‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 4)Chapitre 9 sur 17 · La Grande-Grèce, t. I, p · texte numérisé non relu

La Grande-Grèce, t. I, p

que j^avais articulés. Les journaux ont reproduit ce que j'en avais écrit; on l'a traduit en brochure, et le retentissement en a été suffisant pour qu'en certains endroits, dans le dernier voyage que je viens de faire, des délégations des Sociétés Populaires soient venues me remercier d'avoir mis la plaie à nu avec autant de franchise. Je ne recommencerai pas ce lamentable tableau, et Ton me permettra d'y renvoyer le lecteiu:. Il me suffira de dire que les misères que j'y ai décrites sont peutêtre plus aiguës, plus poignantes dans laBasilicate que dans aucune autre province. En eiïet, il n'en est pas qui soit plus exclusivement livrée au régime des latifundia^ avec tous les faits déplorables qui le constituent, le petit nombre des propriétaires, l'immensité exagérée de leurs domaines, l'absence de la petite et de la moyenne propriété. Nulle part on ne souffre plus de l'absentéisme général de l'aristocratie territoriale, qui vit dans les grandes viUes, à Naples où à Rome, où elle possède des palais imposants, des villas somptueuses avec toutes les recherches du luxe le plus raffiné, mais qui, au lieu de s'occuper de ses vastes propriétés nu*ales, évite de les visiter et en laisse le soin à des intendants. Dans ces conditions, en effet, l'unique souci

du grand propriétaire est de tirer un revenu fixé de ses domaines sans avoir à s'en occuper autrement que pour en toucher la rente, que souvent son luxe besogneux lui fait chercher à anticiper pour soutenir une vie de dépenses au delà de ses ressources réelles. Surtout il tient à n'avoir aucune avance coûteuse à faire pour l'amélioration de propriétés auxquelles il ne s'intéresse aucunement. C'est là ce qui le fait s'en tenir à un système d'exploitation qui donne la prédominance au pâturage sur la culture, qui laisse la plus grande partie de la terre en friche et, s'il a pu être commandé par le manque de bras, perpétue la dépopulation des campagnes et s'oppose à toute espèce de progrès. C'est de cette manière qu'un sol qui serait éminemment propre à la culture des céréales et pourrait fournir sous ce rapport les éléments d'une exportation considérable, demeure improductif dans la plus grande partie de sa superficie.

Et si les causes de la misère des campagnes exercent leur action dans laBasilicate plus qu'ailleurs, la rudesse du climat y rend cette misère plus pénible. Il est vrai que l'air y est sain, grâce à l'altitude générale, et qu'à pai*t quelques vallées ou les parties basses voisines de la mer, la mal'ària n'y

règne pas. Mais les privations et la pauvreté sont plus faciles à supporter sous un climat chaud que sous un climat froid : le travailleur n'y a pas besoin d'une alimentation aussi substantielle; on ne souf^ fre pas d'être mal vêtu et déguenillé sous une température ardente. Peu importe de n'avoir. pour gite qu'une tanière k celui qui peut toute l'année dormir à la belle étoile sous un ciel constamment clément. Il n'en est pas de même pour celui que le froid et la neige obligent à s'enfermer plusieurs mois dans sa demeure. Oii* s'est étonné de la force de résistance qu'ont déployée les soldats napolitains de Murât dans la retraite de Russie. C'est qu'on a l'habitude de se représenter l'ancien royaume d'après ses côtes, et surtout d'après les énervantes délices du golfe de Naples. On oublie que les anciens pays des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens ont de tout temps nourri des populations trempées par les contrastes d'un climat toujours excessif, et aussi rudes que leurs montagnes. Les soldats recrutés dans les Abruzzes, dans la Basilicate, dans la Sila et dans l'Aspromonte étaient habitués dès leur enfance à marcher sans chaussures dans la neige glacée et à braver en haillons les rigueurs de l'hiver.

Après ce que je viens de dire, oa ne sera pas surpris de me voir ajouter que TancienneLucanie est, de toutes les contrées de l'Italie, celle où l'émigration vers l'Amérique se développe sur la plus grande échelle. Elle tend chaque jour davantage à y prendre des proportions effrayantes. Nulle part la nécessité d'une loi agraire bien conçue n'éclate aux yeuK d'une façon plus manifeste, nulle part il n'est plus nécessaire de pousser k l'adresse du gouvernement italien le cri Caveant consules ! car le péril public est ici flagrant. Malgré les efforts louableg que l'on fait pour le doter d'une meilleure viabilité, qui facilite l'écoulement de ses produits agricoles, le pays continue à se dépeupler, parce que la misère de ses habitants ruraux est intolérable. Dans le Val di Tegiano nous rencontrerons des bourgs qui ont vu depuis dix ans le tiers de leur population virile partir pour La Plata. Certes, ce n'est pas

chose facile que de porter remède à une pareille souffrance du paysan, découlant de conditions sociales mauvaises, sans ébranler dans ses bases le principe de la propriété ; mais le mal est tel qu'il faut résolument se mettre à l'œuvre pour chercher les moyens de le guérir, sous peine d'avoir un jour affaire à une révolution agraire ou de voir certaines

provinces se convertir en désert. Depuis longtemps déjà le problème devrait être à l'ordre du jour pour tous les hommes d'État de l'Italie.

Rendons, du reste, celte justice au gouvernement italien que, s'il a beaucoup trop tardé à s'occuper de la question des campagnes, peut-être par nn certain effroi de toutes les complications qu'elle soulève, il n'a pas hésité à trancher dans le vif sur une autre question, spéciale à la Basilicate, à propos d'abus révoltants qu'on pouvait inscrire parmi les résultats de la misère de ses habitants. C'est, en effet, de cette province, où la population se fait remarquer par ses dons musicaux naturels, où l'on rencontre à chaque pas des bergers qui, sans avoir appris leurs notes, exécutent sur un chalumeau grossier qu'ils ont fabriqué eux-mêmes des airs d'un charmCi étrange et mélancolique, c'est de cette province que sortait cette nuée de petits Italiens qu'on rencontrait dans toute l'Europe allant de ville en ville mendier en jouant des instruments et en chantant. Une véritable traite des blancs s'était organisée en Basilicate avec la tolérance des agents de l'ancien gouvernement. D'odieux industriels parcouraient les campagnes pour y ramasser les enfants, les achetant pour un morceau

de pain à la pauvreté de leurs parents ou bien souvent les enlevant à Tinsu de ceux-ci, quand ils en trouvaient l'occasion. Ils les conduisaient ensuite & l'étranger et les y exploitaient sans vergogne, empochant l'argent que ces pauvres petits recevaient chaque jour du public, les rouant de coups et les faisant mourir de faim , souvent même les dressant au vol. Beaucoup des malheureux enfants ainsi traînés loin de leurs foyers mouraient des fatigues et de la misère de la vie qu'on leur faisait mener. Ceux qui y résistaient rentraient au bout de quelques anùées, incapables de se plier désormais à un travail régulier, corrompus jusqu'aux moelles par l'habitude de la mendicité vagabonde, et avec cela aussi pauvres qu'ils étaient partis, sans rapporter un sou de ce qu'ils avaient gagné, car tout aVait été absorbé par leur exploitant. Quelques-uns de ces infâmes trafiquants de chair humaine allaient même jusqu'au crime quand ils rencontraient un enfant dont la voix annonçait des qualités exceptionnelles ; ils en faisaient un soprano^ produit artificiel encore fort recherché de certains maîtres de chapelle et dont ils trouvaient à tirer bon parti. Sans doute, les lois du royaume de Naples, non plus que celles d'aucun pays chrétien,

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n'admettaient pas comme licite l'abominable opération qui enlève à un individu sa qualité d'homme pour lui assurer une voix d'une nature spéciale ; elle y attachait une peine criminelle. Mais on avait trouvé une ingénieuse formule qui permettait à la police de fermer les yeux en pareil cas, moyennant une forte borme-main; on lui faisait constater que c'était par la dent d'un porc que Tenfant avait été mutilé tandis qu'il dormait dans les champs. Les procureurs du roi ne se paient plus aujourd'hui de pareilles excuses. D'ailleurs le Parlement italien a voté dans ces dernières années une loi sévère et rigoureusement mise en pratique depuis lors, pour arrêter, dans la mesure du possible, la traite des enfants dans la Basilicate. Les pratiques frauduleuses et coupables usitées parmi ceux qui se li« vraient à ce trafic sont frappées de pénalités. Les contrats par lesquels les parents déléguaient la plénitude du pouvoir paternel aux entrepreneurs à qui ils vendaient leurs enfants n'étant plus reconnus pour valides^ l'État prend la tutelle de ces petits malheureux; ses agents les suivent attentivement dans le royaume et à l'étranger, les protègent contre les mauvais traitements et l'avidité de leurs maîtres, au besoin les rapatrient et leur assurent

lin asile dans des établissements de charité, jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de gagner leur vie par Texercice d'un métier. Il est facile de constater l'efficacité de cette loi par la diminution sensible du nombre des petits mendiants italiens de ce côté des Alpes depuis qu'elle a été promulguée.

Quelques kilomètres au delà de Banzi, l'arrivée au sommet d'une dernière montée découvre brusquement devant nos yeux un magnifique panorama. Directement au-dessous de nous, presque à pic, avec une profondeur de mille pieds environ, se creuse un vaste cirque de montagnes. A l'ouest et au sud, de puissantes arêtes continues, d'un relief plus haut encore que celui du côté du nord, par où nous arrivons, forment la muraille du cirque et arrêtent la vue à une quinzaine de kilomètres à vol d'oiseau/ L'arête de l'ouest est la prolongation du Monte-Acuto, qui sépare de Lagopesole et d'Avigliano, formant la crête de partage des eaux tributaires du golfe de Salerne, sur la mer Tyrrhénienne, et de celles qui descendent au golfe de Tarente, sur la mer Ionienne. Celle du sud est la barrière entre les vallées du Bradano et du Basiento, les deux fleuves qui, se rapprochant à la fin de leur cours, embrassent le site de l'antique

Métaponte entre leurs embouchures. Potenza, qui domine le Basiento dans sa partie supérieure, est située derrière ces montagnes. Deux petites rivières coulent au fond du cirque que j'essaie de décrire et dont les pentes sont garnies de bois ou cultivées en champs parsemés de grands chênes ; ce sont le Bradano, qui sort & peine de sa source, et le Signone, autrement dit Fiumarella. Elles se réunissent vers l'extrémité est de l'enceinte, où s'ou* vre la vallée du Bradano, qui reçoit bientôt de nom* breux affluents et se dirige vers la mer. La pente de cette vallée est rapide, et les hauteurs fortement mamelonnées qui la bordent s'étagent en gradins descendant aussi loin que peut s'étendre le regard. Une sorte d'échiné moins élevée que les montagnes du pourtour divise en deux parties le bassin presque circulaire qu'elles enferment; c'est comme un isthme interposé entre les deux rivières pour relier à la chaîne de l'ouest la montagne conique en pain de sucre qui domine leur confluent et se dresse au centre du cirque. Les Grecs n'auraient pas manqué de comparer cette disposition du terrain à celle d'une de ces coupes sans pieds ou phiales qu'ils appelaient mesomphaloi , parce que le fond s'en relevait par un gros bouton circulaire à sa partie

centrale. Rien de plus curieux ni de plus frappant d'aspect que ce cône de pluisieurs centaines de mètres d'élévation, aux flancs en pente rapide, couverts de cultures, principalement de vignes, dii moins sur son côté méridional, qui surgît comme du fond d'un large et profond entonnoir de montagnes ouvert sur un seul point, et qui porte à son sommet une ville perchée comme une aire d'aigle, à mille mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer.

Cette ville est Acerenza. Pour y parvenir, une fois descendu dans le fond de la vallée, il faut plus de deux heures d'ascension par une route dont les nombreux lacets semblent interminables. Elle est enveloppée encore de l'enceinte démantelée de ses anciens remparts du moyen âge, sur lesquels en plus d'un endroit on a construit des maisons plus modernes. Dans la majeure pai*t de leur périmètre ces remparts ont pour soubassement des rochers escai^pés ; aussi la ville n'est-elle accessible que du côté du sud : c'est là que s'ouvre son unique porte devant laquelle se réunissent toutes les routes, de quelque direction qu'elles viennent. La cathédrale s'élève immédiatement au-dessus du rempart à l'extrémité orientale de la

ville, qu'elle domiae de sa masse imposante et sombre .

Acerenza est fameuse en Basilicate par son vin , dont la renommée ne m'a point paru usurpée. ^ Située comme elle Test sur un piton isolé, à découvert de tous les côtés, c'est vraiment le royaume du vent; de quelque côté qu'il souffle, il y fait rage, à tel point que l'étranger qui y passe pour la première fois la nuit croit k toute minute que les fenêtres de sa chambre vont être enfoncées ou le toit de la maison emporté. Mais cette ventilation exagérée est parfaitement saine pour ceux qui en ont pris l'habitude, et Ton prétend qu'il n'est pas dans toute la province une ville qui compte plus de centenaires qu' Acerenza. Dans quelque direction que l'on prenne son point de vue, le paysage qu'on embrasse du haut de ses remparts est éminemment pittoresque et d'une originalité frappante, mais plutôt triste. La ceinture de montagnes grandioses et sévères que le regard rencontre partout a une solennité qui éloigne les idées riantes. Un poète qui y passerait sa vie puiserait certainement là des inspirations dont la mélancolie n'aiu*ait pas beaucoup de peine à tourner à la désespérance de Leopardi.

Cette ville, qui compte S,000 habitants, est du reste une de celles où les mœurs de la Basilicate ont gardé le plus leur caractère propre, leur saveur originale, leur rudesse native, telles que devaient être celles des anciens Lucaniens. On s'y sent tout à fait hors de la banalité qui envahit de plus en plus les portions de lltalie habituellement fréquentées par les étrangers. Ses rues étroites et irréguliëres, avec leurs maisons pour la plupart sordides qui n'observent aucun alignement^ leur pavé disjoint et couvert d'immondices, vous reportent en plein moyen Age. Je ne sais où le Guide de Baedeker a puisé ce renseignement fallacieux qu'on y trouve une « bonne auberge ; » il est de la même valeur que celui qui ne compte entre Potenza et Acerenza que trois heures en diligence jusqu'à Pietragalla et une heure à pied depuis ce dernier point, tandis qu'en réalité une voiture met plus de quatre heures pour le premier trajet et deux heures et demie poiu* le second. La vérité est qu'il n'y a pas d'auberge à Acerenza, mais une simple locanda de paysans à faire reculer le voyageur le plus intrépide, et que je plaindrais celui qui arriverait dans cette ville sans s'être à l'avance muni de lettres de recommandation. C'est, en somme, un des lieux

les plas sauvages de la plus sauvage peut-être des provinces du royaume italien. Aussi ai-je eu la plus charmante surprise en y trouvant, dans la maison du syndic, M. Petruzzi, non seulement une hospitalité telle qu'on ne la pratique que dans les pays qui ont gardé des mœurs patriarcales, mais des honmies bien élevés, instruits, à l'esprit cultivé, à la conversation intéressante, au courant des choses de l'extérieur, capables de causer avec une sérieuse compétence sur beaucoup de sujets. Giusiiniani, à la fin du siècle dernier, signalait déjà le goût de la culture intellectuelle comme développé d'une manière spéciale chez les familles distinguées d'Acerenza. C'est une tradition qui ne s'est point perdue.

Naturellement dans la réunion des hommes instruits d'une petite ville de province, il y a plusieurs ecclésiastiques. Dans le Napolitain, le recrutement du clergé est fort différent de ce qu'il est chez nous. Les classes supérieures y fournissent encore un grand nombre de sujets. Je n^ai jamais pénétré dans une famille de la noblesse provinciale de l'ancien royaume, même chez celles du libéralisme le plus avancé, — et en général cette petite noblesse, qui tient la place de la bourgeoisie non

encore formée, appartient par ses opinions à la gauche, — sans y rencontrer un ou plusieurs prêtres. Aussi les membres du clergé séculier sont-ils en général dans ces pays des gens de bonne compagnie, à l'esprit ouvert, dotés d'un fonds solide d'éducation libérale et littéraire telle que la comprenaient nos pères. C'est ce que l'on constate du moins chez ces chanoines, dont pi*esque chaque ville, même la moindre, renferme un chapitre, de même qu'elle possède un évoque. On prétend, il est vrai, que le clergé méridional n'a ni l'admirable régularité de mœurs du nôtre, ni son zèle pour les rudes labeurs du ministère. Je ne sais dans quelle mesure ces accusations, que j'ai entendu bien des fois formuler, sont justifiées ; mais ce que je lui reprocherais surtout, c'est de né pas avoir assez de souci de spiritualiser la religion de ses ouailles populaires et d*éclairer l'ignorance naïve de leur foi, c'est de les laisser donner à leur dévotion quelque chose de si exclusivement matériel qu'elle est encore du paganisme plus qu'à demi. En tous cas, au point de vue de la distinction des manières et de la culture de l'esprit, ce clergé est dans le pays une véritable élite. Il rappelle d'assez près ce qu'était chez nous le clergé avant la Révolution. Le

sentiment national est très vif chez la plupart de ses membres ; on n'y rencontre aucun regret du régime déchu, aucun désir de sa restauration. Dans leglise de San-Nicolao de Bari, qui est un chapitre de patronat royal, j'ai remarqué, non sans une certaine surprise, la première fois que je les y ai vus, deux portraits appendus en face Pun de Tautre des deux côtés de l'entrée de la nef, celui du Souverain Pontife Léon XIII et celui du roi Ilumbert. Cette association, qui étonne notre esprit français trop peu habitué par nature aux tempéraments et porté à n'envisager les questions que sous des points de vue tranchés et absolus, est dans la grande basilique de Bari Texpression sensible de sa condition officielle, mais on pourrait la prendre comme un emblème des sentiments intimes de la majorité des ecclésiastiques des provinces napolitaines. N'en déplaise à ceux qui croient les deux termes absolument antithétiques, ils sont à la fois très Italiens et très catholiques, suivant en cela Texeniple de deux des hommes dont le renom «européen a fait leurs chefs naturels, dom Tosti^ Fabbé du Mont-Cassin, et Mgr Pappalettere, le grand-prieur de San-Nicolao de Bari. Et comme eu se i)aèiant activement à la vie publique il se

trouverait forcément, dans Tétat actuel des choses, embarrassé par un conflit entre ses convictions patriotiques et son dévouement au Saint-Siège, le clergé méridional s^abstient avec une grande sagesse de toute immixtion dans la politique; il reste prudemment en dehors de la mêlée des partis, s*attachant au rôle d*un observateur silencieux, lin, sagace et quelque peu narquois.

De cette sage attitude du clergé résulte dans le midi de la Péninsule une grande pacification religieuse. Avec la façon dont Tancien gouvernement avait prétendu se faire Tévêque du dehors et colorer son absolutisme du prétexte de la défense des sains principes sociaux et religieux, réprimant toute indépendance de pensée, toute velléité de libéralisme au nom de Torthodoxie, imposant à quiconque le servait la pratique extérieure des sacrements de rÉglise, donnant des sanctions pénales à des préceptes qui ne doivent intéresser que la conscience individuelle et s'efforçant, en retour de ces marques d'un zèle affecté, de mettre le clergé aux gages de sa police tracassière, on pouvait craindre que la ruine de cet édifice d'oppression et d'obscurantisme, qui avait si longtemps pesé sur le pays, n'amenât un déchaînement de passions antireligieuses, une

guerre ouverte au calholicisme et à tout ce qui y tient, quelque chose dans le genre de la furieuse campagne anticléricale que nos radicaux poursuivent avec un acharnement si aveugle. Le danger devait paraître grand surtout dans un pays dont le gouvernement, sur le terrain politique, était par la fatalité de ses origines en lutte ouverte avec la Papauté et devait longtemps encore y rester dans Tavenir. Mais ici sont heureusement intervenus ce bon sens et cette modération pratique qui appartiennent au caractère italien et ont empêché les hommes d'Etat de ce pays de compliquer d^unc guerre au pouvoir spirituel la question, bien assez épineuse déjà par elle-même, du pouvoir temporel. De part et d'autre^ on a été prudent. Le clergé du royaume de Naples, au lendemain des événements de 1860, s'il avait voulu prendre parti pour le gouvernement tombé et prêcher la croisade comme en 1799, était en mesure de déchaîner sur le pays une guerre civile terrible, et les excitations de l'étranger ne lui faisaient pas faute à cet égard ; son pa-* triotisme ne Ta pas voulu. En revanche, le nouveau gouvernement a évité avec soin de lui témoigner une hostilité systématique ; il s'est borné à le soumettre aux lois générales du royaume, en ap-

portant d'ailleurs à leur application tous les tempéraments qui ne contredisaient pas les termes de ces lois. Qu'en est-il résulté ? Que le clergé, dans toutes les provinces méridionales, sous le régime de l'Italie nouvelle, a gardé intacte son ancienne puissance morale sur la masse populaire, et que le gouvernement, qui ne rencontrait pas chez lui une opposition déclarée, lui a fait largement sa part dans Torganisation de l'instruction publique. Dans toute cette région, il n'existe pour ainsi dire pas un lycée de l'État ou un collège communal, un institut technique gouvernemental ou municipal qui ne compte quelque prêtre comme proviseur, directeur des études, censeur ou professeur. Je pourrais citer tel lycée où le proviseur, qui est un des Mille de Garibaldi, vit en parfaite intelligence avec l'ecclésiastique qu il a pour directeur des études. Sans doute, il y avait à cette manière d agir une nécessité absolue dans l'état du pays. Il eût été matériellement impossible de constituer un personnel suffisant d'enseignement secondaire sans faire appel au concours des membres du clergé. Mais c'est déjà quelque chose que d'avoir su comprendre cette nécessité et de s'y être conformé de bonne grâce. Il est de par le monde des cham-

bres des députés et des conseils municipaux qui, tout en faisant un pompeux étalage de leur zèle pour l'instruction, tout en dépensant sans compter l'argent des contribuables pour la construction des écoles, à condition qu'elles soient laïques, n'hésiteraient pas h laisser péricliter l'enseignement plutôt que d'admettre un prêtre comme professeur dans un lycée de l'État.

C'est généralement des rangs du clergé que sortent les dotti provinciaux dont il est bien rare qu'on ne rencontre pas au moins un dans chaque localité. Le dotto de petite ville est un des types originaux de l'Italie. Ce n'est pas un gladiateur de lettres qui cherche querelle à tout venant ; c'est un homme d'un caractère prudent, et un peu craintif, de vie paisible et plutôt cachée, de mœurs douces et affables, dont la pédanterie a quelque chose de naïf et de bon enfant. Formé exclusivement au régime de ce qu'on nommait autrefois les humanités, il est presque toujours bon latiniste, capable de rédiger une page d'une tournure assez cicéronierine, et trouvant un plaisir délicat à relire les grands écrivains de Rome; mais pour la langue hellénique, il pourrait employer en parlant de ses monuments le vieux dicton : Grœcum est, non legitzir. Amou-

reux de beau langage et de petits vers, il tourne facilement le sonnet, en y mettant une certaine pointe d'esprit et une grâce câline. En général, c'est d'archéologie qu'il s'occupe, et le couronnement de sa vie sera la publication d'une histoire de sa cité natale, depuis l'arrivée d'Aschkenaz, petit-iils de Noé, que les païens adorèrent sous le nom de Neptune, jusqu'au temps présent, livre dont aucun libraire n'aura le dépôt, dont le retentissement n'ira pas plus loin que l'ombre du clocher, et dont l'édition finira par pourrir presque en entier dans son grenier, à moins qu'après sa mort ses neveux n'en utilisent le papier pour faire des sacs à raisins .

Pour lui la science est restée exactement au point où elle en était au xvi^ et au xv!!"* siècle. La grande œuvre de critique des textes et des monuments réalisée depuis cent ans est non avenue. Il n'en a aucune idée ; les livres où il pourrait apprendre à la connaître ne sont pas à sa portée ; il en ignore jusqu'aux titres, et c'est à peine s'il a vaguement entendu parler de la renommée européenne de leur^ auteurs. Il croit fermement à l'autorité de Barrio ou d'Antonini en matière de géographie antique, comme à celle de Pirro Ligorio et

de Praiilli en matière d'inscriptions ; il cite sans aucun soupçon, sur la foi de leurs éditions imprimées, la chronique apocryphe de Galabre et la chronique interpolée de La Gava. N'essayez point de lui dire que ce sont là des sources dont il n'est plus permis de se servir, non plus que de réfuter quelqu'un de ses dadas favoris. Il est trop poli pour vous contredire, et il protestera de sa déférence pour un avis plus autorisé que le sien ; mais vous n'aurez fait aucune impression sur son esprit, et à part lui il se dira que les savants étrangers ont des idées bien bizarres.

Malgré tout cela, ces doili de province sont des g-ens éminemment méritants, et que Ton aurait grand tort de tourner en dérision , de traiter avec dédain. Je coUige soigneusement leurs livres pour ma bibliothèque toutes les fois que je peux me les procurer et je les lis sans m'arrêter aux choses qui me donnent envie de sourire. Jusqu'ici il ne m'est pas arrivé d'en rencontrer un où je n'aie trouvé quelque chose à apprendre. Ils ont eu l'occasion de voir des monuments qui ont disparu presque aussitôt après leur^découverte ou qui échappent à l'attention des voyageurs de passage ; ils ont fureté dans des documents qui ne sont pas accessi-

blcs, dépouillé patiemment des recueils ecclésiastiques qui n'intéressent que le clergé du pays et où nous n'aurions pas Tidée d'aller faire des recherches , sans compter que nous ne les trouverions guère dans les bibliothèques de ce côté des monts. Surtout ils rendent de vrais services en recueillant attentivement toutes les antiquités qui se découvrent autour de leur ville et en formant des collections. Là encore leur critique n'est pas le plus souvent à la hauteur de leur bonne volonté. De malins industriels les prennent plus d'une fois pour dupes. Ils rassemblent pêle-mêle le bon et le mauvais, l'authentique et le faux, qu'ils ne sont pas suffisamment en état de discerner. Mais ils sauvent de la destruction une infinilé de monuments intéressants, et la visite de leurs cabinets, qu'ils ouvrent avec empressement au voyageur, fournit à l'archéologue qui explore le pays bien des occasions d'étude et d'instruction.

Précisément Acerenza renferme une collection de ce genre, celle de M. Vosa, formée d'objets de toutes les époques, depuis l'âge de la pierre jusqu'à la Renaissance. Il faudrait en écarter une bonne moitié, fabrications toutes récentes de la main trop féconde d'un orfèvre de la ville, dont on

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me dit le nom et qui s'est fait faussaire d'antiquités. Aucune de ses œuvres ne pourrait tromper un œil quelque peu exercé. Le reste de la collection donne une idée des petits monuments de toute natui'e qui se découvrent en remuant la terre à Acerenza et dans les environs, médailles, poteries, terres-cuites, bronzes, etc. Il n'y a là rien de hors ligne, rien qui tenterait un de nos grands amateurs ; mais dans la tendance actuelle de l'archéologie, toute collection de ce genre est d'un prix scientifique, même quand elle n'offre que des pièces secondaires.

Autrefois, il n'y a pas encore bien longtemps, c'est isolément et en eux-mêmes que l'on étudiait les monuments antiques; on ne s'occupait que de leur mérite intrinsèque sous le rapport de l'art ou de l'érudition. Pour attirer l'attention de l'antiquaire, il fallait qu'un objet fiit d'une grande beauté ou représentât un sujet intéressant, que l'on pût expliquer et commenter avec science. Tout ce qui n'offrait pas l'un ou l'autre de ces genres de mérites, n'obtenait même pas un regard ; on le rejetait sans on tenir compte, et même en ce qui est des morceaux d'un ordre supérieur, on s'inquiétait peu de leur provenance précise. Par une réaction qui ne

pouvait manquer de se produire, Tînt erprétation des monuments figurés, principale élude des archéologues des générations qui nous ont précédés, est trop négligée de ceux d'aujourd'hui; beaucoup en ignorent les règles les plus élémentaires. Aucun pays de l'Europe ne pourrait actuellement sous ce rapport citer un nom d'antiquaire, vivant à placer sur le rang de ceux d'Ennio-Quirino Yisconti, de Gerhard, de Panofka, de Charles Lenormant, d'Otto Jahn. Pour ce qui est do la beauté plastique absolue des objets, au contraire, nous en sommes aussi amoureux que nos pères, et nous connaissons mieux l'histoire de l'art. Jamais les œuvres antiques vraiment belles en elles-mêmes n'ont été plus recherchées des amateurs et des musées, ne se sont payées à des prix plus élevés. Mais on a fini par comprendre que l'antiquité n'est pas un être de raison qu'il faille envisager dans son unité, à la façon des savants de la Renaissance, et qu'il ne suffit même pas d'y introduire les grandes divisions du grec, de l'étrusque, du romain. Le tableau des phases du développement de l'artchez ces différents peuples ne saurait être reconstitué d'une manière exacte sans y introduire, à côté des classements d'époques, une foule de délicates distinctions de

provinces, de localités, d'écoles, de fabriques, étude où la question des provenances devient une chose capitale. On s'est également aperçu que les objets les plus vulgaires et les plus insignifiants ne sont pas à dédaigner, qu'il y a intérêt à les observer et qu'ils prennent une valeur toute particulière quand on les envisage au milieu de l'ensemble de ce qui se trouve habituellement dans telle ou telle province, sur le territoire de telle ou telle ancienne ville. Car les ensembles de ce genre, avec ce qui y appartient évidemment à la fabrication locale et ce qui y offre les caractères d'une importation étrangère, apportent à l'observateur autant de chapitres tout faits de l'histoire de l'industrie et du commerce dans les siècles de l'antiquité.

La collection de M. Vosa, à Acerenza, me fournira trois exemples bien caractérisés de la nature des renseignements que l'on peut tirer de cette sorte d'observations. J'y remarque, et après quelques pourparlers je parviens à me faire céder pour le Louvre une petite statuette en bronze d'une femme entièrement drapée, qui formait originairement poignée sur le couvercle d'un vase de même métal. L'exécution est grossière, le costume de la femme tout particulier. C'est une œuvre lucanienne jndi-

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gène, d'un caractère nouveau pour la science. Grâce à sa provenance certaine, elle servira dans nos musées à classer des objets de même travail, arrivés sans certificat d'origine par la voie du commerce de Naples. Parmi les médailles, je constate avec un certain étonnement la présence de plusieurs tétradrachmes athéniens de la première émission, de celle qui eut lieu sous les auspices de Solon. Ce sont des témoignages matériels d'un commerce d'Athènes avec l'Italie méridionale et les populations œnotriennes , qui occupaient alore le pays, beaucoup plus ancien qu'on n'était porté à l'admettre jusqu'à cette heure. Le fait ainsi constaté donne une valeur inattendue aux traditions assez vagues sur les comptoirs que les Athéniens auraient eus, longtemps avant les guerres Médiques, dans la Siris ionienne et à Scyllétion. De Siris par les deux routes naturelles que fournissaient la vallée du fleuve homonyme (le Sinno d'aujourd'hui) et celle de l'Aciris (l'Agi'i), traficants et marchandises pénétraient facilement, en quelques journées de marche, au cœur du pays qui fut plus tard la Lucanie. Voici enfin le fond d'un petit vase en poterie romaine lustrée, d'un rouge corallin, où se voit l'estampille bien connue d'un fabri-

cant d'Arretiura en Étrurie^ Samia, affranchi de L. Tettius. Cette estampille, je l'ai retrouvée quelques jours après au musée provincial de Gatanzaro sur deux fragments découverts à Nicotera, vers l'extrémité de la Calabre, et à Strongoli, Tancienne Petelia. On Ta signalée sur des vases trouvés en France, en Angleterre et dans les Provinces Rhénanes. Ceci permet de mesurer la vaste étendue de Faire géographique où rayonnaient, au commencement de TEmpire, les beaux produits des manufactures arrétines, bientôt imités d'une manière si brillante par les céramistes gallo-romains. Acerenza se nommait Acherontia dans l'antiquité. C'est une ville extrêmement ancienne. Sans » remonter aux temps préhistoriques, à l'âge de la pierre polie, où une station humaine existait déjà sur sa montagne, il est incontestable qu'il y avait là une ville bien avant l'époque où les Lucaniens d'origine sabellique vinrent s'établir dans le pays et eïi firent la conquête. Cet événement, il est vrai, ne remonte pas plus haut que le milieu du V* siècle avant l'ère chrétienne. Le pays, presque jusqu'au détroit de Messine, était auparavant occupé par les Pélasges Œnotriens, qui avaient, semblet-il, passé d'Épire ou d'Illyrie dans le midi de la

Péninsule italique et qui étaient soumis avec une remarquable facilité à la suprématie des villes grecques, fondées aux v® et vi® siècles tout le long de leurs côtes. Dans la portion de lltalie que tenaient ces Œnotriens, nous retrouvons deux autres villes d'Acherontia, devenues aujourd'hui Tune Ccrenzia et Tautre Acri, chacune sur un versant du massif de la Sila, dans la Calabre actuelle, et chacune à côté d'une rivière Achéron. Une ville ainsi nommée suppose, en effet, d'une façon nécessaire, un Achéron sur lequel elle aura été bâtie, et l'on peut affirmer avec certitude que, des deux cours d'eau qui enveloppent Acerenza, celui dont on ignore l'appellation antique, le Signone, devait avoir reçu cette désignation. L'Achéron, comme chacun sait, est un fleuve des enfers. Sa localisation superterrestre est un fait on rapport direct avec le culte des divinités chthoniennes, dispensatrices de la fécondité du sol, qui reçoivent les morts dans leur empire ténébreux et souterrain, culte particulièrement cher aux peuples pélasgiques et qui remonte jusqu'à eux partout où, dans le monde grec, on le trouve établi. Il y avait un fleuve Achéron dans l'Épire, point probable deToriginc des Œnotriens ; c'était même le plus fameux parmi ceux du monde des

vivants. Par un curieux hasard, j'ai eu Toccasion de visiter dans mes voyages tous les Achérons terrestres que connaît la géographie classique, en Italie et en Épire. Tous sont situés au milieu de paysages sévères et tristes, qui conviennent bien à leur nom infernal.

Malgré la force extraordinaire de sa position, qui devait lui assurer une grande importance stratégique, Acherontia ne se trouve pas mentionnée dans les guerres des Romains contre les Samnites et les Lucaniens, non plus que dans leurs campagnes contre Ilannibal. Les inscriptions nous apprennent qu'à la fm de la République et sous l'Empire la ville avait rang de municipe. Elle prétend avoir été dans la contrée celle où la foi chrétienne pénétra le plus tôt, dès le i^' siècle, au dire de ses diptyques. En tous cas, dès le ni% sous le pontificat de saint Marcellin, elle posséda un siège épiscopal, dont le premier titulaire s'appela Romanus. C'est peut-être à la vivacité particulière qu'y eut la lutte entre Tancienne et la nouvelle religion qu'il faut attribuer Tenthousiasme exceptionnel que Vordo ou sénat municipal d'Acherontia parait avoir témoigné pour Julien l'Apostat. Non seulement Tin* scription, depuis longtemps connue, d'un piédestal

de statue, employé comme pierre de taille dans la construction de la façade de la cathédrale, présente une dédicace « au réparateur du monde romain, à notre seigneur Claude Julien Auguste, prince éternel, » mais j'ai trouvé, servant de seuil k une des chapelles, le fragment d'une seconde inscription, bien plus monumentale, en Thonneur du même Empereur, et au sommet du pignon de la cathédrale, là où Ton chercherait la ligure d'un saint protecteur, l'architecte du xi° siècle a placé le buste jusqu'à mi-corps d'une statue en marbre de Julien, de proportion colossale. Cette statue est d'un très bon travail pour l'époque, exactement comme notre célèbre Julien trouvé à Paris. Seulement, des deux hommes qui étaient en cet empereur, c'est le philosophe qu'a voulu représenter le sculpteur du marbre de Lutèce, tandis que celui du marbre d-Acherontîa s'est attaché au soldat. Son front est ceint de lauriers; il porte le costume militaire appelé paludameiUiim. Son menton est enfin garni de cette barbe qu'il se crut obligé de défendre dans un pamphlet contre les railleries des habitants d'Antioche. Certainement Acerenza est le seul lieu du monde où celui qui tenta de restaurer le paganisme expirant, Fapostal flétri des malé-

dictions des Pères, figure triomphalement à la façade d'une église. Le hasard se plait souvent à de semblables ironies, et le plus curieux est que, suivant toutes les probabilités, on a mis Julien à cette place d'honneur parce qu'à Tépoque où l'on a construit la cathédrale, on a cru que sa statue était celle d'un saint. Voici comment. Le patron de réglise est saint Ganio, évéque de Juliana, en Afrique, dont on prétend que le corps fut apporté dans la Lucanie à l'époque où les fidèles africains fuyaient devant l'invasion musulmane. Le rapport des proportions respectives semble indiquer que le fragment d'inscription en l'honneur de Julien, qui fait, comme je viens de le dire, le seuil d'une des chapelles de la cathédrale, provient du piédestal de la statue. Or ce fragment présente uniquement les lettres vlun. Si, comme il est probable, les deux débris ont été extraits du sol en même temps, les clercs d'Acerenza, entre 1090 et 1100, plus préoccupés du saint Canio que de l'empereur Julien, auront complété Tinscription mutilée en Julianensis episcopus, et l'Apostat aurait été ainsi transformé en martyr et protecteur céleste.

Aux temps barbares et dans le premier moyen âge, nous voyons Acherontia ou Acerenza jouer

pendant quelques siècles un rôle d'une haute importance. C'était alors la ville la plus forte du pays entre la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne, la clef de la Lucanie et de Feutrée de la Calabre par le nord. Quand Fintrépide Totila, surgissant dans le midi de l'Italie, releva pour un moment la monarchie des Ostrogoths plus qu*à demi détruite sous les coups de Bélisaire et balança la fortune des armes byzantines, un de ses premiers soins fut de s'emparer d'Acherontia, de la mettre en état de défense et d'y installer une forte garnison. Jusqu'à la lin de la lutte, cette place resta le pivot de la défense des armées gothiques dans la région. Peu après, les Longobai^ds en devenaient maîtres et en faisaient le siège d'un de leurs castaldi ou chefs de districts, dépendant du duché de Bénévent. Comme la cité ducale dont elle relevait, Acerenza resta aux mains des Longobards, même après la destmction de leur royaume par les Francs. En 787, quand Charlcmagne reconnut à Grimoald, fils d'Arichis, la principauté de Bénévent, que son père avait su rendre indépendante à la chute duYoi Didier, il lui imposa comme condition d'abattre les murailles d'Acerenza, de Saleme et de Conza, regardées comme

ses principales forteresses. Mais comme le grand Empereur ne se souciait pas d^engager si loin ses armées^ la condition ne fut jamais exécutée.

La collection de M. Vosa renferme quelques beaux bijoux de travail longobardique, trouvés dans le voisinage immédiat d'Acerenza et pareils à ceux qui ont été découverts sur différents points du nord et du centre de lltalie. Ils rentrent dans la donnée générale de la joaillerie des peuples germaniques établis sur le sol romain, Francs, Burgondes, Ostrogoths et Visigoths, que caractérisent remploi presque exclusif du grenat, vrai ou imité, serti dans Tor, et certaines formes d'ornementation d'une élégance barbare; mais ils y constituent un type particulier, inférieur comme goût et comme travail aux œuvres des Burgondes et des Goths. On sent à les voir que les Longobards étaient de tous les envahisseurs germaniques les plus arriérés dans la barbarie à Tépoquo où ils franchirent les Alpes et aussi les moins aptes à s'assimiler la civilisation de leurs vaincus. Dans la même collection, ce que Ton peut appeler historiquement la seconde période longobarde dans le midi de lltalie, est représenté par un petit trésor de pièces d'or des premiers princes indépendants

de Bénévent, et le temps des guerres gothiques, avec ses dévastations et ses terreurs, par une cachette de monnaies d'or de Justinien.

Sicon, qui assassina Grimoald II en 817 et se fit à sa place prince de Bénévent, était castaldus d'Acerenza. Un siècle et demi plus tard, quand Tancienne principauté fondée par Arichis fut divisée en deux, celle du Bénévent et celle de Salerne, par Radelgis et Siconulfe, chacun de ces princes prit pour lui une part du territoire qui avait dépendu jusque-là d'Acerenza. Mais nous n'en voyons pas moins ensuite cette ville garder des comtes longobards, Herimann en 923, Grégoire en 932, Humbert en 1012. Ce n'est, en effet, que vers 1020 qu'Acerenza fut conquise par les Grecs, sous le catapanat du Basilios Boyoannis, dont le nom paraît avoir été la source de celui de la province de Basilicate, acquise par ses armes à son souverain. Acerenza tomba tardivement au pouvoir des Byzantins et n'y resta guère plus de vingt ans ; aussi son évêché, qui relevait de l'archevêque de Salerne, ne passa pas au rite grec et ne fut jamais rattaché à l'obédience du Patriarche de Gonstantinople.

Acerenza fut une des premières villes occupées

par les Normands ; dans le partage de 1053 nous la voyons attribuée au comte Asclitîn. Mais cette possession fut d'abord préca^fe et soumise à beaucoup de vicissitudes, car nous trouvons ensuite Acerenza comptée parmi les villes qui se soumirent à payer tribut à Humfroi, après la bataille de Cività, en 1053, et les chroniqueurs enregistrent en 1061 sa prise d'assaut par Robert Guiscard. C'était dans sa campagne contre le général byzantin Abou-1-Khareg , qui, débarqué à Bari, avait occupé momentanément une partie de la Fouille et lancé ses détachements jusque dans la Basilicate, tandis que lui-même assiégeait Melfi, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, à propos de l'histoire de cette dernière Ville. Cette fois, Acerenza était définitivement conquise et si bien incorporée à la monarchie normande, comme à celles qui lui succédèrent, qu'elle ne fait plus guère parler d'elle dans l'histoire. Son nom reparaît cependant sous le règne de Roger, lequel la prit en 1133 sur Tancrède, comte de Conversano, spoliateur de son seigneur légitime. C'est, parait-il, Robert Guiscard qui avait réuni au diocèse d'Acerenza celui de Matera, lequel avait ses évêques propres au X* siècle et au commencement du xi*. En 1203,

le Pape Innocent UI en éleva le siëge à la dignité d'archevêché, dont il fit dépendre les cinq évêchés de Venosa, Potenza, ^nglona et Tursi, Tricarico, Gravina, organisation qui s'est maintenue jusqu'à nos jours.

En 1223, comme nous l'avons narré plus haut, Acerenza dans la Basilicate fut j avec Lucera dans la Gapitanate et Girofalco dans laGalabre, une des trois localités où Frédéric II transporta sur le continent la majeure partie des Arabes de Sicile. La colonie Ynusulmane d' Acerenza n'eut pas une longue existence, car, dès 1239, Frédéric lui-même fit passer la plupart des guerriers qui la composaient à Lucera, où il concentrait les cantonnements de ses Sarrasins. Pourtant, il en restait encore un certain noyau dans le commencement de 1255, puisque c'est auprès de ces musulmans à Acerenza que Jean le Maure chercha un refuge, quand la nouvelle des succès inattendus de Manfred et la mort d'Innocent lY dispersa les partisans de la cause papale et les déserteurs de celle de la maison de Souabc, qui s'étaient groupés autour du Souverain Pontife à Aversa, puis à Naples. Il espérait que ce petit gi*oupe de Sarrasins ne ferait pas comme ceux de Lucera, qu'ils continueraient à le recon-

naître pour leur chef et qu'appuyé sur eux il obligerait Manfred à compter avec lui, à le recevoir en grâce. Mais son calcul fut déçu. Les musulmans d'Acerenza le reçurent comîfte un traître qu'il était. Ils s'emparèrent de sa personne et le mirent h mort. Puis, après lui avoir coupé la tête, ils l'envoyèrent au fils de Frédéric comme hommage de leur fidélité. Cette colonie arabe, alors déjà bien diminuée, réduite à fort peu de chose, disparaît ensuite absolument des annales du royaume napolitain.

La cathédrale est le seul monument d'Acerenza; mais il est intéressant. La construction en a été commencée en 1080 par l'évêque Arnaud, après qu'il eut découvert les ossements de saint Canio, déposés dans l'église antérieure qu'avait bâtie en 799 l'évêque Léon. L'incendie accidentel qui consuma la ville en 1090 n'arrêta pas les travaux; ils étaient achevés avec la fin du siècle. La cathédrale d'Acerenza est un édifice d'une simplicité grandiose et sévère, mais un peu nu, car ni les chapiteaux ni les modillons de l'extérieur ne sont égayés par des sculptures soit de feuillages, soit de figures. C'est en même temps le monument le plus normand, au sens propre du mot, de tout le

midi de lltalie; on croirait vraiment une église des environs de Gaen ou de Rouen, du temps de Guillaume le Conquérant. Le plan est pareil à celui de Téglise inachevée de Tabbaye de la Trinità de Venosa, c'est-à-dire absolument français et en dehors des habitudes italiennes. Nous y retrouvons également la circulation autour du chœur et les chapelles absidales.

Extérieurement, la cathédrale était fortifiée ; on s'était arrangé pour que, dans un cas de nécessité suprême, elle put fournir aux défenseurs de la ville un réduit à l'extrémité orientale de l'enceinte. Des créneaux, dont il ne subsiste plus aujourd'hui qu'un petit nombre de vestiges, mais bien reconnaissables, couronnaient le sommet de ses murs, et des tourelles s'élevaient aux angles saillants des bras du transept. La façade présente un pignon aigu d'une grande élévation, au sommet duquel on a placé le buste de l'empereur Julien; deux tours carrées, formant clochers, l'accompagnaient des deux côtés. Elles ont été renversées par des tremblements de terre, car le pays est fort sujet à ce genre de fléau. L'une, celle de l'ouest, n'a jamais été rebâtie; il n'en subsiste que la base. L'autre a été réédifiée dans le style de la Renais- *

sance, en 1555, par le cardinal Michelangelo Saracero, archevêque d'Acerenza. L'architecte en fut * maître Pielro, natif de la ville voisine de Muro. La rose de la façade a été refaite vers la même époque. Le portail, au contraire, formant porche en saillie et richement sculpté, est toujours celui du xu'' sifecle. Ses deux colonnes de marbre de couleur, empruntées aux ruines de quelque édifice antique, reposent à leur base sur deux groupes d'une incroyable obscénité, Tun d'un grand singe et d'une femme, l'autre d'un homme et d'une guenon. Le regretté A. de Longpérier a fait remarquer que, gi*àce à leurs relations avec les Arabes, les artistes de l'Italie normande connaissaient assez bien les éléphants, animaux qui servent de supports au siège de marbre de l'archevêque Ursone dans la cathédrale de Canosa. Les groupes du portail de la cathédrale d'Acerenza montrent qu'ils avaient aussi par la même voie des notions sur les grands singes de l'archipel Indien, lesquels jouent un rôle dans les aventures de Sindbad le marin, Ces groupes ont du reste, dans les derniers temps, donné lieu à un petit conflit. En prenant possession de la cathédrale, l'archevêque actuel les avait fait enlever par pudeur ; le chapitre, par amour de l'archéologie,

s'est uni h la municipalité pour en imposer la remise en place.

A l'intérieur, l'aspect a été fort dénaturé par l'exécution de voûtes de maçonnerie, que l'on a substituées, il y a une quarantaine d'années, à la charpente apparente de la couverture. L'idée n'était pas plus heureuse au point de vue 4e la beauté que de la solidité de l'édifice. Les voûtes ont été lézardées dahs tous les sens par le tremblement de terre de 1857; elles menacent ruine, et on est obligé maintenant de les reprendre en sous-œuvre. Ce qu'on aurait de mieux à faire serait de les démolir pour remettre l'église dans son étfit primitif. Lo chœur est élevé d'environ deux mètres au-dessus du pavé du reste de l'édifice et même du bas-côté qui l'entoure. Par-dessous règne une crypte qu'ont fait refaire et décorer en iS23 Giacomo Alfonso Ferrillo, comte de Muro, et sa femme Marie de Baux. C'est une œuvre exquise comme architecture et comme sculpture. Les ornements en grotteschi couvrant les voûtes et les pilastres, les chapiteaux des colonnes et surtout le beau bas-relief de bronze placé au-dessus de l'autel, ont la grâce pleine de morbidessc, la suavité charmante et la souple élégance des œuvres de Giovanni da Nola. Enfin,

chose infiniment rare dans les provinces de Texirème midi de la péninsule, la cathédrale d'Ace* renza possède deux bons tableaux sur les autels majeurs des deux transepts. L'un, celui du transept de droite , m'a paru de Polydore de Caravage ; l'autre est de quelque peintre napolitain que je n'ai pas su déterminer, lequel procédait de Técole de Raphaël, mais par l'intermédiaire de Jules Romain, dont il a imité la dureté de dessin et le coloris briqueté dans les chairs.

On voit par ces brèves indications quel degré d'intérêt présente la cathédrale d'Acerenza. Elle mériterait d'être soigneusement relevée par un architecte, car elle est un des monuments les plus précieux pour la chronologie de l'art dans les domaines des princes normands. Schulz, dans ses remarquables études sur les édifices du moyen âge dans l'Italie méridionale, s'est complètement mépris sur la date des rares églises d'un roman tout français telles que celle-ci. Il pense qu'elles appartiennent à une époque avancée déjà dans l'existence de la monarchie fondée par les fils de Tancrède de HautevîUe. C'est le contraire qui est vrai. Les monuments de ce type sont en réalité du premier demi-siècle de l'établissement des Nor-

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mânds. II n'existe aucune raison de contester les dates traditionnelles du commencement des iravaux des deux plus importantes de ces églises: 1065 pour celle de Venosa, 1080 pour celle d'Acerenza. En France on n'hésiterait pas à les leur attribuer. Je dirai plus, ce n'est qu'en les acceptant pour exactes que l'on peut arriver à une reconstruction satisfaisante de l'histoire de l'architecture aux xi« et xn® siècles dans les Fouilles et la Basîlicate. Lorsque les Normands se rendirent maîtres du pays, ils y trouvèrent déjà florissant un système architectural qui s'était formé avant.eux sous la domination grecque, un style procédant à la fois du byzantin et de l'arabe et en combinant les éléraentS; dont la cathédrale de Canosa et celle de Siponto peuvent être tenus pour les types les plus caractéristiques et les plus achevés. Ce style, pendant toute la seconde moitié du xi** siècle, fut encore employé sans modifications dans une partie de leurs édifices, dans ceux pour lesquels ils s'adressèrent aux maîtres consti*ucteurs indigènes. Il semble même que, dans les domaines de Bohémond, il se soit conservé plus tard qu'ailleurs, jusque vers HIS, comme si une influence syrienne Ty avait entretenu et renouvelé ; Antioche et

Tarenlc, soumises au même prince, se seraient ainsi donné la main sur le terrain de Fart. Mais, à côté de ce style byzanti no-arabe, la venue des nouveaux dominateurs en avait introduit un autre, le roman de notre pays. Robert Guiscard, dont il faut faire intervenir ici Tinfluence personnelle puisque la Trinità de Venosa était son œuvre, Robert Guiscard voulait avoir dans ses nouveaux États des églises pareilles à celles que, tout jeune, il avait admirées et vu construire dans sa Normandie. Il faisait donc venir de là-bas des architectes comme ceux qui ont travaillé h Venosa et à Acerenza, et ceux-ci transportaient sur le sol italien toutes leurs traditions d*école. La coexistence des deux styles rivaux est ainsi le fait qui se produisit le premier, au lendemain de la conquête, et c'est seulement alors qu'on peut Tadmeltrc, l'expliquer historiquement. Plus tard, au contraire, dans le xn9 siècle, il se produisit une fusion de ces deux systèmes ; les maîtres étrangers eurent des élèves indigènes; les données des écoles, d'abord en antagonisme, se combinèrent en une harmonieuse synthèse. C'est ainsi qu'on vit naître et régner, de 1100 à 1200, dans les provinces gouvernées par les descendants de la maison de Haute ville, uu

style d'architeclure original et nouveau, le véritable style italo-normand, où les influences normande et bourguignonne se marient avec les traditions byzantines, et quelques emprunts faits au roman de la Toscane, où la décoration des églises est en grande partie puisée de l'autre côté des Alpes, mais où leurs plans sont franchement italiens, n'admettant, par exemple, jamais cette circulation autour |du chœur que nous venons d'observer encore une fois à Acerenza,

PIETRAGALLA

Lorsque, des remparts d'Acerenza, on regarde du côté du sud-ouest, on voit un peu en avant du sommet de Téchîne de montagnes qui sépare de Potenza et de la vallée du Basiento, presque à la crête de ces montagnes, le bourg de Pietragalla, gros village encore plutôt que bourg malgré ses 4,000 habitants, car ceux-ci ne sont guère que des paysans. On croirait presque qu'on va le toucher de la main et on s'imagine qu'il suffira de bien peu de temps pour y arriver. Mais comme il faut descendre du pic d'Âcercnza dans le fond de la vallée du Bradano, puis remonter jusqu'à la même hauteur par une interminable côte, on y met au moins deux heures et demie.

Rien de plus pauvre ni de plus sauvage que

Pielragalla. Je n'ai pas pu y trouver à prendre une tasse de café auti^e que ce qu'on décorait du nom de caffè di paesCj décoction amëre de glands de chêne grillés. Jusqu'au xv® siècle, ce n'était qu'un hameau dépendant de Casalaspro, fief assez important du comté de Muro sous les Angevins, qui avait fini par être érigé en duché à l'époque où les Aragonais multiplièrent si incroyablement les titres de ducs et de princes dans le royaume de Naples. Il y a encore aujourd'hui un. duc de Casalaspro, qui est en même temps baron de Pietragalla ; mais depuis longtemps Casalaspro n'existe plus. Un tremblement de terre l'ayant renversé en 1456, la plupart des habitants se retirèrent à Pietragalla ; un autre tremblement de terre, celui qui dévasta toutes les localités de la Basilicate le 8 septembre 1694, acheva de faire abandonner Casalaspro cl renversa les quatre tours qui restaient debout du château. A l'endroit qu'occupait jadis cette seigneurie, dont le principal éclat fut au xiv® siècle, on ne rencontre plus que des décombres informes. Le misérable bourg de Pietragalla ne mériterait pas une mention s'il n'avait pas eu, il y a vingt et un ans maintenant, sa page d'histoire. C'est là que se passa Tépisode le plus considérable de ce bri-

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gandage politique des premières années de réta-* blissement du régime de Tunilé italienne dans le royaume napolitain, dont le souvenir est toujours si vivant dans le pays. Partout où je passe on me raconte les histoires tournant en légende de cette .époque terrible où' Ton ne pouvait plus aller sans danger d'une localité à lautre; à Taccënt avec lequel on me dépeint les cruautés des chefs de bandes, on sent .quelles terreurs et quelles colères leurs noms seuls suffisent encore à réveiller. Mon compagnon de ^voyage, M. Michèle La Gava, qui avait alors vingt et un ans, a vu rapporter un soir le corps sanglant de son père, signalé comme libéral et patriote, et comme tel assassiné par la bande de Crocco, tandis qu'il allait visiter une de ses propriétés.

Je le répète, c'est Pietragalla qui vit Tépisodo décisif de cette sorte de chouannerie. C'est devant cette bicoque que vint échouer définitivement Borges et avec lui tout espoir de soulever contre la révolution nationale uiie Vendée napolitaine, ou plutôt — car ce nom de Vendée est trop noble et trop pur pour qu'on puisse rappliquer aux hordes qui avaient servi la cause royale en 1799 —quelque cho%e dé semblable à Tarmée de la Sainte^

Foi que le cardinal Ruffo conduisit victorieusement du fond de la Galabre jusqu*à Naples en marquant son passage par un fleuve de sang.

On était dans l'automne de 1861; il y avait un an seulement que Garibaldi était entré à Naples, six mois que François II avait dû quitter Gaête après cette défense qui avait fait à la monarchie des Bourbons des funérailles dignes de ses ancêtres français. Le pays était encQre dans un état de profonde confusion ; tous les éléments de désordre que déchaîne inévitablement une révolution s'y donnaient carrière. Les rouages de l'ancienne machine gouvernementale étaient détruits, ceux de la nouvelle commençaient à peine à s'organiser. Bien qu'il se fût affaissé d'une manière irrémédiable sous le poids de ses propres fautes et de la corruption de ses agents, quoique l'immense majorité du pays leùt irrévocablement condamné^ le régime déchu de la veille conservait encore des partisans actifs, qui cherchaient à le restaurer par tous les moyens. Au milieu du désordre général, en profitant de la désorganisation passagère des éléments de répression, le brigandage avait pris un développement effrayant dans les provinces oii il était depuis longtemps à l'état 'endémique.

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La dispersion de Tancienne armée royale, qui dans les Calabres et la Basilicate avait fondu sans combattre, avait fourni de nombreuses recrues aux bandes des malfaiteurs. Bientôt certains chefs qui antérieurement avaient déjà fait leurs preuves dans le brigandage, comme Chiavone sur la frontière des Etats Pontificaux, Mittica dans TAspromonte, les firères La Gala dans la Sila, Crocco dans le Yulture, d'autres dans les Âbruzzes, avaient vu se grouper autour d'eux de vraies petites armées et terrifiaient le pays ; ils étaient devenus des personnages importants, dont le nom remplissait les journaux et occupait la politique européenne.

Le métier était bon. Suivant Texemple mémorable et classique que Frà Diavolo et Mammone, devenus colonels de Tarmée royale par la grâce du cardinal Ruffo, avaient légué à leurs successeurs, tous se masquaient en fidèles du roi de* trôné. Jamais, dans le royaume de Naples, on n'a vu le brigandage arborer une bannière politique autre que celle de la réaction, contre laRépublique en 1799, contre Joseph Bonaparte et Murât de 1866 à 1814, contre la royauté constitutionnelle de la maison de Savoie après 1860. Mais pour quiconque connaît les conditions du pays, il est facile de

comprendre comment, du moment qu on se faisait brigand, Tavantag-e professionnel était de se déclarer bourbonien, et non pas libéral. Dans les provinces tous les g-ens éclairés, la noblesse en général, c'est-à-dire la majorité des propriétaires, des gens riches, appartenaient au parti libéral, avaient embrassé avec ardeur la cause de Tunité italienne. C'étaient ceux dont les fermes étaient bonnes à piller, les personnes à entraîner dans les montagnes pour ne les relâcher que contre une grosse rançon. Ce n'est pas à dire que, lorsque les bandits mettaient la main sur un homme connu par sa fortune et qui ne se mêlait pas de politique, ils se fissent faute de Tenlever, de lui couper le nez ou les oreilles pour stimuler le zèle de sa famille quand la rançon se faisait trop attendre, enfin de regorger, si elle ne venait pas. Tout en ayant ainsi lés bénéfices du métier, les brigands touchaient, à titre d'insurgés, les subsides des comités légitimistes de l'étranger, qui persistaient à les regarder comme des chevaliers du droit calomniés par la presse piémontaise.

Ces comités étaient dé bonne foi; on l'était aussi dans Tentourage de François II retiré à Roine, qiiand on croyait aux protestations de fidélité des

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chefs de bandes^ et on comptait sur une prompte restauration due h leur vaillance. Cependant on commençait à trouver cpxé cette restauration tardait plus qu'on n'avait cru, que les bandes n'arrivaient à aucun résultat qui en valût la peine. On jugea indispensable . de grouper leurs efforts ; on crut le moment venu de frapper Un grand coup. Les intrigants affluaient au Palais Farnèsé, affir^ maùt que la population de l'ancien royaume nn^olitain tout entière frémissait sous lé joug étranger, et qu'indubitablement la levée de la première conscription ordonnée par le gouvernement de Turin donnerait le signal d'une insurrection générale. Mais il fallait quelqu'un pour prendre en main le commandement de cette insurrection ^ quelqu'un dont le royalisme fût assez sûr, la bravoure et la capacité militaire à la hauteur de la tftche. François II ne trouva point cet homme parmi lés anciens officiers de son armée ; il le cher- 4^ha dans José Borges.

• C'était un Catalan qui avait été l'un des plus brillants chefs du carlisme espagnol. Ame ardente et pleine de foi, caractère chevaleresque, il avait dévoué sa vie à la cause de la légitimité. Nul n'était plus brave sur le champ de bataille, plus hardi

dans ses entreprises et ne connaissait mieux les conditions de la guerre de partisans. Nul sur* tout, chose rare parmi les cabecillds, n'était plus loyal et plus désintéressé ; nul n*avait les mains plus pures. Jamais, dans un genre de guerre où le pillage est si facile, il n'avait cherché à tirer parti des aubaines de la maraude. Exilé de son pays, il vivait pauvre et dans la retraite. C'est là que vinrent le chercher les envoyés du roi de Naples. Un roi détrôné, parent de celui dont il avait porté la cocarde, réclamait ses services. Il n^hésita pas un instant à répondre à cet appel et, sans rien demander de plus, il partit. Le 14 septembre 1861, Borges, ayant pour lieutenant un Français, Auguste Langlois, ancien capitaine aux zouaves pontificaux, débarquait à Brancaleonc, près de Réggio, suivi de cent Espagnols, vétérans du carlisme.

Il venait faire en soldat une guerre loyale et régulière, résolu à ne pactiser avec aucune pratique honteuse, avec aucun excès qui pût entacher l'honneur de son drapeau. C'est ce qu'il annonçait dans la proclamation qu'il lançait en débarquant pour appeler les populations aux armes et dans une lettre d'un ton singulièrement chevaleresque

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qu'il adressait en même temps aux commandants des troupes italiennes, comme le cartel d'un paladin de Técole des Amadis. Il traversa plusieurs bourgs sans que personne répondit à son cri d'insurrec-* tiouy vînt se joindre h sa petite troupe. Le pays ne montrait aucune disposition à cette révolte universelle qu on lui avait promise. Il dut en toute bâte se jeter dans TAspromonte, où l'attendait la bande de Mittica. Des la première entrevue, Borges comprit à qui il avait affaire. Quant h Mittica, cet étranger qui venait lui parler d'honneur et de dévoùment, qui prétendait lui commander, ordonnait de se battre et défendait de voler, lui parut suspect ou tout au moins gênant. Il le mit en état d'arres-* tation et le fit désarmer avec ses compagnons. Le rusé Calabrais faisait d'eux des otages bons à tenir en réserve pour quelque négociation future, où il pourrait, en les livrant aux Italiens, s'assurer d'être reçu à composition si la chance tournait trop mal pour lui. *

Les événements déjouèrent son calcul. Quelques Jours après, une colonne de plusieurs bataillons de bersaglieri attaquait à Timproviste les brigands de FAspromonte. Comme les choses devenaient sérieuses, les fusils furent rendus aux Espagnols.

296 A TRAVERS UAPULTE ET LA LUCANÎE

Après un engagement très vif, mais court, les bandits se dispersèrent; Mittica lui-même se ï^endit prisonnier. Borges avec ses compagnons, imposant aux eniiemis par leur fière contenance, opérèrent leur retraite en bon ordre, suivis de quelques individus de là bande qui montraient plus de cœur que les autres. Ils se mirent en marche vers le nord en suivant les parties les plus inaccessibles des montagnes. Le 9 octobre, ils tentaient de surprendre Catanzaro, mais ils y étaient si vigoureureusement reçus que tous se débandaient. Borges lui-même, abandonné, dut prendre la fuite avec sepjt compagnons seulement et se jeta dans les forêts de la Silà. Pendant plus d'un mois, on y perdit sa trace et Ton n'entendit plus parler de lui» A ce moment, le massif de la Sila était tout ■ entier au pouvoir de Cipriano La Gala, qui disposait de plusieurs milliers d'hommes, cantonnés Idans les bois immenses de la haute montagne. Il adressait au général commandant à Cosenza et au préfet 4es lettres où il les traitisiit d'égal à égal. : Évidemment, en choisissant la Calabré pour lieii : de. débarquement, Borges avait compté trouver 'dans les forces de La Gala une division tout orga- .ni^ée de sa future armée. Mais le roi de la Sila ne

PÏETRAGALLA 297

se soucia pas de se soumettre à Tautorité régulière du chef qu on avait voulu lui donner. De son côté, Borges recula devant l'idée d*une association avec cet homme couvert de crimes, dont le procès, deux ans plus tard, a révélé tant d'atrocités révoltantes, de vols qu'aucune passion politique ne pouvait excuser. Il erra donc au travers des forêts, menacé de tous côtés des plus grands dangers, obligé de se cacher des prétendus insurgés autant que des lieutenants du général La Marmora.

Cependant il lui fallait tenter quelque chose. Les renseignements qu'on lui fournit sur Donatello Grocco, qui avait rassemblé une troupe assez nombreuse dans les bois du Vulture, lui firent espérer de trouver dans ce chef, sinon un pillard moins avide du bien d'autrui que les autres, du moins un homme plus brave, qui se prêterait à des opérations militaires. Borges résolut donc de le rejoindre pour entreprendre une campagne dans la Basilicate. Le choix seul de cette province iaaontre à quel point on l'avait mal renseigné sur le pays. Il n'en était pas une où il dût rencontrer plus de difficultés pour ses projets. Depuis plus d'un demi-siècle, la Basilicate se dislinguait par l'ardeur -de libéralisme de la population de ses villes. Dans

aucune autre le cardinal Ruffo n'avait trouvé une plus opiniâtre résistance ni Murât plus de dévoùment. L'année précédente encore , toutes les villes de la province s'étaient soulevées et avaient chassé les iroupes royales à la seule nouvelle du débarquement de Garibaldi à Melito^ et c'est cette diversion inattendue sur les derrières de l'armée opposée on Calabre au dictateur révolutionnaire qui avait désorganisé tous les plans de résistance des généraux de François II. Une entreprise bourbonienne était donc sûre d'échouer en Basilicate, encore plus que partout ailleurs.

Borges, toujours en se cachant, avait gagné le Lagonegrese, puis les montagnes boisées des environs de Saponara. De là il s'était mis en rapport avec Crocco et l'avait appelé à lui. Le 3 novembre, les bandes descendues du Yulture, après avoir été rejointes par le général sous les ordres duquel elles allaient se placer, occupaient le bourg de Trivigno, dont la position inexpugnable commande la vallée du Basiento. Les troupes italiennes étaient peu nombreuses dans la province ; elles demandèrent des renforts à Naples, et, en attendant, ne se sentirent pas en mesure d'aller déloger de leurs cantonnements les forces commandées par Borges,

PIETRAGALLA 299

Celui-ci resta près de quinze jours à Trivigno sans être inquiété y s'qccupant à organiser sa petite armée, qui s'accroissait à vue d'œil. Il avait, en effet, dû reconnaître que la cause du monarque légitime était, au fond, parfaitement indifférente k ceux qui prétendaient avoir pris les armes pour elle, que Tappàt du butin les faisait seul agir et que ce n'était que par cet appât qu'il pourrait recruter des soldats. Surmontant donc les répugnances de son honneur, il avait promis à ceux qui voudraient le suivre le pillage des villes dont ils s'empareraient de vive force. A dater de ce jour, les recrues commencèrent à lui arriver et les bandes qui avaient répondu à son appel montrèrent plus d'ardeur, plus de disposition à la lutte.

Bientôt on s'enhardit à exécuter quelques pointes autour de Trivîgno. Un détachement de hersaglieri, surpris en marche, fut détruit. Ce petit succès donna confiance, et Borges crut le moment venu d'entamer des opérations sérieuses. Le 16 novembre, il emportait le bourg de Vaglio, dans le voisinage de Potenza. Conformément à sa promesse ce bourg fut mis à sac, et de tels excès y furent commis que le lendemain l'évêque de Potenza, qui pourtant sympathisait de cœur avec

la cause bourbonienne, publia un mandement pour déclarer à ses diocésains que la conscience ne permettait pas à un chrétien de s'associer à des crimes de ce genre. Le 18, Borges, évitant Polenza bien gardée, condtiisait lés mêmes bandes devant Pietragalla, d'où il espérait, par la forêt de Banzi, donner la main à' celles dé la Fouille et de la Capitanate.

Pas un soldat ne se trouvait dans le canton. La garnison la* plus voisine était celle de Potenza, trop insuffisante pour oser s'aventurer bots de la ville. Les habitants de Pietragalla n'avaient donc aucun espoir d'être efficacetnent secourus ; ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et peut-être sur les gardes nationales voisines. Plus de deux mille hommes les cernaient. Us ne prirent pas moins la résolution de résister jusqu'à l'écrasement plutôt que d'accueillir les brigands. Les rues du bourg furent barricadées à la hâte , les maisons crénelées, et Ton répondit par des coups de fusil aux sommations du cabecilla venu d'Espagne. La lutte se prolongea plusieurs heures malgré la disproportion des deux partis. Somme toute, en dépit des efforts de Borges, l'attaque était molle ; on ne parvenait pas à empêcher les assaillants, aussitôt

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qu'une maison était prise, de se mettre à la piller au lieu de continuer à combattre. La défense, au contraire, était d'une rare énergie. Les gens de Pietragalla disputaient aux brigands maison après maison, avec un tel acharnement qu'ils leur tuèrent ou blessèrent plus de cent hommes. Mais leurs munitions commençaient à s'épuiser ; ils avaient, de leur côté, bien des morts et des blessés. Déjà la moitié du bourg avait été conquise, pillée et livrée aux flammes. Ses défenseurs allaient succomber sous le nombre, quand tout à coup ils entendirent des sonneries de clairon dans la campagne. À ce bruit ils virent leurs assaillants hésiter, se troubler, puis bientôt se disperser dans toutes les directions comme une volée d'oiseaux pillards, sans attendre l'intervention de la troupe qui s'annonçait par ces fanfares.

Cette troupe n'avait pourtant rien de formidable. La population d'Acerenza, du haut de sa montagne, avait pu suivre avec une poignante émotion les péripéties de l'attaque de Pietragalla. La garde nationale s'était rassemblée. Elle ne disposait que d'une centaine d'hommes pour tenter une expédition au secours de ses voisins. Une aussi petite poigiiée de combattants, en se risquant contre des

bandes vingt fois plus nombreuses, n'avait guère d'autre chance que do se faire écraser inutilement^ Mais c'étaient des gens de cœur, et coûte que coûte ils avaient résolu de faire leur devoir. Au moment du départ une idée lumineuse traversa Tesprit de leur capitaine. On n'avait que bien peu d'hompies à mettre en ligne ; mais par un heureux hasard il se trouvait à la mairie six vieux clairons. L'officier les fit prendre et chercha des hommes qui sussent en sonner tant bien que mal. Arrivé au fond de la vallée, après avoir descendu en se dissimulant dans les vignes, il divisa sa petite troupe en deux détachements auxquels il fit prendre des chemins creux qui pussent cacher leur nombre véritable. Et il ordonna, pendant toute l'ascension de la montagne, de faire aller les trompettes à pleins poumons en faisant le plus de tapage possible. Cette ruse de Peau-Rouge était bien naïve; pourtant elle réussit. Les brigands, au milieu de leur assaut, entendirent derrière eux, dans deux directions, des clairons qui semblaient annoncer l'arrivée de plusieurs compagnies d'infanterie. Ils furent pris de panique. Au lieu de s'exposer en continuant la lutte, ils ne pensèrent plus qu'à mettre en sûreté ce qu'ils avaient déjà

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pillé, et d'un commun élan ils s'enfuirent à toutes jambes avec leur butin vers les bois de Monticchio et de Lagopesole. Borges essaya vainement de les ramener au combat; désespéré, la mort dans Tâme, il fut entraîné dans le torrent de leur fuite, dont Crocco en personne avait donné le signal. C'est ainsi que la garde nationale d'Acerenza délivra ses voisins de Pietragalla sans avoir eu à brûler une amorce. Depuis le siège de Jéricho, de biblique mémoire, jamais sonneries de trompettes n'avaient produit à la guerre un effet aussi merveilleux.

Les jours suivants des troupes arrivèrent de Naples et se joignirent aux gardes nationales de la contrée. On cerna les bois où s'étaient réfugiées les bandes, réduites désormiais à cinq ou six cents hommes, et on se prépara à les fouiller minutieusement. Cependant la discorde était complète entre ceux qui avaient conduit Tcntreprise. Crocco et les autres chefs de bandes reprochaient à Borges de les avoir menés à leur perte* Le vaillant Espa* gnol les traitait de voleurs et de couards ; il désespérait d'une cause qui ne trouvait que de pareils défenseurs. Pourtant, dans la situation sans issue où Ton se voyait, il parvint à les entraîner à une suprême tentative sur Pescopagano. Elle eut lieu

304 A TRAVERS L'APULIE El^ LA LUCAME

le 28 novembre et fut encore plus désastreuse que celle de Pietragalla. H n'y eut même pas à proprement parler de combat ; dès les premiers coups de fusil la déroute des brigands fut complète ; ils coururent au plus vite se cacher de nouveau dans les bois.

Le soir même une idée infernale surgit dans Tesprit de Donatello Crocco. Puisque tout espoir de succès était perdu, puisqu'il n'y avait plus moyen de piller les libéraux de la Basilicate, avant de chercher à regagner en se coulant sous bois ses repaires du Vulture, il y avait du moins un bon coup à faire en dévalisant les étrangers que le roi avait envoyés pour les commander. Borges et ses compagnons était porteurs de sommes assez fortes en 6r, dont on les avait munis en les faisant partir pour subvenir aux premières dépenses de Texpé-^ dition. Us les avaient ménagées autant qu'ils avaient pu, et les bandits dont ils avaient dû faire leurs soldats savaient qu'une bonne part en restait intacte. Brisés de fatigue, les quelques aventuriers carlistes dormaient. On se jeta sur eux pendant leur sommeil , on les dépouilla de leur argent, de leurs effets et de leurs armes, et on les chassa devant soi sans ressources dans un pays dont ils parlaient

PIETRAGALLA 305

à peine la langue et où ils étaient partout traqués.

Crocco espérait qu'en se mettant à leur poursuite

les troupes le laisseraient plus facilement échapper.

Borges n'eut plus dès lors qu'une seule pensée,

gagner Rome et s'y présenter devant François II;

une fois là dire enfin toute la vérité à ce roi dont

il n'avait pu servir efficacement la cause d'une

autre manière, lui montrer à quel point on le

trompait, et le détourner d'envoyer après lui

d autres braves gens chercher la mort dans une

entreprise impossible. Avec trois compagnons

fidèles, déguisés en paysans, il se mit en route vers

les montagnes des Âbruzzes, par où il espérait

gagner plus facilement la frontière pontificale. On

marchait de nuit, autant que possible par les forêts

ou la crête de TApennin, dormant en plein champ,

évitant les lieux habités, excepté quand la faim

contraignait à se présenter à quelque masseria

isolée pour s'y procurer du pain, dépistant les

patrouilles qui parcouraient le pays. Ce que Borges

déploya d'habileté de sauvage, de hardiesse, de

ruse et de fertilité d'inventions dans cette longue

et périlleuse fuite est quelque chose d'inouï. Il

croyait enfin toucher au but, le lendemain il allait

franchir la frontière et se trouver à l'abri des pour-

suites, quand il fut arrêté dans les environs de Carsoli. Prisonnier, il se nomma fièrement. On le conduisit à Tagliacozzo, où on le fusilla le IS décembre. Sa contenance devant la mort fut intrépide et sans forfanterie; il mourut comme il avait vécu, en soldat convaincu d'une idée.

On avait trouvé sur lui divers papiers importants, entre autres le mémoire, écrit dans les étapes de sa dernière odyssée, qu'il voulait remetlro à François II en arrivant à Rome. Le gouvernement italien le fit aussitôt publier, et Teifet en fut très grand en Europe. Rien ne contribua plus à éclairer l'opinion sur le véritable caractère du brigandage napolitain. Je viens de le relire et je ne connais rien d'une éloquence plus navrante dans sa simplicité que ce cri suprême d'un honnête homme abusé, qui s'est dévoué à commander des Vendéens et n'a trouvé à la place que du gibier de galères, et qui, pour laver son honneur jusquelà sans tache, repousse toute solidarité avec les bandits auxquels on l'a momentanément associé* II. dit à son roi la vérité du ton grave et triste d'un homme qui n'est pas sûr de le détromper, qui s'attend au conti'aire à être méconnu, mais qui fait son devoir et décharge sa conscience.

PIETRAGALLA 307

L'exécution de Borges reste une tache sanglante pour le gouvernement italien. Celui-ci a eu beau invoquer la nécessité de faire un exemple, le vaillant capitaine d'aventure espagnol n'était pas un brigand ; il avait loyalement combattu en soldat et il devait être traité en prisonnier de guerre. C'était un de ces adversaires qu'on s'honore en respectant, et il y avait une suprême injustice à confondre ce champion de la légitimité mourante avec les malfaiteurs dont il fallait à tout prix réprimer les crimes. Sa mort ne servait de rien à l'Italie ; sa vie épargnée eût eu du prix pour elle. Au lieu de le tuer, il fallait le renvoyer à l'étranger pour y raconter ses déceptions et ses misères. Mais pour lui, le sort, qu'on lui a fait était ce qui valait le mieux. Vivant après la déconvenue de son expédition, il n'eût été qu'un aventurier battu et sans prestige; on lui a donné l'auréole de ceux qui meurent martyrs de leur foi.

Je me suis arrêté quelque temps sur ces souvenirs oubliés maintenant en dehors du pays, bien qu'ils aient, il y a vingt ans, passionné toute l'Europe, et spécialement notre pays, où l'on prenait parti suivant ses opinions, avec une ardeur dont il me souvient encore, pour ou contre le brigan*

dage napolitain. Mais en présence des lieux qui en furent témoins, toutes les réminiscences de ces événements sont revenues à mon esprit avec une singulière vivacité. Elles m'ont pour ainsi dire absorbé pendant les quatre heures que j'ai mises à parcourir, en partie dé nuit et sans plus pouvoir observer le paysage, la route de Pietragalia à Potenza.

Celte ville est un chef-lieu de province, qui compte 19,000 habitants. Elle est située à 1,200 mètres d'altitude, sur le sommet d'un mamelon haut et escarpé, que dominent à peu de distance de tous les côtés des montagnes plus élevées. Au sud, là où la ville surplombe la vallée supérieure du Basiento, dans le fond de laquelle est située la station du chemin de fer, la vue est pittoresque et frappante, mais d'un caractère triste et sauvage. Le fleuve, qui se jette dans la mer à Métaponte, est ici tout près de sa source; car il sort du mont Arioso, quelques kilomètres, seulement au-dessus de Potenza. Ce mont Arioso, situé au sud de la ville, appartient au massif des ^onti * délia Maddalena, le groupe culminant de TApen-

nin Lucanien ; il reste couronné de neiges jusqu'au milieu du mois de mai.

La ville n'a rien de monumental. On n'y rencontre pas un seul édifice qui frappe l'attention. Devant la préfecture, il y a une place d'une certaine étendue, mais la principale artère est une longue rue tortueuse où deux voitures auraient peine à passer de front. Les maisons qui la bordent, toutes blanchies à la chaux, sont peu élevées, avec leur façade garnie de balcons ventrus à l'espagnole en fer forgé, dont quelques-uns sont de remarquables échantillons de l'art du serrurier au xvn* siècle. Cette rue est le forum de Potenza. Toute la journée on la voit remplie de groupes qui stationnent, laissant aller leur vie à la flânerie ou bien causant de leurs affaires et discutant avec animation la politique du jour. A la curiosité qu'un étranger éveille en y passant, il est facile de voir qu'il n'en vient guère en ces lieux.

Pour un voyageur qui arriverait de Naples, il est évident que Potenza paraîtrait un trou de province, arriéré, vulgaire et mort. Pour celui qui vient de passer plusieurs jours à parcourir les petites localités de la Basilicate et ses campagnes désertes, l'impression est toute différente. Il lui

semble retrouver la vie et la civilisation. A revoir l'éclairage au gaz, un grand théâtre, des cafés brillants de lumières, des magasins assez bien appro* visionnés, et dont cinq ou six ont des devantures à la moderne, entre autres celui d'une modiste française, il croit rentrer dans une autre partie du monde que celle d'où il sort. Pour ma part, dusséjc passer pour dominé par des préoccupatioqs bien matérielles, le plus vif souvenir que m'ait laissé cette ville a été celui de la satisfaction d'y rencontrer une véritable auberge avec de bons lits et des chambres propres, et surtout une trattoria tenue par un Milanais, où l'on vous sert la fine cuisine du nord de l'Italie.

Je ne voudrais pas me donner l'air d'un gourmand en m'appesantissant sur « les choses de gueule », comme disaient nos pères. Pourtant, la question de nourriture, dans certaines conditions de voyage, finit par devenir une préoccupation qui s'impose, et elle tient sa place importante dans les mœurs d'un pays. Celui qui est délicat sur ce chapitre ne doit pas s'aventurer dans les provinces de l'extrémité méridionale de l'Italie, en Basilicate ou en Calabre ; il aurait trop à en souffrir. Jamais, pour ainsi dire, en dehors de quelques villes d'une

certaine importance, on n'y trouve de viande de boucherie, et quand par hasard on en rencontre, elle est immangeable. En fait de nourriture animale, on est condamné au poulet à perpétuité. Et quels poulets! D'affreux oiseaux à Taspect misérable et souffreteux, juchés sur de grandes pattes jaunes, auxquels jamais on n'a donné une seule poignée de grains et qui cherchent leur vie comme ils peuvent parmi les ordures. Qu'on juge après cela de leur maigreur, sans compter la vermine qui les dévore à tel point que souvent leurs plumes se recroquevillent, comme s'ils étaient atteints d'une maladie de la peau. En général, on ne les tue qu'au moment de les faire cuire, de telle façon que leur chair est aussi coriace qu'ils sont maigres . Quant aux manières de les accommoder, elles feraient dresser les cheveux sm* la tête à un gastronome. Voici par exemple une des plus usitées dans la Basilicate. La bête une fois saignée, on la vide et on la dépèce; puis on prend sa ventraille, on la hache avec des ognons et des tomates et on fait frire le tout dans la poêle, où on met ensuite à sauter les membres du poulet.

. C'est pis encore quand on veut vous bien recevoir et vous offrir une chère raffinée. Il faut que

les gens de ces pays aient le palais et Testomac autrement faits que les nôtres. Ils se délectent à des combinaisons de goûts que des Allemands ne réprouveraient peut-être pas, mais qui nous paraissent aussi barbares que répugnantes. Au point de vue de l'archéologie, cette cuisine est fort curieuse. C'est celle que cultivaient les anciens. Les recettes d'Apicius, si on les appliquait, donneraient exactement ce genre de produits, ces associations de saveurs qui^ pour nous, hurlent de se trouver ensemble. Un certain soir, dans une maison où j'avais reçu la plus gracieuse hospitalité, où l'on s'empressait à me faire fête, je vois sur la table un magnifique gâteau dont la surface était couverte d'une glaçure de sucre sur laquelle, en l'honneur de l'hôte étranger, on avait dessiné, en nonpareille de couleurs variées, son chiffre entre un drapeau français et un drapeau italien. J'en prends un morceau, mais à peine y ai-je porté la dent je recule, et il me faut un effort héroïque de politesse pour en manger deux ou trois bouchées sans trop de giîmaces. C'était un pâté de jambon, d'œufs durs, d'amandes, de cornichons au vinaigre et de fruits confits, le tout assaisonné au sucre et au fromage fort. Je pourrais énumérer ainsi, pour

3i-i A TRAVERS L*APUL1E ET LA LUCANIE

L'instruction des ménagères, un certain nombre do recettes de même caractère, à inscrire également dans le Livre de la cuisine qu'il ne faut pas faire. J'y donnerais une place d'honneur au lièvre à la mousse de chocolat avec des petits dés de jambon et des amandes de pin pignon, à la soupe où l'on met dans le bouillon des biscuits sucrés, enfin à la sauce faite de vinaigi*e, de moutarde, de sucre, de menthe et de baume pour accompagner le poulet rôti. Quand on vient de passer plusieurs journées au régime exclusif de cette cuisine trop pleine de couleur locale, on éprouve un véritable soulagement à trouver celle de la trattoria de Potenza.

En circulant dans les rues de cette ville, on ne peut manquer de remarquer le nombre des mutilés. C'est le résultat du tremblement de terre du 16 décembre 1887, le plus récent et le plus effroyable que l'on ait vu depuis plusieurs siècles dans cette province où le fléau revient presque périodiquement. Dans la seule ville de Potenza, les chirurgiens durent à la suite du désastre opérer quatre mille amputations, plus qu'on n'en fait après une grande bataille. Ce tremblementde terre, qui donna trois secousses circulaires successives (la seconde fut la plus violente), répandit sur la majeure partie

; POTENZA 3i5

de la Basilicato des ravages égabx à ceux du tremblement de terre de 1783 en Calabre. Il y périt sur le moment même trente -deux mille personnes écrasées sous les ruines, sans compter celles que moissonnèrent ensuite les conséquences des blessures, la faim et le froid. Ce que fut le nombre de ces dernières, on en pourra juger par les chiffres officiels relatifs à l'arrondissement de Sala. Les victimes de la secousse y avaient été de treize mille detix cent trente ; celles des suites de la catastrophe pendant les trois mois après montèrent à vingt-sept mille cent cinquante. Une ligne droite tirée du Vulture au Stromboli détermine exactement celle de la plus terrible intensité du phénomène. C'est en effet sur son trajet que se trouvent, outre Potenza, Saponara et Sapri, qui souffrirent horriblement, les petites villes du Val di Tegiano, Auletta, Atena, Sala, Padula, qui furent toutes renversées de fond en comble, où pas une maison ne resta debout. A droite et k gauche de cette ligne, la secousse fut beaucoup moins sensible et alla en s'atténuant à mesure que Ton s'éloignait du trajet central. Elle fut cependant plus ressentie à l'ouest qu'à l'est, particulièrement dans la région du Vésuve. Avec celui de 1694, le tremblement de terre

316 A TRAVKRS UAPULIE ET LA LUGAME

de 1857 est le plus violent dont la Basilicate ait gardé le souvenir depuis celui de 1273, sur lequel on trouve des renseignements précieux dans les Regesta de Charles d'Anjou. Mais Thistoire de Potenza se compose en grande partie de 'catastrophes plus ou moins graves de même nature. On s'étonne vraiment que les hommes continuent à habiter une ville située dans ces conditions et si souvent ruinée. En revanche, on doit s'attendre par avance à n'y trouver aucun monument ancien. C'est ce qui est en effet. La cathédrale, dans son état actuel, est un édifice de la fin du xvm« siècle, b&ti par Antonio Magri, l'un des meilleurs élèves de Vanvitelli. Celle qu'elle a remplacée ailleurs avait sa partie anté*rieure construite en 1200 par les soins de l'évêque Bartolomeo, et son chœur élevé en 1317 dans le style ogival par l'architecte Alberto, sous Tépiscopat de Guglielmo. Cette cathédrale est dédiée à Saint-Gérard de Plaisance, évêque de Potenza en 1111, depuis qu'en 1250, après sa canonisation, son successeur Oberto y eut opéré la translation des restes de ce saint prélat. Antérieurement elle était sous le vocable de l'Assomption. L'ancien couvent des Franciscains, dont la fondation remonte aux origines de Tordre et a été due à des

compagnons de Saint-François lui-même, ne présente dans ses bâtiments, tels qu'ils se présentent aujourd'hui, rien d'antérieur à la fin du xvi*' siècle. On y rencontre seulement une vieille inscription duxn^ siècle, mentionnant la construction, en 1180, d'une église de Saint-Jean, aux frais d'un généreux particulier du nom de Roberto et de sa femme Palma. Le cloître est garni de fresques très médiocres, exécutées en 1609 par Giovanni di Gregorio, surnommé del Pietrafesa. Dans l'église de l'ancien couvent des Mineurs -Réformés, fondé en 1488, on voit un tableau sur bois attribué à cet Antonio Solariô, surnommé le Zingai'o, dont le personnage même est à demi problématique et qui peignait au commencement du xv^ siècle.

Comme édifices comptant plusieurs siècles d'existence, on ne saurait citer à Potenza que le Municipe, qui est une construction de l'époque angevine fort défigurée, un ancien palais particulier, puis les deux petites églises de la Santa-Trinità et de San- Michele. Celles-ci n'ont été visitées ni par Schulz ni par aucun de ceux qui ont jusqu'ici parlé des monuments du midi de l'Italie. Ce sont des édifices du xi« siècle, d'une simplicité rustique. Leur nef principale est garnie de piliers carrés en maçon-

neric, que suimontent des chapiteaux prismatique6. Malgré leur nudité et leur peu de mérite d'art, ces deux églises ont une véritable importance pour rhistoire locale.

Potenza est la Potentia des anciens. On n'a aucune trace de son existence aux temps où la Lucanie était indépendante, et il y a d'assez grandes probabilités qu'elle ne datait que de la période romaine, où une ville se serait naturellement formée de l'intersection des deux voies importantes qui menaient, l'une de l'Apulie dans le Bruttium, l'autre de Saleme à Tarente, autrement dit de la Gampanie dans ce qui s'appelait alors la Calabre, traversant toutes les deux la Lucanie d'outre en outre dans deux directions qui se coupent à angle droit. Potentia n'est d'ailleurs mentionnée qu^en passant dans les énumérations géographiques. Les textes littéraires ne nous apprennent rien à son sujet; ce sont les inscriptions seules qui ont montré que sous l^Empire c'était un municipe très impor^ tant) la plus considérable et la plus florissante avec Grumentum (auprès de Saponara) parmi les villes de l'intérieur de la Lucanie. Mais la Potentia romaine n'occupait pas le site de la Potenza d'aujourd'hui. Elle était dans le fond de la vallée du

Basiento, au lieu appelé La Murala, tout auprès de la station du chemin de fer et de l'autre côté do ia rivière. L'emplacement en a été depuis long-

temps reconnu. On n'y voit au-dessus du sol que quelques informes lambeaux de maçonneries ro* maines; mais toutes les fois qu'on y creuse la terre on met au jour des débris antiques. C'est de là que proviennent toutes les inscriptions- latines qui se voient dans la Potenza moderne et y ont été portées à diverses époques.

La différence du site de la Potentia antique et de la Potenza moderne est incontestable pour quiconque a visité les lieux. Il ne saurait y avoir à son égard le moindre doute. Mais il me parait de nature à infirmer considérablement les conséquences que l'on a tirées généralement, à la suite de M. Mommsen, d'un fait peut-être un peu dénaturé par certains antiquaires locaux. Il existait autrefois à Potenza une chapelle dédiée à Saint- Etienne, qu^a aujourd'hui remplacée une boutique de pharmacien. Du temps où elle était consacrée au culte, les éleveurs, marchands et conducteurs de bètes de somme, à Potenza et dans les environs, avaient coutume d'en faire plusieurs fois le tour à leurs chevaux, ânes et mulets au jour de la fête du

saint, qu'ils tenaient pour leur patron. Dans cette église on voyait, il y a quarante ans, une inscription latine dédiée en Thonneur d'un certain T. Metius Politus, âgé de dix-liuit ans, par la corporation des muletiers et âniers, Colleghim mulionum et asma-- 7norum. Viggiano, dans ses Memorie di Potenzay donne ladite inscription comme ayalnt été trouvée sur le lieu même. M. Mommsen en a conclu que la chapelle de San-Stefano occupait remplacement du sanctuaire de la corporation de la ville romaine, et que le rite traditionnel qu'y accomplissaient les muletiers et les âniers modernes était la continuation ininterrompue de celui que devaieiit y accomplir ceux de l'antiquité en l'honneur de quelque divinité protectrice des écuries et des bêtes de SQpime, telle qu'Epona. Depuis lors on cite toujours cet exemple comme des plus instructifs. Je n'oserais pas le démentir d'iuie manière tout à fait formelle, car la chapelle du Collegixim mitiionum et asinanorum Ai} Pi»tentia pouvait k\v(} en dehors de la vi|le et à quelque distance, sur la montagne. Mais je ferai remarquer d'abord que Tinscription étant funéraire, placée sur un tombeau, il est assez peu probable qu^elle dût se trouver dans les déjleudances du sanctuaire de la corporation et qu'on'

POTËNZA 321

puisse la tenir pour en indiquant le site. De plus, sa trouvaille en ce lieu précis est fort problématique; on ne saurait accepter à cet égard Taffirmation de Viggiano qu'avec réserve et sous bénéfice d'inventaire. Il semble même plus probable que, trouvée ailleurs depuis la Renaissance, elle aura été placée dans la chapelle de San-Stefano par les soins de quelque ecclésiastique amateur d'antiquités, précisément parce qu'elle était un monument de la corporation des muletiers et àniers. C'est par centaines que Ton pourrait énumérer les exemples où l'on a agi ainsi dans l'Italie des humanistes.

Quand s'est opéré le déplacement de la population, le transport de la ville de la vallée sur la

montagne? On ne possède iicet égard aucun document positif ni même aucime tradition précise. Hais sauf Antonini, qui cette fois a raison par extraordinaire, tous les écrivains napolitains depuis la Renaissance veulent que le fait ne se soit produit qu'au xm® siècle. Seulement ils ne s'accordent pas sur la date. On sait par des témoignages contemporains qu'en 1250 Potenza fut dévastée par Frédéric II après une révolte, qu'en 1268 Charles d*Anjou rasa ses murailles pour la châtier d'avoir

pris le parti de Conradin, enfin qu'en 1273 elle souffrit d'un tel tremblement de terre que les habitants furent quelque temps obligés de camper en plein champ. On a supposé que c'était à la suite de l'un ou de l'autre de ces événements que l'ancienne ville avait été entièrement détruite et que l'on avait bâti une nouvelle sur un autre empla* cément; mais les écrivains qui ont préconisé cette théorie n'ont pu se mettre d'accord, entre les circonstances que je viens d'indiquer, sur celle qui avait amené le transfert de la cité. Il semble pourtant que, si telle chose s'était produite au milieu du xm' siècle, on le saurait formellement, on en trouverait la trace quelque part. Mais du moment que Potenza possède parmi ses églises deux édifices du XI® siècle, qu'elle en avait aussi une dujxn* et que sa cathédrale, avant d'être reconstruite à la fin du dernier siècle, datait en partie de 1200, la thèse doit changer. Dès le xp siècle la^ville était sur la montagne et avait quitté la vallée. Le déplacement de Potentia rentre dans l'ensemble des déplacements de villes qui eurent lieu dans toute la région à Tépoque des incursions barbares et plus encore aux ix» et x® siècles, dans la'période des incursions des Sarrasins, lesquels, débarquant

à l'embouchure des rivières, en remontaient les vallées et y mettaient tout à feu et à sang. A ce moment la population des lieux situés dans les terrains bas, exposés aux coups des envahisseurs et de trop imparfaite défense, se réfugia sur les hauteurs de difficile accès, où elle trouvait plus de sécurité. On ferait une longue liste des localités où les choses se passèrent de cette manière, et Potenza doit être inscrite sur cette liste.

C'est donc dans la ville déjà située sur la hauteur, là où elle est aujourd'hui, que le Pape Innocent II et TEmpereur Lothaire firent en 1133 im séjour d'un mois, dans leur expédition contre Roger, roi de Sicile, et qu'en 1149, le nïême Roger reçut Louis Vil, roi de France, débarqué en Galabre au retour de sa désastreuse Croisade, après avoir été délivré par la flotte sicilienne des mains'de la flotte grecque de Manuel Comnène, qui l'avait un moment capturé. Ce passage de Louis le Jeune par les provinces napolitaines a laissé des souvenirs vivaces dans un certain nombre de localités, à Brindisi, par exemple, tant un roi de France était im grand personnage, de nature à frapper les imaginations. Mais la tradition populaire a commis ici une de ces confusions qui

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lui sont habituelles; Louis VU est devenu Louis IX, bien autrement illustre. Les villes où ces souvenirs se sont conservées se targuent à tort d'avoir possédé dans leurs murs, au retour de sa première Croisade, saint Louis, qui n a jamais mis les pieds dans la contrée.

J'ai parlé tout à Theure des rudes châtiments que Potenza, par ses insurrections, s'attira au xni° siècle de la part de Frédéric II et de celle de Charles d'Anjou. En 1399, le roi Ladislas assiégea et prit cette ville. En 1502, le duc de Nemours et Gonsalve de Cordoue y eurent une conférence pour essayer de régler les points en litige dans la division du royaume de Naples entre Français et Espagnols. Car le traité de partage entre Louis XII et Ferdinand le Catholique avait oublié de définir à qui serait la Basilicate, sur laquelle chacun des copartageants voulait mettre la main. La conférence de Potenza entre les généraux des deux armées d'occupation ne conduisit à aucune entente, et quelques mois après, le litige pour la possession de la Basilicate devenait le point de départ de la guerre entre les deux souverains complices, qui s'étaient entendus pour dépouiller, contre tout droit, la maison d'Aragon de la couronne napolitaine.

Après avoir été d'abord une ville royale, Potenza devint un fief de la grande famille de Sanseverino. La ville fut ensuite donnée par la reine Jeanne II au CGftidottiere Giacomuzzo Attendolo Sforza, dont elle avait fait son grand connétable. Mais le fils de celui-ci, Francesco Sforza, celui qui finit par devenir duc do Milan, ayant à la mort de la reine pris parti contre Alfonse d'Aragon, le nouveau roi le dépouilla de son fief, dont il gratifia Inigo de Guevara. Ferdinand le Catholique érigea Potenza en comté pour Antonio de Guevara, grand-sénéchal du royaume de Naple. Un peu plus tard, Porzia de Guevaar apportait en mariage le comté de Potenza à Philippe de Lannoy, petit-fils du vainqueur de Pavie. Comme on le voit, les grands noms historiques ne manquent pas dans la série des seigneurs de cette ville ; mais depuis le xvi* siècle elle n'a plus guère à enregistrer rien de saillant dans ses annales que les ravages de ses tremblements de terre.

A la fin du siècle dernier, le siège épiscopal de Potenza était occupé par Francesco Serrao, prélat d'un esprit supérieur, administrateur du plus haut mérite, de mœurs austères et d'une grande piété, mais ardent janséniste et comme tel fort mal vu de la cour de Rome et d'une partie de son clergé.

Après avoir été pendant quelque temps soutenu par le roi Ferdinand, il était tombé en disgrâce. Survint rétablissement de la République Parthé-^ nopéenne. Il y adhéra comme beaucoup d'autres évèques et chanta le Te Deum officiel en Thonneur du nouveau gouvernement. C'en fut assez pour le faire désigner par ses ennemis comme républicain fanatique y ami des Français et associé à leurs projets pour la ruine de la religion. Les royalistes de Potenza excitèrent dans la ville un soulèvement populaire qui abattit la bannière de la République et releva celle du roi. Profitant du tumulte, dixsept conjurés, appartenant, on a honte de le dire, à des familles de la plus haute classe, pénétrèrent en armes dans Tévèché en poussant des cris de mort contre le prélat. Us le trouvèrent dans son oratoire, revêtu de ses ornements sacerdotaux et attendant les assassins en priant aux pieds de la croix. Apçès Tavoir chargé des plus indignes outrages, ils le percèrent de coups et le décapitèrent dans l'oratoire même. Sa tète coupée fut mise au bout d'une pique et promenée dans les rues, tandis qu'on traînait son corps à l'égout au son d'une musique de fête. Le tout se faisait au nom de la royauté et de la religion.

A ces scènes de cannibales répondit un acte non moins révoltant. Parmi les plus riches citoyens de Potenza était un certain Niccolô Âddone, partisan de la République sans oser l'avouer ouvertement. Il voulut venger le meurtre de Tévèque, mais il n'eut pas le courage d'engager une lutte à visage découvert avec ses assassins, et il recourut à une abominable trahison, û feignit une ardeur royaliste excessive, une grande joie du châtiment du prélat républicain, félicita chaudement ceux qui l'avaient tué, leur prodigua les caresses, et finit par les in^ viter dans sa propre maison à un grand repas de congratulation. Les dix-sept y vinrent. Addone les enivra, et quand ils furent en cet état les fit tous massacrer par des assassins qu'il avait apostés à l'avance. Lui-même en poignarda plusieurs de ses mains. Le massacre terminé, avant que le bruit ne s'en fût répandu, il sortit nuitamment de la ville, alla se cacher dans les bois et parvint à gagner, sous un déguisement, d'abord Naples, puis la France.

Les mœurs napolitaines d'alors avaient beau être indulgentes pour toutes les formes de la vendetta, qu'elles regardaient comme un devoir, la sanglante trahison de Niccolô Addone souleva un sentiment

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de réprobation et d'horreur. Les républicains de Naples furent les premiers à la flétrir et à décliner toute solidarité avec son auteur. Pourtant, quelques années après, Joseph Bonaparte commit la faute de Tamnistier et de lui permettre de rentrer à Potenza. La Restauration Vy trouva. Addone; voulant se faire pardonner d'elle les souvenirs de son passé, se mit aux gages de sa police. Il devint le dénonciateur des libéraux et l'un des pourvoyeurs habituels des procès de haute trahison. Ses services furent grassement payés^ et, couvert

de la protection gouvernementale, il mourut paisi-

blement dans son lit, détesté et méprisé de tout ce qui était honnête.

En 1809, sous Murât, quand les Anglo-^Siciliens excitèrent dans le royaume de Naples un soulèvement considérable, coïncidant avec la guerre que Napoléon avait à soutenir contre T Autriche, Potenza fut, pendant quelques semaines, bloquée par les bandes des insurgés. Mais la ville, comme toutes celles de la province, montra alors un grand dévouement au nouveau gouvernement. Nous avons vu tout à l'heure qu'il en avait été de même en 1861, lors de Texpédition de Borges. L'année précédente, la population de Potenza avait pris les

armes en apprenant le débarquement de Garibaldi à Melito, et après un combat assez vif contre le régiment de gendarmerie qui occupait la ville, Tavait contraint à capituler.

Potenza est le centre d'une certaine culture littéraire; on y rencontre des gens instruits. Pourtant il n'y a pas, jusqu'à présent, de musée; bien qu'on ait organisé là, comme dans tous les chefs-lieux de provinces, une Commission des monuments et antiquités. Un premier noyau de collection épigraphique a cependant été rassemblé au Séminaire. Il provient en majeure partie du legs d'un particulier, l'avocat Ricotti^ mort en 1876. Parmi les inscriptions qui s'y conservent, on remarque plusieurs dédicaces à la déesse Mephitis, celle qui présidait aux exhalaisons paludéennes. C'était une de ces divinités que l'on honorait pour les fléchir et se mettre à l'abri de leurs coups. Il résulte de là que la Potentia romaine, dans la vallée, n'était pas aussi salubre que la Potenza moderne, qui, sur sa hauteur, ne craint pas la mararia.

De Potenza aux ruines de Métaponte il y a 107 kilomètres ; c'est un trajet que Ton fait en trois heures par le train express, car les chemins de fer italiens se contentent d'une vitesse médiocre. On suit constamment, en la descendant, la vallée du Basiento, le Casuentus antique, dont la pente moyenne est de 12 millimètres par mètre. Grâce à la différence d'altitude entre les deux extrémités du trajet, le changement de climat du départ à l'arrivée est un des plus sensibles que j'aie éprouvés dans le même espace de temps. J'étais parti de Potenza à six heures, par une matinée de la fin de septembre, où la température, dans une région aussi élevée, était déjà des plus aigres; il y avait eu deux jours auparavant une légère

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tombée de neige sur les Monti délia Maddalena, et au lever du soleil une bise pénétrante annonçait l'arrivée de Tarrière-saison. A mesure qu'en s'éloignant du point de départ on descendait plus bas dans la vallée, on sentait l'air se réchauffer; à dater d'un cerlain point, il semblait que chaque kilomètre franchi fît pénétrer graduellement dans une autre atmosphère. En arrivant à Métaponte, à neuf heures du matin, je trouvais une chaleur brûlante, que ne rafraîchissait pas la brise de mer, et telle que d'ordinaire on Ta seulement dans les journées de la canicule. Il n'était pas possible de ressentir une transition plus brusque. En trois heures j'avais passé de l'automne des pays du nord à l'été de ceux du midi.

Le fleuve, dont on ne quitte pas un moment les bords pendant ce trajet, est dans les mêmes conditions que tous ceux qui descendent des montagnes de la Basilicate dans le golfe de Tarente. Il possède un volume d'eaux assez respectable, rappelant celui des rivières de notre pays ; et si les pluies de l'hiver le gonflent outre mesure, les ardeurs de l'été ne le mettent jamais à sec comme les cours d'eau de la Fouille et de la Galabre. En temps ordinaire son cours est paisible et profondé-

meai encaissé dans le lit qu'il s'est creusé peu à peu, au milieu de terrains essentiellement meubles. Dans ces conditions, rien ne serait plus facile, si Ton ne manquait pas absolument de bras, si le pays était suffisamment peuplé pour fournir les travailleurs nécessaires à la tâche, que de l'endiguer et d'en régulariser le régime, de manière à rendre à la culture tout le fond de la vallée, qui serait d'une merveilleuse fertilité. Mais dans l'état actuel c*est à peine s'il est permis de songer à de semblables travaux pour un avenir encore bien éloigné. Gomment en entreprendre la dépense sans la lier à toute une œuvre de colonisation, qui seule la rendrait rémunératrice? Abandonné à luimême, le Basiento, quand vient l'hiver, sort de son lit et se répand librement dans la vallée, où ses ravages empêchent toute exploitation agricole sérieuse. Suivant le caprice d'une inondation plus ou moins forte, il ravine le sol, y répand des sables et des galets, s'y creuse un nouveau lit à la place de l'ancien qu'il délaisse. Il en est ainsi dans la plupart des vallées^ des provinces méridionales. Après les longs siècles de barbarie que ces provinces ont traversés, siècles dont les trois derniers ont été les plus durs et ont chacun aggravé la si-

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tuation, Htalie ressuscitée a là, comme dans les Maremmes, une partie considérable de son territoire à reconquérir sur la nature et à rendre à la civilisation. On Ta dit avec raison, c'est là qu'est la véritable Italia irredenia^ celle que tous les patriotes intelligents doivent avoir présente à leur pensée. Avant de chercher à étendre de nouveau ses frontières, la nation italienne a d'autres conquêtes à faire, non moins glorieuses et non moins profitables, et des conquêtes qui ne coûteront ni larmes, ni sang. C'est du désert et de la malaria qu'il lui faut délivrer son sol, resté sur une trop grande étendue esclave de fléaux qui le rendent inhabitable. Si elle comprend bien son rôle et son intérêt, elle a encore des patrie battaglie à livrer, mais sur un autre terrain et cette fois contre les forces hostiles de la nature. Et puisqu'elle aime les réminiscences classiques, qu'elle n'oublie pas que l'œuvre qui lui reste à accomplir, sous la direction de ses ingénieurs paraissait à la poésie antique assez grande et assez belle pour qu'elle l'ait cru digne d'un demi-dieu, et qu'elle en ait fait un des Travaux d'Hercule.

Dans l'état actuel, on ne saurait imaginer un aspect plus désolé que celui de cette vallée du Ba«

siento. C'est un désert. A l'exception de Campomaggiore, village de 8 à 600 âmes construit dans le siècle dernier au tiers environ de la route, on n'y rencontre pas un seul centre habité. Quelques bourgs, tous fort misérables, s'offrent seulement aux regards, à de grandes distances les uns des antres, sur les premières crêtes des montagnes, où Ton semble avoir choisi pour leur assiette les positions les plus inaccessibles. Plusieurs kilomètres les séparent des stations qui les desservent, et qui sont comme perdues dans la solitude. On ne peut encore s'y rendre qu'à cheval ; les chemins carrossables qui les feront communiquer avec la voie ferrée sont en construction, mais non terminés. D'autres des localités que desservent les stations, et d'après lesquelles elles ont été dénommées, ne sont même pas en vue, ou apparaissent seulement au plus extrême de l'horizon. II faut pour les atteindre un véritable voyage. Tel est le cas de Tricarico et de Pisticci. Tricarico est une petite ville d'un peu plus de 5,000 habitants, qui a gardé ses remparts du moyen âge et se trouve située à mi-distance entre le Basiento et le Bradano, au point où leurs cours prennent la direction exactement parallèle qu'ils conserveront jusqu^à la mer.

Les Byzantins, sous Tcmpereur Nicéphore Phocas, y instituèrent en 968 un évèché, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours. Pisticci, à une trentaine de kilomètres de la mer, parait avoir été, comme Pomarico et Montescaglioso , situés dans les mêmes conditions mais plus à Test, une localité de quelque importance au temps de la plus grande puissance des Lucaniens, une de celles qui touchaient à la frontière du territoire des établissements grecs, et, par suite de ce voisinage, participaient à leur luxe et à leur civilisation, recevaient en abondance les produits de leur élégante industrie. Il y a, en effet, à Pisticci une nécropole antique d'une certaine étendue, dont les tombes ont rendu au jour de beaux vases peints, principalement de Tépoque où régnait ce style surchargé d'ornementation que Ton qualifie à^apulien. Ce sont les vases qui se fabriquaient principalement à Tarente à la fin du iv® siècle avant l'ère chrétienne et dans le cours du ui®. Les Lucaniens les recherchaient fort, et même il parait incontestable qu'ils les ont imités sur une assez grande échelle. Mais ici les règles critiques de la distinction entre les œuvres originales grecques et les copies des indigènes de la Lucanie ne sont pas .encore posées. Pour ma pail je n'oserais rien for-

mulcr à cet égard avant d'avoir pu visiter à Anzî (rancienne Anxia), certaines collections qui s'y sont fonnées de vases tous trouvés dans le pays, avec des provenances certaines. Malheureusement une des plus importantes de ces collections, celle de M. Fittipaldi, a été dispersée dans les dernières années sans avoir été étudiée à fond par aucun archéologue suffisamment compétent.

Jusqu'aux environs de Ferrandina et surtout jusqu'à Gampomaggiore, toute la partie supérieure de la vallée est d'un pittoresque extrême, d'un accent farouche et grandiose. Ce n'est presque qu'une gorge étroite bordée de hautes montagnes, de falaises abruptes et touimentées, de pentes rapides couvertes de forêts, où de grands chênes poussent au milieu de quartiers de roches en chaos. Il y a là toute une succession de paysages tels que ceux qu'affectionnait Salvator Rosa. La situation de Brindisi-la-Montagna et celle de Trivîgno sont en particulier absolument faites pour un peintre. Au-dessous de Ferrandina la désolation est toujours la même, mais l'aspect infiniment moins pittoresque. La vallée s'élargit sans offrir au regard d'ombrage ni de verdure ; les hauteurs de chaque côté, en même temps qu'elles s'éloignent l'une de

Tautre, s'abaissent graduellement à mesure qu'on est plus près de la mer. Ce ne sont plus que des collines moutonnées, aux pentes blanchâtres et crayeuses, que n'égaie aucun arbre, qui n'offrent même le plus souvent que des éboulis de terre nue, bizarrement ravinés par les pluies d'hiver. Il commence cependant à y avoir alors un peu plus de cultures dans la vallée, et à la saison où je viens de la suivre, la récolte du coton y répandait par endroits dans les champs une certaine animation.

Jamais, du reste, dans l'antiquité pas plus que de nos jours, il n'y a eu de localités impoilantcs sur le parcours de Potenza à Métaponte par le val du Basiento. Les trouvailles archéologiques y ont été jusqu'ici fort rares, et je ne sache pas un seul point du trajet qui mériterait un arrêt de la part du voyageur, sauf peut-être Brindisi-la-Moutagua avec son château fort de l'époque normande. On y a découvert quelques inscriptions latines attestant Texistence d'un bourg en cet endroit sous les Romains. Son nom même révèle une origine beaucoup plus ancienne, antérieure à la conquête du pays par les Lucanicns. Il est, en effet, identique à celui du grand port de mer do l'entrée de l'Adriatique, le Brentésion des Grecs, Brundisium

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des Latins, dont on nous a transmis Tétymologie, tirée du mot brentes, qui signiCait un c( cerf » dans la langue messapique. La forme latine Casuentusy pour le nom du fleuve que domine le Brundisium lucanien, suppose aussi nécessairement une forme primitive Kazoeisj qui linguistiquement est aussi messapique. J'ai, du reste, eu déjà l'occasion de montrer ailleurs qu'un grand nombre de noms géographiques de la contrée établissent l'emploi d'un idiome pareil à celui des lapygiens et des Messapiens par la population pélasgique des Œnotriens, prédécesseurs des Lucaniens de race sabellique. Ces noms descendent au sud jusqu'au fleuve Traeis, le Trionto de nos jom*s.

Vaglio, plus rapproché de Potenza que Brindisi, lequel au moyen âge dépendait du fief d'Anzi, Vaglio a fourni quelques fragments d'inscriptions en langue osque, écrites avec des lettres grecques. A Castelmezzano, entre Albano et Pietrapertosa, Ton a récemment ouvert des tombeaux d'une date extrêmement reculée. Les objets qu'on y a recueillis ont la plus remarquable analogie avec ceux que les dernières fouilles de Corneto, l'ancienne Tarquinîes, en Étinirie, ont fait rencontrer dans les plus anciennes tombes connues de cette localité fameuse,

dans celles dont on ne saurait faire descendre la date au-dessous du début du vu" siècle avant Jésus- Christ et qui remontent probablement au viii« ou au ix^'. A Castelmezzano comme à Cometo Ton a trouvé d'énormes fibules de bronze en forme d'arc, dont une des- extrémités, celle qui est opposée à la charnière de Tardillon, s'appuie sur le centre d'un disque large et bombé. C'est un type tout particulier, dont j'ai encore rencontré des exemples dans le musée provincial de Catanzaro enCalabre; ils proviennent de Nicotera. Ce qne Ton a conservé des antiquités de Vaglio et de Castelmezzano a été déposé par M. La Cava dans le petit musée provisoire qu'il a formé à Métaponte.

Ferrandina, que 37 kilomètres séparent de la mer, est une petite ville assez vivante, de 6,000 habitants, située sur une colline en très bon air, à quelque distance sur la droite du fleuve. Elle doit sa richesse à une abondante production de vin et d'huile. C'est une fondation de Frédéric d'Aragon, le second fils de Ferdinand P% celui qui fut ensuite le dernier roi de Naples de sa famille et se vit détrôné par les Français et les Espagnols. Il construisit la ville du vivant de son père, en l'honneur de qui il la nomma, alors qu'il était prince d'Alta-

mura, duc d'Andria et grand-amiral du royaume. Le site de Ferrandina est, en effet, compris dans le territoire qu'embrassait la principauté d'Altamura. Frédéric, pour peupler sa nouvelle ville, avait contraint à s'y transporter les habitants d'Oggiano, bourg situé entre Saponara et Marsico-Vetcre, que son père lui avait donné en 1487. La fondation de Ferrandina se fit ainsi au prix de la destruction d'une autre localité.

Bemalda, qui s'appelait primitivement Gamarda, quoique moins peuplée, est encore un bourg florissant, entouré de beaux vergers, de vignes et d'oliviers. On y a récemment installé un moulin à vapeur pour les huiles. C'est le chef-lieu de commune d'où dépend actuellement le site de l'antique Métaponte. Ce bourg est bâti sur une colline d'un faible relief, à l'endroit où la vallée débouche dans la plaine où la cité achéenne avait son territoire, plaine éminemment propre à cette grande culture de céréales que rappelle, en même temps que le culte de Dêmêter, l'épi, type constant de l'abondante numismatique métapontine. Sur les pentes de la hauteur de Bemalda les cultivateurs, en remuant le sol, mettent souvent au jour des tombeaux de l'époque hellénique. Il y en a par groupes un

peu partout dans la campagne depuis co bourg jusqu'à la mer. Go sont sans doute les cimetières des villages qui dépendaient de Métaponto. Le site de Bernalda devait appartenir encore à cette cité; mais au temps où les Lucaniens commencèrent à la menacer sérieusement et à la serrer de près, sa frontière ne devait pas beaucoup dépasser ce lieu et pénétrer dans les hauteurs, où les rudes batailleurs de même sang que les Sabins et les Samnites se tenaient toujours prêts à se jeter sur les Grecs au premier prétexte de querelle.

C'est la troisième fois que je viens à Métaponte. A la suite de ma première visite, en 1879, j'ai, dans un autre ouvrage (1), essayé de raconter l'histoire de cette cité fameuse et de décrire ses ruines, telles qu'elles étaient alors. Ce qui m'y ramène aujourd'hui, c'est que depuis trois ans les ruines ont changé de face, que leur connaissance a été complètement renouvelée par les belles fouilles de M. Michèle La Gava. L'auteur de ces excavations, qui ne sont pas encore terminées, a bien voulu me servir de guide sur le terrain des travaux.

Plusieurs données d'une grande importance pour l'histoire de la ville en sont déjà ressorties.

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