‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 73 sur 97 · TIR D · texte numérisé non relu

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toujours au pas gymnastique, en portant des poids énormes suspendus aux deux bouts d’une longue tige de bambou qui affecte la forme d’un croissant. D’autres sont chargés d'immenses cannes destinées à la construction de leurs huttes. On voit beaucoup de femmes. Elles portent le sarong, rouge, bleu, blanc, le plus souvent cramoisi. Ces couleurs éclatantes s’harmonisent avec les teintes bronzées des corps à moitié nus, et avec le vert, nuancé à l'infini, d’une nature prodigue de ses trésors. De jeunes mères, tout en travaillant dans les champs, donnent le sein au poupon, à cheval sur une de leurs hanches. A la rencontre d’un Européen, comme font aussi les Japonaises, elles se couvrent des manches de leur tunique. Au milieu de la foule qui se succède sans interruption, nous voyons des messieurs habillés avec plus de soin de costumes moins sommaires. Ce sont des gentlemen, probablement des nobles, peut-être les fils de quelque ancien sultan transformé en régent. Comme ces hauts personnages, outre les cinq femmes légitimes qui ont droit à des pensions du gouvernement, entretiennent dans leurs harems un grand nombre d’odalisques, leurs enfants sont légion.

Les maisons, toutes construites en bambou, avec une toiture haute, raide et lourde, dispa-

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BANDOENG. 405

raissent plus ou moins dans le feuillage. Aussi avons-nous traversé plus d’un village sans nous en apercevoir. Il y a le long de la route de nombreux hangars où l’on débite des comestibles. Ce peuple remplit ses devoirs de déférence envers le blanc avec l’agilité que donne l'habitude. A votre approche, à droite et à gauche, les hommes font volte-face, vous tournent le dos, s’agenouillent, touchent le sol de leur front, ce qu'ils ne peuvent faire sans élever vers vous la partie inférieure de leur personne. Ceci est un acte de politesse. C’est er même temps le comble de l’humilité de se montrer volontairement du côté le moins favorable. Le moyen de garder son sérieux quand on passe entre cette double haïe de cariatides renversées!

Bandoeng, où nous arrivons au milieu du jour, est située sur un plateau‘ entouré de hautes montagnes. C’est la capitale de la province Preanger. Dans l'excellent hôtel tenu par un Hollandais, nous trouvons nombreuse compagnie : de hauts fonctionnaires, des employés du gouverne-

1. Haut de 800’. Les montagnes voisines s'élèvent à 6000’ et 8000’ au-dessus du niveau de la mer.

ment, de riches planteurs, mais pas de Malais. Les Malais ne sont pas admis dans les hôtels fréquentés par les Européens. Libre aux Chinois, s'ils ont la bourse bien garnie, de demeurer côte à côte avec les blancs.

C'est la saison des pluies, autrement dit de la mousson, la plus saine dans l'Inde hollandaise. Les matinées sont radieuses. À midi le ciel commence à se couvrir. Vers trois heures la pluie, accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre formidables, tombe à torrents et ne cesse que vers le coucher du soleil. Entre six et huit heures du soir on se rend visite. Puis chacun rentre pour diner. Dans la « Société », le club, on discute la question brûlante : l'avenir de l’arbre à quinquina. La production du quinquina est la rage du jour, ici, à l’île de Ceylan et dans quelques îles du Pacifique. Tout le monde plante des arbres à quinquina. Le caféier ne rend plus, le sucre est en baisse, la production exagérée de l’industrie européenne a déterminé sur tout le globe une stagnation des affaires. Ainsi, vive le quinquina ! vivent les fièvres tierces !

Ascension du T. angkoce-ban-praoe. — 928 décembre. — Une journée que je n’oublierai pas.

LE TANGKOE-BAN-PRAOE, 407

Il s'agit de gravir un volcan en activité, haut de sept mille pieds, situé à vingt pals ou vingt-cinq kilomètres au nord de la ville. Le pays conserve la physionomie de celui que nous avons parcouru ces jours derniers, mais le voisinage des hautes montagnes lui donne un caractère alpestre. Plus nous montons, plus le silence se fait. Déjà nous avons laissé derrière nous le rasthaus (maison de repos) près d'un hameau rustique appelé Lembang. Devant les voyageurs s'élève le volcan, dont le sommet affecte les contours d’un canot renversé. De là le nom qu'il porte. Le cratère reste invisible. Le sentier, souvent très raide, pénètre dans une forêt vierge, traverse des clairières pratiquées par les planteurs, qui ont abattu

bon nombre d'arbres pour les remplacer par

des quinquinas. Plus haut nous nous engageons de nouveau, pour ne plus en sortir, dans la partie de la forêt que la hache du pionnier n’a pas encore entamée. À certains endroits, le chemin, large de deux à trois pieds seulement, suit les sinuosités d’une crète entre deux abimes béants. Le regard, en y plongeant, n’aperçoit que des têtes d'arbres. Tout autour, de hautes montagnes, excepté du côté de la ville, encore visible quoique diminuée par la distance. Le plateau de Bandoeng ressemble à un tapis tissé de vert et de noir; de vert : les rizières ; de noir : les

villages ensevelis dans les bosquets. Les arbres gigantesques qui couvrent la montagne jusqu'à son sommet sont d'une variété infinie. Dans l'air, dans la forêt, dans les abîmes, silence profond. Pas un oiseau qui chante. On me dit qu'il n'y en a presque pas à Java. Peu à peu l'odeur du soufre remplace les délicieuses exhalaisons du bois résineux. Nous voilà arrivés au bord du cratère. La lave dispute le terrain à la végétation, mais celle-ci l'emporte en empêchant le regard de pénétrer au fond du foyer. Nous avons commencé la descente par un sentier exécrable, lorsque le ciel, légèrement voilé depuis une heure, ouvre soudainement ses écluses. C’est à regret que je me décide à battre en retraite. Dans ce climat, on n’est pas trempé impunément. Une bonne fièvre en est la conséquence. Il me semblait être sous une pompe et je formais des vœux ardents pour que mon imperméable mérität son nom. Aussi le ciel eutil pitié de nous. Contrairement à ses habitudes, le soleil reparut subitement, et rasséréna l’atmosphère. Mais quelle descente, par des sentiers transformés en torrents où les chevaux bronchent à chaque pas! Mes jeunes compagnons mettent pied à terre. Je ne me fie pas assez à mes forces pour suivre leur exemple. Mon poney chancelle le long du précipice, perd l'équilibre,

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tombe à plat, heureusement pas dans l’abime, mais dans une rigole. Les lois de la gravitation m'ont fait glisser de la selle sur le cou du cheval, et de là sur les épaules de mon petit Indien qui, entrainé dans la chute, tâche vainement de se remettre sur ses petites jambes. Heureusement un panache de bambous étend vers moi une tige secourable. Je m’y accroche, je serre fortement la tête du guide entre mes genoux, et, sans toucher le sol moi-même, je parviens à le relever. Je n'avais fait que changer de monture, Enfin, à la nuit tombante, affamés et exténués de fatigue, mais enchantés de leur excursion, les voyageurs rentrent à l'hôtel pour y trouver bon diner et bon gite.

Bandoeng est un jardin, un parc et un bois.

Les rues sont des avenues que des haies vives encadrent, que des arbres gigantesques ombragent. Ne me demandez pas le nom des différentes espèces. Les bananiers, les cocotiers, d’autres palmiers prédominent ; mais c’est le bambou qui joue le rôle principal. On aperçoit à peine les maisons. Çà et là les plis du rideau vert qui enveloppe la ville s’écartent assez pour laisser entrevoir les hautes montagnes des environs.

Le soir, dans la cour de l'hôtel, on fait danser des bayadères. Il a beaucoup plu dans l’aprèsmidi, et une vapeur blanche se dégage du sol détrempé. L'atmosphère est celle d’une étuve. La danse, la musique, le chant, l’ensemble enfin vous dispose à la mélancolie,

Visite chez le régent, populairement appelé sultan. Toe-Mengoeng-Koissema-Delaga, jeune encore, est très poli et ne parle que le malais. Coiffé du foulard de rigueur et vêtu à la manière du pays, il use de son privilège de régent pour se chausser de bas et de bottines. A côté de lui se tient sa « première » femme. Le régent me dit que c’est une princesse et qu'elle en porte le titre. Ni jeune ni jolie, elle a très bonne tenue. Le mari me montre lui-même le kraton, qui se compose de deux maisons meublées à l’européenne. L'une contient les appartements de réception, l’autre lui sert d'habitation. Dans le jardin se tenaient accroupis les artistes de la musique du régent. Pendant qu'ils jouaient, un homme et une femme faisaient exécuter à des marionnettes, dieux et déesses de l'Olympe hindou, des simulacres de bataille. On me dit que, même dans les hautes clusses, on tient beaucoup

me

à ces représentations qui rappellent vaguement, avec la mythologie indigène, l'indépendance des temps passés.

Tout ce kraton a un caractère de isblesse.

Je me demande pourquoi? L'architecture indoeuropéenne n'a rien de particulier. Les jardins sont mal tenus; des feuilles mortes et des mauvaises herbes ont envahi les sentiers et recouvrent la vaste pièce d’eau du centre. La magnifique avenue qui mène à la rue a aussi l'air négligé. Mais l’ensemble parle à l'imagination.

Du perron devant le palais, dans l’écartement d’un rideau d'arbres, on aperçoit, à travers une clairière, une des fenêtres de la maison du réstdent. De cette façon, le grand personnage, assis sur son fauteuil de rotin, fumant son chibouque, peut tenir commodément l'œil ouvert sur son collègue le régent.

Nous sommes revenus à Batavia. C'est la Saint-Sylvestre. Encore quelques heures et l’année aura expiré. La nuit est noire et tiède. Par les fenêtres des maisons hollandaises, toutes grandes ouvertes, le regard pénètre sans obstacle dans les appartements. Hommes et femmes, vêtus ce soir avec un soin particulier, se prélas-

sent dans leurs fauteuils. On cause, on fume, on prend du thé. C'est l'Europe hollandaise. Au dehors, dans la forêt qui est la ville, obscurité profonde iñterrompue à chaque instant par des fusées que les indigènes s'amusent à lancer.

C'est leur manière de saluer le nouvel an.

Java ne se trouvait pas sur mon programme de voyage. C’est au hasard, à l'absence d’un bateau en partance pour l'Inde, que j'ai dû la bonne fortune d'y passer une semaine. Je n'aurais pu l’employer plus agréablement; mais j'arrivai sans y être préparé, et l’eussé-je été, huit jours n'auraient pas suffi pour me permettre de pénétrer un peu au delà de l’épiderme des choses. C'est un regard furtif jeté en passant, dans une galerie, sur un tableau qui vous frappe. Vous ne pouvez pas vous arrêter, mais, en passant outre, la vision lumineuse vous saisit, vous suit, vous hante et reste.

Un vieux et infirme petit bateau des Messageries maritimes, qui fait la navette entre la capitale de l'Inde hollandaise et Singapour, m’'em-

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mène le 3 janvier de Batavia. J'ai le cœur autrichien, mais le palais et l'estomac français. Cette réflexion m'est venue dès mon premier repas à bord de l'Émirne, qui d'ailleurs brille plus par sa cuisine que par la rapidité de sa marche et la solidité de sa machine.

Nous glissons doucement et lentement entre la côte, ici toute plate et couverte de forêts ou de broussailles, de la grande île de Sumatra et la côte plus élevée et en partie cultivée de l’île de Bangka, dont les mines d’étain exploitées par le gouvernement sont d’une grande ressource pour le trésor néerlandais’. Le 5, dans l'après-midi, l'Émirne accoste le quai de Singapour, la capitale des Strait-Settlements (établissement du détroit).

Distance de Batavia: cinq cent cinquante milles.

Singapour, du 5 au 7 janvier. — Quels changements depuis ma première visite en décembre 1871! Le marais malsain que j'ai tra-

1. On m'assure qu'après Java cette petite île de Bangka est, de toutes les possessions hollandaises dans l'Inde, comparativement, la plus profitable.

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hl4 JAVA, SINGAPOUR, CEYLAN.

versé alors sur une digue étroite qui servait de route (environ deux milles) entre le port et la ville, a été séché, et est couvert maintenant d’un quartier nouvéau presque exclusivement habité par des gens de race jaune. Singapour est devenue une ville chinoise. A part l'Esplanade avec le palais de justice, à part quelques autres édifices publics, l'hôtel du gouverneur, situé sur une éminence, les résidences de quelques négociants européens, les églises et les hôtels tenus par des Allemands et des Suisses, on ne voit que de longues files de maisons à deux fenêtres, avec un étage supérieur qui, appuyé sur des piliers, avance sur la rue et forme ar- ‘ade. Des boutiques toutes ouverte: occupent le rez-de-chaussée. Ces maisons appartiennent à des Chinois. L'hôtel où je suis descendu forme un coin de l’Esplanade, qui est le centre de la partie élégante de Singapour. Mais à ce coin mème cesse l'Europe et commence l'empire du Milieu. De ma véranda je ne vois que des brutiques chinoises avec leurs enseignes verticalement suspendues dans la rue : Chong-Fee et Gee-Chong, tailleurs; Loon-Chong, tailleur ; Puck-Quay, tailleur; Nam-Seng, tailleur; puis l'étalage de bijouteries d’un juif portugais, et de nouveau des Chong et des Puck et des Seng à perte de vue. Dans les rues les vagues humaines

se déroulent du matin au soir. Tout le monde parait affairé. La tête inclinée en avant, balançant leurs longs bras perdus dans des manches plus longues encore, marchant à grands pas et donnant à leur queue un mouvement de pendule, la préoccupation sur le front, le dédain du sceptique sur les lèvres, on voit se succéder sans interruption : le Chinois gentleman, le Chinois riche négociant, le Chinois boutiquier, l’artisan, le couli; les premiers très bien mis, les autres assez bien, les coulis tout nus, sauf la ceinture. Comparativement peu de femmes et seulement des femmes des classes infimes, mais grand nombre d'enfants. Les Chinois ont, il n'y a pas

longtemps, emprunté aux Japonais le 74#-rékr.

ska. On en rencontre une quantité prodigicuse, C'est, comme on sait, une chaise reposant sur deux roues, protégée par une capote et trainée au grand trot par un couli. Veut-on gagner de l'argent, on n’a qu'à faire venir du Japon deux ou trois cents de ces véhicules à hommes et à en louer un certain nombre à plusieurs entrepreneurs. En quelques années on peut faire fortune. Sans doute c’est un rude métier que celui du couli qui fait fonction de cheval. La plus robuste constitution succombe en moins de trois ans. Le pauvre couli meurt de consomption.

Mais n'importe, le véhicule reste, et rien de fa-

cile comme de remplacer l’homme-cheval. Il y a tant de Chinois dans la ville de Singapour ! Mais qu'en diraient les sociétés protectrices des animaux en Angleterre où, si je ne me trompe, la loi défend d’atteler des chiens à des charrettes ?

Après les Chinois, viennent, au point de vue du nombre, les indigènes, les Malais, de braves geus, doux, dociles, bons enfants, mais irritables et terribles dans leurs accès d’'amock, de colère, pendant lesquels, transformés en fous furienx, ilstuent tout ce qu'ils rencontrent sur leur chenm: Ms sont très estimés comme cochers. J'ai vu des richards chinois nonchalamment étendus dans leurs beaux équipages anglais conduits par des Malais. Ce jait est significatif.

On rencontre aussi de grands hommes d'un noir de charbon, vigoureusement sculptés et presque complètement nus. Ce sont des Glings de la côte de Coromandel.

Le blanc n'est pas visible. Il faut aller le chercher dans son bureau, dans son comptoir ou dans son club. Tous les Européens parlent le malais, c'est la langue prédominante. En me promenant seul dans les rues, il m'était impossible de demander mon chemin. Je ne rencontrais que des Chinois, des Malais et des Glings. Les Européens appartiennent presque tous aux classes élevées ou moyennes. Ce sont des cévilians, ou

al

fonctionnaires civils, des militaires ou des négociants. Parmi ces derniers, les Allemands et les Suisses tiennent le haut du pavé. A l'exception de quelques palefreniers anglais, on ne voit guère ici de gens de basse condition. Le gouvernement, dès leur arrivée, trouve toujours moyen de les renvoyer, fût-ce mème en leur payant la traversée. Cette mesure de précaution, m'a-t-on dit, s'explique par la nécessité de sauvegarder le prestige du blanc. C’est indispensable dans une ville où quelques centaines d'Européens se perdent dans une foule de quatre-vingt mille Chinois et de quarante mille gens de couleur. Cependant, ici, il n'y a pas de loi qui défende aux Asiatiques de s'habiller à l'européenne.

Les laboureurs chinois travaillent à merveille

under contract, c'est-à-dire quand ils jouissent

de leur part à la récolte; mais ce sont de vrais fainéants lorsqu'on les paye à la journée. On cherche maintenant à organiser l'immigration en masse de lascars et autres Hindous. Mais ceux qui connaissent la supériorité du Chinois augurent mal de cette entreprise.

Ce soir, la représentation d'un prestidigitateur allemand a réuni dans une salle du Courthouse 1 — 27

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h18 JAVA, SINGAPOUR, CEYLAN.

l'élite de la société européenne. Les hommes por-tent tous la veste et le pantalon blancs ; les dames, également en toilette blanche, se distinguent par un air de langueur, hommes et femmes par la pâleur de leur visage. L’anémie, ce fléau des pays équatoriaux, se peint sur toutes les physionomies. Cependant Singapour, si malfamé naguère à cause de son climat pestilentiel, grâce au desséchement du marais devenu un quartier populeux, passe aujourd’hui pour la ville la plus saine de l'Extrème-Orient.

La matinée est délicieuse, presque fraîche, du moins comparativement. J'erre, seul, dans Îles rues. Deux maisons chinoises, situées l’une en face de l’autre, me frappent par la richesse des sculptures du portail. Je me crois à Canton. Comment résister à la tentation d'en voir l’intérieur ! Vite, pénétrons par une de ces portes monumentales dans une petite cour qui précède le prineipal corps de logis. Une nuée de domestiques se précipite vers l’intrus pour lui barrer le chemin. Mais je profite de mes souvenirs de Chine et je compte sur le prestige de ma peau blanche. D'un geste de la main je me fraye passage. Arrivé dans une belle salle, je trouve le maître de la maison

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entre les mains de son barbier qui lui rase la tête, tout en respectant la mèche de l’occiput où il attachera la queue. Des amis, debout dans des attitudes respectueuses, entourent le grand personnage. Tous me toisent d’un air mécontent, mais sans rien dire. Heureusement le grand homme sait un peu l'anglais. Je lui explique mon désir de voir sa maison, qui, lui dis-je, me semble un bijou, comparable aux plus belles habitations que j'ai vues à Canton. Ses traits se détendent et il engage quelques gentlemen à me faire voir tout l'édifice, sauf, bien entendu, l'appartement de ses épouses. C’est bien la résidence d’un ri-

chard cantonais : de petites cours, de petits pa-

villons, de petits corridors couverts de tentures brodées, le tout surchargé de ces mille colifichets qui charment l'œil du célestial. Partout des oiseaux de différentes espèces, enfermés dans des ‘ages bizarres, remplissent les appartements de leurs cris aigus ou rauques ; mais pas un seul ne chante. J'apprends que mon homme et son voisin d'en face sont de riches marchands de poivre.

En l'absence du gouverneur, Sir Ch. Weldt, M. Irving, secrétaire colonial, a bien voulu me faire les honneurs de la ville où il réside en qua-

lité officielle depuis près d’un quart de siècle. 1 est on ne peut plus aimable. Le consul d'Autriche, M. Brandt, et quelques négociants contribuent à me rendre le séjour agréable. Tout le monde mé parle de l'accroissement persévérant et continu de l'élément chinois.

La grande péninsule est.un territoire presque inhabité. Il se, compose, en dehors des posses-

sions anglaises, d'Etats administrativement indé-

pendants, mais plus ou moins placés sous l’influence et la surveillance de cresidents » anglais. Serak, gràce à l'immigration en masse des Chinois, commence à se couvrir de cultures. Le nombre officiel des Chinois débarqués à Singa- . pour en 1882 est de cent mille. En 1883, il montait à cent cinquante mille. Cette année-ci, d’après tous les indices, il atteindra le chiffre de deux cent mille! Une partie de ces célestiaux s'établissent à Singapour; les autres, la majeure partie, envahissent la péninsule, qu'ils sont en train de transformer en pays chinois".

1. La population de la ville et des petits districts de Singapour se décompose ainsi qu'il suit :

Européens, environ 300 avec les demi-sang . 1283 CMAMOÏB. sen + à à à mince + (SOU MÉRITE net & get ets est 6 SSP" Tamils et Glings de la côte de Coromandel . 10475

A bord du Fang-tsé, un des grands et beaux steamers des Messageries maritimes, se trouvent réunis tous les avantages désirables : fort peu de passagers, mais dans ce petit nombre des hommes intéressants et agréables, une excellente cuisine, le service à l'avenant et, pour ne pas oublier l'essentiel, un bâtiment de premier ordre et un capitaine digne de le commander.

Parmi les voyageurs il ÿ a un employé japohais qui est chargé d'aller étudier les défenses maritimes de divers États d'Europe. Ce jeune homme, en me parlant de la mort du grand réformateur etpremier ministre Yvakoura, que j'ai vu à l'œuvre lors de son début en 1871, ajoutait : « Mon gouvernement commence à comprendre qu'il a marché trop vite, et que le peuple a de la

peine à le suivre dans la voie des réformes inau-

gurées par l'illustre Yvakoura ». C'est ce que

j'ai toujours pensé.

ddvanalss 4 + +, 4 à à Eurasiens (chrétiens demi-sang .

Boyanais.

Bugis.

Bengalais. GE

a CS NE Dyaks (sauvages de Bornéo).

Birmans.

Arméniens.

Juifs.

Le Fang:tsé, qui file presque constamment de treize à quinze nœuds, a parcouru les quinze cent soixante-dix milles en moins de cinq jours. Le 10 janvier, au lever du soleil, les voiles de gaze se déchirent. Le pie d'Adam paraît suspendu dans les airs. Au-dessous, la brume, A fleur d'eau se déroule, à perte de vue, un ruban blanc liséré de vert : les vagues qui balayent les falaises couvertes de cocotiers. C’est lile de Ceylan. A dix heures du matin je débarque à Colombo.

Avant le soir, pour me rendre à une invitation de Sir Arthur Gordon, qui se trouve malheureusement en tournée, j'ai traversé en chemin de fer, toujours en montant, un pays idéal. A la nuit

tombante je descends au « Pavillon » de Kandy, s où Lady Gordon veut bien me recevoir, Kandy, situé au centre de l’île, est l’ancienne capitale 1 des rois, et le « Pavillon », la résidence d'été | des gouverneurs anglais. A Colombo j'ai failli | succomber à la chaleur, à Kandy il fait presque | froid. |

Île de Ceylan. — 12,13, 14, 15 janvier. — C'est un dimanche et j'assiste au service à l’église catholique, bel édifice tout en pierre, érigé en 1877. L'évèque prèche en anglais avec les into-

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nations sonores de la ngua romana et avec les gestes du Méridional, Quelques officiers, bon nombre de soldats anglais et des Eurasiens oceupent les sièges. Le centre de la nef est rempli de

groupes de femmes cingalaises assises sur leurs talons et fort bien drapées dans leurs couvertures de coton d’une couleur unie : cramoisi, blanc ou brun. Parfois un bras orné d'un bracelet en argent massif ou en cuivre sort des plis des vêtements. [y a je ne sais quoi d'artistique dans cette scène, Maïs l'artiste, c'est la nature, et ce qui augmente le charme de son œuvre, c'est que l'intention de l'individu n'y est pour rien. Les femmes, aux petits pieds, aux mains effilées, ne sont pas belles, mais ce qui les distingue, c’est la noblesse de leurs traits, de leurs poses, de leurs mouvements. Le teint des Cingalais varie du bronze florentin clair au bronze foncé et au noir pâle de l’ébène, Le clair-obseur qui règne dans l'église efface le contraste entre les teintes tendres des groupes d’indigènes et l'éclat des uniformes anglais.

Kandy est une petite ville qui a le caractère indien. Les Cingalais y prédominent, mais on v voit aussi des Malais et des Tamils de la côte de Coromandel. A l'exception des bureaux du gouvernement et de l'hôtel de la poste, qui orneraient une préfecture de province de notre continent,

pas de maisons européennes. Le charmant « Pavillon », enseveli dans le feuillage du parc qui l'entoure, se dérobe à la vue. Les quelques résidents anglais, tous serviteurs de la couronne, occupent des bungalows aux environs de la ville. Celle-ci est done vraiment indienne. Les rues, étroites, bordées de maisons basses, s’animent dès l'aube du jour. Des hommes, des femmes, des enfants et des bœufs forment une masse mouvante. Les jeunes gens, aux cheveux longs relevés au moyen d’un peigne, ont des visages et des tailles efféminés. Toute cette foule glisse sans se

heurter. Chacun semble avoir le respect de lui-

même. J'ai vu au sortir de l’église un vieillard aux traits nobles, au teint foncé, à la barbe argentée, saluer une femme qui portait un enfant. C’étaient des gens du peuple qui s’arrètaient, s'inclinaient, échangeaient quelques paroles et se séparaient avec l’aisance et la dignité simple des personnes du plus grand monde.

M. Dickson, agent (préfet) dans la province centrale, me conduisit dans sa résidence, l’ancien palais des rois", situé sur une éminence. On a eu le bon goût de n'y rien changer. On l'a seulement entouré d'une véranda qui dérobe le ciel

1. Le dernier roi de Ceylan a été dépossédé en 1815 à l'arrivée des Anglais.

et les hauteurs des environs de la ville, mais qui ne vous empèche pas de plonger par-dessus des tètes d'arbres dans la profondeur qui semble un tapis vert.

A quelques pas de ce palais il y a un temple célèbre parce qu'on y adore une dent de Bouddha. On garde cette précieuse relique dans une boîte qui est elle-même enfermée dans plusieurs autres, toutes incrustées de pierreries et ornées de chatnes et de bracelets, dons de la piété des derniers rois. Les saphirs et les rubis étincellent dans le clair-obseur du sanctuaire. De grandes patères remplies de feuilles de roses cueillies le matin exhalent des parfums délicieux. Nous sommes reçus par deux bonzes à la tête rasée, enveloppés de manteaux jaunes qui laissent l'épaule et le bras droits à découvert. L'un se distingue par la vivacité de son regard, fin et malicieux, l’autre par son air d’abrutissement ; tous deux me rappellent leurs confrères du Japon et des lamaseries de Mongolie. Ces saints hommes ont tous un air de famille.

Un des murs du temple forme une sorte de balustrade le long d’une partie du lac de Kandy, célèbre, non par ses dimensions, — iln'a que

deux milles de circonférence — mais par le charme du paysage dont il forme le centre.

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Excursion dans la montagne en fort agréable compagnie. Nous prenons le chemin de fer destiné à relier avec Kandy la partie la plus élevée de l’île. Le train se compose d’un grand nombre de wagons, tous remplis de gens du pays. Aller en chemin de fer fait leurs délices. Dès qu'ils ont ramassé une couple d’anas, ils se livrent à ce plaisir.

A une des stations, M. Dickson, qui est en tournée officielle, nous quitte. Un des chefs de canton, un indigène entouré de ses sous-ordres, le reçoit avec le cérémonial voulu. Des hommes portent des bannières, d’autres exécutent sur leurs instruments bizarres une musique infernale une foule de peuple remplit les abords de la gare. Le soleil y darde ses rayons. Ce chef, un jeune homme d’une grande obésité, a l'air modeste, mais ses démonstrations de déférence n’ont rien de servile. Nous ne sommes pas ici à Java. Il parle un peu l'anglais. On me dit que bien des fonctionnaires britanniques aiment mieux que leurs employés indigènes ne sachent pas l’anglais; la connaissance de cette langue, en facilitant le contact avec les Européens, devient trop souvent un moyen de corruption.

Le district d'Anibaya, que nous traversons, célèbre naguère par son café qui était fort recherché en Europe, offre le triste spectacle d'une

grande culturè abandonnée. Partout les traces de la dévastation : de jolis cottages abandonnés, des champs couverts de débris de caféiers, enfin une vraie désolation. On tàche maintenant de remplacer le café par le thé, le cacao et par le quinquina.

Le tracé du chemin de fer, toujours en montant, serpente parallèlement à une route carrossable fort bien entretenue qui mène sur la crête des montagnes à un endroit nommé Nieyera-Ellia; les Anglais ont transformé ce nom en celui de New-Aurelia. Il y a là une maisonnette appartenant à l’État, qui sert de refuge au gouverneur et à sa famille pendant les plus fortes chaleurs de l’année. Plus on monte, plus la végétation perd de son caractère tropical. L'air est pur,

frais, élastique. On oublie qu'on se trouve sous

le sixième parallèle.

Les gens du peuple me semblent prospères.

Cependant on me dit qu'ils sont pauvres, en ce sens qu'ils ne possèdent pas d'argent. Mais ils ont de quoi vivre au jour le jour. Seulement les mauvaises récoltes, les épidémies les trouvent

sans ressources, C’est alors la misère, sinon la

famine. Ils sont indifférents à l'égard de leurs

maitres anglais, mais nullement hostiles. Jamais leur condition matérielle n'a été meilleure. Ce qui vexe les Cingalais, c’est l'nexorable rigidité des procédés officiels et surtout l'exactitude avec laquelle les impôts sont perçus. Leurs anciens rois, quand ils avaient besoin d'argent, les écorchaient vifs, mais en temps ordinaire ils étaient bons princes et, dans les mauvaises années, ils se montraient coulants sur la question des impôts. A ce point de vue, l'indigène regrette le bon vieux temps. J'ai entendu les mêmes plaintes dans toutes les parties du monde que j'ai visitées, où des races barbares ou demi-civilisées se trouvent placées sous le régime de l'État moderne.

En flânant dans les rues de Kandy, j'ai aperçu, à ma grande surprise, quelques Cafres. Des Uafres à Ceylan! Voici l'explication de cette anomalie. Il y avait ici un régiment de quatorze cents hommes, tous gens de couleur et divisés en compagnies, selon leur nationalité : Cingalais, Tamils, Malais, Nègres des Antilles et jusqu'à des Cafres. Les officiers étaient Anglais. Ce régiment, qui rendait de bons services et dont on vantait la discipline, a été dissous, il y a environ cinq ans, pour des raisons administratives. La plupart des

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soldats sont restés dans le pays, et plusieurs, entre autres les Cafres, ont passé dans le corps de police indigène. C'était une tentative assez heureuse de réunir au service de la même cause des représentants barbares ou semi-barbares des membres épars de l'empire Britannique.

Le crépuscule qui précède le jour inonde le Pavillon et le parc de ses teintes ambrées. L'air, à cette heure, est délicieux, frais, doux, parfumé par les fleurs des terrasses qui entourent la maison. Dans l'intérieur, des domestiques cingalais, déjà à leur besogne, vêtus de tuniques blanches, errent silencieux dans les appartements, toujours grands ouverts, glissent nu-pieds sur les nattes, se perdent et reparaissent dans la pénombre des

couloirs. Avec ces figures sveltes et souples con-

trastent le torse puissant, les épaules carrées, les traits éthiopiens d’un hercule noir amené par Sir Arthur Gordon des îles Fidji. Dans les habitations anglo-indiennes, tout est à jour et tout s’enveloppe de mystère. C’est la lutte continue entre la lumière que l’on combat et l’ombre que l’on recherche. Un arbre coton-soie ",

1, Silk-cotton tree.

légèrement agité par un souffle d'air, tapisse le gazon, devant le pavillon, de grosses fleurs cramoisies. Les battements d'ailes, sans aucun chant, de quelques oiseaux nichés dans le branchage et le son tempéré du tam-tam de la pagode bouddhiste se mêlent au bruit lointain et confus du réveil de la population.

Enfin, ou plutôt trop tôt, on m'annonce la voiture qui doit m'emmener. Je suis arrivé ici, non malade, mais un peu fatigué. On ne brave pas impunément les chaleurs moites du nord de l'Australie et de Java. Trois jours dans cette atmosphère des montagnes et sous le toit hospitalier de Lady Gordon m'ont rendu le sentiment de la santé, Etmaintenant, en route pour l'Inde"!

1. Quoique Ceylan, sous le rapport ethnographique, géogräphique, historique, 1ppartienne à l’Inde, cette colonie de la couronne ne fait pas, administrativement, partie de l’empire Indien. Des rivalités entre les départements et la compagnie des Indes expliquent cette anomalie. Lorsque l'Angleterre prit de vive force possession de cette île en 1815, on fit valoir à Londres le fait que cette conquête était due à des troupes royales, et non à l’armée de la compagnie.

pi

Du 15 janvier au 7 février

Arrivée à Madras. — Séjour à Guindy-Park. — Mont-Saint- Thomas. — L'Etat de Mysore. — Une gare visitée par des. tigres. — Le maharaja de Mysore. — Une revue à Bangalore. — L'armée de l'Inde, — Le bal du maharaja. — Les résidents britanniques. — Ms Coadou. — Assaut d'armes au camp. — Les temples de Conjeveram. — Arrivée du vice-roi à Madras. — Voyage à Hyderabad. — Bolaram. — L'Etat du nizam. — Sir Salar Jung. — Les princes feudataires. — L'armée du nizam. — Le durbar du vice-roi. — Le durbar du nizam. — Fêtes à Hyderabad. — Une villa de Salar Jung. — Une promenade matinale. — La cité de Hyderabad.

Le Tibre, des Messageries maritimes, a quitté le port de Colombo le 15 au soir, contourné l’île

de Ceylan, mouillé pendant une journée devant Pondichéry et jeté l'ancre en rade de Madras, le 19 au matin.

Guindy-Park. Du 19 au 22 et du 26 janvier au 1° février. — La barre, si malfamée,

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se présente dans les meilleures conditions. La construction toute particulière des barques et leur forte membrure témoignent des luttes qu'elles ont à soutenir par les mauvais temps.

La ville se déroule le long de la plage, sur un terrain bas couvert de feuillage. Les maisons étalerit leurs façades qui ne montrent que des vérandas et des colonnades. On dirait des gens qui ouvrent la bouche pour respirer la brise de la mer. Le fort historique de Saint-George, quelques édifices publics sur le premier plan et, plus avant dans l’intérieur et à moitié caché par les arbres du parce, l'immense palais des gouverneurs, impriment à Madras, vu de notre steamer, un caractère militaire et bureaucratique.

Me voilà donc à mon début dans ce pays tout à fait nouveau pour moi. Comment m'y prendre ? Pendant que je me livre à ces réflexions, l’apparition d’un beau bateau dont les rameurs portent une livrée blanche me tire d'embarras. C'est le capitaine Bagot, aide de camp de M. Grant Duff, gouverneur de la présidence de Madras, qui vient me chercher pour me conduire à Guindy-Park, résidence habituelle du représentant de la Reine.

Nous parcourons rapidement, souvent sous des voûtes de branchages, un pays plat, vert, boisé, vrai parc traversé en tous sens par de longues et magnifiques avenues. Les routes four-

GUINDY-PARK. 433

millent de passants en tuniques blanches, roses, orange, brunes. D'autres, presque complètement nus, montrent leurs torses bronzés ou noirs. Les femmes se drapent fort bien dans leurs écharpes. Elles ont les bras et les chevilles chargés de gros anneaux. Tous, par groupes de deux, de trois, de quatre, semblent absorbés dans leur conversation, mais personne n'est pressé. C’est un flot d'êtres humains aux couleurs éclatantes qui tantôt brillent sous un rayon de soleil qui s’est frayé un passage à travers les feuilles, tantôt sont enveloppés de ténèbres. Au bout de trois quarts d'heure nous arrivons à destination. C’est avec un vif plaisir que je renouvelle connaissance avec M. Grant Duff.

Guindy-Park, blanchi en dehors comme en dedans, est un vaste palais de style italien, qui témoigne du goût de l'époque à laquelle il appartient; chaque pièce possède son panka. C'est ainsi qu'on appelle un grand éventail suspendu à mi-hauteur de l'appartement et qui se meut à l'aide de cordes et de mains invisibles, dès que vous faites mine de vous arrêter. Les tentures des fenêtres et des portes sont remplacées par des persiennes. L'air pénètre partout et, grâce

aux pankas, vous donne une sensation de bienêtre indicible, mêlée cependant d'un vague pressentiment de rhumatisme. Dans les corridors passent, nu-pieds, légers et silencieux comme des fantômes, les domestiques, dont le nombre semble légion. Ils portent une tunique blanche, sur laquelle se détache un baudrier d'étoffe. Ce luxe oriental contraste agréablement avec la noble

simplicité des maitres et la sobre élégance de

l’ameublement. po

Devant une des façades du palais, une vaste su pelouse, qui, grâce aux dernières pluies, est en- re core d’un vert d'émeraude, recouvre une terrasse pe bordée sur un côté par une balustrade en pierre. fr: Au delà, le regard se noie dans la verdure : des pe bosquets d'arbres géants, des prairies qui pa- In raissent sans limites; plus loin encore, des dra- *e peries de feuillage, dont les teintes pâles laissent me deviner l'éloignement. L'absence d'horizon pro- il. duit, encore mieux que les vastes panoramas sa qu'on domine du haut des montagnes, l’impres- et sion de l'infini. Jardin, parc et dépendances sont co parfaitement tenus; mais, pour vous rappeler sa l'Inde, quelque chacal mêle parfois, à la tombée an de la nuit, sa voix peu harmonieuse aux accords me du piano qui arrivent, à travers des fenêtres ou- de

vertes, aux promeneurs attardés sur la terrasse. Je n'oublierai jamais ces promenades de

GUINDY-PARK. 435

chaque soir avant l'heure du diner, par des nuits noires et tièdes, en compagnie de mon aimable hôte. Les grandes questions du jour, quelques événements du passé, les noms d'amis communs qui y figurent ou y ont figuré, l’Europe et l'Inde revenaient sans cesse dans ces conversations interrompues par le premier coup du dressingbell, et continuées après le diner parfois fort avant dans la nuit. Ce n'était pas, j'avoue ma poltronnerie, sans une certaine émotion que je suivais M. Grant Duff à travers le gazon pour regagner la maison. Les serpents, ah! les serpents! Tout nouveau débarqué en a l'esprit fruppé. Mais peu à peu on s’y habitue. On n'y pense que lorsqu'on apprend que quelque pauvre Indien a succombé à la morsure de ces monstres. Cependant, un officier a mandé aujourd’hui mème, d’une station voisine, qu'occupé à écrire il aperçut à deux pieds de sa tête, à un pied de sa main, étendu sur son papier, un cobra dressé et prèt à s’élancer sur lui. Pendant quelques secondes il s'était senti comme paralysé. Puis il sauta sur ses pieds et tua la bête. Mais, en sept ans de service militaire dans l'Inde, c’est seulement le second cobra qu'il a vu de près et même de trop près.

«Avant le jour à Mont-Saint-Thomas. C'est une petite église bâtie en commémoration de la poursuite de l’apôtre par des païens. A une pelite distance, une autre chapelle occupe l'emplacement où, selon la légende, saint Thomas aurait souffert le martyre. Dans le sud de la présidence, les catholiques indigènes, descendants des convertis de saint François Xavier, sont fort nombreux. Rien de gai, de riant, d'idyllique comme le théâtre de cctte tragédie sacrée.

Dans mes excursions je rencontre quantité de petits bœufs attelés à des charrettes. Leurs cornes sont joliment peintes et gracieusement ren-

versées en arrière ; ils ont de petits yeux pleins * d’une douce mélancolie, avec une expression modeste, presque pudibonde. Mais ces aimables animaux sont en réalité de fort vilaines bêtes. Malheur à quiconque s’aviserait de les caresser!

Sachant fort bien que leurs cornes ne sont qu'un a

ornement et pas une arme, ils se servent de leurs l'h

sabots pour vous allonger d’horribles ruades. |

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Passé la matinée à Madras. Il faut du courage, »

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