‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 106 sur 145 · UN SAYA · texte numérisé non relu

UN SAYA

d'une ou de plusieurs duègnes. Elles sont admises de préférence à l'honneur de préparer le kava dans les occasions solennelles, et elles peuvent espérer d'être épousées par des hommes de qualité, des guerriers de haut rang d'une tribu amie (on ne se marie jamais dans sa propre tribu). Mais, à part cet hommage rendu à la vertu, les jeunes filles qui n'y prétendent pas n'en jouissent pas moins de la considération publique. C'était donc une grande dame et une vertu, et de plus une beauté hors ligne. Aussi tous les regards se fixèrent sur elle, et les hôtes de couleur la saluèrent de murmures approbatifs. Je lui aurais donné dix-huit ans, mais elle n'en a que treize. Très peu vêtue, et la tête couverte d'une perruque colossale, qu'elle eut le bon esprit de perdre au début du ballet, ce qui dévoila les contours classiques de sa tète et de sa nuque, elle prit place devant le feu entre quatre hommes. Un de ces coryphées entonnait la chanson au commencement de chaque danse. C'étaient les mêmes contorsions du haut du corps, les mêmes mouvements des bras et des mains. Cette enfant vertueuse, qui a le feu sacré de la ballerine, se démenait comme une petite diablesse, et cependant ses gestes et ses mouvements n'avaient rien qui rappelât les ignominies du bal Mabille. A la fin, les cinq danseurs se

levèrent. C'était le moment critique. Ici, me diton à l'oreille, les notions de la décence commencent à se troubler. En effet, les jambes, si longtemps condamnées à l'immobilité , semblaient vouloir prendre leur revanche. C'étaient des sauts de carpe, des bousculades, une ronde infernale indescriptible. Terpsichore, voile ta face!

Le capitaine et moi, nous pensions que c'était le moment de nous retirer et de donner ainsi aux jeunes officiers du bord le bon exemple, qu'ils n'eurent garde de suivre. J'avoue que je partis avec regret, tant ce spectacle, attrayant et repoussant à la fois, me semblait étrange, bizarre, original et bien au-dessus de ce que, dans ce genre, peuvent produire nos scènes d'Europe Regardez ces effets changeants de lumière. Tantôt les flammes du foyer inondent les danseurs de vives clartés, tantôt les ténèbres les enveloppent; alors on ne devine leur présence qu'à l'éclat de leurs yeux qui percent l'obscurité. Plus loin tout serait pénombre, sinon nuit profonde, n'étaient des reflets mystérieux qui, venant on ne sait d'où, errent dans la salle, sautillent de tête en tête, laissent entrevoir des chevelures noires ornées de plumes et de fleurs, des figures sauvages, des regards fixés sur la scène. Ajoutez le bruit du tam-tam et du feuillage de la haute futaie du dehors, le hurlement des rafales, la

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