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LA LIGNE DU NORD-PACIFIQUE

Je me suis régalé d'un state-room et je m'en félicite. C'est une belle et spacieuse cabine à bord d'un grand steamer, avec cette différence qu'il n'y a ni roulis ni tangage. Pas ou presque pas de cahotement. A part certains moments critiques, les wagons glissent sur ces rails comme un traîneau sur la neige. La solitude de ma cellule commence-t-elle à me peser, je me promène dans le train, je passe d'un wagon à l'autre et j'étudie les physionomies, qui me laissent froid, de mes compagnons de voyage. Pas un rowdie dans le train. Pas de gens armés jusqu'aux dents. Rien qui vous cause la moindre émotion. Ce n'était pas ainsi lorsqu'il y a treize ans je traversai le continent sur la ligne du Centre. Mais le Nouveau Monde aussi devient prosaïque. Il faut en prendre son parti.

Les repas servis dans les dining-cars sont exquis. Ces wagons s'attachent au train le matin et sont remisés pendant la nuit. C'est économique et pratique, sauf quelque accident, auquel cas l'abondance ferait place à la famine. Mais, quand on songe que l'on a à parcourir des contrées en grande partie incultes et sauvages, dépourvues d'habitants blancs et hantées seulement par des Peaux-Rouges, on doit convenir que ces arrangements sont merveilleux.

Nous avons quitté les bords riants de la Wil-

liamette et rejoint ceux de la Columbia. Ils ont été chantés sur tous les tons dans les journaux des entrepreneurs. Mais, exagération à part, le paysage qui s'enfuit des deux côtés du train est très beau. H y a de jolies petites chutes d'eau que vous trouveriez charmantes si la description de plumes soudoyées ne vous avait pas fait attendre des Niagaras. Mais le fleuve est magnifique. On n'en saurait faire un trop grand éloge. Des colonnettes basaltiques en forme d'aiguilles, coiffées de quelques pins isolés, et sortant de l'eau perpendiculairement, rompent la monotonie des deux rives, qui sont des coteaux bas, couverts de forêts. D'ailleurs la construction de la voie ne vous laisse pas le temps de vous ennuyer. Ballotté comme dans un bateau par une mer houleuse, on passe à chaque instant des ponts jetés sur les affluents du fleuve et des digues parfois longues de plusieurs milles, les uns et les autres faits d'un échafaudage de bois, appelé threstlework. Si accoutumé que je sois aux témérités des constructeurs des nouveaux mondes, hier et aujourd'hui, plus d'une fois j'ai senti mes cheveux se dresser sur la tête. Je suppose que les cris perçants qui parvenaient à mes oreilles exprimaient les sentiments des ladies du wagon- salon dont ma cabine forme annexe .

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