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LES CHEMINS DE FER

De là un encombrement de la voie. Les conducteurs ne savaient quel parti prendre, et, au lieu de nous ramener à la dernière station, nous laissèrent cloués de midi à cinq heures dans un* déblai, en rase campagne, sans le moindre abri excepté le wagon, que les rayons transformaient en une étuve. Ce n'était pas seulement désagréable. Il s'agissait un peu de vie et de mort. La petite mécanique qui, au moyen d'aspersions d'eau, nous apportait de la fraîcheur, a cessé de fonctionner. Ma provision de glace est épuisée ou fondue. C'étaient de beaux et gros cubes soigneusement enveloppés dans du feutre et renfermés dans une caisse de bois. Dans la saison chaude, c'est une précaution nécessaire qu'aucun Européen ne néglige. Enfin, ces cinq heures m'ont paru une rude épreuve. Je comprends maintenant l'industriel qui, il y a quelques années, a déposé dans les grandes gares du chemin de fer de Bombay à Calcutta des cercueils de toutes dimensions, destinés, comme disait l'annonce, au comfort des voyageurs.

Le lendemain matin, arrivée à Calcutta, et, après une journée de repos, départ pour Darjeeling,

De Calcutta a Darjeeling. — Autrefois une famille britannique, à la recherche de l'air frais de l'Himalaya, voyageant en palanquin, faute d'autre genre de locomotion, mettait de quinze à vingt jours pour parcourir cette distance. Aujourd'hui on se rend à Darjeeling en moins de trente heures.

J'ai quitté Calcutta au milieu du jour. Le train traverse rapidement des plaines sans limites, bien cultivées et boisées en maints endroits. Sous ce ciel de feu et de lumière, l'aspect d'une touffe de tamarindes ou de figuiers multipliants repose l'œil et vous donne l'illusion d'un rafraîchissement momentané de l'atmosphère.

Il faisait nuit lorsque nous arrivâmes aux bords du Gange. On traverse ce fleuve dans un bac à vapeur qui, en cette saison, a l'habitude de s'envaser pendant ce court voyage. C'est ce qui nous arriva.

Les premières lueurs du crépuscule nous laissent deviner au nord l'Himalaya. A Siligouri, où le train pénètre dans le territoire du Sikkim anglais, on parque les voyageurs dans deux chars à bancs tirés par une locomotive. Le chemin de fer est devenu un simple tramway qui monte constamment et rapidement. Sur des crêtes coupées souvent à pic, avec l'abîme béant à votre droite et à votre gauche, vous décrivez

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des courbes et vous suivez des zigzags qui font dresser les cheveux. Mais plus vous montez, plus l'air se rafraîchit, plus vos poumons se dilatent, plus les hauteurs se revêtent d'abord de broussailles, puis d'arbousiers, enfin de magnifiques forêts de marronniers. Derrière vous, au sud, la grande plaine gangétique s'élève sur l'horizon. On dirait un immense tapis gris suspendu à un mur à la hauteur de vos yeux et se déroulant à vos pieds jusqu'aux racines des montagnes que vous escaladez. Sur ce fond sombre se découpent deux grandes bandes argentées. Ce sont les affluents du Gange et du Brahmapoutre, le Maharvada et le Titsa. Le Maharvada semble s'élever verticalement comme une colonne luisante au milieu des ténèbres. Encore une demi-heure et il fait nuit. Mais on sent et l'on entend la forêt.

L'air est devenu décidément froid. Enfin le train s'arrête à la station militaire de Jallapor. Puis il descend avec une rapidité infernale la pente vers Darjeeling.

Distance de Calcutta : trois cent soixantequatre milles.

Je me loge dans un bon petit hôtel tenu par un Écossais, et après avoir choisi la place la plus rapprochée du feu, après mètre enveloppé soigneusement d'un paletot et d'un châle, je m'assieds à table avec trois ou quatre jeunes couples

qui, comme^moi, attendent le dîner avec impatience.

Darjeeling, bâti sur un des contreforts de l'Himalaya à sept mille pieds au-dessus de la mer, à cinq mille au-dessus du fleuve Ranjit qui sépare le Sikkim anglais du Sikkim chinois ou indépendant, est pendant la saison chaude le paradis terrestre du monde officiel et une station sanitaire de l'armée du Bengale. C'est en même temps le point le plus rapproché de la haute chaîne méridionale de l'Himalaya qui soit accessible à des Européens.

L'État de Sikkim, dit indépendant, mais qui est en réalité tributaire de la Chine, peut être comparé à une impasse entre les plus hautes montagnes du globe. A l'ouest, sur le terrain de Népal, s'avance vers le sud une des chaînes de l'Himalaya. Au nord ses géants forment une barrière qu'on ne peut franchir que par trois défilés, dont le plus élevé, le Tankra-pass, atteint une hauteur de seize mille pieds. A l'est la frontière est formée par le Boutan, autre petit État indépendant. Là, les montagnes, moins élevées que celles du Népal, s'abaissent graduellement avant de se confondre avec les plaines d'Assam.

Dans leSikkim, le Kamchinjenga, haut de vingthuit mille pieds, a pendant longtemps passé pour le souverain du monde alpestre. Il fut détrôné par le mont Everett (Népal), auquel on a trouvé mille pieds d'élévation de plus. Mais, il y a deux ans, d'intrépides membres du Cluh alpin de Londres, accompagnés de guides suisses, ont escaladé des hauteurs jugées jusqu'alors inaccessibles, et c'est de ces points culminants qu'ils ont entrevu au nord, parallèlement à l'Himalaya, une autre chaîne thibétaine dont les pics semblent dominer Kamchinjenga et le mont Everett. Dans le Sikkim, des torrents profondément encaissés entre des murailles de roc, parfois hautes de mille pieds, se frayant passage à travers les gorges des contreforts , amènent leurs eaux écumantes aux tributaires du Brahmapoutra et du Gange. Un de ces torrents est le Ranjit, qui sépare le Sikkim anglais du Sikkim indépendant.

La dynastie régnante dans ce petit État est d'origine thibétaine. Le raja, par l'intermédiaire des autorités de Lassa, paye un tribut annuel à l'empereur de Chine. Les relations avec les Anglais remontent à l'année 1814. A cette époque la Compagnie des Indes se trouvait en guerre avec Népal. Le raja de Sikkim s'attacha à l'Angleterre et fut récompensé par la dona-

tion d'un petit territoire enlevé au Népal et par une subvention annuelle de trois mille livres sterling. En revanche il céda à la Compagnie la partie méridionale de son État, le district de Darjeeling, et accepta pour ce qui lui restait de son pays la garantie britannique (183b). Depuis lors, les relations entre ce petit potentat et ses puissants voisins eurent des hauts et des bas. En matière d'esclavage il fit la sourde oreille aux représentations philanthropiques du commissaire de Darjeeling, et un jour il lui prit même fantaisie de jouer à ce fonctionnaire un assez vilain tour. Ce dernier botanisait tranquillement sur le territoire du raja, en compagnie du célèbre savant docteur Hooker, lorsque ces deux messieurs furent saisis, enfermés dans une cage, et pendant six semaines solennellement promenés de village en village. La conséquence fut la suppression de la pension et, quelques années plus tard, la conclusion d'un nouveau traité qui faisait dépendre le payement de la subvention de la bonne conduite (goodbcJiaviour) du prince. On entend par bonne conduite : le libre échange, l'entretien des sentiers de cheval qui mènent aux défilés du Thibet et la protection accordée aux voyageurs européens et autres.

La population est un mélange de Sikkim ou Lepchas, de Ghourkas, de Boutias et de Thibé-

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tains. Les Ghourkas sont une race vigoureuse, guerrière et laborieuse. Les gens du pays, les Lepchas, au contraire, passent pour faibles, paresseux et efféminés.

Les lamas ou moines bouddhiques forment la classe privilégiée. Ils sont exempts de corvées et de tous impôts. Il y a dans ce pays-ci un nombre considérable de monastères, parmi lesquels trois grandes lamaseries fort vénérées des sectaires de Bouddha.

Tamlang, la capitale du raja, est bâtie sur une haute montagne. Il y a là quelques constructions solides : le palais du prince et les maisons de ses hauts fonctionnaires, dont la mission est de saigner à blanc les sujets de Son Altesse. Pendant la saison des pluies, le raja et tout son monde officiel passent les défilés et se retirent dans la vallée de Chutubi, au Thibet.

Ce roi ou prince, me dit-on, est un pauvre sire, mais il a eu le bons sens d'envoyer à Darjeeling un « ambassadeur », fin et rusé compagnon, et représentant zélé des intérêts de la Chine plutôt que de ceux de son maître.

C'est un monde à part que ce coin reculé de la terre, ce petit État soi-disant indépendant, perdu dans un pli de l'Himalaya, et qui pourtant, à un jour donné, peut avoir son importance. Pour comprendre l'atmosphère sociale et

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politique qu'on y trouve, il faut jeter un regard sur les deux voisins Népal et Boutan.

Au point de vue géographique, Népal est un Sikkim au grand pied. Au nord, les plus hauts colosses du monde ; entre les crêtes qui s'abaissent vers le sud, de riches vallées ; et dans les épaisses forêts un grand nombre d'éléphants. C'est un revenu financier, car dans l'Inde un maharaja qui se respecte possède un certain nombre de ces animaux bien peints, bien dorés et bien harnachés. Or c'est Népal qui les lui fournit.

Les habitants sont d'origine chinoise et tartare et professent les doctrines de Bouddha.

L'histoire de ce pays, si peu connu malgré le voisinage de l'Inde, peut servir à constater l'étendue de l'influence et de la puissance de la Chine. A la fin du siècle dernier, les Népalais étaient en guerre avec l'Empire Céleste. Une armée chinoise passa des défilés hauts de seize mille pieds, par conséquent les plus hauts de la terre, et vint camper à une vingtaine de milles de Katamandou, la capitale du pays. Les Népalais conclurent une paix ignominieuse. En 1814 des hostilités éclatèrent entre ces montagnards et des troupes de la Compagnie de l'Inde, qui avancèrent jusqu'à trois journées de marche de la capitale. Une paix fut conclue, mais Népal n'ac-

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