‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 3 sur 145 · Population · texte numérisé non relu

Population

grands richards de Bombay, en sont exclus (mil qu'ils vivent. Leurs corps seuls y sont admis pour être dévorés par des vautours dans les tours du Silence qui occupent le point culminant de ce paradis terrestre.

L'autre promontoire, celui de Golaba, porte sur son extrémité, qui est le point le plus méridional de Bombay, l'observatoire et le phare.

Entre ces deux langues de terre ou ces promontoires s'étendent plusieurs quartiers de la ville qui, avec Malabar-hill et Golaba, encadrent de trois côtés les eaux basses de V arrière-baie, accessible seulement à de petits bateaux.

C'est sur la côte orientale de l'île de Bombay que se concentre la vie maritime. Le vaste port, protégé par le fort, s'ouvre sur le golfe en face de l'île d'Éléphanta et du continent. L'animation qui y règne témoigne de l'importance de la métropole du commerce de l'Inde.

Ce qui charme l'œil à Bombay, c'est la variété : variété dans les sites, dans la physionomie des rues, et dans celle de la population. Prenons pour point de départ le phare de Colaba. Vous remontez vers le nord entre deux nappes d'eau qui sont l'Océan. Vous gagnez le Bander d'Apollon et, après un bon déjeuner, bien servi au Yacht Club, vous pénétrez dans la ville proprement dite. D'abord l'esplanade avec ses construc-

tions monumentales, le secrétariat où sont installés les bureaux du gouvernement, l'Université, l'asile des marins ; plus loin la cathédrale anglicane, qui date du commencement du siècle dernier, l'hôtel de ville et tant d'autres édifices qui témoignent du goût moderne de l'Angleterre.

Vous vous dirigez vers les quartiers des Parsis et des Hindous, arrêté à chaque instant par les passants ou par des objets curieux, jolis, hideux, de toute façon nouveaux, dont vos regards ont de la peine à se détacher. Encore quelques pas et vous retrouvez l'Europe dans les grandes artères qui mènent vers Bycalla, le faubourg du nord qui donne son nom à un club renommé dans le monde indo-britannique. Ici finit la ville. Le bruit et l'animation cessent brusquement. Pour rentrer à Pareil, j'ai à traverser une prairie immense, un peu solitaire la nuit. Mais n'importe. Dans l'Inde, depuis le cap Gomorin jusqu'aux bords de l'Indus et jusqu'au pied de l'Himalaya, l'Européen, je ne dis pas l'indigène, muni de son talisman qui est la couleur de sa peau, peut voyager de jour et de nuit en parfaite sécurité.

Rentrons dans la ville des indigènes. Excepté le quartier des Parsis, qui, comme ses habitants, offre un caractère particulier, elle se distingue peu de toutes les villes de l'Inde. Mais

les êtres animés y sont autres. D'abord il y a un grand nombre de femmes, tandis qu'elles sont très clairsemées ailleurs. Ici vous les rencontrez partout. Regardez ce groupe : ce sont des femmes parsis. Vous les reconnaissez aux couleurs éclatantes de leurs robes et de leurs écharpes artistement drapées, à leur taille svelte, élancée, gracieuse ; aux regards limpides, aux yeux chargés de paupières allongées, à l'ovale des joues, qui, comme la nuque et les bras nus, rappellent les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque. Et quelle animation ! Elles causent, elles gesticulent, elles rient. Oui, elles rient. Rien de plus rare dans l'Inde que de voir sourire; mais rire, c'est inouï. J'ai bien vu des domestiques hindous contracter leurs lèvres, par déférence pour le maître; mais c'était une grimace et non un franc sourire. Ici, dans la bonne compagnie, on ne rit pas plus que chez nous on ne bâille.

A côté de ce groupe lumineux tout ensoleillé, passent dans l'ombre des maisons, avec une démarche de canéphores, des filles hindoues, vêtues de blanc, portant sur la tète un vase aux contours classiques : vraies déesses qui descendent de l'Olympe déguisées en simples mortelles. Le dervis, ce fléau de la société indigène, avec son aspect sinistre, son regard haineux, ses cheveux hérissés, couvrant sa nudité de quel-

ques oripeaux, se glisse parmi la foule d'hommes affairés déboutes races et de toutes croyances. Cette multitude, tantôt embarrassée par des charrettes attelées de bœufs, tantôt refoulée par les cabriolets élégants de négociants européens, s'agite entre deux rangées de maisons en bois peint ou sculpté, devant des temples petits et grands, qui exhibent sur la façade leurs grotesques idoles. Ces sanctuaires ne se cachent pas derrière des enceintes, mais ouvrent leurs portes sur la rue, et les dévots entrent et sortent sans interruption. Oui, les vieux dieux régnent toujours. L'esprit chrétien n'a pas encore prévalu sur cette civilisation moins parfaite, mais plus ancienne que la nôtre. Ce sont des fleuves qui se rencontrent, qui se croisent et s'entre-choquent sans jamais se confondre.

Autour de Pareil il y a un parc, mais un parc des tropiques. Les paysages varient sans cesse, sans jamais perdre la couleur locale. C'est toujours l'Inde méridionale : des touffes de bananiers surmontées de l'éventail des cocotiers, des étangs encadrés de cocotiers, de longues avenues bordées de cocotiers. De petits temples çà et là. Le tout animé par les jeux de la lumière et de l'ombre.

L'ILE DM SALSETTE. 15

Je reviens d'une longue promenade avec le gouverneur. Nous avons visité l'île de Salsette. Sur la plage s'espacent les jolis jardins et les jolies maisons de campagne des Parsis. C'est leur Malabar-hill . De loin, ces villas se distinguent peu de celles d'Europe ; vues de près, c'est l'Orient.

En rentrant, nous avons passé près de trois ou quatre églises portugaises, c'est-à-dire catholiques, desservies par des prêtres indigènes. Par le nom générique de Portugais ou de Goanais, les Indo-Anglais désignent ceux qui descendent d'un père portugais et d'une mère indigène, et qui, plus ou moins, sont redevenus Indiens dans le cours des siècles. Ces Goanais forment le noyau de la population indigène chrétienne de cette partie de l'Inde. Quoiqu'ils aient oublié ou plutôt qu'ils n'aient jamais su la langue de leurs pères et parlent un mauvais hindoustani, ils conservent un vif attachement pour le roi de Portugal.

Nous sommes ici en pleine saison. A Pareil et dans la ville, tous les soirs des bals, des dîners, des routs, des soirées musicales. C'est que Bombay reste à la hauteur de sa réputation. Déjà Mount-Stuart Elphinstone vantait le bon

ton et la gaieté qui régnaient en son temps dans la société de cette capitale. Sous ce rapport il place Bombay même au-dessus de Calcutta1.

Au Government-house aussi l'étiquette, si strictement observée aux réceptions des représentants de la Reine dans l'Inde et dans les colonies, prend de plus libres allures. Partout ailleurs, conformément aux usages de cour, le gouverneur, comme représentant de sa Reine, ne parait que lorsque tous les invités sont arrivés. A Bombay ce haut fonctionnaire s'émancipe et, comme dit Elphinstone, au salon il se montre tout à fait private gentleman.

J'ai eu l'avantage d'assister à un des déjeuners publics de Sir James. C'est une coutume qui remonte au dernier siècle. Une annonce insérée dans les journaux engage à déjeuner pour le lendemain ceux qui désirent parler au gouverneur. Ils n'ont qu'à écrire la veille à son secrétaire et à donner leur nom. Hier les invités étaient nombreux. Il y avait des Anglais et quelques indigènes, parmi eux des Parsis. Je ne pense pas que tous aient touché aux plats qu'on servait, mais ils étaient assis avec nous autour de quatre grandes tables rondes. On se rendit

1. Pareil, 3 décembre 1819. Life of the Hon. M.-S. Elphinstone, London, 1884.

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