 mètres. C'est sans contredit l'œuvre d'ingénieur maritime la plus puissante et la mieux combinée qu'ait lé** guée le xiu" siècle. En tête de ce môle est le chà^ teau fort, que Lautrec attaqua vainement dans sa dernière campagne* C'est une construction du règne de Charles d'Anjou, œuvre de son ai'chiiecte maître Giordano di Monte-Sant'-Angelo.
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Bien qu'en partie remanié et gâté par des appropriations postérieures, découronné de ses créneaux du moyen âge pour recevoir de lartillerie sur ses plates-formes, il n'a pas subi de modifications trop profondes dans ses dispositions essentielles. C'est un haut et massif donjon carré, flanqué à ses angles de quatre grosses tours rondes, qu'enveloppe une enceinte extérieure reproduisant le même plan. Les remparts de la ville, garnis eux aussi de grosses tours rondes, subsistent en grande part et embrassent un espace que sont loin de remplir les huit mille âmes de la population actuelle. Avec cette enceinte, en partie vide, qui fait un vêtement trop large à la petite ville rebâtie au xvii° siècle, Manfredonia est comme une sorte d'Aigues- Uortes de l'Adriatique. Notons, du reste, qu'on a reconstruit la nouvelle Manfredonia sur le plan de l'ancienne, avec les rues régulières se coupant à angles droits, et la disposition en échiquier que l'on observe constamment dans les villes créées de toutes pièces au xui^ siècle.
C'est sur la croupe la plus méridionale du Gargano qu'est située la ville de ce nom, environnant la fameuse grotte où Ton raconte que l'archange saint Michel apparut en 493 et ordonna à saint Laurent, évèque de Sipontum, d'établir son culte dans le sanctuaire naturel qu'il avait consacré lui-même. La légende de cette apparition est tout à fait fantastique. Un riche habitant do la ville, nommé Garganus, avait l'habitude d'envoyer ses troupeaux pallre dans la montagne.. Un jour, le plus beau de ses taureaux disparut. On le chercha longtemps par les bois et par les ravins, et finalement on le trouva couché à l'entrée d'une caverne. Furieux de la peine qu'il avait dû se donner, Garganus lance un javelot contre l'animal ; mais l'arme re-
vient à son point de départ et le blesse lui-même. Ce prodige est raconté à Févèque Laurent, qui ordonne un jeûne de trois jours. Le troisième jour, qui était le 8 mai, le chef des milices célestes se manifesta sous une forme visible à Tévèque, et lui donna ordre de se rendre à la grotte qu'il s'était choisie et d'y inaugurer son culte. Laurent hésita quelque temps; il fallut pour le décider plusieurs apparitions nouvelles, et surtout une où TArchange assura la victoire aux habitants chrétiens de Sipontum contre les païens de Naples (!) qui menaçaient leur ville. A la tête d'une procession l'évêque gravît la montagne, et s'enfonçant dans les forêts parvint jusqu'à là grotte. En y entrant, lui et les fidèles qui le suivaient la trouvèrent éclairée d'une lumière céleste ; la main des anges en avait fait une chapelle, et un autel drapé de pourpre se dressait auprès de la paroi nue du fond. Laurent lit immédiatement construire une église en avant de la caverne, et avec le consentement du pape Gélase I", il la consacra le 29 septembre 493, au jour de la fête de saint Michel.
C'était la première fois que le culte de l'Archange prenait pied en Occident; mais en Orient, il avait une grande importance à Constantinople, depuis la
fondation même de cette ville. II y a donc quelque chose de digne de remarque dans le fait que Tévéque Laurent, fondateur du sanctuaire du Gar* gano, est donné comme un cousin de l'empereur Zenon, ce qui semble lui assigner une origine constantinopolitaine. C'est seulement pn 590 qu'à Rome le pape saint Grégoire le Grand consacra h saint Michel le mausolée d'Hadrien, au sommet duquel on l'avait vu, dit-on, remettre son glaive au fourreau à la fin de la terrible peste qui avait désolé la cité. C'est aussi dans le \f siècle que fut construite l'église de l'Archange à Ravenne, et la fondation de celle de San-Michele de Pavie est encore postérieure. Au commencement du vm^ siècle, l'évèque Autbert d'Avranches en Neustrie, à la suite de plusieurs apparitions dont les circonstances légendaires ont une ressemblance singulière avec ce qu'on raconte de celles qu'avait vues Laurent de Sipontum, consacra au chef des légions des anges le mont Tombe, devenu notre célèbre couvent de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer. La première église de cette localité fut bâtie, dit-on, sur le plan de celle du Gargano, et depuis lors des liens étroits existèrent entre les deux sanctuaires de la Normandie et de la Fouille.
Ce dernier était déjà depuis long-temps visité de nombreux pèlerins, et les richesses qu'ils y avaient accumulées attiraient, dès 657, Grimoald, duc de Bénévent, qui vint le piller avec ses Longobards encore païens. La vénération qui entourait le lieu ne T^mpècha pas d'être livré plusieurs fois à de semblables dévastations, et pendant les siècles qui suivirent, saint Michel défendit mal son sanctuaire italien, car il fut pillé à trois reprises, en 869 par les Arabes établis à Bari, en 926 par Michel, roi des Bulgares, et en 952 par une nouvelle horde de Sarrasins. Malgré ces catastrophes, le pèlerinage de Saint-Michel du Gargano fut un des plus fréquentés dans le premier moyen âge, et même après l'ouverture de l'ère des croisades. Parmi ses visiteurs les plus illustres on compta plusieurs papes, Léon IX, Urbain II, Pascal II, Aleiandre III; trois empereurs : en 998 Othon III, qui trouva le sanctuaire encore complètement dépouillé par suite de la dernière expédition des musulmans; en 1022 Henri II, qui, d'après une légende, resta boiteux comme Jacob après avoir été touché par l'Archange à la cuisse; enfin, en 1137, Lothaire II, la gi'ande comtesse Mathilde, saint Bernard, saint François d'Assise, saint Tho-
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mas d'Aquin et sainte Brigitte. On y venait des contrées les plus lointaines de TOccident, particulièrement de la Normandie. C'est comme pèlerins que s'y étaient rendus en 1016 les premiers Normands dont Melo sollicita l'appui contre les Byzantins, ceux qui appelèrent bientôt leurs compatriotes à la conquête de TApulie. A la seconde descente des Normands dans le midi de Tltalie, vingt-cinq ans plus tard, ils se montrèrent très pressés d'enlever Monte-Sant'Angelo et son sanctuaire à l'archevêque de Bénévent, qui en avait la seigneurie. Dans le partage fait à Melfi en 1043, cette ville et toute la montagne du Gargano furent assignées à Rainulfe, comte d'Aversa.
Aujourd'hui le pèlerinage n'est plus fréquenté que par les populations de l'ancien royaume de Naples. Mais chaque année, à la fête qui a lieu le 8 mai, avant le départ des bergers de la plaine du Tavoliere et qu'accompagne une grande foire, des foules immenses, montant à 20 ou 25,000 personnes, s'y rendent de toutes les provinces voisines. C'en est assez, avec le pèlerinage journalier qui ne
s'arrête pas, pour maintenir sur ce sommet, autour du sanctuaire vénéré, une ville d'environ 18,000 âmes, agglomérées dans des rues tortueuses et
sombres, presque aussi sales que celles de Termoli, au pied d'un château à demi ruiné du xvi® siècle.
La route qui conduit de Manfredonia à Monte- Sant'Ângelo traverse d'abord de riches plantations d'oliviers au bord de la mer. Puis, au bout d'une dizaine de kilomètres, commence la montée en lacets serpentant sur le flanc de la montagne. L'ascension est longue, mais on en oublie la durée en présence du merveilleux panorama qui se déploie devant les yeux et dont l'étendue devient plus grande à mesure qu'on s'élève. A l'est la mer étend à perte de vue sa nappe qui brille au soleil; à l'ouest, au delà de la plaine nue dont on embrasse l'ensemble d'un seul coup d'œil, le regard suit avec \ admiration les grandioses dentelures de la chaîne
des Apennins, depuis le Matese jusque bien par delà l'endroit où le Vulture dresse son cône volcanique, éteint dès avant le commencement de l'his. toire ; au sud, droit devant soi, on voit, au delà du cours de l'Ofanto, la Fouille s'étendre entre la mer et les montagnes comme un immense et plantureux verger. On suit toute la ligne de la c6te jusqu'à Bari : d'abord, de Manfredonia à l'embouchure de rOfanto, déserte et bordée de lagunes stagnantes; puis au delà parsemée de ces villes si rapprochées
les unes des autres dont la série commence à Bar- Ictta, et qui dans le lointain apparaissent comme autant de taches d'un blanc éclatant entre Tazur de la mer et la verdure du continent.
Monte-Sant'An^elO) outre le sanctuaire de l'Archange, renferme plusieurs églises intéressantes. Santa-Maria Maggîore est un bel édifice du xn^ siècle, du style habituel à cette époque dans la Capitanate, avec une certaine influence toscane dont nous aurons à reparler à propos de la cathédrale de Troja. Le baptistère en forme de rotonde attenant à l'église San-Pielro est de la même époque et compte parmi les bons morceaux d'architecture normande de ce temps. L'église elle-même renferme d'assez remarquables fresques du xiv® siècle, appartenant manifestement à l'école de Giotto. La porte de l'ancien couvent des Célestins est du XIV* siècle et du règne de Charles de Durazzo. Mais Je ne m'arrêterai pas à ces différents édifices, car tout ici cède en intérêt à l'église principale.
Une corn* fermée par une grille sur la rue y donne accès. A droite est un haut campanile octogone de style angevin, élevé en 1274 par Charles d'Anjou, qui manifestait la plus grande piété pour Saint Michel du Gargano, à la protection duquel il
rapportait ses victoires de Bénévent et de Sgurgola. Les architectes en ont été Giordano diMonte- Sant^Ângelo et son frère Marando. Au fond de la cour, sous un portique daté de 1295, se trouve l'entrée de l'escalier de cinquante -cinq marches taillées dans le roc qui descend à un petit atrium quadrangulaire, entouré de deux étages de galeries, en avant de la paroi de rochers où s'ouvre la grotte sainte. Une nef ogivale, placée transversalement à la direction de la caverne, la prolonge extérieurement et en fait une église assez vaste, dont le chœur, exhaussé de quatre marches, et Tautel sont placés dans la cavité naturelle de la montagne^ où saint Michel passe pour s'être manifesté. Cette nef a été construite en 1273, par Tordre de Charles d'Anjou. Il règne à Tintérieur une ohscu« rite profonde et une grande humidité ; Teau suinte constamment goutte à goutte avec un bruit monotone du haut de la voûte de rocher, et une source, aux eaux de laquelle on prête des vertus miraculeuses, jaillit à la gauche de TauteU Le pavé de la nef et du chœur est de marbre blanc et rouge. Au fond de la profonde caverne, Tautel, surchargé de cierges que tient constamment allumés la piété des fidèles, resplendit au milieu des ténèbres. Les lu-
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mières se reflètent sur le métal des ex-voto suspendus à la paroi du fond, et la statue de TÂrchange, qu une tradition sans fondement attribue à Michel- Ange, s'enlevant en sombre sur ce champ d*or brillant, semble une apparition entourée d'une auréole éclatante. L'impression qui en résulte est des plus saisissantes.
G'estbienévidemmentdanscette caverne qu'était, aux temps du paganisme, Toracle de Calchas au mont Garganus, très vénéré des populations de TApulie. Strabon parle de cet oracle et dit que ceux qui venaient consulter le demi-dieu dans son antre devaient passer la nuit en plein air, à l'extérieur, couchés sur la peau du mouton noir qu'ils avaient sacrifié. Ici comme toujours le pèlerinage chrétien a succédé à un pèlerinage antérieur des païens, et l'apparition de l'Archange au v^ siècle dans la période d'agonie de l'ancienne religion, eut pour objet de déraciner le culte qui depuis de longues générations s'attachait à ce lieu, en y substituant une consécration nouvelle. Il est à noter qu'un miroir étrusque à graffito, publié par Gerhard, nous offre, avec son nom inscrit près de lui, la figure do Calchas, non pas envisagé comme le devin de la guerre de Troie chanté dans l'épopée,
mais comme le demi-dieu fatidique qu'allaient interroger au Garganus les populations italiques. Il tient à la main le foie de la victime immolée, où il lit Tavenir; barbu, la chevelure- hérissée, son aspect est terrible; deux grandes ailes garnissent ses épaules. C'est tel qu'il devait être représenté dans la grotte ou il avait son oracle ; et il n'a pas fallu un grand changement pour en faire un saint Michel, ministre des colères divines.
Mais la merveille de la basilique de Monte Sant' Angelo, ce sont ses portes de bronze. Leurs deux vantaux sont divisés en vingt-quatre compartiments aux cadres saillants, dont chacun comprend un sujet figuré. Ces sujets, disposés d'une manière bizarre et tout à fait irrégulière par rapport à Tordre et à la succession des faits qu'ils retracent, ont tous trait aux apparitions fameuses des archanges Michel et Raphaël. Dix-huit sont empruntés aux récits de l'Ancien et du Nouveau Testament ; un montre Tange déposant des couronnes célestes sur la tête de sainte Cécile et de son fiancé Valérien ; un autre est puisé dans l'histoire de saint Martin de Tours ; trois enfin représentent les principaux épisodes de l'apparition de saint Michel du Gargano et de l'établissement de son culte par
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Tévèque Laurent de Sipontum. U n'y a en effet que vingt-trois sujets, tous accompagnés de longues inscriptions explicatives dans un latin barbare. Le septième panneau du vantail de droite, en commençant à les compter du haut, est rempli par une inscription en quinze lignes où le donateur, du nom de Pantaleone, s'adresse à ceux qui visiteront Téglise. J'aime Tadmiration naïve qu'il y exprime pour l'œuvre d'art dédiée par sa piété, la confiance avec laquelle il dit aux dévots qui viendront désormais dans le sanctuaire « de regarder d'abord un si beau travail, » sûr qu'alors ils voudront réciter en sa faveur la prière dont il leur donne la fortnule. Il y a là toute la simplicité d'un siècle de foi. Le bon Pantaleone tenait beaucoup à ses magnifiques portes; dans une autre inscription, placée sur la plate-bande horizontale entre les quatre panneaux inférieurs du vantail de gauche, il re** commande de les nettoyer chaque année comme il amontré à le faire, prescription qui depuis bien des siècles n'est plus observée.
Le travail des portes de l'église de Monte Sant^ Angelo est curieux et d'une nature dont on n'a que peu d'exemples, tous dans l'Italie méridionale et presque tous exécutés à Constantinople. Les su-
jets, au lieu d'être en relief, sont incrustés à plat. Sur la face, exactement planée, de chacun des panneaux, l'artiste a creusé au burin un profond sillon qui dessine le contour des figures ; ceci fait, il a introduit dans le creux de sa gravure un fil d'argent, faisant ressortir le trait par cette incrustation. Les visages, les pieds et les mains sont formés par des plaques d'argent découpées où Ton a gravé les détails. Le dessin, malgré des défauts considérables, a du style; on y sent l'empreinte d'une grande tradition, pétrifiée par l'esprit hiératique et atteinte déjà de décadence, mais conservant des restes de son ancienne puissance et se rattachant directement par certains côtés à Fan-' tique. Les visages et les corps sont démesurément allongés, les traits anguleux, la pose des figures raide et gauche ; mais les compositions sont claires, bien ordonnées et d'un accent grandiose dans leur naïveté. Elles rappellent étroitement les miniatures des manuscrits grecs des x® et xi^ siècles. En effet ces portes ont été exécutées « dans la ville royale de Constantinople » et par des mains grecques en 1076, ainsi que nous l'apprend l'inscription gravée sur le vantail de droite, dans l'intervalle entre les quatre panneaux d'en bas.
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Je ne saurais comprendre comment Huillart- Bréholles a pu proposer d'identifier le Pantaleone qui a fait faire les portes de Monte Sant'Angelo avec le diacre byzantin Pantaléon, qui écrivit en grec un livre des miracles de saint Michel d'après les traditions de TÉglise d'Orient. Il ne peut y avoir de commun entre ces deux homonymes de patries diiTérentes que la même dévotion au chef des milices célestes. Le Pantaleone de la basilique apulienne appartenait à une des plus grandes familles du patriciat d'Âmalfi, qui dans tout le cours du XI* siècle eut la spécialité d'offrir aux églises de l'Italie méridionale des portes de bronze, toutes de mémo style et de même travail, fabriquées à Constantinople où cette famille avait de puissantes relations de commerce. Le plus ancien personnage que Ton en connaisse est un nommé Maurone^ l'un des comtes annuels ou consuls de la République amalfitaine au commencement du siècle. Son petitfils, Pantaleone P', a inscrit son nom sur les portes de la cathédrale d'Amalfi, comme les ayant fait faire à ses frais. « L'abbé Didier du Mont-Cassin, dit la chronique de Leone de' Marsi, étant venu à AmalH en 1062 pour y acheter des étoffes de soie dont il voulait faire présent à l'empereur d'AUc-
magne Henri IV, vît les porles de l'église épiscopale et fut si enchanté de la manière dont elles étaient travaillées qu'il envoya sur-le-champ à Constantinople la mesure. des porles de Téglise vieille, où il eut soin qu'on les fît parfaitement belles. » Ces portes de l'abbaye du Mont-Cassin subsistent encore, et l'inscription qu'elles portent nous apprend que ce ne fut pas l'abbé Didier qui en fit la dépense, comme on pourrait le croire d'après le chroniqueur, mais le noble Amalfitain Mauro, fils de Pantaleone. Leur date est 1066. Mauro, à son tour, eut pour fils un Pantaleone U, qui fut consul d'Âmalfi. Celui-ci fit faire les grandes portes de la basilique de.Saint-Paul-Horsles-Murs à Rome, détruites en partie dans l'incendie de 1823, et sur lesquelles on lit, outre les inscriptions latines du donateur, la signature grecque du fondeur Staurakios, qui l'avait exécutée à Constantinople en 1070. C'est de ce Pantaleone II que naquit Pantaleone III, celui des portes de Monte Sant'Angclo, à la libéralité duquel l'église San- Salvatore d'Atrani, auprès d'Amalfi, doit aussi les siennes, terminées en 1087.
Ainsi dans tout le cours du xi° siècle, même après l'établissement des Normands et la rupture
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des liens de soumission à Tempire byzantin, quand on voulait dans lltalie méridionale donner à une église de belles portes de bronze, il fallait les demander à l'habileté technique des Grecs de Gonstantinople ; l'industrie indigène n'était pas encore capable d'un semblable travail. Même en 1099 c'est de la ville impériale que Landolfo Butromiio fit venir les portes de bronze, inférieures à celles dont nous venons de parler, qu'il dédia à la cathédrale do Saleme et qui en ferment encore l'entrée. Mais bientôt après, dans les premières années du xn^ siècle, Ganosa nous offre les belles portes de bronze du mausolée de Bohémond, exécutées par Roger d'Âmalfi (un artiste au nom normand), portes où les sujets sont encore au trait incrusté d'argent à la mode byzantine, mais où les riches encadrements et les rosaces décoratives commen-< cent à être modelés en relief. L'art du fondeur en bronze se naturalise en Italie et tend rapidement à y surpasser ses modèles constantinopolitains. On en suit le progrès avec Oderisi de Bénévent, qui a signé les portes de la cathédrale de Troja et auquel je n'hésite pas à attribuer celles de la cathédrale de sa ville natale, exécutées en 1150, malgré la tradition orale qui veut qu^cllcs aient
été faites à Constaniinople. Dès lors le système des sujets en bas-relief a remplacé celui desinciiistations à plat. Cet art atteint enfin son point suprême de perfection pour l'Italie méridionale dans la seconde moitié du xu'' siècle, quant fleurit Barisano de Trani, le griand maître à qui l'on doit les merveilleuses portes de bronze de la cathédrale de Trani (1160), de celle de Ravello près Âm.nlfi (1179) et des entrées latérales de la cathédrale de Monreale en Sicile (celles du grand portail sont datées de 1186 et signées de Bonanno de Pise).
Quand on a visité la ville de Manfred et gravi le Gargano afin d'y voir le sanctuaire de TArchange, il faut revenir à Foggia, en faisant de nouveau la même ennuyeuse route, pour se rendre à Lucera. On va en deux heures d*une ville à Taulrc par un beau chemin carrossable, qui court en ligne droite dans la plaine nue sans que, pour ainsi dire, une seule habitation s'élève sur ses bords. Les cultures sont cependant plus multipliées sur ce trajet que sur celui de Manfredonia. A sa droite on a le Gargano, à sa gauche la chaîne de TApennin, précédée d*ondulations, sur la pointe d'une desquelles on distingue le groupe des maisons de Troja.
En faisant ce chemin, Tesprit se reporte à la description saisissante que le chroniqueur Nicolas
de Jamsilla, compagnon du prince dans cette aventure, fait du voyage de Manfred après sa fuite d' A versa, en novembre 1254, et de la façon dont le fils de Frédéric dut marcher de nuit, au milieu des ténèbres et delà tempête, pour gagner Lucera sans être aperçu des troupes pontificales postées à Troja et à Foggia, dans une plaine sans un arbre où le passage^d'unepetitetroupe de cavaliers dev&it être vu d'une très grande distance et attirer aussitôt l'attention.
Lucera s'élève sur une colline d'un certain relief, escarpée sur les côtés du nord et de l'ouest, en pente douce vers l'est et le sud, qui se détache à un certaine distance en avant des derniers contreforts de l'Apennin et commande au loin la plaine environnante. Ainsi préparé par la nature, le site en a toujours constitué une position stratégique de premier ordre, et depuis les débuts de l'histoire chez les populations de l'Apulie, nous y voyons exister une ville fortifiée dont le rôle est capital. Les Grecs prétendaient que cette ville de Luceria avait été fondée par Diomède, revenu d'Ilion, comme Arpi, Sipontum, Canusium et, en général, toutes les cités de quelque importance dans la Daunie et même dans une portion de la Peucétie ;
à Fépoque romaine on y montrait encore un vieux xoanon que les habitants prétendaient être le Palladium enlevé de Troie par le héros argien.
La fondation de Luceria dut être en réalité Tceuvre des Dauniens de race iapygo-messapienne, sur le territoire desquels elle était située. Le nom d^Apulie, qui s'étendait jusque-là, n'est autre que la. forme italique de celui dont les Grecs ont fait de leur côté lapygie. Mais tout, y compris Tappellation même de la cité, qui appartient aux idiomes proprement italiotes, semble indiquer que de très bonne heure l'élément osco-samnite se superposa à Télément iapygien dans la population de cette ville, et y devint prépondérant.
Les faits précis de Thistoire dje Luceria sont, d'ailleurs, ignorés jusqu'à la seconde guerre Samnite, où nous voyons ses habitants suivre le parti des Romains, de même que les autres Âpuliens, puis refuser de s'associer à la défection de ceux-ci en 326 avant Jésus-Christ. Pour les châtier, les Samnites vinrent mettre le siège devant la ville, et c'est en marchant au secours de Luceria que l'armée romaine éprouva son grand désastre du défilé des Fourches Caudines. La chute de la forteresse apulienne en fut la conséquence immédiate^
et les Samnitcs, vainqueurs, la choisirent comme la place de sûreté où ils enfermèrent les otages h eux remis en garantie du traité de Caudium, que le sénat refusait de reconnaître. Aussi Rome attacha-t-elle un prix extrême à enlever à ses ennemis Luceria, et, des 320,Papirîus Cursor investissait la ville, défendue par une garnison de sept mille Samhites, et finissait par l'emporter après une résistance acharnée. Il y reprit les otages et y fit un riche butin, car c'était alors la plus riche cité de l'Apulie. Six ans après, elle retombait aux mains des Samnites, mais ce ne fut que pour très peu de temps. Les Romains la reprirent bientôt de vive force, massacrèrent une partie de la population et installèrent à la place des anciens habitants une colonie militaire de droit latin. Ce fut dès lors le boulevard de la domination du peuple roi dans TApulie, où elle lui permettait de prendre le Samnium à revers. Aussi les Samnites tentèrent-ils, en 294, un effort désespéré pour recouvrer Luceria; mais le consul Atilius, accouru au secours de la ville, les écrasa dans une grande bataille.
Établie au milieu d'un canton de grande production agricole et pastorale, la colonie de Luceria eut autant d'importance comme centre de com-
merce que comme place forte. Nous en avons la preuve par le développement de son monnayage, qui débute à l'époque de sa fondation même alors que l'as était encore du poids d une livre. Plus tard, lorsqu'un peu avant la seconde guerre Punique on essaya le système dé la fabrication des deniers romains dans un certain nombre d'ateliers succursales répartis en Italie, Luceria fut le siège d'un de ces ateliers. Dans la guerre d'Hannibal, la conservation de la forteresse de Luceria par les Romains eut une importance décisive. Le grand capitaine carthaginois ne parvint jamais à s'en emparer et le fait d'avoir ainsi gardé une base inexpugnable d*opérations dans l'Apulie fut une des choses qui permirent le mieux à Rome de relever rapidement ses affaires après ses premiers désastres. Les colons de Luceria montrèrent d'ailleurs à ce moment une fidélité passionnée à la cause de la mère patrie. En 209, quand une partie des colonies latines, lasses de la prolongation indéfinie d'une guerre à laquelle on ne voyait point de terme, refusèrent à Rome de continuer à lui fournir leurs secours en hommes et en argent, il n'y en eut que dix-neuf qui se déclarèrent prêtes à soutenir encore la lutte jusqu'à entier épuisement, et Luceria fut du nombre.
n A TRAVERS UAPULÏE ET LA LUCANIE
L'histoire garde ensuite le silence sur les destinées de Luceria jusqu'au temps de Cicéron, qui dans son discours pro Cluentio en parle comme d'une des villes les plus florissantes de l'Italie. Dans la guerre civile contre César, Pompée en fit quelque temps son quartier-général avant de se replier sur Brundisium : Strabon cite Luceria comme déclinant à sojfi époque. Pourtant elle retint une certaine prospérité pendant toute la durée de l'Empire. Auguste y avait envoyé une nouvelle colonie de vétérans, et les écrivains, aussi bien que les inscriptions, montrent qu'elle garda jusqu'au bout son rang colonial avec les privilèges qui y étaient attachés. Sur la Table de Peutinger elle est marquée comme le siège à^nn prxtoniim provincial.
L'importance de Luceria survécut aux invasions barbares et aux ravages affreux des guerres gothiques. Paul Diacre la décrit comme étant une ville opulente sous la domination des Longobards, qui en firent le chef-lieu d'un de leurs castaldats. Mais en 663 l'empereur grec Constant II prit la ville sur ce peuple et la détruisit presque entièrement. Dès lors, et pendant six siècles, Lucera ne fut plus qu'une simple bourgade, où pourtant résidait toujours un évêque. C'est en cet état qu'elle
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se trouvait encore en 1223, lorsque Frédéric II, l'année même où il construisait son palais de Foggia, contraignit les musulmans de Sicile révoltés à demander Tamâfn et à se mettre à sa merci. Jugeant imprudent de les laisser dans le Yal di Mazzara, où leurs traditions d'indépendance étaient trop vivantes et où il leur était toujours facile, en cas de rébellion, de recevoir des secours de leurs frères d'Afrique, ne voulant pas non plus priver ses États de cette vaillante et industrieuse population par une expulsion pareille à celle que TEspagne commît plus tard la faute immense d'accomplir, il se décida à les dépayser en les transplantant sur le continent italien. La masse principale des Arabes siciliens fut donc par ses ordres transportée à Lucera, Girofalco et Acerenza. Lucera en fut la principale colonie, et pour la recevoir fit élever une vaste forteresse, bù ils vécurent d'abord séparés de la population chrétienne de la ville.
Ainsi transplantés, ces Arabes, après une tentative de révolte en 1226, acceptèrent rapidement leur nouveau sort avec la facile résignation qui est le propre des musulmans, et même bientôt ils s'attachèrent avec un ardent dévouement au souverain qui leur avait conservé la vie sauve quand les ha-
bitudes et le droit de la guerre, dans les mœurs du temps, lui auraient permis de les exterminer. Astreints tous au sei*vice militaire, leurs milices furent pendant plus de vingt ans le nerf et le seul noyau permanent des armées de Frédéric II, et la forteresse qu'ils occupaient, achevée en 1227, le principal point d'appui de la domination des Hohenstaufen dans les provinces touchant à TAdriatique. Quand la rupture entre TEmpereur et le Pape fut devenue ouverte et irrémédiable, la présence des musulmans à Lticera devint un des griefs dont le Souverain Pontife fit le plus retentir le monde chrétien contre Frédéric. Pourtant Teraploi d'une garde sarrasîne auprès du souverain n'était pas autre chose qu'une tradition des princes normands. Ceux-ci, et Robert Guiscard tout le premier, avaient constamment employé les contingents des Arabes de Sicile, de l'aveu même de la Papauté, dans leurs guerres en Italie, et l'armée qui, au prix de Tincendie d'une partie de Rome, avait délivré Grégoire VII, se composait en majorité de musulmans, sans que ce pontife eût éprouvé le moindre scupule de voir des infidèles servir sous sa bannière. Depuis plus d'un siècle, la seule force militaire permanente des principautés franques fondées
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en Syrie par les croisés consistait dans les corps soldés de musulmans indigènes, désignés sous le nom de turcopleSy et l'office de grand-turcoplier était la première charge militaire de la cour de Jérusalem. Pour donner cependant une certaine satisfaction aux plaintes du Pape, Frédéric ouvrit librement l'accès des casernes de ses Sarrasins aux missionnaires franciscains et fit même bâtir dans la forteresse, à côté de leur mosquée, une église destinée à ceux qui voudraient se convertir. Mais il savait d'avance qu'il n'y en aurait aucun. Il persista à refuser aucun avantage au changement de religion, et, traitant à sa cour les musulmans sur un pied d'exacte égalité avec les chrétiens, son scepticisme, blessant pour les croyances de son époque, se plaisait à réunir à la même table des évèques et des capitaines arabes. Bientôt, du reste, à mesure que la latte avec le Saint-Siège devint pour l'Empereur une question de vie ou de mort, il sentit davantage quel prix avaient pour lui les services de troupes sur qui les anathèmes ecclésiastiques n'avaient aucune action, dont le fanatisme religieux éprouvait, au contraire, une satisfaclion sauvage à combattre contre le pontife catholique. En 1239, Frédéric, pour donner plus de cohésion à ses Sarrasins, les
concentra tous à Lucera, faisant venir dans ce lieu ceux qui avaient habité jusqu'alors à Acerenza et à Girofalco, y amenant en grand nombre de nouvelles familles qui étaient restées encore en Sicile, et les renforçant enfin de bandes mercenaires qu'il faisait recruter en Afrique. La colonie musulmane de Lucera monta ainsi jusqu'à soixante mille âmes. Le château-fort ne pouvait plus lui suffire; on lui livra aussi la ville. EtTEmpereiu* ferma les yeux sur la façon cruelle dans les nouveaux colons musulmans molestèrent les rares habitants chrétiens qu'ils y trouvèrent, les forçant à déguerpir avec leur évêque et s'emparant de la cathédrale pour en faire une mosquée. Cest ainsi que l'antique Luceria Apulonim devint Lucera Saracenorum.
Désormais Frédéric pouvait en toute sécurité faire de Foggia sa résidence la plus habituelle. Entre la forteresse de ses SaiTasins, à une extrémitéy et, à l'autre, Andria la Fidèle, dont la population montrait à sa cause un dévouement qui lui tenait tant au cœur,
Andria fidelis noslHs affiœa medullis, la soumission de la plaine de la Capitanate et de
la Fouille était assurée. Il n'avait plus à craindre, de la part des citoyens des populeuses villes de cette contrée, toujours prêts jaux changements et fort enclins à embrasser le parti du Pape, des défections comme celle qui avait été presque générale en 1229 à Tapparition de la croisade des Clavigeri, Mais Frédéric ne vint qu'à peu de reprises, et cela seulement pour des laps de temps fort courts, dans les dernières années de sa vie, habiter à Lucera même, au milieu de la colonie arabe, où il avait pourtant un logis royal et où il menait complètement, quand il y allait, la vie d'un monarque musulman, comme les rois normands de Sicile lui en avaient donné l'exemple. C'est son existence dans ces séjours qui lui avait fait donner par les Guelfes le surnom de ;< sultan de Lucera. » Il y avait des haras de chameaux, des équipages de chasse avec des guépards dressés à l'orientale ; enfin, ce qui est plus grave, un harem richement monté et gardé par des eunuques. Ici sa conduite, en opposition avec la loi chrétienne, prêtait largement le flanc aux invectives papales. Pour la juger avec une entière équité, il ne faut cependant pas oublier qu'avant lui les rois normands avaient eu patemment leur harem organisé à Palcrme.
Après la mort de Frédéric II et de Conrad, quand Innocent IV tenta de s'emparer directement du royaume de Sicile, il voulut gagner les Sarrasins de Lucera. Oubliant tout ce qu'il avait écrit sur le scandale du séjour de ces infidèles en Italie, il offrit à leur émir, que les chroniqueurs du temps appellent Jean le Maure, de lui consei*ver la charge éminente de grand camérier du royaume et de lui conférer, en outre, des fiefs et des honneurs nouveaux en grand nombre. Le chef musulman accepta le marché, mais ses hommes ne voulurent pas le suivre dans sa trahison envers ses princes. Manfred accourut chercher un asile au milieu d'eux. Ce furent eux qui le proclamèrent les premiers et qui lui permirent de reconquérir le royaume. Pendant tout son règne, il n'eut pas de soldats plus fidèles, et quand la fortune le trahit définitivement, les Arabes de Lucera tombèrent par milliers à ses côtés sur le champ de bataille de Bénévent. En partant pour combattre Charles d'Anjou, Manfred avait confié sa femme, la belle Hélène d'Épire, et ses fils en bas âge au dévouement des Sarrasins et aux fortes murailles du château de Lucera. C'était un asile sûr, qui eût permis aux partisans des jeunes princes de se rallier et de continuer la lutte.
Mais leur mère, abandonnée de ses conseillers, perdit la tête et quitta Lncera pour se réfugier à Trani, d'où elle espérait faire voile vers TÉpire. Le châtelain de cette ville la vendit avec ses enfants à Charles, qui se déshonora par sa cruauté à leur égard. Plus malheureux que Conradin, on ne' les jugea pas dignes de Téchafaud, et ils pourrirent de longues années dans des cachots infects. Le dernier survivant des fils de Manfred, Henri, mourut seulement en 4318, sous le règne de Robert, dans un souterrain du château de TŒuf, à Naples, aveugle par suite de ses souffrances, après une captivité de cinquante-deux ans.
Manfred mort et sa famille disparue, les Sarrasins de Lucera se soumirent au conquérant, qui confirma leurs privilèges et leurs lois particulières. Mais, dès Tannée suivante, & Tannonce de l'approche de Conradin, qui se préparait à franchir les Alpes, ils relevèrent sur leurs tours Tétendard de la maison de Souabe. Lucera devint alors le point de réunion des Gibelins dans le midi de la péninsule. Charles d'Anjou voulut essayer de réduire la place avant que son compétiteur fût descendu de la Haute-Italie. Mais après plusieurs mois d'assauts infructueux, il dut lever le siège pour se porter
au-devant de Conradin. Quand il Teut vaincu et mis & mort, il revint devant Lucera, en 1269. Les musulmans se défendirent avec acharnemeat, mais à la suite d'un long blocus la famine les contraignit enfin à capituler. Le iS août, ils ouvrirent leut*s portes et défilèrent devant le vainqueur irrité, qui les fit passer sous le joug. Mais Charles ne voulait point se passer des services de guerriers dont il avait pu apprécier toute la valeur. Il leur accorda donc la vie sauve et leur permit dé continuer à habiter la ville. Seulement, il leur enleva leurs privilèges, le droit de se gouverner euxmêmes dans rintérieur de leur ville et d'avoir pour officiers de justice leurs cadis, jugeant toutes les affaires d'après la loi musulmane. U les plaça BOUS Taùtorité directe du justicier de la province et mit soixante lances en garnison dans le château pour les surveiller. En même temps il ordonna, en souvenir de sa victoire, de construire, à la place de la principale mosquée de la ville, sur le site de Tancienne cathédrale, une grande église dédiée à la Vierge, donnant à la cité le nom officiel de Liicera christianorum.
Deux ans plus lard, en 1271, nouvelle révolte dos Sarrasins, qui avaient ajouté foi à lïmposture
duD faux Conradin, et nouveau siège, à la suite duquel les principaux fauteurs du trouble furent cruellement punis. Le reste des colons arabes fut encore cette fois reçu à merci. Charles les garda dans ses armées et prodigua leur sang dans ses guerres en Albanie et en Sicile. Tant de vicissitudes et de malheurs avaient beaucoup diminué leur nombre. Une partie de la ville qu'ils habitaient restait déserte. Le monarque angevin en profita pour y installer, à côté d'eux, une colonie de Provençaux, amenés à ses frais, auxquels on donna les maisons inhabitées et les terres abandonnées. Il fit aussi augmenter les défenses du chÀteau, qui désormais tenait les musulmans en bride, air lieu de leur servir de casernement.
-Cependant la Papauté ne cessait de réclamer des rois de Naplcs de faire disparaître du sol de la Fouille ce noyau d'infidèles, qui était, avait dit Innocent IV, « comme une épine enfoncée dans son œil. » Cédant enfin aux instances de Boniface VIII, Charles H, en 1300, se résolut à célébrer Tannée du jubilé par un autodafé mémorable. En pleine paix, sans aucune provocation de la part du reste des Sarrasins, une armée fut dirigée sur Lucera, sous la conduite de Giovanni Pipino
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de Barletta, et en entreprit le siège. Sachant qu'ils n'avaient celte fois aucune grâce à attendre, les musulmans se défendirent en désespérés. A la fin, ils succombèrent sous le nombre ; la ville fut prise d'assaut, et les Sarrasins de tout &ge et de tout sexe furent impitoyablement passés au fil de Fépée. On n'accorda la vie qu'à ceux, en bien petit nombre, qui consentirent à abjurer l'islamisme.
Après cette effroyable exécution, le roi Charles II repeupla la ville de nouveaux colons, auxquels on en répartit le territoire. La cathédrale fut dédiée solennellement en 1302. Le roi voulut même effacer le nom de Lucera et ordonna qu'on l'appelât Città di Santa-Maria. Mais celte nouvelle appellation officielle ne parvint pas à prévaloir contre l'usage et la tradition populaire.
La nouvelle Lucera, dotée par son fondateur de nombreux privilèges, est restée jusqu'à nos jours une ville assez florissante, qui compte quatorze mille habitants, possède un évêque et est le siège du tribunal de l'arrondissement de Foggia. Quant à la forteresse, elle fut presque immédiatement démantelée et abandonnée. Dès 1525, Leandro Alberti la trouvait en ruines.
Ce sont les restes de celle forteresse qui font
encore aujourd'hui le principal intérêt d'une visite à Lucera. L'enceinte, de 900 mètres de pourtour, en est remarquablement conservée et dresse à une grande hauteur ses murailles garnies de tours, découronnées seulement de leurs créneaux. Elle occupe l'extrémité occidentale de la colline, qui en est en même temps la partie culminante, à un quart d'heure de marche de la ville telle qu'elle est, ceinte des remparts dont la dota Charles II d'Anjou. C'est évidemment sur le même emplacement que s'élevait Varx de la Luceria apulienne et romaine. La muraille suit exactement le bord des escarpements presque à pic de la colline, excepté sur la face de Test, tournée vers la ville, où le terrain se continue de plain-pied et où un fossé large et profond, taillé dans le roc, précède le rempart. Treize tours carrées, bâties en brique et en pierre et reliées entre elles par d'épaisses courtines de la même construction, couronnent ainsi les pentes abruptes dû nord, de Touest et du sud, avec deux tours plus grosses et plus hautes, en forme de polygones irréguliers, aux deux angles nordouest et sud-ouest, présentant un angle sur l'arête de la colline* Le côté de Test, rectiligne, armé de sept tours en iSgures de bastions, faisant saillir en
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avant un angle obtus, se termine à ses deux extrémités par deux grosses tours rondes. C'est sur cette face, entre la seconde et la troisième tour à droite, qu'a été ménagée, dans un angle rentrant fort habilement disposé, Fentrée principale de la forteresse, entrée oblique et précédée d'un pontlevis. Un peu en arrière et commandant le débouché de cette porte, auprès de Tangle nord-est de Tenceinte et s'appuyant à la muraille de la face nord, dans laquelle était tout à côté une poterne, se dressait le donjon, énorme massif de forme exactement carrée.
Dans ce donjon, dit Nicolas de Jamsilla, on montrait l'appartement de Frédéric II, celui de Conrad IV, celui du marquis Odon et celui de Jean le Maure. C'est là, en effet, qu'était la demeure royale que Frédéric II avait fait décorer avec un grand luxe, et où, en 1241, tandis qu'il ravageait les environs de Rome, il envoyait deux statues de bronze antique enlevées au monastère de Grotta Ferrata. C'est là aussi que demeurait le châtelain ou émir des Arabes. Ce donjon, dont l'abbé de Saint-Non admirait le magnifique appareil, subsista en grande partie jusqu'à la fin du xvui* siècle, mais il fut alors démoli pour con-
stniire avec ses matériaux un palais pour les tribunaux dans Lucera. Ce n'est plus qu\in amas de raines confuses, où Ton distingue seulement l'amorce des nervures qui couvraient quelques salles. Des voûtes effondrées dans sa partie inférieure permettent de reconnaître qu'il avait été élevé en portion sur^des fondements antiques. On aperçoit au-dessous les restes de souterrains romains construits en grand appareil d'une belle époque, parfaitement caractérisé.
M. Aman a émis la conjecture que le château des Sarrasins de Lucera avait dû ôtre édifié sous la direction d'ingénieurs arabes. Je crois cette opinion par&itement jaste. La forme des tours carrées et barlongues, leur faible saillie, leur rapprochement, la disposition en talus de la base des murailles sont autant de particularités caractéristiques des principes de fortification qui, des Byzantins, avaient passé aux Arabes, que les Templiers avaient adopté dans la construction de leurs châteaux de Terre-Sainte, mais qui, en 1223, ne s'étaient guère enc'ore naturalisés en Occident. La disposition du terrain avait dispensé les ingénieurs qui fortifièrent Lucera d'établir ailleurs que sur le front est, devant le rempart, le vaste fossé et la
muraille extérieure en avant de ce fossé, qui étaient aussi choses essentielles du système byzântinoarabe. Du reste, ce front, tel que nous le voyons dans son état actuel, avec ses tours d'une autre formé que celles du reste de l'enceinte, a été refait en 1271 par Charles d'Anjou après le siège où il avait dû être l'objectif de l'attaque. C'est ce qulattestait une inscription que copia Leandro Âlberti et qui a disparu depuis.
De nombreux édifices remplissaient l'enceinte de la forteresse au temps où elle était occupée par les Sarrasins; il y avait des habitations, des casernes, des mosquées, et aussi l'église des Fx*anciscains. Toutes ces constructions ont depuis longtemps disparu sans laisser de traces apparentes. La chemise fortifiée n'enveloppe plus qu'un tenrain vide et désert.
Le sol y est partout jonché de débris de briques et de fragments de vases de formes diverses et d'une fabrication tout à fait spéciale, dont la terre plus ou moins rouge est recouverte d'un épais vernis plombifère. Ce vernis, appliqué à la manière arabe, et qui souvent, trait caractéristique, a coulé de manière à former de grosses gouttes vitrifiées en relief, est le plus habituellement vert.
qpielquefois avec des dessins noirs se détachant sur ce fond. Nous sommes ici en présence des vestiges d'une poterie exactement pareille aux fragments de fabrication arabe du ix"" et du X* siècle recueillis par mon père en Egypte et conservés au musée céramique de la manufacture de Sèvres, à ceux qu'on a trouvés sur plusieurs points de la Syrie, entre autres dans Tancien four à potier fouillé à Damas par M. Eugène Piot, ainsi qu'aux bacmi incrustés à titre d'ornementation à la partie supérieure des murailles extérieures d'un certain nombre d'églises du nord et du centre de l'Italie construites du x° au xni* siècle. Elle constitue une industrie d'origine évidemment orientale, qu'on ne saurait hésiter à considérer comme ayant été exercée sur les lieux dans le cours du xni° siècle, car la multitude des débris ne permet pas de douter que ce fut là la vaisselle d'usage journalier dans la colonie arabe de Lucera. J'ai déjà dit que cette colonie compta un moment jusqu'à 60,000 &mes avec les familles des guerriers. On sait par des documents formels qu'en même temps qu'elle fournissait un service militaire des plus actifs, elle s'adonnait avec succès à des industries de tradition orientale, dont les procédés avaient été apportés de
Sicile, comme le lissage de certaines ' étoffes et la fabrication des armes. Â. de Longpérier a attribué avec beaucoup de yraisemblance à ses ateliers certaines pièces de dinanderie de cuivre à la façon arabe dont on peut prendre pour type une coupe conservée dans le trésor de la cathédrale de Faënza. Il faudra joindre maintenant à la liste de ces industries celle de la confection des poteries vernissées conformément aux anciens prototypes arabes.
Nous sommes conduits à désigner avec certitude la Sicile musulmane comme une étape du transport de la fabrication de ce genre de poteries entre TOrient et la Fouille, où elle passa avec la transplantation des Arabes sous Frédéric IL Ceci est de nature à jeter un jour précieux sur l'origine des bacini employés dans la décoration des églises par les architectes italiens, surtout dans le xi^ siècle. On les a d'abord regardée comme de provenance arabe ou persane, comme des trophées des expéditions maritimes des Pisans. Mais M. Drury-Fortnum, en les étudiant de plus près, a montré qu'il n'y en avait qu'un petit nombre qui fussent de fabrication proprement arabe, que la plupart sortaient d-ateliers plus voisins, qu'il plaçait sur un point encore indéterminé de l'Italie. Après la cons*
tatation que j'ai faite à Lucera, et que tout le monde peut y renouveler, c'est en Sicile qu'il faudra, je crois, chercher la situation de cet atelier, dont les produits devaient se répandre par le commerce sur le continent italien.
Les poteries à vernis vert ne sont pas les seules dont on recueille les débris au château de Lucera. D'autres fragments moins nombreux offrent des ornements d'une donnée fort simple, tracés en bleu et en rouge sur un fond blanc. Ici la décoration a été manifestement exécutée au moyen de l'application sur la terre d'un engobe revêtu d'un vernis incolore et translucide au moyen. d'un marzacotto plombique. C'est le procédé que Passeri affirme avoir été mis en œuvre à Pesaro à partir des environs de l'an 1300. Naturalisé d'abord à Lucera par les colons arabes, il avait ainsi mis un peu plus d'un demi*siëcle à se transmettre de proche en proche jusque dans les Marches. M. Barnabei a recueilli dans l'Abruzze, son pays natal, dans des sépultures qui ne peuvent pas descendre plus bas que la fin du xm* siècle, des poteries exactement conformes aux deux classes de celles dont on recueille les tessons au château de Lucera. Il en fera bientôt l'objet d'une publication. Ces sépultures de
rAbruzze fournissent un chaînon géographiquement intermédiaire entre Lucera etPesaro, et nous parvenons ainsi à suivre dans le temps et dans l'espace la marche de Tindustrie des terres vernissées, originaire de TOrient, établie d'abord en Sicile lors de la conquête arabe, transplantées dans le nord de la Pouille au xm® siècle avec les derniers restes des musulmans siciliens, enfin se propageant de là en suivant le littoral de TAdriatique jusqu'à Pesaro et aux villes voisines, où elle se développa surtout à partir du moment où Tanéantîssement des Sarrasins de Lucera eut enlevé aux potiers des Marches leurs plus redoutables con- ^ currents, ceux qui avaient été leurs maîtres.
Entre la forteresse et la ville elle-même s'étend une vaste esplanade entièrement découverte, où fait défaut toute construction du moyen âge. Ce terrain était compris dans la ville antique, et le sol y est jonché de fragments d'anciennes poteries où le travail de la charrue, retournant chaque année la terre, a fini par confondre pêle-mêle les reliques de tous les siècles de l'antiquité. La terre rouge arrétine à reliefs sigillés représente là le dernier siècle de la République romaine et les débuts de l'Empire ; les poteries étrusco-campaniennes à re-
liefs et à glaçare noire une période anlérieurei l'existence de la colonie romaine de Luceria des guerres Puniques aux premières guerres civiles; les tessons de vases peints à figures rouges de fabrication grecque Tâge où l'influence des cités helléniques voisines avait pénétré TApulie et y régnait en maîtresse, du milieu du v"* siècle avant notre ère au milieu du m". Ce qui est plus intéressant, c'est qu'on y rencontre en abondance des débris céramiques d'un âge antérieur^ qui nous reportent aux temps où la Luceria primitive était encore aux mains des indigènes apuliens. Ce sont les fragments d'une poterie noirâtre sans vernis, colorée uniformément dans la masse de la pâte et sans couverte, simplement lustrée au polissoir, telle qu'on la rencontre aux origines de la civilisation dans toutes les parties de lltalie. La présence de cet ancien bucchero italique n'avait pas été jusqu'ici signalée en Âpulie. J'en ai observé des fragments sur tous les emplacements de villes antiques que j'ai examinés dans cette contrée, comme aussi dans la Lucanie et dans le Bruttium. La fabrication s'en est donc étendue à une certaine époque, avant le«triomphe des influences grecques, sur la totalité de la Péninsule, sans différences bien sensibles de contrée à contrée.
Au moment où je visitais Lucera on venait de mettre à découvert, dans le terrain qui s'étend ainsi entre le château et la ville, un égout romain de belle construction, voûté en briques, dont on pouvait parcourir le trajet sur une certaine étendue. Un homme y cheminait sans peine en se courbant.
Dans la ville de Lucera le seul monument important est la cathédrale, magnifique église à trois nefs du plus pur style ogival français du xiif siècle. C'est un des édifices religieux les plus remarquables de Tépoque médiévale dans le midi de ritalie. Pour quiconque Tétudie avec une connaissance quelque peu approfondie des monuments du même art en France, deux conclusions s'imposent à Tesprit. Cette cathédrale, bien que consacrée seulement en 1302, n'a puétre commencée en 1300 par Charles II, comme on l'imprime ordinairement. Giustiniani affirme avoir lu dans les Regesta de Charles I" qu'il donna Tordre de la construire dès 1269; on a constaté cette assertion, que je ne suis pas on mesure de vérifier. Mais, dans tous les cas, c*est bien de cette époque qu'est l'architecture du monument, oi l'on ne saurait en faire commencer les travaux plus tard que 1274, date de rétablissement des colons provençaux dans la ville. Si