‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme]Chapitre 10 sur 175 · L'HOMME AUX SYMBOLES · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX SYMBOLES

vous des brahmes? Croient-ils à leurs innombrables dieux? — Non, ils sont trop éclairés pour cela. Ceux qui ont passé par les écoles anglaises ne peuvent pas ne pas comprendre que les idoles ne sont que des symboles de la vérité philosophique. » Encore les symboles! Je le priai de me dire ce qu'il entendait par ce mot. Il essaya vainement de trouver une réponse. Le dépit, l'embarras et, je ne crois pas me tromper, le doute se peignaient sur sa douce et spirituelle physionomie. Oui, il semblait douter de son symbole. Je changeai aussitôt de conversation. On me dit que c’est un des hommes les plus intelligents et les plus instruits de sa classe, Mais un terme vague et qui ne dit rien lui suffit pour expliquer tout.

Ceci me rappelle une petite aventure qui m'est arrivée à Paris le 2 décembre 1851, le jour du coup d'État. Je flânais sur les boulevards. Arrivé à la porte Saint-Denis, je remarquai, au centre d'un petit attroupement, un individu qui, au milieu des acclamations de son auditoire, répétait sans cesse les mêmes paroles : « Frères, asseyonsnous au banquet de la nature ». Me frayant passage à travers la foule, je lui demandai : « Frère, qu'entendez-vous par banquet de la nature? » Il chercha une réponse, ne la trouva pas, se mit à bégayer, se troubla et finit par dire

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qu'un banquet était un banquet, un banquet comme on en offrait aux citoyens en Amérique. Ses auditeurs, qui venaient de l’applaudir, soudainement pris de méfiance, lui répétaient ma question d’un ton de plus en plus menaçant, et ils lui auraient probablement fait un mauvais parti si, par bonheur pour lui, une charge de cavalerie n'avait dissipé le rassemblement et mis fin à son embarras. C'était pour moi un trait de lumière. L'homme à la recherche du nouveau, qu'il tàche de le trouver dans les voies spéculatives de la philosophie ou, le revolver à la main, sur les barricades, s'attache vite à une formule qu'on lui suggère, mais il l’'abandonne avec la mème facilité sous l'influence du premier sceptique qu'il rencontre. C'était peut-être aussi le as de l’homme aux symboles. Sans doute, au contact de la science, les brouillards de la superstition se dissipent et les idoles eroulent; mais non sans laisser des lacunes dans le cœur de l’adepte. Si vous ne comblez pas ces lacunes en lui donnant des convictions nouvelles, il fait comme l’homme qui, près de se noyer, s'accroche à un roseau. Il s'empare avidement de la première formule creuse qui s’offrira à son esprit, mais il la rejette au premier doute : le roseau se brise entre ses mains, et il tombe dans le vide.

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