‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 4)Chapitre 5 sur 17 · LOGERA · texte numérisé non relu

LOGERA

donc le Pape Benoît XI, dans une lettre célèbre du 16 novembre 1303, félicite Charles II d'avoir élevé la grande église de Lucera, c'est seulement pour ravoir achevée, dédiée et richement dotée.

D'autre part, rarchitecte de cette église a été Français, et même, suivant toutes les probabilités, natif de l'Ile-de-France, dont il a transporté Tart sans modification dans la Fouille. Sur un seul point il s'est écarté de ce que Ton faisait dans la France, en se rendant bien compte des conditions particulières qu'imposait un phénomène naturel très fréquent dans le pays où il avait à construire. Il a compris que dans un pays sujet aux tremblements de terre les voûtes aiguës en arêtes, telles qu'on les faisait sur notre sol, cette merveille d'équilibre obtenue par un^savant calcul de la poussée des matériaux, se disloqueraient à la première secousse et par leur dislocation, si elles ne s'écrou-laient pas immédiatement, compromettraient toute la solidité de l'édifice. Il V a donc renoncé et les a remplacées par une simple charpente apparente, que son élacticité devait mettre en mesure de résbter victorieusement aux effets deTébranlement du sol. Je ne serais pad étonné que cet habile architecte sorti de notre pays ait été maître Pierre

d'Angicourt, que Charles avait amené de France avec lui, auquel il avait donné la surintendance de la plupart de ses constructions, et à qui Ton attribue d'ordinaire certaines églises d'une architecture toute française, bâties par les ordres de ce prince, comme la cathédrale de San-Gennaro à Naples. Il est positif qu'en 1278 Pierre d'Angicourt vint en Pouillc, chargé d'inspecter les châteaux de Brindisi, Bari, Lacera, etc., mission pendant le cours de laquelle il recevait les appointements de trois taris d'or par jour. En 1280 il reconstruisait le château de Barletta et y exécutait une magnifique chapelle avec des vitraux. Quoiqu'il en soit de celte conjecture, si la cathédrale de Lucera est éminemment française de plan et d'architecture, ce sont des tailleurs de pierre indigènes qu'on a employés à en exécuter la décoration. La chose est surtout manifeste au portail principal. Les feuillages finement rofouiliés d'un beau et ferme dessin qui gar* nissent l'archivolte de son arc en tiers point ont la plus étroite parenté avec ceux de l'archivolte de l'arc en plein cintre du palais de Frédéric II à Foggia. Je crois même y reconnaître la main de maître Nicolao da Foggia, en comparant cet ouvrage avec ses travaux signés de Kavello. Les

quatorze magnifiques colonnes de marbre vert antique, que Tarchitecte a distribuées dans diverses parties de son oeuvre, devaient garnir la nef de la cathédrale plus ancienne, celle dont les Sarrasins avaient fait une mosquée.

Le gouvernement italien a entrepris dans ces dernières années une restauration complète de la cathédrale de Lucera, travail très bien conduit et aujourd'hui près d'être terminé. En grattant le badigeon qui revêtait Tintérieur de Téglise, on a mis au jour sur plusieurs points d'intéressantes fresques du xrv® siècle, entre autres une Vierge avec l'Enfant Jésus, d'une grande beauté de dessin et d^un sentiment tout à fait giottesque. Mais il n'y a à tirer de ces fresques aucun argument en faveur des théories de M. Salazaro sur le développement précoce de la peinture dans le royaume de Naples. Les princes angevins devaient tout naturellement, par suite de leurs rapports avec Florence, appeler des peintres de cette ville à décorer les édifices qu'ils construisaient. C'est ainsi que l'on voit déjà Charles P' lui-même faire venir de Florence le grand architecte Arnolfodi Lapo et l'employer à Rome. Au moment où fut terminée la cathédrale de Lucera, Giotto, qui a travaillé à Naples, était dans

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le plein épanouissement de son talent et de son influence; et c'est à son école que se rattachent directement les fresques retrouvées dans cette église bien plus qu'à ce que Ton connaît du style de Técole latine contemporaine des peintres de la Fouille et du comté de Lecce. Déjà nous avons observé dans une des églises de Monte Sant'Angelo d'autres fresques dues également à des disciples de Giotto.

La cathédrale de Lucera montre encore une statue de marbre que Ton prétend être celle du roi Charles U d'Anjou. Elle est aujourd'hui dressée contre le mur à l'intérieur^ à gauche de la porte d'entrée principale, debout sur un piédestal de pierre, où une inscription en lettres modernes lui applique le nom du prince angevin. Mais cette attribution, d'après laquelle M. Gregorovius, dans un ouvrage tout récent, traçait un portrait de Charles II, ne supporte pas un seul instant l'examen pour un archéologue. La statue, qui date du courant du xiv^ siècle, n'a jamais été l'effigie ni de Charles II, ni d'aucun roi. C'est celle qui étcdt couchée sur la tombe d'un simple chevalier. U est revêtu de son armure, avec la tète, aux traits juvéniles, nue et reposant sur un oreiller; ses mains

sont jointes sur sa poitrine et ses pieds s'appuient sur deux chiens.

La grande croix d'argent doré, que Robert, comme vicaire du royaume, avait fait exécuter en 1309 pour la cathédrale de Lucera par son orfèvre français Guillaume Yerdelay, a disparu depuis longtemps, ainsi que le ciborium du maître autel, sculpté par Giovanni da Nola. On ne voit plus dans cette église que le tombeau de deux frères, Giulio et Ascanio Mozzagrugno, daté de 1605, avec deux très beaux bustes et un remarquable bas-relief de la Vierge. On ignore quel en a été le sculpteur ; niais c'était un homme d'un vrai mérite, préservé en partie du mauvais goût de «on époque par des traditions du bon temps de la Renaissance, qui ne devaient guère se conserver que dans le fond des provinces, à Tabri du courant de la mode du jour. En fait de tableaux l'église possède une Assomption de Marco da Siena, un Crucifiement de Lorenzo Giustiniano et une Vierge entre saint Nicolas et saint Jean-Baptiste, signée de Girolamo Santa- Croce et datée de 1555.

Le voyageur qui disposera de quelques moments encore après la visite de la cathédrale pourra jeter un coup d*œil à Téglise de San-Franccsco. C'est

un petit édifice dont la façade carrée avec un portail ogival et au-dessus une rose, le tout de la première moitié du xiv® siècle, rappelle de très près San-Stefano de Barletta. La table de Tautel, du xiu* siècle, provient de la chapelle de Castel-Fiorentino. Le tableau de saint François est de Solimena.

On conserve dans une des salles du Municipe de Lucera une statue antique découverte il y a peu d*années. C'est un marbre des plus médiocres de la période impériale romaine, une répétition lourde et sans intérêt du tjrpe si indéfiniment multiplié de la Vénus pudique. Dans une salle du rez-dé-chaussée du même édifice est la bibliothèque publique, fort pauvre, qui renferme une collectiqn d'antiquités, encastrées dans le mur sous Tappui des fenêtres. A côté d'inscriptions latines déjà connues et publiées j y ai remarqué un certain nombre d^antéfixcs de terre cuite, imitées de modèles grecs encore empreints d'archsusme, mais d'une exécution toute particulière et fort barbare. Ce sont des échantillons sans autres analogues jusqu'ici d'un art indigène, apulien ou samnite, influencé par le voisinage des Hellènes, mais marqué au sceau d'une grande imperfection.

Du haut des murs du château de Lucera on aperçoit à une ymgtaine de kilomètres de distance au nord, toujours dans la plaine, San-Severo, ville de plus de 17,000 âmes enrichie par l'agriculture et aujourd'hui dans un état de prospérité toujours croissante, malgré les ravages extraordinaires qu*y fit le choléra en 1865. C'était encore au xii". siècle un simple village dépendant de Tabbaye bénédictine de Terramaggiore. Dans le siècle suivant les moines y avaient fait construire un château fort^ que Frédéric II assiégea et prit en 1230. C'est sous Charles d'Anjou que San-Severo passa au domaine royal, ainsi que l'abbaye de Terramaggiore ellemême, qui avait d'abord relevé féodalement des comtes de Lésina. Sous ce nouveau régime la ville grandit et se développa rapidement. A la fin du XVI* siècle elle était devenue assez importante pour que le Pape Grégoire XIII y ait établi un évèché en 1580. Dans le même siècle les vices-rois espagnols en vendirent la seigneurie et elle tomba sous le régime baronal. En 1887 San-Severo fut érigé en principauté pour Giovanni Francesco di Sangro, et depuis lors le titre en est resté dans sa famille. C'est de cette ville qu'était natif Alessandro Minuziano, fameux typographe de Milan, dont

la belle édition de Cicéron en quatre volumes infolio, imprimée en 149S-1499, est un incunable renommé.

En 1799 San-Severo fut, comme Andria et Trani dans la province de Bari, le point où se retranchèrent les Bourboniens pour résister à la nouvelle république que venaient d'établir les Français. Le général Duhesme vint Tattaquer avec une division de Tarmée de Ghampionnet et les volontaires napolitains que commandait Ettore Caraffa, comte de Ruvo. Car ce chef de la grande maison des Caraffa, si illustre dans Thistoire, qui fut au xvn^ siècle la première du Napolitain, avait embrassé avec ardeur la cause républicaine comme une grande partie de la haute noblesse du royaume. La résistance et Tattaque eurent Tacharnement propre aux guerres civiles. On se battit sans quartier, et la ville ne finit par être prise qu'après que Caraffa y eut fait, de même qu'à Andria, mettre le feu pour déloger des maisons leurs défenseurs. En fait de férocité, il pouvait rivaliser avec le cardinal Ruffo, qui fut son adversaire et le chassa de la Fouille (1); mais

1. A 1 attaque d' Andria le général Broussier, commandant les Français, hésitait sur les moyens à employer en présence de la résistance furieuse et meurtrière de la ville. « Brûlez-la,

c'était un homme d'une incomparable vaillance et sa mort fut très belle. Poursuivi par les bandes infiniment supérieures de l'armée de la Sainte-Foi, il s'enferma dans Pescara, et la famine le contraignit d'y capituler. La convention, régulièrement signée, portait qu'il pourrait se retirer librement avec ses soldats. Au mépris de la parole donnée, le cardinal Ruffo le fit arrêter et enfermer dans la prison du Ch&teau-Neuf de Naples. Là les jugesbourreaux de la reine Cai*oline, après la rentrée de la cour, le condamnèrent à être décapité. Montant d'un pas ferme et d'un air serein les marches de Téchafaud, il réclama et obtint d'être couché sur le dos sur la planche de la guillotine, le visage tourné vers le couteau : « Moi, noble et descendant des preux, dit-il, quand je meurs pour la liberté de ma patrie, je veux voir en face Tinstrument du supplice devant lequel tremblent les lâches. »

A mi-chemin entre Lucera et San-Severo sont les ruines insignifiantes de Castel-Fiorcntino, le château de plaisance où Frédéric II mourut, Je 13

dit EUore CarafFa ; j'en suis le propriétaire, c'est ma fortune palrimoniale ; je la sacrifie à la République. » Et pour donner 1 exemple, en montant à l'assaut en tête de la colonne, il mit le premier le feu à une des maisons.

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décembre 1250. Découragé par les échecs que sa cause avait subis en Allemagne et dans le nord de ritalie, et surtout par la nouvelle de la capti\dté de son fils Enzio, affaibli par la maladie , sentant fléchir l'énergie indomptable qui jusqu'alors l'avait soutenu dans les plus grandes épreuves, entrevoyant partout autour de lui la trahison prête à se manifester au jour, il voulait s'enfermer dans la forteresse de Lucera, au milieu de ses fidèles Sarrasins. En arrivant à Castel-Fiorentino, son état devint tel qu'il dut s'y arrêter. Le nom du lieu, en lui rappelant une prédiction de ses astrologues, excita chez lui de sinistres pressentiments. « Vous mourrez, lui avait-on dit, près de la porte de fer, dans un lieu dont le nom sera formé du mot fleur. » Comme dans la chambre royale le lit masquait une ancienne ouverture depuis longtemps condamnée et qui pouvait donner accès dans une tour voisine, il la fit percer et elle se trouva garnie d'une porte de fer. « Mon Dieu, dit alors Frédéric, si je dois ici vous rendre mon âme, que votre volonté s'accomplisse! » Puis, avec un calme parfait, il appela près de lui Berardo, archevêque de Palerme, qui depuis trente ans, malgré les anathèmes pontificaux, lui gardait une fidélité à toute épreuve ; Ber-

thold, marquis de Hohenburg, le chef des troupes allemandes et son parent; Riccardo di Monténégro, grand justicier du royaume; le Calabrais Pietro Ruffo, qu'il avait élevé d'un rang obscur à la dignité de maréchal; enfin Giovanni da Procida, son ami et son médecin, le même qui devait être plus tard l'âme delà conjuration des Vêpres Siciliennes. En leur présence, il dicta son testament au notaire Nicolao da Bari.

Ceci se passait le 10 décembre; trois jours après, ' le souverain qui depuis trente ans remplissait le monde du bniit de son nom expirait dans la nuit, assisté par Tarchevèque de Palerme, qui lui donna les sacrements. Une obscurité profonde plane, du reste, sur les détails de ses derniers moments. Les passions, au sujet de la querelle entre l'Empire et la Papauté, étaient arrivées sous Frédéric II à un tel degré de violence, le mensonge et la calomnie étaient si bien, passés à l'état d'habitude dans les deux camps qu'il est impossible d^accorder une foi implicite aux récits des écrivains contemporains . sur aucune des circonstances décisives de sa vie. Chacun invente, sans scrupule, suivant l'intérêt de son parti, ce qui peut glorifier ou noircir la mémoire de l'Empereur, et la moindre préoccupation

des chroniqueurs guelfes ou gibelins est le respect de la vérité. Suivant les Gibelins, après avoir professé pendant sa vie une philosophie sceptique, Frédéric fit la mort d'un chrétien repentant, revêtu, comme c'était alors Tusage, d'un froc de moine, pleurant ses péchés et édifiant tous les assistants* Les Guelfes le représentent, au contraire, se tordant sur son lit dans des convulsions de rage, dévoré par le poison, sans pénitence et refusant les sacrements, menaçant l'Église et grinçant les dents. Si l'on est en droit de penser que les premiers ont forcé les choses dans le sens qui leur paraissait à rhonneur de leur héros, les termes mêmes du testament de Frédéric démentent la fureur d'impiété que les seconds lui attribuent à son dernier moment. Mais où la calomnie des pamphlétaires guelfes devient véritablement atroce et dépasse tellement la mesure qu'elle trahit elle-même son mensonge, c'est quand elle prétend que Frédéric II fut étouffé sous son oreiller par son fils Manfred, dési- , reux de s'approprier l'argent du trésor et de s'ouvrir le chemin du trône. Aucun historien sérieux ne s'est arrêté à cette abominable accusation, que dément son absurdité même autant que le noble caractère de Manfred, bien plus droit et plus loyal

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