PRÈS DE SUVA
quittée. Il reçoit journaux, revues, publications nouvelles et, quoique accablé de travail, il trouve encore le temps de lire.
Le soleil est voilé. C'est le moment des promenades. Vite à terre! Nous nous dirigeons vers le hameau des indigènes, qui a remplacé leur ancien village, transformé en capitale de la colonie. Le sentier qui y mène longe d'un côté la lagune, de l'autre de petits étangs qui reflètent la foret. Quelle solitude à deux pas de Suva! Chemin faisant, une jeune femme passa [>rès de nous. D'un petit paquet, suspendu sur ses épaules, sortait un pied d'enfant. Curieux comme des voyageurs, nous lui demandâmes à voir son baby. Pour nous satisfaire, elle crut devoir se débarrasser d'une partie de ses vêtements, et elle le fit si vite que nous ne pûmes l'en empêcher. Évidemment elle ne croyait rien faire d'inconvenant. En Océanie les idées sur la décence diffèrent des nôtres. Une femme honnête ne se sépare -jamais de son pagne, mais elle n'a aucun scrupule à montrer le reste de sa personne.
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Il y a dîner au carré de messieurs les officiers de Y Espiègle. Tout le monde est vêtu de blanc de pied en cap. A Levuka et Suva, dans les maisons européennes, la toilette du soir se compose d'une chemise blanche et d'un pantalon de même couleur. La taille est prise dans un kumdrum bleu ou cramoisi, la ceinture des Anglo- Indiens. C'est élégant et adapté au climat.
Nous voilà en route pour l'île de Mbao, l'ancienne résidence du roi Takumbau. La distance n'est que de trente-cinq milles.
A neuf heures du matin, le petit vapeur du gouverneur, que M. Thurston a mis à notre disposition, quitte son mouillage et franchit l'étroit chenal qui sépare des îles de corail de Mikalavo et de Mokalavo, toutes deux à fleur d'eau, cl couvertes de buissons d'où sortent les tiges de quelques cocotiers; puis, continuant dans l'intérieur de la lagune qui est comme une glace, notre coquille de noix gagne la haute mer. Nous passons près d'un grand steamer naufragé. Il s'est perdu, il y a quelques jours, sur un banc de corail. Ce bâtiment venait de Calcutta avec une quantité considérable de koulis, engagés par des planteurs de Suva. Le capitaine, les officiers,
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l'équipage, tous ivres au moment de la catastrophe, furent sauvés. Pas un des pauvres Hindous n'échappa à la mort. Quel sinistre spectacle que celui d'un beau et grand bâtiment couché sur le flanc, engagé dans les récifs, ballotté par la houle ! Les marins les plus habitués aux vicissitudes de la mer se sentent émus. C'est ainsi que le voyageur du désert s'attriste à l'aspect des carcasses de chameaux échelonnées le long de son chemin. Le plus brave ne peut s'empêcher de faire un retour sur lui-même. Mais la fraîcheur de la brise, le roulis, le beau soleil chassent bientôt les lugubres préoccupations. Déjà, au nord, la haute île d'Ovalao est en vue. A notre gauche, à fort peu de distance, les terres basses et sablonneuses de Viti-Levu. Devant nous, plusieurs petites îles. Une d'elles est Mbao. Toute couverte de végétation, elle ne s'élève que de quatre-vingts pieds au-dessus de la mer, et sa circonférence ne dépasse guère trois ou quatre milles. A travers le feuillage on entrevoit à peine les toits de l'église méthodiste et du mausolée du roi; sur le sommet de la colline, les maisonnettes des missionnaires; le long de la plage, quelques cabanes de sauvages.
A trois heures, notre vapeur jette l'ancre au milieu d'un groupe de canots indigènes et de quelques yachts construits à Auckland pour les
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princes et roitelets, qui commencent à préférer les chaloupes européennes au tronc d'arbre creux traditionnel. Ces bateaux ont amené des chefs de tribu venus pour saluer le roko de Mbao, fils de Takumbau, à l'occasion de son retour du conseil national. La grande rue est déserte, mais, guidés par le son lointain du tam-tam, nous débouchons sur une place où la population tout entière semble s'être donné rendez-vous. C'est un mcki, une danse solennelle exécutée par les grandes dames de la tribu. Nous trouvons le héros de la fête avec ses frères et cousins assis sur ses jambes devant la porte d'une cabane. C'est un homme encore jeune; physionomie ordinaire, teint brun mat. Rien qui le distingue de ses compagnons, si ce n'est qu'il porte une chemise, tandis que ses amis se contentent du pagne. Après avoir échangé des poignées de main avec ce personnage, nous passons outre et prenons place derrière les spectateurs.
Je m'imagine être au grand Opéra de Paris, dans une première de face. Les fauteuils d'orchestre et le parterre sont occupés par les notables de l'archipel. Accroupis sur le gazon, mêlés sans distinction de rang à leurs suivants et sous-ordres, ils semblent absorbés dans la contemplation du spectacle. Nous ne voyons que des dos, quelques centaines d'épaules bronzées
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ou noires, ruisselantes d'huile de coco. A noire arrivée, ces messieurs ont daigné se retourner un instant pour jeter un regard sur les intrus,
laissant ainsi entrevoir leurs visages embellis pour l'occasion de plaques blanches ou rouges ou noires. Ils ont le haut du corps nu, la taille prise dans une ceinture de calicot de couleurs voyantes, ou d'une étoffe faite de l'écorce d'un arbre, que quelques-uns remplacent par des fibres noires d'une certaine racine. Leur chevelure jaune est parée de fleurs ou de plumes. Quelques jeunes élégants portent des agrafes noires et, autour du cou ou en bandoulière, des guirlandes de fleurs. La tenue pleine de dignité des rokos, les manières polies mais non obséquieuses de leur suite, donnent à la compagnie un caractère de noblesse et font oublier que c'est une assemblée de sauvages.
En Europe, ce serait une représentation de gnla, avec cette différence qu'ici le corps de ballet se compose, à peu d'exceptions près, de dames de qualité. Un profond silence règne dans ce parterre de roitelets médiatisés, de chefs de tribu transformés en préfets , de courtisans auxquels la clef de chambellan siérait à merveille, si l'on pouvait l'attacher à leur peau lisse et saturée d'huile. De temps à autre les maliès partent de leurs rangs, et, chose digne d'être
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citée, ces bravos éclatent toujours à des moments où les habitués de l'Opéra, les fins connaisseurs en l'art de Terpsiehore, prodigueraient leurs applaudissements.
Au fond, derrière les danseuses, il y a le décor : une toile verte, ou plutôt un gazon touffu, émaillé de beaux arbres, jeté sur la pente rapide d'un mamelon, dont le sommet porte les maisons, d'ici invisibles, de la mission. Un chemin excessivement raide , moitié sentier, moitié escalier, y mène. Au pied de cette hauteur, derrière les danseuses, une demidouzaine d'Européens occupent une estrade qu'une marquise protège contre le soleil. Ce sont les missionnaires et leurs femmes. L'église, une sorte de grange percée d'ouvertures ogivales à droite, des maisons d'indigènes à gauche, forment coulisses ; l'herbe du gazon est le tapis étendu sur la scène; le ciel, nacre de perles, tient lieu de voûte; et le soleil qui descend vers l'horizon remplace le lustre et la lumière électrique.
Les ballerines, au nombre de cinquante, face au public et rangées sur une seule ligne, dansent en s'accompagnant d'un chant monotone. Leurs mouvements se règlent sur le bruit de baguettes agitées par quelques hommes qui forment l'orchestre. Au fait, ce n'est pas une
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danse, c'est une série de poses qui varient sans cesse, et rien n'égale la précision d'automate avec laquelle ces dames passent d'une attitude à une autre. Elles avancent et reculent d'un ou de deux pas, s'inclinent, se redressent, tournent à droite, tournent à gauche, élèvent leurs bras vers le ciel, les étendent horizontalement, les ramènent sur la poitrine. Les gestes sont toujours convenables, jamais grotesques, souvent gracieux, les poses pleines de dignité et parfois vraiment classiques : ce sont des tableaux vivants copiés sur un vase étrusque ou un marbre du Parthénon. Dans ces moments, les malïes éclatent de toutes parts.
Les nobles danseuses portaient la chemise réglementaire qui descend à mi-jambes et, par-dessus, leur ancien costume : un morceau de calicot aux couleurs criardes autour de la taille, et, attachés à la ceinture et autour du cou, des festons de fleurs, de feuilles et de fibres de racine. Leurs cheveux ruisselants d'huile de coco étaient arrangés avec un soin particulier et ornés de grosses fleurs jaunes et rouges. Une femme d'un certain âge, placée au milieu de la ligne, attirait mon attention par sa haute taille, par l'exubérance de ses formes, par son air imposant et par l'expression agréable et spirituelle de sa physionomie. C'était la princesse Andiquilla, la
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fille, la confidente et la conseillère du défunt roi. J'apprends que c'est une femme politique, qui a de l'esprit, du bon sens et qui est fort populaire parmi les Fijiens. Quelques autres femmes, jeunes celles-là, se faisaient remarquer par l'élégance de leurs mouvements. N'eussent été les nez larges et épatés et les lèvres charnues, je dirais que c'étaient de fort jolies personnes.
La danse finie, toutes ces nobles ballerines se dépouillèrent de leurs fleurs et de leurs jupons, les jetèrent par terre et se retirèrent. Un maître de cérémonies, qui avait la barbe blanche et un air vénérable, se leva pour annoncer aux hommes, toujours accroupis sur le gazon, que les dames offraient ces cadeaux aux nobles hôtes du roko, réunis à cette fête. Ceux-ci répondirent par une sorte de grognement : c'est leur manière de remercier.
Vint le tour des hommes. Une cinquantaine de jeunes gens s'élancèrent sur la scène. Les uns formaient un groupe compact, que les autres entouraient d'un cercle mouvant. Tous chantaient, poussaient des cris , gesticulaient avec véhémence. Chaque ronde finissait par des battements de mains, une génuflexion et cette miraculeuse contorsion du dos qui ferait l'envie des clowns de nos cirques.
La fête se termina par un repas sur l'herbe,
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fourni par le roko de Mbao. Des poissons frils, des patates sucrées (yams) furent servis dans des paniers ou sur de grandes feuilles de tare
Le chef de la mission, le révérend Langham, offrit de nous introduire chez la princesse Andiquilla. Nous traversâmes la capitale tantôt en suivant des sentiers étroits, tantôt en passant d'enclos en enclos à l'aide démarches grossières pratiquées dans les haies. Au centre de chaque enceinte, qui sert de pâturage à quelques cochons, se trouve la cabane. La lourde toiture en chaume recouverte de feuilles sèches repose sur des chevrons qui s'appuient, au centre, sur deux ou trois gros troncs d'arbres équarris et, à la circonférence, sur des poteaux dont les interstices sont remplis par un tissu de roseaux et de feuilles. C'est le mur d'enceinte. Pas de cheminée et pas de compartiments dans l'intérieur, qui forme une seule grande pièce. L'ameublement est des plus simples : quelques nattes, une lampe à pétrole (on en a introduit un grand nombre dans les dernières années), et rien qui ressemble à des lits, à des chaises ou à des tablés. Les provisions de bouche et les objets de toilette sont suspendus dans les combles.
Dans les rues, si l'on peut ici parler de rues, un gazon frais et touffu tient lieu de pavé, et à chaque instant on passe du soleil à l'ombre
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d'arbres séculaires : des marigroviers, des banyans, l'arbre à pain aux feuilles incisées, le gracieux ti, l'arbre de la fougère, quelques cocotiers et d'autres que j'ai le plaisir de connaître de vue, mais dont, hélas! j'ignore les noms. Souvent les passants sont obligés de se frayer passage à travers des bouquets de broussailles aux feuilles multicolores et veloutées avec une coquette parure de fleurs écarlates, rose thé, lilas, bleu de ciel. Notre cicérone s'arrête devant deux grosses pierres placées verticalement à côté l'une de l'autre. Un immense banyan courbé par l'âge étend au-dessus d'elles ses branches tourmentées. Derrière, un tronc d'arbre calciné et le rideau vert formé par une petite colline à pic toute tapissée d'herbes et de feuillage. Quelle scène bucolique, quel coin délicieux, bien fait pour inviter aux douces rêveries ! Ce fut cependant contre ces deux pierres que l'on brisait les crânes des malheureuses victimes destinées à être servies en pâture dans les festins officiels du vénérable Takumbau. Deux hommes saisissaient le malheureux, chacun tenant l'un de ses bras et l'une de ses jambes. On mettait le corps en branle et l'on finissait par le lancer, la tête en avant, contre les blocs. Cet endroit si poétique était le grand abattoir d'hommes. Pour cette raison on appelait autrefois cette partie de la
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ville et on l'appelle encore aujourd'hui le quartier de la boucherie.
Le palais ou plutôt la cabane de la princesse Andiquilla ne se distingue des huttes du commun des mortels que par un peu plus d'élévation et par le coquillage blanc dont est orné le bout du gros chevron qui avance dans la rue : c'est le privilège des princes et des princesses du sang. A notre arrivée, quelques servantes étaient occupées, probablement en notre honneur, à épousseter fort à la hâte les nattes qui couvraient le sol. Nous trouvâmes la princesse accroupie, les genoux aux dents, le dos appuyé contre un des piliers du centre. Elle était en conversation familière avec un vieux bouli et, sans se déranger, nous prodigua les poignées de main, accompagnées de force gros rires. Mais, quoique vêtue seulement de sa tunique bleue, et malgré le négligé de sa toilette et de sa tenue, elle avait grand air. N'était sa corpulence hors ligne, on la dirait encore belle femme. Son regard vif et pénétrant m'a surtout frappé. Elle est veuve et mère de quelques enfants en bas âge. Je lui dis que, sans l'avoir jamais vue auparavant, je l'avais reconnue pendant la danse à son air distingué. Ce compliment sembla lui faire grand plaisir, et elle se le fit répéter plusieurs fois par M. Langham, qui voulait bien nous servir d'in-
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terprète. A la fin de la visite, elle envoya son fils, un joli garçon de dix ans, dans les combles pour apporter de grosses oranges, qu'elle nous jeta au milieu d'un nouveau paroxysme de rires. Évidemment elle nous trouvait Lien amusants ou bien ridicules. Dans les intervalles de la conversation, elle jasait avec le bouli, qui n'accorda pas la moindre attention aux étrangers.
Le palais du roi est une cabane un peu plus spacieuse que les autres. Depuis sa mort elle est et doit rester inoccupée. Pour enlever le corps de Sa Majesté, il fallut pratiquer dans le mur du palais une brèche, qu'on ne bouchera jamais. Un grand chef mort ne s'en va pas par la porte. L'étiquette le défend. Le mausolée n'offre rien de particulier.
Le soleil baissait lorsque, revenant sur nos pas et traversant la place où la danse avait eu lieu, nous atteignîmes par un chemin très raide les maisonnettes des missionnaires. Elles occupent le point culminant de l'île et reçoivent de première main la brise de mer quand il y en a. Quelques beaux arbres y ajoutent leurs ombres, quelques parterres de fleurs leurs parfums. L'intérieur est simplement mais confortablement meublé. Les ladies s'étaient réunies dans le parleur, qui est aussi salle à manger et où on allait servir le souper. Je me crus au fond de l'Aus-
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tralie, «liez quelque planteur qui, quoique à son aise, u'accorde rien au luxe. M. Langham possède
une belle collection d'armes, et, parmi d'autres objets de fabrication indigène, des fourchettes à quatre pointes, richement sculptées, dont on se servait pour les festins d'anthropophages. Le peu de blancs qui visitent ces parages sont (rès amateurs de ces ustensiles, et les sauvages, plus fins et plus avancés qu'on ne le pense dans les voies de la civilisation, en fabriquent en quantité suffisante pour satisfaire à la demande. Mais les vrais connaisseurs font fi de la contrefaçon. Ce qu'il leur faut, ce sont des fourchettes authentiques, des fourchettes qui aient réellement servi à l'usage qu'on leur attribue.
Le révérend Langham réside à Fiji depuis de longues années. Il a joué un grand rôle dans les péripéties émouvantes du règne de Takumbau, comme aussi dans les négociations qui précédèrent l'annexion . Il y a eu des moments où, dans ces iles, il a exercé un arbitrage presque suprême. Depuis que cet archipel est devenu une colonie anglaise, l'influence des missionnaires a naturellement dû baisser. Les grands chefs, constamment en guerre autrefois et aujourd'hui même superficiellement réconciliés, ont cessé de venir chercher conseil et appui auprès du révérend Langham. Ils préfèrent
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s'adresser au gouverneur. Cependant le chef de la mission de Mbao jouit encore d'un grand prestige et il est et restera, ici, une figure historique. A son regard, pénétrant mais froid, ù ses traits immobiles, à sa physionomie sévère qui n'a rien de sanctimonious ni d'onctueux, on devine qui il est. Son extérieur annonce la tournure de son esprit et la force de son âme. Elle explique sa longue et bienfaisante carrière. Il faisait nuit lorsque nous quittâmes la mission. La pleine lune, qui inondait la terre et la mer de teintes argentées, voulut bien nous faciliter la descente de la rampe et le retour à notre petit vapeur, où nous arrivâmes à une heure assez avancée.
Levuka, Mango, Loma-Loma du 9 au lo juin. — Nous avons quitté Suva hier. La nuit a été détestable. Quel roulis! J'avais beau me caler dans ma couchette, la crainte d'être jeté par terre chassait le sommeil. Mais, ce matin, le temps est superbe. V Espiègle croise entre les îles Ovalau et Wakaya. Il y a exercice à feu. Les cinq pièces de lOi lancent leurs boulets, et les montagnes des deux îles nous renvoient les échos des détonations. Malgré la houle,
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les artilleurs manquent rarement la cible, et le capitaine est radieux.
A midi la corvette franchit la ceinture de corail et jette l'ancre devant Levuka, l'ancienne capitale des Fiji. Elle regarde à l'est. Une montagne à plusieurs pics, qui estl'ile même, domine de toute sa hauteur la ville assise à ses pieds. Levuka n'est qu'une rangée de maisonnettes de bois couvertes de fer plissé qui suivent la plage. Quelques petites villas disséminées sur les gradins de la montagne se détachent du fond sombre d'une végétation exubérante. On y arrive par des escaliers en bois ou par des sentiers abrupts. Excepté le ciel et les maisons, tout est vert, le vert de la foret qui couvre montagnes, rochers, ravins, mamelons, absolument tout. La nature est un grand artiste ; ici une seule couleur lui a suffi pour peindre un paysage ravissant. Mais regardez en arrière, et vous vous trouverez en présence d'un spectacle magique. Dans le Sud-Pacifique , c'est toujours la même chose et c'est toujours du nouveau. Les mêmes éléments se reproduisent sans cesse. On se lasse de les décrire, on se lasserait d'en lire la description, on ne se lasse pas de les contempler : les terres ou hautes ou à fleur d'eau, mais toujours vertes; tout autour, une vaste nappe d'eau calme, silencieuse, multicolore,
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selon la profondeur de l'eau et la position du soleil; puis, la ligne blanche et écumante des récifs; au delà de cette ceinture, l'océan presque noir par le contraste avec les teintes éclatantes de la lagune, qui ressemble à une rivière de turquoises, d'émeraudes, de topazes, étalée sur un coussin de moire foncée. Enfin, fort au loin, quelques îles aux contours tourmentés semblables à des flocons de nuages qui chercheraient vainement à se détacher de l'horizon de la mer.
Nous nous promenons sur la plage. Des araignées colossales attirent notre attention. Leurs fils semblent faire ployer les branches des arbrisseaux. Ces animaux sont considérés comme bienfaisants, et personne ne songe à les déranger. On a, au contraire, en horreur, mais on tâche vainement d'extirper la tendre sensitive, qui a été importée d'Europe, on ne sait ni quand ni par qui. Cette plante détruit l'herbe, au grand détriment du bétail.
Plusieurs petites excursions ont varié notre séjour à Levuka. Quant à des voyages, il faut y renoncer si on ne se résigne à aller à pied dans les sentiers étroits envahis par la végétation, qui serpentent en maints endroits entre des
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quartiers de rocher, souvent par-dessus des blocs de granit glissants, ce qui exclut le cheval. Comme l'intérieur n'est guère peuplé, on est contraint à des marches forcées pour trouver un misérable gite dans quelque hutte de sauvage .
Il y a cependant une délicieuse promenade à faire. Je la recommande à ceux qui viendront après moi. Pour abréger le chemin, faites-vous conduire, dans un bateau, à quelques milles au nord de la ville. Il ne sera pas facile d'aborder. Votre embarcation aura à glisser par-dessus un dédale de bancs de corail, mais à la fin vous atterrirez et vous débarquerez le mieux que vous pourrez. Pour ma part, assis sur les épaules d'un de nos braves matelots, je défie les brisants et la vase glissante. Descendu à terre, dirigez vos pas à travers des champs bien cultivés, suivis d'une foret de cocotiers, vers une montagne qui n'est pas loin. Pénétrez dans la gorge étroite que vous y trouverez, elle vous mènera à un endroit des plus poétiques. Un petit bassin rempli d'une eau claire comme le cristal, le ruisseau qui la fournit formant cascade ; tout autour, des rochers couverts de feuillage, et, par-dessus des milliers de tètes de cocotiers, entre les sinuosités de la vallée que vous avez parcourue, l'horizon de la mer. C'est l'Éden du
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résident blanc. Il y trouve un bain d'eau douce, de l'ombre et de la fraîcheur. Seulement le chemin du Paradis, on le sait, est rarement commode. Je n'y serais jamais entré sans le secours de mes jeunes compagnons. Dans ces sentiers indiens il faut l'habitude de l'indigène ou le pied léger du marin.
En revenant, nous traversâmes un groupe de fort jolies cabanes, ensevelies dans le feuillage. Ces maisonnettes étaient fort propres, ceux qui les habitaient avaient l'air prospère, et leurs champs de yam nous semblèrent bien cultivés. Près du hameau nous trouvâmes un cercle de pierres entouré de beaux arbres, avec un foyer au milieu. Une fois par semaine, on y cuit le pain. Naguère on y cuisait l'homme. Aujourd'hui comme alors, quand le feu est allumé, les chefs de famille s'y réunissent pour prendre leur kava et discuter la chose publique.
Ce fut une charmante petite excursion, mais l'état des chemins m'a guéri de toute velléité de pénétrer plus avant dans l'intérieur. D'ailleurs, qu'est-ce que l'intérieur de ces îles? Une forêt épaisse entre deux plages.
La grande rue de Levuka, longue rangée de
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maisons qui bordent la mer, ne manque pas d'animation. On y rencontre quelques blancs et quantité d'indigènes. Ni les uns ni les autres ne semblent très affairés. Des bateaux pontés, quelques cutters et deux ou trois grands voiliers se balancent dans le port. La navigation à vapeur est représentée par un petit steamer qui transporte la malle à Suva. J'entrai dans quelques boutiques qui portaient sur leurs enseignes des noms anglais et allemands. Je découvris aussi un nom tchèque, dont le porteur exerce le métier de tailleur. Il se plaignait de faire de mauvaises affaires ; mais aussi quelle anomalie : Un tailleur dans un pays où l'on se passe de vêtements !
Les indigènes gagnent à être connus. Une fois habitués à l'irrégularité de leurs traits et à leurs bouches de requin, on ne trouve plus dans leurs physionomies que bonhomie et gaieté, avec un certain air d'indépendance qui leur sied fort bien. Parmi les femmes, il y en a de fort jolies. Mais la première jeunesse est la condition de la beauté. A l'âge de seize ans on est matrone; encore quelques années, et la sylphide d'antan est devenue un monstre d'obésité.
Nous revenons du government-house, aujour- . d'hui inhabité, mais toujours tenu en état de recevoir Sir William et Lady de Voeux quand le
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besoin des affaires ou la nécessité d'un changement d'air ramène le gouverneur et sa famille dans l'ancienne capitale. Cette maison a été bâtie par le roiTakumbau. On l'a agrandie, adaptée aux besoins européens, et l'on a pris toutes sortes de précautions pour préserver les appartements de l'humidité et de la chaleur. C'est un vaste rez-de-chaussée, protégé sur ses derrières, contre le soleil couchant, par un rideau d'arbres, et sur le devant par une véranda qui donne sur un petit jardin, ou plutôt un tapis de gazon entouré de parterres de fleurs. Il n'existe dans ces îles aucune villa d'été, aucun de ces asiles construits dans les montagnes et semblables aux hill-stations de l'Inde, qui permette aux personnages officiels, ou du moins à leur famille, de se soustraire, pendant les fortes chaleurs, à l'action délétère du climat des tropiques. Restent donc les deux villes. On va de Suvaà Levuka, de Levuka à Suva. On fait comme le malade qui se retourne sur son lit de douleur. C'est une illusion, on le sait; mais c'est toujours un changement, un mouvement, et tout vaut mieux que l'immobilité.
J'admire ces fonctionnaires, et je me demande comment il est possible d'en trouver. Ce ne sont pas de pauvres hères qui, pour gagner leur vie, ou parce que d'autres carrières leur sont fermées,
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recherchent, faute de mieux, et obtiennent ces postes dont d'autres n'auraient pas voulu. Tous ces hommes, chefs et sous-ordres, appartiennent aux couches supérieures de la société. Et cependant, par horreur du désœuvrement, par désir de servir leur pays, poussés aussi par cet esprit d'aventure propre à la race anglo-saxonne, ils s'expatrient pour passer dans des îles perdues au milieu du Pacifique1, et habitées par des sauvages, une longue série d'années, peut-être la plus belle partie de leur vie.
Le P. Bréhéret, de la congrégation mariste, préfet apostolique dans l'archipel des Fiji, Vendéen de naissance, exerce ici son ministère depuis quarante ans. Il n'a jamais revu l'Europe. C'est le type de l'ascète. Ses vénérables traits respirent la douceur et la charité. Ses vêtements, comme la petite église, le presbytère et l'école, portent l'empreinte de la pauvreté apostolique. Un missionnaire wesleven m'a dit : « C'est un
1. Depuis quelques mois un service mensuel re'gulier a été organisé entre Suva, la Nouvelle-Calédonie, Auckland et Sydney, au moyen de vapeurs qui transportent la malle et des passagers. C'est un vrai bienfait pour les résidents européens de cet archipel.
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saint » . Ce témoignage est confirmé par le jugement unanime de la population blanche.
Le révérend Webb, missionnaire méthodiste, a bien voulu me conduire à son habitation, située sur une des hauteurs qui sont derrière la ville. Un raide escalier y mène; mais, une fois arrivés, on est amplement dédommagé de la fatigue, qui d'ailleurs n'est pas excessive : une vue superbe sur la lagune et la mer, quelques beaux arbres près de la maison, protégée par une véranda , et où l'on trouve de la brise , de l'ombre et des fauteuils. Dans l'appartement, pas de luxe, mais un modeste confort. Mrs. Webb nous y reçoit, entourée de ses enfants, bien savonnés, bien frais, bien élevés. Des indigènes chrétiens et des catéchumènes, vont et viennent et sont reçus par le missionnaire dans son cabinet, tout rempli d'écritures et de livres. Le révérend Webb, né en Angleterre, est venu en Australie avec ses parents à l'âge de quatre ans. Il a fait ses études théologiques à Newton-Collège (Sydney). Sa femme est Australienne. On médit que la plus grande partie des missionnaires protestants, surtout des missionnaires méthodistes et congrégationalistes, sortent des familles du petit commerce de Sydney et de Melbourne. M. Webb est un homme jeune encore. L'intelligence et l'énergie sont peintes sur son honnête