‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme]Chapitre 158 sur 175 · et, lérée ‘ace · texte numérisé non relu

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Je me suis régalé d’un state-room et je m'en félicite. C'est une belle et spacieuse cabine à bord d’un grand steamer, avec cette différence qu'il n'y a ni roulis ni tangage. Pas ou presque pas de cahotement. A part certains moments critiques, les wagons glissent sur ces rails comme un traineau sur la neige. La solitude de ma cellule commence-t-elle à me peser, je me promène dans le train, je passe d’un wagon à l'autre et j'étudie les physionomies, qui me laissent froid, de mes compagnons de voyage. Pas un rowdie dans le train. Pas de gens armés jusqu'aux dents. Rien qui vous cause la moindre émotion. Ce n'était pas ainsi lorsqu'il + à treize ans je traversai le continent sur la ligne du Centre. Mais le Nouveau Monde aussi devient prosaïque. I faut en prendre son parti.

Les repas servis dans les dining-cars sont exquis. Ces wagons s'attachent au train le matin et sont remisés pendant la nuit. C'est économique et pratique, sauf quelque accident, auquel cas l'abondance ferait place à la famine, Mais, quand on songe que l’on à à parcourir des contrées en erande partie incultes et sauvages, dépourvues d'habitants blanes et hantées seulement par des Peaux-Rouges, on doit convenir que ces arrangements sont merveilleux.

Nous avons quitté les bords riants de la Wil-

liamette et rejoint ceux de la Columbia. Ils ont été chantés sur tous les tons dans les journaux des entrepreneurs. Mais, exagération à part, le paysage qui s'enfuit des deux côtés du train est très beau. Il y a de jolies petites chutes d’eau que vous trouveriez charmantes si la description de plumes soudoyées ne vous avait pas fait attendre des Niagaras. Mais le fleuve est magnifique. On n'en saurait faire un trop grand éloge. Des colonnettes basaltiques en forme d’aiguilles, coiffées de quelques pins isolés, et sortant de l'eau perpendiculairement, rompent la monotonie des deux rives, qui sont des coteaux bas, couverts de forêts. D'ailleurs la construction de la voie ne vous laisse pas le temps de vous ennuyer. Ballotté comme dans un bateau par une mer houleuse, on passe à chaque instant des ponts jetés sur les affluents du fleuve et des digues parfois longues de plusieurs milles, les uns et les autres faits d’un échafaudage de bois, appelé threstlework. Si accoutumé que je sois aux témérités des constructeurs des nouveaux mondes, hier et aujourd’hui, plus d’une fois j'ai senti mes cheveux se dresser sur la tête. Je suppose que les cris perçants qui parvenaient à mes oreilles exprimaient les sentiments des ladies du wagon-salon dont ma cabine forme annexe.

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Insensiblement le pays change de caractère.

Lorsque le soleil couchant l’inonde de ses teintes magiques, il rappelle les arrière-fonds des maitres préraphaélites. I n’y a que la Sainte Famille qui manque.

Les jours suivants, c'est le steppe et la forêt, la forèt et le steppe qui alternent. Ces régions silencieuses et solitaires, le train les parcourt sans se presser, mais aussi sans s'arrêter plus qu'il ne faut. De magnifiques rivières, tantôt creusant leur lit dans le sable et dans le roc, tantôt se frayant passage à travers la forêt vierge, se précipitent à notre rencontre. À de longs intervalles on aperçoit quelques huttes de bücherons, quelque scierie isolée, de petits groupes de wigwams remplis de femmes indiennes en haillons. Puis, de nouveau, absence complète d'êtres humains.

Nous avons traversé, sur les rails du chemin de fer, le vaste lac de Pend d'Oreilles, escaladé les premiers gradins et, par une nuit excessivement froide, atteint le haut plateau des Montaones Rocheuses. Le soleil levant nous salue au sortir du tunnel de Mullan, près du partage des eaux entre les deux océans.

Le train s’arrète à Helena, Hélène de Troie.

C'est ainsi que les mineurs ont baptisé cette ville qui est le grand centre aurifère et la capitale de

Montana. Toutes les confessions y ont leur église, et les Allemands sont assez nombreux pour avoir pu former des Gesang-et Turn Fereine.

On voit peu d'arbres, et, à l'ouest de la plaine, de petits coteaux couverts de neige, Mais ces coteaux sont en réalité les crêtes les plus élevées de cette partie des Montagnes Rocheuses. Le fait est que nous avons franchi l'épine dorsale du continent sans nous en apercevoir. Rien qui rappelle la nature alpestre, excepté l'air vivifiant mais glacial qu'on y respire.

A neuf heures, nous avons gagné les bords du Missouri, ici encore à l’état de bébé, À la station de Gallatin, la voie passe près du berceau de ce fleuve. Un chaos de bas coteaux et de mamelons isolés, presque dépourvus de végétation, marque ses sources où plutôt l'endroit où le Gallatin, le Madison et le Jefferson forment, par leur réunion, une des plus grandes artères de PAmérique du Nord.

Bientôt après, la voie s'engage dans la vallée de la rivière de Yellowstone. Pendant toute la nuit nous en suivons le cours. Un clair de lune superbe est impuissant à donner un peu de variété à la monotonie du paysage.

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Le matin nous trouve dans un pays plat el dépourvu de tout feuillage, sauf celui de quelques arbres à coton. Le Yellowstone River a disparu.

Le train s'engage dans les prairies du Dakota, traverse le « petit » Missouri, passe devant plusieurs villes composées de quelques huttes de bois et de toile, qui datent toutes de 1882, et fait halte enfin devant la station de Mandan, sauf Helena, la principale ville que touche le chemin de fer du Nord-Pacifique. Nous sommes ici dans le pays des Sioux, et dans une boutique on offre aux passagers des produits de l’industrie de ces sauvages.

Nous avons rejoint le Missouri. Il y à peu d'heures seulement que nous l’avions quitté enfant. [ci nous le retrouvons jeune homme, pour parler sans figure, devenu navigable pour des bâtiments de quelques centaines de tonneaux.

Le soleil se lève pour nous en plein Minnesota, c’est-à-dire au centre d'un des grands greniers du monde. Bientôt après, le train gagne les bords du Mississipi. À droite, à gauche, à perte de vue, des champs cultivés, des villages et des bour-

gades partout. Enfin, après un millier de milles

à travers les solitudes, la vie civilisée. Quelle agréable sensation!

A midi trente, quatre jours et quatre nuits après avoir quitté Portland, le train entre dans la gare de Saint-Paul, terminus de la ligne du Nord-Pacifique.

Ce trajet se fait dans les meilleures conditions possibles, mais, au point de vue pittoresque, je donne la préférence au chemin de fer pacifique du Centre.

Nous voilà sortis des pays nouveaux et peu connus. Je revois le Mississipi avec extase, ce grand ruban, ou plutôt ce lac qui s'allonge entre deux lignes vertes d'un horizon à l’autre. Je traverse la ville allemande de Milwaukee ; je m'arrète à Chicago, sortie de ses cendres, plus grande, plus riche qu'avant l'incendie qui l'avait détruite, mais toujours ville d’affaires avant tout; je revois avec plaisir ce cher Niagara, quoiqu'il ait un peu vieilli. Le lit du fleuve a baissé, et le spectacle qu'offraient autrefois les chutes américaines est moins saisissant. Mais c’est toujours la même abondance d’eau et la même musique des ondes qui n’est pas le moindre des

charmes de ces lieux privilégiés.

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