‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 2 sur 33 · REY KA · texte numérisé non relu

REY KA

ne veux pas escompter le tribut d’admiration que vous. lui payerez demain, en essayant de vous le dépeindre tel qu’il est maintenant. Mais si vous voulez permettre à un vétéran de l'Australie de vous raconter ses débuts d'il y a vingt ans sur cette terre étonnante, je me ferai un plaisir de talmer, si je le puis, votre légitime impatience.

— Bon quart derrière !.… fit la voix du matelot en fac- tion à l'arrière, près de la bouée de sauvetage.

— Le second quart de nuit commence, reprit le docteur ; nous avons quatre heures avant l’appareillage ; je vous demande un peu de patience et beaucoup de bienveillance... Deux mots encore comme préliminaires ; Patrick, mon enfant, dit-il à son mousse, allez commander du punch au steward, et apportez des cigares.

‘“ Messieurs, je commence,

“ Vous connaissez tous la malheureuse issue de la tentative faite en 1853, par l’Académie royale de Londres, pour l'établissement d’une université à Melbourne; mais vous en ignorez certainement les détails. Le vaisseau qui portait les professeurs délégués fut désemparé par une furieuse tempête et jeté aux environs du cap Bernouilli, sur un récif de corail, qui déchira le carène de l’étrave à l’'étambot. (C'était pendant une de ces énormes marées d’équinoxe qui font monter l’océan à des hauteurs inusitées. Le bâtiment, accroché à l’écueil, tint ferme, et la mer, en se retirant, le laissa presque à sec, affreusement mutilé et dans l'impossibilité absolue d’être renfloué. Comme il était échoué à trois cents mètres à peine de la côte, il fut facile d'opérer le sauvetage d'une partie de la cargaison au moyen d'une embarcation restée accrochée par miracle aux porte-manteaux.

“ J'étais, à cette époque, tout frais émoulu des bancs de l’école, et je faisais partie de l'expédition en qualité de préparateur du cours d'anatomie, que devait enseigner mon oncle James Stephenson, professeur et doyen de la future faculté.

PE

“ Je collaborai activement au sauvetage des nombreuses caisses contenant les instruments de physique, les produits chimiques, les appareils de toute sorte, et enfin les pièces anatomiques devant servir aux leçons.

“ Nous installâmes à terre nos richesses scientifiques, sous une brigantine dont nous fimes une tente, puis chacun se mit en quête de vivres, car nos provisions étaient presque épuisées ou avariées par l’eau de mer.

“ Les naturels, pour qui un naufrage est toujours une bonne fortune, commençaient à errer curieusement autour de notre campement. Les merveilles qu'ils contemplaient paraissaient les ravir et exciter en eux d’ardentes -convoitises. Voyant notre détresse, ils nous firent comprendre par signes qu’ils étaient prêts, moyennant échange, bien entendu, à nous fournir les aliments qui nous manquaient, Nous n'eûmes garde de refuser.

“ Notre premier repas se composa de poissons pêchés par eux dans des filets ingénieusement tressés en fils de phormium tenar. C'était une triste restauration. Comme nous n'avions aucune de ces verroteries dont se montrent si avides les sauvages du globe, nous fûmes forcés de subir les conditions plus qu'usuraires de ces vilains bonshommes huilenx et fétides, que la vue de notre détresse rendait horriblement rapaces. La carte du diner fut payée, ce jour-là, avec quelques robinets de cuivre arrachés à nos instruments de physique, deux mètres de tube de caoutchouc, des éprouvettes, une lorgnette marine, quelques flacons de Woolff et la plupart des boutons de nos unifurmes.

“Tout alla tant bien que mal. Nous étions à peu près rassasiés, mais il était facile de prévoir que nos sauvages pourvoyeurs seraient plus exigeants le lendemain.

“ Nos appréhensions ne furent que trop légitimées par la vue de feux innombrables qui s’allumèrent dans la nuit ‘sombre. Des cris qui n'avaient rien d’humain retentirent ‘sans relâche, répétés de proche en proche. Il était évi-

rs Bed

dent'que ces messieurs, ignorant la télégraphie électrique, correspondaient entre eux comme jadis les Barbares en Europe, lors de l’envahissement de l'Empire d'Occident. Le lendemain leur nombre avait doublé et il en arrivait toujours, si bien que, quarante-huit heures après notre naufrage, il y en avait plus de cent cinquante. Ils portaient des lances, des haches et des couteaux dont la forme ainsi que la matière rappelaient l’âge de pierre et des armes de jet qu'ils appelaient dowuk et boommérang, dont nous ne connûmes l’usage que dans la suite.

“ Nous étions en tout trente-deux naufragés, bien pourvus d'armes, il est vrai, mais manquant de l'indispensable. De plus. les communications avec les naturels étaient fort difficiles et ne pouvaient s'opérer qu’au moyen de signes souvent interprétés à l'envers. Ces insulaires sont d’une stupidité invraisemblable. Nous eussions été affreusement rançonnés par eux, et peut-être nous fût-il arrivé pis encore, quand la Providence nous apparut sous les traits d’un Européen que nous ne fûmes pas peu étonnés de trouver avec d'aussi étranges compagnons.

“ Il était nu comme eux, et sa peau était tellement tannée par le soleil qu’il devenait presque impossible de reconnaître sa couleur entre les bariolures de son tatouage. Mais en revanche la possession d’une gigantesque barbe du plus beau rouge paraissait lui donner une grande importance, eu égard à la stérilité du cuir australien, qui ne peut produire un système pileux aussi abondant.

“ C'était un ancien couvict évadé depuis huit ans de son lieu d'internement ; une tribu voisine l'avait recueilli, et sa force, son adresse, son courage l’avaient fait élever au rang de sous-chef, eomme l’indiquait la plume de faucon maintenue au-dessus de son oreille gauche par une fine tresse de jones et le bracelet de commandement en dents de serpents qu’il portait au bras gauche.

“ Sa joie fut extrême et il pouvait à peine la témoigner autrement que par gestes, car il avait presque oublié sa

sn poe

langue maternelle en apprenant le baroque langage de la tribu qui lui avait conféré le titre de citoyen. Il était Ecossais, originaire du comté de Dumbarton et s'appelait Joë Mac-Knight: Ils’offrit de nous conduire à Melbourne dont nous étions séparés par plus de quinze jours de marche. ‘“ Mais, ajouta-t-il en anglais presque intelligible, “ je vous en prie, gentlemen, cédez à toutes les exigences “ des natifs, car ils vous abandonneraient et vous péririez “ de faim ; ou bien ils vous accableraient par le nombre, ‘“ sans que vous puissiez trouver le salut dans vos armes ‘“ et dans votre courage.”

“ Le conseil était bon, et le soin de notre sécurité nous fit un devoir de le suivre.

“ Nous eùûmes le lendemain une nouvelle distribution de vivres ; mais, les menus bibelots étant épuisés, il fallut nous résoudre à un pénible sacrifice. C’était la mutilation de nos appareils que nous démontâmes,et le déballage des produits que nous retirâmes des caisses, afin d’avoir le plus possible de monnaie courante,

‘“ Nous fimes un traité par l'intermédiaire de Joé qui nous servit d’interprète et de négociateur.

‘“ La plupart des objets que nous possédions lui étaient, d’ailleurs, à peu près aussi inconnus qu'à ses sauvages amis.

‘“ Le protocole fut conçu dans les termes suivants et les conditions en furent admises sans contestation : “ Les “ naturels nous accompagneront jusqu'à Ballarat, d’où “ nous pourrons être facilement rapatriés à Melbourne. “ Ils pourvoiront à tous nos besoins et porteront nos ba- ‘“ gages, moyennant l'abandon de nos appareils et de “ notre futur laboratoire. ”

‘“ Les parties contractantes étant d'accord, restait à accomplir la formalité du serment. Cette cérémonie, toujours redoutable pour les Australiens, parce qu'ils ne violent jamais la parole donnée, manqua totalement de gravité pour nous. J’ens toutes les peines du monde à com-

Page 1