SUITE ET FIN
Du 7 au 19 février.
Pouna. — Parbati. — La ville indigène. — Le collège du Dekhan. — Les Ghats. — Pareil. — Bombay. — L'île de Salsette. — Un « déjeuner public». — La «Saison» à Bombay. — Les tours du Silence. — L'homme aux symboles. — Goa (Pangim). — L'église goanaise. — Les bords du Mondovi. — Goa- Velha. — Ahmedabad. — Architecture et sculpture. — Position sociale des singes. — Une noce dans le grand monde.
Départ de Bolaram à la pointe du jour. Vingtquatre heures de chemin de fer fort agréablement passées en compagnie de Sir Donald Stewart et de son aide de camp, colonel Chapman. Suivent deux jours intéressants à Pouna, où nous sommes les hôtes du général Hardinge:
Pouna, un des grands cantonnements, militaires de l'Inde et quartier général du commandant en chef de l'armée de Bombay, me paraît
simplement magnifique. Le band est une sorte de parc traversé par de larges avenues et composé de jardins qui entourent les habitations européennes. Le matin de très bonne heure, on y voit de jeunes dames caracoler sur leurs chevaux importés d'Angleterre, de Hongrie, d'Australie, des gouvernantes se promener, les lunettes sur le nez, avec leurs élèves, des chars à bancs élégants tirés par des poneys, en route pour la pelouse réservée au lawn-tennis. A huit heures, toute cette animation a disparu avec la fraîcheur du matin. Le silence, la solitude, le soleil et la poussière sont et seront, jusqu'à la nuit tombante, les maîtres du terrain. On m'a fait voir le Council Hall, un hôpital dû à la munificence des Sassoon, des églises, un collège, d'autres édifices, dont l'ensemble doit faire une grande impression sur les indigènes. En effet, des gens qui s'établissent aussi solidement doivent avoir l'intention et de grandes chances aussi de rester dans le pays. On me dit que, de tous les pays hindous (non musulmans) soumis au gouvernement de l'Inde, les États mahrattes, celui du Peshwa en particulier vaincu et détrôné en 1818, le plus puissant de tous, sont les seuls où les dispositions des esprits soient restées défavorables à la domination anglaise.
PARBATI. 5
Quiconque a visite Parbati ne l'oubliera jamais. C'est un temple qui couronne un mamelon isolé. Nous escaladions les larges gradins qui y mènent, lorsque l'éléphant qui nous portait s'arrêta tout court, agita sa trompe, poussa des cris rauques et se mit à pivoter sur une de ses jambes à la façon des chevaux soi-disant de haute école espagnole, qu'on produit au cirque. J'éprouvais les sensations d'un aéronaute chevauchant sur le sommet de son ballon. Deux jeunes officiers, mes compagnons et moi nous nous mimes à rire, mais d'un rire un peu forcé qui ne redevint franc que lorsque, grâce à l'aiguillon du cornac, l'animal indiscipliné, rentrant dans le devoir, nous déposa , sains et saufs , sur la plate-forme du temple.
Du haut de l'enceinte nous planons sur le sanctuaire. Plus bas se déroule à nos pieds un immense tapis jaune tacheté de points noirs. C'est la plaine brûlée de Pouna, parsemée de petits groupes d'arbres isolés. Les crêtes des Ghats1, les hauteurs de Satara en forment la bordure. Le ciel est safrané et le soleil couchant prodigue ses lueurs magiques à travers une atmosphère légèrement brumeuse. Le brahme du temple me
1. Les Ghats, chaînes de montagnes, longent l'Océan à l'ouest et à l'est de la péninsule Gangétique et forment les gradins qui mènent au haut plateau du Dekhan.
montre du doigt un petit terrain boisé en disant : « C'est Kirki. C'est là que les Anglais nous ont anéantis. » Et il dit vrai. Ici, sur cette plaine devenue historique, Mount-Stuart Elphinstone a préparé, et ses généraux ont accompli, la destruction du formidable empire des Mahrattes. Avant eux, à Seringapatam ,- le général Wellington avait arrêté les envahisseurs mahométans en train de conquérir le Sud. Seringapatam et Kirki sont des étapes sur la route royale, inondée de gloire et de sang, qui, à travers désastres et succès, a mené l'Angleterre à la possession de l'Inde. Delhi a vu l'achèvement de l'œuvre.
Deux visites à la ville indigène, une le matin, l'autre le soir. Ce sont les heures où règne la plus grande animation, surtout celles du soir, lorsque le crépuscule enveloppe de ses voiles transparents cette cohue mouvante, ces processions, ces noces, cette foule chargée de fleurs qui se presse autour des temples. Quel contraste avec le cantonnement des maîtres ! Là le confort, le luxe, la magnificence. Ici la poésie et le pittoresque. Dans cette ville se côtoient l'élément hindou qui prédomine et l'élément mahométan.