‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 3 sur 33 · FRA UNE · texte numérisé non relu

FRA UNE

primer une formidable envie de rire à la vue de mon oncle, sir James Stephenson, ses longs cheveux blancs flottant sur sés épaules, assis, impassible, sur la terre nue, les jambes croisées, les talons sous le corps et les mains à plat sur les cuisses de son collègue australien, docteur ou plutôt sorcier et mandataire des tribus réunies, accroupi dans la même position,d’après le cérémonial habituel. Jamais je n'oublierai le contraste invraisemblable que présentaient les deux plénipotentiaires. L'un, calme, tiré à quatre épingles, rasé de frais, irréprochable, malgré notre détresse ; l’autre, les épaules couvertes de peaux d’opossum, les oreilles et le nez agrémentés d’ornements bizarres, et ressemblant vaguement, avec ses yeux cerclés de jaune, à un chat-huant considérablement enlaidi.

“ Les formules sacramentelles récitées de part et d’autre, on scella l’alliance par quelques bouteilles de rhum et nous nous hâtâmes de procéder à l’exécütion de la clause qui nous concernait. Ce n’était pas chose facile que la répartition des objets composant cette pacotille inusitée, et si nous fimes beaucoup d’heureux, combien y en eut-il dont la naïve avidité fut déçue !

“ Mais le mercantilisme n’est pas l'apanage exclusif de la civilisation, et, sans remonter le cours de l’histoire jusqu’à ce personnage biblique qui échangea son droit d'ainesse contre un plat de légumes, nous vovons tous les peuples du monde pratiquer le négoce en tous temps et en tous lieux. Nous ne fûmes donc pas étonnés de voir un bazar en plein vent s'établir sous les eucalyptus et les gommiers, qui croissaient à profusion au milieu d'herbes fines et serrées, s'étendant à perte de vue comme d’immenses tapis de velours vert.

“ Nos “ riz-pain-sel ” couleur de suie entendaient à merveille le négoce, et jamais propriétaires de boutiques à cinq el à treize n’engageront avec plus d’entrain les chalands à opérer les transactions les plus originales. Au bout d’une heure, les échanges furent pratiqués à la satis-

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faction générale, et chacun pusséda un échantillon des merveilles apportées par les hommes blancs,

“ Les marchandises les plus courues étaient, outre les objets métalliques en cuivre ou en fer, les produits chimiques en poudre ou en cristaux, jaunes, bleus, rouges, verts, blancs, etc., etc. tels que sulfate de cuivre ou de fer, sulfure de mercure, acétate de cuivre, cyanoferrure de potassium ou carbonate de plomb, en dépit des précautions prescrites par notre interprète, à cause des propriétés toxiques de ces agents chimiques.

“ Ils se peignirent avec ces couleurs qu'ils incorporèrent dans leurs poudres à tatouages, et firent des prodiges d'imagination pour inventer des parures nouvelles. Je gage que ce jour fut un Longchamp où s'maugurèrent aps un assaut de bon goût des modes dont on parle encore aujourd'hui

“ L'un d'eux était réellement étrange. Un flacon d'or mussif ( bisulfure d'étain servant à enduire les coussins de la machine électrique ) lui était échu en partage, et notre homme n'avait rien eu de plus pressé que de s’en frotter de la tête aux pieds. C'était bien l'être le plus fantastique et le plus extraordinaire qu'on pûtrêver, Ilressemblait à une statue de cuivre fraîchement fourbie, mais animée de mouvements désordonnés et exécutant des cabrioles capables de stupéfier un clown de profession.

“ Un autre s’avançait gravement, coiffé de la cloche de la machine pneumatique. Ce récipient de verre, dont la transparence et la solidité lui causaient un étonnement sans bornes, lui englobait la tête jusqu'aux épaules. Un troisième s'était fabriqué, avec les plateaux d’une balance, des cymbales dont il nous assourdissait !.. Un quatrième enfin portait, attaché sur son dos avec des lanières de peau d’anguilles, le disque de verre de la machine électrique.

“ Jen passe et des meilleurs. Mentionnons pourtant celui qui s'était traversé la cloison du nez avec un chalumeau à gaz, et cet autre qui attachait à un manche la pier-

re d’obsidienne polie lui servant de hache avec des fils de: cuivre arrachés à une bobine de Ruhmkorff.

“ En dépit de nos malheurs, le sérieux nous échappa ; mon oncle lui-même sourit !

“ Le lendemain nous nous mîmes en marche et, grâce à l’observance rigoureuse du traité, tout alla pour le mieux. Pas le moindre incident pendant huit jours,tant nos auxilisires mettaient, de leur côté, de loyauté dans l’accomplissement de leur promesse.

“ Mais, hélas! qui peut jamais répondre du lendemain ? Cette douce harmonie, grâce à laquelle nous nous acheminions paisiblement vers notre but, fut brusquement. détruite, et je le dis à la louange des natifs, la faute en fut à l’un de nous. Un matelot nommé Ben Fench, mauvais sujet s’il en fut, taillé en hercule, boxeur de profession et brutal comme un pachyderme, avait, depuis que'.ues

jours, jeté des regards de convoitise sur une jeune et jolie native.

“Son mari, grand gaillard à l'œil émerillonné, chatouilleux comme ses compatriotes sur ce sujet délicat, en eut la bile fortement excitée, Une explication eut lieu, et malgré les paroles conciliantes de Joë elle se termina par un effroyable coup de poing qui tomba comme un boulet de quatre-vingts sur la tête du pauvre mari et l’étala de son long, comme un arbre frappé de la cognée

“ Une clameur terrible éclata soudain sous les araucarias et les sophoras, d'où s'envolèrent en caquetant les kakatoës et les perruches. C'était le cri de guerre !

“ Avec la rapidité de la pensée, Ben, la cause de tout le mal, tomba frappé en pleine poitrine d’un coup de hache de pierre, cinq ou six lances le lardèrent simultanément, en même temps qu'un boommerang, arrivant en tourbillonnant, lui fracassait une jambe.

“ Cet acte de réprésailles accompli, les noirs justiciers, sans attaquer aucun de nous, s’éparpillèrent comme une

mile

volée de moineaux. Cris, appels, prières tout fut inutile. Le dernier disparnt bientôt. C’en était fait, nous étions abandonnés sans la moindre provision dans ce désert de verdure et de fleurs.

“ Impossible de nous orienter, impossible de retrouver notre chemin et de nous procurer de la nourriture. Heureusement que Joë nous était resté. Il se peignit le torse et la figure en juunr, ce qui est un signe de paix et la couleur indispensable à tout ambassadeur ; en un mot, le drapeau parlementaire des naturels de l'Australie. Ilse mit à la recherche des fugitifs, en nous promettant d’user de toute son influence pour les ramener.

“ Deux jours s’écoulèrent !… Deux jours de soif, de faim et d’angoisses sous un soleil qui nous versait des torrents de plomb fondu. Nous désespérions, quand un appel bien connu retentit. (C’était notre messager qui revenait accompagné d’un des fugitifs peint en guerre, c'est-à-dire blanc de la tête aux pieds, ou plutôt portant sur la face, le torse et les membres de grossiers desseins représentant vaguement la charpente hideuse d’un squelette.

“ Le sauvage messager, fièrement appuyé sur la hampe de sa lance à pointe d'os, exigea préalablement la remise sans condition de nos armes et de nos bagages. Il n’y avait qu’à obtempérer : nous mourions de faim. Tousles autres accoururent bientôt, rassurés par cet acte de soumission. Notre supplice fut terminé ; les racines et la venaison abondèrent de nouveau, et les lugubres peintures furent effacées en signe d’accommodement.

“ Ce qui me reste à ajouter, messieurs, continua le docteur Stéphenson, dépasse les limites de l’invraisemblance. Les trois immenses caisses, contenant les pièces anatomiues, furent ouvertes en un clin d'œil, et le contenu aparut aux yeux des rillards qui ne s’'attendaient pas à

areille exhibition. Ils crurent que c'était une réserve our notre compte personnel, et que partageant leur mour pour la chair humaine nous cachions avidement e trésor.

“ Vous savez que les pièces anatomiques sont rendues inaltérables au moyen de certaines préparations qu'il serait superflu de vous détailler ici.

Les veines et les artères sont injectées avec des mélanges solidifiables qui empêchent leur affaissement et leur conservent leur calibre primitif. La matière injectée est bleue pour les veines et rouge pour les artères ; de plus, les nuances et les tons de la chair sont conservés à l’aide de couleurs et de vernis produisant une illusion complète.

“ Ce fut plus qu'un pillage, ce fut une orgie de cannibales. Ils s’arrachèrent comme des furieux ces débris secs comme du carton-pâte, et qui n'avaient plus que l’apparence de la chair. Voulant assouvir au plus vite leurs monstrueux appétits, ils allumèrent une demi-douzaine de brasiers devant lesquels ils mirent incontinent à la broche les morceaux entiers, qu’ils regardaient avec une convoitise mêlée d’admiration pour l’habile boucher qui les avait préparés.

“ Sous l'influence de la chaleur, ce rôti insolite se ramollit un peu, mais les matières injectées se liquéfièrent ettombèrent dans de larges coquilles nacrées que ces cuisiniers non moins habiles que prévoyants avaient mises dessous en guise de lèchefrites.

“ Je vous laisse à penser ce que devait être cette sauce !

“ Pour comble d'horreur, le cadavre du malheureux Ben, que nous avions enterré au pied d’un myrte, fut brutalement exhumé par eux et dépecé en quelques minutes, à l’aide de leurs couteaux de pierre, avec une dextérité à rendre jaloux un prosecteur d'anatomie. C'était au moins un rôti véritable,

‘“ Nous possédions en outre une demi-douzaine,de cerveaux et toute une série de fœtus conservés a l'alcool à 750. Nouvelle trouvaille accompagnée de contorsions de gorilles, Ils débouchèrent avec précaution, religieusement, allais-je dire, les énormes bocaux qui les conte-

naïent, et burent avec une gloutonnerie n'ayant d’égale que leur ravissement la liqueur conservatrice. Ce liquide infernal, qui devait leur flamber les entrailles, porta leur ivresse à son comble, et ils avalèrent comme des chinois à l’eau-de-vie ces malheureux débris que la science a seule le droit d'étudier, de mutiler même sans profanation.

“ Heureux, ivres et gavés, ces abominables sauvages titubaient, hurlaient à plein gosier et se frappaient sur le ventre avec une béatitude profonde.

“ Ils s’endormirent finalement comme des phoques.

“ Le lendemain, à l’heure embaumée où le soleil du matin émerge des verdures et secoue sa chevelure d’or sur les géants des forêts, le caquet joyeux des aras et des perruches multicolores éveilla nos gaillards. Ils s’étirèrent un moment comme des soupeurs auxquels la nappe a servi de draps, puis se levèrent frais et dispos, en gambadant comme de jeunes kanguroos. Nans la présence de quelques ossements de forme lugubre, on n’eût jamais soupçonné l’effroyable bombance de la veille.

“ Quel organe.étonnant qu’un estomac australien !.…

“ Fidèles à leur engagement malgré notre détresse, ils nous conduisirent à Ballarat où nous arrivâämes dans un dénuement complet.

‘“ Les dernières paroles de ces naïfs enfants de la nature furent pour solliciter chaleureusement de notre bienveillance un chargement complet de Petits blancs à l'eau de feu.

“ Nous ne jugeâmes pas à propos de leur tenir parole, “ Trois jours après nous étions à Melbourne !

JHAPITRE II.

Une maison de jeux en 1833.

Melbourne il y à vingt ans.— Ce qu'on voyait dans une maison de jeux de dix heures du soir à cinq heures du matin.— Les bayadères de Yarra-Yarra.— L’Espagnol et le Yankee.— Un duel aux flambeaux.

“ Melbourne ! reprit le docteur, après une pause de quelques minutes pour allumer un cigare et absorber un verre de punch, Melbourne dont le nom magique semble évoquer dans un opulent souvenir des tourbillons rutilants d'or neuf !

“ Ville éclose d'hier et déjà immense, où les palais, ouvrages de millionnaires en délire, s’étagent au-dessus des tentes haiïllonneuses d'êtres faméliques attendant le coup de pic qui doit rebondir sur un bloc d'or énorme comme ceux des contes orientaux !

“ Cloaque bourbeux dont les rues effondrées engloutissent les dray ou les piétons et deviennent, sous les rayons d’un soleil torride, des flots de poussière aveuglante !

“ Monstrueux mélange de débauche vertigineuse, de profusion folle ou de misère affreuse ! pays de la furie de l'or, du banditisme et du travail !

“ Melbourne,sultane favorite du monde entier dont elle pourrait assouvir les appétits, et qui d’un seul regard de ses yeux fauves a détrôné sa rivale d’un jour, San-Francisco ! :

“ Quand j'arrivai en Australie, je parle de vingt ans, la

DEN Ÿ. Po

fièvre de l'or, bien caln.ée maintenant, était à son paroxysme. Tous les aventuriers des cinq parties du globe avaient envahi les terres Victoria.

“ Depuis deux ans seulement, c’est-à-dire le 3 avril 1851, Hargraves avait découvert l'or dans la crique de Sonimer- Hill (Sydney ). Au mois d’coût de la même année, un charretier ernbourbé trouva, en dégageant ses roues, une pépite du poids de 570 grammes dans la crique d’Anderson ( Melbourne ).

“ Aussi, depuis ce moment, plus de quatre cent mille immigrants déchiraient à coups de pic les veines de quartz remplies du précieux minerai, fouillaient les argiles aurifères, ou lavaienit sans relâche les sables du Murray, du Morrumbidgee ou du Loddon.

“ Iln’y avait plus d'autre industrie que celle de digger. Tel qui voulait bien condescendre à exercer la profession de cordonnier gagnaiït trois cent cinquante à quatre cents francs dans son après-midi. Un cuisinier (et quelle cuisine pour ces gens pris de vertige !) était payé mille francs par semaine ! Une journée de taillandier rapportait jusqu'à trois cents francs. Un pic valait cent francs, une paire de bottes trois cents, une chemise quarante, etc., etc. On payait à la poignée. L'or ruisselait des ceinturés de cuir, en poudre, en pépites ou en lingots. L'acquéreur n’y regardait pas de si près. Les diggers enfiévrés ressemblaient aux héritiers d’un père archi-millionnaire, qu'une longue contrainte eût affolés de prodigalité.

“ On respirait un autre air en pénétrant sur cette terre étrange. L'air semblait saturé des odeurs suffocantes de forges et de creusets chanffés à blanc ; l'oreille croyait entendre des bruissements lointains de métal roulant ses cascades étincelantes.

“ À peine débarqués, les plus sages eux-mêmes, soumis à cette influence enivrante, couraient à l'unique maison cle jeu, située sur les bords du Yarra-Yarra. ‘Ce fleuve n'était pas pourvu de quais comme aujourd'hui, et:ses

eaux tranquilles charriaient des cadavres de décavés, ow ceux de joueurs plus favorisés du sort, que la rapacité des bandits délestait prestement, après un coup de couteau, d’une fortune ramassée en qnelques coups de roulette. .

“ Je fis comme tout le monde ; voulant tout d'abord contempler ces richesses fabuleuses, je pénétrai dans l’antre fantastique, bond d’or, où fourmillaient des êtres étranges.

# La maison des jeux à Melbourne ne chômait jamais. Fête et dimanche, jour et nuit, la foule des aventuriers des deux mondes s’y pressait sans relâche. Quelle singulière destinée que celle de ce monument sans autre caractère que celui d’une absurde vulgarité ! Qu'il offrait. bien à l’œil ces tons gris sale, comme de la poussière de charbon gâchée dans du brouillard, dont l'Anglais émaille comme à plaisir les pays les plus ensoleillés !

“ Deux fois en dix ans, dévoré par l'incendie, il fut re-construit séance tenante et resta le tripot par excellence, le réceptacle de toutes les folies et de toutes les horreurs, jusqu’à la suppression définitive des jeux dans la métropole australienne.

“ Ce bâtiment maudit ne pouvait qu'abriter des déses-. poirs : c’est maintenant un hôpital auquel on a annexé une salle de dissection.

“ Mais en l’an de grâce 1853, l'Européen qui y met le. pied pour la première fois éprouve comme un effarement à la vue d’une maladroite profusion de dorures plaquées sans goût et de l'indescriptible fouillis de divans, fauteuils, tapis, coussins, où s'étendent pêle-mêle, famant, mangeant et buvant à qui mieux mieux, les joueurs heureux ou décavés. | |

“ L'atmosphère lourde, empestée, opaque, est presque irrespirable, Les lumières, semblables à des astres pâlis par les brumes épaisses, permettent à peine de distinguer les croupiers au milieu du cercle étrange qui les environ-

En à, pe

ne. Ils sont vêtus de l’inévitable habit noir, pommadés, luisants, rasés de près et poliment impassibles, comme des croque-morts ou des bourreaux que rien ne peut plus émouvoir.

‘“ Chacun d’eux a devant lui une balance de changeur où il pèse les mines, car les espèces monnayées sont rares, En revanche, les pépites et la poudre d’or abondent, A portée de leurs mains et de chaque côté du monceau de métal rutilant se trouve un revolver dont les projectiles ont souvent étoilé les glaces, et un long bowie-knife qui aplus d’une fois cloué à la table la main audacieuse d’un larron.

“ Quelle assistance, grands dieux ! quelle o{!a podrida humaine ! quelle Babel inouïe de toutes les langues connues !

“ Je vois encore ce spectacle étrange de tous ces êtres disparates, formant par leur mélange un indescriptible pandémonium.

‘ À côté d’un gentleman irréprochable, habillé à la dernière mode, finement ganté, le stick à pomme de turquoise à la main, se dresse un Kentuckien gigantesque, vêtu de cuir, la tête couverte d’un bonnet de racoon.

‘ Une barbe clair-semée végète sur sa joue largement dilatée par un énorme paquet de tabac. qu'il mastique avec amour. Quel remarquable échantillon de cette race yankee qui s'intitule elle-mème ‘“ moitié crocodile et moitié cheval ” ! Il tient à la main, par désœuvrement, comme vous ici une lime à ongles ou un cure-dents,un bowieknife du plus farouche aspect.

“ Derrière lui se glisse cauteleusement un Chinois chétifet malingre, un habile filou dont l’œil noir dément l’apparente expression de stupidité qu'il veut donner à son visage. Ilessaie de retourner les poches du géant. Mais l'épiderme du ‘“ crocodile ” est chatouilleux sans doute, car son poing s’abat comme une masse sur la tête rasée du fils du ciel, qui s’aplatit sous la table.

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«“ De l’autre côté sont des Mexicains et des Américains du Sud qui, attirés par la fécondité des terrains aurifères de J'Australie, ont abandonné la Californie et ses placers épuisés.

“ Au bout, quelques officiers de la marine anglaise coudoient des noirs vêtus d’un pagne rayé, des négociants en gants paille sont mêlés à des mulâtres de toute nuance, puis des aventuriers européens, dont les visages bruns ou blonds ont pris au soleil toutes les nuances comprises entre l’olive et le cuivre rouge fraîchement fourbi, disparaissent sous des barbes tannées, jaunies, roussies et enchevêtrées comme des lianes.

“ Cette société bariolée accourt après des privations inouïes se saturer avidement de toutes les jouissances que procure l'or, se repaître d'émotions violentes, et mener, ne fût-ce que quelques heures, la “ vie à outrance”. Chacun est servi à souhait. Non-seulement on mange, on boit et on joue dans ce lieu infernal, mais on y vole eton s'y égorge en dépit des shérifs et des constables.

“ Des chercheurs d’or, couverts de haïillons sordides, chaussés de bottes éventrées par l’usure, mais portant des ceintures gonflées de métal, savourent, arrosés des crus les plus exquis de France et d'Espagne, les mets bizarres dont la nomenclature est une étrangeté.

“ Poitrines de cygnes noirs, dont le prix atteint au marché de Melbourne des proportions colossales, foies de cormorans à l'étuvée, aïlerons de requins au vin de palme, brochettes de troupiales ou cervelles de kakatoës aux mangoustes, tout cela se paie comptant et sans marchander. La poudre d’or ruisselle à pleines poignées. Qu'importe un peu plus ou un peu moins de métal à la satiété de ces affamés de jouissances, millionnaires la veille et mendiants le lendemain ?

‘“ D'autres reposent insoucieusement sur les divans de soie et de velours, attendant une bonne occasion de ponter, prêts à décupler leur enjeu, prêts à perdre le fruit

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