UN SA VA
plus d'une fois sur dos bancs de corail, mais finit par pénétrer dans la crique près de laquelle se trouve la résidence du chef. Après que nous y eûmes pris le kava en compagnie des notables de la tribu, avec les cérémonies voulues, on nous mena à la hutte destinée aux réunions publiques.
Là un étrange spectacle s'offrit à nos regards. La salle était remplie de monde. Au milieu, près des trois arbres qui supportent le faite du toit et qu'on avait ornés de guirlandes de fleurs et de feuilles, brûlait un grand feu. C'était le seul éclairage. Les consuls d'Angleterre et d'Allemagne, les officiers et quelques matelots de l'Espiègle, deux ou trois résidents d'Apia, formaient le public européen. Les spectateurs de couleur, hommes et femmes, appartenaient aux couches supérieures du monde indigène. Ce ne fut qu'à force de coups de coude que le corps de ballet put se frayer passage à travers la multitude.
Un morceau de calicot aux couleurs voyantes, orné de festons de feuilles de cocotier ou d'écorce d'arbre autour des reins, un collier de fleurs dans les cheveux, constituaient la toilette des ballerines. La jeune première se distinguait de ses compagnes par une grande perruque de cheveux blonds en forme de bonnet phrygien, ornée d'un panache de plumes écarlates qui faisaient valoir le ton caramel des épaules, du buste
et des bras. Toute sa personne ruisselait d'huile de coco. Arrivées au nombre de seize en face du feu, les danseuses, la première au centre, se rangèrent en ligne, s'accroupirent sur les nattes et attendirent, immobiles comme des statues, le signal de se mettre en mouvement. Ce fut la prima ballerina qui le donna en entonnant une sorte de mélodie, qui fut ensuite chantée en cheeur pendant toute la durée du pas. Les mouvements, dont la précision excitait l'admiration des Européens, étaient d'abord contenus, graves, lents, solennels, puis accélérés, à la fin vertigineux. Ces dames dansaient avec les yeux, la tête, les épaules, avec les bras, les mains et le buste ; les jambes seules restaient immobiles. Le texte, non la musique des chansons, était composé pour l'occasion en l'honneur du capitaine Bridge et de ma personne; en effet, des sons ressemblant à nos noms se reproduisaient incessamment. A la fin du ballet, de vifs applaudissements partirent des banquettes des blancs. Le public indigène resta impassible.
Mais il n'en fut pas ainsi lorsque la fille du grand chef, maître de la maison, parut dans la salle. C'est une beauté et une vertu. Hélas! beaucoup des jeunes filles de ces îles ne sont ni l'une ni l'autre. Celles d'entre elles dont la sagesse est notoire ne sortent jamais qu'en compagnie