LES MERS HOLLANDAISES
vous en apercevez. Quand on les bouscule, on croit se heurter contre une poupée de coton. Au couvre-feu on les voit sur le pont du milieu, accroupis en deux longues rangées, très serrés
les uns contre les autres, les mains appuyées sur
leurs genoux et les genoux entrelacés avec ceux de leur vis-à-vis. Ils ne cessent de bavarder et ne parlent que roupies, anas et femmes, c’est-à-dire mariage. Puis ils s'étendent sur le pont, chacun à la place qu'il a occupée pendant la conversation. En un clin d’æil ils se sont endormis, et la machine et les éléments seuls gardent la parole. Je ne vois jamais le cuisinier, qui est aussi un lascar, passer du garde-manger à son laboraloire, sans éprouver de sinistres pressentiments. Cet homme a je ne sais quel air de famille avec Mme de Brinvilliers. |
Au milieu du jour, une double marquise, deux tentes superposées l’une au-dessus de l’autre de manière à laisser circuler l’air entre elles, protègent le bâtiment contre les ardeurs du soleil. Le pont est presque vide. Le inter-tale de Shakespeare transporte le vieux voyageur dans un monde idéal. La brise tiède du bateau lui amène, avec le son du piano qui sort de la cabine
TO à A
des dames, des phrases entrecoupées de Zucrece Borgia, de la Somnambule, du Barbier de Séville. On les entend rarement, par le temps qui court, ces grands maîtres italiens. Mais leurs mélodies, démodées quoique éternellement belles, vous rajeunissent, vous reportent à des époques déjà bien éloignées de vous.
La vue des contours de la grande île de Timor, qui apparaissent tout à coup derrière un voile de gaze couleur poussière d'or, m'arrache à ces réveries. Nous voilà bel et bien dans les eaux de l'Inde néerlandaise.
L'heure du couvre-feu a sonné; on a éteint les deux lampions du pont. Sous la tente l’obscurité serait complète sans les étoiles qui se reflètent dans la mer, sans les étincelles de lumière électrique que le bateau secoue de ses flancs, sans la raie de lumière argentée qui marque la route parcourue. Et voilà le moment néfaste de descendre dans mon infernale cabine. Et penser que les choses se passent ainsi depuis le 14 décembre !
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