LA LIGNE DU NORD-PACIFIQUE
Insensiblement le pays change de caractère. Lorsque le soleil couchant l'inonde de ses teintes magiques, il rappelle les arrière-fonds des maîtres préraphaélites. Il n'y a que la Sainte Famille qui manque.
Les jours suivants, c'est le steppe et la forêt, la forêt et le steppe qui alternent. Ces régions silencieuses et solitaires, le train les parcourt sans se presser, mais aussi sans s'arrêter plus qu'il ne faut. De magnifiques rivières, tantôt creusant leur lit dans le sable et dans le roc, tantôt se frayant passage à travers la forêt vierge, se précipitent à notre rencontre. A de longs intervalles on aperçoit quelques huttes de bûcherons, quelque scierie isolée, de petits groupes de wigwams remplis de femmes indiennes en haillons. Puis, de nouveau, absence complète d'êtres humains.
Nous avons traversé, sur les rails du chemin de fer, le vaste lac de Pend d'Oreilles, escaladé les premiers gradins et, par une nuit excessivement froide, atteint le- haut plateau des Montagnes Rocheuses. Le soleil levant nous salue au sortir du tunnel de Mullan, près du partage des eaux entre les deux océans.
Le train s'arrête à Helena, Hélène de Troie. C'est ainsi que les mineurs ont baptisé cette ville qui est le grand centre aurifère et la capitale de
Montana. Toutes les confessions y ont leur église, et les Allemands sont assez nombreux pour avoir pu former des Gesang- et Tutti Ver ci ne.
On voit peu d'arbres, et, à l'ouest de la plaine, de petits coteaux couverts de neige. Mais ces coteaux sont en réalité les crêtes les plus élevées de cette partie des Montagnes Rocheuses. Le fait est que nous avons franchi l'épine dorsale du continent sans nous en apercevoir. Rien qui rappelle la nature alpestre, excepté l'air vivifiant mais glacial qu'on y respire.
A neuf heures, nous avons gagné les bords du Missouri, ici encore à l'état de bébé. A la station de Gallatin, la voie passe près du berceau de ce fleuve. Un chaos de bas coteaux et de mamelons isolés, presque dépourvus de végétation, marque ses sources ou plutôt l'endroit où le Gallatin, le Madison et le JefTerson forment, par leur réunion, une des plus grandes artères de l'Amérique du Nord.
Bientôt après, la voie s'engage dans la vallée de la rivière de Yellowstone. Pendant toute la nuit nous en suivons le cours. Un clair de lune superbe est impuissant à donner un peu de variété à la monotonie du paysage.