‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 139 sur 145 · Voir t. I, p · texte numérisé non relu

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Il n'y a pas très longtemps, la plupart des colonies n'étaient que des factoreries disséminées dans des archipels et sur les bords de continents plus ou moins inaccessibles. Le Parlement anglais s'en occupait fort peu et laissait ainsi une grande latitude à l'action du gouvernement. Les hommes d'État qui se succédaient au Colonial Office suivaient à peu près les mêmes errements et se réglaient, jusqu'à un certain point, d'après les mêmes principes qui constituaient alors, d'un accord tacite mais universel, la politique de l'Angleterre par rapport à ses possessions d'outre-mer. La machine était bien montée, et elle fonctionnait à merveille. Elle avait surtout le mérite inappréciable de donner de la stabilité au maniement des affaires coloniales.

Telle était encore la situation il y a trente ans environ. Mais, depuis, elle a changé du tout au tout. Les factoreries sont devenues de riches et florissantes communautés ; les étroits rayons autour d'elles, des territoires immenses; les colonies, des États; les populations, des nations. Ce nouveau monde, doté d'une autonomie complète et d'institutions tout à fait démocratiques et presque républicaines, se gouverne et s'administre lui-même. Je fais ici abstraction des colonies dites de la couronne, qui sont, comparativement, d'une moindre importance. D'un autre

côté, les cas d'ingérence, indirecte il est vrai, du Parlement anglais sont devenus plus fréquents que par le passé. Bien des fois, dans l'Inde comme dans les colonies, j'ai entendu dire : « Ce ne sont pas les ministres de la Reine, c'est le Parlement qui nous gouverne. Les ministres se trouvent sous la pression des fractions qui composent la majorité, et nos intérêts en souffrent. » J'ignore si ces plaintes sont fondées, mais il est incontestable que la stabilité dans la direction des affaires coloniales a diminué.

Pendant que la transformation dont j'ai parlé tout à l'heure s'opérait au Canada et aux Antipodes, la vieille Angleterre traversait une phase sans précédent et sans analogie dans l'histoire du monde. Sans aucune raison palpable, sans aucune contrainte du dehors, sur sa propre initiative et de propos délibéré, elle semblait vouloir abdiquer son influence légitime de grande puissance européenne. L'abstention, en matière de politique étrangère, devint une sorte d'article de foi et de loi fondamentale. En ce qui concerne les colonies, on comprit que l'ancien mécanisme ne suffisait plus. Les poids à soulever et à manier avaient centuplé. La grue se mit à grincer; si on la force, nul doute qu'elle ne se brise. Que faire? Dans la disposition d'esprit où l'on se trouvait, le plus simple était d'émanciper les colonies.

Si elles veulent se séparer de nous, qu'elles le fassent. C'était le mot d'ordre. Tout le monde s'en souvient, tous ceux du moins dont les souvenirs remontent au delà de dix ans.

C'est sous le souffle puissant d'un homme hors ligne auquel le pays avait confié la summa rerum, c'est au bruit d'armes d'une grande guerre dans l'est de l'Europe, que l'Angleterre se réveilla. Dès ce jour on n'entend plus parler d'abandonner les colonies (et même l'Inde!). Tout au contraire, on rencontre pour la première fois, d'abord en Australie, une idée, non pas de séparation, mais de rapprochement : l'idée d'une confédération avec l'Angleterre.

Mais les deux mouvements, celui de la séparation qui appartient au passé, et la tendance opposée qui gagne tous les jours du terrain, surtout dans les colonies, mais aussi en Angleterre, — ces deux mouvements, quoique opposés, ont la même origine : la conviction de plus en plus répandue qu'il est impossible (par rapport aux colonies) de rester dans les anciennes ornières. L'ancien mécanisme ne fonctionne plus. Il faut le remplacer. Il faut du nouveau. C'est un problème qui s'impose. Je ne pense pas qu'il soit possible de l'ajourner. En cherchant la solution, on fera bien, il me semble, d'avoir en vue trois buts : assurer à la direction des affaires impé-

riales (dans les colonies) le plus de stabilité possible ; réserver à l'action exclusive du gouvernement impérial le contrôle des intérêts de l'homme de couleur là où il existe; enfin, sauf ces restrictions, laisser le champ libre au développement de l'autonomie locale dont jouissent les colonies à gouvernement responsable.

J'en arrive maintenant à la question si fréquemment agitée du loyalisme des colonies.

Je suis de ceux qui croient à ce qu'on appelle la loyauté des Australiens, et je ne vois qu'une éventualité où cette loyauté pourrait bien s'évanouir soudainement et complètement : c'est le cas où le gouvernement britannique répondrait par une fin de non-recevoir à certaines aspirations de l'opinion publique. Or, en Australie, l'opinion publique est l'opinion des masses, et les masses, assez bons juges de leurs intérêts locaux et spéciaux, mais peu éclairées en matière de politique générale, subissent l'influence continue et efficace d'une presse et d'orateurs de carrefour plus que radicaux et recevant leur mot d'ordre des Trade-Unions d'Angleterre et d'Amérique. Si, par rapport à une question quelconque, le public croyait, à tort ou à raison, reconnaître dans une résolution finale du gouvernement impérial un déni de justice, ou si on pouvait lui persuader que l'Angleterre sacrifie

aux siens des intérêts, jugés vitaux, de la colonie, dans ce cas, et je pense seulement dans ce cas, le lien qui unit la mère et les enfants pourrait se tendre au point de se briser.

Les colonies australiennes peuvent-elles se passer de la main secourable de la métropole? Je l'ignore, mais l'Australie est convaincue que oui. Sous ce rapport, sa situation envers la mère patrie est autre que celle des colonies de l'Afrique du Sud, qui, réduites à leurs ressources, manquent de vitalité et savent ou sentent qu'elles en manquent.

On prévoit aussi la séparation dans le cas d'une guerre prolongée et malheureuse entre l'Angleterre et d'autres puissances maritimes. A ce sujet les avis sont partagés. Je me bornerai à constater que les colonies australiennes fortifient leurs ports et seront bientôt en mesure de défendre leurs grands centres. De son côté, l'ennemi, quand même il posséderait les moyens de transport et les stations de charbon indispensables pour tenter de pareilles entreprises, n'aurait garde de risquer une descente sur un littoral abandonné où ses troupes succomberaient à la soif. Mais la question, il me semble, n'est pas là. L'Australie et la Nouvelle-Zélande seront, il est vrai, bientôt en état de se mettre à l'abri d'invasions étrangères, elles ne pourront acquérir les

moyens de pourvoir à la sécurité de leur marine marchande, qui se développe, que dans un avenir fort éloigné. Jusque-là ce sera aux navires de la mère patrie de combler cette lacune.

S'il en est ainsi, l'Angleterre gardera ses colonies aussi longtemps que le Parlement accordera les moyens de maintenir des flottes en mesure de lui assurer la prépondérance navale. Les colonies et les stations de charbon perdues, il est au moins douteux que ces fonds soient votés en temps de paix. L'Angleterre perdra alors, graduellement et insensiblement, ce qu'elle appelle sa domination des mers. En d'autres termes, si l'Angleterre perd sa prépondérance maritime, elle perd ses colonies. Si elle perd ses colonies, elle perd sa prépondérance sur les mers et, avec elle, la place éminente qu'elle occupe dans l'aréopage européen. C'est dans ce cercle que se renferme la grandeur de la puissance britannique.

Les Allemands se rencontrent dans toutes les parties du globe. Avec les Anglo-Saxons et les Irlandais, ils sont les grands colonisateurs de nos temps. Aux États-Unis, tout en formant de plus en plus un élément à part, ils deviennent citoyens

américains, australiens aux antipodes. Dans ces grands milieux ils renoncent à leur nationalité politiquement, mais, moralement et intellectuellement, ils la conservent. Dans les autres parties du monde transocéanique, le colon allemand se trouvait pour ainsi dire suspendu en l'air. Il manquait d'une protection nécessaire et la demandait à son pays. C'est ce qui explique la politique coloniale que le gouvernement allemand vient d'inaugurer sur une si grande échelle.

La première impression qu'elle produisit en Angleterre, surtout dans les régions officielles, fut celle de la surprise avec un mélange d'humeur. Si mes informations sont exactes, il n'en était pas ainsi dans les colonies. En Australie, il est vrai, redoublèrent les cris demandant des annexions dans le Pacifique, mais, à part quelques jalousies et rivalités individuelles déjà existantes, et qui se produisent souvent entre émigrés de même origine, l'harmonie entre colons britanniques et allemands n'a pas été troublée un instant. C'est que sur les lieux et quand on a sous les yeux la tache immense qui reste à accomplir, on comprend mieux qu'en Europe qu'il y a encore de la place pour les uns et pour les autres. C'est le côté brillant de la colonisation d'avenir. Mais les ombres ne font pas défaut. J'entends parler de l'élément chinois.

La dernière guerre de l'Angleterre et de la France contre la Chine est, à mes yeux, un événement d'une portée incalculable, non à cause des lauriers faciles cueillis par les armées des alliés, mais parce qu'elle a détruit la vraie, la grande muraille chinoise, celle qui avait, depuis la nuit des temps, séparé quatre cents millions d'âmes du reste du genre humain. Et c'est précisément ce qu'on avait en vue : on voulait ouvrir la Chine aux Européens ; mais c'est aux Chinois qu'on a ouvert le monde. Le nombre des voyageurs blancs dans l'Empire du Milieu a-t-il beaucoup augmenté depuis 1860? Je ne le pense pas. En dehors des résidents des ports libres, personne ne s'y rend, si ce n'est, comme par le passé, des missionnaires, des sœurs de charité et quelques rares explorateurs. Mais les Chinois se sont précipités par les portes ouvertes de leur prison. Évitant jusqu'à présent les pays fort peuplés, et recherchant de préférence les contrées moins habitées, ils inondent, depuis vingt ans, les trois quarts du globe. Eux aussi, à leur manière, sont des colons. Fort bien doué, mais, dans les sphères de la vie intellectuelle, inférieur à l'homme de race caucasienne, actif et sobre à l'excès, négociant-né et, comme tel, d'une probité proverbiale, excellent cultivateur, jardinier hors ligne, cuisinier de premier ordre, l'égal de

tout le monde en ce qui concerne le travail manuel, le Chinois attaque le blanc partout où il le rencontre. Non par la force, il est vrai, mais avec les armes du travail et de la frugalité, il l'arrête, il le vainc, il l'évincé. Le secret de ses succès est facile à pénétrer. Grâce à ses qualités, à sa constitution physique et à ses habitudes, il lui est possible de tout faire à moitié prix, tout, dans les limites que j'ai indiquées.

Jetons un regard sur ses conquêtes, qui sont toutes d'une date fort récente, et ici je citerai seulement des faits que j'ai pu constater moimême sur les lieux. En 1871 tout le commerce anglais avec la Chine était entre les mains de trois grandes maisons anglaises et d'une maison américaine établies à Hong-Kong et à Shangaï, et de plusieurs négociants anglais et allemands de moindre importance dans les autres trcaty -ports (ports ouverts aux étrangers). Des marchands, également anglais, allemands, américains, servaient d'intermédiaires entre ces maisons et des marchands indigènes dont le rôle se bornait à répartir dans l'intérieur les marchandises importées du dehors. La maison américaine possédait vingt steamers qui entretenaient les communications entre les ports libres du Yang-tsé et des côtes. Aujourd'hui le nombre des maisons étrangères est fort réduit, et tout le commerce inter-

médiaire a passé aux mains des Chinois. Les vapeurs américains ont été achetés par des compagnies indigènes. Les échanges commerciaux de l'Empire du Milieu avec l'Angleterre sont restés les mêmes. On les chiffre toujours à quarante-deux millions de livres sterling, mais la majeure partie des profits est encaissée par des négociants chinois.

A Macao, occupé par les Portugais depuis près de quatre cents ans, le principal quartier de la ville se distingue par le grand nombre et la magnificence relative de ses palais, dont plusieurs datent du seizième siècle. De tout temps il était interdit aux Chinois d'y construire des maisons. Cette défense a été maintenue jusqu'à ce jour, mais beaucoup de ces palais ont été achetés et sont habités par des Chinois.

J'ai parlé dans mon journal des proportions colossales que l'immigration de race jaune a prises à Singapour et dans les pays de terre ferme situés au sud de la Birmanie.

Aux îles Sandwich, comme on a vu, les Chinois sont devenus un élément avec lequel on doit compter.

Je n'ai pas visité les îles Gilbert, un des groupes importants du Sud-Pacifique, ni les ports de la côte occidentale de l'Amérique du Sud, mais, par des documents officiels allemands, je

vois qu'une maison chinoise exerce le monopole du commerce dans l'archipel que je viens de nommer, et j'ai eu sous les yeux des correspondances diplomatiques qui portent à deux cent mille les Chinois immigrés au Chili et au Pérou pendant les vingt dernières années, chiffre énorme quand on le compare avec le nombre peu considérable des populations blanches de ces pays.

Mais c'est aux États-Unis et en Australie, surtout dans les États pacifiques de l'Union américaine, que l'élément jaune a pris de grands développements, et nulle part plus grands qu'en Californie. On sait que la législature de cet État a voté, il y a quelques années, une loi qui défend l'immigration chinoise pendant une durée de dix ans. De leur côté, les ouvriers blancs se défendent, comme ils peuvent, non en admettant, ce qu'ils ne veulent et ne pourraient pas, une réduction du prix de la main-d'œuvre, qui serait cependant le seul remède efficace, mais en employant la force contre les intrus. Les rixes sanglantes sont à l'ordre du jour. Tout dernièrement, dans un des États de l'Ouest, des travailleurs chinois ont été massacrés en masse avant l'arrivée sur la scène du carnage des troupes envoyées à leur secours. Et quel est l'effet de ces actes de violence populaire, de ces actes législatifs aussi iniques que draconiens? C'est que partout les

Chinois gagnent du terrain. Voyons ce qui se passe à San-Francisco, la grande, la florissante métropole du slopc pacifique : au point de vue de l'importance commerciale, si je ne me trompe, la troisième ville des États-Unis. La fabrication des cigares forme une des principales branches de l'industrie californienne. Dans les fabriques, des ouvriers blancs et des ouvriers jaunes travaillaient côte à côte. L'automne dernier, les Chinois, se mettant en grève, demandèrent le renvoi de leurs confrères blancs, et les propriétaires, s'excusant devant l'opinion publique sur l'impossibilité de trouver des ouvriers de notre couleur au même prix que les ouvriers jaunes, s'exécutèrent en congédiant les blancs. Les Chinois leur dictent la loi et ils la subissent !

Un journal de cette ville1 dit : « Les Chinois ne se contentent pas de partager avec nous une de nos branches d'industrie, ils la demandent tout entière pour eux seuls. Après s'être approprié la fabrication des cigares, ils essayeront d'en faire autant pour la confection des chaussures et des habits, et nos fabricants se verront contraints à renvoyer leurs ouvriers blancs, hommes et femmes. » Dans cet article, fort curieux sous plus d'un rapport , les menaces alternent avec des cris

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