‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 71 sur 145 · BOUTAN · texte numérisé non relu

BOUTAN

cepta ni garantie ni subvention et resta indépendant. Sauf de rares exceptions, les frontières sont jusqu'à ce jour absolument fermées aux Européens. La seule concession qu'on ait faite est l'admission à la cour de Katamandou d'un résident du vice-roi de l'Inde. Ce fonctionnaire et son médecin sont les seuls Européens autorisés à vivre sur le territoire népalais, et encore leur est-il défendu de dépasser un rayon fort étroit tracé autour du bungalow qu'ils occupent. De plus, dès qu'ils mettent le pied hors de leur maison, des surveillants les gardent à vue. J'ai demandé comment il se trouve des fonctionnaires qui consentent à faire ce métier. On m'a répondu que le climat est délicieux, surtout pendant la saison chaude, si terrible et si malsaine dans les plaines de l'Inde, et qu'en hiver le résident peut venir passer deux mois à Calcutta ou ailleurs, à quoi il faut ajouter l'intérêt d'un poste aussi important, des traitements exceptionnellement élevés et la perspective d'un avancement.

Au point de vue de sa configuration géographique, le Boutan se distingue peu de Sikkim et de Népal. On vante les charmes pittoresques de ce pays, qui est gouverné par le deb ou chef politique et par le darm-raja, qui est le chef religieux et, de plus, une incarnation de la divinité, ce qui ne l'empêche pas, de concert avec son

-collègue le deb, de toucher, depuis 1865, du gouvernement de l'Inde une pension annuelle de deux mille cinquante livres sterling.

Darjeeling. — Hélas ! hélas ! du brouillard ! Au déjeuner, pour me consoler, de charmantes jeunes ladies m'assurent que dans cette saison les snows, les neiges, c'est-à-dire le Kamchinjenga, ne sont jamais visibles. Il faut, disentelles, en faire votre deuil. Le Caucase aussi m'a traité avec rigueur, mais un jour soudainement, il est vrai seulement pour une demi -heure, il a daigné dérouler devant moi les charmes de sa sévère beauté. Aussi ne désespérons pas.

Darjeeling est planté sur les bords accidentés d'une gorge immense. Vers le sud, les hauteurs que couronne la station militaire lui dérobent la vue de la plaine gangétique. Tout autour, d'autres montagnes s'élèvent jusqu'aux nues. Le Kamchinjenga, quand il lui plaît de se montrer, remplit à lui seul l'horizon septentrional.

Après une visite chez M. Wace, vice-commissaire, promenade solitaire dans les environs de la ville. Des nuages partout, au-dessus, à côté, au-dessous de moi. Ils vont et viennent, et ce qui me frappe comme une nouveauté, c'est qu'ils se

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déplacent souvent en ligne perpendiculaire. A mes pieds s'ouvre la gorge, mais une couche d'air opaque la remplit tout entière. Un petit temple bouddhique suspendu aux flancs du talus semble nager sur la surface d'un lac. Mais voilà qu'une colonne droite toute blanche s'élève lentement de l'abîme, enveloppe momentanément le sanctuaire, arrive à ma hauteur, me dépasse et s'étend au-dessus de ma tête en forme de baldaquin. Dès lors rien ne m'empêche plus de plonger dans les profondeurs et de scruter les déchirures du terrain. D'autres fois des rayons de soleil pénètrent à travers le chaos de nuages et de rocs, et dans ces moments les membres épars de cette agglomération de villas et de jardins qu'on appelle Darjeeling, naguère cachés sous une masse confuse de brouillard, se manifestent soudainement dans toute leur beauté. Quelle charmante surprise ! Cette ville s'étage sur le sommet d'une sorte de promontoire qui s'avance vers la gorge. Elle rampe pour ainsi dire de terrasse en terrasse, et toutes ces terrasses sont suspendues entre le ciel et l'abîme. Des maisons qui occupent les gradins les plus élevés, vous plongez du regard dans la cour de mon hôtel, et de mes fenêtres je domine la place publique ombragée d'arbres, le grand temple hindou et, dans une autre direction, un éta-

blissement sanitaire dont l'architecture rappelle les phalanstères de Grosvenor Gardens et d'Alexandra hôtel. Et sur toutes les hauteurs avoisinantes vous apercevez des maisons et des maisonnettes entourées de jardins. Les sentiers qui les relient serpentent le long des sinuosités de la montagne. Un air de prospérité et de bienêtre se peint sur la physionomie de cet endroit privilégié.

Dans les heures un peu plus avancées de l'après-midi, ces chemins se remplissent de cava liers et d'amazones, de ladies portées dans des dandies, et de piétons, car ici l'Anglo-Indien ne dédaigne pas de faire usage de ses jambes.

A côté de ce monde élégant se coudoient des Ghourkas, des Lepchas, des Thibétains, qui, tous plus ou moins, ont le type tartare ou chinois. Pas l'ombre d'affinité avec le peu d'Hindous amenés ici par leurs maîtres anglais. Les Ghourkas ou Népalais sont des gens de taille moyenne ou petite, aux épaules carrées et à la musculature bien développée. Vêtus comme les Tartares que j'ai vus a Pékin, coiffés d'un bonnet de fourrure aux bords retroussés et munis d'un gourdin, leur aspect me transporte au delà de l'Himalaya, dans les régions de l'Asie centrale et au grand mur chinois. Les hommes de qualité portent le costume chinois, sauf la qUeUe; Ca-

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saques et pantalons semblent avoir été confectionnés par des maîtres tailleurs du Céleste-Empire. Les femmes, qu'on voit en grand nombre, ne sont pas voilées et se distinguent par la liberté de leurs allures. Les gens de race tartare, au nez épaté, au gros et large visage coupé d'une oreille à l'autre par une bouche dont les lèvres charnues découvrent une longue rangée de dents dignes d'un requin, tous ces gens, tant qu'ils sont entre eux, ne cessent de rire d'un rire bruyant qui me fait du bien, car je n'ai jamais pu me faire à l'air triste et renfrogné des Hindous.

Devant une tente spacieuse couverte de feutre, on me fait faire la connaissance d'une femme de qualité. Elle y vit avec ses cinq époux légitimes.

Enfin, ce fut une bonne et agréable journée. Il ne manquait qu'une chose à mon bonheur, le Kamchinjenga.

Vers cinq heures du matin, je me réveille en sursaut. C'est M. Doyle, le maître de l'établissement, qui s'est précipité dans ma chambre pour me mener sur la véranda. Il fait encore nuit, mais devant nous, au nord, brille une vi-

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sion céleste. Figurez-vous la mer fouettée par la tempête ; une lame énorme se dressant au-dessus de toutes les autres, et figurez-vous cet océan en fureur subitement pétrifié ou plutôt transformé en une mer de glace couverte de neige, inondée de lueurs rosées et tachetée d'ombres violacées. Ce fantôme occupe tout le nord de l'horizon : c'est le Kamchinjenga.

A huit heures du matin je me mets en route pour les bords du Ranjit. Je veux voir et, s'il est possible, franchir l'extrême frontière de l'Inde anglaise du côté du Thibet. Cette frontière, c'est le Ranjit qui la constitue, et c'est le célèbre pont de roseaux, construit en réalité avec des tiges de bambou, qui établit la communication entre les deux empires les plus étendus de la terre, l'empire du Milieu et l'empire Britannique. Or ce pont, à ce qu'on m'a dit, est praticable seulement pour des indigènes ou des danseurs de corde. N'importe, je verrai par moi-même ce qu'il en est.

M. Wace, à la veille de son départ et accablé de besogne, ne peut m'accompagner dans une excursion qui exige des coulies sûrs, c'est-à-dire des porteurs qui ne profitent pas de l'occasion

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de se sauver sur le territoire indépendant. Pour s'assurer de leur fidélité, il faut les faire accompagner par des hommes dont ils respectent l'autorité. M. le commissaire a bien voulu me fournir ces hommes en la personne de deux ordeflies ou soldats de police également indigènes.

Voici le problème qu'il s'agit de résoudre : Descendre par un sentier à pic, mais parfaitement entretenu, dans le grand abîme, profond de cinq mille pieds, dont j'ai parlé plus haut. Arrivé là, on se trouve sur les bords du Ranjit, ce fleuve qui sépare l'Inde du Sikkim chinois. Il s'agit d'y séjourner le moins possible, vu le mauvais air qui y règne, comme dans toutes les gorges de l'Himalaya. Une nuit passée dans ces régions peut donner la mort. Enfin reste la tâche de haute gymnastique, celle de traverser la rivière sur le célèbre pont, qui n'est qu'une sorte de ruban formé de tiges de bambou et suspendu à des arbres des deux côtés de la rivière.

A l'aspect de mon dandy, je m'imagine que je vais faire un rude voyage. Les porteurs, huit coulies qui se relayent, les deux orderlies du commissaire et mon boy portugais à cheval forment la petite caravane. Mon fidèle Checco préfère les douceurs de l'hôtel. La journée est superbe, l'air frais et élastique. Devant nous, sur un ciel bleu, à une hauteur prodigieuse, le Kamchin-

II — )k

jenga étale sa crête. Mais bientôt cette fa ta Morgana disparaît derrière les mouvements du terrain. Pour descendre au lit du Ranjit, qui coule, comme on a vu, à cinq mille pieds au-dessous de Darjeeling, nous avons de haut en bas, en comptant les zigzags du chemin, onze milles à parcourir. Le sentier, en certains endroits excessivement raide, nous mène d'abord au petit temple bouddhique dont j'ai parlé, et qui est en fête, à en juger par les pavillons qui flottent au haut d'un grand nombre de petits poteaux. Nous passons ensuite au-dessous des derniers bungalows anglais, coquettement perchés sur des crêtes, traversons des plantations de thé et de quinquina et pénétrons enfin dans la foret. C'est un dédale de vallées et de gorges qui s'ouvre à nos pieds ; mais des couches de brouillard coupées ras les dérobent à la vue et leur donnent l'apparence d'autant de lacs. Çà et là, des colonnes d'air nébuleuses surgissent des profondeurs et enveloppent les voyageurs. Mais bientôt la brise du matin a déchiré ces voiles et je puis jouir d'un spectacle sublime. Alternativement le regard plonge dans les précipices dont le fond reste invisible et s'élève vers le ciel en passant d'étage en étage. Partout la forêt : vert foncé près de nous, vert bleu plus loin, bleu clair sur les hauteurs selon la distance et les dégradations

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de la lumière. Comme le sentier n'est qu'une suite de courbes, les vues changent à chaque instant, et à la fin le voyageur perd la boussole. Impossible de s'orienter. Peu de rochers coupés à pic, pas de murailles naturelles, mais des plans très fortement inclinés. Quand on regarde en arrière, des points blancs semblent s'élever au fur et à mesure qu'on descend. Ce sont les maisonnettes près desquelles nous avons passé tantôt : les cottages où résident les propriétaires de plantations de thé. La plante est basse, d'un vert foncé et disposée en échiquier. Au milieu du jardin, le tca garde /i, se trouve le bungalow où se sont logés, son apparence le prouve, l'esprit d'entreprise, le courage, la persévérance et le besoin du confort anglo-saxons.

Nous avons aussi traversé quelques plantations de quinquina. Cet arbre, dont j'ai fait la connaissance à Java, a je ne sais quoi de raide, de pompeux, de magnifique. Nous en avons vu de beaux exemplaires sur le bord même du chemin. Mêlés, sur les hauteurs, aux magnolias, aux chênes, aux marronniers, dans les régions basses, à X Alsophila gigantea et à d'autres géants de la forêt vierge, ils avaient l'air comme embarrassés. On aurait dit qu'ils trouvaient la compagnie un peu trop mêlée pour leur goût.

Je n'aime guère mon dandy. Le mouvement

saccadé que lui communique le pas gymnastique des porteurs me fatigue. On est mal assis et l'on se trouve en contact trop intime avec les coulies. Ces Lepclias ont l'air faible. Ils sont vêtus de haillons et l'expression de leur figure me déplaît. Quel contraste avec leurs confrères du Japon, complètement nus, sauf le pagne, mais très propres et joliment tatoués, avec des pieds et mains exigus, toujours rieurs, gais et polis ! Les Lepchas sourient aussi, mais seulement entre eux en se relayant. Pour l'Européen, ils n'ont que des regards moroses sinon insolents. C'est aussi le cas des gens, hommes et femmes, que nous rencontrons. Le trait caractéristique des Lepchas est l'ampleur de leurs mollets. Ils ne supportent pas la comparaison avec les Ghourkas et les Thibétains.

Après deux heures de descente toujours au pas accéléré, le bruit dune eau courante vient agréablement frapper mes oreilles. C'est le petit Ranjit. Encore une heure, et je mets pied à terre sur la rive droite du grand Ranjit. Ce torrent qui roule ses eaux limpides entre des rivages boisés me rappelle la Traun en aval d'Ischl et me semble avoir la même largeur. Le fameux pont est détruit ; la dernière crue de la rivière l'a enlevé. Nous en voyons encore les restes suspendus à des arbres. Et penser que c'est la

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seule communication entre deux empires. Aucun poste, aucune maison, pas une guérite sur la rive britannique, dont la garde est abandonnée aux fauves de la foret.

De l'autre côté, sur le territoire indépendant ou chinois, se trouve un groupe de huttes de bambou appelé Ranjit-bazar. C'est là que les voyageurs venant du Thibet, après aA^oir traversé les hauts défilés, renouvellent leurs provisions de bouche.

La chaleur dans ce gouffre m'a paru insupportable. On y respire un air épais, cet air néfaste aux étrangers, mais que les habitants de ces gorges ne peuvent échanger impunément avec un meilleur climat. Je ne crois pas exagérer en comparant la température avec celle d'une fournaise. Le pont, comme j'ai dit, était rompu, et d'ailleurs je n'aurais pu le passer, pas même à quatre pattes. Reste la ressource d'un petit canot amarré à l'autre rive. Mon domestique goanais hasarde quelques observations. Il a été plusieurs fois avec des voyageurs àDarjeeling, mais une seule fois ici, et son maître n'a pas songé à traverser la rivière. 11 a l'air piteux, porte sa main vers sa gorge, et, en s'aidant d'une certaine pantomime, répète les mots : P copie notgoody, bady, bady. A la fin je lui persuade de m'accompagner. Mes coulies sont recommandés à la vigi-

lance des deux soldats de police, le canot est hélé, et, non sans éprouver la satisfaction intérieure d'un brave qui monte à l'assaut, je donne l'ordre au batelier de quitter le rivage. Aléa jacta est.

Le courant qui est très fort aidant, deux coups de rames suffisent pour nous faire gagner la rive opposée, où il nous faut grimper péniblement par-dessus des blocs de pierre avant de gagner le hameau. Une douzaine d'hommes vêtus à la tartare me toisent sans rien dire ; quelques femmes accourent pour me regarder avec curiosité. Hommes, femmes et enfants ont l'air misérable. Je fais un petit croquis et, fier de mon exploit, je regagne le territoire britannique. Je compte mes huit coulies et j'ai la satisfaction de me convaincre qu'aucun n'a déserté. Les deux soldats me donnent à entendre que c'est à eux que revient le mérite de ce miracle. Après avoir déjeuné sur l'herbe, je remonte dans une chaise, satisfait et un peu glorieux d'avoir foulé le territoire du raja de Sikkim, prince feudataire de l'empereur de Chine, confrère du Dalaï-Lama et comptant, à son point de vue, l'empire Indo- Britannique parmi ses tributaires. Je ne me comparais pas à Cook ni à Dumont d'Urville, ni à d'autres explorateurs illustres, mais je me plaisais à songer que je venais d'accomplir un

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assez bel exploit. N'ai-je pas risqué d'être mis clans une cage, comme M. Hooker et son ami le commissaire? Ces réflexions flatteuses abrégèrent un peu les cinq heures que j'employai à revenir et me firent supporter avec résignation le contact désagréable de mes Lepchas haletants et couverts de sueur, sans parler des petites contusions, résultat inévitable de ce genre de locomotion.

Je revins à Darjeeling a l'heure de la promenade. Une jeune personne fort élégante, que j'avais rencontrée quelque part, aux fêtes du Nizam de Hyderabad, sinon dans les salons de Bombay, fit arrêter sa chaise à porteurs pour causer avec moi. J'avoue ma faiblesse. Ce fut plus fort que moi; je lui dis de but en blanc : « Je reviens du Ranjit et je l'ai traversé ». Je m'étais attendu à une exclamation de surprise. « N'est-ce pas, me dit la jeune miss, que c'est bien joli? Nous y sommes allées l'année dernière, ma mère et moi. » Je tombai des nues. Et Cook, et d'Urville! Que leurs mânes me pardonnent ma présomption ! Je mis fin à la conversation, je crains, un peu brusquement, et, la tête inclinée, l'oreille basse et les membres brisés par huit heures de dandy, je pris tristement le chemin de mon hôtel.

Le Kamchinjenga est-il, sera-t-il visible? C'est à notre table d'hôte, petite mais élégante, un sujet de conversation intarissable. Comme le nom du géant est un peu long, on l'appelle snows, les neiges, tout court. Aujourd'hui, pendant toute la matinée, les neiges daignent se laisser admirer. Quel spectacle! A midi elles s'effacent derrière une couche d'air épais, bleu d'azur comme le ciel. Le colosse a disparu, laissant à sa place le firmament. On a beau le chercher, il n'y est plus.

Je flâne seul sur la promenade, fort animée cet après-midi, et, après avoir longé le jardin de Government-house, je m'engage dans un sentier solitaire qui mène au cimetière. C'est l'idéal d'un campo-santo. Les tombeaux sont disséminés sur des terrasses suspendues aux flancs de la montagne, au-dessus de la grande gorge dont je ne suis jamais parvenu à voir le fond. Les inscriptions gravées sur les pierres nous disent presque toutes la même histoire. C'est une mère qui pleure son baby enlevé par le climat de la plaine, un jeune civilien, un jeune officier tombés victimes du devoir en respirant pendant trop longtemps l'air pestilentiel de leurs cantonnements.

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Mais je suis à la recherche d'un tombeau que, hélas! je n'ai pu trouver. La nuit m'a surpris, et j'ai dû quitter ces lieux élégiaques avant d'avoir atteint le but de mon pieux pèlerinage. Alexandre Csoma de Kôrôs quitta très jeune la Hongrie, sa patrie. Dépourvu de moyens, mais poussé par la soif de la science, il parcourut à pied la Syrie et la Perse, traversa l'Afghanistan et pénétra par cette voie, fermée alors aux Européens, dans la province thibétaine de Ladak. Son but était d'étudier les langues du pays. Sa pauvreté écartant tout soupçon, il obtint de se faire admettre dans des lamaseries, où il passa trois ans. Pendant un hiver entier il s'enferma avec un brahme dans une pièce de neuf pieds carrés, sans feu et sans meubles. Des agents du gouverneur général de l'Inde résidant dans le Punjab surent apprécier le mérite du jeune savant hongrois. Ils parvinrent, non sans peine, à lui faire accepter une maigre pension de cinquante roupies, à peu près cent francs par mois, que le gouverneur, sur leur proposition, lui avait assignée. On a su plus tard que la moitié de cette somme lui suffisait pour subvenir à ses besoins personnels et que le reste était employé à acheter de rares et précieux manuscrits. Et telle était la délicatesse de son caractère qu'il considérait ces acquisitions comme propriété du gouvernement de l'Inde. Sa

fierté, son abnégation, son mépris des conforts de la vie faisaient l'admiration et souvent le désespoir de ses amis anglais qui, le voyant dans la misère , essayaient vainement de lui faire accepter des secours. C'est ainsi que, séparé de tout commerce avec le monde civilisé, constamment en proie aux plus grandes privations, vivant en têteà-tête avec son bralime, plus tard tout seul ou avec les bonzes de la lamaserie, il rédigea sa célèbre grammaire et son dictionnaire de la langue thibétaine. Le gouvernement anglais fit éditer aux frais de l'État les œuvres de ce pionnier de la science et continua de lui payer sa petite pension. \lAsiatic Society de Calcutta l'admit dans son sein à titre de membre honoraire (1834).

En 1842 il entreprit de nouveau un voyage dans le Thibet, cette fois-ci avec l'intention de se rendre à Lhassa, capitale du Dalaï-Lama, où, si je suis bien informé, excepté l'abbé Hue et son compagnon, aucunEuropéen n'avait pénétré. Il quitta Calcutta au commencement de la saison chaude, traversa les plaines du Gange, probablement à pied, et contracta dans une des gorges de l'Himalaya les germes de la fièvre qui l'enleva peu de jours après son arrivée à Darjeeling. Le monument érigé, aux frais du gouvernement de l'Inde, au-dessus de son tombeau, a été restauré l'année dernière par ordre du vice-roi.

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