‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 10 sur 145 · AHMEDABAD · texte numérisé non relu

AHMEDABAD

pas vu une seule maisonnette si misérable où je n'aie pu découvrir quelque ornement finement sculpté. Ces artistes travaillent la pierre avec la, même facilité que le bois.

Le soleil va se coucher et nous avons hâte de regagner le camp. A cette heure la voiture du major est arrêtée à chaque pas par des flots d'êtres vivants. Voilà une procession de première grossesse qui passe. La jeune femme, l'héroïne de la fête, vêtue d'une robe magnifique de couleur cramoisie et surchargée de bijoux, est assise sous un baldaquin qui repose sur une charrette traînée par des bœufs. Des femmes fort bien drapées dans leurs écharpes flottantes, et portant de grands vases sur la tête, précèdent et entourent la voiture. Des joueurs de flûte suivent le cortège. Le vacarme, la foule, l'éclat des costumes, l'architecture des mosquées et des maisons sculptées qui encadrent la scène, les femmes qui se pressent sur les vérandas, sur les toits et aux fenêtres, forment un tableau fantastique dans lequel s'accuse, d'une manière tout à fait originale, ce caractère mélangé de mauresque et d'hindou.

Entre Ahmedabad et le camp, le pays ressemble à une vaste nécropole. On ne voit que des tombeaux mahométans. Quoique ce terrain soit sablonneux, le sol est fertile et bien cultivé. Plu-

sieurs milles à la ronde, pas trace de pierre. Très peu de palmiers, mais de petits groupes de banans, de tamarins, de pipols, plus larges que hauts, qui, disséminés sur la plaine, étendent leurs branches et semblent vous inviter à venir vous reposer à l'ombre de leur feuillage. Une très belle route bordée d'arbres magnifiques mène au camp. Ce soir, pendant que nous la suivions au retour de la ville, des milliers de perruches vertes qui y nichent nous saluaient de leurs cris perçants.

Bon et gai/dîner à la table des officiers. Leurs camarades indigènes messent à part. Manger avec des blancs leur ferait perdre leur caste. J'admire la musique du 29e, dirigée par un Allemand des bords du Rhin. C'est lui qui a formé son orchestre. Ce sont tous des gens du pays, Hindous purs ou demi-sang. Il les apprivoise comme des perroquets. Cette méthode, la seule praticable, donne des résultats excellents. Ces jeunes gens possèdent au plus haut degré la faculté d'imiter, mais ils n'inventent pas. Il paraît que ce sont deux dons, d'une valeur fort inégale à la vérité, qui s'excluent mutuellement.

Levé avant le jour. Je me promène devant le bungalow que l'aimable lieutenant Seollen a bien voulu me céder. L'obscurité est profonde, les pâles étoiles à peine visibles. Aux premières lueurs blafardes de l'aube, un concert cacophonique qui part des gros arbres du cantonnement, encore enveloppé d'un léger brouillard, succède au silence de la nuit. Ce sont les cris déchirants des perruches, le croassement des corbeaux. D'autres sons que je n'avais jamais entendus s'y mêlent. Le lever du soleil met fin à ce sabbat.

J'ai eu la bonne fortune de rencontrer ici le docteur Burgess, connu par ses travaux archéologiques et occupé en ce moment à éditer une description des monuments d'Ahmedabad. Nous allons le chercher dans son camp, archeological survey camp, qu'il a dressé dans le jardin du collecteur.

Il fait à peine jour et la ville est déserte. Tout le monde est levé, il est vrai, mais tout le monde est aux étangs, les femmes pour y faire leur provision d'eau, les hommes, hindous et mahométans, pour y prendre leur bain.

J'ai passé toute la journée dans les lieux saints de cette merveilleuse cité, et j'ai joui de l'inap-

préciable avantage d'être guidé par le docteur Burgess, qui m'a donné la clef de bien des énigmes.

Ce qui constitue l'essence des monuments d'Ahmedabad, c'est qu'ils représentent et résument l'histoire de cette ville. Les nouveaux maîtres apportèrent leurs coutumes, leurs idées et leurs traditions mauresques; mais les artistes dont ils se servaient pour leurs constructions appartenaient au pays conquis. C'étaient des Hindous. Aussi, tandis que la disposition des différentes parties de la mosquée est arabe, l'exécution, le style sont hindous. Dans l'Inde, surtout là où l'élément mahométan a prévalu, les mêmes causes ont produit des effets analogues. Mais nulle part plus qu'ici ils ne s'imposent à l'œil d'une manière aussi caractéristique.

Peu à peu les architectes du pays s'approprièrent, du moins dans une certaine mesure, le goût mauresque. C'est dans la nature des choses, et les édifices le prouvent. Ceux qui ont été construits peu après 1413 ont par excellence le caractère hindou ; les monuments plus modernes du dixseptième siècle sont des constructions essentiellement, mais pas complètement, arabes.

Je ne reproduirai ici ni mes notes prises sur les lieux, ni les réflexions qui se sont présentées à mon esprit pendant cette longue journée, qui

m'a paru cependant si courte. Voici ce que je dirai seulement à propos de l'architecture : les monuments les plus anciens, ceux qui remontent à la deuxième décade du quinzième siècle, la célèbre mosquée d' Ahmed-Shah, connue sous le nom de Jami-Mejid, et celle de Rani-Sipri1 m'ont paru bien au-dessus des édifices, plus riches, plus imposants par leur étendue, mais moins simples et moins nobles de dessin et d'ornement, qui appartiennent au second âge d'or de la ville, c'est-à-dire au dix-septième siècle.

En général, au point de vue de l'art classique et des lois généralement admises par les grands maîtres, anciens et modernes, en matière d'architecture, les mosquées d'Ahmedabad me semblent être estimées au-dessus de leur valeur. Sans doute elles offrent un ensemble bien séduisant. Vous sortez de la foule qui encombre la rue, vous pénétrez par un portail, à peine visible du dehors, dans une cour de la mosquée. Vous y trouvez le silence et le recueillement, sous le péristyle qui longe les murs une ombre délicieuse, et vos regards s'arrêtent avec délices sur les crêpes de marbre qui recouvrent les fenêtres, sur les niches sculptées des pilastres, sur les

1. Jami-Mejid fut achevée en 1424, la mosquée de la Sultane en 1431.

tombeaux entourés d'arbres séculaires. L'ensemble vous charme, vous ravit, vous désarme. Mais, si vous examiniez froidement, vous auriez bien des observations à faire.

Ce que je place bien au-dessus de l'œuvre de l'architecte, ce sont les détails ft ornementation, surtout ces plaques de marbre transformées en voiles de dentelle qui tiennent lieu de carreaux ou de persiennes. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la richesse d'imagination du dessinateur ou de la finesse de la sculpture, de l'habileté de l'artiste à travailler le bois ou à ciseler la pierre.

Le monument le plus somptueux et le plus récent1 est le célèbre temple jaïnite bâti ou plutôt reconstruit aux frais de Hashi-Sing, un des riches marchands de la ville, qui doit y avoir dépensé un million de roupies2. M. Fergusson, dans son Histoire de V architecture, en fait un grand éloge. Pour ma part, je trouve l'ensemble riche, grand, mais non grandiose. Les proportions sont mesquines, les voûtes basses, les sculptures grossières. La pauvreté d'imagination et l'absence complète du sentiment des proportions, que la richesse des incrustations et des marbres est

Page 1