LOGERA
Mais leur mère, abandonnée de ses conseillers, perdit la tête et quitta Lucera pour se réfugier à Trani, d'où elle espérait faire voile vers TÉpire. Le châtelain de cette ville la vendit avec ses enfants à Charles, qui se déshonora par sa cruauté à leur ■]
égard. Plus malheureux que Conradin, on ne les jugea pas dignes de Téchafaud, et ils pourrirent de longues années dans des cachots infects. Le dernier survivant des fils de Manfred, Henri, mourut seulement en 1318, sous le règne de Robert, dans un souterrain du château de TŒuf, à Naples, aveugle par suite de ses souffrances, après une captivité de cinquante-deux ans.
Manfred mort et sa famille disparue, les Sarrasins de Lucera se soumirent au conquérant, qui confirma leurs privilèges et leurs lois particulières. Mais, dès Tannée suivante, à l'annonce de l'approche de Conradin , qui se préparait à franchir les Alpes, ils relevèrent sur leurs tours l'étendard de la maison de Souabe. Lucera devint alors le point de réunion dès Gibelins dans le midi de la péninsule. Charles d'Anjou voulut essayer de réduire la place avant que son compétiteur fût descendu de la Haule-Italie. Mais après plusieurs mois d'assauts infructueux, il dut lever le siège pour se porter
au-devant de donradin. Quand il Teut vaincu et mis à mort, il revint devant Lucera, en 1269. Les musulmans se défendirent avec acharnement, mais à la suite d'un long blocus la famine les' contraignit enfin à capituler. Le IS août, ils ouvrirent leurs portes et défilèrent devant le vainqueur irrité, qui les fit passer sous le joug. Mais Charles ne voulait point se passer des services de guerriers dont il avait pu apprécier toute la valeur. Il leur accorda donc la vie sauve et leur permit de continuer à habiter la ville. Seulement, il leur enleva leurs privilèges, le droit de se gouverner euxmêmes dans l'intérieur de leur ville et d'avoir pour officiers de justice leurs cadis, jugeant toutes les affaires d'après la loi musulmane. Il les plaça sous Tautorilé directe du justicier de la province et mit soixante lances en garnison dans le château pour les surveiller. En même temps il ordonna, en souvenir de sa victoire, de construire, à la place de là principale mosquée de la ville, sur le site de Tancienne cathédrale, une grande église dédiée à la Vierge, donnant à la cité le nom officiel de Lucera christianonim.
Deux ans plus tard, en 1271, nouvelle révolte dôs Sai'rasins, qui avaient ajouté foi à lïmposture
d'un faux Conradin, et nouveau siège, à la suite duquel les principaux fauteurs du trouble furent cruellement punis. Le reste des colons arabes fut encore cette fois reçu à merci. Charles les garda dans ses armées et prodigua leur sang dans ses guerres en Albanie et en Sicile. Tant de vicissitudes et de malheurs avaient beaucoup diminué leur nombre. Une partie de la ville qu'ils, habitaient restait déserte. Le monarque angevin en profita pour y installer, à côté d'eux, une colonie de Provençaux, amenés à ses frais, auxquels on donna les maisons inhabitées et les terres abandonnées. Il fit aussi augmenter les défenses du château, qui désormais tenait les musulmans en bride, au lieu de leur servir de casernement.
Cependant la Papauté ne cessait de réclamer des rois de Naples de faire disparaître du sol de la Pouille ce noyau d'infidèles, qui était, avait dit Innocent IV, « comme une épine enfoncée dans son œil. » Cédant enfin aux instances de Boniface Vni, Charles II, en 1300, se résolut à célébrer Tannée du jubilé par un autodafé mémorable. En pleine paix, sans aucune provocation de la part du reste des Sarrasins, une armée fut dirigée sur Lucera, sous la conduite de Giovanni Pipino
de Barletta, et en entreprit le siège. Sachant qu'ils n'avaient cette fois aucune grâce à attendre, les musulmans se défendirent en désespérés. A la fin, ils succombèrent sous le nombre ; la ville fut prise d'assaut, et les Sarrasins de tout âge et de tout sexe furent impitoyablement passés au fil de Tépée. On n'accorda la vie qu'à ceux, en bien petit nombre, qui consentirent à abjurer l'islamisme.
Après cette effroyable exécution, le roi Charles II repeupla la ville de nouveaux colons, auxquels on en répartit le territoire. La cathédrale fut dédiée solennellement en 1302. Le roi voulut même effacer le nom de Lucera et ordonna qu'on l'appelât Città di Santa-Maria. Mais celte nouvelle appellation officielle ne parvint pas à prévaloir contre l'usage et la tradition populaire.
La nouvelle Lucera, dotée par son fondateur de nombreux privilèges, est restée jusqu'à nos jours une ville assez florissante, qui compte quatorze mille habitants, possède un évêque et est le siège du tribunal de l'arrondissement de Foggia. Quant à la forteresse, elle fut presque immédiatement démantelée et abandonnée. Dès 1525, Leandro Alberti la trouvait en ruines.
Ce sont les restes de cette forteresse qui font
encore aujourd'hui le principal intérêt d'une visite à Lucera. L'enceinte, de 900 mètres de pourtour, en est remarquablement conservée et dresse à une grande hauteur ses murailles garnies de tours, découronnées seulement de leurs créneaux. Elle occupe l'extrémité occidentale de la colline, qui en est en même temps la partie culminante, à un quart d'heure de marche de la ville telle qu'elle est, ceinte des remparts dont la dota Charles II d'Anjou. C'est évidemment sur le même emplacement que s'élevait Varx dé la Luceria apulienne et romaine. La muraille suit exactement le bord des escarpements presque à pic de la colline, excepté sur la face de l'est, tournée vers la ville, oii le terrain se continue de plain-pied et où un fossé large et profond, taillé dans le roc, précède le rempart. Treize tours carrées, bâties en brique et en pierre et reliées entre elles par d'épaisses courtines dé la même construction, couronnent ainsi les pentes abruptes du nord, de l'ouest et du sud, avec deux tours plus grosses et plus hautes, en forme de polygones irréguliers, aux deux angles nordouest et sud-ouest, présentant un angle sur l'arête de la colline. Le côté de Test, rectiligne, armé de sept tours en figures de bastions, faisant saillir en
avant un angle obtus, se termine à ses deux extrémités par deux grosses tours rondes. C'est sur cette face, entre la seconde et la troisième tour à droite, qu'a été ménagée, dans un angle rentrant fort habilement disposé, l'entrée principale de la forteresse, entrée oblique et précédée d'un pontlevis. Un peu en arrière et commandant le débouché de cette porte, auprès de l'angle nord-est de l'enceinte et s'appuyant à la muraille de la face nord, dans laquelle était tout à côté une poterne, se dressait le donjon, énorme massif de forme exactement carrée.
Dans ce donjon, dit Nicolas de Jamsilla, on montrait l'appartement de Frédéric II, celui de Conrad IV, celui du marquis Odon et celui de Jean le Maure. C'est là, en effet, qu'était la demeure royale que Frédéric II avait fait décorer avec un grand luxe, et où, en 1241, tandis qu'il ravageait les environs de Rome, il envoyait deux statues de bronze antique enlevées au monastère de Grotta Ferrata. C'est là aussi que demeurait le châtelain ou émir des Arabes. Ce donjon, dont l'abbé de Saint-Non admirait le magnifique appareil, subsista en grande partie jusqu'à la^ fin du xvm" siècle, mais il fut alors démoli pour con-
struîre avec ses matériaux un palaîs pour les tribunaux dans Lucera. Ge n'est plus qu'un amas de ruines confuses, où Ton distingue seulement l'amorce des nervures qui couvraient quelques salles. Des voûtes effondrées dans sa partie inférieure permettent de reconnaître qu'il avait été élevé en portion sur des fondements antiques. On aperçoit au-dessous les restes de souterrains romains construits en grand appareil d'une belle époque, parfaitement caractérisa.
M. Amari a émis la conjecture que le château des Sarrasins de Lucera avait dû être édifié sous la direction d'ingénieurs arabes. Je croîs cette opinion parfaitement juste. La forme des tours carrées et barlongues, leur faible saillie, leur rapprochement, la disposition en talus de la base des murailles sont autant de particularités caractéristiques des principes de fortification qui, des Byzantins, avaient passé aux Arabes, que les Templiers avaient adopté dans la construction de leurs châteaux de Terre-Sainte, mais qui, en 1223, ne s'étaient guère encore naturalisés en Occident. La disposition du terrain avait dispensé les ingénieurs qui fortifièrent Lucera d'établir ailleurs que sur le front est, devant le rempart, le vaste fossé et la
muraille extérieure en avant de ce fossé, qui étaient aussi choses essentielles du système byzantinoarâbe. Du reste, ce front, tel que nous le voyons dans son état actuel, avec ses tours d'une autre forme que celles du reste de l'enceinte, a été refait en 1271 par Charles d'Anjou après le siège où il avait dû être l'objectif de l'attaque. C'est ce qu'attestait line inscription que copia Leandro Alberli et qui a disparu depuis.
De nombreux édifices remplissaient l'enceinte de la forteresse au temps où elle était occupée par les Sarrasins; il y avait des habitations, des casernes, des mosquées, et aussi l'église des Franciscains. Toutes ces constructions ont depuis longtemps disparu sans laisser de traces apparentes. La chemise fortifiée n'enveloppe plus qu'un terrain vide et désert.
Le sol y est partout jonché de débris de briques et de fragments de vases de formes diverses et d'une fabrication tout à fait spéciale, dont la terre plus ou moins rouge est recouverte d'un épais vernis plombifère. Ce vernis, appliqué à la manière arabe, et qui souvent, trait caractéristique, a coulé de manière à former de grosses gouttes vitrifiées en relief, est le plus habituellement vert.
quelquefois avec des dessins noirs se détachant sur ce fond. Nous sommes ici en présence des vestiges d'une poterie exactement pareille aux fragments de fabrication arabe du ix° et du X® siècle recueillis par mon père en Egypte et conservés au musée céramique de la manufacture de Sèvres, à ceux qu'on a trouvés sur plusieurs points de la Syrie, entre autres dans Fancien four à potier fouillé à Damas par M. Eugène Piot, ainsi qu'aux bacini incrustés à titre d'ornementation à la partie supérieure des murailles extérieures d'un certain nombre d'églises du nord et du centre de l'Italie construites du x^au xm® siècle. Elle constitue une industrie d'origine évidemment orientale, qu'on ne saurait hésiter à considérer comme ayant été exercée sur les lieux dans le cours du xni° siècle, car la multitude des débris ne permet pas de douter que ce fut là la vaisselle d'usage journalier dans la colonie arabe de Lucera. J'ai déjà dit que cette colonie compta un moment jusqu'à 60,000 âmes avec les familles des guerriers. On sait par des documents formels qu'en même temps qu'elle fournissait un service militaire des plus actifs, elle s'adonnait avec succès à des industries de tradition orientale, dont les procédés avaient été apportés de
Sicile, comme le tissage de certaines étoffes et la fabrication des armes. A. de Longpérier a attribué avec beaucoup de vraisemblance à ses ateliers certaines pièces de dinanderie dç cuivre à la façon arabe dont on peut prendre pour type une coupe conservée dans le trésor de la cathédrale de Faënza. Il faudra joindre maintenant à la liste de ces industries celle de la confection des poteries vernissées conformément aux anciens prototypes arabes.
Nous sommes conduits à désigner avec certitude la Sicile musulmane comme une étape du transport de la fabrication de ce genre de poteries entre l'Orient et la Fouille, où elle passa avec la transplantation des Arabes sous Frédéric II. Ceci est de nature à jeter un jour précieux sur Torigine des bacini employés dans la décoration des églises par les architectes italiens, surtout dans le xf siècle. On les a d'abord regardés comme de provenance arabe ou persane, comme des trophées des expéditions Àiaritimes des Pisans. Mais M. Drury-Fortnum, en les étudiant de plus près, a montré qu'il n'y en avait qu'un petit nombre qui fussent de fabrication proprement arabe, que la plupart sortaient d'ateliers plus voisins, qu'il plaçait sur un point encore indéterminé de l'Italie. Après la cons-
tatation que j'ai faite à Lucera, et que tout le monde peut y renouveler, c'est en Sicile qu'il faudra, je croîs, chercher la situation de cet atelier, dont les produits devaient se répandre par le commerce sur le continent italien.
Les poteries à vernis vert ne sont pas les seules dont on recueille les débris au château de Lucera. D'autres fragments moins nombreux offrent des ornements d'une donnée fort simple, tracés en bleu et en rouge sur un fond blanc. Ici la décoration a été manifestement exécutée au moyen de l'application sur la terre d'un engobe revêtu d'un vernis incolore et translucide au moyen d'un marzacotto plombique. C'est le procédé que Passer! affirme avoir été mis en œuvre à Pesaro à partir des environs de Tan 1300. Naturalisé d'abord à Lucera par les colons arabes, il avait ainsi mis un peu plus d'un demi-siècle à se transmettre de proche en proche jusque dans les Marches. M. Barnabei a recueilli dans l'Abruzze, son pays natal, dans des sépultures qui ne peuvent pas descendre plus bas que la fin du xni® siècle, des poteries exactement conformes aux deux classes de celles dont on recueille les tessons au château de Lucera. Il en fera bientôt l'objet d'une publication. Ces sépultures de
TAbruzze fournissent un chaînon géographiquement intermédiaire entre Lucera etPesaro, et nous parvenons ainsi à suivre dans le temps et dans l'espace la marche de l'industrie des terres vernissées, originaire de TOrient, établie d'abord en Sicile lors de la conquête arabe, transplantées dans le nord de la Fouille au'xm® siècle avec les derniers restes des musulmans siciliens, enfin se propageant de là en suivant le littoral de TAdriâtique jusqu'à Pesaro et aux villes voisines, où elle se développa surtout à partir du moment où l'anéantissement des Sarrasins de Lucera eut enlevé aux potiers des Marches leurs plus redoutables concurrents, ceux qui avaient été leurs maîtres. .
Entre la forteresse et la ville elle-même s'étend une vaste esplanade entièrement découverte, où fait défaut toute construction du moyen âge. Ce terrain était compris dans la ville antique, et le sol y est jonché de fragments d'anciennes poteries où le travail de la charrue, retournant chaque année la terre, a fini par confondre pêle-mêle les reliques de tous les siècles de l'antiquité. La terre rouge arrétine à reliefs sigillés représente là le dernier siècle de la République romaine et les débuts de l'Empire j les poteries étrusco-campaniennes à re-
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liefs et à glaçure noire une période antérieure, l'existence de la colonie romaine de Luoeria des guerres Puniques aux premières guerres civiles ; les tessons de vases peints à figures rouges de fabrication grecque Tâge où l'influence des cités helléniques voisines avait pénétré TApulie et y régnait en maîtresse, du milieu du v° siècle avant notre ère au milieu du i\f. Ce qui est plus intéressant, c'est qu'on y rencontre en abondance des débris céramiques d'un âge antérieur, qui nous reportent aux temps où la Luceria primitive était encore aux mains des indigènes apuliens. Ce sont les fragments d'une poterie noirâtre sans vernis, colorée uniformément dans la masse de la pâte et sans couverte, simplement lustrée au polissoir, telle qu on la rencontre aux origines de la civilisation dans toutes les parties de l'Italie. La présence de cet ancien bucchero italique n'avait pas été jusqu'ici signalée en Apulie. J'en ai observé des fragments sur tous les emplacements de villes antiques que j'ai examinés dans cette contrée, comme aussi dans la Lucanie et dans le Bruttium. La fabrication s'en est donc étendue à une certaine époque, avant le triomphe des influences grecques, sur la totalité de la Péninsule, sans différences bien sensibles de contrée à contrée.
Au moment oùje visitais Lucera on venait de mettre à découvert, - dans le terrain qui s'étend ainsi entre le château et la ville, un égout romain de belle construction, voûté en briques, dont on pouvait parcourir le trajet sur une certaine étendue. Un homme y cheminait sans peine en se courbant. Dans la ville de Lucera le seul monument important est la cathédrale, magnifique église à trois
•^ ( \ nefs du plus pur style ogival fr ançais du xui° siècle.
* * ' C*est un des édifices religieux les plus remar-
quables de Tépoque médiévale dans le midi de ritalie. Pour quiconque l'étudié avec une connaissance quelque peu approfondie des monuments du même art en France, deux conclusions s'imposent à Tesprit. Cette cathédrale, bien que consacrée seulement en 1302, n'a pu être commencée en 1300 par Charles II, comme on l'imprime ordinairement. Giustiniani affirme avoir lu dans les Regesta de
' Charles I" qu'il donna l'ordre de la construire dès
1269; on a constaté cette assertion, que je ne suis pas en mesure de vérifier. Mais, dans tous les cas, c'est bien de cette époque qu'est l'architecture du monument, et l'on ne saurait en faire commencer les travaux plus tard que 1274, date de rétablissement des colons provençaux dans la ville* Si
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donc le Pape Benoît XI, dans une lettre célèbre du 16 novembre 1303, félicite Charles II d'avoir élevé la grande église de Lucera, c'est seulement pour Favoir achevée, dédiée et richement dotée.
D'autre part, l'architecte de cette église a été Français, et même, suivant toutes les probabilités, natif de llle-de-France, dont il a transporté Tart sans modification dans la Pôuille. Sur un seul point il s'est écarté de ce que Ton faisait dans la France, en se rendant bien compte des conditions particulières qu'imposait un phénomène naturel très fréquent dans le pays où il avait à construire. Il a compris que dans un pays sujet aux tremblements de terre les voûtes aiguës en arêtes, telles qu'on les faisait sur notre sol, cette merveille d'équilibre obtenue par un savant calcul de la poussée . des matériaux, se disloqueraient à la première secousse et par leur dislocation, si elles ne s'écroulaient pas immédiatement, compromettraient toute la solidité de l'édifice. Il v a donc renoncé et les a remplacées par une simple charpente apparente, que son élacticité devait mettre en mesure de résister victorieusement aux effets de l'ébranlement du sol. Je ne serais pas étonné que cet habile architecte sorti de notre pays ait été maître Pierre
d'Angicourt, que Charles ava.it amené de France avec lui, auquel il avait donné la surintendance de la plupart de ses constructions, et à qui Ton attribue d'ordinaire certaines églises d'une architecture toute française, bâties par les ordres de ce prince, comme la cathédrale de San-Gennaro à Naples. Il est positif qu'en 1278 Pierre d'Angicourt vint en Fouille, chargé d'inspecter les châteaux de Brindisi, Bari, Lacera, etc., mission pendant le cours de laquelle il recevait les appointements de trois taris d'or par jour. En 1280 il reconstruisait le château de Barletta et y exécutait une magnifique chapelle avec des vitraux. Quoiqu'il en soit de celte conjecture, si la cathédrale de Lucera est éminemment française de plan et d'architecture, ce sont des tailleurs de pierre indigènes qu'on a employés à en exécuter la décoration. La chose est surtout manifeste au portail principal. Les feuillages finement refouillés d'un beau et ferme dessin qui garnissent l'archivolte de son arc en tiers point ont la plus étroite parenté avec ceux de l'archivolte de l'arc en plein cintre du palais de Frédéric II à Foggia.. Je crois même y reconnaître la main de "9 maître Nicolao da Fog gia, en comparant cet ou-
vrage avec ses travaux signés de Ravello. Les
quatorze magnifiques colonnes de marbre vert antique, que Tarchitecte a distribuées dans diverses parties de «on œuvre, devaient garnir la nef de la cathédrale plus ancienne, celle dont les Sarrasins avaient fait une mosquée.
Le gouvernement italien a entrepris dans ces dernières années une restauration complète de la cathédrale de Lucera, travail très bien conduit et aujourd'hui près d'être terminé. En grattant le ba- ' digeon qui revêtait l'intérieur de Téglise, on a mis au jour sur plusieurs points d'intéressantes fres- . ques du xrv® siècle, entre autres une Vierge avec l'Enfant Jésus, d'une grande beauté de dessin et d'un sentiment tout à fait giottesque. Mais il n'y a à tirer de ces fresques aucun argument en faveur des théories de M. Salazaro sur le développement précoce de la peinture dans le royaume de Naples. Les princes angevins devaient tout naturellement, par suite de leurs rapports avec Florence, appeler des peintres de cette ville à décorer les édifices qu'ils construisaient. C'est ainsi que l'on voit déjà Charles P' lui-même fairavenir de Florence le grand architecte Arnolfo di Lapo et l'employer à Rome. Au moment où fut terminée la cathédrale de Lucera, Giotto, qui a travaillé à Naples, était dans
Iç plein épanouissement de son talent et de son influence; et c'est à son école que se rattachent directement les fresques retrouvées dans cette église bien plus qu'à ce que Ton connaît du style de Técole latine contemporaine des peintres de la Fouille et du comté de Lecce. Déjà nous avons observé dans une des églises de Monte Sant'Angelo d'autres fresques dues également à des disciples de Giotto.
La cathédrale de Lucera montre encore une statue de marbre que Ton prétend être celle du roi Charles II d'Anjou. Elle est aujourd'hui dressée contre le mur à llntérieur, à gauche de la porte d'entrée principale, debout sur un piédestal de pierre, oii une inscription en lettres modernes lui applique le nom du prince angevin. Mais cette attribution, d'après laquelle M. Gregorovius, dans un ouvrage tout récent, traçait un portrait de Charles II, ne supporte pas un seul instant l'examen pour un archéologue. La statue, qui date du courant du xiv® siècle, n'a jamais été l'effigie ni de Charles II, ni d'aucun roi. C'est celle qui était couchée sur la tombe d'un simple chevalier. Il est revêtu de son armure, avec la tête, aux traits juvéniles, nue et reposant sur un oreiller; ses mains
sont jointes sur sa poitrine et ses pieds s'appuient sur deux chiens.
La grande croix d'argent doré, que Robert, comme vicaire du royaume, avait fait exécuter en 1309 pour la cathédrale de Lucera par son orfèvre français Guillaume Verdelay, a disparu depuis longtemps, ainsi que le ciborium du maître autel, sculpté par Giovanni da Nola. On ne voit plus dans cette église que le tombeau de deux frères, Giulio et Ascanio Mozzagrugno, daté de 1605, avec deux très beaux bustes et un remarquable bas-relief de la Vierge. On ignore quel en a été le sculpteur ; mais c'était un homme d'un vrai mérite, préservé en partie du mauvais goût de son époque par des traditions du bon temps de la Renaissance, qui ne devaient guère se conserver que dans le fond des provinces, à l'abri du courant de la mode du jour. En fait de tableaux l'église possède. une Assomption de Marco da Siena, un Crucifiement de Lorenzo Giustiniano et une Vierge entre saint Nicolas et saint Jean-Baptiste, signée de Girolamo Santa- Croce et datée de 1553.
Le voyageur qui disposera de quelques moments encore après la visite de la cathédrale pourra jeter un coup d'œil à l'église de San-Francesco. C'est
un petit édifice dont la façade carrée avec un portail ogival et au-dessus une rose, le tout de la première moitié du xiv« siècle, rappelle de très près San-Stefano de Barletta. La table de Tautel, du xm* siècle, provient de la chapelle de Castel-Fiorentino. Le tableau de saint François est de Solimena.
On conserve dans une des salles du Municipe de Lucera une statue antique découverte il y a peu d'années. C'est un marbre des plus médiocres de la période impériale romaine, une répétition lourde et sans intérêt du type si indéfiniment multiplié de la Vénus pudique. Dans une salle du rez-de-chaussée du même édifice est la bibliothèque publique, fort pauvre, qui renferme une collection d'antiquités, encastrées dans le mur sous Tappui des fenêtres. A côté d'inscriptions latines déjà connues et publiées j'y ai remarqué un certain nombre d'antéfixes de terre cuite, imitées de modèles grecs encore empreints d'archaïsme, mais d'une exécution toute particulière et fort barbare. Ce sont des échantillons sans autres analogues jusqu'ici d'un art indigène, apulien ou samnite, influencé par le voisinage ^es Hellènes, mais marqué au sceau d'une grande imperfection.
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Du haut des murs du château de Lucera on aperçoit à une vingtaine de kilomètres de distance au nord, toujours dans la plaine, San-Severo, ville de plus de 17,000 âmes enrichie par Tagriculture et aujourd'hui dans un état de prospérité toujours croissante, malgré les ravages extraordinaires qu'y fit le choléra en 1865. C'était encore au xn" siècle un simple village dépendant de l'abbaye bénédictine de Terramaggiore. Dans le siècle suivant les moines y avaient fait construire un château fort, que Frédéric II assiégea et prit en 1230. C'est sous Charles d'Anjou que San-Severo passa au domaine royal, ainsi que l'abbaye de Terramaggiore ellemême, qui avait d'abord relevé féodalement des comtes de Lésina. Sous ce nouveau régime la ville grandit et se développa rapidement. A la fin du xvi° siècle elle était devenue assez importante pour que le Pape Grégoire XIII y ait établi un évêché en 1S80. Dans le même siècle les vices-rois espagnols en vendirent la seigneurie et elle tomba sous le régime baronal. En 1887 San-Severo fut érigé en principauté pour Giovanni Francesco di Sangro, et depuis lors le titre en est resté dans sa famille. C'est de cette ville qu'était natif Alessandro Minuziano, fameux typographe de Milan, dont
la belle édition de Cicéron en quatre volumes infolio, imprimée en 1495-1499. est un incunable renommé .
En 1799 San-Severo fut, comme Andria et Trani dans la province de Bari, le point où se retranchèrent les Bourboniens pour' résister à la nouvelle ' république que venaient d'établir les Français. Le général Duhesme vint Fattaquer avec une division de l'armée de Championnet et les volontaires napolitains que commandait Ettore Caraffa, comte de Ruvo. Car ce chef de la grande maison des Caraffa, si illustre dans l'histoire, qui fut^au xvn® siècle la première du Napolitain, avait embrassé avec ardeur la cause républicaine comme une grande partie de la haute noblesse du royaume. La résistance et l'attaque eurent Facharnement propre aux guerres civiles. On se battit sans quartier, et la ville ne finit par être prise qu'après que Caraffa y eut fait, de même qu'à Andria, mettre le feu pour déloger des maisons leurs défenseurs. En fait de férocité, il pouvait rivaliser avec le cardinal Ruffo, qui fut son adversaire et le chassa de la Fouille (1); mais
1. A l'attaque d'Andria le général Broussier, commandant les Français, hésitait sur les moyens à employer en présence de la résistance furieuse et meurtrière de la ville. « Brûlez-la,
c'était un homme d'une incomparable vaillance et sa mort fut très belle. Poursuivi par les bandes infiniment supérieures de l'armée de la Sainte-Foi, il s'enferma dans Pescara, et la famine le contraignit d'y capituler. La convention, régulièrement signée, portait qu'il pourrait se retirer librement avec ses soldats. Au mépris de la parole donnée, le cardinal Ruffo le fit arrêter et enfermer dans la prison du Château-Neuf de Naples. Là les jugesbourreaux de la reine Caroline, après la rentrée de la cour, le condamnèrent à être décapité. Montant d'un pas ferme et d'un air serein les marches de Téchafaud, il réclama et obtint d'être couché sur le dos sur la planche de la guillotine, le visage tourné vers le couteau : « Moi, noble et descendant des preux, dit-il, quand je meurs pour la liberté de ma patrie, je veux voir en face l'instrument du supplice devant lequel tremblent les lâches. »
A mi-chemin entre Lucera et San-Scvero sont les ruines insignifiantes de Castel-Fiorcntino, le châleau de plaisance où Frédéric II mourut, le 13
dit Ettore Carall'a ; j'en suis le propriétaire, c'est ma fortune patrimoniale ; je la sacrifie à la République. » Et pour donner l'exemple, en montant à l'assaut en tête de la colonne, il mit le premier le feu à une des maisons.
décembre 1250. Découragé par les échecs que sa cause avait subis en Allemagne et dans le nord de ritalie, et surtout par la nouvelle de la captivité de son fils Enzio, affaibli par la maladie, sentant fléchir Ténergie indomptable qui jusqu'alors Tavait soutenu dans les plus grandes épreuves, entrevoyant partout autour de lui la trahison prête à se manifester au jour, il voulait s'enfermer dans la forteresse de Lucera, au milieu de ses fidèles Sarrasins. En arrivant à Castel-Fiorentino, son état devint tel qu'il dut s'y arrêter. Le nom du lieu, en lui rappelant une prédiction de ses astrologues, excita chez lui de sinistres pressentiments. « Vous mourrez, lui avait-on dit, près de la porte de fer, dans un lieu dont le nom sera formé du mot fleur. » Comme dans la chambre royale le lit masquait une ancienne ouverture depuis longtemps condamnée et qui pouvait donner accès dans une tour voisine^ il la fit percer et elle se trouva garnie d'une porte de fer. « Mon Dieu, dit alors Frédéric, si je dois ici vous rendre mon âme, que votre volonté s'accomplisse! » Puis, avec un calme parfait, il appela près de lui Berardo, archevêque de Palerme, qui depuis trente ans, malgré les anathèmes pontificaux, lui gardait une fidélité à toute épreuve ; Ber-
thold, marquis de Hohenburg, le chef des troupes allemandes et son parent; Riccardo di Monténégro, grand justicier du royaume; le Calabrais Pietro Ruffo, qu'il avait élevé d'un rang obscur à la dignité de maréchal; enfin Giovanni da Procida, son ami et son médecin, le même qui devait être plus tard Tâme delà conjuration des Vêpres Siciliennes. En leur présence, il dicta son testament au notaire Nicolao da Bari.
Ceci se passait le 10 décembre ; trois jours après, le souverain qui depuis trente ans remplissait le monde du bruit de son nom expirait dans la nuit, assisté par l'archevêque de Palerme, qui lui donna les sacrements. Une obscurité profonde plane, du reste, sur les détails de ses derniers moments. Les passions, au sujet de la querelle entre l'Empire et la Papauté, étaient arrivées sous Frédéric II à un tel degré de violence, le mensonge et la calomnie étaient si bien passés à l'état d'habitude dans les deux camps qu'il est impossible d'accorder une foi implicite aux récits des écrivains contemporains sur aucune des circonstances décisives de sa vie. Chacun invente, sans scrupule, suivant l'intérêt de son parti, ce qui peut glorifier ou noircir la mémoire de l'Empereur, et la moindre préoccupation
des chroniqueurs guelfes ou gibelins est le respect de la vérité. Suivant les Gibelins, après avoir professé pendant sa vie une philosophie sceptique, Frédéric fit la mort d'un chrétien repentant, revêtu, comme c'était alors l'usage, d'un froc de moine, pleurant ses péchés et édifiant tous les assistants. Les Guelfes le représentent, au contraire, se tordant sur son lit dans des convulsions de rage, dévoré par le poison, sans pénitence et refusant les sacrements, menaçant l'Église et grinçant les dents. SiJ'on est en droit de penser que les premiers ont forcé les choses dans le sens qui leur paraissait à rhonneur de leur héros, les termes mêmes du testament de Frédéric démentent la fureur d'impiété que les seconds lui attribuent à son dernier moment. Mais où la calomnie des pamphlétaires guelfes devient véritablement atroce et dépasse tellement la mesure qu'elle trahit elle-même son mensonge, c'est quand elle prétend que Frédéric II fut étouffé sous son oreiller par son fils Manfred, désireux de s'approprier l'argent du trésor et de s'ouvrir le chemin du trône. Aucun historien sérieux ne s'est arrêté à cette abominable accusation, que dément son absurdité même autant que le noble caractère de Manfred, bien plus droit et plus loyal
que son père, pour qui d ailleurs un parricide eût eu, dans les circonstances où il se serait produit, les conséquences les plus funestes à ses intérêts. Elle n'a été avancée qu'après la mort tragique de Manfred, quand il ne suffisait plus aux haines de parti d'avoir déterré son cadavre hors de la fosse où les soldats de Charles d'Anjou l'avaient déposé sur le champ de bataille de Bénévent, pour le livrer en pâture aux corbeaux, mais que ces haines implacables voulaient encore attacher l'infamie à son souvenir.
Cette ville est bâtie sur une des premières terrasses qui précèdent la chaîne de TApennin, au débouché des passages des montagnes et commandant une partie delà plaine, dans une position stratégique fort avantageuse. La même distance, un peu plus de deux heures de route, la sépare de Poggia et de Lucera; on peut donc s*y rendre indifféremment de Tune ou deTautre. On peut même, en parlant d'assez bonne heure de Foggia pour se ménager une forte journée — et ce serait pour le touriste la meilleure manière d'organiser l'excursion — aller le matin de Foggia à Lucera, y déjeuner après avoir visité la cathédrale et le château, puis de là gagner Troja, y faire un nouvel arrêt et rentrer le soir à Foggia, où la couchée est plus
facile. Avec une bonne voilure la tournée n'a rien d'excessif.
Je ne chercherai à décrire aucune des deux routes. Tant qu'on est dans la Capitanate^ c'est toujours ]a même nudité monotone.
L'ancienne ville apulienne qui s'élevait à cet endroit s'appelait iEcaft. C'est là que le dictateur Fabius Maximus vint établir son camp afin de surveiller et de tenir en échec Hannibal, qui, après sa victoire du lac Trasimène, s'était porté rapidement sur l'Apulie, oîi il pouvait rentrer en communication avec la flotte carthaginoise, en recevoir des ravitaillements et des renforts. L'année suivante (216), à la suite de la bataille de Cannes, iËcae fut du nombre des cités apuliennes qui abandonnèrent le parti des Romains pour embrasser celui des vainqueurs. Mais dès 214, immédiatement après la défaite de Hannon à Bénévent par le proconsul Sempronius Gracchus, Fabius, alors consul, vintmettre le siège devant cette cité et la reprit. A dater de ce moment, il n'en est plus fait mention dans l'histoire, mais les Itinéraires du iv' siècle attestent qu'elle subsistait toujours à la fin de l'Empire.
iEcae fut détruite pendant la période des invasions barbares; on ignore à quelle date précise.
Ce qui est seulement certain, c'est que remplacement en était désert et ne présentait plus que des ruines quand Basilics Boyoannis, le seul grand homme que les empereurs grecs aient su charger du gouvernement de leurs possessions italiennes, fut envoyé comme catapan à Bari, en 1018, avec la mission de s'opposer aux progrès de Melo et de ses Normands. Avant d'engager la lutte, et tandis que ses adversaires s'attardaient dans les délices des villes qu'ils avaient déjà conquises au lieu de s'occuper à forcer promptement la ligne de l'Ofanto, Boyoannis mûrit longuement ses préparatifs. Il eut le temps de rassembler une nombreuse armée, celle qui vainquit à Cannes et dont la prinpale force consistait dans des légions de mercenaires Varangés ou Varègues, c'est-à-dire Northmans venus directement de la Scandinavie par la voie de la Russie. Les ennemis, cantonnés dans la plaine de laCapitanate, commirent aussi la faute insigne de le laisser paisiblement s'assurer la possession de l'Apennin et de ses défilés. Pour lui, la chose était capitale, car il isolait ainsi les Longobards insurgés . de la Fouille et leurs auxiliaires normands des principautés longobardes de Bénévent et de Capoue.
C'est alors que Boyoannis construisit sur remplacement de Tancienne iEcae une nouvelle ville, que, par une réminiscence homérique et sans doute à cause des récits poétiques qui faisaient venir en Italie les principaux fugitifs d'entre les Troyens, il nomma Troja. La ville fut fortifiée puissamment; on en fit le siège d'un évêché et on y établit des colons grecs amenés d'Orient. Mais ne se fiant pas complètement aux vertus militaires, de ses compatriotes pour la défense d'une forteresse dont il voulait faire la clef du pays, le catapan eut l'heureuse idée d'y appeler, en les prenant à sa solde, un groupe de chevaliers normands qui étaient venus depuis quelques années en Italie, indépendamment de ceux avec qui Melo était entré en rapports, et qui s'étaient mis au service du comte d'Ariano, à l'est de Bénévent, Boyoannis leur donna des maisons dans sa nouvelle ville, où ils vinrent se fixer au commencement de 1019, et des terres alentour, pour former un établissement définitif, et ces Normands de Troja, au lieu de faire cause commune avec leurs compatriotes, demeurèrent d'une fidélité parfaite à l'empereur sous la bannière duquel ils étaient venus se ranger.
Les événements montrèrent bientôt à quel
degré Boyoannis avait été bien inspiré en fondant Troja et en confiant, malgré les réclamations des populations voisines qui craignaient leurs pilleries, au bras aguerri des Normands la garde de ce boulevard de la domination grecque de la Fouille. Battus à Cannes, Melo, le patriote longobard, et Raoul de Toëni, le capitaine normand, avaient quitié ritalie et s'étaient rendus en Allemagne, à Bamberg, pour demander à l'empereur Henri II de descendre dans l'Italie méridionale pour en chc^ser les Byzantins et la rattacher à sa couronne. Tandis que Melo, à peine arrivé à Bamberg, y mourait, la nouvelle de la défection des princes de Capoue et de Salerne et de l'abbé du Mont-Cassin, qui après la victoire de Boyoannis s'étaient hâtés de faire leur soumission aux empereurs d'Orient, Basile II et Constantin IV, ainsi que celle de l'arrivée des troupes byzantines jusque sur le Garigliano, décidèrent Henri II à passer les Alpes. Il le fit à la fin de 1021, et parvenue dans l'Ombrie il partagea son armée en deux corps. Lun, commandé par Piligrim, archevêque de Cologne, traversa Rome et alla châtier Capoue et le Mont- Cassin. L'autre avait pour général Poppo, patriarche d'Aquilée. L'Empereur le conduisit, lui-
114 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUGANlE
mêma dans la Fouille par les Abruzzes ; Raoul de Toëni raccompagnait, lui servant de guide et dé conseiller.
Les troupes allemandes vinrent mettre le siège devant Troja, que les Normands avaient reçu mission de défendre à outranpe tandis que le catapan se fortifiait en arrière sur la ligne de TOfanto, où il avait déjà brisé TeffortdeMelo. Grâce à Ténergie de la garnison, le siège traîna en longueur. Le corps d'armée de Piligrim, après avoir soumis Capoue et chargé de fers son prince Pandulfe, vint rejoindre le gros des forces impériales sous Troja ; mais malgré ce renfort on ne parvenait pas à prendre la ville. On arriva jusqu'au cœur de Tété de 1022 sans obtenir de résultat. Les chaleurs développèrent parmi les troupes allemandes une dyssenterie violente, qui fit bientôt de grande ravages. Les Normands de Troja comprirent que le moment psychologique était venu et que l'empereur d'Allemagne ne demandait qu'un prétexte honorable pour opérer sa retraite. Par une des J*uses qui leur étaient familières, ils firent sortir tous les enfarits de la ville, qui, précédés d'un moine portant la croix, se rendirent processionnellement à la tente de l'Empereur en chantant Kyrie
eleison et en implorant merci. Des négociations s'entamèrent pour la reddition de Troja. Henri II, pressé de partir, se contenta d'une soumission nominale et n'obtint même pas le droit d'entrer dans la ville. Aussitôt que l'honneur de ses armes fut sauf par l'apparence d'une capitulation de ses adversaires, il leva son camp et reprit la route de l'Allemagne. Raoul de Toëni, désespérant de voir recommencer l'entreprise, retourna en Normandie, où le duc Richard le reçut honorablement. De ses compagnons il ne resta en Italie que vingt-quatre chevaliers, sous la conduite de Toustain le Bègue, Gautier de Canisy et Hugon Falloch, qui s'installèrent dans le château impérial de Comino, près de Sora. L'invasion allemande dans le midi de l'Italie avait complètement échoué grâce à la vaillance des Normands de Troja. Aussi Boyoannis les combla-t-il d'éloges et de récompenses. On possède le diplôme qu'il rendit à cette occasion, en janvier 1024.
C'est en 1059 que Robert Guiscard s'empara pour la première fois de Troja. Comme le territoire de la ville avait fait partie de la principauté de Bénévent, le Pape la réclamait en tant que possession directe du Saint-^Siège. Dans les arrangements con-
dus au concile de Melfi, Nicolas II consentit à la remettre eiî fief au duc normand de lai Fouille, en s'en réservant la souveraineté supérieure. Mais les habitants ne se plièrent pas volontiers à cet arrangement, et Robert dut faire une seconde fois le siège de Troja, en 1060, avant de s'en rendre définitivement maître. Il y fit alors construire un puissant château pour la tenir en bride, et cette forteresse même n'empêcha pas une révolte de la ville en 1082. Confirmant ce qui avait été établi par Boyoannis, le pape Alexandre II avait soumis Foggia à Févêché de Troja.
La ville, détruite en partie par un incendie accidentel en 1097 et aussitôt rebâtie, était au plus haut point de saprospérité quand le duc Guillaume mourut en 1127. Les habitants virent dans cette circonstance une occasion d'acquérir la plénitude de Tindépendance municipale, et pour y arriver embrassèrent le parti du Pape, en refusant de se soumettre à Roger de Sicile. « L'année que le duc Guillaume mourut à Salerne, dit Finscription gravée cette année même sur une des portes de bronze de la cathédrale, le peuple de Troja, pour assurer sa liberté, a rasé la forteresse et muni la ville de murs et de fossés. » Et dans la même inscription Tévêque
Guillaume se pare du titre de « libérateur de la patrie . » Au mois de septembre de cette année 1 127, le pape Honorius II tint à Troja son synode où Roger fut excommunié. C'était le troisième qui se rassemblait dans cette ville. Elle en avait déjà vu un présidé par Urbain II en 1093 et un de Pascal II en 1118. Les espérances de liberté républicaine sous le protectorat du Saint-Siège, que les habitants avaient conçues, ne devaient pas être de longue durée, car dès Tannée suivante Roger, avec une nombreuse ormée, mettait le siège devant Troja. Pour fléchir ce vainqueur irrité, les habitants eurent recours au même moyen qu'avec l'empereur Henri II. Ils sortirent processionnellement en chemise, pieds nus, tenant des cierges d'amende honorable, précédés du clergé et des reliques des saints, et vinrent se prosterner devant Roger. Celui-ci leur fit grâce, mais exigea des otages et des garanties de soumission effective.
En 1137, c'est l'empereur Lothaire II qui, dans sa guerre contre le roi Roger, vint avec le Pape Innocent II assiéger Troja et, après l'avoir prise, la traita fort durement. Mais au bout de quelques mois Roger la recouvra. Cette ville, toujours disposée à se tourner du côté du parti papal, fut en 1229
118 A TRAVERS UAPULIE ET LA LUGANIE
une des premières dans la Fouille à se révolter contre Frédéric II absent, à l'arrivée de l'armée des
Clavigeri, L'empereur Ten punit en faisant raser ses murs en 1233, de manière à la laisser ouverte et à empêcher ainsi ses adversaires de s'en faire une autre fois une place d'armes. A la mort de l'empereur Conrad, quand. Innocent IV prétendit se rendre maître du royaume sicilien et y implanter son gouvernement direct, c'est à Troja que le cardinal Ottaviano de Sainte-Cécile, envoyé par lui dans la Fouille, s'établit avec le gros de son armée, tandis que des détachements allaient dans les différentes villes fdre reconnîdtre le nouveau régime. C'est là qu'il était quand Manfred, se dérobant à ses patrouilles par une marche de nuit, vint, ainsi que je l'ai raconté tout à l'heure, faire appel à la fidélité des Sarrazins de Lucera et bientôt obtint dans tout le voisinage des succès tels que le camp papal de Troja fut saisi de panique et se dispersa sans combattre.
Les Angevins, dont les habitants de Troja, comme amis du Saint-Siège et ennemis de la maison de Souabe, s'étaient montrés dès le début les chauds partisans, relevèrent les fortifications de la ville et lui rendirent son importance militaire.
Aussîj dans le xv° siècle, lui voyons-nous jouer un certain Tôle dans lès guerres dçs rois Alfonse et Ferdinand I" d'Aragon. Jeanne II, en 1417, en avait donné la seigneurie à son connétable, le condottiere Giacomuzzo Attendolo Sforza. Aussi la place de Troja constitua-t-elle le principal point d'appui des partisans des Sforza dans leur résistance à l'établissement de la royauté d'Alfonse. C'est sous ses murs que 6it livrée la sanglante ba*taille, prolong'ée pendant plusieurs jours, où ce prince les vainquit définitivement; Ferdinand P* termina également par la prise de Troja sa lutte contre les prétentions de Jean d'Anjou, son compétiteur. Après un siège vigoureux,* la ville se rendit, et tandis que Tévêque négociait les conditions de la soumission, Jean d'Anjou parvint à s'échapper nuitamment avec le célèbre condottiere Piccinino. Giovanni Francesco Ruffo, prince de Rossano, tomba au contraire comme prisonnier entre les mains du vindicatif monarque. A dater de cette époque, Troja, successivement possédée comme fief par différentes grandes familles du royaume napolitain, est allée toujours en déclinant. C'est à peine si elle compte actuellement plus de 8,000 habitants.
C'est à ce qu'elle a consente de monuments religieux dû moyen âge que la ville doit tout son intérêt, qui est considérable.
^an-p^siljo est la plus ancienne de ses églises. Elle date de la fondation même de Troja au commencement du xi" siècle, et en a été la première cathédrale. C'est un édifice de petite dimension, singulièrement simple et même d'une grande nudité, sans aucune ornementation extérieure. -Le plan dessine une croix latine avec une petite ah-; side au fond du chœur et une coupole à la byzantine au-dessus de Tintersection des transepts. La nef principale est accompagnée de deux bas-côtés en ambulacres, étroits et assez bas pour qu'au-dessus d'eux un étage de fenêtres soit percé dans les murs latéraux du vaisseau principal. Une simple fenêtre cintrée s'ouvre dans le pignon de la nef centrale à la façade, dépourvue de toute sculpture. Au-dessous est la porte, surmontée d'un arc outrepassé à la façon arabe. Le même arc se trouve audessus de la porte placée au côté gauche de l'église et dont le linteau est formé d'un fragment d'architrave antique. A l'intérieur l'arc triomphal qui termine la nef du milieu , avant la coupole, est en plein cintre, ceux des deux nefs
latérales sont ogives. Des voûtes d'arêtes, postérieures au [reste de la construction, couvrent la nef principale.
A l'entrée du chœur est une belle chaire à prêcher de calcaire compact, portée sur quatre colonnes aux chapiteaux anciennement peints et dorés, dont le travail rappelle plutôt le faire des artistes de Bénévent au xii® siècle que de ceux de la Fouille à la même époque. Il n'a pas la finesse habituelle des œuvres de ces derniers. Une inscription le date de 1169, sous le règne de Guillaume le Bon.
San-Basilio mérite une visite du voyageur archéologue, mais cette église ne suffirait pas à elle seule à l'attirer à Troja. Il en est autrement de la cathédrale, dédiée à Santa-Maria Assunta. Celle-ci est incontestablement le plus bel édifice d'ai'chitecture religieuse de la Capitanate. Elle nous offre le type le plus parfait du style propre à cette province, style dont nous avons vu les commencements à la cathédrale de Siponto et un stage un peu postérieur à celle de Teimoli, tandis qu'à la cathédrale de Foggia il touche à la transition vers un nouveau
style. A Troja il est juste au point de son plus complet développement, il bat son plein, et nous
pouvons ainsi placer le moment de la suprême perfection de cette architecture de la Gapitanate^ distincte de celle de la Fouille proprement dite, à la date où fut bâtie cette' cathédrale, à la fin du premier quart du xTi° siècle.
En i030 le pape Jean XIX avait accordé au siège épiscopal de Troja le privilège, qu'il a conservé depuis lors, de ne dépendre d'aucun archevêché et de relever directement du Souverain-Pontife. En même temps il avait gratifié cette église de précieuses reliques des Quarante Martyrs, ainsi que des saints Sergius, Bacchus et Sébastien. Depuis ce temps les évêques de Troja nourrissaient le projet d'élever une nouvelle cathédrale, digne du rang qu'avait acquis leur siège. Ce ne fut cependant qu'en y^que l'évêque €rérard en commença les travaux. Il n'eut pas, du reste, le temps de les pousser bien avant, et ils semblent être restés interrompus sous ses deux premiers successeurs, Hubert du Mans et Guillaume P'.
Le véritable constructeur de la cathédrale de Troja fut l'évêque Guillaume Bigot, d'origine normande, qui réleva en partie sur ses revenus personnels, en partie grâce aux libéralités de Guillaume, duc de Fouille. C'était un maître homme
que ce Guillaume Bîgol, un évêque militant et guerrier coinme on en voyait souvent àcette époque du moyen âge. En lilo la chronique de Troja le montre se mettant à la tête d'une petite armée pour aller châtier dans les environs de Bénévent Guillaume d'Altavilla, qui rançonnait les pèlerins se rendant en Terre-Sainte, prenant son château et le brûlant. En 1127 il fut Tâme de la tentative de sa ville épiscopale pour se constituer en république sous la suzeraineté du Pape. C'était aussi un ami des lettres, et la Chronique de Troja, sous la date de 1114, parle de la bibliothèque qu'il avait annexée à sa cathédrale, des beaux et précieux livres qu'il y avait rassemblés; Enfin l'on n'attache pas son nom à l'érection d'un édifice aussi remarquable que celui dont il a -doté sa ville épiscopale sans être artiste soi-même. En 1105 le Pape Pascal II lui avait donné pour son église les corps entiers de saint Pontien, pape, de saint Éleuthère, évêque et de saint Anastase, confesseur. La translation de ces insignes reliques de Rome à Troja avait été un véritable événement dans la Pouille; elle avait attiré un grand concours de clercs de tout rang, ainsi que de simples fidèles, et la population entière de la ville était venue en procession
pour les recevoir à plusieurs milles de distance. La cathédrale de Guillaume Bigot était déjà fort avancée en H 20 quand le pape Caliste II vint à Troja et y fut reçu par le duc Guillaume. On sait en effet, par des témoignages positifs, que le Souverain Pontife officia alors dans l'église neuve. Cependant la Chronique de la ville dit que le chœur ne fut construit Quen H22.
Le plan de la cathédrale de Troja est celui d'une basilique à trois nefs avec une seule abside et en avant du chœur un transept fortement en saillie de chaque côté. L'intérieur en est peu remarquable et surtout a été fort gâté par des travaux modernes. Il y a particulièrement sur la nef centrale et sur le transept un plafond plat, infiniment trop bas, peint en 1831 par un barbouilleur du cru, qui est de l'effet le plus disgracieux. Cependant il faut noter douze hautes et fort belles colonnes de granit garnissant la nef principale, qui ont été empruntées aux ruines de quelque édifice antique d'iEcae. Ces colonnes ont des bases et des chapiteaux de marbre. Quelques-uns des chapiteaux sont antiques, d'ordre corinthien ; il faut peut-être y reconnaître ceux qu'en 1073, après la prise de Palerme, Robert Guiscard envoya comme trophées à l'église de Troja.
Les autres sont du xii° siècle, de travail italo-normand, avec des rangs de feuillages, imités du corinthien, auxquels se mêlent des figures d'animaux et aux angles des têtes de lion soutenant le tailloir.
C'est Textérieur qui est le côté vraiment triompliant de la cathédrale de Troja et qui en fait un monument de premier ordre. Tout autour règne une série d'arcatures engagées et richement décorées, dont les arceaux ne sont pas semi-circulaires, mais surhaussés au-dessus des pilastres qui les soutiennent. Dans Tintérieur de chacun de ces arceaux, là où ne s'ouvre pas une fenêtre, est placé un panneau en losange, en hexagone ou en cercle, encadré d'une moulure ferme et précise et couvert de sculptures ornementales en bas-relief. Là et dans les chapiteaux: des pilastres, l'ornementation est toujours d'un goût pur, la composition à la fois riche et claire. Des figures d'animaux s'y combinent avec des végétaux décoratifs ; on y voit aussi des motifs directement empruntés aux modèles antiques, tels que les figures humaines dont le corps se termine par le bas en enroulement de feuillages. Les motifs de ce genre ne contribuent pas médiocrement à donner à l'ensemble un
certain cachet qui annonce déjà la Renaissance, et qui, à celte époque, est plus marqué dans Fart décoratif de la Fouille que dans celui d'aucune autre partie d^ l'Italie. Un second étage d'arcatures pareilles, où des fenêtres sont percées de deux en deux, s'applique aux murs latéraux de la partie supérieure de la nef centrale, au-dessus du toit en pente des deux bas-côtés. Une riche polychromie, résultant du contraste savamment calculé de matériaux de couleurs diverses, un tuf gris-jaune et un tuf vert, tous les, deux fournis par le sol de la localité, complète l'effet de cette ornementation extérieure.
La façade est surtout d'un aspect saisissant. Audessus des arcatures de la partie inférieure, au milieu desquelles s'ouvre une porte magnifique et toute garnie de sculptures, une corniche d'une saillie puissante et d'un profil nerveux, portée par des modîUons sculptés et revêtue d'une profusion d*ornements, continue celle qui, sur les faces latérales, soutient l'extrémité de la pente du toit des bas-côtés. Elle divise la façade en deux registres superposés. Celui d'en haut se termine au sommet par le pignon de la gratide iief, et au milieu, dans l'axe de cell(e-ci et juste au-dessus de la porte d'en^
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trée, on y voit, sous un grand arc en plein cintre, à l'archivolte entièrement sculptée, une large et magnifique rose. Elle est formée par des colonnes romanes rayonnant autour d'un centre commun et supportant des arcs cintrés qui s'entrecroisent et forment des ogives par leur intersection. La sculpture ornementale qui couvre toutes les parties de cette façade est d'une finesse d'exécution et d'une ricbeisse d'invention qui égalent ce qu'on voit aux grandes églises de Trani et de Bari. Ce que l'architecte y a dépensé de goût original, d'habileté de dessin, de souplesse et de fécondité d'imagination est vraiment merveilleux.
Le parti général d'architecture de l'extérieur de la cathédrale de Troja, et aussi beaucoup des détails de l'œuvre, ne se rattachent pas seulement à d'autres églises de la Capitanate; ils rappellent aussi d'assez près ce qu'on voit dans certains édifices religieux élevés également par les rois normands au xif siècle, mais en Sicile ^ à la cathédrale de Taoi*mina et à celle de Monreale* Surtout il y a une ressemblance et une parenté d'art évidentes, qui s^imposent à l'esprit dès le premier aspect ^ entre l'architecture de la cathédrale de Troja et Celle quij dans le xi° et le xu** siècle, régnait en
maîtresse dans le nord de la Toscane, avec le style de ce roman, différent de celui de Técole proprement florentine (1), dont les foyers sont à Pise et à Lacques, mais que Ton voit s'étendre aussi à Voltera, à Pistoja, à Prato, et même, mais en s'y altérant déjà fortement, jusqu'à Arezzo, dans Téglise Santa-Maria délia Pieve. L'affinité est surtout frappante avec la cathédrale de Pise dans le plan, le système de polychromie, la forme des arcatures, le dessin des chapiteaux et la disposition des socles de leurs pilastres, enfin les compartiments ornementaux qu'elles enferment.
Ce n'est pas qu'avec Schulz je puisse admettre que tout ceci a été importé directement de la Toscane dans la Capitanate. Les arcatures qui sont ici d'un dessin si caractéristique procèdent de l'art byzantin; nous les voyons pareilles dans tous les manuscrits grecs enluminés du x*^ et du xf siècle. Pise et les villes de la Pouille ne se les sont pas pas empruntées réciproquement, mais en ont puisé parallèlement les données à la source constantinopolilaine, avec laquelle elles entretenaient des rapports également étroits, Pise par son commerce,
\ . Les types les plus parfaits de celui-ci peuvent être pris à la Badia de Fiesole et à la cathédrale d'Empoli.
la Fouille par sa condition de sujette. Ce principe architectural, avec les panneaux placés dans les arcatures, nous l'avons vu se manifester déjà, vers la fin du xf siècle, dans la décoration extérieure de la cathédrale de Siponto, avec tous les caractères d'une influence gréco-arabe exclusive. Un peu plus tard, à la cathédrale de Termoli, il nous est apparu modifié dans une certaine mesure par une influence française et spécialement bourguignonne. Dans la forme définitive qu'il reçoit à Troja, c'est une influence incontestablement pisane qui s'est exercée sur son développement. En particulier, c'est Pise qui a donné le principe nouveau de la polychromie, jusqu'alors inconnu dans la Capitanate. La cathédrale de Pise a été commencée en 1063 et était déjà très avancée en 1089; les travaux de celle de Troja n'ont été inau-
gurés qu'en 1093 et poussés activement qu'après 1 105. La priorité de la cité de la Toscane sur celle de la Pouille est donc ici impossible à révoquer en doute. Du reste, cette influence pisane, que nous avons entrevue déjà dans une des églises de Monte Sant'Angelo et qui est si manifeste dans la cathédrale de Troja, n'a rien qui doive nous surprendre. Pise, par son actif commerce maritime, entrete-
nait des relations considérables et étroites avec la Fouille. Dans les villes maritimes de Trani et de Bari, les Pisans étaient assez nombreux pour avoir leurs rues spéciales. Il existait même des colonies de leurs marchands dans les villes de l'intérieur. Ainsi l'on signale à Bovino, éloigné de Troja de quelques lieues seulement, un Palazzo dei Pisani. D y a une vingtaine d'années, on avait cru découvrir une preuve de l'influence de l'art de la Pouille sur celui de la Toscane au xm® siècle, dans ce fait que le père du grand Nicolas de Pise, artiste luimême, est appelé Magister Petrus de Apulia, On en concluait que c'était de l'Italie méridionalq que Nicolas, instruit par son père, avait apporté les principes de la rénovation de la sculpture. Il est bien établi aujourd'hui que maître Pietro était en réalité Toscan, natif de l'une des deux localités du nom d'Apulia qui existaient dans les environs de Pise et d'Arezzo. Etle fait que nous constatons d'une manière certaine dans une partie des églises de la Capitanate est exactement inverse de celui qu'un moment on avait pensé pouvoir admettre, puisque c'est une influence considérable exercée dans le xi'' et le xn° siècle par l'art de Pise sur celui d'une portion de la Pouille.
Je n'ai pas encore parlé des portes de bronze de la cathédrale de Troja. Cette église en possède à deux de ses entrées, et elles ne sont pas une de ses moindres curiosités. Il y a d'abord celle de la façade qui ont été exécutées en 1119 et données par Tévêque Guillaume Bigot, d'après la longue inscription dédicatoire qu'elles portent sur leurs panneaux du bas. Elles ont été faites par maître Oderisi de Bénévent,' qui s'est représenté sur un des panneaux, tenant ses instruments de sculpteur, debout devant Berardo, comte de Sangro, qui devait être un des bienfaiteurs de l'église ; dans un autre il a figuré l'évêque donateur avec son nom. Comme les portes du Mausolée de Bohémond à Canosa, exécutées quelques années auparavant par Ruggiero d'Amalfi, on y remarque l'association d'ornements en relief d'un grand style, empreint d'influences à lu fois arabes et bvzantines, entre autres de magnifiques muffles de lion tenant dans leur gueule les anneaux qui servent à tirer ces portes, et de panneaux incrustés à plat à la façon constantînopolitaine comme ceux des portes de Monte Sant'Angelo et d'Amalfi. Sauf pour la figure du Christ, représentée sur un des panneaux et dont l'incrustation est d'argent, dans toutes les
autres elle a été faite d'un alliage rouge de cuivre, dont la couleur tranche avec le vert sombre du champ. Oderisi y suit fidèlement le jstyle et le système de composition des modèles grecs qu'il imite; mais il en exagère encore les défauts. L'allongement démesuré des figures, la petitesse de leurs têtes, la gaucherie de leurs poses, le caractère anguleux de leurs mouvements arrivent à un tel degré qu'en se combinant avec des draperies aussi envolées que celles des artistes du xvh° siècle, ils produisent un ensemble de Taspect le plus étrange. Malheureusement ces portes curieuses ont été profondément remaniées au xvi° et au xvu** siècle par deux restaurations successives, dues Tune, en 1573, au cardinal Scipione Rebiba, archevêque de Pise, et à son neveu Prospero Rebiba, évêque de Troja et patriarche de Constantinople in partibus\ l'autre, en 1691, à Antonio di Sangro, évêque de la ville. Un certain nombre des anciens panneaux incrustés ont été enlevés alors pour en mettre à la place quatre autres, portant les armes des trois prélats et quatre avec les figures de saints protecteurs en bas-relief, exécutés dans un style fort banal de la fin du xvi° siècle par le sculpteur Cola Donato Mascella.
Les portes de rentrée latérale de Téglise sont restées plus intactes. Elles sont datées de 1127 par une longue inscription qui relate la tentative d'indépendance de la ville à la mort du duc Guillaume et couvre une partie des panneaux. C'est encore un don de Tévêque Guillaume Bigot et une œuvre d'Oderisi de Bénévent, qui les a" signées. On remarque, du reste, ici un notable progrès dans la manière de l'artiste. Il a perfectionné son style, et les défauts si saillants que je signalais dans ses figures incrustées de l'autre porte se sont fort atténués par une plus longue pratique. Dix panneaux sont encore ici décorés de sujets en incrustations à plat à la manière byzantine. Ils retracent la série des neuf évêques de Troja depuis le premier, Oriano, jusqu'à Guillaume Bigot, tous accompagnés de leur nom et de l'indication de leur rang dans la série, la tête nimbée et coiffée d'une mitre à deux cornes. Le donateur Guillaume a près de lui une tour, symbolisant son église, et il est dans l'attitude de la prière devant saint Pierre et saint Paul, représentés à côté, dans le dixièmapanneau.
D'ici à trois ans au plus on se rendra en chemin de fer de Foggia à Melfi. Actuellement on ne peut faire ainsi qu'une partie du trajet, environ 40 kilomètres. La ligne se dirige à travers la plaine dans la direction du sud, vers les montagnes, en s'éloignant graduellement de celle qui conduit à Bénévent, puis^ à Naples. On passe d'abord, à 18 kilomèmètres de Foggia, au pied de la colline peu accusée qui porte le petit village d'Ordona et à côté les ruines de l'antique Herdonea. C'était une ancienne ville des Apuliens, qui joue un rôle dans l'histoire de la deuxième guerre Punique comme ayant été le théâtre de deux défaites successives des Romains par Hannibal. La première fois, en 212 avant J.-C, il y battit le préteur Cn. Fulvius Flaccus; la se-
conde fois, en 210, le proconsul Cn. Fulviiis Cen-, tomalus. A la suite de celle seconde vicloire, se •défiant de la fidélité des habitants d'Herdonea à son parti, qu'ils, avaient embrassé après la balaille de Cannes, le général carthaginois la rasa el en transporta de force tous les citoyens, partie à Mélaponte et partie à Thurioi. Après la fin de la guerre, huit ans plus tard, les Romains en ramenèrent les survivants dans leurs anciens foyers. Mais la ville rebâtie ne regagna jamais son importance passée. Elle resta depuis lors une localité secondaire. Pourtant sous TEmpire elle jouissait delà qualité de.municipe, et elle reprit quelque vie quand Trajan eut créé la grande voie qui porta son nom, dèBénévent à Brundisium par EquusTuticus(Castel Franco) et Canusium(Canosa). Herdonea était, en effet, traversée par cette voie, qui devint la principale route par où Ton allait s'embarquer pour rOrient; elle est une des stations que les Itinéraires indiquent sur son parcours. Les restes assez nombreux, mais très informes, d'édifices que Ton observe encore sur son emplacement, portent dans leur construction le cachet de Tépoque des Antonins. Herdonea fut détruite au ix® siècle dans une des incursions des Sarrasins qui occupaient
Bari et v avaient même installé un Sultan.
Treize kilomètres plus loin, à côté d'une autre station, voici Ascoli, petite ville d'un peu plus de 5,000 âmes, siège d'un évêché, avec une cathédrale du milieu du xv£° siècle et Tancien palais fortifié de ses comtes, dont la succession remonte au temps^de Charles d'Anjou, et dont le fief fut par Charles- Quint érigé en principauté pour Antonio de Leyva, puis au xvn" siècle en duché. Ascoli est bâti sur la croupe d'une des ondulations de terrain qui en cet endroit commencent à- se prononcer d'une manière sensible et se rattachent aux contreforts de l'Apennin. Cette ville a gardé presque sans altération le nom de l'ancienne cité apulienne à laquelle elle a succédé et dont les ruines assez considérables se voient en dehors de Tenceinte de ses murs, Asculum ouplus exactement Ausculum, comme l'écrivent les légendes monétaires, en osque Auhusclum. La cité d'Ausculum fut, en effet, au temps de sa pleine indépendance assez importante et assez prospère pour avoir son monnayage propre. C'est sous ses murs qu'en 279 avant notre ère Pyrrhos livra sa seconde grande bataille contre les Romains. Plutarque en mains, on peut suivre les péripéties principales de l'action sur le
terrain, qui présente toujours ces replis et ces hauteurs dont les consuls profitèrent habilement pour porter leur armée. Mais on y chercherait vainement un vestige des épais maquis dont le sol était couvert alors en partie, de telle façon qu'ils entravèrent complètement les charges des éléphants du roi d'Epire et de la brillante cavalerie des Tarentins, et empêchèrent Tinfanterie légionnaire d'être rompue comme à la bataille d'Héraclée. La campagne est absolument dénudée aujourd'hui, car le territoire d'Ascoli était compris dans les limites du Tavoliere et soumis à son régime dévastateur. Plus peut-être que partout ailleurs dans la province, les fameuses araignées tarentules pullulent dans ces champs.
Ausculum reçut à deux reprises des colonies de citoyens romains, de la part de Caius Gracchus et de Jules César. Il jouissait toujours du rang colonial sous les Antonins et les inscriptions nous apprennent que sous Valentinien c'était encore une des principales villes de l'Apulie. On ignore ses fortunes sous les Goths et lesLongobards, mais nous savons par de brèves indications des chroniqueurs que les Byzantins s'y installèrent en 950, puis qu'en 970 l'empereur Othon le Grand la prit et l'occupa
quelque temps. En 1041, Ascoli fut une des premières villes qui se donnèrent spontanément aux Normands pour échapper aux Grecs, et dans le partage qui fut fait du pays elle fut assignée à Guillaume Bras-de-fer, Taîné des fils de Tancrède de Hauteville. Quand le comte Abagilard ou Abaiilard, fils d'Humfroi et toujours prêt à se dresser en compétiteur de Roljert Guiscard, se fut révolté pour la seconde fois et eut battu Bohémond, il s'empara d' Ascoli et en fit une de ses places d'armes (1076), mais bientôt Robert vint Tassiéger en personne et s'en rendit maître de nouveau. Quelques années après, la ville ayant manifesté des velléités de révolte tandis que Robert guerroyait en Orient contre TEmpereur grec, son fils Roger la détruisit et en dispersa les habitants. Il ne la rebâtit, en y installant de nouveaux colons, qu'après être devenu luimême, par la mort de son père, duc des Fouilles. A dater de cette époque, l'histoire d'Ascoli n'offre plus rien de notable que le parlement qu'y tinrent les barons du parti angevin pour élire six députés chargés de gouverner jusqu'à l'arrivée de Louis II d'Anjou les portions du royaume qui tenaient en sa faveur. La ville déclina, du reste, rapidement à partir du xiv* siècle, et sa décadence fut principa-
lement due à la fatalité des cinq tremblements de terre qui tous la renversèrent de fond en comble dans une période de trois siècles, ea 1348, 1360, 1456, 1627 et 1694.
Deux lieues après Ascoli le chemin de fer, dans son état actuel, se termine à la station de Candela, laquelle n'est qu'une simple baraque en planches et doit son nom à un bourg de trois à quatre mille habitants, situé à quelques kilomètres de distance au sommet d'une haute colline isolée en forme de pain de sucre, et qui dépendait autrefois du duché de Melfi. En temps ordinaire on ne trouve à louer à la station que des chevaux de selle qui vous portent aux localités voisines, mais nous y étions attendus par une voiture qu'on avait eu l'obligeance de nous envoyer de Melfi. Le cocher nous demanda tout d'abord si nous voulions aller par la grande route ou par la traverse. Le premier trajet était double du second; nous voulions gagner du temps et arriver encore de bonne heure à l'ancienne , capitale des comtes de la Fouille; nous optâmes donc pour la traverse et bientôt, après avoir fait charger nos bagages sur la voiture, nous nous mîmes en route à travers champs, ou du moins par un sentier de terre, fait uniquement pour le pas-
LA VALLÉE DE L'OFANTO {Ai
sage des chars à bœufs à roues pleines, et creusé de profondes ornières où Ton doit rester embourbé sans pouvoir en sortir dès qu'il fait deux ou trois jours de pluie. Le chemin devenait surtout horrible quand, de distance en distance, y reparaissaient les restes de Tempierrement d'une vieille route du moyen âge, qui devait être celle qui, du temps des Normands, faisait communiquer Ascoli et Melfi. Encore maintenant, je ne puis comprendre comment la voiture ne s'est pas cent fois rompue en passant sur ces grosses pierres disjointes qui laissent entre elles des trous profonds. Je me rappelais en y passant combien de fois j'avais maudit en Grèce les restes, arrivés au même état, des anciennes chaussées pavées de Tépoque vénitienne et des premiers temps de la domination turque, où le voyageur voit à chaque pas le moment où il va couronner son cheval et se rompre le cou en tombant. Ainsi cahotés de la manière la plus violente, nous gagnons une chaîne de collines aussi nues, aussi dépourvues d'arbres que la plaine voisine, et quand elles sont gravies nous avons à nos pieds le cours de TOfanto, l'Aufidus des anciens. Presque à sec au moment où nous le voyons, ce n'est qu'un filet d'eau jaunâtre qui court au fond d'une vallée
élroite dont Tautre flanc se relève rapidement en pentes boisées. Son lit est d'une grande largeur, encombré de galets et de quartiers de roches arrachés aux montagnes d'où il descend, dans la saison où les pluies d'hiver et la fonte des neiges en font le sonans Aufidus dont parle Horace . Ici TOfan to est un torrent impétueux qui renverse tout sur son passage; combien différent de l'état stagnant auquel il arrive en approchant de la mer, tel que je l'ai vu il y a quelques années devant Canosà et Cannes, traînant paresseusement ses eaux dans la plaine sur un terrain qui n'a presque plus de pente et les épandant en marécages remplis de roseaux. Nous descendons une côte presque à pic et nous voici dans le fond de la vallée, sur la berge du fleuve. Mais ici la construction du remblai destiné à porter le futur chemin de fer a supprimé le chemin qui longeait larive gauche, et il n y en a aucun parmi les taillis serrés de la rive droite. Le cocher pousse bravement ses chevaux en bas de la berge ; nous guéons le courant, puis, au lieu de remonter de l'autre côté, nous tournons à droite et nous voilà cheminant dans le lit même de l'Ofanto, que nous remontons pendant près de deux kilomètres, Dieu sait au prix de quelles secousses pour nous et
LA VALLÉK DE L'OFAiNTO
de quelle peine pour notre pauvre attelage, coupant et recoupant les méandres sinueux de la rivière presque à sec, arrêtés à chaque instant par des morceaux de rochers ou des troncs d'arbres qu'elle a entraînés dans ses eaux lors de son plein. A la fin, nous voyons devant nous un pont de pierres et de briques, un des trois qui existent sur tout le cours de Tantique Aufidus. La base de ses piles est de construction romaine ; il est facile de voir que depuis Vkge des empereurs le pont a été plusieurs fois refait et plusieurs fois emporté par la violence des crues d'hiver. On l'appelle Ponte di Santa-Venere. C'est ici que la voie de Bénévent à Venusia (Venosa), par Eqiius Tuticus et le pied des montagnes, appelée Via Herculia d'après Maximien Hercule, franchissait F Aufidus. Ce pont donne aujourd'hui passage à la grande route de Foggia à Melfi, que nous rejoignons enfin. Pour la prendre^ nous remontons sur la berge de la rive gauche, nous franchissons ensuite le pont et nous gi'avissons une longue côte au milieu des bois. Arrivés au bout, nous sommes au sommet d'une sorte de promontoire d'une hauteur considérable, que contourne rOfanto; de quelque part qu'on regarde, la vue est immense et magnifique»
Quand nous nous tournons du côté d'où nous sommes venus, nous voyons à nos pieds la vallée s'ouvrir presque immédiatement dans la plaine grise et dénudée où sei'pente le bas Ofanto, plaine qui, droit devant nous, s'étend sans ondulations jusqu'aux lagunes du Pantano et de Salpi et jusqu'à la mer, en montrant au milieu de ses champs dépourvus d'arbres, sur un mamelon à peine accentué, les maisons blanches de la grosse ville commerçante de Cerignola, où le duc de Nemours perdit en 1503, contre Gonsalve de Cordoue, la bataille qui décida de la possession du royaume de Naples. A l'extrémité gauche de l'horizon, le Gargano, qu'on n'aperçoit qu'en partie, ferme la plaine. Sur la droite, au delà de l'Ofanto, le terrain se relève un peu; c'es't d'abord un premier plateau sur le bord duquel est bâti Lavello, qui vit mourir Conrad IV en 1252, puis plus loin, dans la direction de la mer, les collines qui portejit Canosa, si riche en monuments comme en souvenirs de l'antiquité et du moyen âge, enfin, plus sur la droite, le commencement de la chaîne pierreuse des Murgie di Minervino. En nous tournant dans la direction opposée, notre regard plonge dans la vallée, toujours de plus en plus étroite et profonde,
de rOfanto supérieur, qui descend dçs hautes et âpres montagnes de la Basilicate, du côté de Pescopagano, montagnes dont l'aspect a quelque chose de farouche et de presque sinistre qui convient aux repaires d'un peuple d'héroïques brigands, tels qu'étaient les anciens Lucaniens. Les pentes des deux côtés de la vallée, dans la partie la plus voisine de nous, sont couvertes de bois et de champs parsemés de bouquets d'arbres isolés. Au fond, nous apercevons un pont antique à trois arches, le Ponte dell' Olio, l'ancienne station de Pons Aufidi des Itinéraires romains, où la voie Appienne, dans son tracé primitif, traversait le fleuve en allant de Bénévent à Venusia. A une courte distance à vol d'oiseau^ de l'autre côté de la vallée, le bourg de Monteverde est pitloresquement situé sur un sommet escarpé, qui forme comme l'avant-posle des montagnes dans lesquelles se cache l'ancienne Aquilonia, l'une des cités du petit peuple des Hirpins. Le nom moderne en est La Cedogna, curieux exemple de la conservation populaire des anciennes appellations locales ; car ce nom se rapproche bien plus de la forme osco-samnite, connue par les médailles, A/aidunniu que de la forme latine Aquilonia.
Nous poursuivons notre route pendant quelque temps encore au travers de beaux bois de chênes jusqu'à ce qu'enfin nous découvrions le Vulture. Cette montagne, chantée par Horace^ qui était né dans son voisinage, formait la frontière des trois contrées de TApulie, de la Lucanie et du Samnium. C'est un volcan contemporain de ceux de notre Auvergne et éteint dès avant l'aurore des temps historiques, dont la base a 60 kilomètres de circonférence et qui s'élève à une altitude de près de 1,600 mètres. Les flancs en sont couverts de forêts où abondent les sangliers, les chevreuils et les loups. Le sommet est occupé par un large cratère qui s'ouvre en face de Çarbonara, sur la vallée de rOfanto, et de tous les autres côtés entouré d'un cirque de roches à la crête découpée, pareil à la Somma du Vésuve. Une épaisse forêt de chênes et de hêtres séculaires, ombrageant deux lacs, petits mais profonds, remplit l'intérieur de ce cratère. De toute la plaine de la Capitanate on aperçoit à l'extrémité sud-est de l'horizon le cône sombre du Vulture se dresser hardiment en avant de l'arête plus lointaine des Apennins de la Basilicate. Mais on le perd de vue en entrant au milieu des hauteurs mouvementées qui se rattachent à ses der-
nières pentes et ont été produites en mémo temps que lui, dans les terrains calcaires environnants, par la poussée souterraine qui lui donnait naissance. Il faut alors en arriver tout près pour le voir de nouveau se développant de la base à la cime dans son imposante majesté*
Nous descendons dans un étroit vallon qui longe le pied de la montagne. Un ruisseau d'eau vive y court en murmurant et développe dans le sol, com« posé de cendres volcaniques, une fécondité égale, si ce n*est supérieure, à celle des campagnes qui environnent le Vésuve. Ce ne sont dans ce vallon que vignes portant des grappes dignes de la terre promise, vergers entourés de haies de cactus et entrecoupés de cannes gigantesques, où le pommier se mêle aux figuiers et aux orangers, clos d'oliviers, plantations luxuriantes de toute nature. Mais voici à la gauche du ravin une ville qui, sur une esplanade naturelle au-dessus des collines voisines, s'étage en gradins surmontés par la masse sévère d'un château féodal, en face du Vulture qui lui ofl're une perspective à transporter d'enthousiasme tous les paysagistes. Au bas est une fontaine abondante où des femmes en costume pittoresque lavent leur linge ou puisent de l'eau dans '
de grandes amphores vernissées, qu'elles portent ensuite sur leur tête en marchant d'un pas cadencé avec la fierté d'allure et l'eurythmie d'hydrophores antiques. Nous gravissons la rue en pente rapide d'un faubourg assez misérable et notre véhicule s'arrête sur une place carrée, toute environnée de maisons neuves. Nous sommes à Melfi, et à notre descente M. le chanoine Araneo, fils de l'auteur d'une bonne histoire de la ville, lui-même homme érudit et d'un vrai mérite, nous reçoit pour nous servir de guide et nous offrir une de ces hospitalités qui ne s'oublient pas.
En Tan 1041, ce lieu fut témoin d'un des plus importants événements de Thistoire du moyen âge.
Depuis un quart de. siècle, les Normands avaient pris l'habitude d'aller chercher des aventures dans le midi de Tltalie, en se mettant à la solde des princes Longobards de Salerne et de Capoue, des ducs de Naples ou de Tabbé du Mont-Cassin. Us y trouvaient à la fois gloire et profit, surtout un aliment à ce besoin d'activité qui les dévorait et qui ne trouvait plus suffisamment à s'exercer depuis qu'ils étaient paisiblement établis dans une pro-^ vince de France. Déjà Rainulfe, l'un deux, avait fondé la forteresse d'Aversa dans la Campanie, dont le prince de Salerne lui avait donné l'investiture féodale avec le titre de comte. Mais dans la
150 A TRAVERS UAPULIE ET LA LUGANIE
Fouille, où ils avaient été d'abord appelés par Melo, ils ne s'étaient plus risqués, depuis leur désastre de Cannes en 1019, à reparaître autrement qu'en pèlerins de Saint-Michel du Gargano. Il y avait alors, à quelques lieues de Coutances, dans la Basse-Normandie, un vieux chevalier banneret du nom de Trancrède, renommé par ses exploits dans les guerres de Robert le Magnifique, père de Guillaume le Conquérant. Il vivait retiré dans son château de Hauteville avec une nombreuse famille, cinq fils d'un premier lit, sept d'un second et plusieurs filles en bas âge. Trop pauvre pour laisser à chacun de ses enfants un patrimoine digne de leur naissance, Tancrède encouragea ses trois fils aines, Guillaume surnommé Bras-de-Fer, Drogon et Humfroi, à quitter le manoir paternel pour aller tenter la fortune au delà des Alpes. De ceux de ses fils qui avaient âge d'homme, il ne garda près de lui que le quatrième et le cinquième, Geoffroi et Serlon : ce dernier fut celui qui perpétua la famille en Normandie. Ayant rassemblé parmi leurs compatriotes assez de compagnons d'armes aussi pauvres qu'eux pour en former une petite compagnie, les trois aventuriers partirent du pays de Coutances la besace sur l'épaule et le bourdon à la
main. Guaimar, prince de Salerne, les prit à sa solde; mais bientôt l'espoir du butin les fit passer sous les drapeaux de TEmpereur grec, alors souverain des Fouilles, de la Basilicate et des Calabres. Le catapan Georgios Maniakis préparait une expédition contre les Arabes de Sicile. Déjà les Byzantins avaient plusieurs fois loué les services de capitaines de la Normandie, et dans Tltalie méridionale ils avaient éprouvé à leurs dépens ce que valait le bras de ces guerriers, que Basilios Boyoannîs n'avait pu vaincre qu'en leur opposant sur le champ de bataille de Cannes d'autres Northmans, des Varanges ou Varègues venus directement de la Scandinavie. Maniakis engagea dans son armée une partie de ceux qui étaient à la solde du prince de Salerne, et les fils de Tancrède de Hauteville furent du nombre. Avant d'entrer en campagne, ils demeurèrent quelque temps cantonnés dans laPouiite. Là non seulement ils virent de près la mauvaise organisation des troupes impériales, ramas confus de mercenaires de toutes origine sur la fidélité desquels il n'y avait à faire aucun fond; mais ils furent frappés du degré d'imprévoyance avec lequel le général grec, qui luimême méditait une révolte contre son souverain,
dégarnissait une province remplie de mécontents. Dès lors le projet de se rendre maîtres de cette belle et fertile contrée germa dans leur esprit.
Pendant toute la guerre de Sicile, le poste le plus périlleux fut réservé aux aventuriers normands. Les Grecs leur durent leurs principaux avantages et les traitèrent avec de grands égards tant qu'ils eurent besoin de leurs services. Mais après la prise de Messine et celle de Syracuse, où Guillaume Bras-de-Fer tua de sa main le principal caïd des Arabes, lorsque Tarmée impériale eut conquis une grande partie de Tîle et que la guerre parut finie, les chevaliers de Normandie réclamèrent vainement leur part du butin. Un Lombard de Milan, nommé Ardoin, leur interprète, fut, par ordre du catapan, dépouillé de ses habits, rasé, puis battu de verges autour des tentes. La vengeance suivit de près Tinjure. Dès la nuit suivante, les Normands traversèrent le détroit de Messine sur des barques de pêcheurs et abordèrent en Italie. On était au cœur de l'hiver; la neige couvrait toutes les hautes montagnes de la Calabre et de la Basilicate, et les torrents gonflés par les pluies inondaient les vallées. Cependant, comme le moindre retard pouvait tout compromettre, les
chevaliers traversèrent le pays en dépit de tous les obstacles et résolurent, malgré la saison, d'attaquer immédiatement la Fouille, où Ardoin se faisait fort de provoquer un soulèvement à leur apparition. Ils en firent leur général, et celui-ci, s'arrêtant quelques jours à Aversa, y appela près de lui les aventuriers normands qui étaient restés à Salerne, ceux au service de l'abbaye du Mont- Cassin, et tous les Lombards disposés à partager ses périls et fortune. Rainulfe leur donna trois cents hommes d'armes, et quand les troupes furent réunies, elles élurent douze comtes pour les commander sous l'autorité supérieure d'Ardouin.
Guillaume, Drogon et Humfroi furent parmi ces comtes.
On marcha au travers des montagnes droit sur Melfi; Ardoin en avait été gouverneur pour les Grecs; il y avait de nombreuses intelligences. La ville avait été, depuis une vingtaine d'années, agrandie et fortifiée par Boyoannis; elle passait alors pour la place la plus considérable et la plus forte de la Fouille après Bari, dont les Grecs avaient fait le centre de leur domination en Italie. Quatre ans auparavant, en 1037, Nicolas, archevêque de Canosa et de Bari, y avait érigé un
évêché, démembrement de l'ancien diocèse de la ville ruinée de Cisterna, Il n'y avait pas de garnison impériale. Mais les Normands, arrivés de nuit dans le faubourg, trouvèrent les habitants en armes sur les remparts, disposés à se défendre vigoureusement contre ces inconnus dont les projets leur étaient suspects. Ardoin vint devant la porte parlementer avec eux. Voici le discours que le chroniqueur de YYistoire de H Normant (4), en son vieux français, place dans la bouche du Lombard : « Geste est la liberté, laquelle vos avez cherciée. Gestuis no sont anemis, mes grant amis, et je ai fait ce que je vos avoie promis, et vos, faciez ce que vous m'avez promis. Gestuis viennent por desjoindre lo jog dont vous estiez loiez, de liquel, se tenez mon conseil, joingnez auvec ces. Dieu est avec nous; Dieu a miséricorde de la servitude et vergoygne que vos souffrez tous les jors, et por ce a mandé ces chevaliers por vos délivrer. » Des cris d'enthousiasme et de liberté répondirent à ces paroles d'Ardoin; la porte s'ouvrit à deux
\. C'e^t le litre de la Iraduclion française, faite au xni® siècle, des récits latins du moine Amato du Mont-Cassin, dont le texte original n'est malheureusement pas parvenu jusqu'à nous.
battants, et les Normands furent reçus en triomphe dans la ville. Us avaient désormais une place d'armes et une base d'opérations inexpugnable. Leur audacieuse aventure, d'un coup de tête de colère, devenait une grande entreprise de conquérants. Ce n'était rien moins qu'un empire nouveau qui venait de naître, un état destiné à durer huit siècles, jusqu'à ce qu'il se fondît dans l'Italie désormais unifiée et parvenue à la condition de nation.
Bientôt, en effet, la plupart des villes voisines suivirent l'exemple de Melfl et se donnèrent spontanément à ces étrangers qui se présentaient comme des libérateurs. Lavant dans le sang le souvenir de la défaite de leurs compatriotes vingt-deux ans auparavant, et cela sur le même champ de bataille, 2,t)00 Normands mirent en déroute, à Cannes, 18,000 Grecs conduits par le catapanDokéanos, successeur de Maniakis. Vainqueurs encore l'année suivante à Montepoloso, ils gardèrent le territoire dont ils s'étaient emparés; en deux campagnes, ils avaient à jamais chassé les Byzantins de la presque totalité de la Fouille et d'une portion de la Basilicate. Mais bientôt la discorde éclata parmi ceux qui avaient obtenu ensemble ces grands résultats.
156 A TRAVERS L'APULÏE ET LA LUGANIE
Ardoîn, comme avant lui Melo, était un patriote longobard qui voulait rétablir Tindépendance et la souveraineté de son peuple dans la Fouille et y reconstituer une principauté pareille à celles de Capoue et de Salerne, quitte à se débarrasser ensuite des aventuriers étrangers qui l'avaient aidé à cette tâche. Les Normands, qui formaient le nerf de Tarmée, prétendaient de leur côté^ n'avoir pas une autre fois, comme en Sicile, combattu pour n'en avoir pas le profit; ils voulaient « gaigner terres », et étaient bien résolus à garder pour euxmêmes leur belle conquête. Ils se débarrassèrent d'Ardoin, rompirent avec ses Longobards, ainsi qu'avec Argiro, le fils de Melo, qu'un moment ils avaient pris pour chef à la place d'Ardoin, et, à l'égard des habitants, jetèrent le masque de libérateurs pour agir franchement avec toute la brutalité de conquérants. En 1043, ils se réunirent en parlement général à Melfi et y procédèrent au partage féodal du pays. Chacun des douze comtes devint seigneur d'une ville et les simples chevaliers eurent en fiefs des châteaux et des maisons. D'une commune voix, on décida de confier le commandement général à un guerrier de race normande, et Guillaume Bras-de-Fer fut élu « comte des N6r-
mands de la Fouille. » Ce titre, du reste, ne lui donnait que le droit de commander Tarmée à la guerre, de présider les assemblées de la nation et de posséder, outre sa ville propre, celle de Melfi, qui devenait comme la capitale de la république aristocratique créée par les chevaliers normands. La règle féodale n'admettait « pas de possession sans seigneur, » et d'ailleurs, les Normands sentaient le besoin d'appuyer sur une puissance plus forte leur établissement encore naissant, à la destruction duquel les Grecs devaient consacrer de grands efforts. Ils cherchèrent donc à se donner un suzerain dont chaque comte, à titre égal, reçut une investiture régulière. Ils la demandèrent d'abord, en 1043, à Guaimar, prince de Salerne, puis, en 1047, àFEmpereur d'Occident Henri II, enfin., en 1033, au Pape Léon IX, après la bataille de Cività,* sans s'inquiéter du conflit qui pouvait résulter entre ces différentes suzerainetés adoptées successivement. Cependant, leur position restait précaire et semblait même fortement menacée. Guillaume mort en 1047, son frère Drogon avait été élu à sa place, mais bientôt, à son tour, il était tombé, en 1051, àMontolio, sous le poignard d'un assassin. Le même jour, un certain nombre de chevaliers
normands étaient également massacrés dans leurs fiefs. C'était Feffet d'une vaste conspiration ourdie sous les auspices d'Argiro, réconcilié avec les Grecs et institué par eux duc dltalie en même temps qu'il avait reçu le titre de cour de vestiarios de l'empereur. C'est lui qui de Bari en dirigeait les flk. Les Longobards du pays, déçus. de Tespoir qu'ils avaient mis d'abord dans les Normands, s'étaient retournés vers les Byzantins, qui leur faisaient mille promesses, et la masse de la popula-tion, à qui la nationalité des Longobards ou des Normands était indifférente, se sentait poussée à l'exaspération par la dureté du joug de ses nouveaux maîtres. Humfroi, proclamé après la mort de Drogon, dont nous retrouverons le tombeau à Venosa, avait réprimé avec une impitoyable rigueur les tentatives de soulèvement, et surtout rétabli pour un temps la position du nouvel état normand par sa victoire de Cività, dont le résultat avait été de contraindre le Pape, fait prisonnier, à reconnaître la légitimité des possessions de ces étrangers qu'il avait d'abord entrepris d'expulser du sol italien comme des barbares intrus. Mais, quelques années après, l'orage s'était reformé contre Robert Guiscard, le sixième des fils de Tancrède de Haute-
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ville, Taillé de ceux du second lit, qui était venu rejoindre, en 1047, ses frères plus âgés et avait été élu comte des Normands en 10S7, au préjudice des enfants de Humfroi. Les Normands eux-mêmes étaient profondément divisés et semblaient prêts à se livrer aux fureurs d'une guerre civile entre ceux qui voulaient continuer le régime de la république aristocratique et ceux qui prétendaient, avec Robert lui-même, renforcer le pouvoir central et faire de son détenteur un souverain héréditaire. En même temps, les doux Empereurs d'Orient et d'Occident armaient contre eux d'un commun accord, le Pape venait de les excommunier, et les habitants de la Fouille se montraient à la veille d'une insurrection. Il ne paraissait pas que les Normands, malgré leur énergie et leur bravoure, pussent résister à une coalition aussi générale , à laquelle avait adhéré leur ancien allié, le prince de Salerne, lorsque tout changea brusquement par une inspiration du génie d'Hildebrand.
Le fils du charpentier de Soano en Toscane, prieur de Cluny, puis cardinal, qui devait plus tard devenir pape et si fameux sous le nom de Grégoire VII, dirigeait déjà sous Nicolas II la conduite et la politique de la Curie romaine. Il prépa-
rait rémancipation de la Papauté de la suprématie de FEmpire et la grande lutte pour les investitures, qu'il devait engager une fois parvenu luimême au souverain pontificat. Pour le développement et Texécution de ses grandioses et généreux projets, il sentait qu il était nécessaire d'assurer à la Papauté, dans le voisinage de son territoire, un ferme appui temporel et militaire, capable d'opposer une barrière infranchissable aux armées de l'Empire d'Allemagne. Nulle part entre les Italiens il n'apercevait un état assez fort, soutenu par des bras assez aguerris pour qu'on put lui confier un tel rôle. Sa clairvoyance extraordinaire dans le Jugement des hommes lui fit comprendre que les Normands de la Pouille seraient seuls capables de le remplir, si l'autorité morale de l'Église favorisait l'agrandissement de leur puissance. La politique papale à Icm* égard fit donc une volte-face subite. Hildebrand entra secrètement en négociations directes avec Robert Guiscard, et quand les termes d'un accord furent convenus entre eux, le Pape Nicolas, au commencement de l'année 10S9, se rendit de sa personne à Melfi, où il tint un concile dont l'objet annoncé était la réconciliation des Normands avec l'Église. C'est dans ce concile que furent ar-
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rêtés, avec le caractère le plus solennel qu'un acte de ce genre put alors revêtir, en rempruntant à la religion, les articles qui devaient pour plusieurs siècles servir de base au droit politique de l'Italie méridionale. ^
Nicolas II y donnait aux Normands absolution pleine et entière des sentences ecclésiastiques prononcées contre eux, tant par lui que par ses prédécesseurs. Il accordait le titre héréditaire de duc de Fouillé et de Calabre à Robert Guiscard, avec Tinvestiture pontificale pour toutes les terres actuellement au pouvoir des Normands dans ces provinces, et, de plus, il l'autorisait à s'emparer des possessions des Grecs et des Arabes en Italie et en Sicile. Richard, comte d'Aversa, proclamé prince de son côté, \obtenait l'investiture de la prir)cipauté de Capoue, qu'il venait de conquérir sur le descendant de ses souverains longobards, lequel avait pourtant soutenu avec fidélité le parti du Saint-Siège. Pour prix de ces concessions, qui ne coûtaient rien au pape, mais qui avaient au xi** siècle une valeur morale extraordinaire, le duc Robert et le prince Richard se reconnaissaient, eux, leurs héritiers et leurs successeurs quels qu'ils fussent, hommes liges de l'Église romaine ; ils s'engageaient à lui
fournir des troupes contre tous ses ennemis et à lui payer un tribut annuel.
La Papauté s'assurait ainsi le concours de la redoutable épée des Normands dans ses querelles futures avec T Allemagne, et cela d'une manière d'autant plus certaine qu'elle avait eu l'habileté de faire reposer leur droit nouveau sur la négation de celui que les Empereurs d'Occident prétendaient à la suzeraineté du midi de l'Italie. De son côté,- Robert Guiscard, en obtenant l'érection de son nouveau duché en grand fief pontifical, faisait trancher par l'autorité suprême des consciences la question qui, depuis son élection, divisait les Normands de la Fouille. Ce qui avait été d'abord le simple commandement électif d'égaux sur lesquels le comte des Normands n'exerçait d'autorité qu'à la guerre, se transformait en une souveraineté héréditaire dont les comtes des villes devenaient les feudataires. Car le principe de l'hérédité des fiefs, existant depuis longtemps en fait, venait d'être reconnu en droit général par une loi de l'empereur Conrad. Dès lors, le pouvoir suprême ne dépendit plus d'une élection soumise au caprice de la volonté des barons; il reposa sur le dfoit que l'investiture pontificale donnait à Robert de choisir lui-même son
successeur parmi ses enfants. Ceux-ci régnèrent après lui, puis ses neveux, et l'Italie méridionale resta soumise à cette branche de la maison de Hauteville, bientôt élevée sur le même rang que les autres dynasties royales.
Les stipulations de Melfi arrivaient bien à temps pour Robert Guiscard, car une année s'était à peine écoulée depuis le concile quand éclatait du côté de rOrient le plus grand danger qu'ait jamais couru l'établissement des Normands en Italie, un danger tel que certainement ils y auraient succombé s'ils avaient eu en même temps contre eux la puissance morale de la Papauté, au lieu de l'avoir désormais pour appui. Malgré ce qui s'était passé, TEmpire grec avait continué les préparatifs de guerre convenus avec le pontife de Rome, et l'énergique Constantin Ducas avait succédé sur le trône de Constantinople au faible Isaac Comnène. Tandis que Robert Guiscard faisait la conquête de Reggio et restait en Calabre pour observer le succès de la première incursion que son frère Roger exécutait en Sicile, du côté de Messine, le myriarque Abou- 1-Khareg, Maronite ou Mardaïte de naissance, nommé duc d'Italie, rassemblait une nombreuse armée à Durazzo. Débarqué brusquement à Bari,
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il envahit la Fouille dégarnie de troupes. A cette nouvelle, Robert accourut du fond de la Calabre et se mit à la tête des forces que son frère Manger, comte de la Capitanate, avait déjà réunies en hâte. Mais elles étaient peu considérables, et surtout l'élite des Normands était restée dans le Midi. Robert et Mauger furent donc absolument défaits par Abou-l-Khareg, qui profita de sa victoire pour reprendre Tarente, Oria, Brindisi et Otrante. En décembre 1060 ses troupes débordaient sur tous les points et il mettait le siège devant Melfi, qui semblait devoir promptement capituler. Mais Roger, à ce même moment, arrivait avec Varmée de Calabre au secours du duc son frère, refoulé dans le sud de la Basilicate. Aussitôt les Normands reprirent l'offensive avec une nouvelle vigueur. Dès janvier 1061, Roger recouvrait Manduria, près de Tarente, et Robert Guiscard Acerenza. Puis ce dernier marcha contre Abou-l-Khareg occupé à Tattaque de Melfi, lui livra bataille, le mit en déroute et le rejeta en désordre sur Bari, oii bientôt il se rembarqua.
La défaite de cette invasion des Grecs, qui avait été si près de réussir, acheva de consolider les résultats politiques du concile de Melfi. Robert
Guiscard put alors reprendre, fort de la concession papale qui en faisait une sorte de croisade, et mener à bonne fin Tentreprise qu'il avait si brillamment inaugurée dans le Val di Crati, en Calabre, alors qu'il n'était qu'un simple aventurier exilé aux avant-postes par son frère Humfroi, le vaste plan qu'il avait dès lors conçu : enlever à,rEmpire grec tout ce qu'il possédait encore sur le continent italien, dans la Fouille et dans la Calabre, absorber également les principautés longobardes qui subsistaient à Bénévent et à Salerne, étendre sa suzeraineté sur les républiques commerçantes de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, puis couronner l'œuvre en faisant sur les musulmans la conquête de la Sicile, qu'il donna en fief, avec le titi'e de comte, à Roger, son frère puîné. En même temps, tout en poursuivant la guerre avec une ardeur nouvelle, il adopta une ligne de conduite absolument différente de celle qu'avaient tenue jusqu'alors les Normands et avant eux les autres étrangers descendus dans la péninsule depuis les invasions barbares. Le lendemain de la bataille, il distribuait généreusement à ses troupes le butin gagné par l'épée ; mais en même temps, il appelait à lui les indigènes, que ses frères avaient tenus en servage. Il leur ouvrait
lee A TRAVERS L'APULÏE ET LA LUCANIE
les rangs de son armée et s'efforçait d'effacer l'ancienne et injurieuse distinction établie depuis cinq siècles entre les vainqueurs et les vaincus. Il inaugurait ainsi cette admirable politique d'apaisement, de tolérance et de conciliation, si extraordinaire pour son époque, qui réunissait autour de lui, en les groupant par les mêmes intérêts, au service d'une même pensée, les populationls les plus diverses de race et de langue : Normands établis de la veille en Italie, Longobards dépossédés de leur ancienne suprématie. Italiens de race latine foulés et pressurés de longue date par les invasions, mais toujours fiera de leur descendance romaine, Grecs par qui les Empereurs de Constantinople avait colonisé la Calabre, Arabes de Sicile, juifs des villes de négoce, nombreux surtout dans la Fouille ; des hommes entre lesquels la diversité de foi et de culte semblait devoir établir des ferments de haine irréconciliable, obstacle impossible à surmonter pour toute tentative de fusion. Chrétiens de rites ennemis relevant, les uns de l'obédience du Pape, les autres de celle du Patriarche de Constantinople, musulmans et Israélites, Robert les plaçait tous dans ses États sur un pied d'égalité, les admettait également, sans distinction d'origine et de religion,
dans les plu» hauts offices de ses troupes et de son administration, accordant à chacun liberté entière dans l'exercice de son culte. C'est ainsi qu'il parvint à se faire accepter comme un libérateur par la majorité des populations et non seulement à faire vivre en paix, grâce au lien de sa domination, des éléments aussi disparates, mais à les fondre jusqu'à un certain point, en éveillant chez eux le sentiment d'une nationalité commune. Cet homme qui, parti d'un petit manoir de la Normandie, cadet d'une nombreuse famille, avait commencé, dans
son camp de San-Marco-Argentaro, palissade à la façon de ceux des anciens vikings, par mener, à
force de misère, la vie d'une sorte de chef de bandits, ne fui pas seulement un grand conquérant, il montra dans Texercice du pouvoir les qualités d'un fondateur de peuple.
L'extension des conquêtes de Robert Guiscard et la transformation de son pouvoir ne profitèrent pas à Melfi, bien au contraire. Quand le duc normand se fut rendu maître de Salerne, il y transporta sa résidence et la capitale de ses États. Cette grande ville lui paraissait plus en rapport avec l'éclat qui devait désormais entourer la cour d'un grand prince. D'ailleurs il y trouvait des traditions mo-
narchîqiies qui lui plaisaient, en lui semblant offrir plus de garanties que Tesprit qui régnait à Melfi. De plus, dans la forteresse apulienne, il s'était senti jusque-là presque à la merci des velléités de révolte des grands barons du voisinage, lesquels lui faisaient une sourde opposition et ne dissimulaient pas leurs regrets du régime de république aristocratique qui avait régné sous les premiers comtes. Dans la révolte d'une partie des hauts barons normands qui avait suivi de très près l'élévation de Robert au rang de duc héréditaire, Pierre fils d'Ami, le même qui, treize ans auparavant, en 1046, avait disputé à Drogon le titre de comte de la Fouille, s'était emparé de Melfi par surprise, et ce n'était qu'après une épreuve du jugement de Dieu que les habitants s'étaient décidés à le chasser. Plus tard, dans les diverses révoltes du comte Gocelin et des deux neveux de Robert Guiscard, Geoffroi comte de Conversano et Abagilard ou Abaillard, soutenus la première fois par une nouvelle invasion grecque que commandait le drongaire Mabrikas, la fidélité de la ville s'était encore montrée des plus suspectes.*
Melfi ne perdit pas cependant toute son importance avec le transport du centre du gouvernement
à Salerne. Le pape Urbain II y rassembla un nouveau concile en 1089. L« roi Roger s'occupa d'embellir cette ville, qui restait royale et où il fit tenir en 1130 un concile schismatique par son antipape Anaclet. Du temps de la maison de Souabe, Frédéric II y vint souvent passer les mois d'été, attiré par le climat tempéré qui y marque cette saison et par les aliments que les bois du Vulture offraient à sa passion pour la chasse. C'est à Melfi qu'en 1231 il promulga les fameuses Constitutions aicgustales, compilées par son chancelier Pietro délie Vigne avec l'assistance des deux grands jurisconsultes Roffrido de Bénévent et Taddeo de Sessa, vaste code de lois embrassant le droit politique, le droit civil, criminel et féodal, les règles de la procédure, la compétence des juges et des fonctionnaires, les frais et dépens, les finances, la police, les poids et mesures, enfin les monnaies. Divisé en trois livres comprenant 290 décrets, dont 42 émanant du roi Roger, 23 des deux Guillaume et 228 de Frédéric lui-même, ce recueil est disposé d'une manière confuse, mais il n'en constitue pas moins un monument législatif de la plus haute valeur, où se résument les progrès les plus avancés du droit tel qu'on le comprenait au xni* siècle. C'est le premier
exemple que le pouvoir souverain ait donné en Europe de substitution de la loi écrite à la coutume, de tentative de mise en ordre du chaos juridique dans lequel se débattait le moyen âge. Depuis Juslinien Ton n'avait pas vu formation d'un code complet de ce genre s'étendant à toutes les choses de l'ordre social, Frédéric y poursuit systématiquement l'abaissement de la puissance de la noblesse et du clergé, la restriction de leurs privilèges au profit du pouvoir royal. Il établit ce pouvoir en protecteur de leurs vassaux, auxquels il offre un recours contre l'oppression et les vexations de toute nature. Il revendique exclusivement pour la couronne la juridiction criminelle à tous les degrés et l'appel des causes civiles. Mais tout en abaissant la noblesse, il montre une jalousie maladroite contre l'établissement des communes ; il n'assure donc pas à la royauté cet appui de la bourgeoisie des villes que surent, s'acquérir les rois de France, en poursuivant la même œuvre par une voie plus lente, mais aussi plu^ sûre. Il dut profondément le regretter à la fin de son règne, quand il vit autour de lui la trahison et la révolte éclater partout dans les rangs des seigneurs. Mais, sous ce rapport, il avait poursuivi toute sa vie
Tidéal de Tabsolutisme impérial et il s'était montré centralisateur à Texcès. Le souvenir des troubles de sa minorité pesait sur lui comme il pesa plus tard sur Louis XIV.
Melfi, d'ailleurs, en ayant cessé d'être une capitale, restait une ville de grand commerce, un des principaux marchés de là Fouille. Les Amalfitains y venaient trafiquer en grand nombre, y avaient un quartier spécial et y étaient placés presque sur le même pied que les citoyens. La juiverie était riche et considérable, moins pourtant que celle de la voisine Venosa. Sous TEmpire romain, les juifs s'étaient établis en très grand nombre en Apulie; ils y pouvaient posséder le sol, et plusieurs d'entre eux étaient devenus dans ce pays de grands propriétaires terriens. D'une constitution de l'empereur Honorius, datée de 398, nous apprenons que dans cette province ïordo ou sénat municipal de plusieurs cités en était venu à présenter une majorité de juifs. Bien traités par les Ostrogoths, ils se montrèrent dévoués à leur cause, et les juifs de Naples eurent une part considérable à la défense de la ville contre Bélisaire. Un peu plus tard, le Pape saint Grégoire le Grand, dans sa correspondance, se montre souvent préoccupé des israélites
apuliens; il n'était pas comme son prédécesseur saint Gélase, qui traitait en intime ami un de ceuxci, nommé Telesinus. Un célèbre rabbin français du xn® siècle cite un proverbe qui avait cours depuis longtemps et qui, calquant à sa manière des paroles dlsaïe, disait : « La loi sort de Bari et la parole de Dieu d'Otrante. » En effet, la renaissance des études hébraïques s'est produite en Italie bien plus tôt que dans le reste de l'Europe et dès le commencement du x® siècle, dans Tordre des sciences profanes, les juiveries de la Fouille comptaient des hommes de la valeur du fameux médecin Schabthaï Domnolo. Elles continuèrent à subsister sans être trop molestées, même sous les Angevins. Ce fut seulement Ferdinand le Catholique qui fit expulser les juifs du royaume de Naples, en appliquant à ce pays la loi barbare d'exil que l'Espagne avait adoptée et qui lui fut si funeste.
Bâtie sur un sol volcanique, la ville de Melfi, qui compte actuellement une douzaine de mille âmes, a souff'ert à plusieurs reprises, presque de siècle en siècle, les ravages de tremblements de terre. Le dernier et l'un des plus violents eut lieu en 1851 et renversa la majeure partie de la ville,
en faisant de nombreuses victimes. C'est pour cela que la plupart des constructions y sont neuves. Par suite, Melfi ne conserve que bien peu de souvenirs monumentaux de son passé historique. Le château fort qui la domine, énorme pâté garni de tours carrées peu saillantes, est encore dans sa masse une œuvre du xi' siècle. C'est bien celui qu'ont habité Drogon et Humfroi, celui où Robert Guiscard enferma sa première femme Albérade, fille du Normand Girard, seigneur de Buonalbergo, la fidèle compagne des épreuves de sa jeunesse, quand il l'eut répudiée pour contracter une alliance plus profitable à sa politique en épousant Sichelgaïta, sœiir du prince de Salcrne. Mais ce château a été complètement défiguré par des remaniements et des appropriations modernes de diverses époques. Il appartient actuellement à la famille Doria, qui en tire un titre princier. La seigneurie de Melfi, restée du domaine royal jusqu'au XIV* siècle, fut pour la première fois donnée en fief comme comté par Jeanne P*. Ferdinand II d'Aragon l'érigea en duché pour la famille Caracciolo . Mais elle était revenue à la couronne par voie de confiscation quand Charles-Quint la donna comme principauté à André Doria.
De Tancienne cathédrale il n'est demeuré debout qu'un beau campanile carré à plusieurs étages de fenêtres romanes, aussi élégant que hardi dans la façon dont il s'élève vers le ciel. A son étage supérieur, Tarchitecte a employé les pierres volcaniques rouges et noires du Vulture pour exécuter, à la façon de ce qu'on voit souvent dans les églises de < \^ rAuxeïgne, de véritables mosaïques à grandes
pièces, incrustées dans l'appareil de gros blocs de calcaire qui forme la construction. Elles dessinent des lions rampants d'un style tout héraldique, placés sur chaque face des deux côtés de la fenêtre. Le lion était l'emblème qu'avait adopté la dynastie des Normands de Sicile, et Huillard-BréhoUes a déjà remarqué qu'ils en avaient multiplié sur tous leurs monuments. Le campanile de Melfi fut élevé en 1153, sous le règne de Roger II, par les soins de l'évêque Roger. L'architecte s'appelait Noslo Remerii. C'est ce que nous apprennent deux inscriptions gravées sur la face ouest de l'édifice.
Les remparts de la ville, dont il subsiste quelques parties et une des portes, celle de Venosa, ne sont pas antérieurs au temps de Frédéric II ou des premiers Angevins.
Dans la cour du municipe on conserve un
énorme et magnifique sarcophage antique de marbre, découvert en 1856 au lieu dit Albero-in-Piano, sur le territoire de la commune voisine de RapoUa. Parmi les monuments de ce genre, c'est un des plus beaux et des plus importants que j'aie vus; Rome même n'en possède qu'un petit ùQmbre qui puissent rivaliser avec celui-ci. Autour de la caisse, au-dessous d'une frise de monstres marins, sont disposées* seize niches, cinq sur chacune des grandes faces et trois sur chacun des petits côtés, séparées par de riches colonnes à fines cannelures en spirale. De deux en deux ces niches se terminent au sommet en coquille. Sous chacune d'elles est une figure de haut relief, excepté dans celle du milieu du petit côté de la tête, où l'on a figuré une porte à deux battants et à quatre panneaux ornés de bas-reliefs. Pas de doute sur les personnages que représentent les figures de la face postérieure, aus^i finement exécutées que celles du devant. C'est au centre une Vénus drapée, debout [entre deux pommiers. Puis, à gauche, Vénus de nouveau, accompagnée de l'Amour et tenant le bouclier de Mars, qu'elle a désarmé et qui est debout devant elle; à droite, Atalante et Méléagre, aux pieds 'de qui. est étendu mort le sanglier de Caly-
don. Les figures de la face antérieure offrent plus d^obscurités. On y reconnaît avec certitude, sur la gauche, Apollon Citharëde assis et Mars debout, nu, le casque en tète, ayant près de lui ses armes. Mais quel nom donner au jeune héros à la longue chevelurç, à demi enveloppé d'un manteau qui laisse à découvert son épaule droite et une partie de sa poitrine, lequel, ayant auprès de lui son bouclier rond et son casque à cimier, se tient debout sur la droite devant un roi barbu, assis, qui portait à la main un long sceptre et à côté de qui, dans le fond de la niche, une épée est suspendue à son baudrier? Il semble recevoir un ordre de départ; mais bien des faits de Thistoire héroïque chantée par les poètes pourraient s'appliquer à cette représentation singulièrement vague, que ne précisent pas les attributs des personnages. Il n'est guère moins difficile de dénommer avec précision Ja figure de femme voilée, sans doute une défesse, qui occupe la niche du milieu. Elle est debout entre deux arbres dont le feuillage rappelle celui du laurier et à l'un desquels est suspendu un bouclier rond. A cette place on penserait naturellement à chercher Proserpine, la déesse des morts, faisant pendant à la Vénus de l'autre face; mais
nous avons ici plusieurs traits étrangers à la représentation habituelle de Cette divinité.
Le couvercle figure un lit richement orné, garni d'un matelas et d'un coussin, sur lequel est couchée une jeune femme endormie, dont la coiffure est celle de Messaline, d'Agrippine et de Poppée. Comme jusque dans le fond des provinces on s'attachait à suivre la mode dont le ton était donné par les impératrices, ce trait caractéristique place l'exécution du sarcophage aux temps de Claude et de Néron. Aux pieds de la jeune femme était couché son petit chien favori. Un Amour enfantin sculpté, de très petite dimension, est placé aujprès du chevet. Il tient d'une main un flambeau renversé, symbole de la mort, et de l'autre un feston de fleurs. Il serait fort à désirer que ce magnifique monument de sculpture fût mis à couvert dans quelque salle et ne demeurât pas exposé aux intempéries atmosphériques comme aux mutilations des gamins dans une cour où tout le monde a accès.
Dans cette même cour du municipe on remarque encore quelque chose de fort bizarre. C'est un .pilier de pierre du xvi*^ siècle, adossé au bâtiment qui était autrefois la prison. Il se termine à son
sommet par une console fortement en saillie , audessous de laquelle, à son extrémité, est scellé un gros anneau de fer qui a pu servir à suspendre la poulie d'un puits, ou bien peut-être à brancher des chrétiens. Cette dernière hypothèse paraîti'a peut-être au premier abord assez invraisemblable, mais elle m'est inspirée par les singulières inscriptions que porte le pilier. D'un côté de la console est gravé, avec Técusson de la province de Basilicate présentant en armes parlantes un basilic ailé : Quietum nemo impiine lacesset. De Fauti'e côté on lit : Scribit in memore Iwsus^ au-dessous jdu buste en bas-relief, vu de face, d'un personnage aux cheveux taillés en brosse, à la barbe courte et en pointe, portant une cuirasse avec une fraise à l'espagnole^ manifestement le portrait de quelque capitaine des armées de Charles-Quint. C'est là un monument de vengeance, et il se rattache à un des épisodes les plus sanglants des guerres entre Français et Espagnols au commencement du xvi* siècle. Dans sa désastreuse expédition de 1528, Lautrec vint mettre le siège devant Melfi, qui, comme la plupart des villes de la Fouille, montra beaucoup de dévouement à la cause de l'Empereur. Melû se défendit donc énergiquement, mais une de
ses portes fut à la fin livrée par trahison. Là comme à Andria, Lautrec, voulant inspirer la terreur à la contrée voisine, mit la ville à sac et passa au fil de l'épée une partie de la population et de la garnison. Les Espagnols revinrent bientôt après, et leurs représailles furent terribles à Tégard des soldats français laissés dans la place, ainsi que de ceux des habitants que Ton désignait comme partisans de la France et que Ton soupçonnait d'avoir pris part au complot qui avait livré la ville. C'est là ce que rappelle l'inscription du pilier des prisons de Melfi. L'offensé qui proclame qu'on ne l'aura pas impunément troublé dans son repos est l'Espagnol, possesseur du pays par un droit qu'il tient pour légitime. II y a donc une certaine probabilité à ce que le pilier dont nous parlons ait alors servi de gibet et vu l'agonie de quelques-unes au moins des victimes des vengeances qui suivirent le passage des Français.
On considère généralement la fondation de Melfi comme ne datant que des temps barbares ou de ceux de cette domination bvzantine tant calomniée, qui pourtant a vu naître bien des villes nouvelles dans la Fouille. Quelques-uns, se fondant sur une phrase d'Erchempert, écrivain du
ixe siècle, pensent que ce fut là le premier établissement de ceux qui allèrent ensuite fonder Amalfi. que la grande république commerçante qui jeta tant d'éclat dans le premier moyen âge était une sorte de colonie de Melfi. La phrase d'où Ton a tiré cette conclusion est malheureusement très obscure ; on ne saurait dire précisément s'il y est en réalité question de Melfi ou bien, comme Font admis d'excellents critiques, du cours d'eau appelé Molfa où Molpa, qui débouche dans le golfe de Policastro. Notons cependant qu'il existe un parallélisme digne de remarque entre Melfi d'Apulie, avec son ruisseau homonyme et dans son voisinage Lavello, et Amalfi de Campanie, qui a également sur son territoire un ruisseau de son nom et dans son voisinage Ravello. Les deux appellations de Melfi et Amalfi sont étroitement apparentées, presque identiques au fond, et dans les documents les plus anciens on trouve fréquenlment la forme MelphiaôM Melfia pour désigner la ville du golfe de Sâlerne. Le même parallélisme existe entre le nom d'une des principales villes de la Fouille, Trani, et celui d'Atrani près d' Amalfi. Entre la Fouille et le territoire amalfitain nous constatons aux xi% xu° et xnio siècles des relations étroites, des
liens d'une fraternité toute particulière, qui sont spécialement intimes entre les Melfitains et les Amalfitains. Les citoyens d*une ville sont traités dans l'autre presque comme des compatriotes. La population de TÉtat d'Amalfi a bien plus d'affinités avec celle de la Fouille qu'avec celle du reste de la Campanie, dont elle s'étudie dans une certaine mesure à rester isolée. Sans doute l'histoire traditionnelle de la fondation d'Amalfi, telle que la raconte Erchempert, est une légende fabuleuse. On ne saurait admettre le fait de ces grandes familles romaines qui, voulant s'établir à Conslantinople, s'en vont débarquer à Raguse, puis reviennent en Italie et après un séjour à Melfi ou sur la Molpa se fixent définitivement à Anialfi. Mais la fondation de cette dernière ville, qui ne remonte pas plus haut que le vu* siècle me paraît devoir vraisemblablement être attribuée à une émigration de la Fouille, fuyant les ravages de l'invasion des Longobards. Je crois donc qu'il y a sous ce rapport un renseignement exact chez Erchempert et que c'est à Melfi de Fouille qu'il vaut le mieux rapporter sa phrase.
Quoi qu'il en soit, rien ne donne à supposer que Melfi existât sous les Romains ou du moins fût
182 A TRAVERS UAPULIE ET LA LUGANIE
une localité de quelque importance. On ne peut pas en trouver un indice dans une seule inscription latine funéraire, employée dans la construction du campanile, laquelle peut parfaitement avoir été apportée de RapoUa, ni dans celle d'une borne milliaîre trouvée jadis au bas de la ville, où on la conserve aujourd'hui. Celle-ci atteste seulement le passage de la Via Herculia au point où elle fut découverte. Mais en revanche, sur l'emplacement où est aujourd'hui Melfi un centre de population considérable existait à une époque plus antique, aux temps de l'indépendance Apulienne. Le fait est prouvé par les nombreux tombeaux de cet âge que les paysans mettent au jour en remuant la terre dans les champs qui entourent la ville. J'ai eu l'occasion de voir une certaine quantité de monnaies d'argent et de vases découverts dans ces tombeaux et appartenant à différents propriétaires de Melfi. Dans ces objets il n'y avait rien de romain. Tous les vases que j'ai vus sont de petite dimension, sans importance, mais la succession des époques de la céramique peinte depuis ses origines dans le pays jusqu'à la fin du m* siècle avant J.-G. y est représentée dans toutes ses phases. Ce qui m'y a le plus intéressé, ce sont les échantillons nombreux
de la poterie apulienne à dessins géométriques exécutés en couleurs vitrifiables sur un engobe argileux blanchâtre, dont la ressemblance avec celle de Cypre est si étroite, poterie que j'ai déjà observée à Canosa dans un précédent voyage et dont M. Viola a trouvé des fragments à Tarente. Les faits que j'ai constatés à Canosa établissent que, malgré son apparence archaïque, la fabrication et Tusage s'en sont continués chez les indigènes de TApulie jusque pendant Fépoque où ils recevaient par voie d'importation les beaux vases grecs à figures rouges.
La Melfi actuelle n'a pas d'industrie ; les quelques gens de métier qu'on y compte sont pour la plupart en même temps cultivateurs. Tout son commerce, qui a une certaine activité, consiste en produits agricoles des campagnes environnantes. Comme les autres villes de la Fouille, surtout celles qui se trouvent situées dans l'intérieur des terres et ne sont pas en même temps ports de mer, celle-ci n'est habitée que par des propriétaires ruraux, presque tous nobles, car il n'y a pas à proprement parler de bourgoisie, et par des paysans, simples ouvriers agricoles d'une condition fort misérable, qui chaque matin partent avant l'aube pour aller tra-
-ig- — «^ A -,
vaillér dans les champs, souvent à plusieurs lieues de distance, et ne reviennent qu'au coucher du soleil. Rien de plus pittoresque que le spectacle qu'offre à'ia brune la rue du faubourg, au moment de leur rentrée. Hommes et femmes remontent alors en troupes d'un pas lent et fatigué, portant 9uf Tépaule la houe et la bêche avec lesquelles ils ont foui le sol, et sur leur tête des paniers de grains ou dé fruits, ou bien des bottes de verdure destinée à la nourriture des animaux, poussant devant eux de petits ânes alertes qui trottinent surchargés de légumes, de corbeilles de vendange, de sacs de grain, de fagots coupés dans les bois voisins. Quelques-uns de ces paysans portent dans leurs bras les petits enfants qu'ils ont emmenés dans les champs et se penchent sur eux avec une touchante expression de tendresse. D'autres enfants, un peu plus grands, laissés à la maison, accourent au devant de leurs parents et se jettent à leur cou avec des cris joyeux qui se mêlent au meuglement des vaches et au bêlement des moutons que les bergers ramènent de la pâture, aux aboiements de leurs chiens et au tintement des grosses clochettes de leurs bestiaux. A ce moment, tout est bruit et mouvement de fête; pour augmen-
ter le tumulte, auquel se plaisent tous les peuples méridionaux, des gamins font partir des pétards dans la rue, des cabarets on entend sortir des chants et le bruit des tambours de basque, car la jeunesse va se délasser en dansant du labeur de la journée. C*est là un spectacle qu'on retrouve dans toutes les villes de la contrée, mais on ne s'en lasse pas, et surtout la première fois qu'on en est témoin il ravit le voyageur, qui n'a rien vu de semblable sous nos climats.
RAPOLLA
En quittant Melfi pour aller à Venosa nous n'avons pas pris la voie la plus directe. Nous voulions en effet, visiter Rapolla, ancienne ville située à fort peu de distance. On s'y rend par une route serpentant au travers des ondulations de terrain mouvementées qui se rattachent au pied du Vulture, généralement à la hauteur de la lisière des plantations d'oliviers et des bois de châtaigniers qui leur succèdent. De plusieurs tournants de cette route on a en arrière une belle perspective de Melfi, qui permet d'en voir l'ensemble.
Rapolla est pittoresquement située au bord d'un ravin profond, sur un rocher escarpé qui se rattache par une sorte d'isthme plus bas à des collines boisées. Avant l'invention de l'artillerie c'était une
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magnifique assiette de forteresse. Pline la mentionne sous le nom de Strapellum parmi les cités des Dauniens dans Tintérieur des terres. Sous l'Empire c'était un municipe, et l'on y a trouvé quelques inscriptions latines avec d'autres antiquités, principalement au lieu dit Albero in Piano, où paraît avoir été la nécropole. Au moyen âge, Rapolla eut pendant plusieurs siècles une importance considérable. Un évêché, suffragant du siège métropolitain de Bari.et de Canosa, y fut établi entre 1028 et 1037, encore ^ous la domination des Byzantins. Aujourd'hui ce n'est qu'un village qui compte à peine plus de mille habitants mais qui offre au voyageur dans sa cathédrale lihe remarquable église de style original, à trois nefs voûtées en arêtes, dessinant avec le transept un plan en forme de croix latine.
Cette cathédrale a été bâtie dans la première moitié du xm** siècle. Le campanile, de forme élancée et d'une belle architecture, en est la partie la plus ancienne. L'architecte Sarolo (1), de Muro dans la Basilicate, l'a construit en 1209 par les ordres de l'évêque Riccardo, comme le dit une