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INVERCARGILL. 183
lande. A Otago il en a amassé assez pour acheter une petite ferme. Dans le cours du temps il a pu établir ses fils comme tanneurs. Lui-même exerce, je crois, le métier de cordonnier. Tout en me parlant de l’état politique de l’île avec unë lucidité d'esprit que des lectures mal digérées n'avaient pas troublée, il examinait attentivement la coupe et la peau de mes chaussures dont il reconnut aussitôt l’origine parisienne. Puis il tira de sa poche un imprimé rendant compte d’une conférence qu'il avait faite, je ne sais dans quelle assemblée, sur des questions municipales, Ce petit mémoire est écrit simplement, clairement, et même correctement; pas l’ombre d'élégance, mais on voit que l’auteur connaît à fond la matière qu'il traite. Il me montra en souriant ses mains qui portent les traces des outils de son métier. Ce maire est un type qu’on rencontre parfois dans les colonies anglaises : des hommes qui, tout en vivant du travail de leurs mains, dominent l'horizon de leur commune ou de leur canton. Ce sont avant tout des bourgeois qui n’ont rien du politicien, mais qui tiennent de l'homme d’État. Quelque modeste que soit leur situation, ils forment un élément obscur, inconnu à jamais, mais actif, souvent important, quelquefois décisif sur la marche des événements dont l’ensemble constitue l’histoire de
leur nouvelle patrie. Le hasard vous accorde rarement la faveur de feuilleter ces livres anonymes qui vous ouvrent de nouveaux horizons, qui répandent des traits de lumière sur des questions complexes, qui pourraient servir de commentaires aux parallèles de Plutaïque.
Nous parcourons dans le carrosse de la municipalité la jeune ville d’Invercargill. Des rues droites, larges de cent trente-trois pieds et d’une longueur qui semble incommensurable, attendent encore les maisons qui devront les border. Mais le centre est déjà planté de constructions en bois couvertes de fer ondulé. Des édifices publics, parmi lesquels se distingue la bibliothèque dite l’Athénéum, déploient leurs façades richement ornées. Les habitants, très fiers de la magnificence de ces monuments, les regardent comme un gage de la future prospérité de leur ville naïssante, destinée à devenir le grand port d'exportation du midi de l’île du Sud.
Une pluie glaciale et un vent qui nous coupait là figure rappelaient aux voyageurs la proximité de la mer polaire.
Le gouvernement a bien voulu nous offrir toute sorte de facilités, dont la plus appréciable est un wagon-salon avec libre passage sur toutes les lignes des deux îles. Un train spécial nous mène, mon jeune compagnon et moi, à
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LAC WAKATIPOU. 185
l'extrémité sud du célèbre lac de Wakatipou.:
Nous traversons rapidement une plaine accidentée, dépourvue d'arbres, cultivée en partie dans les environs de la ville, et qui devient plus loin pâturage. Des plaques d’herbes jaunes alternent avec des plaques vertes. Partout des haies d’ajoncs couvertes de fleurs jaune orange. Souvent notre train dérange des troupeaux de moutons qui broutent le long de la voié. La terre est jaune, le ciel gris, la chaîne des monts Clair-de-Lune dont nous approchons bleu noir. Passé la station d’Athol, le pays devient tout à fait inculte et sauvage. À part quelques huttes de pâtres, toutes construites sur le même modèle, pas trace d'habitation humaine. Avant d’arriver sur les bords du lac, le chemin de fer se fraye un passage à travers un dédale de moraines que les glaciers voisins ont déposées dans le cours des siècles.
Nous arrivons à Kingstown vers une heure.
Cette ville se compose d’un petit hôtel, d’une autre maison et de la gare formant le terminus du chemin de fer.
Le ciel s’est soudainement éclairci. Le vent reste froid, mais le soleil est devenu ardent:
Un petit vapeur va nous transporter à Queenstown, à mi-chemin environ entre les deux extrémités de cette longue nappe d’eau, relativement
étroite. Ses bords, des montagnes dépourvues d'arbres et enveloppées d’un manteau blanc et jaune, s'élèvent doucement à une hauteur de cinq à six mille pieds. A un endroit appelé la baie de Mi-Chemin, le regard pénètre dans une gorge étroite flanquée de rochers perpendiculaires. Les ombres transparentes de nuages noirs qui passent, les blocs de pierres d’un brun verdâtre tirant sur le jaune, l’eau du lac bleu foncé, le ciel opale avec de légers voiles blancs, formaient un paysage qui m'a paru tout à fait nouveau. Je n'ai rien vu de semblable dans les Alpes, dans les Pyrénées, au Caucase, dans les Cordillères. C'était un ensemble sévère, grandiose, fantastique et charmant malgré sa monotonie, variée d’ailleurs par les reflets changeants du soleil.
Le fait que les sommets des montagnes sont fort éloignés des bords du lac qui en baigne les pieds produit deux effets optiques. D'abord les pics paraissent moins élevés qu'ils ne sont en réalité. Ensuite la pente douce de ces colosses permet à la neige de s’y attacher. On ne voit presque pas de rochers nus. C’est un linceul blanc qui couvre les Alpes de la Nouvelle-Zélande, tandis que leurs pieds s’enveloppent d’un plaid tissu de tussock, l'herbe jaune du pays. Cet effet est très singulier. N'était le soleil tou-
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jours ardent, on se croirait en pays boréal.
D'autres jouissances optiques nous attendaient à Queenstown. Dans l’espace de quelques heures, par un de ces virements subits du temps propres à ces Îles, une soirée d'été avait succédé à une matinée d'hiver. Le lac est vermeil, or mat légèrement argenté. Au fond du paysage, vers le nord-ouest et formant un cadre à cette nappe brillante, des montagnes crénelées, d'un noir transparent, se découpent sur le ciel orange en bas, puis rose, puis plus haut bleu clair. Les nuances intermédiaires échappent à la description. Çà et là de petits flocons de brouillard noirâtres bordés de lisérés gris clair conservent encore les contours des crêtes d’où ils viennent de se détacher. Au zénith, sur un ciel bleu foncé, errent des nuages rose clair en forme de fusées à parachute. Puis survient la nuit, et la pleine lune pointe au-dessus des glaciers. C’est la seconde partie du feu d’artifice que nous admirons à travers la grande fenètre ogivale de notre salon, étendus dans de bons fauteuils. Rassasiés des charmes de la nature, les voyageurs affamés attendent avec impatience le bon diner qu’on va leur servir dans cet excellent hôtel de Queenstown, fondé par un Allemand et parfaitement dirigé par sa veuve.
La ville qui porte ce nom est fort jolie. Elle
doit son origine aux mines d'or d'Otago. A l’époque de sa grande prospérité, elle comptait six mille habitants, réduits aujourd'hui à huit cents, dont la plupart sont Irlandais. Mais elle n’en est pas moins prospère, et cette nouvelle prospérité est plus solide que celle du p’3sé, parce qu’elle n'est pas due aux mines d’or qui s’épuisent, mais aux charmes de la nature et du climat qui se reproduisent et attirent périodiquement, pen-
dant l'été, la foule des visiteurs.
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16 octobre. — Toute la journée passée sur le e er 0 r © Q e lac. Nous en avons visité la partie supérieure, qui |
pénètre fort avant dans la haute chaîne des mon- 4 tagnes, cette digue formidable contre laquelle viennent se briser les fureurs de l'Océan. Ce sont des géants qu’on a nommés Humboldt, Cosmos, Earnslaw. Ce dernier, le plus haut, s'élève à près pl
de dix mille pieds. Sauf ces pics blancs, tout est # gris, gris clair, gris jaune. Ce qui manque, c’est Le la végétation exubérante des vallées des Alpes ;1 dont le charme bucolique contraste si bien avec le à
caractère sévère et grandiose des glaciers qui les surmontent. Il y a bien quelques endroits boisés, P' mais l’ensemble est nu. Ni culture, ni trace d’habitation humaine, excepté à l'extrémité du lac, à
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Glenochie et à Kinlough, où deux ou trois pionniers semblent végéter assez pauvrement. Leur histoire est celle de l'immense majorité des chercheurs d’or. Ils n’en ont pas trouvé et sont devenus des farmers. Dansles plis des montagnes il ya, à ce qu'on me dit, quelques bonnes maisons et des huttes de pätres. Les premières servent de piedà-terre aux squatters lorsqu'ils viennent visiter leurs stations. US |
lei aussi le pied des montagnes est couvert dé tussock, herbe jaune, qui sert de pâture aux moutons, quand elle n’a pas été dévorée par les lapins. Cet animal, introduit d'Angleterre, est devenu un des fléaux de la Nouvelle-Zélande, et c’est à grands frais et jusqu'ici sans succès que le gouvernement tàche de l’exterminer.
Les colons sont, avec raison, très fiers de leur lac Wakatipou. Mais ils ont tort, il me semble, d'en chanter trop haut la beauté et de le placer au-dessus des lacs de Suisse ou de la haute Autriche. De pareilles comparaisons et des descriptions trop élogieuses font plus de mal que de bien à l’objet qu'on veut glorifier. Dans les nombreuses descriptions que j'en ai lues, sauf celles d'Antoine Trollope, les auteurs, par complaisance pour les gens du pays, abondent dans leur sens. Arrivé sous l'impression de ces peintures brillantes et trop chargées de ton, je dois avouer
que la réalité est restée un peu au-dessous de mon attente. Ce qui manque, c’est le premier plan du tableau, c’est la végétation, c’est l’homme et sa demeure.
17 octobre. — Une forte journée de chemin de fer. Le pays toujours le mème. Des pâturages entourés de haies d’ajoncs en fleur, couverts d’herbes jaunes et vertes, tachetés de points blancs : les moutons qui s’enfuient à l'approche du train. Sur l'horizon, les hautes montagnes jaunes au pied, blanches de la ceinture au sommet. Les huttes des pâtres, çà et là des maisonnettes toutes jetées dans le même moule. Avec cela, le ciel gris. Rarement un rayon de soleil. A partir de la station de Christon le pays devient plus cultivé et plus habité. Les maisons des fermiers s’entourent de quelques eucalyptus importés d'Australie et réjouissent l'œil, non par le charme d’une architecture banale, mais par l'air de prospérité qu'elles partagent avec leurs propriétaires. Les gens qu'on voit dans les gares
produisent la même impression.
A sept heures du soir, arrivée à Dunedin.
Le maire et deux notabilités de la ville, M. Cargill et M. Russell, prévenus de notre arrivée,
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