‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 140 sur 145 · The Moming Call, du 30 octobre · texte numérisé non relu

The Moming Call, du 30 octobre

d'alarme ou plutôt de vrais cris de douleur. « Ils (les Chinois), continue l'auteur, sont doux et conciliants aussi longtemps qu'ils se sentent faibles, mais ils deviennent arrogants et intraitables quand ils se croient les plus forts. Leur grève montre la race sous son véritable jour. Elle répand une nouvelle lumière sur la question chinoise, et n'est au fond autre chose que l'avis donné aux blancs de s'en aller. Les Chinois se croient les maîtres de la situation, et, si ceux qui font la besogne d'une communauté en forment l'essence et la base, il est évident que les blancs, ne trouvant plus d'ouvrage sur la côte du Pacifique, seront obligés de chercher d'autres régions d'où ils ne seront pas expulsés à cause de leur couleur. » Ce langage, tenu à San-Francisco , n'a pas besoin de commentaire. En Europe on ne connaît le Chinois que par ouï-dire. On est tout disposé à le trouver incommode et désagréable, maison ne s'en occupepas autrement, on ne se demande pas ce qu'il sera dans un avenir plus ou moins rapproché. Mais, si on consultait les données statistiques, on serait étonné — et pour ma part je suis effrayé — des progrès continus de cette race. Dans ces circonstances il me semble que les Allemands, joints aux Anglais, aux Irlandais, aux Scandinaves, aux Italiens, enfin aux colons de toutes les nations

européennes, suffiront à peine pour arrêter, avec les armes de l'industrie et de la culture du sol, les flots que ce corps immense dit l'Empire du Milieu ne cesse de vomir de ses flancs. Ce déplacement s'arrêtera-t-il un jour de luimême? Ces saignées constantes, causées par une émigration dont les proportions vont en augmentant, finiront-elles par tarir les sources de la vie au sein même d'une nation qui compte cent millions d'âmes de plus que toutes les populations de l'Europe réunies? Nous l'ignorons. Personne ne pénètre les secrets de la Providence. Mais ce que nous ne pouvons nous empêcher de voir, ce sont deux immenses réservoirs qui débordent. Deux fleuves s'en détachent : le fleuve blanc, le fleuve jaune ; l'un fécondant les terrains qu'il parcourt des germes de la civilisation chrétienne , l'autre menaçant de les détruire. Déjà sur plusieurs points ils se rencontrent, se heurtent, se combattent. Sur d'autres, le conflit s'annonce. Quelle en sera l'issue finale? C'est le vingtième siècle qui l'inscrira dans ses annales1.

1. J'ai énoncé ces pensées dans une conférence faite à Vienne, au Musée oriental, en février 1885.

Lors de mon voyage dans l'Inde, j'ai rencontré partout le pressentiment d'une guerre prochaine, de toute façon inévitable, avec la Russie. « En ce moment, me disait-on, ses troupes parcourent la partie orientale du khanat de Bokhara situé au nord d'un territoire afghan, et ce territoire n'est qu'une langue de terre étroite qui sépare le khanat de l'Inde. La Russie s'est énormément étendue dans l'Asie centrale. Ses progrès immenses frappent les imaginations du monde mahométan, et, parmi les populations de la péninsule, l'élément mahométan est précisément le plus puissant et le plus important, celui qui cause le plus de soucis au gouvernement de l'Inde. En s'approchant de nos frontières, la Russie nous menace militairement, politiquement, moralement. »

Ces préoccupations, exprimées avec plus ou moins d'abandon, avec plus ou moins de réserve, je les ai rencontrées dans tous les esprits. En compulsant les documents officiels, mémoires et journaux du commencement du siècle, on trouve qu'à cette époque les Anglo-Indiens voyaient déjà les armées de Napoléon envahir leur péninsule. L'analogie est frappante.

Sans se faire l'avocat de la Russie, on pourrait répondre, et l'on a répondu — il est vrai, sans produire le moindre effet — que les Russes, en

agrandissant leurs possessions dans l'Asie centrale, agissent le plus souvent sous l'empire d'impérieuses nécessités ; qu'au fond ils ne font que ce que les Anglais ont fait et font encore dans l'Inde et en Afrique ; que, sans doute, il y a en Russie des ambitieux qui rêvent la conquête et la monarchie universelle en Asie, mais qu'à côté de ces rêveurs il y a aussi une opinion pacifique, et, dans les plus hautes sphères du pouvoir, des hommes éclairés qui travaillent sincèrement et énergiquement au maintien de la paix.

Mais la réponse était toujours la même. On se disait trompé et menacé, et cette fois-ci non par un seul homme, mais par une nation tout entière. Par conséquent ces arguments tombaient à plat.

Deux axiomes semblaient s'être enracinés dans les esprits : les vues ambitieuses de la Russie et Hérat la clef de l'Inde. En matière de politique, surtout de politique étrangère, j'entends par axiome une vérité évidente ou qui passe pour telle et qu'on ne peut pas prouver précisément parce qu'elle est évidente ou paraît l'être. L'axiome n'est pas un principe. Les principes sont des règles générales et abstraites, dont l'application peut se modifier selon les exigences du temps, mais qui subsistent toujours et

dont on ne s'écarte jamais sans risque et rarement sans dommage. L'axiome est une croyance ferme et, dans l'opinion des croyants, immuable, une étoile fixe sur la sphère mouvante de la politique. Il peut être né dans la tête d'un homme jouissant d'une grande autorité, il peut n'être que la formule d'une série d'expériences, ou un mot heureux jeté dans les masses. Selon les circonstances, il peut servir ou desservir les hommes au pouvoir. Il peut devenir fort incommode quand les gouvernants jugent nécessaire de tourner le dos à l'idole pendant que les gouvernés continuent de l'adorer. Il y a même des moments où un axiome peut devenir un danger et une calamité publiques.

J'ai déjà parlé de l'axiome des vues ambitieuses de la Russie ; reste à dire un mot de Hêrat la clef de VInde. On l'attribue, j'ignore sur quel fondement, au duc de Wellington. Mais, du vivant de ce grand capitaine, un espace immense séparait la forteresse afghane des frontières de la Russie. Aujourd'hui elles y touchent. S'il est vrai que Hérat est la clef de l'Inde, c'est bien malheureux pour l'Angleterre, car cette clef se trouve suspendue à la porte de l'adversaire. De sa fenêtre il n'a qu'à étendre la main pour la saisir, à moins toutefois qu'elle ne soit gardée par aussi fort que lui. Mais ce ne

sont pas les Anglais qui peuvent la garder. Des distances énormes les en séparent. La garde de la clef est confiée à un ami, et cet ami est l'émir d'Afghanistan.

Nous savons ce que c'est que l'Afghanistan : un champ de bataille entre des prétendants au trône chancelant de l'émir ; le théâtre de la guerre à plusieurs reprises entre Afghans et Anglais ; des steppes parsemés d'oasis, habitées par un peuple dont les dispositions sont si peu amicales pour les nouveaux alliés du maître, que l'émir actuel, l'ami et le pensionnaire de l'Angleterre, dans l'intérêt de sa propre conservation, n'a pas ou n'aurait pas osé, dans une occasion récente, concéder aux troupes britanniques le passage à travers son territoire. Les Anglais victorieux lui avaient cependant rendu Candahar, le fort détaché de l'enceinte continue que la nature a érigée pour la défense de leur péninsule. Les travaux de fortifications des défdés et des chemins de fer, qui sont le chemin de ronde derrière ces boulevards naturels, ont été suspendus. Restait donc Hérat, la clef de l'Inde, confiée à la garde de l'émir. Vraiment, si elle ne possédait pas d'autres moyens de défense, l'Inde britannique ne serait qu'un magnifique palais bâti sur des sables mouvants. Mais il y a d'autres moyens : il y a l'épée de l'Angleterre. Si

des hordes afghanes attaquent les avant-postes russes, si quelque officier, commandant un détachement russe, franchit en se promenant les frontières du territoire de l'émir, il y a casus bel H. En d'autres termes, l'axiome de la clef de Hérat renferme dans ses flancs la guerre entre deux des plus grandes puissances du monde et, indirectement, la guerre européenne.

Heureusement, dans le courant de cette année, peut-être grâce à l'incident de Penjdeh, si riche en enseignements, un grand revirement s'est opéré dans les idées. Hérat commence à s'effacer des préoccupations du public indo-anglais, et le nouveau gouvernement concentre ses soins sur les frontières naturelles de l'Inde. Il fait fortifier les défilés et a repris les travaux du chemin de fer. Ce n'est plus à Hérat que les Anglais, mettant quatre cents milles de steppe entre eux et leur base d'opérations, iront chercher l'ennemi, c'est sur le Helmund qu'ils l'attendront, si ennemi il y a. Les rôles seront intervertis.

Le gouvernement de l'Inde ne cessera pas pour cela de cultiver l'amitié du maître de l'Afghanistan. La valeur de cette alliance est reconnue par les plus grandes autorités en pareille matière, mais plus l'Angleterre sera forte sur ses frontières, moins elle dépendra de l'alliance de l'émir, et plus il lui sera facile de s'en assurer.

Au reste ce ne sont pas les agressions éventuelles de la Russie qui me préoccuperaient si j'étais Anglais : c'est la politique intérieure à suivre dans l'Inde qui absorberait mon attention. J'avoue que certaines idées qui jouissent d'une grande faveur dans certaines régions me donneraient à penser, et aucune plus que le projet de fondre en une seule nation les diverses, races qui peuplent la péninsule, de créer une nation nouvelle et delà créer à l'image de l'Anglais.

Je m'arrête ici. Si j'avais à résumer mes impressions de voyage en un seul mot, je dirais : la domination britannique est fortement assise dans l'Inde; l'Angleterre n'y a qu'un ennemi à redouter : c'est elle-même.

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