Diano girhe, Napli
■ l'omonima s , 1868.
tants vestiges d'occupation antique qu'offre à l'attention du visiteur la ville de Diano. Deux de ses églises, San-Pietro et Sant'Andrea sont élevées sur l'emplacement de petits temples antiques, bâties avec leurs débris, et renferment assez de fragments des différents membres de leur architecture, colonnes, chapiteaux, frises, corniches, sans compter les deux stylobates encore en partie conservés en place, pour que M. l'ingénieur Giustino Pecori ait pu en esquisser des restaurations fort imparfaites, publiées dans le livre de .M. le chanoine Macchiaroli. Un architecte expérimenté, reprenant ce travail sur place, arriverait facilement à un résultat beaucoup plus satisfaisant. Les deux petits temples en question reproduisaient les mêmes données architectm^ales : une façade à deux colonnes entre deux pilastres d'antes, des chapiteaux composites, une frise à triglyphes et métopes chargés de symboles^ et par-dessus une corniche corinthienne. Les chapiteaux qui se voient à l'église San-Pietro font sortir de leurs feuillages des serpents dont les têtes remplacent les caulicoles sous les angles de l'abaque, disposition que l'on remarque aussi diinsF-de curieux chapiteaux romains historiés de Vienne en Dauphiné. Dans les ruines
inférieures prises par quelques-uns pour celles de Tegianum et au village voisin de San-Rufo, Ton a également découvert des fragments considérables d*architraves de petits temples du même genre, dont Tun circulaire, où ]*on voit également, au milieu d'un entablement d'ordre corinthien, une frise à métopes et triglyphes alternants, comme dans Tordre dorique, avec des symboles sur les uns et les autres. Ce style composite, dont j'ai autrefois découvert un des plus remarquables exemples dans les Propylées d'Appius à Eleusis, était à la mode d'une façon toute particulière à Tegianum à Tépoque du haut Empire.
Une autre des églises de Diano, celle de San- Michele Arcangelo, a été bâitie, non pas, comme on le dit vulgairement par une fausse expression, sur un amphithéâtre antique, mais sur un petit odéon ou théâtre couvert pour la musique. Les maçonneries antiques de cet odéon y servent de base aux murailles d'une partie de l'église, et Ton peut retrouver facilement , en étudiant ce qui en reste, les dispositions essentielles de l'édifice antique, qui ressemblaient fort à celles de Todéon de Pompéi.^Lo livre de M. le chanoine Macchiaroli en donne un plan assez bien fait. Deux colonnes de
granité rose, non pas d'Egypte, comme on serait disposé à le croire, mais des carrières de Rossano (Roscianimi) en Calabre, colonnes appartenant à la décoration de la scène et restées à leur place antique, soutiennent Torgue de l'église .
Diano offre aussi quelques morceaux intéressants de sculpture d'une bonne époque. Sur la place principale de la ville, ou la piété des fidèles a érigé, en 1859, un obélisque dédié en l'honneur de saint Cono, à la protection duquel on attribue ce fait que le tremblement de terre de 1837, tout en y produisant beaucoup de ruines, n'y causa la mort de personne, sur la place, dis-je, est une fort curieuse statue de marbre d'une grandeur audessus de la nature. Elle représente le satyre Marsyas agenouillé, les mains liées derrière le dos, la tête couverte d'un voile en signe de deuil, tel en un mot qu'on le voit sur quelques peintures de vases du midi de l'Italie, où Apollon, vainqueur dans la lutte musicale qu'ils avaient engagée, oblige son vaincu, livré à sa merci, de lui baiser la main avant qu'il ne le fasse écorcher vivant. On a placé cette statue sur un piédestal antique qui n'était aucunement le sien et qui porte une dédicace à Flavius Vibius Severus, empereur éphé-
mère créé au v'' siècle par Ricimer, et Lucanien de naissance.
Engagée dans une des murailles de la cathédrale est une réplique en marbre de la fameuse statue du Tireur d'épine. Dans les dissertations auxquelles ont récemment donné lieu les diverses répétitions connues de cette figure, le bronze de Tancien musée du Capitole, le marbre de M. Castellani, actuellement au Musée Britannique, la statuette de bronze de M. le baron Edmond de Rothschild, Fexistence de la statue de Diano paraît avoir été complètement ignorée. Elle mérite cependant l'attention, et avant tout il serait indispensable de la dégager complètement afin d'en pouvoir apprécier le mérite d'une manière convenable et de la bien étudier. La statue en question jouit, du reste, dune renommée très populaire à Diano sans que les dotti de la localité aient su s'apercevoir de ce qu'elle était en réalité. Il s'est formé toule une légende à son égard. On vous raconte que c'est le monument d'honneur élevé par la république de Tegianum à la mémoire du dévouement patriotique d'un de ses enfants, un courrier noiïimé Marcius, qui, chai'gé d'un message d'une importance décisive, s'étant enfoncé dans sa course une
épine dans le pied, ne voulut pas perdre un moment pour essayer de Tarracher, et continua malgré cet accident, jusqu'à tomber mort de douleur en arrivant.
Ajoutons à ce qui vient d'être indiqué plusieurs torses de statues viriles vêtues de la toge, dans un jardin de la ville, un bas-relief de devant de sarcophage retraçant des scènes agricoles, quelques cippes funéraires décorés de bustes en demi-bosse, une mensa ponderaria ou table-étalon des mesures publiques en marbre, de nombreuses inscriptions latines, dont quelques-unes comptent au nombre des plus anciennes que Ton connaisse, et nous aurons achevé Fénumération de ce que Diano possède en fait de reliques de l'antiquité.
La ville conserve aussi un certain nombre de monuments intéressants du moyen âge, malgré les tremblements de terre qui Font si souvent ruinée. Ainsi celui de 1857 a complètement renversé la Sedile ou ancien palais municipal, qui était un édifice de la Renaissance, fort remarquable, dit-on, qu'avait construit en 1472 Giacomello di Barbino, architecte natif de Diano même. Il ne reste plus qu'une partie des remparts de la ville avec leurs grosses tours rondes à mâchicoulis, de l'époque
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aragonaisc, qui tinrent en échec les armes du roi Frédéric. Le château, construit du côté du noird et surplombant un précipice, est comme masse du temps des Angevins, surlout dans la partie du logis; les grosses' tours et Tentrée, qui y ont été ajoutées, datent du xv"* siècle; enfin on y remarque des remaniements et des additions de Tépoque des vice-rois espagnols.
Les églises, malheureusement remaniées, défigurées, en grande partie refaites dans des restaurations modernes, datent toutes de la période de la royauté de la maison d'Anjou. Les Sanseverino, remis en possession de Diano après la chute des derniers Hohenstaufen, ont manifestement voulu comme renouveler leur ville en lui donnant une splendeur qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. La cathédrale, connue sous le nom de Santa-Maria Maggiore, présente encore un remarquable portail du xni® siècle et un superbe ambon exécuté en 1279 par le Melchiore que nous avons déjà vu plus haut comme architecte de la cathédrale de Rapolla en 1253. On y voit la tombe, mutilée, mais dans ce qui en reste d'une fort belle sculpture, d'Enrico Sanseverino, comte de Marsico, grand connétable du royaume, mort en 1336, et celle d'Orso Mala-
voila, médecin do Ferdinand d'Aragon et grand bienfaiteur de la ville de Diano. Cette dernière est d'an fort mauvais travail. L'église de la Pietà, autrefois celle du couvent des Mineurs Observants, possède une Mise au tombeau du xv® siècle, sculpture de ronde-bosse en terre cuite offrant six figures de grandeur naturelle autour de celle du Christ, par Guido Nazzoni de Modène, surnommé Modanino. C'est une réplique du groupe célèbre de l'église de Mon toli veto à Naples. Saint Jean y a de même les traits du roi Alfonse et le personnage auprès de lui ceux de son fils Ferdinand; Joseph d'Arimathie est le portrait de Sannazaro et Nicodème celui de Pontano. J'ai parlé plus haut de l'église San-Pietro et des vestiges d'un petit temple antique qu'elle renferme ; il faut y signaler aussi un très important monument de la sculpture de l'aurore du xv* siècle, dans le tombeau d'un chevalier du nom de Bartolomeo Francone. Sur l'architrave de la porte d'entrée je relève une inscription en caractères gothiques qui contient la date de 1370 et le nom d'un architecte, Giovanni Decnolo , de Diàrio.
11 y aurait pour les connaisseurs en histoire de la peinture, et spécialement pour ceux qui vou-
(iraient se mettre à débrouiller le chaos encore si confus des origines de Técole napolitaine, une étude intéressante à faire des tableaux des primitifs que renferment encore les églises de Diano. Personne n'est allé jusqu'ici dans cette ville en se proposant un tel objet, et pourtant il y a là de quoi motiver le voyage d'un critique en ces matières. Notons, pour essayer d'appeler sur ces peintures l'attention de quelqu'un de réellement compétent, deux triptyques sur fond d'or, dont l'un exécuté sous une influence byzantine très marquée, dans l'église Sant' Andréa, puis un autre dans celle de la Pietà. Sur le maître-autel de l'église de TAnnunziata, autrefois des Célestins, est une grande peinture sur panneau à trois registres, l'Annonciation, le martyre de sainte Marguerite et huit figures de saints, qui rappelle la manière de Ghirlandajo. Enfin le tableau certainement le plus remarquable que Ton voie à Diano est celui des Miracles de saint Diègue, incontestablement l'œuvre de Baldassare Peruzzi. Celui-là serait digne d'un grand musée.
On voit que pour une ville à laquelle les différents Guides du voyageur ne consacrent pas même une ligne, Diano possède un grand nombre
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do richesses d'art de toute nature, plus qu'on n'est habitué à en rencontrer dans les localités des provinces de l'extrémité méridionale de 11talie.
C'était jadis la capitale féodale de la contrée; Sala Fa supplantée dans son ancienne importance administrative et civile. Mais Diano reste le cheflieu religieux. C'est là que réside Tévêque, que sont le chapitre, le séminaire et tout un nombreux clergé; c'est là que l'on conserve les reliques qui attirent la foule des pèlerins et provoquent la vénération des fidèles. Il en résulte nécessairement un contraste et même une sorte d'antagonisme entre les deux villes, pareil à celui que nous retrouverons dans la Calabre occidentale entre Monteleone et Mileto, qui sont dans les mêmes conditions et également rapprochées l'une de l'autre. Comme de juste, à Diano c'est l'élément ecclésiastique qui tient le haut du pavé ; son influence y est prépondérante ; ce sont ses idées, ses opinions qui y prévalent. On n'y est pas pour cela bourbonien à proprement parler; c'est une opinion qui, à part quelques vieillards, n'existe plus nulle part dans le Napolitain. Il est même de mise parmi les ultras du clergé méridional de dire que les Bourbons ont
im A ÏHAVERS L'APULIE ET LA LL'CANIE été rejetcs de Dieu pour avoir avec Tanucci versé dans les idées gallicanea et inauguré des le siècle dernier l'œuvre révolutionnaire de la sécularisation de la société, supprimé le tribut de la haqucnée et méconnu les droits temporels du Saint-Siège sur la couronne de Naples, et que le roi de la maison de Savoie peut devenir à leur place l'oint du Seigneur et le monarque légitime s'il accepte un jour ta mission de la royauté, telle que la comprend l'école théocratique. fin attendant, continuent ceux qui expriment ces idées, si les fidèles du petit troupeau doivent éviter soigneusement de pactiser avec i'hérésie du libéralisme en prenant part aux élections (ne elettori, né elelti, telle est la formule), ils doivent rendre k César ce qui appartient à César coinme à. Dieu ce qui appartient à Dieu, en obéissant au gouvernement de fait à qui la Providence a préparé les voies et à la dynastie qui prévarique en manquant à certains devoirs, mais à laquelle il n'y a pas de raison d'en préférer une autre dont les événements out montré la condamnation céleste. Ce sont là les doctrines de l'école de la Civiltà Catto/tca dans toutes les parties do l'Italie où l'existence de l'ordre de choses actuel ne se trouve pas en conflit avec les revendications de souveraineté temporelle
de la Papauté. Elles se sont habilement dégagées de toute solidarité compromettante avec les anciennes dynasties, avec les souvenirs de l'état de morcellement auquel le pays était autrefois réduit sous le pied des étrangers. On peut les professer en étant aussi italien de cœur que les libéraux; on y comprend seulement d'une autre manière le rôle de ritalie. Il m'a paru que ces idées, grâce h l'influence du clergé, avaient assez de faveur à Diano, tandis que dans sa voisine Sala les opinions qui prévalent sont celles de la gauche parlementaire. La différence se marque extérieurement d'une manière assez originale dans un petit fait. A Sala, en parlant de la ville épiscopale, on dit Tegiano, employant le nom qui a revêtu désormais un caractère légal ; dans la ville même on continue à dire Diano parce que cette appellation est toujours consacrée dans l'usage religieux.
Nous avons donc là, dans les deux villes qui se font face l'une à l'autre des deux côtés de la vallée, un dualisme bien accusé : dans l'ordre des faits officiels, d'un côté l'évêque et les autorités ecclésiastiques, de l'autre le sous-préfet et les autorités civiles ; dans Tordre des opinions, ce que la mauvaise langue politique actuelle appellerait la ville
A TRAVERS UAPULIE ET LA LUCANIR
cléricale ot la ville laïque, ce que j'aime mieux nommer, en empruntant aux traditions historiques de l'Italie des termes qui ont toujours leur raison d'être, car les choses qu'ils désignent sont encore vivantes, la ville guelfe et la ville gibeline. Diano et Sala, dans leur obscurité de petites villes de province, personnifient ainsi, l'une en face de l'autre, les deux grands principes qui depuis dixhuit cents ans, sous des formes et des noms divers, se disputent le monde et se le disputeront bien longtemps encore : les droits de la puissance spirituelle et morale de l'Église, d'une part, de l'autre ceux de l'indépendance séculière de la société civile et de l'État dans son rftle temporel. Ce sont là deux principes dont la conciliation définilive est peutêtre un rêve avec les passions humaines, leurs violences et les prétentions exagérées qu'elles inspirent de part et d'autres. Mais il faut absolument qu'il s'établisse entre eux une sorte de traité de paix, un modits vivendi équitable, qui peut varier suivant les circonstances, sous peine de voir l'ordre social trouljlé jusque dans ses bases, la nation déchirée par des dissensions et des haines dont il est impossible de prévoir l'étendue et les conséquences. Car tous les deux sont légitimes et néces-
saires et Ton ne peut sacrifier Tun à l'autre sans tomber dans la violence et dans Finjustice, sans opprimer les consciences et ce qu'elles ont de plus sacré.
PADUIA ET CONSILINUM
De Sala à Tendroit où le chemin qui conduit à Padula s'embranche sur la grande route on compte une dizaine de kilomètres. Un peu plus qu'à moitié chemin se trouve San -Giovanni in Fonte, groupe de quelques maisons auprès d'une belle et abondante source. Toutes les fois qu'on creuse le sol en cet endroit, où des maçonneries romaines affleurent sa superficie, on est sûr d'exhumer des antiquités. C'est de là que proviennent presque 4outes les inscriptions qui se trouvent actuellement à Sala. San-Giovanni in Fonte occupe certainement, en effet, le site de la localité antique de Marcelliana, l'une des stations des Itinéraires. Nous reviendrons bientôt sur ce point en discutant
i06 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANtE l'emplacement de Conailînum, cilé dont Marcclliana dépendait.
Le soleil se couche quand nous passons en cet endroit; aussi la nuit est-elle complfetement faite quand noua quittons la Consolare, tournant sur notre gauche dans le chemin de Padula. Naïvement nous nous imaginions que noire équipago allait nous porter jusque dans cette ville, la plus considérable comme population du Yal di Tcgiano, puisqu'elle compte 9,000 habitants, et nous nous réjouissions d'y trouver bientôt un gite, avec le repos dont le besoin se faisait sentir apr^s une joiimée laborieuse et bien remplie. Mais c'était une illusion, dont nous sommes réveillés d'une manière fort désagréable. Brusquement le cocher s'aiTête en nous déclarant qu'il ne peut pas avancer plus loin, qu'il n'y a plus de route carrossable ; il nous fait descendre, dépose en un clin d'œil nos bagages à terre auprès de nous, et avant que nous ayons eu le temps de nous reconnallie , faisant tourner ses chevaux, repart à fond de train dans" la direction de Sala où il va remiser, nous laisaanl seuls en pleines ténfebros, sans guide et ignorants du chemin que nous devons prendre. Dans celte situation ridicule nous ne laissons pas que d'être
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embarrassés. Nous sommes au pied d'une colline rocheuse et escarpée qui s'adosse aux contreforts du mont Sant'Elia. C'est aux flancs de cette colline, de la moitié environ de sa hauteur à son sommet, que s'accrochent les maisons de Padula, dont nous apercevons les lumières étagées à une assez grande élévation au-dessus de nos têtes. Une cordiale hospitalité nous y attend ; nous le savons à l'avance. Mais il nous faut gravir jusque-là par des sentiers dont nous n'avons nulle idée, chargés de paquets, au travers d'une nuit dont les nuages épais qui couvrent le ciel augmentent encore l'obscurité, et au premier moment, nous voyant absolument seuls dans la campagne, nous nous demandons avec une certaine anxiété ce que nous pourrons faire de notre gros bagage et comment nous arriverons à être renseignés sur le chemin. Nous discernons enfin dans les ténèbres une masséria qui n'est pas trop éloignée ; nous allons y frapper, et parmi les ouvriers qui y sont attablés pour le repas du soir nous recrutons quelques femmes qui chargent nos malles sur leurs têtes. Elles portent vaillamment ce fardeau sans fléchir, et ainsi chargées commencent Fascension d'un pas alerte, en nous servant de guides.
Un jour, sur l'effroyable sentier de chèvres qui conduit de Cattaro à Tsettinié, comme je m'arrêtais à regarder passer une file de femmes monténégrines qui cheminaient écrasées sous le faix d'énormes ballots tandis que les hommes qui les accompagnaient, dédaignant de porter autre chose que leurs armes, s'en allaient en faisant les beaux et en se dandinant d'une allure dégagée, un de ces Monténégrins, qui voyait Tétonnement se peindre sur mon visage, me dit : « Eh bien! oui, nos femmes sont nos mules. » On dirait volontiers ici de même avec une égale naïveté. Le paysan voit dans la femme une véritable bête de somme et l'emploie à porter les plus rudes fardeaux ; ellemême y est habituée et semble trouver que c'est là son rôle naturel. Comme nous nous occupions, une fois arrivés à notre gîte en haut de Padula, d'organiser le programme de la journée du lendemain, il était question de trouver les moyens de faire transporter dans l'après-midi nos bagages à la Chartreuse de San-Lorenzo, où nous devions passer la nuit. « Mais ce sera bien difficile, répondit un des plus notables habitants de la ville, à cette heure-là il n'y a plus une femme dans le pays ; elles sont toutes aux champs. On ne trouve alors que des hommes. »
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Il ne lui venait pas à Tesprit qu'un autre qu'une femme pût servir de porteur, tant la chose est passée dans les mœurs. Et pourtant celui à qui elle paraissait ainsi toute simple était un médecin fort instruit, qui avait fait ses études à Naples et y avait connu d'autres coutumes.
La montée que nous avons dû faire ce soir-là pour gagner Padula et la maison de nos aimables hôtes, MM. Romano, située tout en haut du pays, reste un des plus pénibles souvenirs d'une assez rude carrière de voyageur. Nous succombions tous à la fatigue, et pour ma part je souffrais d'un mal de jambe, produit d'un accident, que j'avais si bien aggravé h force de le surmener, que je me suis vu quelques jours après condamné à rester plus de trois semaines cloué au lit immobile et que j'en ai boité plusieurs mois. Dans ces conditions il m'a fallu gravir pendant plus d'une heure à pied un sentier de, mulets étroit, raboteux, escarpé, serpentant au milieu des rochers, sans voir seulement où poser le. pied. C'a été bien pis encore une fois entré dans Padula, dont les rues sans pavés, ici taillées dans le roc en escalier, là pleines de trous et de fondrières, rendues glissantes par les immondices qu'on y rencontre à chaque pas, sont de plus
obstruées presque partout par les débris des maisons écroulées dans le tremblement de terre de 1857. La ville fut alors plus qu'aux trois quarts renversée et on l'a rebâtie comme on a pu sur ses décombres, sans prendre la peine de déblayer le terrain. Il en résulte que lorsqu'on chemine de nuit dans ses rues à pente rapide, où tout éclairage est inconnu, on se heurte ici coutre une- sorte de barricade de ruines, plus loin on a peine à se tenir en équilibre sm' des pierres roulantes, ailleurs on butte contre une tête de rocher faisant saillie au milieu de la voie, ou bien on enfonce brusquement son pied, au risque de se donner une entorse, dans un trou plein d'eau et de fange, que l'on n'a pu distinguer. Après quelque temps de marche dans CCS données, lorsque nous avons atteint enfin la partie culminante où nous devions loger, nos pieds meurtris nous refusaient littéralement le service. S'il avait fallu aller plus loin, nous aurions dû y renoncer, et comme des mulets recrus, hors d'étal de continuer la route, je crois que nous nous serions couchés par terre à la belle étoile plutôt que d'avancer encore.
Le lecteur se demandera ce que nous venions chercher à Padula, ce que nous achetions au prix
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d'une telle fatigue. Car la ville par elle-même n'a pas d'histoire et ne renferme rien d'intéressant au point de vue de Fart et de Farchéologie. Les secousses du sol qui l'ont bien des fois ravagée, n'y ont laissé subsister aucun édifice ancien, aucune église de quelque mérite, si jamais elle en a possédé. L'objet de notre visite en ces lieux sauvages, où ne va jamais aucun voyageur, était la recherche de ruines antiques qui devaient exister dans le voisinage et où nous espérions trouver la solution d'un problème jusqu'ici controversé de topographie antique.
Quelques écrivains indigènes signalaient, mais vaguement et en gens qui ne les avaient pas visitées eux-mêmes, la présence de ruines à 2 kilomètres au sud-est de Padula. sur le sommet d'une colline plus élevée qu'en sépare un ravin, à la lisière des bois qui montent ensuite sur les flancs des hautes montagnes, dans un endroit désert désigné par ie nom populaire de La Cività. Le peu qu'ils en disaient était, du reste, singulièrement contradictoire, puisque pour les uns c'étaient les restes d'une ville antique, pour les autres ceux d'un château du moyen âge. Un ecclésiastique du Val di Tegiano en avait parlé à M. La Gava comme d'un
lieu ou Ton voyait délie mura enciclopediche ; c'était sa manière de dire ciclopiche. Ces indications étaient bien insuffisantes; mais elles laissaient entrevoir des choses absolument inconnues à visiter les premiers, et Ton comprendra que c'en était assez pour piquer notre curiosité d'archéologues. Ajoutons qu'elle était d'autant plus éveillée que nous savions que le site encore indéterminé d'une ville importante était à chercher dans le canton même oîi ces ruines étaient signalées.
Parmi les cités les plus anciennes et les plus considérables de la Lucanie au temps de son indépendance, qui devinrent des municipes de citoyens romains après la guerre Sociale et restèrent florissantes jusqu'aux invasions barbares, on cite au ' premier rang entre celles de Tintérieur des terres la ville de Consilinum. Le Liber coloniarum en fait uxïQprœfectiira. Cassiodore, dansunedeseslettres, rapporte qu'au bas de la très antique cité de Consilinum était situé dans le fond de la vallée un bourg du nom de Marcelliana, qui en dépendait. Là se trouvait une fontaine merveilleuse par la beauté de ses eaux. On y célébrait depuis un temps immémorial une grande foire appelée Leticotbea, d'après la nymphe de la fontaine; cette foire, la plus fréquen-
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lée de toute la contrée, où les populations se rendaient de fort loin, coïncidait dans l'année chrétienne avec la fêle de saint Cyprien. Le proche voisinage des deux localités de Consilinum et de MarccUiana est encore attesté parce fait qu'au v° et au vi° siècle le titulaire de leur évêché commun, dont il n'est plus question après les invasions des Longobards et des Musulmans, est indifféremment qualifié de Consiliniis et de Marcellianensis episcopus. Or, Marcelliana est une des stations que l'Itinéraire d'Ahtonin enregistre sur la voie de Capoue à Regium dans la partie de son parcours où elle suivait le Val di Tegiano. Et les distances que ce document compte de là au passage du Tanager au Forum Popilii (Polla) dans une direction, et à Caesariana (Acquafredda près de Sapri) dans l'autre, font tomber cxactementà San-Giovanni in Fonte, dontla source s'accorde très bien avec ce que Cassiodora dit de celle de Marcelliana. C'est donc nécessairement sur les hauteurs voisines de Sala ou de Padula qu'il faut chercher remplacement de la cité de Consilinum, et la zone dans laquelle il doit se trouver est assez restreinte. Ceci cadre très bien encore avec les Actes des martyrs de Potentia dans la persécution de Dioclélien. Il y est dit, en effet, que ces con-
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M A TRAVERS L'APULIE 1-T LA LUCANIK fesseui's, emmenés de Grumenlum, furent le second jour à Marcelliana et de là conduits à Potenlia. C'est la Via Berculia qui conduisait de Potentia h. Grumentum. On a relevé à Sala une de ses bornes mîlliaires. Elle ne passait donc pas par la ligne qui nous semblerait la plus directe, par Vignola, Anzi et Marsico ou Viggiano. Il faut dessiner son tracé en contournant l'autre côté des Mouti délia Maddalona, par Pietrafesa, Brienza, Sala, Paduk, Paterne etTramutola. Marcelliana et Gonsilinum se trouvaient ainsi sur son parcours.
J'ai dit un peu plus haut comment la municipalité do Sala s'était aiTOgé le droit de trancher par un vole en faveur de ses prétentions la question du site de Consilinum. Mais en réalité il est certain que Sala, non plus que Padula, n'occupe point l'emplacement d'une ville antique. Dans cet état de choses, et avec les données du problème telles que je viens de les exposer, il était clair que si la visite que notis projetions à la Cività près de Padula nous y faisait reconnaître d'une manière incontestable les ruines d'une ville, ce seraient celles de Consilinum.
Pendant que nous reposons encore, de très bonne heure le matin, MM. Romano se sont occupés avec la plus parfaite obligeance de rechercher dans la
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ville les gens qui possèdent des médailles et d'autres antiquités trouvées en cultivant les champs de la Cività, et de nous faire apporter ces objets pour que nous les examinions. Il nous ont aussi procuré des montures pour faire Texcursion. Mais au moment de nous mettre en route, on se demande si la chose est possible. Il a plu toute la nuit et Taverse continue avec la violence qu'ont les pluies dans cette région, quand une fois elle se mettent à tomber. C'est Une véritable trombe d'eau, qui en un moment vous transperce jusqu'aux os et du moindi'c ruisseau de la montagne fait- pendant quelques heures un torrent dangereux. Force est d'attendre en maugréant ce que deviendra le temps. Mais la bonne fortune ne nous a pas abandonnés ; le vent du nord s'élève, le ciel se dégage, le soleil recommence à briller et aura bientôt séché les chemins. A 10 heures du matin nous pouvons monter à cheval et partir en compagnie de MM. Romano et de plusieurs autres habitants de Padula, qui se font gracieusement nos guides.
Nous suivons des sentiers abrupts qui serpentent sur le flanc de la montagne, nous coupons à travers des ravins et des bois. Enfin nous arrivons à la colline de la Cività, que nous abordons du côté
116 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCA.MK de l'est, à son poiat culminant qui est aussi celui par lequel un isthme étroit la relie aux grandes montagnes qui la dominent. Sur ce point nous noua trouvons d'abord en présence des ruines d'une arx romaine , dont la construction en opiis incertum présente les caractères incontestables de lamaniferc dont on bâtissait au début du dernier siècle do la République, vers le temps de Marins et de Sylla. La partie la mieux conservée est une grande tour carrée, sorte de donjon qui commandait l'entrée de la ville par l'isthme, seul endroit facilement accessible pour une attaque. Précisément parmi les inscriptions latines découvertes en ce lieu et comprises dans les grands recueils épigraphiques, il en est une que Cyrîaque d'Ancône copia au xv° siècle et que ses formes de langue reportent à l'époque qui vient d'être indiquée. Elle est relative à un personnage nommé M. Minaliua Sabinus, de la tribu PompUna (c'était celle h. laquelle avaient été agrégés les gens de Consilinum quand ils reçurent la cité romaine), lequel reconstruisit la tour à ses frais et le mur voisin avec les fonds d'une souscription publique, /«)■;■('/« (fes(/apejHni«, muritin de pe.qunia coitlala faciundum coeravit, idemquc proljuvk .\\ s'agit sûrement des travaux de
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Varx que nous avons sous les yeux. Une autre inscription du même lieu, que copia également Cyriaque d'Ancône et qui a aussi disparu, parlait d'un bois sacré qu'une femme du nom d'Ansia Rufa, affranchie de Tarvius, avait fait entourer à ses frais d'un mur de maçonnerie avec sa porte, circa hicum maceriam et murum et janiiam d{e) s{ua) p{eciinia) f{aciiindnm) c[uravit).
Nous parcourons attentivement le petit plateau divisé parla nature en deux étages, qui couronne la colline. Sur tout son pourtour on suit les vestiges incontestables, et en quelques endroits assez bien conservés, d'une puissante enceinte fortifiée de date fort ancienne, probablement même antérieure à l'établissement des Lucaniens dans la contrée, remontant à l'époque des Pélasges Œnotriens. Ses murailles sont construites en énormes blocs de pierre calcaire, à la forme de parallélogrammes irréguliers, superposés les uns aux autres sans ciment, en assises sensiblement horizontales, mais avec les joints de leurs extrémités plutôt^bliques que verticaux. C'est la variété la plus avancée, la plus perfectionnée de la construction primitive que l'on a l'habitude d'appeler pélasgique oucyclopéenne. Profitant de la disposition de la colline et des
118 A TRAVERS L'APL'LIE ET LA LUCANIE deux terrasses en retraite l'une sur l'autre qu'elle présente du côté delà vallée, le Consîlinum originaire, ilontnousrelrouvonslesvestiges, se divisait en deux parties, ville basse et acropole, enveloppées dans une même enceinte mais séparées par une muraille intérieure. C'est cette dernière muraille qui a laissé les restes les plus imposants. Le site était de défense facile, tel que les peuples pélasgiques les recherchaient pour y asseoir leurs villes. Sauf k l'isthme dont j'ai parlé, la colline qui le portait n'olfrait que des pentes presque à pic et du plus difficile accîss,
La ville romaine occupe toute la superficie de l'ancienne enceinte. Le terrain ne lui permettait pas de s'étendre davantage. Aussi lorsque l'accroissemont de la population lui rendit impossible de rester enfermée dans un aussi étroit espace et que l'établissement de la paix romaine rendit superflues les anciennes précautions de sécurité, le bourg de Marcelliana se créa dans la vallée, au pied des hauteurs, et devint, semble-l-il, à une certaine époque aussi considérable que Consilinum même.
Le sol de la Civilà est partout couvert de débris romains, fragmenis de briques et de poteries; des lètes de maçonneries en briques y pointent à chaque pas dans les champs. Toutes les fois qu'on y ouvre
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la terre pour la culture on y recueille de nombreuses monnaies, parmi lesquelles celles des princes de là famille de Constantin sont les plus multipliées. Une certaine quantité d'inscriptions en ont été exhumées à diverses époques, et quelques-unes sont conservées dans des maisons de Padula. Des fouilles n'y demeureraient certainement pas sans fruit.
A mi-côte environ de la falaise presque à pic, qui surplombe le ravin profond creusé au sud de la colline, se trouve une grotte dédiée à l'Archange saint Michel. Elle était évidemment consacrée dans l'antiquité, et une chapelle chrétienne y a succédé à Fancien sanctuaire païen. L'entrée en est fermée par un mur moderne, dans lequel sont maçonnés deux cippes funéraires romains, l'un avec les bustes d'un mari et de sa femme placés dans des niches. La caverne est double et dans chacune de ses parties on a établi un autel. De curieuses fresques du xiv° siècle sont peintes sur l'enduit qui revêt la paroi de rocher; elles n'ont pas trop souffert de l'effet du temps. On voit aussi, là, dans la chapelle principale, le tombeau de marbre d'un archiprêtre nommé Brancazzo, mort en 1S38, avec son buste d'une assez bonne sculpture.
De la partie culminante des ruines de l'antique
120 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE Consilinum nous avons une pnrspective belle et élendiie sur ic Val dîTegiano, soit sur la partie que nous en avons pai-coiirue jusqu'ici, et sur Padula, qui se présente à nous, de l'autre côté d'un ravin profond où coule un niîsseau limpide, ombragé de grands arbres, dan» la partie où ses maisons, étagées les unes au-dessus des autres, descendent le plus bas en se collant au liane de sa colline pierreuse, soit sur le fond de la vallée, où le Tanagro prend sa source. Nous nous faisons expliquer la topographie decetto partie extrême, où nous ne nous enfoncerons pas, le terme de notre course dans cette direction devant être Padula et La Cività,
Au sud-est. Sur une échine de montagnes, dftns une situation exceptionnellement saluhre, mais dont l'élévation rend le climat austère et froid, voici Montesano, qui compleplus de 6,000 babitanls. Son origine et son nom sont dus aux réfugiés qui, lors de la fameuse Peste noire de 1348, vinrent des pays circonvoisins camper sous des baraques sur ce sommet exceptionnellement aéré, lequel demeure indemne de la contagion. La riante bourgade d'Arenabianca précède Montesano à une moindre hauteur, el de l'autre côté, au pied des dernières pentes de la montagne, se trouvent les ruinas de l'ancien
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couvent des Bénédictins deSanta-Maria di Cadossa, supprimé par une bulle de Léon X, qui en attribua les biens à la chartreuse de San-Lorenzo.
Au bas des montagnes de Lagonegro, à Tendroit où la grande route s'enfonce en montant rapidement dans la gorge étroite d'où le Tanagro, qui n'est presque encore qu'un ruisseau, débouche dans le bassin brusquement élargi de la vallée, nous distinguons le bourg de Casalbuono, autrefois Casalnuovo, dépourvu de souvenirs historiques. Plus à l'ouest, adossé au monte Carmelo, lequel relie les dernières ondulations des montagnes du Lagonegrese au monte Cervati, le sommet qui prolonge au midi la chaîne des Alburni, ce gros bourg entouré de forêts de châtaigniers, au bas duquel un torrent considérable promène ses ravages périodiques, est Buonabitacolo, dont la naissance date du xm® siècle. La crête qui le domine dérobe à nos regards la petite ville de Sanza, la Sontia des anciens Lucaniens, bâtie sur une colline au milieu d'un bassin pareil à l'alvéole d'un gâteau de miel, car il. n'a pas d'ouverture et un rempart continu do hauteurs l'environne de tous les côtés.
Alii, Sanzny vituperio délie genti Del bel paese là, dove'l si suona,
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murmure à demi-voix sur ce seul nom un de mes compagnons, patriote des plus exaltés,
— Quelle mouche vous pique? lai dis-je. D'où vient ce souvenir dantesque détourné de son application originaire?
— C'est à, Sanza qu'a «té tué Pisacane.
Voua souvient-il le moina du monde, lecteur, de cette affaire de la poignée d'insurgés débarquée sur les côtes du royaume de ÎVaples par le bateau à vapeur le Cagliari, qui fit beaucoup de bruit dans le monde il y a vingt-six ans et faillit amener un gros incident diplomatique entre l'Angleterre et le roi Ferdinand II, les deux mécaniciens anglais du bateau Se trouvant au nombre des accusés traduits devant la Cour criminelio de Salerne? H est assez probable que non. Mais ici la mémoire en eat restée vivante, et l'on ne saurait méconnaître que les faits qui se passèrent alors à Sapri, Padula et Sanza exercèrent une influence marquée sur les événements qui trois ans après devaient renverser la monarchie napolitaine et en fondre les États dans l'unité nationale de Tllalie.
En 1837 une agitation sourde et profonde remuait toutes les parties de la péninsule italienne, présageant et préparant la révolution qui allait bientôt
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la transformer. A Turin, l'habile politique de Cavour nouait le faisceau des alliances qui devaient se traduire en faits dans la guerre de 18S9. A Londres, Mazzinî, tenant dans ses mains les fils des sociétés secrètes qui couvraient le pays comme d'un vaste réseau, s'efforçait de gagner de vitesse le gouvernement du roi de Sardaigne afin de faire tourner au profit de la république les événements qui semblaient toucher à leur maturité. Le Vieux de la montagne de la révolution italienne préparait un mouvement républicain qui devait éclater à la fois dans le royaume de Naples et en Toscane, et même essayer de soustraire un moment la ville de Gênes à l'autorité du roi Victor-Emmanuel, pour en faire un centre d'expédition de renforts et de secours aux insurrections qu'on serait parvenu à fomenter. Ce n'était pas qu'il dût beaucoup compter sur le succès. Mais il avait pour système de tenir les esprits en haleine par des tentatives répétées sans s'inquiéter du sort des malheureux qu'il envoyait à une mort certaine en les nourrissant d'illusions. Le 25 juin 18S7, le vapeur de commerce Cagliari partait du port de Gênes à destination de Tunis. A bord se trouvaient, outre un équipage de trentedeux hommes sous les ordres du capitaine Siktzia,
124 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE trente-trois passagers dont vingt-sept s'étaient embarqués avec le projet arrêté d'aller porter la révolution dans lo Napolitain. A la tête de ces derniers était Carlo Pisacanc, duc de San-Giovanni, ancien officier du génie au semce do Naples, qu'il avait volontairement quitté en 1847 pour entrer en qualité de lieutenant dans la légion étrangère, sous le drapeau français. En i848, il avait renoncé au brillant avenir que l'estime de ses chefs lui . assurait dans notre armée pour retourner servir son pays où une constitution libérale venait d'être proclamée. Le triomphe de la réaction au IS mai le força bientôt de quitter Naples encore une fois, et, comme les exaltés de toute l'Italie, il alla prendre place dans les rangs des défenseurs de Rome. Mazzini, comme triumvir, lui donna le grade de colonel, et ce fut lui qui dirigea pendant tout le siège les travaux de génie do la défense. Après la prise de Rome il avait dû se retirer en exil, où il vivait dans une oisiveté forcée, cherchant à en dissiper l'ennui dons les rêveries des doctrines socialistes et dans des projets de conspirations. Ceux qui l'ont connu le dépeignent comme une Ame généreuse, ne rospii'anl que le dévouement et l'ahncgation, mais eu même temps un utopiste
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imbu des principes révolutionnaires les plus intransigeants, se berçant des songes d'une république universelle et d'une société refaite de fond en comble sur de nouvelles bases. A l'égard de Mazzini, c'était un séïde aveugle dans son exaltation. Ses lieutenants dans son entreprise napolitaine étaient Battestino Falcone et Giovanni Nicotera, aujourd'hui l'un des chefs de la gauche la plus avancée dans le parlement italien.
Une fois le Cagliari sorti en mer, Pisacane et ses compagnons forcèrent le capitaine à se diriger sur l'île de Ponza, où se trouvait l'un des bagnes des détenus politiques du royaume de Naples.
Arrivés au mouillage, les insurgés firent garder le navire par quelques-uns des leurs et descendirent à terre (27 juin), où ils embauchèrent quelques habitants et parvinrent à délivrer une partie des prisonniers. Les nouveaux compagnons de leur aventure qu'ils ramenèrent à bord n'étaient pas moins de trois cent vingt-trois. De Ponza, le capitaine du Cagliari fut encore forcé de mettre le cap sur Sapri. Cependant, au cours du trajet, les insurgés hésitèrent. Reculaient-ils au dernier moment devant la responsabilité qu'ils assumaient, ou bien se crurent-ils trop peu nombreux, même avec les
I2i> A Tri'\Vt:RS L'APULIE ET LA LUCANIK recrues qu'ils avaient faites àPonza? C'est ce qu'il est difficile de dire. Toujom's est-il qu'ils demandèrent au capitaine de les reconduire en Savdaigne ou à Gênes. Le capitaine refusa. A son départ il n'avait pris de charbon que pour la traversée de Gènes à Cagliari, comptant renouveler sa provision dans cette dernière ville; on l'avait empêché d'y faire escale, en le forçant à se diriger sur l'île de Ponza ; il ne pouvait donc en ce moment, faute de combustible, que courir au plus près, c'esl-à-dire à la côte napolitaine. C'est ainsi que Pisacane et ses compagnons se virent forcés de poursuivre leur téméraire entreprise.
Le 28 ils débarquaient près de Sapri aux cris de " Vive l'Italie ! vive la République ! " et tâchaient d'entraîner les habitants de la côte comme ils avaient soulevé ceux de l'île. Mais ils ne rencontrèrent que tiédeur, ou du moins manque de confiance. Les uns les jugèrent trop peu nombreux pour avoir quelque chance de succès, et ne voulurent pas se compromettre avec eux; les autres, crédiiles aux bruits habilemenl répandus par les agents du pouvoir et les regardant comme des forçats évadés qui venaient tout piller et tuer, se cachèrent et n'attendirent que Tarrivée des gardes
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urbaines et des troupes pour se jeter sur ces ennemis de la paix publique. Dès le débarquement, il était clair que le drapeau républicain effrayait au plus haut degré les populations et leur paraissait synonyme de désordre. Les insurgés eurent donc la déception de ne pas trouver au rendez-vous assigné les quelques milliers d'hommes en armes qu'on leur avait promis. Attaquéspar les gendarmes, ils comprirent la nécessité de se réfugier dans les montagnes, d'un abord plus difficile, où ils pourraient mieux se défendre ou se cacher au besoin . Le 29 au matin ils se mettaient en route par Torraca pour gagner le Val di Tegiano et de là les montagnes de Saponara. Durant le trajet, observant la discipline d'une troupe régulière, ils payèrent scrupuleusement tout ce qu'ils étaient obligés de prendre pour leur subsistance ; même un d'eux, ayant dérobé quelques carlins à une vieille femme, fut immédiatement jugé, condamné et fusillé. Le 30 au soir ils arrivaient à Padula. Ils étaient appelés dans cette ville par les promesses formelles de concours de plusieurs habitants notables, qui s'étaient faits forts de soulever le pays environnant dès qu'ils auraient pour point d'appui un premier noyau armé. Pisacane se présenta immédiatement
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chez ces personnes, en leur disani : « J'ai tenu ma parole; à vous maintenant de faire ce que vous avez promis. Oii sont vos hommes? n II ne trouva que des gens effrayés et hors d'élat de réaliser ce qu'ils avaient annoncé à l'avance. On lui répondit cependant d'attendre la nuit; qu'au lendemain les hommes que l'on allait convoquer commenceraient à arriver. Mais, le matin, ceux sur la complicité de, qui l'on comptait avaient prudemment disparu; ils avaient profité de la nuit pour se cacher. Au lieu des renforts annoncés, ce furent les gardes urbaines et les bngades de gendarmerie du voisinage que l'on vit apparoîlre, soutenues pov le 7° régiment de chasseurs, que commandait le colonel Ghio. C'est le même officier qui, fait maréchal de camp à la suite de ces événements, capitulait trois ans après à Soveria avec sa brigade enire les mains du comité révolutionnaire de Cosenza, sans combattre et sans même attendre l'arrivée de Garibaldi. Disposant de forces dis fois supérieures contre la poignée d'hommes que commandait Pisacane,il t'attaqua dans Padula. L'engagement fut vif, mais il ne put durer longtemps, d'autant plus que la population ne se montrait en aucune façon disposée à soutenir les insurgés. Après avoir perdu 53 morts
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et 35 prisonniers, qui furent immédiatennicnt fusillés, ceux-ci durent se mettre en retraitre sans être trop vivement poursuivis. En partant, Pisacane lançait une éloquente malédiction contre ceux qui, après l'avoir attiré par leurs trompeuses promesses, l'avaient si lâchement abandonné.
Les débris de la bande débarquée à Sapri entraient le 2 à Sanza. Ils y trouvèrent la population en rumeur, persuadée quelle avait affaire à des brigands, armée pour les repousser, et dans cet état d'excitation qui fit que quelque jours après, aux portes de Naples, les habitants deTorre del Greco se jetèrent sur les matelots de Taviso français le Météore^ occupés à planter des signaux pour le travail hydrographique de leurs officiers, les blessèrent et faillirent les massacrer. Eux aussi se croyaient en présence des galériens évadés dont l'apparition imminente avait été signalée par le gouvernement sur tout le littoral. A peine Pisacane et ses compagnons avaient-ils pénétré dans les rues de Sanza que de chaque maison des coups de feu les accueillaient à bout portant. Le tocsin sonnait à l'église ; hommes, femmes, enfants, accouraient, armés qui de fusils, qui de haches, de faux, de fourches, qui même de bâtons et de cou-
130 A TRjWERS L'APULIK ET LA LUCANIE teaux, pour courir sus aux prétendus bandits, C'en était trop pour des gt!ns épuisés de fatigue, découragés par l'avortement de leur tentative et par l'échec sanglant de la voille. La plupart des insurgés prirent la fuite et se dispersèrent dans la campagne, où les paysans leur donnèrent la chasse, tuant tous ceux qu'ils atteignaient. Pisacane et ses lieutenants restèreot avec une Ircntaint; d'honunes seulement, et tentèrent de se frayer \c passage en combattant au travers de la foule, qui les environnait et qui grossissait à chaque minute. Après s'être défendus encore quelque temps, blessés pour la plupart, ils furent contraints de se rendre. Mais la fureur populaire était montée à uu trop haut degré pour respecter des prîsonuiers. Bien qu'ils remissent leurs armes, on se jeta sur eux pour les massacrer. Fuschini, l'un dos officiers, se brûla la cervelle pour échapper aux tortures atroces qu'il voyait infliger à quelques-uns de ses compagnons, Pisacane fut assommé à coups de hache et de bâton, déchiqueté à coups de fourche, k tel point que sou cadavre n'avait plus forme humaine. Les autres auraient eu le même scirt si l'arriTéc du li° régiment de chasseurs, venant de Sapri, ne leur avait sauvé la vie. Paimi les prison-
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niers arrachés ainsi au massacre était M. Nicotera, grièvement blessé. Six mois après, il comparaissait avec les autres survivants devant la Cour criminelle de Salerne. On avait habilement répandu dans Tintervalle parmi le public qu'il avait fait des révélations pour acheter sa grâce. A l'audience il voulut lire un mémoire destiné à venger son honneur, en mettant à néant ces bruits outrageants; mais sur les conclusions du procureur fiscal la Cour le lui interdit. Il eut beaucoup de peine à faire parvenir secrètement une copie de son mémoire aux journaux anglais, qui le publièrent. Depuis lors la haine des partis, avec sa violence habituelle à qui tous les moyens semblent bons, est revenue à plusieurs reprises sur ces incidents pour attaquer M. Nicotera et prétendre qu'il ne s'était pas suffisamment disculpé.
Dans les fureurs aveugles des guerres civiles le sang appelle le sang; la conscience s'oblitère et l'on se croit en droit de châtier les atrocités par d'autres atrocités. Au mois d'août 1860, une colonne de rarïnée garibaldienne prenait terre à Sapri pour opérer dans le Cilento parallèlement au mouvement en avant du corps principal; c'était le colonel Pianciani qui la commandait. Il envoya un
133 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE (lélachemcnl à Sanza. Un nommé Savino La Vcglia, que la voix publique désignait comme ayant porté le premier coup à Pisacaiie désarmé, fut arrête chez lui cl fusillé sans jugement dans la prison. C'était répondre au meurtre par le meurtre. L'homme que l'on traitait ainsi pouvait élrc un assassin; ceux qui le mirent à mort sans observer aucune forme, sans débat contradictoire, ne se firent pas des justiciers, comme ils se l'imaginaient, mais eux-mêmes des assassins.
Au moment de partir de Gènes, Pisacanc avait écrit un testament, que les journaux publièrent aprfes sa mort. « Je suis persuadé, y disait-il, que si l'entreprise réussit j'obtiendrai les applaudissements universels; si je succombe, le public me blâmera, on m'appellera fou, ambitieux, turbulent, et ceux qui, ne faisant jamais rien, passent leur vie h critiquer les autres, examineront l'œuvre minutieusement, mettront à découvert mes cn-eiirs et m'accuseront d'avoir échoué faute d'esprit, de cœur et d'énergie, » D se trompait. Sa tentative avait lieu dans des conditions qui rendaient lo succès impossible; elle a misérablement échoué. Mais trois ans ne s'étaient pas écoulés qu'il passait grand homme et que sa mémoire recevait les hora-
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mages réservés aux plus glorieux martyrs de la cause nationale. Sur le quai de la Marine à Salerne, le chef-lieu de la province où il mourut, on voit une statue élevée a Carlo Pisacane^ precursore di Garibaldi, Dans tout Tancien royaume napolitain il n'est presque pas une ville où Ton ne rencontre une rue ou une place Pisacane. J'ai même lu à ce sujet chez un voyageur français, homme de beaucoup d'esprit et des mieux pensants, mais qui avait eu là une distraction singulière, deux pages d'indignation éloquente, flétrissant l'abaissement moral dans lequel est tombée l'Italie piémontisée, qui donne aux rues de ses villes le nom d'un « criminel vulgaire qui a tenté l'assassinat d'un roi. » Carlo Pisacane confondu avec Agesilao Milano! la méprise est forte. Il serait bon de s'informer un peu plus exactement des choses avant de se mettre en frais de morale indignée.
Du reste il ne faut pas s'y méprendre, l'aventure de Pisacane, qui avait semblé au premier abord une folie piteusement avortée , fut par ses conséquences un événement fort considérable. L'effarement et le désarroi que le gouvernement de Naples avait montré devant cette entreprise d'une poignée d'hommes, la façon dont, avant d'être arrêtés par
134 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE les troupes, ils avaient pu circuler phisieurs jours au travers d'une contrée populeuse, sans que les autorités eussent su leur barrer le passage, révélèrent aux moins clairvoyants la fragilité, l'état de décomposition d'un établissement politique dont jusqu'alors les apparences avaient fait illusion. Dans le pays, ceux qui avaient pris peur à l'arrivée des bandes insurrectionnelles appelées par eux-mêmes et les avaient abandonnées pour ne pas se compromettre, rougirent de leur lâcheté et se promirent d'agir autrement si des circonstances semblables se représentaient. Le sauvage massacre de prisonniers déjà désarmés produisit non seulement en Italie, mais aussi dans lo reste de l'Europe, une impression d'horreur qui fit le plus grand tort moral au gouvernement pour la cause duquel il s'était produit. Ceux mêmes qui y avaient pris part en em'ent bientôt honte et remords. Mais surtout ce qu'on aurait do la peine à s'imaginer, c'est l'effet inouï que produisît, sur les populations ignorantes et superstitieuses du Napolitain, la coïncidence du grand tremblement de teiTe de 1837, survenant quelques mois après l'entreprise de Pisacane et exerçant ses plus terribles ravages sur les cantons qui avaient refusé de
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répondre à son appel, sur ceux où il avait trouvé la mort. Vivant dans une atmosphère morale particulière, qui leur fait voir des miracles partout et qui matérialise d'une façon plus païenne que chrétienne l'action surnaturelle de la Providence, ces populations sont habituées à voir dans les secousses du sol, auquel leur pays est si sujet, et dans les phénomènes volcaniques des manifestations de la colère divine, et à en chercher la cause dans les événements humains. Le tremblement de terre de 18S7 frappa les imaginations populaires comme un châtiment presque immédiat du massacre de Pisacane et de ses compagnons, comme une sorte de proclamation extérieure d'un arrêt céleste contre la royauté des Bourbons. Soldat d'avant-garde de la révolution nationale, le grand seigneur, que la passion démocratique avait conduit à renoncer à son titre comme à mettre son épée au service des plans de Mazzini, avait en donnant sa vie frayé les voies à un successeur plus heureux, qui devait réussir là où il avait échoué. D'ailleurs l'exemple de Pisacane ne fut pas perdu pour Garibaldi. Il lui montra que la République faisait peur aux populations du royaume de Naples, qu'elles tenaient au principe de la monarchie et que si l'on voulait les
décider à se prononcer pour l'unité nationale il fallait leur offrir en perspective la royauté do la maison de Savoie au lieu du gouvernement des comités révolutionnaires, faire retentir à leurs oreilles comme cri de ralliement le nom de Victor- Emmanuel au lieu de celui do Mazzini. Il y avait à la fois en Gnribaldi l'homme de la Révolution cosmopolite, utopiste souvent ridicule de la République universelle, et le palriolo italien. Un jour les circonstances mirent ces doux hommes en conflit; il lui fallut opter entre l'utopie politique et la patrie. Seul parmi les révolutionnaires de notre siëcle, il sacrifia la première à la seconde; il fut Italien avant d'être républicain. C'est ce qui restera son honneur dans l'histoire et co qui lui a permis d'attacher son nom à une grande œuvre. Ennemi systématique de la monarchie et passionné pour la liberté de sa nation, il a pu consommer l'affranchissement de celle-ci, mais en achevant de l'unifier sous le sceptre d'un roi.
Mais laissons ces souvenirs d'un passé encore bien voisin, pour retourner à ce que nous visitons.
Dans la vallée, presque immédiatement au pied des hauteurs de l'est, entre la colline où est bâtie Padnla et la grande roule, se trouve la célèbre
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Chartreuse de San-Lorenzo. Fondé en 1308 par Tommaso Sanseverino, comte de Marsico, ce monastère, richement doté par son créateur, reçut d'autres encore de grandes donations territoriales, et devint la plus considérable à la fois et la plus riche des Chartreuses de lltalie, après celles de Rome et de Pavie. Ses bâtiments sont si vastes qu'en les voyant du haut de la Civîtà ils avaient presque l'apparence d'une petite ville. Nous descendons pour le visiter, car il constitue l'un des édifices monastiques les plus notables des provinces napolitaines, et M. Barnabei est chargé d'en inspecter l'état pour son ministère. Supprimée une première fois sous le gouvernement du roi Joseph, la Chartreuse de San-Lorenzo fut rétablie à la Restauration. Mais il n'y revint qu'une dizaine de pères, qui y vivaient misérablement, comme campés dans des bâtiments beaucoup trop étendus pour leur petit nombre. En 1868, le gouvernement italien l'a fermée de nouveau, en dispersant les moines et en confisquant ce qu'elle avait encore de biens. Il n'y est resté qu'un unique custode ; les meubles ont été vendus à l'encan^ et les édifices abandonnés dépérissent rapidement, faute de réparations depuis quinze ans. Cette année enfin, le gouvernement
138 A TRAVI^RS 1,'APUUE ET LA LUCANIR s'est décidé à faire droit ans réclamations bien des fois répétées du Conseil provincial, en enlevant la Chartreuse de San-Lorenzo à l'administration dos biens confisqués sur l'Église et à lui épargner la vente et la démolition en la faisant passer, à titre de monument historique , dans les services du Ministère de l'Instruction publique. Reste à savoir comment on en utilisera les bâtiments, tout en les conservant et on y exécutant les réparations devenues urgentes, lesquelles seront considérables.
L'entrée du couvent est maintenant à demi enterrée sous les pierres et les graviers, qu'amoncelle à chacune de ses crues un torrent qui passe devant la porte, et qu'il serait indispensable d'endiguer, si l'on veut éviter que quelque jour il n'enlève une partie de la Chartreuse elle-même. Dans les terrains avoisinanis se tient chaque année le 6 octobre, le jour de la fétc de saint Bruno, une grande foire qui a succédé en partie k l'importance de la foire de la saint Cyprîcn à Marcelliana, dont le site, nous l'avons déjà dit, est très voisin,
GrAce à. l'exhaussement du soi extérieur, la vaste cour où l'on accède après avoir franchi le portail est fortement en contre-bas. Les bâtiments qui garnissent trois des eûtes de cette cour étaient occupés
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par la pharmacie, les logements des pèlerins, les étables, les remises et les granges destinées aux services de l'exploitation des terres adjacentes au couvent. Au fond est la façade du monastère luimême, un frontispice théâtral dans le style du xvif siècle le plus ronflant et le plus mauvais, avec des colonnes d'ordre colossal, des statues do marbre gigantesques aux draperies envolées, aux poses tourmentées, dans les niches qu'accompagnent ces colannes, et pour couronnement une balustrade interrompue par des piédestaux qui portent des statues. C'est, semble-t-il, uniquement d'après cette façade à la fois emphatique et banale que Schulz a jugé tout l'édifice, pour lequel il est beaucoup trop sévère.
La porte qui occupe le milieu du frontispice une fois franchie, on est dans un vestibule monumental, entre deux cours entourées de portiques. Ces cours, au milieu de chacune desquelles est une fontaine ornée de statues et autrefois jaillissante, datent de la même époque que la façade. L'architecture en est lourde et d'une pompe qui laisse fort à désirer sous le rapport du goût; mais elle a encore de l'accent et une certaine grandeur berninesque, que l'on ne saurait méconnaître sans injus-
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A TRAVERS L'AEULIE ET LA LUCANIR
tice. Dfi beaux orangers et d'énormes figuiers croissent dans ces cours; des vignes y grimpent aux portiques ; leur végétation se marie d'une façon très heureuse avec l'architecture. La cour de gauche conduit au vaste logis autrefois réservé au prieur, qui y donnait l'hospitalité aux prélats et aux antres étrangers de marque, visiteurs du couvent. Celle de droite donne accès au réfectoire, aux cuisines et à leurs dépendances, qui comprennent plusieurs plus petites cours, enfin à la salle capitulaire, où le siëge du prieur, avec le dais qui le surmonte, est un vrai bijou de la plus fine sculpture do la Renaissance.
De cette salle du chapitre, pour gagner la sacristie et l'église on traverse deux ou trois petites salles, qui sont des chapelles de famille bienfaitrices du mouastfere. Dans l'une on voit le mausolée du fondateur, Tommaso Sansevcrino, avec sa statue de marbre à demi couchée, on costume do chevalier, œuvre d'une excellente sculpture du xv* siècle, pleine de vie et d'accent. Je suis sur qu'il sera possible d'en déterminer l'auteur ol d'y retrouver la main d'un maître. D'autres de ces chapelles renferment des tableaux de Luca Giordano, de Tarelli et do Solimena, qui ont beaucoup souf-
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fert. L'église est vaste et appartient à la fin du XVII® siècle. C'est aussi du même temps que sont les statues de marbre qu'on y observe et dont la moins mauvaise est une Madeleine, ainsi que le maître-autel, tout couvert d'incrustations de ixacre. Le grand crucifix d'ivoire, d'un travail souple et magistral, qui était autrefois placé sur cet autel, a été transporté, depuis la suppression du couvent, dans Péglise paroissiale de Padula. Pour la décoration de l'église des Chartreux les architectes du xvn* siècle ont déployé un excès de luxe, une profusion de peintures et de dorures rappelant ce qu'on voit à la Chartreuse de San-Marlino à Naples. Mais ils ont eu du moins le bon goût d'y conserver deux choses plus anciennes et d'un intérêt majeur, les portes de bois de l'entrée principale et les stalles du chœur.
Les portes sont datées de 1374; mais il est évident qu'on n'a fait alors que les remonter, en y mettant en œuvre des panneaux sculptés en basrelief d'une époque fort antérieure, qui offrent tous les caractères de l'art italo-normand de la première moitié du xu* siècle. Ces panneaux représentent les principales scènes de l'histoire de saint Laurent. Ils mériteraient d'être soigneusement des-
. 1-12 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE sinés par un arcbilecte ci même d'être moulés, car ils ont une véritable importance pour l'histoire de la sculpture en Italie et comme spécimens d'une phase encore in suffi sammenl connue de cette histoire, ils valent les bas-reliefs des portes de bronze de Trani et de Ravello. C'est probablement k un artiste de la Fouille qu'ils doivent être attribués.
Les stalles portent la dalo de 1507 et la signature d'un artiste du nom de Giovanni, qui resle inconnu d'ailleurs. Derrière chacun des sièges, que séparent des grillons posés sur des volutes, sont des panneaux de larsia di legno ou de marqueterie de bois de diverses couleurs, retraçant scène par scène toute l'histoire de la vie de Jésus- Christ. L'exécution technique en est fort remarquable, le dessin quelque peu sec et dur; mais i! faut ici faire la part des défauts inhérents à ce genre de travail, et qu'aucun de ceux qui l'ont cultivé n'a su complètement éviter. En général, du reste, les compositions en sont belles et remarquables par leur unité; et somme toute, les stalles de la Chai'treuse de San-Loren20 doivent tenir un rang distingué parmi celles qu'offrent à nos regards tant d'églises italiennes. L'artiste qui en s. donné les dessins avait subi une influence om-
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brienne prononcée, mais qui n'excède pas ce que nous en constatons chez d'autres Napolitains de la même époque. De grandes analogies rappellent ici le style des frères Donzelli.
Le vestibule où s'ouvre la porte de réglise donne également accès dans le grand cloître, un des plus vastes du monde, long d'une centaine de pas et large de plus de moitié, autour duquel sont disposées, sur trois de ses côtés, soixante et quelques de ces petites maisons accompagnées d'un jardinet où chaque chartreux, d'après la règle de l'ordre, s'enferme pour mener la vie érémitique, sans jamais voir âme vivante, ni adresser la parole à personne. Avec des livres pour me tenir compagnie, je m'abonnerais bien à passer quelque temps de solitude absolue dans une de celles de San-Lorenzo. De toutes les chartreuses que j'ai visitées il n'en est pas où l'installation de chaque reclus dut être plus confortable et mieux conçue, alors que les bâtiments se maintenaient en bon état. Deux pièces, l'une servant de chambre à coucher, l'autre d*atelier, et chacune beaucoup pluâ spacieuse que la plupart des chambres où la cherté des loyers condamne les boui*geois de Paris à loger, un petit oratoire, Uri pronienoir couvert pour les jours de pluie, un
l-ii A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCAME jardinet carré, à l'extréinilé duquel est une pergola, une treille soutenue sur des piliers, avec vue sur la campagne, de telle façon que par les beaux jours on pouvait s'y promener ou s'y asseoir à méditer, en jouissant du soleil et do la beauté tranquille du paysage environnant, voilà ce que chacun des solitaires y avait à sa disposition. Dans ces données la vie érémitique n'a rien d'elTuayanI, et celui qui, loin des agitations du monde, s'y absorbait dans tes douceurs mystiques de la contemplation devait penser que, comme Marie, il avait choisi la meilleure part. Bien des âmes tendres ou fatiguées, incapables de supporter les meurtrissures cruelles des luttes de la vie, ont besoin de ces asiles de paix, 11 y a barbarie et oppression aies leur fermer. Libre à vous de ne pas croire à la puissance de la prière chrétienne, à la grandeur du rôle de ceux qui s'y consacrent tout entiers poui' ceux qui la négligent ou la blasphèment. C'est alfaire de conscience. Mais si la société civile a le droit et même le devoir de se mettre en défense contre les dangers du développement de la main morte et de se refuser à reconnaître un caractère légal aux vœux monastiques, c'est porter atteinte â la liberté individuelle que prétendre interdire à ceux qui aspirent au
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cloître de s'associer, pour vivre en commun sous la règle qu'ils adoptent dans la plénitude de leur volonté.
Le grand cloître de la Chartreuse de San-Lorenzo est un peu plus ancien que la façade, les cours et Téglise qui le précèdent. Il leur est aussi fort supérieur comme architecture. C'est une création de la fin du XVI® siècle. 11 ne faut pas regarder de trop près au détail, qui est lourd, gauche et souvent de mauvais goût. Mais le parti d'ensemble est bien conçu, a delà grandeur et de la puissance. L'effet général est imposant et parle à l'imagination, qu'il ne laisse pas froide. Ses lignes prolongées s'harmonisent bien avec le paysage environnant, avec les montagnes qui le dominent sur un des côtés. Le cimetière des moines, entouré d'une balustrade de marbre sculptée sur les dessins de Cosmo Fansaga, est dans le préau de ce cloître. La bibliothèque était située au premier étage, sur le côté ouest. A en juger par l'étendue de son vaisseau et le développement de ses casiers aux riches sculptures ornementales, elle devait être considérable, et la tradition du pays affirme que les manuscrits y étaient nombreux. Elle a été dispersée dès le commencement du siècle, et à la dernière expulsion des
1-W A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE Chartreux elle était vide comme nous la voyons aujourd'hui.
Pour gagner du temps, éviter la fatigue de remonter jusqu'au haut de Padula et diminuer d'autant la route que nous aurons à. parcourir le lendemain matin avant de regagner le chemin de fer, nous nous décidons à dormir h la Chartreuse de San-Lorcnzo. Le gardien des bâtiments nous autorise à y organiser un campement dans des cellules désertes, et àla tombée de la nuit nous voyons descendre nue procession de femmes, de l'aspect le plus pittoresque, portant sur leurs tôtes nos bagages et dans de grandspanlers couverts de linges blancs tout ce qui est nécessaire pour un repas d'adieux, que MM. Romano et leurs amis nous oiïrent dans une des Balles del'ancien logis du prieur. La chère est bonne , bien que fortement empreinte de couleur locale, et surtout les vins sont exquis. II y a quelque chose de piquant à boire les plus grands crus de Bordeaux, de la Toscane et de la Sicile, que nos hôtes ont tirés de leui's caves, sur la table boiteuse et vermoulue que nous sommes parvenus à découvrir dans un coin où elle était oubliée, et autour do laquelle nous sommes assis, 'qui sur sa malle, qui sur un banc de bois, qui sur un vieux coll're, qui
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enfin sur une chaise dont les pieds ne sont plus ail complet. La plus grande partie de la salle où nous nous sommes installés est plongée dans une obscurité profonde, car nous n'avons pour nous éclairer qu'une seule lampe de cuivre à trois becs et la lueur d'un grand feu allumé dans la cheminée, autour de laquelle les porteuses sont accroupies à terre, regardant les étrangers en silence avec de grands yeux fixes et profonds, où se peint un étonnement farouche, qui tient à la fois de Tenîant et du sauvage. Les hommes qui nous servent ont un faux air de brigands, et celui qui se trouverait brusquement mis en présence de cette scène, à voir Tétrangelé de son aspect, aurait peut-être quelque peine à se rendre compte de ce qu'eUe a de simple et de prosaïque. On n'a pas Thabitude de se représenter de cette manière un dîner d'archéologues en voyage.
Mais il n'est pas de bonne fête qui ne finisse. La franche cordialité qui a régné dans notre pittoresque repas l'a prolongé tard. Nos amis de Padula nous disent adieu et reprennent avec leur domestiques et les porteuses le chemin de leurs demeures, qu^ils ne regagneront qu'après une longue ascension. Le gardien du couvent, dont nous avons
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dérangé loules les habitudes, va sis coucher au plus vile. Noua restons seuls mîûtres de rinimensilé du monastère désert. La nuit que nous y avons passée restera gravée dans mes souvenirs par ses impressions solennelles et fantastiques. Le vent, s'engouiïranl dans les longs corridors et sous les portiques des cloîtres, avait des gémissements d'âmes en peine, des girouettes rouillées faisaient uu fracas do ferraille, à croire que des spectres traînaient des chaînes, les moindres bruits, répercutés par cent échos, s'enflaient et se répétaient de la façon la plus singulière; nos pas, sous les voûtes silencieuses et sonores, de venaient ceux d'une légion, et je me souviens du battement d'un volet poussé parle vent, qui Iinitpar acquérir un retentissement de canonnade. Quand nous passions sous les portiques des cours nous effarouchions des oiseaux de nuit, déshabitués depuis longtemps de voir des hommes, qui s'enlevaient devant nous d'un vol lourd et quelquefois effleuraient nos visages de leurs ailes. J'allai m'asseoir sous le grand cloître. Le vent chassait avec violence dans lo ciel de nombreux nuages, qui, passant rapidement devant la lune alors dans son plein, produisaient incessamment des alternatives subites d'obscurité profonde
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et d'illumination brillante. Rien de saisissant comme Teffet de ces jeux de lumière nocturne, qui tantôt montraient Tarchitecture avec une merveilleuse netteté jusque dans ses détails, tantôt Tenténébraient complètement. Par moment ces brusques changements d'éclairage semblaient faire apparaître des fantômes blancs au fond des portiques, comme si les ombres des anciens habitants du couvent s'étaient relevés pour se rendre comme autrefois à l'office de la nuit. Je serais volontiers resté jusqu'au jour à regarder ce spectacle si étrange, qui parlait à l'imagination avec tant de vivacité. Mais la fatigue fut la plus forte. Le sommeil me gagnait et je dus me décider à rentrer dans ma cellule, où je m'endormis bientôt, bercé par tous ces bruits étranges, en dépit du froid déjà piquant et de la bise, qui pénétrait librement par les fenêtres veuves de leurs vitres.
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Partis à Taube du jour au travers de la froidure et du brouillard, qui ne se dissipent que lentement, nous refaisons en sens inverse la route qui nous a menés jusqu'à Padula ; en quelques heures nous sommes de nouveau à Ponte-San-Cono où nous reprenons le chemin de fer.
Passant au pied de Buccino, la voie suit le cours delà rivière Bianco, formée de la réunion du Piatano et d'autres cours d'eau, jusqu'à son confluent avec le Negro ou Tanagro, près duquel est la station qui emprunte son nom au bourg de Sicignano, situé à une assez grande distance, sur le versant nord-est des monts Alburni. Quelques kilomètres plus loin, après avoir longé le Tanagro par sa rive droite, toujours en vue des Alburni, dont la pers-
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pective est très imposante, on arrive à l'endroit où cette rivière se jette à son tour dans le Soie, descendu presque direclenient du nord au sud depuis les environs do Tenra, en augmentant de plus du double le volume de ses eaux. C'est auprès de ce continent que se trouve la station de Conlursi. Elle dessert la localité de se nom, bourg d'un peu plus de 3,000 âmes, curieux surtout par la variété des sources minérales et incrustantes de son territoire, ainsi que par une moffctlo d'hydrogëne sulfuré, assez forte pour aspbysior les bestiaux qui s'aventurent dans le voisinage immédiat du lieu d'où elle ae dégage. Les eaux du Sele sont, du reste, ellesmêmes incrustantes dans une certaine mesure, comme l'ont remarqué dans l'antiquité Strabon, Pline et Silius Ilalius. Contursi était au su' siècle une seigneurie qui avait donné son nom à une famille d'origine normande. Ce fut ensuite un des nombreux fiefs des Sanseverino, comtes de Marsico, puis princes de Salerne. C'est la patrie do Brusonio, dont le recueil de facéties, apoplilliegmos et exemples, disposé en sept livTes, jouit d'une certaine popularité au xvi" siècle, et au commencemont du svii% car il fut alors plusieurs fois réimprimé, non seulement en Italie mais dans d'autres
pays de l'Europe; toutes les éditions en sont aujourd'hui devenues rares.
Treize kilomètres au delà de Contursi, le train s'arrête à la station de Campagna, chef-lieu d'un des arrondissements de la province de Salerne. Elle esta une certaine distance de la ville, qu'on aperçoit dans le lointain entourée de beaux bois d'oliviers et de vignes. C'est en effet le commerce de l'huile et du vin qui fait la richesse de ses 7,000 habitants.
La découverte fréquente de vases peints et d'autres antiquités sur son territoire, au village de Tuori, indique qu'il y avait là quelque bourg assez florissant des Lucaniens, dépendant de la cité d'Eburum. Mais pour la ville même de Campagna, sa fondation est récente. On prétend que le premier noyau d'habitants qui s'y rassembla venait de la plaine entre le Sele et Battipaglia, et se composait de gens des villages ruraux fuyant devant les ravages des pirates musulmans au ix® et au x* siècle. En tous cas ce n'était encore qu'une bourgade ouverte en H 60, quand Romoaldo Guarna, archevêque de Salerne, y fit construire par un architecte du nom de Bartolomeo une église que le tremblement de terre de 1694 a détruite, mais dont
15i A TRAVERS L'APULIIî ET LA LUCANTR
on connaît l'inscription dédicatoire, A la fin du même siècle il y avait à Campagna nn château. Pietro d'EboIi en parle dans son poëme latin sur les hauts faits de l'empereur Henri VI, elle dépeint comme un repaire de brigands qui infestaient les alentours d'Eboli :
Est prope Campania castrum, specus imo latronum, Quod gravât Eboleum sepe laleitter kunmm.
Peu à peu l'agglomération de Campagna grossit et vit sa prospérité s'accroître, grâce à la fécondité de son sol. Mais c'est seulement en 1525 que la localité fut élevée au rang de ville et qu'on y établit un évèché, qui suhsiste encore. Charles- Quint en 1330, en fitun marquisat en faveur d'une branche de la famille Grimaldi de Gênes. Campagna posséda dans le courant du xvi" siècle une imprimerie, dont les livres sont rares et recherchés. Dans un autre pays la chose ne vaudrait pas la peine d'être remarquée; il n'en est pas de même dans un royaume dont tous les gouvernements, pendant deux cent cinquante ans, ont systématiquement opposé de telles entraves au développement de ta typographie que le roi Joseph, au commencement de ce siècle, écrivait à Napoléon
ne pas trouver en dehors de Naples trois imprimeries dans toute Té tendue des états qui venaient de lui être donnés,
Campagna, du reste, était, au xvi® siècle, un petit centre fort vivant de culture intellectuelle. Elle donna alors le jour à Marco Fileto Filioli, érudit et antiquaire, dont les lettres ont été publiées en 1848, et à Giulio Cesare Capaccio, né vers 1560 et mort en 1616. Celui-ci eut la réputation du premier érudit napolitain de son époque. Ses gros livres latins sur Thistoire de Naples et celle de Pouzzoles sont un fatras lourd et mal digéré, comme on avait alors Fhabitude d'en faire ; on y trouve cependant des choses curieuses. C'est sans fournir de preuves que Toppi affirme que Capaccio n'y est qu'un plagiaire, qui se serait borné à traduire en latin, sans en rien dire, des manuscrits inédits de Fabio Giordano, rédigés en italien. Ses écrits italiens ont plus de valeur littéraire. Le Trattato délie imprese contient certains faits piquants; les Apologhi e favole in versi vulgccri sont d'un sens juste, d'un style concis et d'un tour heureux; enfin le ForastierOy sous forme de dialogues, est le plus ancien guide du voyageur à Naples. En 1602, Capaccio, dont la réputation était déjà des
t56 A TRAVERS L'APULTE ET LA LUCANIE plus grandes, fut fait secrétaire de k ville de Naples, et dans cette situation il eut une part considérable à la fondation de l'Académie des Oziosi. Privé do sa charge en 1613, il eut à souiïrir, à cause de son patriotisme, de nombreuses persécutions do la part des vice-rois espagnols, à tel point qu'en 1616 il se vit contraint do s'expatrier. Francesco délia Rovera, duc d'Urbino, lui confia alors l'éducation de son fils, puis au bout de quelques années il put rentrer à Naples. C'est là qu'il mourut paisiblement en 1633, après avoir recouvré son ancien poste de secrétaire do la ville.
Il n'y a que sis: kilomètres de la station de Campagna à celle d'Eboli. La voie s'éloigne dans ce trajet des bords du Sele, qu'elle a suivi depuis Contursi, courant presque toujours au milieu des bois. C'est au contraire une plaine bien cultivée qu'elle traverse depuis le tleuve jusqu'à Eboli, La station est ici tout près de la ville, avec laquelle elle communique par une avenue plantée, conduisant à la promenade que l'on a créée dans les dernières années à l'entrée d'Eboli, promenade spacieuse, d'où l'on jouit d'une belle vue dans la direction de la mer. C'est là que le marché se lient une fois par semaine et que sont situées les
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auberges, dont les propriétaires font en même temps le métier de loueurs de voitures. Eboli n'est qu'un simple chef-lieu de canton, tandis qu'il y a un sous-préfet à Campagna. Mais la ville est plus importante et plus peuplée ; elle compte au delà de 9,000 habitants, en grande majorité propriétaires ruraux ou cultivateurs. Car sur le territoire étendu et fertile qui en dépend et se prolonge entre le Sele et le Tusciano (ou rivifere de Battipaglia) jusqu'à la mer, distante de plus de 20 kilomètres, il n'y a pas un seul village et presque point de fermes isolées. Ceux qui travaillent dans les champs habitent à la ville, et, quand ils n'y rentrent pas le soir, campent sous des huttes de branchages sur le terrain même qu'ils labourent ou moissonnent. Eboli fait un commerce étendu de ses produits agricoles et du fruit de ses troupeaux, lesquels sont nombreux, car les landes malsaines qui avoisinent la mer ne sont aptes qu'à l'industrie pastorale. La ville est vivante et bien bâtie, avec un air propre et prospère. L'aspect en est gracieux et la situation fort pittoresque. Elle s'élève, entourée de vergers et de plantations d'oliviers, sur un double mamelon, placé dans une sorte d'amphithéâtre que forme sur son versant sud le Monte Sant'Erasmo,
montagne aux penles boisées, aux crêtes rocheuses, Ec rattachant aux dernières ramificalions que projettent en avant les Apennins de Teora et de Sanl'Angelo de' Lombardi. Cette montagne, qui fail la limite entre les territoires d'Ebolï et do Campagna, est d'une médiocre hauteur, mais les formes en sont d'un dessin arrêté et classique. Un ancien château du moyen âge occupe la partie culminante de la ville.
Eboli conserve le nom de la ville antique d'Eburum, qui appartenait encore au peuple des Lucaniens, bien que situé sur la rive droîle du Silarus (le Sele) dont on fait d'ordinaire la limite entre la Campanie et la Lucanie. Si donc le territoire des Piccntins, transplantés par les Romains, vers le milieu du m" siècle avant l'ère chrélienne, du Picenum dans la Campanio, dont la capitale, Picentia, est représentée par l'actuel village de Vicenzaet chez qui futfondée la colonie romaine de Salcmum. si ce tcri'itoire le long de la mer s'étendait jusqu'à l'cnihouchure du Silarus, dans la partie de la plaine plus rapprochée des montagnes il devait s'arrêter au Tusciano, pour laisser place au territoire des Eburini lucaniens. L'existence d'une inscription fort importante émanant du municipe d'Ëhurum
SOUS TEmpire, laquelle se trouve à la base du clocher d'une des églises d'Eboli, se joint en effet à ridentité des noms pour établir que la ville moderne est bien rhéritière de Tancienne. Cependant TEburum lucanien et romain n'était pas située tout à fait exactement où Eboli se trouve depuis le moyen âge, dans une situation plus forte que celle qui avait été adoptée par les anciens. Les ruines de la ville antique se voient sur la colline appelée Monte d'Oro, entre Eboli et la rive droite du Sele, sur lequel était jeté tout auprès un beau pont romain dont il subsiste encore des restes.
On ignore ce que devint Tancicn Eburum pendant les siècles terribles des invasions barbares et ceux où les musulmans d'Afrique et de Sicile ravageaient par des incursions incessantes toutes les parties de Textrémité méridionale de lltalie, surtout dans le voisinage des côtes. Un chroniqueur du xiv*" siècle, aux dires duquel son éloignement des événements dont il parle Ole une partie de leur valeur, prétend que, lorsque Robert Guiscard vint assiéger Salerne, il établit son campement personnel et son quartier général sur le site où s'élève Eboli. Après la prise de la capitale de la dernière des principautés longobardes, il aurait en recon-
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naissance foudé sur remplace munt du sa Lente une abbaye dédiée à saint Pierre, eL celle abbaye aurail été le premier noyau aulour duquel la ville nouvelle d'Ebolise sci'ait groupée. Ce qui est certain c'est qu'une chai' le de 1140 établit qu'il y avait là des lors une ville, et déjà de quelque importance. En H14 c'était le fief que tenait un chevalier d'origine normande, nommé llobert, fils de Raoul. Pietro da Eboli, clerc de la fin du su" siècle, qui a chanté les hauts faits de l'empereur Henri VI et sa conquête du royaume sicilien dans un poème latin, qu'il lui présenta en 119S et que Bongars a publié, Pietro da Eboli parle à plusieurs reprises dans ce poème de son lieu de naissance, qu'il qualifie de ville, ainsi que du château voisin de Gifoni.U vante la fidélité des habitants d'EboU aux droits de la reine Constance contre l'usurpation de Tancrède. Frédéric II avait auprès de cette ville de vastes terrains réservés el aménagés pour ses chasses dans les forêts voisines, comme les rois de Naples en ont toujours gardé dans cette contrée, comme le roi d'Italie en a encore sur les bords du Sele. Sous Manfred la seigneurie d'Eboli avait été donné à son cousin germain Ciordano Lancia. Charles d'Anjou la confisqua et la concéda ensuite à son grand jus-
licier Ollion de Jussi, dont le fils Philippe établit le marché hebdomadaire du mercredi, lequel se tient encore aujourd'hui aux portes de la ville. A la fin du xiv° siècle nous trouvons celle-ci en la possession de Philippe, prince de Tarente et Empereur nominal de Constantinople. Jeanne P° la donna, au commencement de son règne, au grand-sénéchal Robert de Chabannes; mais deux ans après, en 1348, ce personnage ayant été déclaré Fun des auteurs de l'assassinat d'André de Hongrie, le premier mari de la reine, ses terres furent confisquées et celle d'Eholi fit retour à la couronne. C'est alors que furent construits les remparts dont il subsiste encore quelques parties. Eboli sortit de nouveau, en 1419, du domaine royal, lorsque Jeanne II comprit cette ville dans la principauté de Salerne, telle qu'elle la donnait à Antonio Colonita, neveu du Pape Martin Y. Passant ensuite par les mains de différents propriétaires, Eboli était à Ferdinando Sanseverino, prince de Salerne, quand celui-ci obligé de fuir les persécutions du vice-roi don Pedro de Tolède, qui ne pouvait lui pardonner le rôle qu'il avait eu dans la résistance de Naples à l'établissement de Tlnquisition, se réfugia en France auprès de Henri II et fit sous ses auspices une tentative pour soulever le T. H. 1
t02 A TlUVJîfiS L'APULIE ET LA LUC.-LME royaume napolitain contre l'Espagne. C'est alors qu'Eboli, revenu à la couronne par la conliscatinii du rebelle, fut érigé pai' Philippe II en principaulé pour son ministre Ruy Gomez de Silva, le mari de la célèbre princesse d'EboIi, dont les amours avec Antonio Ferez, en excitant la jalousie de Philippe II et en provoquant la porte de son secrétaire d"Élal, exercèrent une influence si décisive sur la marche que prit, à dater de lo76, la politique espagnole.
Je dois le confesser, j'ai très mal fait àEboIimon métier de voyageur. Je n'ai passé qu'une demi journée dans cette ville. J'y arrivais malade, excédé de fatigue, pouvant à peine me li-aîner. Au lieu de me mettre à visiter ses monuments pendant les quelques heures de jour qui me restaient, je me suis endormi dans les douceurs de la gracieuse hospitalité que le syndic m'effrait sous son toit de la manière la plus aimable. J'ai ainsi laissé perdre l'occasion d'examiner atlentivemont les églises de la ville, et je le regrette d'autant plus qu'elles ont été complètement passées sous silence par Schulz et que personne autre, ni étranger, ni homme du pays, ne s'en est occupé. C'est une lacune que je signale à l'attention de ceux qui vieudiunt dans le pays après moi, et que je me promets bien d'ailleurs
d'essayer de combler dans un autre voyage. 11 y a d'autant plus lieu de le faire, qu'un coup d'œil jeté superficiellement du dehors m'a laissé entrevoir l'existence d'au moins deux églises intéressantes à Elboli, l'une très petite, du xi*' siècle, en dehors de la ville et tout près de la gare, l'autre de la période angevine au centre des quartiers habités. On m'a parlé de peintures qui se trouveraient dans cette dernière église, entre autres d'un tableau d'Andréa Sabbatini, l'élève de, Raphaël. Mais la nuit qui survenait ne m'a point permis de vérifier cette dernière assertion.
Du moins je suis monté au château, dont la vue est célèbre. Elle embrasse dans toute son étendue le golfe de Salerne, digne de rivaliser j)Our sa beauté avec le golfe de Naples. Le rivage du fond de ce golfe court en ligne directe du nord-ouest au sud-est depuis Salerne jusqu'au delà de Paestum, au pied des dernières pentes des montagnes du Cilento. En arrière de ce rivage s'étend une vaste plaine en demi-cercle, profonde de six lieues au point de son plus grand diamètre, que traversent avant de se jeter dans la mer, les trois cours d'eau du Vicentino, duTusciano et du Sele. Le cirque des montagnes de San-Cipriano, Monte-Corvino et Eboli, puis
à l'est, au delà de l'ouvoriizre de la vallée d'où sort le Sele, de reslrémité de l'Alburno, vers Posliglione, et de la montagne de Cappacio, environne Ja plaine et à ses deux extrémités se prolonge fort avant dans la mer, comme par deux bras qui enferment le golfe, d'un côté, au delà de Vietri et de Salerne, la presqu'tle d'Amalfi et de Sorrento, terminée par la Punla délia Campanella, en face de Capri, de l'autre, au delà des ruines de Pitstum, la chaîne du Cilento s'étondanl jusqu'à la Punla délia Licosa. Du sommet du château d'Eboli, tandis que sur les premiers plans on retrouve autour de soi ht végétation de» orangers et des cactus, inconnue au climat sévère de l'intérieur de la Lucarne et qui ne reparaît qu'en approchant de la mer, on voit se développer devant soi toute la plaine , nue, grise et déserte dans sa majeure part, excepté dans sa pai'tie orientale, plus basse, où une luxuriante verdure croit sur les terrains arrosés pai' le Sele et le Calore. La -grande forêt de chênes de Peraano, en particulier, jette en travers d'un bon tiers de la plaine, à moitié chemin entre EboH et le rivage, une tache d'un vert sombre dont l'eil'et est très frappant. Après commencent les terrains marécageux du voisinage de la mer, tout près de laquelle
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une lorgnelle pormol de discerner les temples do Pcestum, debout dans leur grandiose solitude. Puis, au delà des terrains grisâtres plus ou moins parsemés de bouquets de verdure, vient la nappe brillante des eaux du golfe, au ton d'un bleu d'indigo, sur lesquelles le regard court sans obstacle jusqu'à l'extrémilé de l'horizon, tandis qu'à droite et à gauche elles sont encadrées entre les deux chaînes de montagnes, diversement colorées par les jeux et les reflets de la lumière, qui viennent y plonger leur pied. Baignez d'une atmosphère d'or le paysage dont je viens d^esquisser si imparfaitement les principaux traits, faites scintiller la surface delà mer avec un éclat aveuglant sous les derniers feux du soleil, représentez-vous les montagnes de la presqu'île d'Amalfi déjà envahies par l'obscurité'et détachant en sombre leur silhouette dentelée sur l'embrasement du couchant, tandis que les rochers des Alburni et du Cilento se teignent de rose et de pourpre, et vous réussirez peut-être à vous faire une idée de ce qu'est la perspective du château d'Eboli vers la chute du jour, à l'heure où j'ai été la contempler.
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. Jusqu'à présent j'ai promené le lecteur en terre pour ainsi dire inconnue, dans des lieux où souvent je n'avais été précédé par aucun voyageur, ou bien dans lesquels on peut énumérer les deux ou trois à peine qui les ont visités. En conduisant à ma suite ceux qui veulent bien lire ce volume dans les montagnes du Cilento et aux mines de Velia, je rentrerai dans les mêmes données. Mais pour un moment, en passant par Paestum, je me retrouve sur l'itinéraire habituel de l'immense majorité des touristes. Autrefois, il y a vingt-cinq ans, c'était encore une sorte d'expédition que d'aller de Salerne à Paestum ; peu de voyageurs s'y risquaient. Aujourd'hui, bien que le chemin de fer ne vous apporte pas encore jusqu'au pied des temples, comme
il le fera Tannée prochaine, il n'est plus guère de visiteur de Naples qui n'entreprenne cette excursion, devenue aussi courte que facile. Aucun voyageur à billet circulaire n'aurait garde d'y manquer, et pour les dix-neuf vingtièmes de ceux qui vont en Jtalie les ruines de l'antique Poseidônia sont comme les Colonnes d'Hercule que l'on ne dépasse pas dans la direction du midi.
Arrivant des sauvages montagnes de la Basilicate, où j'avais savouré toutes les jouissances de l'exploration d'une terre vierge et où j'avais éprouvé tant de satisfaction à ne pas me heurter une seule fois à ces badauds en voyage, dont la rencontre suffit à vous gâter les plus beaux lieux du monde, j'ai éprouvé un vif sentiment d'impatience et d'agacement quand à Paeslum je me suis trouvé face à face avec une société de touristes, installée sous les majestueuses colonnes du grand temple, écoutant avec une attention' niaise le boniment absurde et banal d'un guide à tant par journée, puis déjeunant sur la pierre où l'on déjeune toujours, avec le classique panier de provisions, invariablement garni de la même manière, que fournit l'hôtel Victoria de Salerne.
L'année précédente j'avais eu meilleure fortune.
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Revenant de la Terre d'Otrante par la ligne de Potenza, ouverte depuis quelques semaines seulement, je passais par Eboli et Battipaglia. En arrivant à cette dernière station, je ne pus tenir à Tenvie de m*en aller pour quelques heures à Paestum, d'y saluer une fois de plus ces merveilleux temples, qu'on ne se lasse pas de revoir et d'admirer toujours. On était au milieu de septembre, c'est-à-dire dans une saison où l'air de cette localité passe avec raison pour pestilentiel, où tous ceux qui peuvent s'empressent de fuir. Quelque fait que je sois aux climats du midi, quelque réfractaire que la nature m'ait fait aux influences de la fièvre, il y avait bien une certaine imprudence à risquer l'aventure ; mais la tentation était trop forte pour y résister, et j'en fus amplement récompensé. J'eus quelque peine à trouver un cocher qui consentît à me conduire, et quand j'arrivai à Paestum je trouvai le lieu complètement abandonné. Pas un touriste, il n'est point besoin de le dire. Bien mieux, toutes les maisons et les fermes étaient hermétiquements closes, vides de leurs habitants. Le gardien des ruines était mort quelques semaines avant d'un accès pernicieux, et n'avait pas été remplacé. A la brigade de gendarmerie il n y avait plus que deux hommes, tous les
J7l) A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE autres ayant dû s'en aller en convalescence dans la montagne voisine, h Capaccîo. Un seul garçon, tremblant la fièvro, desservait le cabaret où les cochers qui amènent les voyageurs remisent leurs voitures et où fait halte le courrier postal du Cilento et de l'arrondissement du Vallo. Entre toutes les habitations groupées dans l'enceinte des murailles de la ville antique ou éparses à l'entour, il ne restait pas six personnes. Tout le reste avait déguerpi, pour ne revenir qu'en octobre, devant la mal'aria qui régnait seule, en souveraine maîtresse, et que j'avais l'aïr de venir braver dans son empire. Il est impossible de s'imaginer sans l'avoir vu ce que la grandeur mélancolique du paysage de Piestum et la pure beauté des édifices ruinés auxquels il sert do cadre empruntaient de majesté nouvelle et de poésie à cette solitude absolue, que rîon ne venait troubler. Je sentais se réveiller en moi quelquesunes des impressions que j'avais ressenties au désert. J'ai bien des fois visité Psestjim, mais jamais je ne l'ai si bien vu que ce jour-là, jamais je n'y ai goûté le même charme pénétrant. J'aurais voulu rester sur cette impression exquise et n'y revenir que dans les mêmes conditions. C'est ce qui m'a rendu si désagréable d'y trouver déjà l'avant-garje
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des touristes, qui ne cessent plus d'y affluer à partir do la fin d'octobre.
Jusqu'à présent j'avais toujours été à Paestum par la route que prennent exclusivement les excursionnistes venant de Salerne, c'est-à-dire en quittant le chemin de fer à la station de Battipaglia. Cette route est triste, ennuyeuse et monotone dans les deux tiers de son parcours. ^Ue traverse une plaine nue^ marécageuse, déserte et à peine cultivée, qui n'offre aucun point de vue intéressant jusqu'au moment où Ton approche du Sele et où la perspective des montagnes de Capaccio se découvre entièrement. C'est Eboli que j'ai pris cette fois pour point de départ, et je recommande aux voyageurs de faire de même. Cette manière d'exécuter la course de Paestum ne demande ni plus de temps ni plus de dépense que celle dont on a l'habitude. Pour pousser de Battipaglia jusqu'à Eboli, on a vingt minutes de chemin de fer de plus, dix par les trains express. Mais en revanche, d'Eboli à Paestum, on gagne une grande demi-heure sur le trajet en voiture, par comparaison avec celui qu'il faut faire depuis Battipaglia. Quant à l'organisation pratique du voyage, elle est aussi facile d'une façon que de l'autre. Il suffit, au lieu d'ar-
rèter sa voilure à l'hôtel de Saierne, de télégraphier pour en retenir une h la gare d'Ebolî. Cette précaution n'est même pas nécessaire. On en trouve toujours de prêtes et d'attelées à l'arrivée des trains, et si elles sont moins élégantes que celles qu'nn se procure à Saierne, et qui vont vous attendre à Batlîpaglia, les prix que demandent les cochers sont beaucoup pins modérés.
La route d'Eboli à Paestum est éminemment pittoresque sur toute l'étendue do son parcours. Elle chemine presque parallèlement aux montagnes, qui ferment la plaine du côté de l'est et que l'on voit se dérouler sur la gauche dans tout leur développement de la base à la cime, passant succossivemen t devan t le débouché de la large vallée d'od sort le Sele après avoir reçu les eaux du Tanagi'o, devant r«xtrémité des monts Alhurni et la vallée d'où descend le Calore, vallée qui sépare leur massif de celui du Cilento. Ce sont ensuite les contreforts occidentaux de ce dernier groupe de montagnes que l'on a sur sa gauche el où se succèdent les hauteurs d'Altavilla, pui.s celles de Capaccio, présentant dans leur intervalle une profonde coupure. On suit une ligne de terrains élevés, adroite desquels s'étend la plaine nue jusqu'aux montagnes
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qui dominent Salerne et terminent au loin l'horizon, s'avançant dans la mer dans la direction d'Amalfi et bien au delà, pour aller rejoindre l'île de Capri qui en semble une prolongation. De l'autre côté, entre les terrains où passe la route et les montagnes, le sol s'abaisse et se creuse en une sorte de vallée où coulent pendant assez longtemps parallèlement, avant de se rejoindre, le Sele et le Calore, qui y forment deux rubans d'argent bordés d'une intense verdure. Tout ce fond, bien arrosé et d'une étendue considérable, constitue le territoire de la Villa Reale, vaste domaine delà couronne, où il y a une ferme modèle et un pavillon de chasse construit par les rois de Naples. Rien de riant comme l'aspect de ce territoire, entrecoupé de bois bien aménagés pour les tirés royaux, de prairies irriguées dignes de la Normandie et de belles cultures, tenues avec le plus grand soin et les derniers progrès.
Nous atteignons ensuite et nous traversons la forêt de chênes de Persano, qui s'étend en écharpe à travers la partie orientale de la plaine, partant des montagnes et barrant la vallée du Sele vers son conrfluent avec le Calore, se continuant ensuite sur la rive droite du fleuve et venant jusqu'à la route
de la station de Baltîpaglia à Pîestum, qui en forme la limite du côté de l'ouest. Dana les années qui ont suivi les événements de 1860 celle partie du trajet, quelle que fût la roule qu'on suivît, était des plus périlleuses ; il y avait souveraine imprudence à la faire sans une forte escorte do gendarmes. Manzi, l'un des plus féroces brigands de l'époque, avait l'habitude de s'embusquer avec sa bande dans la forêt de Persano pour y guetter les voyageurs. Plus d'un touriste, qui s'était monti'é sceptique à l'endroit du brigandage et avait cru pouvoir se dispenser de prendre les précautions qu'on disait nécessaires, tomba entre leurs mains et ne fut relâché qu'après le paiement d'une forte rançon. Mais c'étaient surtout les gens du pays, les propriétaires connus pour le chiffre de leur fortune que les brigands rançonnaient à cceur joie quand leui's aflaires les amenaient des arrondissements de Policastro ou du VallodiLucania au chef-lieu de la province, ou réciproquement. On s'étonnera de ce qu'un pareil état des olioses ait pu durer pendant plusieurs anuées, à quelques lieues seulement d'une ville de l'imporlahce de Salerno et sur une des routes que fréquentent le plus les étrangers, où le gouvernement italien avait donc intérêt à rétablir promple-
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ment la sécurité. C'est que la disposition des lieux permettait à la bande de Manzi de se rendre insaisissable. Dès qu'elle était poursuivie, elle se dissimulait sous bois et gagnait à couvert d'inaccessibles repaires dans les plus hautes parties du Cilento. Puis, lorsque la surveillance se relâchait, elle descendait de nouveau, en se dissimulant sous les . mêmes abris, reprendre ses embuscades auprès de la route. Aussi fut-elle une des dernières bandes que Ton parvint à atteindre et à détruire. Pendant quelques années encore, après ce résultat obtenu, la route de Paestum demeura l'objet d'une active surveillance. Il n'y a pas plus de cinq ou six ans que pendant la saison où les touristes y affluent, on la voyait incessamment parcourue par des patrouilles de gendarmerie à pied et à cheval. On a maintenant renoncé à ces précautions, que la su- . reté absolue rétablie dans le pays rendaient inutiles et qui absorbaient des hommes mieux employés ailleurs.
La forêt de Persano était au commencement du siècle dernier beaucoup plus étendue qu'aujourd'hui ; mais en 1746 un vaste incendie en détruisit toute la partie qu'on appelait il Bosco Gra?ide et qui allait jusqu'au Tusciano. Telle qu'elle est, avec
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les bois des chasses royales, elle constitue le dernier reste de la grande forêt du Silarus, qui dans l'antiquité occupait les bords de ce fleuve depuis l'endroit où il recevait le Tanagcr jusqu'fi. son conlluenl avec le Calor. Virgile décrit les troupeaux. qui paissent dans celte forêt du Silarus et la façon dont une espfece de taon les y tourmente dans l'été. On prétend que cet insecte abonde encore aux mêmes lieux.
Au sortir de la forêt, la route venant de Batlipaglia rejoint celle qui a Jilboli pourpoint de départ. Bientôt on franchit le Soie sur un pont que les crues du fleuve ont souvent emporté et dont la derniiîre reconstruction ne date que de peu d'années. On entre alors dans les landes marécageuses et incultes, semées de buissons de Icnlisques, de fondrières fangeuses et de mares où poussent do grands roseaux, qui s'étendent tout le long du rivage de la mer. Des chevaux à demi sauvages, des bœufs au pelage gris et aux cornes énormes, des buffles noirs au regard torve, au front déprimé et garni de cornes tordues, y paissent par troupeaux sous la garde de pillros à l'aspect aussi sauvage que leurs bestiaux. Les environs de Pipslum sont avec les Mai'ais Pontins, certains cantons de
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la campagne romaine et la partie inférieure du Val di Crati en Calabre, les terres classiques de Télevage du buffle en Italie. Cet animal est originaire de l'Asie, et dans Tanliquité il n'avait été importé nulle part en Europe. Cfe furent les Arabes qui l'introduisirent en Sicile, d'où il fut amené dans l'Italie méridionale par les rois normands. En 1300, Philippe de ïarente concédait aux habitants d'Eboli, comme pâturage communal, le vaste territoire dit Arenosola, c'est-à-dire la plaine avoisinant la mer sur la rive droite du Sele, pour y faire paître lerurs buffles, et aux habitants de Capaccio le territoire correspondant de l'autre côté du fleuve. A tous les points de vue le buffle, qu'on n'arrive jamais à domestiquer complètement, est comme bétail très inférieur au bœuf. L'élève n'en a été adoptée dans certaines contrées que parce qu'il réussit mieux au milieu des marais, où il aime à se vautrer dans la fange et à rester plongé dans l'eau des heures entières. Aussi partout, à mesure que le pays tend à s'assainir, que l'on commence à dessécher les marécages, le nombre des buffles diminue, et les bœufs se multiplient en prenant leur place. Cette diminution est déjà sensible dans la campagne de Rome ; elle Test aussi dans la plaine de Pœstum, à
mesure qu'il s'y produit quelques essais de mise en culture, encore bien peu développés, mais qui tendent cependant à gagner du terrain depuis quelques années.
Strabon remarquait déjà que de son temps Paestum était fort insalubre, à cause de la façon dont les eaux de la petite rivière qui passait auprès de ses murs (celle qu'on appelle aujourd'hui le Salso) s'épandaient en marais fiévreux. Ainsi que Cluvier l'a noté le premier, les lagunes formées par le Salso doivent être le marais Lucanien auprès duquel Spartacus, avec son armée d'esclaves révoltés, campa quelque temps en face de Crassus, et dont Plutarque prétend que les eaux sont alternativement, suivant les jours, salées, douces ou bien amères et infectes. La réalité est que les sources qui alimentent le cours du Salso et du marais de Paestum sont de natures très variées ; il en est de limpides et sans goût, d'autres salées, d'autres ferrugineuses, d'autres enfin fortement sulfureuses. Le goût des eaux change donc, non d'après le jour mais d'après le point précis où on les puise. Le long des murs delà ville antique, l'odeur de soufre qu'elles exhalent est tout à fait caractérisée.
Peu après le pont du Sele, on commence à dis-
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tinguer nettement devant soi les trois temples demeurés debout au milieu des restes de Tenceinte de la cité. A mesure que Ton avance ils grandissent en produisant plus d'effet, et Ton voit aussi les cinq ou six maisons modernes qui se sont groupées dans leur voisinage, une ferme, quelques habitations de paysans, deux cabarets, et la brigade de gendaimerie. On laisse, à peu de distance sur la droite de la route, une jolie propriété quis'estcréée depuis peu d'années, avec un bosquet touffu de chênes verts et en avant de la maison de magnifiques buissons de roses du Bengale. Le possesseur a voulu renouveler la tradition des rosiers de Pajstum tant chantés des poètes antiques,
biferi rosaria FcœslL
Mais avec l'espèce qu'il a choisie ce n'est pas une double floraison seulement, une remontée qu'il obtient, chose qui paraissait merveilleuse aux anciens et pour nous est devenue vulgaire, c'est une production de fleurs incessante, qui se continue pendant toutes les saisons de l'année sans que Thiver même vienne l'interrompre, car il n'y a ici ni gelées ni froidure. Cette floraison perpétuelle des rosiers du Bengale durant les douze mois de l'aunée
180 A l'HAVKKS L'Al'ULlt: ET LA LL'CAMK
est un fait que j'ai i^galemeiit observé sur la côte ouci dentale rtc la Calabro, dans les jardins voisins du Pizzo et de Monteleone, ainsi que dans ceux des environs de Reggio.
Voici maintenant les murailles de la ville antique, avec leurs tours carrées en saillie et leur belle . ronalruction d'appareil helléniqui.'. Nous les irauchissons sur l'emplacement d'une de leurs anciennes portes, et nous venons faire arrêter notre voilui'e devant le principal lempie, dit de Neptune, là où nous nous serions également arrêtés si nous étions venons du temps des Grecs, car c'est là qu'était l'agora de la cité.
Le nom de Pa^stum (la forme la plus ancienne en est Paistum) n'apparaît écrit qu'après la conquête romaine et semble dater de l'époque de hi domination des Liicaniens. Antérieurement la ville, quand elle était purement grecque , s'appelait Poseidônia, la cité du dieu des mers. On peut se demander si Pieslum a été une corruption barbare de l'ancienne appellation hellénique, un nom créé de toutes pièces par les Lucaniens. ou bien encore si son adoption n'a pas tout simplement remis en vigueur un nom d'une date bien plus reculée, antérieur aux établissements des Hellènes, celui
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sous lequel la localité était désignée par lesPélasges Œnolriens, ses premiers habitants. Il existe toute une série de monnaies d^argent incuses de Poseidônia, frappées à la fin du vi° siècle avant notre ère, lesquelles portent d'un côté la légende Pos,,., abréviation du nom grec de la ville, de Taulre Viis.i, ou Fiis..., inscription énigmatique qui pourrait bien être l'abrégé d'une seconde désignation de la ville, de sa vieille appellation indigène, quelque nom tel que Viistos ou Fiistos, dont les Lucaniens auraient fait très facilement Paistom ou Paistum,
Quoi qu'il en soit, ici comme à Métaponte, à Tarente, à Hippônion, à Crotone, dans presque toutes les localités que les Grecs ont colonisées en Italie, ils n'ont pas été les premiers occupants du sol. Avant leur arrivée, sur l'emplacement où ils se sont fixés, il existait une bourgade indigène, un centre habité dont les origines remontaient jusqu'à Page de la pierre. J'ai recueilli à Paestum et donné au musée de Saint-Germain deux hachettes de pierre polie. Le fait est parallèle à ceux que l'on a constatés à Métaponte et à Hippônion (Monteleone en Calabre). Mais malgré cette existence d'un centre d'habitation dès une époque bien antérieure,
Poseîdônîa ne devînt une ville qu'avec l'établissement des Hellènes.
Sa fondation dut avoir lieu dans les environs de Tan 650 avant l'ère chrétienne. Des Doriens de Trézène s'étaient associés aux Achéens dans la fondation de Sybaris, en 720 av. J.-C. Ils étaient assez nombreux pour qu'au bout de quelque temps leurs descendants aient formé dans la ville un parti de nature à donner des inquiétudes aux Achéens. A la suite de dissensions intestines, les Sybarites décidèrent de faire sortir de leur cité les Trézéniejis, et d'en constituer une colonie séparée, qu'ils établirent sur la côte de la mer Tyrrhénienne auprès de l'embouchure du Silaros. Par cette fondation Sybaris assurait sa doniination sur la partie nord-ouest de l'Œnotrie, qui fut plus tard comprise dans le territoire des Lucaniens. Poséidon était le grand dieu de Trézène; tout naturellement le nouvel établissement des Trézéniens reçut le nom de Poseidônia.
Les sources littéraires sont presque muettes sur l'histoire de cette ville. Nous savons seulement par Strabon qu'elle avait été d'abord établie sur le rivage même de la mer, et que ce ne fut qu'un peu plus tard que ses habitants se transportèrent à une
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faible distance dans les terres, où elle continua à subsister plus tard. Nous savons aussi que jusqu'à la ruine de Sybaris, en SIO av. J.-C, Poseidônia reconnut cette cité comme métropole et releva d'elle dans les mêmes conditions que les autres villes purement grecques qu'elle avait fondées tout le long des côtes de TŒnotrie, sur les deux mers qui la baignaient à l'ouest et à l'est : soumission à l'hégémonie des Sybarites et obligation de leur fournir à titre de symmachos ou fédérée un tribut annuel, avec des contingents militaires en cas de besoin ; d'autre part, dans le gouvernement intérieur de la cité, autonomie complète, allant jusqu'à la plénitude du droit monétaire. C'était le temps où quatre nations et vingt-cinq villes indigènes reconnaissaient la suprématie de Sybaris, et où l'empire de cette cité, parvenue au plus haut degré de la puissance et du luxe, sur les Œnotriens de race pélasgique, assimilés aux Grecs avec une extrême facilité, comprenait la presque totalité des deux provinces actuelles de la Basilicate et de la Calabre Citérieure, embrassant tout ce qui devint ensuite la Lucanie jusqu'au Silaros et au Bradanos. Aussi quand les Phocéens vinrent fonder leur établissement d'Élée ou Hyélê (Velia), entre Poseidônia et
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Polinuros, vers le milieu du vi° siècle, lesAchéens et les Doriens, dépendant de rhégémoniede Sybaris, virent dans ce fait une usurpation de leur territoire et firent à la nouvelle colonie une guerre acharnée, que les Poseidôniates continuèrent çncore après la mine de leur métropole. Et Ton est en droit de penser que la chute de Sybaris contribua à permettre aux Ioniens d'Hyélê de se maintenir, en surmontant cette résistance.
Quoi qu'il en soit, dès la seconde moitié du \f siècle, encore sbus l'hégémonie de Sybaris, Poseidônia était parvenue à un degré extraordinaire de prospérité, de développement et de richesse. Elle était dès lors la grande ville du golfe de Salerne, auquel elle valait le nom de golfe Poseidôniate, de même que les Romains lui donneplus tard celui de Paestanus sinus. Nous en avons pour preuve la magnificence des édifices qui y furent alors construits, et surtout l'abondance et la beauté de ses grandes monnaies d'argent appartenant à la série dite des inciises, monnaies d'une fabrication très mince, avec un seul type en relief d'un côté, en creux de l'autre, qui ont été frappées dans toutes les villes de la Grande-Grèce d'après un système monétaire uniforme, à l'époque où Tin-
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fluencc morale et politique de Pythagore avait réussi à grouper ces cités en confédération. Celles de Sybaris ont pour type la figure du dieti éponyme, du dieu des mers, la chlamyde jetée sur les épaules et brandissant son trident. Ce type se conserva dans l'époque suivante^ alors qu'on eut renoncé h la fabrication incuse pour adopter, à l'exemple des autres Grecs, le système d'un sujet en relief sur chacun des côtés de la monnaie, lie second type, qui fut associé alors à celui du Poséidon, fut l'image d'un taureau, qui antérieurement décorait les espèces de Sybaris et de plusieurs de ses colonies.
C'est la numismatique qui nous fait connaître la prospérité de Poseidônia vers la fin du vi® siècle et qui nous montre qu'après la chute de Sybaris la ville, bien que privée de cet appui et n'ayant désormais à compter que sur ses propres forces, n'avait rien perdu comme éclat de richesse et de puissance. Ce sont aussi les monuments monétaires qui nous permettent d'entrevoir la part qu'en 4S2 cette ville eut à la tentative de rétablissement de Sybaris. En essayant de rebâtir la cité de leurs ancêtres, les descendants des Sybarites retirés à Laos et à Scidros, unis à un groupe de
A TRAVi':Rs i;apiîlif: iît la lucanie
Theaaaliens, étaient principalûniPTit appuyés parlps Poaeidôniatos. Aussi )ea monnaies qu'ils frappèrent alors furent copiées sur celles do Posoidônia. La nouvelle Sybaris ne dura que peu de temps; au bout de sis ans seulement les Crotoniatea la rasèrent, et ce fut alors que les Athéniens se décidèrent Ji envoyer près des bouches du Cratlies les rolons qui, joints aux fils des anciens Sybarites, fondèrent la ville de Thurioi. Poseidônia paraît être restée étrangère à ce dernier établissement.
Sa natiiinalité grecque était, du reste, k la veilb* de succomber sous les coups des barbares. Les Lucaniens de race sabellique, sortis du Samnium, commmençaient ii pénétrer dans l'Œnotrie en y subjuguant les tribus indigènes. C'était par rapport à la nation des Snmnites ce que l'on appelait un ver sacrum, un de ces essaims de jeunes gens, soigneusement choisis et consacrés aux dieux, que les peuples îtaliotes avaient coutumo de lancer en avant pour conquérir des terres et y devenir le noyau d'un nouveau peuple. Les Qilnotriens n'avaient plus pour les protéger et pour les réunir dans une défense commune la puissance de la grande cité dont ils avaient pendant deux cents ans reconnu les lois. Crotone était trop loin et ne s'oc-
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cupait pas des affaires de ce pays ; Thurioi naissait à peine. Aucune des villes grecques que Sybaris avait autrefois fondées sur les côtes de l'Œnotrie, même Poseidônia, la plus considérable de toutes, n'était capable de reprendre la succession de son ancienne métropole. Tout lien était d'ailleurs rompu entre elles par la catastrophe de 5i0 ; elles vivaient dans l'isolement, et leurs préoccupations égoïstes et à courte vue ne s'étendaient plus audelà des limites de leurs petits territoires particuliers. Négligés des Grecs, les Œnotriens avaient en grande partie oublié les mœurs helléniques. Ils étaient retombés dans l'état de morcellement par tribus et par villes rivales, d'où les Sybarites les avaient tirés pour quelque temps. Jamais ils n'avaient su montrer de vigueur et d'aptitudes guerrières. Les Lucaniens n'eurent donc pas de peine à les soumettre, à les absorber et à les refouler. Ils s'emparèrent de leurs montagnes et s'y établirent, descendant bientôt de là pour atteindre la mer Ionienne. La chaîne des villes grecques, qui pendant plusieurs siècles s'était étendue sans interruption sur le littoral des deux mers qui baignent les côtés de la partie extrême de l'Italie, fut ainsi coupée en tronçons qui s'efforcèrent vainement de
188 A TRAVERS L'APUIJE ET LA LUCANIE se rejoindre. Les Lucanicns lournèrt'nt alors leurs efforts sur les cités lioUéniques, dont ils poursuivirent la destruction. Depuis ce temps l'histoire di' ces villes qui avaient paru d'abord destinées à conquérir toule rilalie, et qui avaient fait de la portion méridionale une nouvelle Grèce, n'est plus quicelle do leurs luîtes incessantes pour sauvegarder leur propre existence contre les Lucaniens et contre les Bnittiens, sortis à leur tour des flancs de la nation lucanieniie.
Dans une de ses tragédies, représentée avani 430, Sophocle, en décrivant les côtes de l'Italie, n'y voyait que les Ligures, puis les TyiThéniens, en ce moment mailres de la Campanie, puis après eux, à l'est du Silaros, les Œiiotriens. En 432, quand les Tarenfins fondèrent Héracléo, les Lucaniens occupaient déjà les montagnes voisines et étaient une menace des plus sérieuses pour les territoii'es grecs de la côte. Au début du iV siècle, lors de la composition du Périple mis sous le nom de Scylax, l'Œnotrie toute entière était devenue la Lucanie. Ce sont autant de jalons pour déterminer la chronologie do la révolution ethnique d'où sortit la ruine des établissements des Grecs dans le uiidi dol'Ilalie.
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On nous affirme que Poseidônia fut la première ville hellénique qui tomba sous le joug des Lucaniens. C'est en efl'et ce qui devait être, d'après sa position géographique sur les bords du Silaros. En 390, Laos, bien plus méridionale, se trouvait du côté du nord-ouest le boulevard des établissements grecs et sa défense devenait pour toutes les autres cités un intérêt général, à tel point que, par un effort extraordinaire, elles envoyèrent pour tenter de délivrer Laos une armée fédérale, où chacune avait fom^ni son contingent et où le rôle principal appartenait aux Thuriens. Cette armée fut anéantie par les barbares, et son désastre acheva d'ouvrir aux Lucaniens l'accès de la Grande-Grèce . Pour que les choses se soient ainsi passées, pour que Laos eût pris dès lors cette importance comme avant-poste de la civilisation hellénique, il faut qu'en 390 Poseidônia, poste encore plus avancé, que les Lucaniens devaient trouver sur leur route dès les débuts de leur invasion, quand ils forcèrent la ligne du Silaros, eût déjà succombé depuis un certain temps. Il est même probable que sa chute fut antérieure à la date où les Lucaniens, vers 432, commcQcèrent à menacer sérieusement le territoire où Tarente construisait Iléraclée, à la fois
190 A TRAVERS L'APULIE KT LA LL'CANIE pour les tenir eux-mêmes en bride et pour ai'rêter le développement des possessions de Thurioi, qu'elle jalousait.
Ainsi que je l'ai dil tout à l'heui-e, c'est en même lemps que l'ancienne colonie des Trézéniciis vit finir son autonomie hellénique, qu'elle perdit son nom grec de Poseidônia pour recevoir de ses nouveaux maiti-es celui de Paistum. Ce dernier nom commence avec la conquôlo sabellique k se lire sur des monnaies dont les légendes sont eu langue osco-samnite, écrite avec des caractères grecs suivant l'usage propre aux Lucaniens. Un curieux récit emprunté par Alhénée à Aristoxène, écrivain tarenlin du milieu du iv" siècle, noua renseigne sur ce qu'était la condition des Grecs de Poseidônia après la ruine de l'indépendance de leur cité. Ils n'en avaient pas été expulsés, mais privés de leurs droits politiques et déclarés incapables de porter les armes, réduits pai" conséquent il une sorte d'ilotisme. On les avaient contraints à recevoir dans leursmurs une coloniode Lucaniens, entre les mains de qui était l'autorité et auxquels ils avaient dû céder une partie de leurs terres. Les anciens l'oseidôniates avaient, du reste, gardé sous celte domination barbai'e leurs mœui-s grec^
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ques et -Fusage de la langue hellénique. Chaque année, à une certaine fête, ils se réunissaient pour pleurer sur leur asservissement et commémorer les souvenirs des temps prospères de leur indépendance. Les Lucaniens laissaient toute liberté à cette expression de leurs regrets ; les larmes ne leur paraissaient point à craindre.
Quand Alexandre le Molosse, roi d'Épire, vint en Italie, appelé par les Tarentins, pour défendre les Grecs contre les Lucaniens et les Bruttiens, après avoir délivré Héraclée et remporté une première victoire dans son voisinage, il signa des traités d'alliance avec les Achéens de Métapontc, qu'il chargeait de surveiller Tarente, dont la fidélité lui était supecte, tandis que lui-même allait s'enfoncer dans le pays, avec les Pédicules ou Peucétiensde TApulie, enfin avec les Romains, qui, devenus maîtres de la Campanie, entamaient à ce moment la seconde guerre Samnite et venaient de leur côté de s'assurer la coopérations des Apuliens. Ayant assuré de cette façon la liberté de ses opérations, le monarque épirote transporta ses troupes par mer jusque dans le golfe Poseidôniate. Débarquant à l'embouchure du Silaros, il écrasa sous les murs de Psestum l'armée combinée des Luca-
l'J2 A TRAVliHS L'APULIK ET LA LUCAME niens etdcsSamniloa. Après cesuccEjs, il s'enfonça dans los montagnes de la Lucanie, en enleva les principales places fortes et obligea les Lucanieiis à lui rcmelLfe comme otages trois cents jeunes gens de leurs premières familles, qu'il envoya en Épire. A la suite de la victoire d'Alexandre, Passlum redevint Poseidônia ; ses habitants grecs recouvrèreni leur liberté. Mais ce no fut pas pour longtemps. Quelques mois après le vaillant roi d'Epire était tué devant Pandosia, dans le bassin du Cralhis, et son corps coupé en morceaux par les Bruttiens. Les résultats qu'Alexandre avait obtenus en faveur des -Grecs furent emportés dans son désastre. Partout où elle avait été brisée, la suprématie des Lucaniens se rétablît. Les Poscidôniates retombèrent sous le joug; Pa?stum fut de nouveau une ville mîxo-barbare, où l'élément grec élail subordonné à l'élément de race sabellique.
Quarante ans après, Rome faisait la conquête de la Lucanie. Par toute la contrée, et aussi dans le Bruttium, à Thurioi, à Crolone, à Locres, k Riiègion, les Romains se présentaient comme les protecteurs des villes grecques opprimées par les barbares. Ils durent agir de même à Psestum; mais les histoiicns ne nous ont rien Iransuiis sur ce que la
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ville devint dans ces événements, non plus que dans la guerre de Pyrrhos, qui les suivit immédiatement. La guerre finie, les Romains établirent à Pa?stum, en 273, une colonie de droit latin, destinée à assurer la soumission de la partie voisine de la Lucanie. Les nouveaux colons, qui paraissent avoir été nombreux, prirent sans doute dans la ville la place et dans son territoire les propriétés des Lu- . caniens, qu'il y avait intérêt à ne pas laisser installés à Tabri des murs de cette forteresse. Les anciens habitants grecs, relevés de leur servage, furent mis sur un pied d'égalité avec les colons, participant aux droits politiques de la cité ainsi créée sous l'hégémonie de Rome, et bientôt ils s'assimilèrent à eux en se latinisant. Dès l'origine du nouveau régime, Paistum recouvra en partie au moins son ancienne prospérité. Nous en avons la preuve dans ce fait que la colonie latine qu'on y avait installée frappa des espèces d'argent, ce qu'elle ne put faire que dans l'intervalle entre 273, date de sa fondation, et 268, époque où Rome, s'étant mise pour la première fois à fabriquer une monnaie d'argent, lui réserva le monopole de la circulation et interdit le monnayage de ce métal à toutes les villes dépendant de son alliance.