‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 5)Chapitre 5 sur 10 · LOGERA · texte numérisé non relu

LOGERA

en Syrie parles croisés consistait dans les corps soldés de musulmans indigènes, désignés sous le nom de turcopleSj et l'office de grand-turcoplier était la première charge militaire de la cour de Jérusalem. Pour donner cependant une certaine satisfaction aux plaintes du Pape, Frédéric ouvrit librement l'accès des casernes de ses Sarrasins aux missionnaires franciscains et fit même bâtir dans la forteresse, à côté de leur mosquée, une église destinée à ceux qui voudraient se convertir. Mais il savait d'avance qu'il n'y en aurait aucun. Il persista à refuser aucun avantage au changement de religion, et, traitant à sa cour les musulmans sur un pied (d'exacte égalité avec les chrétiens, son scepticisme, blessant pour les croyances de son époque, se plaisait à réunir à la même table des évêques et des capitaines arabes. Bientôt, du reste, à mesure que la lutleavec le Saint-Siège devint pour l'Empereur une question de vie ou de mort, il sentit davantage quel prix avaient pour lui les services de troupes sur qui les anathèmes ecclésiastiques n'avaient aucune action, dont le fanatisme religieux éprouvait, au contraire, une satisfaclion sauvage à combattre contre le pontife catholique. En 1239, Frédéric, pour donner plus de cohésion à ses Sarrasins, les

concentra tous à Lucera, faisant venir dans ce lieu ceux qui avaient habité jusqu'alors à Acerenza et à Girofalco, y amenant en grand nombre de nouvelles familles qui étaient restées encore en Sicile, et les renforçant enfin de bandes mercenaires qu'il faisait recruter en Afrique. La colonie musulmane de Lucera monta ainsi jusqu'à soixante mille âmes. Le château-fort nd pouvait plus lui suffire; on lui livra aussi la ville. EtFEmpereur ferma les yeux sur la façon cruelle dans les nouveaux colons musulmans molestèrent les rares habitants chrétiens qu'ils y trouvèrent, les forçant à déguerpir avec leur évêque et s'emparant de la cathédrale pour en faire une mosquée. C'est ainsi que l'antique Luceria Apulonim devint Lucera Saracenorum.

Désormais Frédéric pouvait en toute sécurité faire de Foggia sa résidence la plus habituelle. Entre la forteresse de ses Sarrasins, à une extrémité, et, à l'autre, Andria la Fidèle, dont la population montrait à sa cause un dévouement qui lui tenait tant au cœur,

Andria fidelis noslris a f fixa medullis,

la soumission de la plaitic de la Capilanate et de

la Fouille était assurée. Il n'avait plus à craindre, de la part des citoyens des populeuses villes de cette contrée, toujours prêts aux changements et fort enclins à embrasser le parti du Pape, des défections comme celle qui avait été presque générale en 1229 à l'apparition de la croisade des Clavigeri, Mais Frédéric ne vint qu'à peu de reprises, et cela seulement pour des laps de temps fort courts, dans les dernières années de sa vie, habiter à Lucera même, au milieu de la colonie arabe, où il avait pourtant un logis royal et où il menait complètement, quand il y allait, la vie d'un monarque musulman, comme les rois normands de Sicile lui en avaient donné l'exemple. C'est son existence dans ces séjours qui lui avait fait donner par les Guelfes le surnom de :< sultan de Lucera. » Il y avait des haras de chameaux, des équipages de chasse avec des guépards dressés à l'orientale ; enfin, ce qui est plus grave, un harem richement monté et gardé par des eunuques. Ici sa conduite, en opposition avec la loi chrétienne, prêtait largement le flanc aux invectives papales. Pour la juger avec une entière équité, il ne faut cependant pas oublier qu'avant lui les rois normands avaient eu patemment leur harem organisé à Palermo*

Après la mort de Frédéric II et de Conrad, quand Innocent IV lenta de s'emparer directement du royaume de Sicile, il voulut gagner les Sarrasins de Lucera. Oubliant tout ce qu'il avait écrit sur le scandale du séjour de ces infidèles en Italie, il offrit à leur émir, que les chroniqueurs du temps appellent Jean le Maure, de lui conserver la charge éminente de grand camérier du royaume et de lui conférer, en outre, des fiefs et des honneurs nouveaux en grand nombre. Le chef musulman accepta le marché, mais ses hommes ne voulurent pas le suivre dans sa trahison envers ses princes. Manfred accourut chercher un asile au milieu d'eux. Ce furent eux qui le proclamèrent les premiers et qui lui permirent de reconquérir le royaume. Pendant tout son règne, il n'eut pas de soldats plus fidèles, et quand la fortune le trahit définitivement, les Arabes de Lucera tombèrent par milliers à ses côtés sur le champ de bataille de Bénévent. En partant pour combattre Charles d'Anjou, Manfred avait confié sa femme, la belle Hélène d'Épire, et ses fils en bas âge au dévouement des Sarrasins et aux fortes murailles du château de Lucera. C'était un asile sûr, qui eût permis aux partisans des jeunes princes de se rallier et de continuer la lutte.

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