RUE LAFAYETTE
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NOTES DE VOYAGE
PICERNO
Après Texcursion que je viens de raconter à Métaponte, nous revenons à notre point de départ, à Potenza. De là, reprenant le chemin de fer dans la direction opposée, nous nous mettons en route pour le Val di Tegiano, où nous voulons reconnaître une partie du parcours de l'antique Via Popilia et étudier des ruines qu'on nous a signalées dans le voisinage de Padula.
La ligne continue à s'élever rapidement à partir de Potenza pour gagner Tarête de partage des eaux qui descendent d'un côté vers le golfe de Salerne, de l'autre vers le golfe de Tarente. A mesure qu'on avance dans ce nœud de montagnes, son parcours
devient d'un pittoresque plus grandiose et plus accentué. Tous les lieux habités sont juchés sur le sommet ou accrochés au flanc de hauteurs escarpées. Dix kilomètres après Potenza, la première station est celle du Tito, bourg dont on ignore les origines plus ou moins anciennes, mais qui ne prit quelque importance qu'après la destruction de la ville voisine de Satriano sous la reine Jeanne II.
Sept kilomètres plus loin, voici le joli bourg de Picerno, de près de S, 000 habitants, posé de la manière la plus coquettement gracieuse à mi-côte sur le penchant d'une colline en promontoire entre deux petits cours d'eau, dont l'un va rejoindre le Sele, sur le versant de la mer Tyrrhénienne, et l'autre le Basiento, sur le versant de la mer Ionienne. L'aspect de ce bourg est celui de l'aisance et de la prospérité ; presque toutes les maisons y sont neuves, car il a dû être reconstruit après le tremblement de terre de 1837. La physionomie du nom est ancienne ; il doit remonter jusqu'au temps des Lucaniens. Pourtant on ne trouve pas mention du bourg avant le xv° siècle. A partir de cette époque la seigneurie en appartient successivement aux Caracciolo et aux Pignatelli.
Picerno a été le théâtre d'un des épisodes hé-
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roïques de la courte histoire de la République Parthénopéenne.
Lorsque le roi Ferdinand et la reine Caroline, après la défaite de Mack, avaient lâchement abandonné Naples pour s'enfuir en Sicile au bruit de l'approche de l'armée de Championnet, ils avaient lancé une proclamation appelant la population des campagnes à se lever en masse pour la cause du roi, de la patrie et de la religion. La proclamation, promettant les grâces célestes et des récompenses terrestres à ceux qui s'armeraient, les invitait à poursuivre une guerre d'extermination contre les Français ennemis de Dieu, recommandant d'user de tous les moyens de lutte ouverte et de trahison pour les détruire, tous ces moyens étant légitimes pour la sainte cause, défendant de faire quartier à aucun d'eux et commandant de mettre à mort comme Jacobins, traîtres à Dieu et au roi, tous leurs amis et même tous ceux qui ne prendraient pas les armes sur l'appel royal. Un soulèvement général y répondit. Quelque détestable que fût depuis longtemps le gouvernement, le prestige de la royauté était encore intact sur les masses, les honteux désordres de la reine ne l'avaient avili que pour les classes éclairées ; les Français se présen-
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talent comme des envahisseurs étrangers contre lesquels protestait un sentiment national peu raisonné, mais vif et très honorable ; enfin les excès de la Révolution donnaient au clergé le droit de les dépeindre comme les ennemis jurés de la religion catholiijue. Il fallut la sage conduite et la modération de Championnet après la prise de Naples pour dissiper aous ce rapport des préventions qui ne semblaient que trop justifiées et rattacher au nouveau régime républicain la majorité du hautclergé, fort enclin aux idées libérales, taudis que le bas clergé, aussi ignorant que ses ouailles, y restait profondément hostile.
Le soulèvement populaire poui- la cause de Dieu et du roi fut si prompt et si général qu'il devint un obstacle fort sérieux au progrès des différents corps de l'armée française, dont la marche en avant avait été facile tant qu'elle n'avait eu affaire qu'aux troupes régulières. Mais ce soulèvement resta toujours exclusivement populaire. La noblesse n'y fournit point de chefs ; celle de cour avait trop peur et no songeait qu'à ac réfugier en Sicile auprès du roi; celle de province, avec la bourgeoisie des villes elles jeunes gens des plus grandes familles de l'uristocralie, était libérale et républicaine, aspirait
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ardemment au changement du régime et du gouvernement. C'était elle qui pour l'établissement d'une société nouvelle devait sacrifier ses privilèges, et pourtant elle qui ne demandait qu'à les voir abolis. Comme on Ta vu ailleurs, les défenseurs de l'ancien régime et des privilèges étaient dans les classes qui en avaient le plus souffert, qui avaient tout à gagner à leur destruction. Faute de nobles ou d'officiers qui voulussent les commander, les paysans armés des provinces napolitaines se choisirent des chefs sortis de leurs propres rangs, et surtout dans la plupart des cas acceptèrent la direction des vétérans du brigandage, que recommandait leur audace et qui trouvaient tout avantage à profiter des circonstances pour passer de voleurs de grands chemins généraux, sans oublier pour cela les habitudes de leur premier métier. Avec de semblables chefs la guerre prit vite un caractère inouï d'atrocité.
Avant même que Championnet eût atteint Napies, y fût entré et y eût proclamé la République, deux chefs avaient armé les paysans des Abruzzes. C'étaient Pronio, prêtre défroqué, puis soldat dans les milices féodales du marquis del Vasto, condamné ensuite aux galères pour meurtre et évadé
du bagno, ot Rodio, gentilliomme, avocat et docteur en droit, royaliste convaincu, le seul de tous les capitaines populaires de 1799 qui fût sorli des classes éclairées, et qui combattit avec désintéressement pour une idée. Ils avaient eu dès le début l'audace de tenter à plusieurs reprises d'entraver la marche du général Duhesme, qui opérait par les Abruzzes, et après son passage ils restèrent les maîtres du pays, à l'exception des trois villes où les Français avaient laissé de petites garnisons, Pescaru., Aquila etCivitella.
Quatre déserteurs corses, De Cesare, Boccheciampe, Corbara et Colonna avaient groupé autour d'eux les populations de la Fouille et de la Terre d'Otrante, Pour les entraîner, ils avaient eu recours il l'imposture. Corbara se donnait pour le prince François, héritier du trône, Boccheciampo pour le frère du roi d'Espagne et De Cesare pour le duc do Saxe. Un locaiidiere de Monteiasi, nommé Girunda, qui s'improvisa leur ministre, fui le premier à répandre cette fable. L'archevêque d'Otranle reçut le faux François avec les plus grands honneurs, A ïarente, Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant relâché dans la ville, où la tempèlo avait poussé le vaisseau qui les porlait de
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Naples en Sicile, au moment où les quatre aventuriers y entraient, ne dédaignèrent pas de se prêter à cette comédie et traitèrent publiquemeut de cousins Corbara et Boccheciampe. Ce furent les récits qu'à leur arrivée à Palerme elles firent des événements de Tarente qui décidèrent Tenvoi du cardinal Ruffo en Calabre. Du moment qu'un archevêque et de vraies princesses avaient solennellement reconnu les princes qui venaient soulever la Fouille, il ne pouvait pas rester un doute dans l'esprit des populations. Partout on les traita conformément à leur rang supposé, partout on procéda par leur ordre h des levées et partout aussi . leur premier soin fut de se faire remettre les caisses publiques. Quand ils eurent ainsi ramassé une belle somme, Corbara et Colonna s'occupèrent à les mettre en sûreté. Ils s'embarquèrent h Tarente avec la caisse, annonçant qu'ils allaient à Corfou chercher l'ai'mée russe et qu'ils la ramèneraient bientôt. Mais au sortir du golfe ils furent capturés par un corsaire barbaresque et conduits dans les bagnes d'Alger, où ils croupirent jusqu'à leur mort. Boccheciampe fut tué à Brindisi en essayant de s'emparer d'un bâtiment français, comme il avait pris à Tarente celui qui ramenait d'Egypte, avec
plusieurs officiers supérieurs, le géologue Dolomieu, lequel, rendu plus tard à la France après vingt mois de captivité, mourut en touchant sa terre natale, à cinquante et un ans, des suites des souffrances qu'il avait endurées dans les cachots de Tarente et de Messine. De Cesare demeura seul à commander en Pôuille et y déploya beaucoup de vaillance dans la conduite de la guerre.
Plus près de Naples, dans les provinces de la Terra di Lavoro et du Principato on avait vu surgir Frà Diavolo, Mammone et Sciarpa. Ces trois chefs ont acquis assez de renommée pour que nous nous arrêtions un moment à en esquisser le portrait.
Michèle Pezza, surnommé Frà Diavolo et natif dltri, brigand de longue date, a été bien choisi pour en faire un personnage d'opéra-comique. Il était brave et hardi dans ses entreprises, célèbre surtout par Fhabileté merveilleuse de ses déguisements, par les ressources infinies de sa ruse, par la façon dont lui et ses bandes disparaissaient quand on les serrait de trop près, pour se montrer de nouveau à quelque distance. Jeune, amoureux de faste et d'élégance, il affectait surtout des façons d'une galanterie raffinée. Nul ne savait mieux que lui dépouiller une femme de ses parures en luipro-
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dignant les compliments sur sa beauté, qui n'avait pas besoin de recourir à de tels moyens, et kt fouiller jusqu'à la peau en prenant les formes d'un amoureux. Etabli à cheval sur le Garigliano, il s'était donné pour mission d'écraser les petits détachements des Français et d'intercepter leurs courriers sur la route de Rome à Naples. Il molestait aussi les libéraux de la contrée; mais comme il était beaucoup plus avide d'argent que sanguinaire, il y avait toujours moyen de se tirer d'affaire avec lui, en payant de bonnes rançons.
Il n'en était pas de même avec le garçon meunier Gaëtano Mammone, qui était sorti du district de Sora et qui étendait son action le long des montagnes jusque vers Avellino. Celui-ci était un monstre de férocité, un des êtres les plus abominables que montre l'histoirej ses crimes et ses atrocités furent tels qu'on se refusersdt à les croire s'ils n'étaient attestés par de nombreuses pièces officielles et par les témoins les plus véridiques. Mammone était une sorte de brute, qui n'avait de l'homme que le visage. Certaines de ses habitudes, le besoin irrésistible qu'il éprouvait de boire du sang humain, à tel point que lorsqu'il se faisait saigner périodiquement, suivant la coutume des
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paysans napolitains, on ne pouvait l'empêcher de se jeter sur la cuvette et de humer avec délices son propre sang, attestent chez lui un état de raonomanio lycanthropiquc arrive au degré le plus avancé. Lâche, du reste, autant que féroce, il évitait avec soin les engagements sérieux, n'opérait que là où il n'avait pas de troupes devant lui, enlevant les hommes isolés et entrant dans les villes ouvertes pour les terroriser. Ses fureurs portaient surtout sur les libéraux indigènes. Mammone portait toujours à sa ceinture le crâne d'un prêtre partisan de la République, dont le meurtre avait été l'un de ses premiers exploits ; il l'avait fait préparer pour s'en servir en guise de verre. Quand il prenait ses repas, il n'était content que lorsqu'il pouvait avoir devant lui sur la table nue tête fraîchement coupée à laquelle il prodiguait les outrages, lui crevant les yeux,' lui perçant la langue. Puis, échauffé par le vin, il se faisait amener ses prisonniers et se complaisait à terminer la fête en les mettant lui-même k mort, les décapitant quand il était en humeur de clémence, plus souvent les criblant de coups de stylet savamment ménagés pour les faire longtemps souffrir, ou bien les éven- Irant. 11 semblait éprouver une volupté de tigre à
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plonger ses mains dans leurs entrailles pantelantes tandis qu'ils vivaient encore. 11 se vanta plus tard d'avoir en six mois tué de cette manière de ses propres mains 4SS Français et Napolitains désignés comme Jacobins. C'est à un tel homme que la fille de Marie-Thérèse ne rougissait pas d'écrire de sa main royale : « Mon général et mon ami. w^
Par les montagnes qui dominent Éboli et Campagna, Mammone donnait la main à Gherardo Curci, surnommé Sciarpa, qui avait établi son quartier général à Capaccio, au-dessus do Paestum. C'était un officier, capitaine dans l'ancienne armée royale, qui avait d'abord montré beaucoup de zèle pour la République, mais qui avait vu ses services refusés par ceux qui la gouvernaient et que le dépit avait jeté dans les rangs du parti royaliste. Seul entre tous les chefs populaires auxquels il associait ses efforts, Sciarpa déploya de véritables talents militaires, et c'est avec justice qu'après la Restauration il fut maintenu dans l'armée régulière avec le grade de colonel. Ambitieux, hardi et sans scrupules, il ne reculait devant rien quand il voyait un avantage ; il savait faire de la cruauté un moyen de terreur, du pillage un moyen de retenir et d'exciter les bandes qu'il groupait autour de lui ; mais
A TRAVliRS L'APULIR Kî LA LliCANlE
ii n'élaiL pas féroce par instinct et sans nécessité, ni avide pour son propre profit.
Championnet une fois maître de Naples et ayant réussi à y organiser un gouvernement national, en tenant résolument tète au commissaire du Directoire, FaypouU, qui voulait traiter le pays en terre conquise, le nouveau gouvernement et le général français durent se préoccuper de l'état des provinces et des moyens d'y faire cesser l'anarchie. La situation était d'autant plus grave que le cardinal RuITo était débarqué en Calabre au mois de février 1799, y avait organisé une armée nombreuse et commençait sa marche vers le nord, en exterminant par le fer et le feu tout ce qui lui résistait. Championnet ne disposait que de bien peu de monde pour envoyer en expédition. Cependant on parvînt à organiser deux colonnes. L'une, entièrement composée de Napolitains et de Calabrais, sous la conduite de Giuseppe Schipani, devait se porter de Salerne sur Potenza, s'y fortifier et y tenir en échec les hordes du cardinal Ruffo. Pendant ce temps l'autre colonne, formée d'une brigade française sous le commandement de Dubesme et d'une brigade de volontaires napolitains sous le commandement d'Ettore Caraffa, comte do Ruvn,
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avait la mission de soumettre la Fouille, après quoi elle se rabattrait sur Potenza, y opérerait sa jonction avec les forces de Schipani et pénétrerait ensuite en Calabre, allant donner la main au groupe de libéraux qui continuait à se défendre à Cosenza.
La colonne de la Fouille, conduite avec une rare vigueur, réussit complètement à Taccomplissement de sa mission. En quelques semaines, la prise de vive force de' San-Severo parle général Duhesme, celle d'Andria et de Trani par le général Broussier, qui lui avait succédé dans son commandement, firent reconnaître la République dans tpute la province et en expulsèrent De Cesare avec ses bandes. Mais pendant ce temps Schipani se faisait battre à plate couture à Castelluccia par Sciarpa et se voyait obligé de rétrograder jusqu'à Salerne. Potenza tombait aux mains des bandes royalistes, et Picerno devenait le centre de la résistance libérale et républicaine dans l'ouest de la province de Basilicate. Sa population toute entière avait pris ardemment parti pour Tordre de choses nouveau, et les libéraux qui avaient pu fuir des villes voisines y avaient trouvé un refuge.
La colonne de la Pouille, après ses succès, se
préparait à marcher seule sur Potenza quand, au commencement d'avril, le commandement de l'armée française fut absolument désorganisé par l'arrestation de Championnet, Duhesme et Broussier, que les coupables intrigues de Faypoult à Paris avaient réussi à faire mettre en accusation par le Directoire. Presque au même moment, Macdonald, placé à la tête de l'armée du midi de lltalie, apprenait les désastres de Scherer en Lombardie et l'arrivée des Russes de Souvaroff r II fallait se préparer à effectuer une retraite vers le Nord dans le cas où les affaires des Français ne se rétabliraient pas sur le Pô, car autrement les troupes lancées si imprudemment dans le royaume napolitain devaient être perdues et n'auraient pu éviter le sort de Montpensier et de Stuart d'Aubigny après le départ de Charles VIII. Son premier soin fut donc de concentrer toutes ses forces autour de Naples et d'évacuer la Pouille, où les exploits des Français avaient tellement frappé les esprits que De Cesare fut quelque temps avant d'oser y reparaître après leur départ. Bientôt les nouvelles de Lombardie devinrent telles qu'il n'y eut plus une minute à perdre pour commencer la retraite et qu'il fallut se résigner à abandonner la République Par-
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thénopéenne à ses seules ressources, c'est-à-dire à une perte certaine, car les Anglais, les Russes et les Turcs se joignaient aux insurgés pour l'accabler. Macdonald ne voulut du moins s'en aller qu'après une victoire. Le 28 avril il battait sur les bords du Sarno, tout à côté de Pompéï, les Anglo-Siciliens débarqués à Castellammare, leur prenant quinze canons et trois drapeaux. Le 7 mai Tarméc française quittait Naples, se dirigeant vers Rome et la Toscane.
A ce moment le cardinal Ruffo, après avoir complété la conquête de la Calabre par la prise de Paola et de Cosenza, avait gagné la Basilicate et entamait l'exécution d'une nouvelle partie de son plan de campagne. De sa personne, avec le gros de son armée, il se dirigeait sur la Fouille pour y opérer sa jonction avec les Russes et les Turcs, débarqués à Tarente sous les ordres du maréchal comte Micheroux, y ramasser autour de lui les restes des bandes de De Cesare, puis revenir sur Naples par Ariano et Avellino, en attirant encore Mammone à sa suite, tandis que Pronio et Rodio descendraient des Abruzzes sur Capoue où rendezvous était donné à Frà Diavolo. Le mouvement convergent sur Naples devait être complété par
Topération d'une importance capitale confiée à Sciarpa. Celui-ci devait faire déboucher de la Basilicate et du Cilento les bandes dont il était devenu le général en chef, gagner Salerne, y donner la main aux Anglo-Siciliens qui se préparaient à y faire un nouveau débarquement, enfin pénétrer par La Gava dans la vallée du Sarno, en même temps que la flotte britannique entrerait dans la * baie de Naples et viendrait attaquer par mer la ville. On sait qu'elle était défendue de ce côté par rintrépide amiral Caracciolo, jusqu'alors étranger à tous les partis politiques, mais que son patriotisme indigné avait rangé sous le drapeau de la République le jour où il avait reçu Tordre du roi de remettre aux Anglais les vaisseaux de la marine napolitaine.
C^est ce plan qui s'exécuta de point en point et par la concentration de forces immenses autour de Naples assura la prise' de la ville après une courageuse défense. Ruffo et ses lieutenants, les Anglais et les Russes comptaient qu'il suffirait d'une quinzaine de jours au plus pour Fexécuter et que de cette manière on pourrait entrer dans la capitale sans coup férir ; car le départ des Français y avait tout désorganisé et rien n'était préparé pour la
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lutte. Mais ils avaient compté sans l'héroïsme de la ville d'Altamura et du bourg de Picerno, qui arborèrent le drapeau noir de la résistance à outrance et se dévouèrent au massacre et à la ruine afin d^arrêter quelque temps la marche Tune du cardinal Ruffo, l'autre de Sciarpa. Les habitants d'Altamura et de Picerno n^avaient aucune illusion sur le sort qui les attendait ; ils n^avaient nulle chance d^être secourus à temps et ils savaient avec quelle implacable férocité le cardinal traitait qui lui résistait. L'exemple de Cotrone avait été sous ce rapport si terrible qu'il avait découragé beaucoup de villes de tenter d'en faire autant. Mais en s'offrant à une mort certaine ils donnaient le temps d'organiser la défense de Naples. De cette manière ils espéraient encore sauver la cause qu'avait fini par embrasser toute l'élite intellectuelle et morale du pays, malheureusement sans entraîner les masses ; car ils se figuraient que la capitale, après quelques semaines de préparatifs, pourrait tenir assez pour voir arriver à son secours la flotte promise par la France et l'Espagne. Un tel espoir ne devait pas se réaliser, mais du moins le dévouement d'Altamura et de Picerno assura à la République Parthénopéenne de glorieuses funérailles et sauva
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l'honneur du parti libéral, non seulement par l'exemple même de l'héroïsme de ces deux villes, mais en permetlaut aux gouvernants de Naples d'organiser à la hftte lus légions de volontaires qui, écrasées sous le nombre des assaillants, soutinrent encore jusqu'à la dernière extrémité les beaux combats du Granatello, du Ponte délia Maddalcna et de Chiaja.
Le siège d'Altamurafut le plus court; il ne dura que quelques jours. La ville n'était pas approvisionnée de munitions. Avec quelque soin qu'on les ménageât, le peu qu'on en avait fut vite épuisé, et bientôt les assiégeants purent établir sans risque jusqu'au pied des vieux remparts du moyen Age dont Altamura était entourée leurs batteries au feu desquelles la mousqueterie même no pouvait plus répondre et où le cardinal RuOb venait tous les matins officier pontifical ement en vue des assiégés, contre lesquels il répétait à chaque fois la formule de l'excommunication majeure. Rien ne faisait faiblir les habitants de la ville. Quand la brèche fut ouverte, ils la défendirent b. l'arme blanche avec un tel acharnement qu'il fallul plusieurs heures à l'armée de laSalnle-Foi pour l'emporter. La brèche forcée, tous ceux des habilan(s
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qui purent gagner la porte située à Tautre extrémité de la ville et devant laquelle les assiégeants étaient en moins grand nombre, firent une sortie subite, passèrent sur le ventre de ceux qui essayaient de les arrêter et parvinrent à gagner les montagnes où ils se cachèrent. Les autres, barricadés dans les maisons, y luttèrent encore au couteau jusqu'à la mort, tandis que leurs femmes, des étages supérieurs, jetaient sur la tête des ennemis leurs meubles, les tuiles de leurs toits et des chaudières d'huile bouillante. Les pertes de Tarmée du cardinal furent énormes dans cet assaut. En revanche, tout cequi étaitresté dans la ville, hommes, femmes et enfants, fut massacré sans qu'on fît grâce à un seul ; la fureur des assaillants était arrivée à un tel paroxysme qu'ils tuèrent jusqu'aux animaux domestiques. Le carnage dura trois jours. Après quoi, Ruffo, renouvelant la comédie impie qu'il avait déjà jouée à Cotrone à la suite de scènes semblables, rassembla son armée hors de la ville en flammes, lui donna une absolution solennelle de tous les péchés qu'elle avait commis dans les jours précédents, et prit la route de Gravina, qu'il mit également à sac, bien que cette ville ne se fût pas défendue.
Piccrno put tenir plus longtemps ; sa résistance dura plusieurs semaines, de telle façon que le cardinal Ruffo, après avoir parcouini toute la Pouilie, dut attendre plus de dix jours à Nola, avant de commencer les opérations contre Naples, que Sciarpa, vainqueur enfin de cette résistance, eût pu reprendre sa marche et déboucher de Salerne. Depuis quelques mois déjà, le bourg était dans un état de blocus continuel, et il avait repoussé plusieurs attaques avec succès. Isolés du reste du monde et ne pouvant recevoir de ravitaillement d'aucune nature, les habitants s'étaient mis à fabriquer eux-mêmes de la poudre et ils en avaient fait assez pour en rester jusqu'au bout abondamment pourvus. C'est le plomb qui leur manqua bientôt pour faire des balles ; mais ils y suppléèrent en fondant les tuyaux des orgues de Téglise, les gouttières des maisons, les couverts d'étain des ménages, puis en chargeant leurs fusils avec les morceaux de cuivre de leur batterie de cuisine brisée à cet effet. Picerno n'avait pas un canon. Tant que le bourg ne fut attaqué que par des bandes dépourvues d'artillerie, il défia sans peine tous leurs efforts. Mais Sciarpa fit venir des canons et dès lors la brèche ne fut pas longue à ouvrir. Picerno
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ne cëda pas pour cela. Bien au contraire, cinq assauts successifs furent repoussés avec des pertçs considérables. Ce n'est qu'au sixième que les défenseurs, réduits à un petit nombre, finirent par être écrasés sous la masse des assaillants. Là encore tout ce qui ne parvint pas à se frayer en combattant un |)assage au travers des ennemis, et à gagner les retraites inaccessibles des montagnes, fut mis à mort sans pitié. Les scènes d'Altamura se renouvelèrent à Picerno, plus horribles encore s'il est possible.
Une partie des habitants désarmés, malades, vieillards, femmes, enfants, avait cherché un refuge dans l'église. Quand les vainqueurs y arrivèrent, le curé fit ouvrir les portes et se présenta sur le seuil en ornements sacerdotaux, élevant l'ostensoir au-dessus de sa tête. Il croyait ainsi leur inspirer le respect et arrêter leur rage homicide. Vain espoir ; le digne prêtre, qui essayait ainsi de sauver ses ouailles, tomba le premier percé de coups. On s'acharna sur son cadavre en le mutilant odieusement ; on foula aux pieds le Saint-Sacrement qu'il tenait à la main, en hurlant que porté par un républicain ce n'était plus le corps du Christ. Enfin tous ceux qui avaient cherché asile aux pieds des autels
furent égorgés. Los hordes ^qui commettaient ces épouvantables sacrilèges s'intitulaient Armée de la Sainte-Foi et prétendaient combattre pour la cause de la religion !
Par une de ces injustices dont Thistoire est pleine, l'héroïque dévouement et la catastrophe de . Picerno passèrent inaperçus au milieu des événements de la fin de la République Parthénopéenno . Pendant quatre-vingts ans ils sont restés ignorés, sans qu'aucun écrivain en eût fait mention. C'est seulement il y a deux ans qu'un des professeurs les plus éloquents de l'université de Naples, M. Fiorentino, ayant rencontré au cours d'autres recherches les pièces officielles relatives à cet épisode, les a publiées dans une intéressante brochure intitulée / morti di Picerno. Elle se termine par la liste nominative des victimes du massacre final, relevée sur le procès-verbal du fossoyeur qui déclare les avoir enterrés hors de terre sainte et sans prières, comme des corps d'excommuniés.
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Au delà de Picerno la voîe ferrée, entrecoupée de nombreux tunnels et de travaux d'art de toute nature qui ont demandé des dépenses très considérables, commence à descendre vers le golfe de Salerne par une pente aussi rapide que celle qu'elle a montée sur l'autre versant. Nous sommes entrés dans un des affluents du Sele, le Silaros des anciens, qui se jette dans la mer tout auprès de Paestum.
La première station est celle de Baragiano. Au xu*" siècle, sous les rois normands, époque où les diplômes le nomment Barasanum, c'était un fief de quelque importance. Confisqué en 1438 sur Pietro di Alagno pour félonie, Alfonse d'Aragon le donna aux Caracciolo qui possédaient le mar-
quisat de Bella et nombre de seigneuries voisines. Pressuré sans mesure par ses seigneurs et sans cesse en litige avec eux, le village de Baragiano, dans les deux derniers siècles du régime féodal, descendit par degrés au dernier point de la décadence et de la misère; et l'abolition de ce régime sous Murât n'a pas suffi à l'en relever. Le territoire en est pourtant fertile, la situation parfaitement saine, le climat des plus tempérés, sans excès de chaleur pendant Tété ni de froidure pendant Thiver. Mais, à force de souffrances sans remèdes, tout ressort d'énergie avait fini par être brisé dans sa population ; elle était tombée dans une sorte d'engourdissement désespéré que, depuis, elle n'a pas su rompre ; elle avait pris des habitudes d'oisiveté farouche auxquelles elle n'a pas renoncé. Plongés dans une pauvreté sordide et honteuse d'elle-même, les gens de Baragiano vivent comme des sauvages, enfermés danà un isolement soupçonneux, sans relations avec leurs voisins, sans commerce et sans industrie. Ils ne font rien pour améliorer leur sort, et ne cultivent le sol que juste assez pour en tirer les denrées de première nécessité indispensables à les faire vivre misérablement. Nulle part dans la province, l'agriculture, seule
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occupation des habitants, n'est aussi arriérée. Avec un peu d'énergie au travail, ils pourraient acquérir l'aisance; ils préfèrent croupir dans leur misère. Le contact avec le mouvement du chemin de fer les réveillera-t-il de cette torpeur? Réussira-t-il à rendre quelque vie à leur pays? C'est ce qu'on. ne saurait encore dire.
La station suivante, que Ton rencontre après deux kilomètres seulement, dessert deux villes, situées dans la partie culminante de l'arête des Apennins, au point de partage du versant de la Méditerranée et de celui de l'Adriatique, Muro et Bella. Une grande distance la sépare de ces villes, que l'on ne peut encore gagner qu'à cheval, la route carrossable qui les mettra en communication avec le chemin de fer n'étant pas achevée. Muro est la moins éloignée, bien qu'encore à plus de 40 kilomètres, que l'on met plusieurs heures à franchir, toujours en montant. C'est une ville épiscopale, de plus de 7,000 habitants., rebâtie presque en entier après le tremblement de terre de 1694., qui l'avait ruinée, et très endommagée aussi dans celui de 1857.
Il faut presque y toucher pour la découvrir, cachée qu'elle est dans des gorges sinueuses et
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A THWRRfi l.'APriJK KT LA U'CAMR
toiirmenléos. L'aspccl en osl dos plus originaux. Elle s'élag'C en amphilhéàtre de la base à la cime d'une monlagne assez élevée, qui s'adosse au massif couvert de forêts et de pâlui'ages que couronnent les cimes sourciUeuaea de Pistei'ola el de Paratello, garnies de neige jusqu'à l'entrée de l'été. Les maisons, toutes précédées de petits jardins, sont appliquées et disposées de telle faijon qu'aucune n'intercepte à l'autre ni l'air ni la vue. Elles se succèdent par gradins superposas,- le jaidin de ceUo qui vient demère dominant le toit de celle qui la précède. On y a accès par le troisième étage, formant rez-de-chaussée sur un côté de la me, dont l'autre côté est garni par les murs de terrasse aoulenant les jardins dti la zone de maisons supérieure. Entrant ainsi par l'élage le plus haut, il faut descendre pour accéder aux inférieurs et au jardin de la maison. Des rues étroites et singulièrement escarpées, en escaliers, coupent de distance en distance les rues qui forment autant de zones horizontales sur la penle occupée par la ville et conduisent depuis le bas jusqu'au sommet. Elles sont d'une saleté repoussante, toujours encombrées de fumier et d'immondices, dans lesquels d'innombrables porcs cherchent leur vie. Le syndic qui
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voudra organiser à Muro une voirie régulière aura une terrible étable d'Augias à nettoyer. Ce sera un vrai travail d'Hercule. Tout en haut de la ville, un vaste château-fort du moyen âge dresse sa masse formidable et à demi écroulée. Elle est comme suspendue au-dessus d'un précipice d'une profondeur effrayante qui borde tout un côté de la ville, et sur lequel a été jeté un pont du moyen âge, construit avec une telle solidité qu'aucune secousse ne l'a ébranlé depuis le xn'' siècle. Ce pont conduit au faubourg de Chiavello, situé de l'autre côté du précipice et offrant les restes d'une enceinte fortifiée distincte de celle de la ville. Les vieux remparts de celle-ci, qui subsistent encore en partie, sont environ à mi hauteur de la pente occupée par la cité actuelle, dont toute la partie inférieure constitue un faubourg ouvert, où vint se réfugier, pour y trouver plus de sécurité, la population des nombreux villages qui parsemaient autrefois les alentours de Muro et furent détruits dans les guerres du XV® siècle.
Le climat est rude et excessif : brûlant en été, très froid en hiver, où la neige persiste quelquefois dans la ville même pendant plusieurs semaines. Les brouillards sont fréquents. La ville s'enveloppe
alors d'un imago si épais qu'on ne distingue rien autour et qu'on a même de la peine à se diriger dans les rues. Lorsque cette nuée se dissipe et que le temps est clair, on voit des maisons les plus hautes et surtout du château se déployer devant soi une vaste étendue de montagnes qui se succèdent comme les ondulations d'une mer brusquement pétrifiée jusqu'aux âpres sommets des Monti délia Maddalena, situés à cinquante kilomètres de distance et fermant l'horizon du côté du sud. .
La fondation de Muro n'est pas plus ancienne que le xe siècle, et la première mention que l'on rencontre d'un évêque de cette ville est celle d'un nommé Léon vers 1030. Son successeur, Eustache, figure en 10S9 parmi les prélats qui intervinrent à la consécration d'une église du voisinage de Melfi. Muro était dès lors tombée au pouvoir des Normands, comme Acerenza dont il dépendait. Au xif siècle c'était une des premières seigneuries de la Basilicate. Charles d'Anjou donna le fief de Muro à Pierre Ugot. Il vint ensuite à Othon de Tussi, et, ce dernier étant mort sans enfants, fit retour à la couronne , sous réserve du douaire de Filippa, comtesse d'Alba, veuve du seigneur défunt. Charles II en fit l'apanage de son fils Raimond Bérehger,
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comte de Provence, aux fils duquel Muro passa après sa mort pour revenir encore à la couronne. C'est dans cette condition que la ville se trouvait sous Jeanne I" et demeura sous ses successeurs jusqu'à Ferdinand I", qui la vendit en 1477, avec le titre de comte, à Mazzeo Ferillo, conseiller et chef du secrétariat de son fils Frédéric, duc de Calabre. Acerenza se trouva alors comprise dans le comté de Muro, qui, après deux générations de comtes de cette famille, fut transmis, par mariage aux Ossini, ducs de Gravina.
Les tremblements de terre qui ont plusieurs fois renversé Muro n'y ont pas laissé d'église ancienne. La cathédrale, rebâtie après celui de 1694, n'a été dédiée qu'en 1728. Mais on y voit maçonnée dans une des murailles latérales une inscription provenant du portail de la cathédrale antérieure ; elle porte la date de H 00 et le nom de Tévêque Gaudino mentionné dans une des inscriptions de San-Sabino de Canosa comme un des nombreux évêquesqui, en 1101, assistaient le pape Pascal II à la consécration de cette cathédrale de sa ville natale.
On voit aussi dans Téglise cathédrale de Muro un tableau de la fin du xiv° siècle, peint à la dé-
trempe sur panneau, assez médiocre au point de vue de l'art, mais fort curieux pour Thistoii'e. Dans la partie supérieure la Vierge Marie remet le rosaire à saint Dominique, incliné devant elle dans une attitude de respect ; plus bas sont agenouillés Tantipape Clément VII, la reine Jeanne F* et son quatrième mari, Othon de Brunswick. La double date de Télection de Clément VII et de la captivité d'Othon ne permet pas d'admettre qu'une peinture représentant cette réunion de personnages ait été exécutée autrement que dans les derniers mois de 1379 ou les premiers de 1380. La reine Jeanne aimait le séjour de Muro et plusieurs fois vint chercher derrière les murailles du château-fort de cette ville un refuge dans les guerres que ses désordres et ses crimes déchaînaient contre elle. C'est aussi dans ce château que Charles de Durazzo, après s'être emparé de sa personne et l'avoir détrônée, l'enferma étroitement prisonnière et qu'elle mourut en 1382. On y montre de prétendues oubliettes, qu'elle aurait, dit-on, fait pratiquer pour y précipiter ses ennemis et ses amants d*une nuit. Mais ce n'est pas autre chose que la plupart des soi-disant oubliettes des châteaux du moyen âge, une vaste fosse d'une destination beau-
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coup plus prosaïque, que les architectes ne devaient pas oublier de ménager dans une enceinte appelée à enfermer en cas de siège une nombreuse garnison qui ne se composait pas de corps saints. Les gens de Muro vous font voir aussi dans leur châleau la chambre où Jeanne aurait été étouffée sous des oreillers par Tordre de Charles de Durazzo. Reste à savoir si l'anecdote, que contestent beaucoup d'historiens, est réellement authentique. Mais un cicérone ne s'embarrasse pas pour si peu.
Le pont hardiment jeté sur le gouffre qui sépare du faubourg de Chianello porte une inscription qui le date de HOO, ajoutant qu'il fut fait aux frais de Giovanni Cito et Giovanni Musancri, citoyens do Melfi, et que l'architecte en fut Inco. Encore un nom à ajouter à la longue liste des architectes de la période normande qui ont pris soin de signer leurs œuvres pour l'instruction de la postérité.
L'église Sanla-Maria di Capitignano, en avant de ce faubourg de Chianello, bien que refaite en majeure part à la fin du xvu® siècle, offre encore quelques parties anciennes et des fi*agments ro* mains. Le nom de Capo di Giano, qui lui est donné dans quelques livres, n'a aucune authenticité. C'est une pure invention de letlrés dç l'endroit, qui vou-
laient la représenter comme ayant succédé à un temple de Janus.
A quatre kilomètres en bas de Muro, sur la rive droite du torrent Giacojo, se trouve une colline de forme allongée connue sous le nom de Raja-San- Basile. C'est le point d'où l'on peut avoir le mieux une vue d'ensemble de la ville. Au sommet de cette colline M. Michèle La Gava a reconnu le premier l'existence de vestiges considérables d'une enceinte fortifiée construite en gros blocs de pierre à la forme de polygones irréguliers, superposés et enchevêtrés les uns dans les autres sans ciment. C'est le mode de construction connu sous le nom de cyclopéen ou de pélasgique. Les enceintes de ce genre sont très multipliées dans l'Italie centrale, là où les traditions historiques placent l'établissement des Pélasges Tyrrhéniens. On en a également signalé dans la Terre d'Otrante où habitaient les lapygiens, rattachés aussi à la souche pélasgique, par exemple à Manduria et à San-Cosimo près d'Oria. Mais jusqu'à présent on n'en connaissait pas sur le territoire de la Lucanie, où il faut les faire remonter sans hésitation à l'époque des Pélasges Œnotriens. C'était une lacune considérable dans l'archéologie italique. Elle est aujourd'hui
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comblée grâce aux découvertes de M. La Gava, qui a constaté Texistence d'enceintes de cette nature non seulement à Raja près de Muro, mais aussi au Monte Coppola sur la commune de Valsinni (autrefois Favale), à Tenipa Cortaglia entre San-Mauro Forte et Accettura, près des sources de la Salandrella (l'Acalandrus des anciens), enfin à Croccia Cognato sur le territoire de la commune d'Oliveto Lucano, dans le même canton. Nousmêmes nous en visiterons une cinquième, celle de Consilinum, dans le voisinage de Padula. Nul doute que la suite des explorations, qui n'ont jamais été poursuivies jusqu'à présent en Basilicatc d'une manière méthodique, n'en fassent reconnaître un grand nombre d'autres.
L'enceinte de Raja San-Basile appartient à l'âge le plus antique des Pélasges Œnotriens, plusieurs siècles avant l'établissement des Lucaniens de race sabellique dans la contrée. Mais à l'intérieur on obseiTe des vestiges d'occupation jusque dans les temps romains. Je ne crois pas qu'on puisse hésiter à y placer une ville qui joue un rôle dans l'histoire de la seconde guerre Punique, et que depuis longtemps tous les savants, dont l'opinion fait autorité en matière de géographie antique, ont montré
A TRAVEKS L'APULlt: KT LA LUGANIE
devoir être cherchée dans le voisinage de Muro, d'après ce qui résulte pour sa situation des circonstances de la campagne où elle est mentionnée, celle de Numistro.
En 210 av. J.-C, des fugitifs d'Herdonea arrivèrent auprès de M. Claudius Marcellus, qui se trouvait dans le Samnium avec son armée, et lui racontèrent comment Hannibal venait de détruire leur ville et d'en transporter les habitants à Métaponte et à Thurioi. Marcellus s'enfonça aussitôt dans le nord de laLucanie pour essayer d'atteindre le général carthaginois dans sa marche de retour vers l'Apulie. Ils se rencontrèrent sous les murs de Numistro et s'y livrèrent une bataille acharnée, sanglante et sans résultat décisif. Mais dans la nuit Hannibal décampa dans la direction du nord, et Marcellus, après avoir laissé dans Numistro une petite gainison sous le commandemant de L. Furius Purpureo, se mit à sa poursuite jusqu'à Venusia, où il l'atteignit de nouveau et le battit. On peut suivre quelque temps dans les bois auprès de Ràja le tracé d'une route antique qui se dirige vers Venosa. C'est celle que suivirent les deux armées.
Numistro subsistait encore à l'époque impériale.
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Du temps de Pline cette ville était agrégée au municîpe de Volceii (Buccino). Peut-être le fut-elle plus tard à celui de Potentia (Potenza); car les deux inscriptions latines que Ton voit aujourd'hui à Muro, et qui proviennent de Raja, mentionnent des magistrats municipaux de cette dernière ville.
Bella, ville de 6,000 âmes, est à 5 kilomètres audelà de Muro, sur la route royale d'Eboli à Barletta. C'est une localité vivante et prospère, qui fait un commerce étendu des produits de son sol et les envoie jusqu'à Salerne. Comme si le nom gracieux de leur pays leur portait bonheur, les femmes de Bella ont dans toute la contrée environnante une grande réputation de beauté, de bonne grâce et d'esprit. Leurs danses sont renommées, et par toute la Basilicate il est proverbial que dans leurs ménages ce sont elles qui portent les culottes.
Sous le règne de Guillaume II, au xn« siècle, seize barons avaient des fiefs sur le territoire de Bella. En 1462, Ferdinand I" en vendit à Giacomo Caracciolof avec le titre de marquis, la seigneurie confisquée sur le comte de Pulcino rebelle. A son tour, Charles-Quint l'enleva pour rébellion à Cola Maria Caracciolo et la donna en 1328 à la famille espagnole Alarcon, de qui les Caracciolo,
princes d'Avellino, rachetèrent ce marquisat à la fin du même siècle.
Les habitants de Bella ont une curieuse habitude agricole qui leur, est propre, c'est celle de faire pâturer en herbe par les moutons au premier printemps les blés qu'ils ont semés à l'entrée de l'hiver. Ils prétendent qu'ainsi les racines se fortifient et s'étendent en terre et que bientôt la plante repullule plus drue et plus vigoureuse.
Vingt minutes suffisent à conduire de la station de Bella-Muro à celle de Balvano. Tandis que le chemin de fer court sur les hauteurs, le bourg, qui compte 3,800 habitants, est situé dans le fond d'une vallée, par une exception rare dans le pays. La population est active et industrieuse ; on y fabrique dans les ménages les étoffes de laine et de fil qui servent au vêtement de la famille, et on fait même avec les villages voisins un certain commerce de draps grossiers.
Balvano ou Valvano occupe le site d'une localité antique, qui appartenait au territoire du municipe de Volceii. L'église renferme plusieurs inscriptions latines intéressantes. Au milieu du bourg se dresse une roche isolée et escarpée qui porte les ruines d'un château du premier moyen âge. C'est celui
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OÙ s'installa un des chevaliers normands qui avaient été les compagnons des fils de Tancrède de Hauteville à leur descente en Italie. Il devint la souche d'une des plus grandes familles du royaume sicilien pendant la période normande et souabe, laquelle joignit à la seigneurie de Balvano celles de Cisterna, La Rocca, La Cedogna, Monteverde, puis les comtés d'Armatera, d'Apice et de Conza. Sous le roi Roger, Gilbert deBalvano était justicier de Capitanate. Sous Guillaume II, Philippe de Balvano prit part avec éclat à la Croisade. En 1226, Ragon de Balvano était un des généraux de Frédéric II. Cette famille s'éteignit sous Manfred, Ragon n'ayant eu que deux filles. Minora, comtesse d'Apice, et Melisenda, mariée à Berardo Gentile.' Charles V^ d'Anjou, en 1269, concéda à Mathieu de Caprais toutes les terres qui avaient appartenu à la maison de Balvano. Plus tard, la seigneurie de ce bourg passa aux comtes de Pulcino, puis aux ducs de Sicignano. Enfin parmi ses possesseurs il faut citer Domenico Giovine, qui l'avait acheté quarante-deux mille ducats des créanciers du duc de Sicignano et qui fut un des nobles massacrés en 1647 par la populace de Naples dans la révolte de Masaniello.
Comme bibliophile je salue avec un certain respect en Balvano la patrie de Tastrologue Cristiano Proliano, dont le traité sur sa prétendue science, imprimé à Naples en 1477 par Henri Aldyng, est un des plus rarissimes parmi les incunables napolitains.
Vient ensuite la station de Romagnano, dénommée d'après un village voisin et sans importance, juché pittoresquement au sommet d'une hauteur abrupte. C'est cette station qui dessert Vietri di Potenza, bourg de 3,000 âmes situé à quelques kilomètres de là sur la grande route de Saleme à Potenza et célèbre par la beauté de son paysage, par l'aspect grandiose de sa fertile vallée, entourée de hautes montagnes, en grande partie boisées. La situation de Vietri correspond à celle des Veteres Campi, où, dans l'année 212 avant J.-C, le proconsul Tiberius Sempronius Gracchus fut attiré par la trahison du Lucahien Flavius, jusqu'alors chef du parti romain dans son pays, dans l'embuscade que lui avait préparée Magon, l'un des lieutenants d'Hannibal, et y trouva la mort. La description que Ïite-Live donne des lieux est encore aujourd'hui d'une vérité frappante. L'historien dépeint on ne peut mieux le cirque de montagnes
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qui enveloppe la vallée comme un entonnoir et les grands bois où s'était dissimulée la cavalerie numide.
Un quart d'heure- après avoir passé Romagnano, au sortir d'un tunnel, le train s'arrête à Ponte San-Cono. Cette station, où nous allons pour quelque temps quitter le chemin de fer, doit son nom au pont construit il y a peu d'années à la place d'un plus ancien, sur la rivière profondément encaissée du Piatano, à l'endroit où elle débouche d'une gorge sauvage et magnifique d'aspect, aux parois de rochers presque verticales. San Cono est l'objet d'une vénération toute particulière dans la région où nous entrons. Il a vécu au x° siècle. C'était un enfant dii pays, né à Tegiano ou Diano de parents de qui prétend descendre également la famille Indelli, encore subsistante et l'une des plus vieilles de la noblesse de la ville. Il fut moine au couvent bénédictin de Santa-Maria di Cadossa, au bas de Montesano, monastère détruit peu après sa mort et qui relevait de l'abbaye du Mont-Cassin. Son corps, dit-on, y fut retrouvé miraculeusement en 1261 et transporté à Diano, où il continue à être l'objet des hommages des fidèles. Adossé au mur de l'église actuelle de Cadossa, on montre l'an-
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cien four du monastère, où la légende raconte que le saint se cacha pour échapper à ses parents qui venaieot Tarracher à la vie monastique ; elle ajoute que le four était allumé lorsque Cono y entra et qu'un miracle lui permit d'en sortir sans brûlure. A peu de distance au nord-ouest de Ponte San- Cono, on voit s'élager au sommet d'une montagne les maisons de Buccino, petite ville de 8,000 habitants avec un château du moyen âge où le Pape Urbain VI chercha un refuge momentané quand, après la prise de Nocera, il fuyait de Saleme en Sicile pour échapper aux poursuites de Charles de Durazzo, avec lequel il s'était brouillé après l'avoir lui-même appelé à Naples. C'est l'antique Volceii, Tune des villes des Lucaniens, qui après avoir embrassé le parti d^Hannibal et reçu garnison carthaginoise, revinrent spontanément aux Romains en 209 avant J.-C, quand la fortune tourna en leur faveur d'une manière décidée. Sous l'Empire c'était encore un des municipes les plus florissants et les plus populeux de la Lucauio et le siège d'une des prsefectiirm de la contrée. Il n'est pas de localité de l'ancien pays des Lucaniens dont le sol ait fourni et qui possède encore plus de richesses en fait d'épigraphie latine.
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Nous sommes désormais sortis du territoire de la Basilicate pour entrer dans celui du Principato Citeriore ou province de Salerne, une des deux divisions de l'ancienne principauté de cette ville.
Il n'y a pas de village à Ponte San-Cono, maïs seulement deux maisons auprès delastation. Maiscelleci estlaplus vivante du trajetentre PotenzaetEboli. C'est la seule où s'arrête le train express, car elle dessert tout le canton riche et peuplé du Val di Tegiano ou Val di Diano. On n'y trouve pourtant pas à proprement parler de diligences ou d'omnibus, mais un grand nombre de voitures massives à six places, quatre dans Tintérieur et deux dans un cabriolet sur le devant, juchées sur des roues d'une hauteur démesurée et traînées par trois ou quatre chevaux de front. On peut à sa volonté louer une de ces voitures entière ou y prendre seulement une place en s'y entassant avec les gens du pays, qui trouvent moyen de monter six là où quatre tout au
plus tiendraient. Toutes sont attelées à Farrivée du train express et quand on sort de la gare on est assourdi par les cris des cochers qui cherchent à attirer Tattentiondu client et à capter sa préférence, en vantant à grands renforts d'éclats de voix et de gestes, et avec une intarissable volubilité, les mérites de leur équipage. Je remarque, du reste, que quelle que soit Tardeur de leur concurrence, ils s'arrangent pour qu'elle ne les conduise pas à faire trop de concessions sur les prix et pour n'en pas moins écorcher consciencieusement le voyageur. C'est un de ces véhicules que nous arrêtons pour toute la durée de notre excursion jusqu'à Padula, aidés dans notre choix par un jeune paysan qui s'est mis aussitôt à notre disposition quand il m'a entendu parler français. Il est, en effet, tout fier de me montrer et surtout de montrer à ses compatriotes qu'il sait aussi le parler, l'ayant appris, à Técole technique de PoUa. Il s'en tire en effet assez convenablement, mais c'est évidemment un Marseillais qu'il a eu pour professeur. On lui a inculqué le plus pur accent de la Canebière. Ceci me rappelle l'étonnement que causait dans la meilleure société de l'île de Zante ma façon de parler où l'on ne retrouvait plus le mordant de l'accent enseigné
par le maître de français de là ville. Quoi qu'il en soit, je comble de joie mon obligeant gallomane en lui remettant ma carte ou j'ai écrit au crayon qu'il savait bien le français. C'est un certificat qu'il
.exhibera souvent, je n'ai garde d'en douter.
Nous laissons une partie de notre bagage à la gare, oîi nous le reprendrons au bout de trois jours.
'Nous installons le reste avec nos personnes dans la voiture que nous avons arrêtée; puis, après avoir pris une tasse d'exécrable café confectionné par une vieille femme qui a son fourneau dans un coin de la station, nous partons d'une allure rapide au bruit joyeux des grelots et des sonnailles, dont est couvert notre quadruple attelage. Nous franchissons le pont et immédiatement après nous nous mettons à gravir au milieu des oliviers les collines de la rive opposée. Au sommet de ces collines, où la route tourne dans la direction du sudest, le terrain se découvre et la perspective est immense.
Derrière nous, au nord. Buccin o apparaît sur sa crête qui se dresse comme un mur et ferme presque aussitôt la vue, laissant seulement apercevoir par derrière quelques cimes de montagnes plus hautes. Siu' notre droite, à l'ouest, la vallée où le
:*îL-.
Piatano se réunit, à peu de distance du point où nous sommes^ au Tanagro, près de Castelluccio, puis oîi le Tanagro rejoint, entre Contursi et La Duchessa, le Sele descendu des montagnes de Teora, dans lesquelles sa source avoisine celle de rOfanto, cette vallée s'ouvre jusqu'à la plaine qui borde le golfe de Salerne. Devant nous, droit au sud, le massif imposant des monts Alburni se découvre de la base à la cime et se dresse vers le ciel avec une incomparable majesté. A ses flancs s'accrochent, situés à une grande hauteur, les groupes de maisons blanches de Sicignano et de Pettina. On désigne par ce nom d' Alburni la chaîne de grandes montagnes, courant du sud-est au nordouest, qui est comprise entre les deux vallées du Tanagro et du Calore et qui vient se terminer, sm* la lisière de la plaine de Salerne, aux bords du fleuve Sele, dont ces deux rivières sont les principaux affluents. Virgile a chanté les grands troupeaux de bœufs qui paissent sur les pentes de 1*A1burnc et dans les bois des rives du Silarus (le Sele), où des légions de taons viennent les molester.
Entre les hauteurs où nous nous trouvons et les monts Alburni, à une grande profondeur au-dessous de nous, le Tanagro se fraie péniblement un che-
LEjVAL Dl TKGIANO 47
"min en serpentant au travers d'un labyrinthe de petites collines boisées, débris d'un barrage naturel qui a dû primitivement fermer sa vallée. C'est sur une de ces collines, couverte de vignes et d'oliviers, qu'est bâtie, dans un site des plus gracieux, la petite ville d'Auletta, qui achève à peine de se re- , lever du désastre de i837, oii le tremblcmenl do terre n'en laissa pas une maison debout. Pour la rebâtir on a procédé tout à fait à la turque, sans déblayer le terrain, de telle façon que les décombres sur lesquels il faut marcher obstruent encore les rues, et qu'k chaque pas on y voit la vieille maison en ruines à côté de colle qui l'a remplacée et qui est toute neuve. Nous observerons la même incurie dans toute la contrée, qui est une de celles oii la secousse du 16 décembre 1857 a exercé les plus effroyables ravages.
Autetta, construite sur un territoire très fertile, mais dans une position malsaine, a toujours été une fort petite localité. La première mention qu'on en trouve est comme faisant partie des domaines , du comte de Provence, Raimond Bérenger, fils du roi Charles II. Elle fut ensuite rattachée pendant plusieurs siècles à la seigneurie qui embrassait tout le Val di Diano.EnIS35, Charles-ljuint, rêve-
nant de sa victorieuse expédition de Tunis, passa devant Auletta sur la route qui le conduisait à Naples. Cette petite ville, qui avait été toujours hostile à la domination espagnole et qui, dans les guerres du royaume, avait embrassé le parti des Français, eut l'audace d'invoquer de prétendus privilèges pour refuser l'accès de ses murs au puissant Empereur. Irrité de tant d'insolence, celui-ci voulut y entrer par la brèche et s'arrêta pour en faire le siège. Auletta n'était qu'une bicoque; mais elle était bien fortifiée et ses habitants résolus. Elle se défendit plus que n'avait cru Charles-Quint, et les troupes qui venaient de battre Barberousse durent consumer vingt jours entiers, du 4 au 24 juillet, pour la réduire.
Lorsque nous nous tournons enfin vers le sudest, dans la direction où nous allons continuer notre route, le Val di Diano, ou, comme on dit officiellement aujourd'hui, le Val di Tegiano, s'ouvre devant nous dans toute son étendue. On désigne par ce nom la vallée de la rivière Negro ou Tanagro (le Tanager de l'antiquité), depuis sa source jusqu'au bourg de PoUa, où les collines de la dernière partie de son cours le resserrent^ en fermant presque complètementson débouché. C'est un bassin
de forme ovale, allongé du sud-est au nord-ouest, qui a 37 kilomètres de développement dans cette direction et 7 dans sa plus grande largeur. De hautes montagnes Tenvironnent de tous les côtés. A Test, ce sont celles qui se rattachent au massif des Monti délia Maddalena, le groupe culminant du système orographique de la région, dont le de^rnier sommet, le Sant'Elia, domine Sala et Padula, et sépare le Val di Tegiano de la belle vallée de Marsico ou du haut Agri (Aciris des anciens)^ où sont Viggiano et Viggianello, les bourgs qui envoient dans toute TEurope leurs musiciens ambulants, Saponara et les ruines de Grumentum, la principale cité des anciens Lucaniens. Au sud, la vallée se termine par les montagnes de Lagonegro, nœud de partage des eaux dans lequel prennent leur source, à peu de distance Tun de Tautre, le Tanagro tributaire du golfe de Salerne, le Noce qui se jette dans le golfe de Policastro, et le Sinno (ancien Siris), qui court porter ses flots abondants à la mer Ionienne, dans le golfe de Tarente. Quant au côté occidental de la vallée, il est bordé d'abord par la chaîne des monts Alburni, puis par le Monte Cei^vati, que des cols sensiblement abaissés, donnant passage vers Policastro et Sapri, relient aux montagnes de
50 A THAVKnS L'APCLIK KT LA LL'CANIli
, LagonegTo. Toutes ces haulus chaiiies, en partit; rocheuses et dénudées, en partie garnies de forêts, sont livrées à la vaine pâture, qui y produit ses effets fâcheux ordinaires et ruine les hois, en leur empêchant de prendre le développement qu'Us auraient naturellement si la dent des hcstîaux ne les ravageait pas. Leur aspect sévère contraste de ia manière la plus heureuse avec la riante fertilité des collines arrosées de nombreuses sources, couvertes de plantations d'oliviers et de mûriers, de vignes, de vergers de toutes espèces d'arhrcs fruitiers, qui en sont les contreforts et qui, parsemées de villes, do bourgs, de villages, do maisons isolées, forment comme une ceinture au bassin du fond de la vallée, dans le milieu duquel le Tanagro roule ses eaux limpides et poissonneuses (il est particulièrement renommé pour ses truites et ses anguilles) et re- <;.oit le tribut de tous les ruisseaux qui di'scendent des ravins des montagnes.
Ce bassin a certainement été d'abord celui d'un lac, qui s'est plus tard vidé par la rupture du bai'rage qui le fermait du côté de Polla et d'Auletta, tl dont le fond, graduellement comblé, a été ensuite occupé par un immense marais ombragé de grands arbres, une forêt surgissant d'un sol noyé. Dans
toute la partie basse de la vallée, quand on fouille à une profondeur médiocre sous la couche d'humus apportée par les torrents des flancs des montagnes / voisines et formée par la décomposition de leurs roches, on rencontre plus bas d'épais lits de tourbe où des troncs d'aunes et de peupliers renversés se présentent en grand nombre. Partout, du reste, cette couche d'humus reposant sur la tourbe semble avoir, sous le pied qui la foule, une sorte d'élasticité. Le sol est comme spongieux et pénétré d'humidité. Le moindre fossé qu'on y creuse se remplit d'eau immédiatement. De distance en distance, au milieu des champs cultivés, on rencontre des flaques stagnantes, au bord desquelles s'élèvent vigoureux les arbres qui aiment à végéter le pied dans l'eau, saules, aunes, peupliers ; que cercle une ceinture d'énormes roseaux; à la surface desquelles s'épanouissent les nénuphars ou verdissent les lentilles; oîi pullulent enfin les poules d'eau, les sarcelles et les plongeons. Dans ces conditions, malgré la rigueur des hivers et la précocité des premiers froids de l'automne, qui ne permettent à l'olivier de réussir que dans certaines expositions spéciales et ont empêché les plantes de coton et de garance de parvenir à maturité quand on en a essayé la cul-
b2 A TRAVERS LAPLLIK ET LA LUCAME
lure, lo terrain du fond de la vallée est d'une merveilleuse fertilité, qui rappelle celle de la vallée du Graisivaudan, dans notre Dauphiné, avec laquelle le Val di Tegiano a de grandes analogies de culture et de climat. Le blé et le maïs, le lin et le chanvre sont les plantes qui y réussissent le mieux et constituent avec les fromages — le caccio-cavallo de Monte San-Giacomo et les fromages frais de Diane ont une renommée étendue — les principaux articles d'exportation de la contrée. Ce sont les trai- Jiantt de Nola et de Nocera qui, parcourant le pays avec leurs voitures, comme les coquetiers approvisionneurs de Paris et de Londres les campagnes de la Normandie, viennent les enlever pour les porter à Salerne et h Naples. Le Val di ïegiano est aussi le grenier du Cilento, et en général de Tarrondissemcnt du Vallo di Lucania, comme des cantons de Policastro et de Sapri.
Mais ce sol fertile est pestilentiel. Les pâles et malfaisantes fées de la maFaria le hantent coustamment, et guettent sur son sillon le laboureur qui vient ouvrir de sa charrue ou de sa houe le sein do la terre où elles ont élu domicile. Il suffit de voir chaque soir et chaque matin le brouillard épais et de mauvais aspect qui occupe tout le fond
de la vallée et que le soleil met quelque temps à dissiper pour comprendre quelle doit être l'intensité de ces influences morbifères. Sans doute ici, à une altitude déjà prononcée, sous un climat plutôt austère, la fièvre n'a pas la violence foudroyante des accès pernicieux dont les vapeurs exhalées d'un sol aussi pénétré d'humidité sous le ciel de feu de la Calabre, frappent les cultivateurs ou les pâtres dans le Val di Crati, sur l'emplacement de l'antique Sybaris, accès dont l'invasion soudaine terrasse un homme sur place et le fait souvent périr sans qu'il ait pu se relever. Les fièvres du Val di Tegiano sont des fièvres intermittentes tenaces, dont on a beaucoup de peine à se débarrasser et qu'un rien suffit à réveiller quand une fois on en a été atteint; elles n'off'rent pas un danger de mort immédiat, mais elles minent le tempérament de l'homme et portent à la santé une atteinte ineff'açable. On peut^Uer travailler de jour à la culture dans le fond de la vallée, à condition de n'y descendre que lorsque le soleil a atteint une certaine hauteur dans le ciel et d'en remonter avant qu'il ne se couche. Mais on ne saurait y passer la nuit sans une imprudence bien vite punie. Aussi n'y voit-on pas une seule habita-
tion. Los villages et les fermes ne commencent à se montrer que sur la lisière de terrain pljis ferme au pied des collines qui précèdent les grandes montagnes. Encore ceux qui ont été bâtis dans ces conditions sont-ils malsains, sujets à la fièvre. Pour trouver des positions vraiment salubres il faut monter sur les collines. Aussi est-ce là que sont placées les villes et les bourgs modernes du district — administrativement c'est Tarrondissement de Sala — comme Tétaient aussi ses villes dans l'antiquité.
Tout semble indiquer que du temps des Lucaniens, et à plus forte raison du temps des Pélasges Œnotriens, leurs prédécesseurs, le fond du Val di Tegiano était encore occupé par une forêt marécageuse, pareille aux bois noyés périodiquement qu'on voit sm* les bords du Crati et à certaines parties de la forêt vierge du Pantano di Policoro, touchant au fleuve Sinno. Ce furent les Romains qui exécutèrent les grands travaux pour l'écoulement des eaux qui procurèrent le dessèchement de la vallée et en assurèrent le sol à l'agriculture. Leurs travaux servent encore aujourd'hui. Les canaux de décharge qu'ils creusèrent et qui versent dans le lit du Tanagro des eaux qui autrement
resteraient stagnantes et couvriraient une partie de la vallée, demeurent les éléments essentiels du système de son drainage, tel qu'il s'est conservé jusqu'à nos jours. Mais le moyen âge négligea (Complètement de les entretenir; son incurie laissa une grande partie des fossés de dessèchement romains s'obstruer et disparaître. Aussi les marécages reprirent-ils alors des terrains qu'on avait su leur enlever; une grande portion de la vallée retourna à l'état "de pâturages fangeux, inondés pendant certaines saisons de l'année et impropres à la culture. C'est seulement depuis un peu plus d'un siècle que l'on a recommencé à s'occuper du dessèchement du Val di Tegiano. On y a déjà consacré des travaux considérables, mais beaucoup, surtout les plus anciens en date, ont été si mal conçus, par des ingénieurs si ignares, qu'après avoir coûté énormément d'argent ils n'ont servi absolument à rien. Heureusement d'autres ont eu plus d'effet, ceux qu'en 1796 dirigea l'ingénieur Carlo PoUi et que commémore à Diano une inscription monumentale latine à la manière des Romains ; il n'est que justice de dire que depuis ces travaux, grâce à l'adoption d'un plan d'ensemble et à une bonne conduite des entreprises, l'assainissement
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de la vallée et sa restitution à l'agriculture ont fait d'immenses progrès. Mais ce qui reste encore à faire est énorme. Il y a nécessité de multiplier les moyens d'écoulement des eaux, et aussi d'exhausser et de solidifier le sol par l'adoption d'un système judicieux et bien organisé de colmatage, en un mot d'appliquer au Val di Tegiano les moyens qui ont réussi à transformer le Val di Chiana, de marécages pestilentiels^ . en la terre la plus féconde et la plus florissante de la Toscane.
Ici les résultats ne seraient pas moins certains. Par des travaux de ce genre l'arrondissement de Sala est appelé à devenir une des plus belles contrées agricoles de l'Italie. Mais précisément au moment où l'on pourrait concevoir l'espérance de voir entamer cette grande entreprise, qui demande des efforts extraordinaires, sa réalisation semble prête à rencontrer des obstacles nouveaux, et peutêtre insurmontables, dans le manque de bras.
Depuis un certain nombre d'années le pays se dépeuple avec une effrayante rapidité. L'émigration vers les territoires vierges de la Confédération Argentine a pris des proportions telles qu'elle devient un véritable danger public. Le paysan est attiré par les mirages décevants de cet Eldorado
lointain que des agents h la parole séduisante vien-nent lui vanter dans son misérable village. Les uns partent en famille, emmenant avec eux leurs vieux parents, leur femme et leurs enfants. De ceux-là on n'entend plus parler; mais leurs compatriotes s'imaginent qu'ils ont prospéré par delà l'Atlantique. Les autres s'en vont seuls, abandonnant leur famille, qui, dénuée de son soutien, végète et s'éteint dans la misère. Quelques-uns, en petit nombre, reviennent au bout de quelques années dans la terre natale, ayant gagné au rude métier de saladeros de quoi mettre leur famille dans une certaine aisance. C'est ceux que l'on cite partout, oubliant ceux, en bien plus grand nombre, qui sont morts à la peine, le cœur plein du regret de leur chère Italie, et ceux qui de là-bas, complètement dénationalisés, n'ont plus donné signe de vie. C'est leur exemple qui achève de tourner les têtes et détermine de nouvelles émigrations. J'ai vu dans le Val di Tegiano des bourgs, Padula par exemple, où depuis dix ans le tiers de la population virile a pris la route de l'Amérique. Dans certains villages où le casque de liège couvert d'étoffe blanche à l'anglaise, dont j'étais coiifé, me faisait prendre — je ne sais trop comment — pour
un Américain, les fcmines do tout âge se rassemblaient autour de moi et me demandaient avec un empressement avide si je venais de La Plata et si je pouvais leur donner des nouvelles de leur fils, de leur mari^ de leur fiancé, de leur frère. Le cœur le plus froid eût été attendri de ces ardentes et naïves interrogations.
Pour qui connaît Tétat du pays, cette dépopulation n'a rien qui surprenne. Il ne faut pas se le dissimuler, ici comme dans toute la Basilicate et dans beaucoup de provinces de l'Italie méridionale, la misère et la souffrance du paysan est parvenue à son comble, et le découragement a fini par le saisir. Il y a des luttes acharnées contre la nature et l'insalubrité qu'on ne peut demander à l'homme de la campagne que s'il est propriétaire du sol qu'il s'agit d'assainir, ou du moins s'il en est, comme en Toscane, le métayer dans des conditions qui en assurent à sa famille la jouissance pendant plusieurs générations. Mais s'il n'est qu'un tenancier incertain de son avenir ou un simple ouvrier agraire, s'il arrive à perdre l'espoir de voir améliorer sa condition, il se lasse d'eff'orts sans proportion avec le résultat qu'il en peut obtenir; il renonce à continuer une lutte absolument stérile
pour lui. Je ne saurais assez le répéter, Tltalie affranchie a eu le tort immense de ne rien faire jusqu'à présent pour changer le sort de ses populationsi agricoles, pour soulager Tintensité de leurs souffrances. De ce côté, aucun secours ne leur est venu, tandis que les charges des impôts et de la conscription, croissant en proportion des nécessités inévitables d'un grand État, en sont arrivées au point d'être un fardeau insupportable pour des gens qui meurent de misère. J'ai parlé plus haut avec la sévérité qu'elle mérite de la manière d'agir des grands seigneurs terriens, des propriétaires de ces latifundia qui absorbent la majeure partie du sol de l'ancien royaume napolitain. De ce côté encore le paysan n'a aucun secours^ aucun allégement à attendre, pas plus qu'il ne faut compter sur l'emploi d'aucun capital à l'amélioration, même la plus urgente, des terres. Pour ces propriétaires l'absentéisme est de règle, et leur unique préoccupation est de tirer de leurs domaines un certain revenu sans y dépenser un centime. Ils s'attachent donc à y maintenir un système d'agriculture et d'exploitation qui permette d'obtenir ce résultat en laissant une large part du sol improductive et le pays inhabité. Autrement, ils ne s'inquiètent pas
de. la condition de terres qui souvent sont vastes comme un département, et que beaucoup d'entre eux n'ont jamais visitées. Pourvu que le fattore ou mercayite di campagna, auquel il a confié l'exploitation de son domaine, lui en serve régulièrement la rente et au besoin lui fournisse des avances quand il lui en demandera, le propriétaire le laisse • maître absolu d'agir comme il veut ; et le fattore pressure à cœur joie le paysan pour arriver à faire sa propre fortune le plus rapidement possible, tout en satisfaisant aux demandes du propriétaire. C'est un vrai pacha turc, qui administre à la mode ottomane, avec un système aussi humain et aussi intelligent.
Il n'existe aucune institution de crédit agricole. Que le massararo ait à payer des ouvriers pour un travail urgent, que le simple cultivateur, après une année de mauvaise récolte, ait à fournir à une demande d'argent an fattore , qui n'accorde jamais de délais, ou simplement à acheter ses semences, ils n'ont aucune avance et nul moyen de se procurer les fonds qui leur sont indispensables, autrement qu'en se livrant aux mains des usuriers de campagne qui les égorgent. Autrefois il y avait dans chaque bourg un mont-dc-piété, institué dans
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un but de bienfaisance, qui prêtait sur gage à un taux infiniment modique ; la création d'établissements de ce genre avait été l'une des œuvres de charité les plus habituelles dans toute l'Italie. C'était sans doute un mode de crédit bien imparfait ; mais il valait mieux que rien, et par le fait rendait beaucoup de services, surtout pour les pauvres. Depuis un siècle on a laissé presque partout ces établissements dépérir et disparaître. C'a été dans la même période le sort des Monti Frumentarii^ institution propre au royaume de Naples et dont autrefois il était justement fier, qui s'y était surtout développée sous l'impulsion d'un grand mouvement de charité chrétienne, au xvi° et au xvn° siècle, et qui avait contribué plus que toute autre à permettre aux paysans de traverser sans périr de faim la période de l'abominable gouvernement des vicerois espagnols. On appelait ainsi des établissements de bienfaisance qui prêtaient gratuitement au cultivateur les grains nécessaires à ses semailles, a condition de les rendre à la récolte suivante. Pendant un temps il n'était pas un riche habitant des provinces qui ne tînt à honneur de conserver son nom en laissant par son testament une fondation de ce genre dans sa bourgade natale ou en enri-
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chissant celle qui y existait. Mais déjà dans les premières années de ce siècle Guistiniani, en rédigeant son Dictionnaire géographique du royaume, devait écrire presque à chaque page : « Dans cette localité a existé un monte frumeyitario^ établi par un tel, à telle date, et qui rendait les plus grands services. Mais il est maintenant fermé et rien ne Ta remplacé. »
Dans ces cruelles conditions du paysan, comment ne chercherait-il pas à s'en aller au loin tenter au prix de l'expatriation une meilleure fortune ? A mesure qu'il tend à sortir de l'état d'abrutissement où les gouvernements précédents le tenaient par système, il sent plus durement sa misère. Les moyens de s'en aller en Amérique sont devenus plus faciles ; les agences d'émigration, puissamment constituées dans les grands ports de mer comme Naples et Gênes, sont là qui l'appellent avec leurs programmes séduisants. Il se déracine du sol, il part et l'Italie méridionale s'appauvrit encore en se dépeuplant. A moins d'être aveugles, il est temps que les chambres et le gouvernement se préoccupent de ce mouvement d'émigtation qui se développe sur une échelle si menaçante. Mais on ne saurait l'entraver- efficacement par des me-
sures coercitives du genre de celles que les Bour» bons ont essayées sans succès à plusieurs reprises. Elles seraient iniques et impuissantes contre la force des choses. Il n'y a qu'un moyen d'arrêter dans sa source le courant formidable qui pousse à l'émigration le paysan des provinces napolitaines. Ce sont des mesures législatives qui améliorent sa condition, qui l'appellent enfin à la propriété, et en même temps un système suivi d'encouragements gouvernementaux à l'agriculture.
La race est forte, bien proportionnée, de bonne apparence et dure à la fatigue dans le Val di Tegîano. J'y ai vu, f)articulièrement à Padula, de beaux types de femmes, un peu sauvages, mais qu'un peintre aurait volontiers pris pour modèles. Celles de Sant'Arsenio se rendent artificiellement blondes en se lavant dès leur jeunesse les cheveux avec de la lessive de cendres, comme faisaient les dames romaines de la période impériale*
Le costume féminin dans tout le district est le suivant. Un corsage de drap rouge, bordé suivant les villages et l'aisance des paysannes d'un galon d'argent ou d'or ou bien d'un ruban bleu ou noir; il est décolleté et sans manches, s'arrêtant au-dessous de la gorge; de ce corsage sort la chemise de
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grosse toile blanche, à manches larges et longues, avec un fichu de couleur croisé sur la poitrine et un collier de verroterie auquel est suspendu un médaillon d'un filigrane d'or grossier. Quelquefois le fichu est de soie et provient des métiers de Catanzaro en Calabre ; plus souvent il est en simple cotonnade anglaise. La jupe est double: celle de dessus, toujours d'un bleu foncé, bordée d'un galon d'or chez les seules femmes de Polla^ est trèscourte, relevée par devant et attachée par derrière pour laisser voir la jupe de dessous, plus longue et étroitement roulée autour du corps, dont la couleur varie suivant les localités, rouge ici, bleu clair ailleurs, rayée dans un troisième endroit. Le voile, posé carrément sur la tête et tantôt de grosse toile, tantôt de laine, varie aussi de couleur suivant les endroits : à San-Rufo il est rouge, noir à Monte San-Giacomo et Sassano, bleu foncé à Casalnuovo, blanc partout ailleurs. La façon dont il tombe plus ou moins bas sur les épaules différencie également le costume des divers bourgs et villages. Quant aux hommes, ils ont tous une veste à revers brune ou noire, de velours chez les paysans élégants et aisés, de gros drap chez les autres, un gilet de laine écarlate à deux rangs de boutons,
une culotte courte et fendue au genou, de même «couleur que la veste et faite d'une sorte de froc grossier, de grandes guêtres blanches, pour chaussures des zambittiy espèces de sandales de peau attachées avec des cordelettes de poil de chèvre ; sur la tête un chapeau de feutre noir ou brun à larges bords. Quand commencent les froids, ils portent par-dessus ce vêtement la cappa toute rapiécée, d'une grosse étoffe de laine qui se fait dans les villages mêmes du pays, le cappotto^ plus long et plus ample encore, ou bien le giacco collant au corps, fait en peau de bique ou de mouton gardant tous ses poils à Textérieur.
Le Val di Tegiano est la grande route stratégique, tracée par la nature, qui fait pénétrer du nord jusqu'à l'extrémité méridionale de l'ancienne Lucanie et donne accès dans la Calabre. Aussi estce par là que sont passées aux époques les plus diverses toutes les armées d'invasion qui sont descendues vers l'extrême pointe de la péninsule italienne pour atteindre aux rives du détroit de Messine : les peuples de race sabellique dans leur grande poussée sur le territoire des colonies grecques et du Bruttium ; les Romains de la République, quand après avoir vaincu les Lucaniens ils allèrent occu-
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per Thurioi et mettre garnison à Rhêgion, avant de tourner leurs efforts contre Tareute et d'entrer en% lutte avec Pyrrhos, roi d'Épire ; puis, après la chute de la puissance romaine, Alaric et ses Goths, Autharis et ses Longobards ; plus tard, au xf siècle, Robert Guiscard et son frère Roger, avec leurs Normands; plus près de nous, Stuart d'Aubigny à deux reprises à la tête des troupes françaises ; enfin dans ce siècle même le général Régnier et le maréchal Masséna. C'est également cette voie qu'ont suivie en sens inverse, en marchant de la Calabre sur la CampaniiB, Totila, Gonsalve de Cordoue et Garibaldi. Car depuis la guerre d'Hannibal, où les dernières opérations dans la direction du Bruttium portèrent principalement de part et d'autre sur la route parallèle qui s'ouvre naturellement le long du littoral de la mer Ionienne, je ne connais guère, comme ayant conduit leurs armées par cette dernière ligne, que dans un sens, du nord au sud, l'empereur Othon III, quand il alla faire détruire à Stilo par les Arabes ses légions allemandes, et dans l'autre sens, en procédant du sud au nord, Bélisaire et le cardinal Ruffo.
C'est par cette vallée que les Romains firent passer leur grande voie de Capoue à Regium, rattachée
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à son point de départ à la Voie Appienne, et Tune des plus importantes de lltalie. Les érudits lui donnent ordinairement le nom de Via Popilia^ qui pourtant ne se lit chez aucun écrivain antique, parce qu'elle fut définitivement créée, dans la première moitié du u° siècle avant J.-C. par le célèbre C. Popilius Lsenas. Cette route, dont nous sommes venus précisément suivre les traces dans le Val di Tegiano, gagnait de Capoue Saleme et de cette ville se dirigeait sur le Silarus (le Sele), en passant par Picentia (Vicenza). Le Silarus franchi, elle passait un peu plus loin le Calor (Calore actuel), contournait le pied du mont Alburnus et atteignait le Tanager (Tanagro ou Negro) à Forum Popilii (PoUa). La voie suivait ensuite la vallée dans toute sa longueur, mais arrivée à son extrémité méridionale,- pour éviter les escarpements difficiles des montagnes de Lagonegro, elle tournait vers Touest, franchissait le col qui conduit à Sapri et touchait à la mer dans le voisinage du site de cette ville actuelle, au point que Ton nommait alors Caesariana (Acquafredda). De là elle remontait par la Lauriana d*aujourd'hui jusqu'à Nerulum (La Rotonda), d'où elle descendait dans la vallée du Crathis par Muranum (Morano), passait à Caprasia
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(Tarsia) eL gagnait enfin Consenlia (Cosenza), Jo ne détaillerai pas pour cette fois son ilinérairp dans sa dernière partie, depuis Consentîa jusqu'à Regium, car je la retrouverai dans le volume que je compte consacrer à la Calabrc occidentale, et j'inviterai alors le lecteur k la suivre avec moi. Je ne m'occupe en ce moment que d'une portion déterminée de son parcours. Cette grande voie, créée ainsi près de deux siècles avant la fin de la République, fut entretenue avec le plus gi'and soin pendant toute la durée de l'Empire. La dernière réparation qu'en mentionnent des documents épigraphiques eut lieu sous Julien l'Apostat. Elle était donc encore en parfait état quand Alarîc et Aulliaiis la suivirent, et elle fournit à leurs armées le passage le plus facile. C'est à peu de chose près son itinéraire qui a été adopté par les ingénieurs modernes pour la construction de la route royale — ou de la Conaolare, comme on dît dans le pays — de Salerne à Reggto par Ebolî et Cosenza, commencée et en grande partie exécutée sous le gouvernement de Murât, terminée après la Restauration par les Bourbons, qui s'en attribuèrent ensuite tout le mérite en vertu d'un principe que n'eût pas désavoué le P. Loriqucl, de celui qui
conduisit aussi le pape Pie VII k placer sur toutes les fouilles, que les Français avaient faites à Rome pendant sa captivité, les inscriptions où il se vante de les avoir ordonnées et dirigées. Seulement, parvenue au fond de la vallée, la grande route moderne, au lieu de tourner vers Sapri, gravit directement les montagnes et atteint Lagonegro, d'où elle gagne La Rotonda. On construit actuellement un chemin de fer qui desservira le Val di Tegiano et ira rejoindre du côté de Sapri la ligne de Saleme à Reggio par le bord de la mer Tyrrhénîenne. Les terrassements et les travaux d'art en sont déjà faits en partie.
Dans Fantiquité, le territoire du Val di Tegiano était réparti entre quatre cités des Lucaniens, établies sur les collines qui en font la ceinture, Atina (Atena), Tegianum (Dîano ou Tegiano), Consilinum (La Cività près Padula) et Sontia (Sanza). Sous la domination romaine, après la Guerre Sociale, ces cités devinrent autant de municipes qui demeurèrentpopuleux et prospères jusqu'à la fin de l'Empire . Les localités • secondaires en dépendaient , par exemple Forum Popilii d' Atina et Marcelliana de Consilinum. Comme presque toutes celles de Tltalie méridionale, les églises de ce district prétendent
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rattacher les origines de leur christianisme aux prédications de saint Pierre lui-même, qui aurait gassé par la contrée en se rendant à Rome; mais rien de sérieux ue justifie une pareille prétention, que l'on n'a pu appuyer qu'en y appliquant à tort ce qui est dit par une ancienne ti'adilion de saint Marc, premier évèqued'Alinaaupays des Volsquos, et non pas de la ville homonyme de la Lucanie, laquelle n'a jamais possédé d'évêché. Le seul indice d'une certaine ancienneté de la foi chrétienne dans cette portion du pays des Lucanicns résulte de la vie légendaire de saint Laverius, le célèbre martyr de Grumentum dans la persécution de Dioclétien ; il y est dît qu'il était né d'une famille A' lionestiores de Tegianum. EcclésJastiquement le pays a toujours dépendu de l'évêché de Pœstum, et de celui de Capaccio, qui en prit la place. C'est seulement le pape Pie IS, en 1830, qui éleva Diano, sur la demande du roi de Naples Ferdinand II, à la dignité de ville épiscopale et lui constitua un diocèse particulier.
Lors des invasions barbares, les villes romaines du Yal di Tegiano eurent cruellement à souffrir du passage des Goths, puis des Longobards, Elles furent aussi, dans le cours du l^° siècle, dévastées à plusieurs reprises par les incursions des Sarrasins.
Sous les rois Longobards ce pays dépendait du duché de Bénévent et du castaldat de Salerne. Quand plus tard la principauté de Bénévent devint indépendante, après la destruction du royaume, -et quand la principauté de Salerne s'en détacha à son tour^ il resta dans la dépendance de cette dernière ville. On ignore, du reste, absolument son histoire pendant cette période ; on sait seulement que les Bénédictins du Mont-Cassin y acquirent de grands biens et que ce furent eux qui y réorganisèrent la plupart des paroisses après les ravages des musulmans.
A la conquête normande, Diano et les autres localités de la vallée passèrent aux mains des comtes de Marsico de la famille Sanseverino, dont l'auteur était un des principaux compagnons de Robert Guiscard. PoUa, qui avait un seigneur particulier, relevait des comtes de Sicignano, autre grande famille normande, établie aussi dès les premiers temps de la conquête. Toute cette région appartenait^ en effet, au conilé que Guillaume, le huitième fils de Tancrède de Hauteville, s'était taillé avec son épée aux dépens de la principauté de Salerne et qui descendait au sud, le long de la mer Tyrrhénienne, jusqu'à Scalea.
Sous les Hohenstaufen, les Sanscverino de Maraico et Diano conlinuaîont à être au premier rang dpsbarons du royaume; FrédéricII les avait comblés de faveurs. Mais en 12i3, cédant aux suggestions des agents de la cour papale, Guglielmo Sanseverîno, chef do cette famille, devint l'àme d'une conspiralion ourdie pour assassiner l'Empereur excommunié, qui tenait alors cour plénière à Grosseto. Tous ses parants entrèrent dans le complot, avec les trois frfcres FasancUa, appartenant encore à une grande famille normande, qui possédait la majeure partie des monts Alburni et du CÎIento ; Henri de Morra, ancien grand-justieier du royaume; Teobaldo Franco, ancien podestat de Parme; Andréa Cicala, et d'autres membres de la haute noblesse. Il fut révélé par un des conjurés, qui au dernier mo- " ment recula devant le crime, Giovani da Presenzano. Les autres, se voyant découverts, n'eurent plus de ressource que l'insun-ection. Aussitôt Frédéric, quittant la Toscane, marcha contre eux, les battit et les contraignit à s'enfermer dans Capaccïo, dont il réussit à s'emparer après un siège de près de cinq mois. La colfere de l'Empereur était arrivée â son comble, et cette fois il fut implacable, La ville de Capaccio futrasée, après avoir été pillée
ot livrée aux flammes; tous ceux des conjurés qu'on y prit vivants périrent dans d'atroces tortures. De la puissante maison de Sanscverino il ne resta qu'un enfant de neuf ans, Roger, qu'un serviteur fidèle parvint à cacher et emmena secrètement hors des atteintes de Frédéric.
Vingt et un ans plus tard, Ruggiero Sanseverino était, avec PandolfoetMattco di Fasanella, l'un des principaux entre les bannis du royaume sicilien qui marchaient sous la bannière de Charles d'Anjoti et contribuèrent puissamment au gain de la bataille de Bénévent. Il ne fut pas moins ardent lors de la guerre contre Conradin. Charles lui rendit, accrus encore, les seigneuries et les biens de sa famille, qui avaient été confisqués ; il fit de même pour les Fasanella, et c'est alors que l'un d'eux, Matteo^ reçut la seigneurie de PoUa. Le§ Sanseverino devinrent dès lors les premiers et les plus fermes soutiens du parti angevin dans le royaume de Naples. Tommaso Sanseverino, ayant défendu énergiquenlent la cause de Louis II d'Anjou contre Ladislas, fut privé de ses domaines ot forcé de s'enfuir, quand celui-ci devint complètement maître du royaume, en 1399. Ce ne fut qu'en 1417 qu'il put rentrer et obtint de la reine Jeanne
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la restitution de ses terres et seigneuries; c'esl alors qu'il acquit Polla. En 1463, Robcrto Sanseverino, grand-amiral du royaume, fut fait prince de Saleriie parle roi Alfonse. Marsico et Diano se trouvèrent ainsi pendant quelque temps unis dans les mêmes mains à la principauté de Salerne, et y restèrent même après que le prince eut laissé la Conjuration des Barons contre Ferdinand]"'' tenir une de ses réunions dans sa ville de Biano.
Mais lors do l'expédition de Chaides VlIIàNaples, Antonio Sanseveri no, prince de Saleme, fidèle aux traditions angevines de sa famille, se montra l'un des plus chauds et des plus obstinés partisans du roi de France, dont il avait été le premier à solliciter l'entreprise. Après la triste capitulation de Montpensier à Atella, il vint à Naples en octobre 1496 taire sa soumission à Frédéric. Mais bientôt, ne recevant pas de garanties suffisantes pour sa sécurité, craignant le sort de son cousin, leprince de Bisignano, que le roi aragonais avait fait assassiner à Naples, après l'y avoir attiré par de belles promesses, il entreprit de recommencer la guerre à lui seul. Naturellement il fut vite défait et obligé de se retirer dans la forteresse de Diano, où U soutint un siège de trois mois contre Frédéric en per-
sonne. Le 17 décembre 1497 il dut se résigner à capituler, obtenant la faculté de se retirer librement à Venise, où il mourut deux ans après. On prétend qu'avant de sortir de Diano il traça avec la pointe de son épée sur une muraille du château les vers suivants, allusifs à son blason :
Non più bianco il color ma tutto întero Perdio il campo (oh mia perversa sorte) E trà il traverso affumigato e nero.
Dans le couvent des Mineurs Observants à Diano on lit encore ces autres vers, écrits par une main du commencement du xvi® siècle au-dessous de Técusson d'Antonio Sanseverino :
Il color di mia speranza Non è verde come fù, La tradita mia costanza Conosciuta non è più.
Ahi che dire ben mi lice :
Poco dura il gioir d'un infelice I
Les seigneuries du prince de Salerne, confisquées, furent distribuées entre différentes mains. Diano passa à une autre branche des Sanseverino, puis aux Colonna, princes d'Eboli; PoUa, érigée en marquisat, à la famille \illano. En 1606 Giovani Villano, marquis de PoUa, acheta Diano à la fa-
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mille Caracciolo, qui Tavail eu des Colonna. En 1651 l'Espagnol Carlos Cala, régent du royaume, fit à son tour l'acquisition de cette seigneurie, qui fut en sa faveur constituée en duché et resta à sa famille jusqu'en 1807. Un mariage transmit alors le titl'e de duc de Diano à la famille Schipani, qui le possède encore. Ce sont les descendants directs du Giuseppe Schipani que nous avons vu plus haut général de la République Parthénopéenne,en 1799.
En 1528, Lautr^c assiégea Diano et prit la ville après peu de résistance. On accusa les habitants d'avoir entravé l|i défense par sympathie pour les Français, et ils en furent durement chàliés par leur propre seigneur, Ferdînando Sanseverino, quand il y rentra après la mort de Lautrec et le désastre de son armée. C'est le dernier épisode des annales du Val di Tegiano qiii intéresse l'histoire générale.
Des hauteurs d'où nous avons embrassé dans son ensemble la vue du Val di Tegiano, nous allons rejoindre, au-dessous de Caggiano, la route royale de Reggio. Caggiano, bâti sur une crête de montagne avec un vieux château en ruines, est un bourg qui compte près de trois mille habitants. On ne sait rien de son histoire, si ce n'est qu'Albérède de Caggiano, chevalier de sang normand, était à la première Croisade un des compagnons de Bohémond.
Bientôt la route descend par une côte prolongée jusqu'à l'entrée de la vallée. C'est là que se trouve, de l'autre côté du Tanagro, sur le penchant d'une colline qui s'avance pour fermer le bassin de l'ancien lac, la jolie petite ville de Polla, entièrement rebâtie depuis le tremblement de terre de 18S7, qui n'y a pas laissé subsister un édifice ancien. Elle
compte 6,000 habitants, et de ses quatre paroisses trois seulement relèvent de l'évêque de Diano ; la quatrième est sous la juridiction de l'abbé du monastère de La Cava. C'est, en effet, à celte abbaye qu'en 1086 Asclitin, comte de Sicignano, et Sichelgaïla, sa femme, avaient donné les villages de Rustillanum et de Casîna prfes de PoUa, devenus plus lard San-Pictro et Sant'Antonio di Vienna, dontles Habitants en 151S se transportèrent à l'intérieur de la ville et y formèrent le noyau de la paroisse dont je parle.
Le nom de Polla ne vient pas du dieu Apollon, comme se sont complus à l'imaginer au xyi" siècle les savants locaux, lesquels l'écrivaient même alors Apolla ; c'est une contraction de Popilia. Il est nécessaire de restituer cette forme comme intermédiaire entre Forum PopiUique donnent les Itinéraires du IV" siècle et PoUa qu'on ti'ouvedéjà dans les diplômes du xi'. Avant le tremblement de terre de (837, Polla renfermait quelques débris d'antiquités employés dans la construction de ses églises. Le pont à cinq arcbes jeté sur le ïanagro, qui fait communiquer cette ville avec la grande route, est de construction romaine, mais fortement remaniée. Le canal transversal qui rassemble toutes les eaux
du bas de la vallée pour les déverser dans le lit de la rivière est aussi Tœuvre des Romains. Au siècle dernier on lisait auprès de l'entrée du pont une inscription gravée sur marbre, que quelques érudits napolitains ont commis la faute de croire antique : Pontem et foxaium Roma p{tiblic€) fecit. N'en déplaise à M. Mommsen, si ce n'est certainement pas là un monument d'^épigraphie romaine, ce n'est pas non plus, à proprement parler, une inscription «fausse», et il est injuste d'y attacher cette épithète flétrissante. La fraude n'a eu aucune part à sa confection. C'est tout simplement une de ces memorie que la Renaissance aimait à placer pour illustrer l'histoire des lieux. L'unique faute a été ici à ceux qui plus tard se sont mépris sur la nature et l'âge du monument.
Sur la rive droite de la rivière, à l'endroit où le chemin qui conduit à la ville et de là au village voisîti de Sant'Arsenio, dont l'église fut fondée par le duc Roger de Fouille, se détache de la grande route, est un groupe de maisons désignées sous le nom de Taverne di Polla. Dans le mur de façade de ces maisons est encastrée depuis plusieurs siècles une des plus fameuses et des plus [importantes inscriptions latines que nous ait léguées l'époque
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républicaine. Les formes de langue y sont des plus anciennes, et le type paléographique de récriture des plus intéressants aussi par son caractère archaïque. C'est Tinscription oh C. Popilius Laînas raconte la construction, de la voie qu'il a fait exécuter de Çapoue à Regium avec ses ponts, ses bornes milliaires et son service de courriers, viam fecei ab Regio ad Capuam et in ea via pontets omneiSj miliarios tabelanosqiie doseivei. Il donne la longueur totale de la route avec les distances entre ses différentes stations et dit avoir construit à Tendroit où était placé le marbre un forum, le Forum Popilii, appelé d'après lui, et des édifices publics, forum aedisque poplica^ heic fecei. Il rappelle encore les hauts faits de sa préture en Sicile, où il a réprimé les mouvements des esclaves et fait rentrer 917 fugitifs entre les mains de leurs maîtres, eidem praetor in Sicilia fugiteivos Italicorum conquaeisivei, redideique homines DCCCCXVII. Enfin dans une phrase très remarquable il se vante d'avoir été le premier à forcer les pasteurs à céder le terrain aux laboureurs surles domaines publics, eidemque primus fecei ut de agro poplico aratoribus cédèrent paas tores.
Voici bien le principe de politique économiq*ie et
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agraire qui inspirait les actes de l'administration romaine aux temps où la République était encore florissante et son administration forte, restreindre par des mesures énergiques la vaine pâlure pour y substituer la culture du sol. C'est le vrai principe, celui qu'il faut cippliquer aujourd'hui de nouveau et qui seul peut rendre à la contrée la vie et la prospérité, en amener le repeuplement. Au moyen âge, sous le régime féodal, c'est le contraire qui avait prévalu. Lorsque Francesco Sanseverino, comte de Marsico, en 1335, assura à la commune de Diano la jouissance d'une partie du territoire de la vallée il le fit en interdisant « que personne osât mettre en culture les biens communaux, y bâtir ou y exécuter un travail d'amélioration quelconque », ce qui fut confirmé dans les même termes par le roi Laàislas en 1404, par Jeanne [I en 1430, par Ferdinand d'Aragon en 1465, et par Charles-Quint en 1536. Au xv° siècle la passion de l'antiquité était universelle ; c'est par son exemple qu'on voulait tout justifier. On prétendit donc faire remonter à l'administration romaine la préférence accordée au pâturage sur le labourage ; et pour y arriver on inventa des soi-disant documents épi graphiques. Marino Frcccia, dans son traité De suffeudis, af-
Erme co qui suit : " Lorsque j'élais dans le Val di Diano pour inspeclcr les limiles âe3 domaines de celte ville et du seigneur baron de San Pietro, je trouvai une pierre de marbre où l'on pouvait encore lire quelques paroles : Ei Vallis ralionis niincupatur, dum inter pastores et aratores qii^stio esset quod eorum m af/ro potior esset in pascendo vel arando, destitiato a Romanis consule decretum fuit ut pastoribus cederejit aratores. » Ce passage a échappé à M. Mommsen, qui n'a pas compris le texte en question dans la partie des fausses de son grand recueil. II est pourtant d'une réelle importance pour la question de la date, jusqu'à présent igQorée, où fut découvert le marbre de Popilius Lœnas. Il était, en effet, nécessaiiij que l'inscription de Polla fût connue pour que l'on put inventer la prétendue inscription de Diano, imaginée pour en faire la contrepartie.
C'est un peu au-dessous de Poila que se trouve la perte du Tanagro, déjà mentionnée par Pline comme une des merveilles naturelles de la Lucanie. La rivière s'engouffre et disparaît sous le sol pour ressortir après plusieurs kilomètres de trajet souterrain, partie des grottes de Campestrino, partie ■ de la caverne de Sanl'Angelo à Pertosa, près d'Aii-
letta, d'où ses eaux débouchent avec une chute de 7 mètres de haut. Cette dernière caverne est entièrement creusée de main d'homme et forme Fissue d'un tunnel artificiel exécuté par les Romains. A un niveau plus élevé on suit auprès de là le tracé d'un ancien lit desséché de rivièi'e, sur lequel est même un pont antique. Il est donc manifeste que primitivement le Tanager ressortait de terre par une issue naturelle, située à un niveau moins bas que sa sortie actuelle, de telle façon que les eaux n'avaient pas un écoulement suffisant et devaient former encore dans la vallée, au-dessus de Polla, les stagna dont parle une inscription latine du temps de la République, malheureusement mutilée, qui existe aux environs de Diano, Le C. Luxilius, mentionné dans l'inscription, avait exécuté à ces mares stagnantes des travaux dont nous ne pouvons déterminer exactement la nature. Pour mieux assécher la vallée, on creusa le tunnel qui donnait plus de pente à la rivière en la faisant déboucher notablement plus bas, et son ancien lit, dans cette partie de son cours, demeura abandonné. Ce travail considérable dut être exécuté encore sous la République, avant l'époque de Virgile, qui dans ses Géorgiqiies parle de la sicci ripa
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Taiiagri, ce qui ne pout s'appliquer qu'à son lil desséché.
Un peu plus haut q ue PoUa dans la vallée , sur son cftié occidental, au pied de la gracieuse colline qui porte k- village de Sant'Arsenio, un autre bras du TanagTO s'enfonce aussi sous terre dans le gouffre appelé La Foce, pareil à ces katavothm qui sont si multipliés dans certaines parties de la Grèce, Il est probable que ses eaux vont rejoindre par un canal caché celles qui reparaissent au jour à Campestrino ou à Pertosa. Mais une explication aussi simple do ce qu'elles deviennent n'a pas satisfait l'imag'inatîon populaire, loujourg avide de merveilleux. Celle-ci se plaît à supposer que le bras de rivifere qui disparaît à Sant'Arsenio prend son chemin sous la chaîne des Alhurnî et va ressortir do l'autre côte de ces montagnes, dans la pittoresque vallée de Fasanella, pour y former un des affluents du Calore. On raconte toute sorte de merveilleuses histoires d'objets jetés dans ce bras du Tanagro, qui auraient ensuite, après un long trajet sous terre, été recueillis dans la rivière do Fasanella.. le me borne à les mcnlionner pour ce qu'elles valent, en remarquant seulement que le fait qu'elles prétendent appuyer est bien peu vraisemblable.
A 6 kilomètres de distance des.Tavei'ne diPolla, le chemin qui monte à Atena s'embranche sur la gauche de la route royale ou Consolare. Atena est bâtie à une élévation assez considérable sur la cime d une colline rocheuse, d'où Ton jouit d'une fort belle vue sur la vallée, vue qui, dans la direction du nord-ouest, s'étend même jusqu'à Salerne et de ce côté se termine par une échappée de mer. C'est actuellement une ville de 5,000 âmes environ, que les tremblements de terre ont plusieurs fois ruinée, notamment en 1561, en 1694 et en 1857. Elle occupe encore l'emplacement dé l'antique Atina, Tune des cités importantes de la Lucanie, qui devint ensuite un municipe et que le Libjer Coloniart/m enregistre comme le siège d'une prœfectiira. On y voit des restes des murailles romaines et d'un amphithéâtre. Les trouvailles d'antiquités y sont fréquentes ; on y a découvert et on y voit encore un certain nombre d'inscriptions latines. D'autres ruines romain es s'observent également sur la lisière de la vallée, au pied de la hauteur dont Atena couronne le sommet. Il s'était formé là un bourg inférieur, dépendant de la cité haute et touchant à la grande voie qui suivait la vallée. Nous constaterons le même fait pour Consilinum et pour Tegianum.
C'est sur le territoire d'Atena qu'a été trouvé «n fort curieux groupe de terre cuttc qui est en ce moment à Paris, en la possession de MM. Rollin et Feuardent. Il remonte à une époque antérieure à la conquête romaine, et avec le petit bronze qu'à Acerenza j'ai réussi a acquérir pour le Musée du Louvre, il est jusqu'à présent seul h représenter d'une manière bien caractérisée, parmi les monuments connus, ce que pouvait être l'art indigène des Lucaniens vers le iv° siècle avant J.-C, là oii ils n'étaient pas dans un contact quotidien avec les Grecs. La rudesse barbare du style et l'inexpérience du modeleur y ont donné, comme il arrive souvent en pareil cas, un tel cachet d'archaïsme qu'on serait disposé à croire au premier abord, en voyant le groupe, qu'on est en présence d'une terre cuite babylonienne. Il représente une femme portant un enfant dans ses bras et accompagnée d'un autre enfant un peu plus grand qui marche auprès d'elle, chacun des enfants ayant à la main un oiseau. Ces différents personnages sont vêtus de longues robes plissées à plusieurs étages de jupes peintes en rouge et en bleu foncé. Ils ont des colliersàplusieurs rangs de gros grains qui tombent bas sur la poitrine, avec d'énormes bulles comme
pendants de milieu. Un grand voile d^éloffe épaisse, qui semble de grosse laine, ou plutôt une sorte de manteau à capuchon, qui a été coloré en rouge, est posé sur la tête de la femme et l'enveloppe par derrière en descendant raide, sans un pli, jusqu^à ses pieds. Comme type d*art et de costume tout à la fois, ce groupe est des plus curieux.
Après avoir appartenu, comme tout le Val di Tegiano, à la famille Sanseverino, la seigneurie d'Atena, confisquée en 1498 sur Antonio, prince de Salerne, passa successivement en différentes mains et finit par arriver en 15S2 à celles des Caracciolo, marquis de Brienza, pour qui elle fut érigée en principauté .
Sala, ou comme on dit aujourd'hui Sala Consilina, le conseil municipal ayant prétendu trancher par un de ses votes, et cela d'une manière dont nous montrerons un peu plus loin Tinexactitude, la question controversée du site de Fantique Consilinum, Sala vient à quelque distance après Atena, toujours sur les collines bordant la vallée du côté de rOrient et précédant la grande chaîne des Apennins. C'est une jolie ville, propre, vivante et bien bâtie, de près de 8,000 habitants, où il y a une auberge passable et qui est administrativement le
>>$ A TRAVERS LAPULIE ET LA LUCAME
chc'Mîeu d'un des arrondissements de la province de Salerne. La roule y monte pour la traverser dans sa partie inférieure. On y voit, murées dans des maisons^ quelques inscriptions latines qui ont été exhumées dans le voisinage. La ville, dont Timportance est toute moderne et qui ne joue pas de r61e dans Thistoire, ne possède, du reste, aucun monument ancien, si ce n'est les ruines du vieux château qui la domine. Ce château, dont les dispositions de la construction rappellent de très près celui de Salerne, date peut'-ètre du même temps, du viii* ou du IX' siècle. Quelques-uns ont supposé que dans le texte des lettres de Pietro délie Vigne, à propos de la conspiration de 1245 contre Frédéric II, on devait rétablir Sala au lieu de Scala comme nom d'un des deux châteaux où les conjurés furent bloqués et pris. La conjecture, sans être prouvée, a une certaine vraisemblance, car Sala, comme Capnccio, appartenait aux domaines de Guglielmo Sansevorino, le principal auteur de la trame, tandis que Scala, plus célèbre dans Fhistoire, n'appartenait à aucun des conjurés et était située assez loin d(; là, dans le voisinage de Ravello et d'AmaUi. Presque oxactcmont en face de Sala, de Taulre vtilé de la vallée, la ville de Diano s'élève au faite
d'une colline en forme de cône tronqué, détachée on avant des contreforts du mont Cervati. Son nom de Diano est une contraction de celui du Tegianum de Tantiquîté, et comme il y avait plusieurs localités homonymes en Italie, le conseil municipal, en 1862, a repris officiellement l'appellation de Tegiano. Mais jusqu'ici elle n'a pas prévalu dans Tusage. La route carrossable qui conduit de Sala à Diano traverse le Tanagro sur un pont à trois arches, dont une enterrée en partie, que Ton désigne sous le nom de Ponte di Siglia (d'autres écrivent inexactement Silla). La première arche du côté de l'occident est encore de construction romaine. L'arche centrale, bien que reposant sur des piles également romaines, a été refaite au xhi"" siècle; elle est en ogive, avec une croix sculptée sur la clef de voûte. A la tête du pont, du côté de Test, sont les ruines d'une tour qui en défendait le passage.
Tegianum, dont les historiens ne parlent pas, est connu comme ville municipale importante par Pline, le Liber coloniarum et les inscriptions. Les topographes napolitains, tels que Costantino Gatta etl'abbé Romanelli, l'ont généralement placé dans un site inférieur à celui de Diano, dans la vallée
même, à 2 kilomètres au nord de la ville actuelle. C'est ce quefaitencore M. le chanoine Macchiaroli, le dernier historien du Val di Tcgiano, dont le livre (1) a paru en 1868.11 y a là, en elfet, des ruines d'une certaine étendue, où la pioche des cultivateurs ramène souvent au jour des débris antiques do toute nature et oii l'on a trouvé un certain nombre d'inscriptions latines, quelques-unes remontant à ■ l'âge de la République. Cependant il me paraît impossible de voir dans ces ruines autre chose que celles d'un bom'g distinct de la cité de Tegianum, dont il dépendait, bourg qui s'était formé graduellement plus bas, par suite de l'assèchement du sol de la vallée, comme nous avons vu tout à l'heure qu'il s'en était formé un au-dessus d'Atina, mais dont l'existence n'empêchait pas la cité de continuer à subsister sur la colline.
Que la véritable ville, que Tegianum môme ait été précisément là oii Diano lui a succédé, c'est ce qu'admettent M. Mommsen, qui a visité jadis les lieux, et avec lui tous les critiques de la haute science européenne. Et je ne crois pas possible d'en douter en présence des nombreux et impor-
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