SITUATION DES FUI
dépassaient une certaine mesure, les chefs de famille le déclaraient déchu et le remplaçaient
par un autre membre de sa famille ou allaient se fondre dans une autre tribu. Cet acte de dénonciation était ordinairement accompagné ou suivi d'un coup de massue appliqué par un proche parent de haut rang sur le crâne du chef trop autoritaire. Ce contrôle, un peu sommaire mais très efficace, n'existe plus. Au contraire, la loi défend à la tribu de renvoyer son chef. Elle doit adresser ses plaintes au gouverneur, cpii, par principe et par goût, incline en faveur du chef.
Mais le principal motif du mécontentement des résidents blancs, il faut le chercher ailleurs. Les planteurs qui ont besoin de travailleurs, les négociants de Suva et de Levuka qui ont besoin de domestiques et qui, les uns et les autres, n'en trouvent que difficilement et à des conditions onéreuses, s'en prennent souvent, avec raison, aux rokos et aux boulis, peu favorables aux engagements.
Dans d'autres groupes de l'Océanie, encore indépendants, le peu de résidents blancs qui s'y trouvent ainsi que les capitaines et agents des bâtiments recruteurs qui y paraissent périodiquement, tendent au même but avec plus de succès. On m'explique ce fait par l'absence d'un pouvoir étranger qui puisse protéger les chefs,
par les habitudes d'insubordination que les travailleurs rapportent dans leurs îles du Queensland ou d'autres colonies australiennes à la fin de leur engagement, enfin par le dépérissement physique et moral des races océaniennes. Dans les sociétés en décomposition, tous les liens se relâchent avant de se briser. Le prestige du chef s'éteint naturellement et graduellement avec l'extinction naturelle et graduelle de la tribu1.
Le contraste entre ce qui se passe ici, grâce à la politique suivie par les gouverneurs, et la ruine que nous voyons s'accomplir dans d'autres archipels, n'en est pas moins significatif, et il serait difficile, il me semble, de ne pas rendre justice à la sagesse des représentants de la couronne d'Angleterre.
Et la population? Quels sont les effets des soins si suivis, si intelligents, je dirai presque si tendres que lui prodiguent ses nouveaux maîtres? Hélas! elle décroît, dans une proportion moindre, il est vrai, que dans plusieurs archipels indépendants. Il y a des oscillations, des hauts et des bas, mais, somme toute, elle décroît. De 160000 âmes qu'elle comptait avant
1. Il y a cependant des archipels où l'autorité des chefs de tribu n'a pas souffert : par exemple la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Irlande et, autant qu'on sache, la Nouvelle-Guinée.
SITUATION DES FIJI. 363
1871, elle est descendue à 115000 lors du dernier recensement, tandis que celle des blancs : Anglais, Allemands, Scandinaves et un petit nombre d'Américains, s'est, dans le même espace de temps, élevée de 200 ou 300 à plus de 2000. C'est d'abord la rougeole, introduite par un bâtiment de guerre anglais, \&Didon, qui, en quelques mois, a réduit si considérablement la population indigène. En ce moment la coquelucbe fait de grands ravages parmi les enfants et décime d'avance la génération à venir. Les maladies d'origine européenne sont toujours, et surtout à leur début, fatales au sauvage. J'entends dire que, malgré l'excellence des mesures sanitaires prises par les autorités coloniales, la racefijienne s'éteindra dans un avenir peu éloigné. Cette prophétie mélancolique trouve cependant des contradicteurs. Sauf quelques exceptions, notamment, par exemple, les îles Wallis et Futuna, les mêmes faits se produisent, avec plus d'intensité, dans tous les groupes du Pacifique, y compris la Nouvelle-Zélande. Partout le contact du blanc semble désastreux pour les races océaniennes. On sait les conséquences terribles de l'abus des boissons alcooliques. Ici il y a défense d'en vendre aux indigènes : j'ignore les conséquences pratiques de cette prohibition. Le besoin de bras dans le Queensland (Australie), dont
le climat, très chaud partout, torride dans le nord, exclut en grande partie le travail du blanc, a donné lieu à ce qu'on appelle le labour-trade, la traite des travailleurs. Tout le monde sait quelles cruautés furent commises dans les commencements. De vrais flibustiers descendaient dans quelque île de la Mélanésie, faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient et enlevaient, par la ruse ou par la force, la jeunesse de la tribu. Aujourd'hui ce trafic est réglé et contrôlé par les soins du gouvernement du Queensland et du haut commissaire britannique dans le Pacifique occidental. Il y a à ce sujet des règlements sévères, et à chaque bâtiment recruteur est attaché un agent du gouvernement du Queensland, chargé de tenir la main à ce qu'ils soient strictement observés. De plus, des croisières anglaises de la station navale d'Australie exercent sur les mers un contrôle suivi et sérieux, sinon toujours efficace. Néanmoins, on n'a qu'à lire les rapports des officiers chargés de ce service pour se convaincre qu'il reste encore beaucoup à faire. Depuis quelque temps des bâtiments de guerre allemands fréquentent aussi ces parages, avec mission de protéger leurs nationaux.
Ce sont donc ces bâtiments recruteurs, les trade vessels, qui vont chercher, en les enga-
SITUATION DES FIJI. 365
géant pour un, deux ou trois ans, les jeunes gens des îles mélanésiennes et qui les transportent au Queensland et aux Fiji, avec l'obligation, pas toujours fidèlement remplie, de les ramener dans leur village au terme de leur engagement. Une partie seulement de ces sauvages revient, et ceux qui revoient leur île natale, sauf quelques rares exceptions, ont peu profité de leur apprentissage en pays civilisé. Ils n'en ont adopté que les vices. Comme conséquence, les Nouvelles-Hébrides sont presque dépeuplées, et les îles Salomon le seront bientôt.
Sir Arthur Gordon et M. Thurston, pour préserver leurs administrés d'un sort semblable, ont imaginé un moyen pratique d'empêcher l'émigration, et ils ont du même coup créé à l'État une petite ressource financière. Le gouverneur a imposé aux indigènes une taxe payable en produits naturels1. A cet effet il a établi des plantations de district où les hommes sont tenus de travailler sous l'inspection et sous la responsabilité des l'okos, des boulis et des magistrats indigènes. Le produit de ces travaux fournit les moyens de payer l'impôt. De là, pour les jeunes gens, l'impossibilité de quitter le pays. Si l'émigration est presque nulle, ce résultat si heureux est du à