Un peu plus de deux millions de francs
impuissante à masquer, caractérisent cette gloire de l'Ahmedabad moderne. Si quelque chose peut servir à constater la décadence des arts dans l'Inde, c'est ce temple construit dans une ville célèbre par ses monuments, où les grands modèles abondent, où s'est formée une école d'architectes et de sculpteurs renommés à juste titre, et où le goût et le culte de l'art se sont, en déclinant il est vrai, perpétués à travers les siècles.
Le sculpteur sur bois a mieux conservé que le sculpteur sur pierre les anciennes, les bonnes traditions de son art. Nous avons visité les principaux ateliers. Ces artistes copient très exactement les fenêtres ornées des mosquées et des tombeaux, et les calquent sur le bois, qu'ils travaillent ensuite à l'aide d'un seul instrument. L'exécution ne laisse rien à désirer, mais on ne fait que copier, on n'invente plus. Un spéculateur américain, venu ici à plusieurs reprises, a fait de grandes commandes pour New-York. On fait des meubles de toutes sortes. J'ai vu des garde-manger et des buffets ornés de sculptures qu'on a copiées sur les tombeaux des sultans de la dynastie de Guzerat !
A quelque distance de la ville se trouve Shahi-Bagh, le Jardin du Roi, un joli petit palais bâti en 1622 pour le vice -roi, maintenant occupé par le juge et sa famille. Cette maison, comme
tant d'autres que j'ai vues, se distingue par une particularité digne de remarque. Tout le monde sait que les matériaux exercent une influence très grande ou plutôt déterminante sur le développement des styles. On bâtit autrement avec la pierre de taille, autrement avec la maçonnerie, autrement surtout avec le bois. Or ici plusieurs édifices bâtis en pierre conservent les allures de la construction en bois. C'est que les gens riches dédaignaient le bois, ne fût-ce que parce que la pierre fait défaut dans le pays. Ils chargèrent donc leurs architectes hindous de bâtir en pierre. Les architectes obéirent, mais sans abandonner le style traditionnel des constructions en bois. L'effet est bizarre. C'est comme si vous rencontriez sur la grand'route une vieille connaissance sous un déguisement. Vous la reconnaissez aussitôt et vous vous demandez : pourquoi ce déguisement? Je crois avoir donné la réponse.
Les singes jouent un grand rôle à Ahmedabad. J'en ai vu partout : dans les arbres des mosquées, hors de la ville, le long de la rivière, où ces êtres incommodes viennent s'abreuver, enfin dans les rues les plus fréquentées. Assis sur les toits des maisons, ils vous regardent d'un air
moqueur. Là nuit dernière, je fus réveillé en sursaut par un bruit infernal. Checco, tout affolé de peur, se précipita dans ma chambre et, de sa voix sonore de Romain, il se mit à hurler : « A l'assassin ! » Des assassins au milieu du camp ! Cela me parut de la dernière invraisemblance. Aussi nétaient-ce pas des assassins : c'étaient des singes qui s'amusaient à découvrir le toit. C'est dans leurs mœurs. Il n'est pas dans les mœurs des habitants d'exterminer ces bétes malfaisantes. C'est tout au plus si vos convictions religieuses vous permettent de les rouer de coups de bâton.
C'est la saison des mariages. A en juger par le bruit des tambours et le son des flûtes qui, pendant que nous rentrons au camp, s'échappent de bien des habitations, soit riches, soit pauvres, on dirait que la ville tout entière est en noce. Un des principaux notables, le membre le plus éminent de la communauté jaïnite, Rao Bahadour Premathai Hemathai, marie sa fille. Ce soir et demain soir, pendant toute la nuit, la splendide habitation de Premathai sera ouverte aux amis qui viendront apporter leurs félicitations.
Nous trouvons la cour et la façade éclairées à giorno. Le père de la fiancée étant malade, ce sont ses fils qui nous reçoivent et nous mènent dans une salle longue et étroite, éclairée par des lampes qui répandent une douce lumière sur l'assemblée, composée uniquement d'hommes. Les hôtes arrivent, saluent, s'asseyent sur des chaises rangées en doubles lignes le long des murs, causent à demi-voix, jouissent de la musique et de la danse des nautchnies, et se retirent après avoir salué les maîtres de la maison, qui, selon l'usage, leur mettent, en les congédiant, un collier de fleurs autour du cou. C'est un va-et-vient continuel.
Les deux jeunes frères , de beaux types du seigneur hindou, ont les traits réguliers, le teint légèrement bronzé; ils sont grands et sveltes, et ils font les honneurs avec un mélange de grâce et de dignité.
La mariée est une très jolie enfant de douze ans à peine. Une écharpe de soie ponceau enveloppe sa tête et ses épaules; une jupe de même couleur lui serre la taille. Autour de ses bras et de ses chevilles, à ses doigts, à ses orteils et dans les ailes de ses narines, brillent des pierres précieuses d'une grande valeur. Son aplomb est d'un comique irrésistible. Aucun des indigènes ne fait la moindre attention à elie. Mais peu importe.
Elle sait parfaitement qui elle est et que c'esl pour elle que tout ce monde est venu. Ces sortes de mariages ne s'accomplissent réellement qu'au bout de quelques années. Si la jeune épousée, qui parfois n'a que cinq ou six ans, perd son mari dans l'intervalle, on la considère comme veuve; elle devient la Cendrillon de la famille du défunt ; on lui coupe les cheveux et on la traite comme une esclave. Très souvent ces pauvres créatures se révoltent, s'enfuient et échangent leur captivité contre l'existence plus libre, plus variée, et, hélas ! plus misérable de la bayadère. La coutume des mariages de cette espèce constitue, pour bien des raisons, une des plaies sociales de l'Inde. Espérons que cette petite sera heureuse ! Elle est debout près de mon siège, tient mes deux mains dans les siennes, et me regarde de ses beaux yeux ronds d'enfant qui ne disent rien encore, si ce n'est la joie de vivre. Si j'avais encouragé ses privautés, ce dont je m'abstenais par égard pour le futur, à qui los lois de la bienséance interdisent d'assister à sa propre noce, la petite espiègle se serait assise sur mes genoux.
Dans l'espace fort étroit laissé libre entre les doubles rangées de chaises, dansaient et chantaient trois bayadères. Derrière elles, et si rapprochés qu'ils leur marchaient presque sur les
talons, se tenaient les joueurs de flûte et de cymbales. Les nautchnies, qui n'étaient ni jolies ni laides, mais fort gracieuses, portaient le costume de leur profession : les seins couverts d'un tissu d'or et soie , pantalon et tablier de la même étoffe; les bras et les hanches nus, les cheveux lisses et noirs séparés sur le milieu de la tête; des bijoux aux mains, aux pieds, au cou, au nez. Ces Elssler, ces Taglioni — car tout dans cette maison est de premier choix — ne dansent pas à proprement parler; elles marchent, avancent, reculent, ou plutôt elles dansent, non des pieds, mais des mains, des bras, des épaules, de la taille et surtout des yeux, toujours avec une extrême décence. La plus jeune, elle ne pouvait guère avoir plus de douze ans, ne nous quittait pas du regard. Sévère et provocante à la fois , elle nous adressait des paroles caressantes , des reproches , des prières, et tout cela sans jamais sourire. Le sourire, je l'ai déjà dit, est rare dans l'Inde. Aucun rayon de soleil n'illumine ces sombres visages. Sur la physionomie de la ballerine, si jeune encore, se peignent déjà une mélancolie précoce et une connaissance trop parfaite de la vie, de ses illusions, de ses misères. Le chant, si Ton peut appeler chant la répétition incessante de la même note, complète et facilite l'entente des pas. Mais,
même sans ce commentaire, on comprendrait les dépits amoureux, les querelles et les réconcilialions, les nouvelles brouilles et les nouveaux raccommodements. Cela s'est vu, cela se voit et se verra toujours et partout. Depuis la création du monde, les jeux de l'amour se répètent. L'étonnant, c'est de voir ces jeunes filles changer de gamme à l'infini pour exprimer ce qui restera éternellement la même chose.