‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme]Chapitre 152 sur 175 · CLIFF-HOUSE · texte numérisé non relu

CLIFF-HOUSE

poétiques. Des bonnes avec des enfants couvrent la plage pendant les heures de la matinée avant que le vent alizé commence à souffler. Sans doute l'Océan rugit comme toujours, mais c'est le rugissement d'un lion enfermé dans une ménaserie. Cependant, comment en vouloir à la civilisation, qui a couvert ce désert de jardins et de plantations, qui à bordé la route, longue de sept milles, de belles maisons de campagne et créé un pare colossal qui, dans quelques années, quand les arbres auront poussé, sera une des merveilles de l'Amérique? Les monstres, fauves à l'air, noirs dans l'eau, les seals, les veaux marins, sont restés les mêmes. Ils se battent entre eux, ils escaladent les falaises, se laissent olisser dans la mer et aboïent comme autrefois. Mais on dirait qu'ils font tout cela pour la galerie. Ces bons seals et les oiseaux qui montent

toujours la garde sur la crète des écueils et qui,

jadis, m’avaient tant impressionné, je ne puis

plus les prendre au sérieux.

Plus au nord, à l'entrée même de la baie, se trouve la réserve du presidio, Ce terrain autrefois occupé par le campement des Espagnols à conservé sa destination, Il est propriété du gouvernement des États-Unis, qui y a fait construire un fort et des casernes. Tout autour il y a de petites anses et des plages qui inviteraient les I — 81

baigneurs, s’il y en avait. Mais l’eau est glaciale sur toute cette côte du Pacifique, et cependant on se trouve ici sous la trente-septième latitude, celle de Lisbonne. Mais aucun gulf-stream du Mexique n’échauffe cette mer. Le grand courant d’eau tempérée que le Japon envoie au continent américain le touche plus au nord, à une distance considérable de San-Francisco.

Le dimanche, les habitants de Frisco aiment à prendre leur chope de bière ou de vin dans les établissements publies dés environs. Je pense que ce sont les Allemands qui leur ont donné ce goût que la nature à refusé à l’Anglo-Saxon. Sur l’une des falaises qui se précipitent dans le Golden-Horn, on à construit un château de style élisabéthéen qui s'impose à la vue des arrivants du côté du Pacifique. Je l'avais pris pour un fort, mais c’est un beer-garden, un grand estaminet, où l’on boit de la bière soi-disant de Vienne et de Pilsen. On y est hissé dans un tramway à càble

qui approche de la verticale. Je n’ai pas pénétré

dans l'intérieur, mais à travers portes et fenêtres j'ai pu voir une grande salle remplie d'hommes, de femmes, d'enfants, de bébés et de nuages sortant des pipes des fumeurs.

La vue dont on jouit de ce point culminant est des plus fantastiques. On plonge dans le Golden-Horn et, vers le sud, dans la baie de

Santa-Clara. De l’autre côté se déroule la ville, une masse informe, une sorte d'océan ballotté par la tempête, mais pétrifié; des bâtisses qui montent, qui descendent, iei tout ensoleillées, là noyées dans l'ombre noire de gros paquets de brouillard qui vont et viennent, au gré d’un vent furieux, que je prends pour un ouragan, mais qui n’est que le vent habituel de l'après-midi.

A ma grande surprise, comme autrefois, j'ai rencontré des Chinois à chaque coin de rue. Il parait que la loi qui, pendant un espace de dix ans, ferme la Californie aux enfants de l'Empire du Milieu, n'est pas parvenue à en diminuer le nombre d’une manière sensible, La vérité, à ce

qu'on me dit, est que l’on ne peut guère se passer

de gens qui font la même besogne à moitié prix.

Cette quinzaine à San-Francisco m'a été particulièrement agréable, J'ai vu beaucoup de monde et j'ai revu d'anciennes connaissances. J'ai entendu jouer, dans le mème intérieur allemand où j'avais été si bien reçu il y a treize ans, les mêmes symphonies de Beethoven ; seulement

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cette fois-ci c'étaient de jeunes filles, alors des enfants, qui les exécutaient,. J'ai aussi pu prendre des informations qui ne manquent pas d'intérêt.

Un grand changement est survenu dans l’opinion américaine à l'égard des immigrants européens. On n'en veut plus. Je ne me ferai pas l'écho des plaintes qu'on porte contre les Irlandais et les Allemands. Il peut bien y avoir de la jalousie au fond de ce revirement. Je dirai seulement qu’on accuse la masse des immigrants d'être remuants, et les Allemands d'être socialistes. On m'assure que cette aversion croissante contre les Européens gagne plus où moins tous les États, et que bientôt les émigrants trouveront plus profitable de se diriger vers d’autres points du globe.

Ici l’élément populaire forme la majorité, ce qui s'explique par la prépondérance numérique des Irlandais. San-Francisco, toujours un des plus grands centres d’affaires de l'Amérique, cesse peu à peu d’être la résidence de gens riches et aisés, On veut bien venir ici pour gagner de l'argent, mais, ce but atteint, on a hâte de retourner dans les États de l'Est ou en Europe.

Jusqu'à ces dernières années cette ville a joui du monopole du transit des marchandises et denrées à destination des pays transpacifiques et de la côte occidentale du continent améri-

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