‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 64 sur 97 · BOOBY · texte numérisé non relu

BOOBY

qu'il a créé autour de la maison. Mais à l'intérieur, grâce à une excellente ventilation, règne une atmosphère comparativement fraiche. Le magistrat trouve le climat chaud mais sain. Sa femme, qui n’est pas de son avis, gémit sur les premières rigueurs de l'été. M. Lether réside ici depuis huit ans. C'est lui qui, dernièrement, a proclamé l'annexion, aussitôt annulée par le gouvernement anglais, de la Nouvelle-Guinée à la colonie de Queensland.

En descendant vers la plage, nous voyons approcher un canot chargé d'aborigènes qui viennent de la côte opposée de la terre ferme. Ils sont très noirs et ne portent pour tout costume qu'une sorte de diadème de coquilles blanches. Rien de plus hideux, de plus fantastique et de plus décidément sauvage.

Dans l'après-midi la Duranda lève l'ancre ct bientôt après, passant près de l’ilot de Booby, autrefois appelé Bureau de poste, sort du détroit de Torres. Cette petite île n'est qu'un rocher bas, complètement dépourvu de végétation, sauf quelques broussailles dans les rigoles creusées par la pluie. Sur le sommet on aperçoit un cairn, petite pyramide grossière de pierres, où, avant

l'apparition des steamers, les capitaines des voiliers déposaient leurs lettres pour l’Europe. Ceux qui suivaient se chargeaient de l'expédition de ces correspondances et y mettaient les leurs. Des nuées d'oiseaux aquatiques, les seuls habitants de cet écueil, effrayés par notre apparition, s’envolent tout effarés, en remplissant l’air du bruit de leurs ailes. Nous laissons à notre gauche l’île du Prince-de-Galles, et nous longeons, en la devinant plutôt que nous ne la voyons, la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée.

La mer est comme un lac, la lune voilée, l'air tiède, mais moins brülant depuis que nous nous sommes éloignés fu continent australien pour nous engager dns les vastes espaces de la mer d'Harafoura.

Quiconque a suivi, il y a quinze ou vingt ans, les mouvements de l'opinion politique en Angleterre et dans ses colonies, a dû penser que la séparation de ces dernières d'avec la mère patrie n'était plus qu'une question de temps. Bien des hommes politiques considéraient cet événement comme imminent, d'autres comme rapproché, tous ou presque tous, comme inévitable. En Angleterre on s'évertuait à en faire son deu, à

rechercher les avantages qui en pourraient résulter pour la métropole, enfin à se préparer à la résignation et à faire de nécessité vertu. Je ne parle pas ici de cette école de politiciens anglais qui visent ouvertement au démembrement de l'empire Britannique. Je n'ai en vue que le gros des lecteurs des journaux et le monde politique en général. Les publications du temps en font foi. Antony Trollope, dans son livre écrit il y a douze ans, s'est fait l'écho de cette opinion : Les colonies sont des enfants qui ont atteint. leur majorité, des filles qu'on va marier. On les a élevées, dotées, et on va s’en séparer, non sans éprouver un serrement de cœur, mais en bons termes. Lorsque dans l'intimité j’entendais des hommes d’État de hau. rang et d’une longue expérience tenir ce langage, j'avais de la peine à en croire mes oreilles. Mais le fait est incontestable. Inutile d'ajouter que ce n'étaient pas les idées de tous les hommes politiques que je connais.

Depuis lors s’est fait en Angleterre un grand revirement, dont les origines me semblent coïncider avec le réveil de l'opinion lors de la guerre russo-turque.

Mais quels sont les sentiments des colonies?

Je ne saurais les rendre plus fidèlement qu'en résumant la manière de voir de quelques hommes

dont la voix fait autorité en pareille matière.

« Les Australiens eux-mêmes, m'a dit un homme d'État anglais, sont fiers de leur attachement à la mère patrie, à la Reine et à la dynastie royale. C’est un sentiment louable qui a aussi le mérite d'être sincère, Mais en politique il ne faut pas trop se fonder sur des sentiments. D'ailleurs cette affection doit naturellement s’affaiblir avec le temps. Elle sera moins vive parmi les générations futures nées dans les colonies, C'est, à coup sûr, un élément qui compte, mais il ne faut pas s'en exagérer l'importance,

« Ce qui fait la force des liens qui unissent les colonies à la métropole, ce sont des intérêts importants, positifs, palpables. Aussi ne songet-on pas ici à la séparation, On sait qu'on n'y gagnerait rien ei qu'on y perdrait beaucoup. Les colonies possèdent la plus complète autonomie, une constitution on ne peut plus démocratique et, sauf le nom, républicaine. Ce sont des républiques modèles, en e sens que presque tout le monde y est riche et indépendant sans qu'on ait à souffrir des malaises et des dangers qui se reproduisent ailleurs périodiquement lors de l'élection du président, lei, c'est la Reine qui envoie, pour cinqans, le gouverneur, qui n'est pas un despote

comme le président des États-Unis, mais le représentant de la royauté constitutionnelle, En

Amérique, tous les quatre ans, les affaires s’arrôtent, l'ordre public est troublé, les passions se déchainent parfois au point de menacer l’essence même de la chose publique. Et pourquoi? Pour que la nation se donne un maître absolu qui ne peut être légalement écarté pendant la durée de ses fonctions. lei tout le monde le comprend, et tout le monde sait que le mieux est l'ennemi du bien.

« On se rend aussi parfaitement compte des avantages politiques et matériels qui résultent pour les colonies de leur union avec l'Angleterre. Militairement, il est vrai, on est obligé de voler

de ses propres ailes : il ne se trouve plus un seul

soldat anglais sur le sol australien, Mais, ei cas de besoin, on croit pouvoir compter sur les forces navales de la Reine, les colonies ne possédant pas de marine de guerre. Financière ment, le vieux pays est une mine d'or bien autrement riche que toutes celles que l'ou exploite dans Victoria, dans la Nouvelle-Galles, en Queensland, dans la Nouvelle-Zélande, Les merveilles qui vous étonnent sont produites en très grande partie avec l'or extrait des coffres de la mère patrie, toujours prête à avancer les fonds qu'on lui demande. Ceries, l'argent est cosmopolite et ne connait ni frontières ni patriotisme, mais les prèteurs anglais seront peut-être moins

coulants quand il s'agira de placer des fonds à l'étranger, c’est-à-dire dans des pays qui, à la suite de la séparation, se trouveront complètement émancipés du contrôle de l'Angleterre. Enfin on tient à avoir sa part du prestige d’une grande puissance qui est la maîtresse des mers. »

Je n'hésite pas à avouer que ce qui précède répond à mes impressions.

Un des principaux ministres d’une des principales colonies m'a dit :

« Les colonies sont loyales. Elles ont un grand intérêt à l'être et, de plus, elles le sont de cœur. Les émigrants de la Grande-Bretagne apportent dans leur nouvelle patrie leur attachement au pays qui les a vus naître. Leurs enfants, nés en Australie, n'ont pas, il est vrai, les mêmes traditions ni les rrêmes souvenirs. Ils sont loyaux par attachement à leurs parents au second degré, et par conséquent chez eux ce sentiment est moins vif. De l’autre côté, le territoire que nous possédons est immense. Les nouvelles dispositions légales qu’on prépare cr ce moment dans toutes les colonies donneront, malgré la résistance égoïste et peu éclairée des classes populaires, un nouvel élan à l'immigration, et les nouveaux arrivés entretiendront les sentiments de loyauté envers la mère patrie. Il ne faut pas comparer l'Australie avec les États-Unis,

nds k: 5 plère.

une s, »

ède nCi-

and ur.

tent au s en tra- AUX ond ntioire les ent é la sses

, et nti- | ne

nis,

qui sont nés d'une révolution. Chez nous aucun souvenir pénible n'est jamais venu troubler la cordialité de nos relations avec l'Angleterre. Quelles que soient les vues ou les doctrines politiques de nos émigrants, ils viennent ici pour gagner leur vie et faire fortune. Ils ne viennent pas pour réaliser tel ou tel idéal politique. »

Écoutons encore un des grands squatters.

« On est très démocratique en Australie, on n'est pas républicain. On est attaché à la famille royale et à l'Angleterre. Je ne parle pas ici seulement des gentlemen, mais de la grande majorité des immigrants qui sortent du peuple. Les gens nés dans les colonies partagent ces sentiments, mais ils distinguent entre les immigrants et leurs concitoyens nés sur le sol australien. Lors des dernières élections, un électeur m'a dit : « Je ne « partage pas vos vues politiques, mais je vo- « terai pour vous parce que vous avez épousé « une femme née en Australie. »

Mais si on ne vise plus, si peut-être dans Îles colonies on n'a jamais visé à la séparation, on s'occupe de plus en plus du projet d’une confédération, et cette fédération suppose, comme condition indispensable, une union douanière

australienne avec ou sans la Nouvelle-Zélande. (a été là, jusqu'ici, le principal obstacle de la réalisation d’un projet souvent mis sur le tapis, mais qui n’a jamais encore été sérieusement débattu. Peu de jours après mon départ de Sydney, un congrès composé de ministres de toutes les colonies du continent et de la Nouvelle-Zélande devait se réunir dans cette capitale afin d'arriver à une solution de ce grand problème ".

I y à dix ou douze ans on regardait encore l'accomplissement du pacte de fédération comme l'avant-coureur de la séparation d'avec l'Angleterre. Le corps sera trop gros, se disait-on, les liens qui l’attachent à la vieille contrée seront trop minces. Ils se briseront. C'était alors un article de foi. Aujourd'hui sur ce point aussi les opinions se sont modifiées. Une nouvelle idée commence à gagner du terrain. Si l’on établissait des liens de fédération avec la mère patrie? Les hommes les plus avancés se sont emparés de cette pensée. Voici leur programme : L'Angleterre, à l'instar des colonies, adoptera le suffrage universel illimité; la Chambre des pairs disparaîtra et sera remplacée par un conseil législatif

1. Le congrès s'est séparé sans donner de résultats définitifs.

d'où le principe héréditaire sera éliminé ; les députés australasiens, envoyés à Londres, participeront à tousles travaux du Parlement anglais. Entre l'Angleterre et les colonies la fusion sera complète. L'Atlantique et l'océan Indien auront cessé d'exister. Je croyais rèver moimème en entendant exposer ces rêves, non par des rèveurs, mais par des hommes sérieux, par de hauts fonctionnaires et même par un ministre en place. C'est d’ailleurs, je le répète, le programme des hommes les plus avancés, mais celui qui à le plus de prise sur les masses, lesquelles, grâce au suffrage universel, tiennent entre leurs mains le pouvoir suprème. J'ai hâte d'ajouter qu'à Sydney, dans mes causeries avec des ministres et avec des sommités de la propriété foncière et du commerce, je n'ai pas entendu énoncer un jugement qui ne fût frappé au coin du bon sens, de la modération et d'une

juste appréciation de la réalité. Ce ne sont pas

eux qui caressent le projet de la confédération avec l'Angleterre tel que les radicaux le formulent. Mais que l'idée, si fantaisiste qu'elle paraisse aujourd'hui, de cette grande confédé-

ration qui transformerait du tout au tout la

vieille Angleterre, ou, mieux encore, qui la créerait à nouveau par les œuvres de ses enfants australiens et à leur image, — que cette idée

gagne ici du terrain, c'est ce qui me paraît incontestable.

Pendant mon séjour en Australie les esprits s’alarmaient aux récits qui arrivaient sans cesse de la Nouvelle-Calédonie et d'Europe d'un développement du système pénitentiaire projeté par le gouvernement français. À ce sujet je citerai encore les paroles d’un ministre dirigeant :

«Ce qui nous préoccupe, c’est la question étrangère. Elle est commune à toutes nos colonies. Il s'agit de nous préserver des dangers politiques qui nous menacent du dehors. Nous ne pouvons tolérer la prise de possession par une puissance étrangère de la Nouvelle-Guinée et des Hébrides. L'existence dans notre voisinage d’un établissement pénitentiaire, celui de la Nouvelle-Calédonie, d’où des déportés se sauvent tous les jours pour débarquer en petites bandes sur nos côtes, est pour nous une source d'embarras et de dangers. Nous avons demandé au gouvernement impérial d'annexer la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, ou du moins de se charger du protectorat de ces territoires, en offrant de supporter une partie des frais que

ca

la d

causera le maintien d'une petite station navale dans ces parages. »

J'ai rappelé plus haut que l'annexion de la Nouvelle-Guinée au Queensland, proclamée parle magistrat de l’île de Thursday, a été annulée par le gouvernement anglais. Des sollicitations dans le mème sens plusieurs fois réitérées, malgré l’exaspération croissante des colonies, furent d'abord catégoriquement refusées par Lord Derby, ensuite déclinées doucement et à la fin admises en principe, sauf à en discuter les conditions'. Ce fait, très significatif, caractérise la nature des relations entre les colonies et le gouvernement impérial.

Je n'ai pas l'intention de discuter la question la plus importante de toutes, connue sous le nom de land question”, relative à l'acquisition et pos-

1. Depuis mon retour en Europe, en partie sous la pression de l'opinion publique des colonies, mais surtout en présence du développement soudain et inattendu de la politique coloniale allemande, si énergiquement inaugurée, le gouvernement anglais, revenant sur ses antipathies contre tout agrandissement territorial de l'empire colonial, a opéré des annexions importantes dans la Nouvelle-Guinée et dans l'Afrique australe,

Page 1