NEW-PORT
Ceci n’a rien d'étonnant. Les hommes qu’on rencontre à New-Port appartiennent au grand monde de leur pays. Ils se sont façonnés au contact du vieux continent. Mais même les gens qu'on voit dans les wagons et lieux publics, et qui ne prétendent pas à l'élégance, ont bien changé de manières dans les quinze dernières années, On ne crache plus, on ne se complait
plus dans des poses impossibles, et l'on parle
moins du nez qu'autrefois. C’est surtout visible dans la jeune génération.
En dehors du déjeuner à bord, j'ai assisté aujourd’hui à un polo, à un concert, à un diner, à une soirée, et c’est ma faute si je n'ai pas passé la nuit au bal.
Le lendemain, retour à New-York.
rest la dernière fois que se lève pour moi en Amérique un soleil radieux, tel que je l'ai vu luire sans interruption depuis mon débarquement à San-Francisco. Mes malles sont fermées, et Checco va les transporter à bord du cunardsteamer Bothnia,qui partira dans deux heures. En sortant, je m'aperçois que mon agenda sur lequel j’inscris mes devoirs de société : visites à rendre, invitations, etc., a disparu d’une manière
inexplicable. Mais j'oublie vite ce petit incident. Je me sens en verve, et j'ai le cœur inondé de gratitude envers la Providence. Me voilà donc arrivé sain et sauf à la fin de cette longue pérégrination. I n’y a plus qu'à traverser l'Atlantique — yr à la otra banda — passer à l’autre rive, comme disaient les Espagnols avant la perte de leurs colonies. Pour eux, comme c'est mon cas, l'Atlantique n'était qu'un ruisseau. C'est dans cette disposition d'esprit que, après avoir échangé à l'hôtel mes greenbacks contre des billets de la banque d'Angleterre, je me mis à flûner dans la Cinquième Avenue, Je sortais d'une boutique, lorsqu'un monsieur fort élégant, sautant d'une voiture, s’élança vers moi. « Je vois, monsieur le baron, me dit-il dans le plus pur anglais, que vous ne me reconnaissez pas. J'ai eu l’honneur de vous être présenté à Sydney, au mois de novembre dernier, à un grand diner chez le gouverneur, Lord Augustus Loftus. Je suis un des admirateurs de votre Promenade autour du monde,et j'ose vous demander la faveur d'inscrire votre nom sur l’exemplaire de cet ouvrage que je possède. En revanche, veuillez accepter un volume des poésies de Longfellow, orné du nom du poète écrit de sa main. » De ma part, des excuses motivées sur mon départ et le peu de temps qui me restait, et de
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son côté de nouvelles instances et de nouvelles phrases aimables. Le jeune homme me plaisait. Il avait le langage et les dehors d'un gentleman anglais. Je finis donc par céder, et il me fit entrer dans sa voiture pour me ramener à mon hôtel, où il était également descendu. Chemin faisant, il se rappela que les deux livres se trouvaient chez un ami qui demeurait à deux pas de l'hôtel. Malgré mes objections, il donna des ordres au cocher, qui changea de direction et, comme j'étais pressé, brüla le pavé. J'étais fort contrarié, Car je craignais de manquer mon bateau; mais, chose incroyable, aucun soupçon ne traversa mon esprit. N'avais-je pas diné avec ce gentleman chez Lord Augustus? Ilest vrai que je ne me rappelais pas sa figure, mais des oublis pareils m'arrivent parfois. Je connais tant de monde, et j'ai fait tant de connaissances nouvelles dans ces quatorze derniers mois! Les deux pas se multiplièrent, et ce ne fut qu'après une course effrénée d’une dizaine de minutes que la voiture s'arrêta devant une petite maison d'aspect ordinaire. Encore pas l'ombre de soupcon. Après quelques mots échangés à voix basse avee le cocher, mon compagnon me fit entrer en fermant
la porte sur nous dans une allée obscure et, de
là, dans une chambre petite et sale du rez-de-
chaussée. J'y trouvai un homme de haute taille IT — 33
assis devant une petite table, le dos tourné à une glace suspendue entre les deux fenêtres. Pendant que je m'approchais de lui, je vis dans cette même glace que mon ami de Sydney tournait la clef dans la serrure, la retirait doucement et la faisait disparaître dans son gousset. Alors je compris.
Le grand monsieur, doué du physique de l’emploi, se leva pour me saluer avec un sourire qui, allongeant ses lèvres de requin, les rapprochait de deux plates oreilles. C'était le type du galérien : le front bas mais large, le crâne presque dégarni de cheveux, en revanche des moustaches énormes d’un noir de jais qui faisaient ressortir le teint cadavéreux d’une figure patibulaire, des mains grandes et osseuses, les doigts chargés de bagues; la toilette d’un faux élégant.
Il me parla tout de suite du volume de Longfellow. Il ne l’a pas sous la maïn, mais on le lui apportera dans quelques minutes. En attendant, jetant une toile cirée et des cartes sur la table, il me proposa une partie de monté. Je déclinai poliment mais fermement, ct je refusai de m'asseoir. « Ce sera donc entre nous, dit-il en s'adressant à son compère. À propos, vous avez oublié d'emporter votre gain d'hier », et il lui passa un paquet de greenbacks avec le chiffre
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de deux cents dollars imprimé sur la bande. — Oh! je n'avais pas pensé que ce fût tant que cela! » Et les deux hommes se mirent à jouer. J'eus donc le temps de réfléchir. Mon premier mouvement avait été un accès de colère contre moi-même. Comment, me dis-je, après avoir écumé toutes les mers sans rencontrer le moindre accident, après avoir traversé les pays les plus malsains sans prendre un rhume, échouer misérablement à l'entrée même du port, se laisser entrainer dans le piège comme un blanc-bec!
Mais ce n’était pas le moment de se livrer à de stériles récriminations.
Le danger imminent, réel ou imaginaire n'importe, paralyse ou exalte les facultés. Peu d’instants me suffirent pour m'orienter. Je me trouvais à la merci de deux escrocs, peut-être d'assassins. À New-York, m'avait-on dit pas plus tard que la veille, il arrive constamment que des immigrants qui ont apporté un peu d’argent sont entrainés et détroussés dans des mauvais lieux, etles cas d’assassinat ne sontpasrares. C'est Le jeune élégant qui a évidemment volé mon agenda et qui s’en est servi pour me tromper.
Je ne suis pas ei un inconnu comme les pauvres immigrants qu'on peut piller et ensuite, sans trop de risques, mettre à la porte. Et cependant, pour plus de sûreté, on préfère quelquefois les tuer.
Évidemment j'ai affaire à forte partie. Ces deux chevaliers de fortune sont des gens habiles, Ils ont singulièrement bien choisi le moment du guet-apens, celui du départ du steamer qui doit m'emmener. Si j'ai disparu de New-York, c'est que je suis parti par le Bothnia. Personne ne me cherchera. Envisagée à ce point de vue, ma situation est on ne peut plus critique.
Mais il y a deux circonstances qui parlent en ma faveur. D'abord, ces hommes ne savent pas si j'ai assez d'argent sur moi pour que le profit vaille le risque d’un crime, et en second lieu ils me connaissent; ils savent que je ne suis pas un inconnu à New-York et que je dois y avoir des relations. Ils doivent aussi se dire que si, comme c'est presque certain, mon absence est découverte à bord avant le départ du paquebot, mon valet de chambre jettera les hauts cris, le capitaine fera jouer le télégraphe, et la police se mettra à ma recherche.
En résumé, si j'accepte de jouer, je suis sûr de perdre la somme d'argent que j'ai sur moi et de manquer le bateau, car il me reste juste le temps nécessaire pour arriver à la jetée en temps utile; mais je ne suis pas sûr que ces hommes, après m'avoir plumé, ne m'assassineront pas.
D'un autre côté, si je résiste à leur volonté, ils n'ont.qu'à choisir entre deux partis : me
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laisser sortir sans me molester, ou me faire disparaitre après m'avoir dévalisé,
Ma résolution est prise. Je refuserai de jouer et je tècherai de les intimider, Si je réussis, je suis sauvé, Sinon, j'aurai fait ce que j'ai pu. C'est done sur cette carte, puisqu'il faut jouer dans ce maudit tripot, que je jouerai mon va-tout.
Le croupier m'engagea de nouveau à prendre des cartes, cette fois d'un ton un peu impérieux. De ma part, nouveau refus. Après une courte pause : «€ Eh bien, baron, dit-il, puisque vous refusez absolument, je prendrai votre place, et mon gain sera le vôtre. » La partie avec son confrère recommencça. Le sort m'était naturellement favorable. Après quelques minutes j'avais gagné mille dollars. L'homme aux moustaches ouvrit son tiroir, y prit cinq paquets de deux cents dollars chacun, et me les passa à travers la table. Je les lui rejetai.
Mais il fallait en finir. Parlant très lentement, sans trahir d'émotion, et accentuant chaque mot,
je lui dis : «Assez! Je vous ai dit que je ne joue ja-
mais, cela doit vous suflire. D'ailleurs je voudrais
jouer que je ne pourrais pas, n'ayant pas d'ar-
gent sur moi. Vous en seriez pour votre peine. Vous savez que mon domestique s’est embarqué sur le Bothnia avec mes effets. Vous ne savez
pas peut-être que des amis s'y sont aussi rendus pour me dire adieu, et que parmi ces amis se trouvent le ministre à Washington qui est de passage à New-York et le consul de ma nation. S'ils ne me voient pas arriver avant le départ, et s'ils ne me trouvent pas à l'hôtel, ils donneront l'alarme et provoqueront des recherches que vous jugerez peut-être prudent d’éviter. » Puis, me tournant vers mon ami de Sydney: «Ouvrez la porte ».
Pendant tout le temps je n'étais tenu debout près de ce dernier, toujours assis en face du croupier. Il y eut un silence. Les deux hommes échangèrent des regards. C'était une consultation. C'était en même temps la erise et, pour moi, je l'avoue, un vilain moment. Le jeune homme tenait sa tête penchée sur la table, et je remarquai que son sourire stéréotypé avait fait place à une expression sinistre. Le croupier conservait son air froid et renfrogné. Plus de sourires de requin. Au bout d’une ou deux minutes il se leva lentement et, s’inclinant vers l’autre escroc, lui dit à demi-voix : Show lim out. Ce dernier se leva et m'ouvrit la porte en disant : «Je l’ai fermée par mesure de précaution contre des intrus ». J'aurais pu lui répondre que ce n'était pas une raison pour mettre laclef dans sa poche ; mais je n'avais aucune envie de prolonger l’en-
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trevue. Quelques instants après je me trouvai en plein air. La voiture avait disparu. J'étais trop pressé de me rendre à bord pour qu'il me fût possible de prendre le nom de la rue et du quartier. D'ailleurs à quoi bon? Il n’y avait pas là matière à accusation. Ces messieurs m'ont offert un cadeau, puis une partie de cartes, et, lorsqu'ils se sont aperçus que je n'étais pas disposé à jouer, ils m'ont accompagné à la porte. On n'est pas plus poli. Cependant, en mettant le pied sur le pont du Bothnia, peu de minutes avant le départ, j'avais le sentiment de quelqu'un qui revient de loin.
Du 20 au 29 août.
De New-York à Queenstown. — Lord Ampthill.
Fin du voyage.
Ce grand et beau steamer est presque vide.
Cependant il a l'honneur de transporter dans ses flancs un personnage officiel : le ministre résidant et consul des États-Unis à Liberia. Liberia, comme on sait, est une petite république fondée sur côte d'Afrique près de Sierra-Leone, avant la guerre de Sécession, par des esclaves émancipés dont les États du Sud eurent hâte de se débarasser, Ce diplomate, que la nature à créé noir, est le type du dandy anglais. Il parle sans le moindre accent américain, est habillé avec un soin extrème, et sa toilette témoigne d'un goût châtié. Étendu dans son fauteuil de voyage, un roman à la main, il est l'image d'un homme d'État en vacances, qui partage son temps entre
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une lecture frivole et de profondes méditations. [a passé six ans à Liberia, trouve le elimat sain et la jeune république, dont la constitution est calquée sur celle des États-Unis, de plus en plus florissante.
Les deux outrois autres passagers sont des Américains, L'un d'eux, qui semble pessimiste de sa nature, me dit : « Dans les États, nous ne sommes qu'un amas d’atomes ou, si vous voulez, d’individus qui courent tous dans la mème direction, mais qu'aueun lien ne relie entre eux, si ce n’est un désir effréné de gagner de l'argent. Nous ne nous entre-choquons point, parce que nous disposons encore d'un espace naguère illimité, mais qui commence déjà à se rétrécir. C'est pour cela que nous ne voulons plus d'immigrants. Quaru l'espace manquera, ce sera la guerre de tous contre tous. Bellum omnium contra omres. »
C'est, comme je l’ai dit, le langage d'un pessimiste; mais ce qui me frappe esmme une nouveauté depuis ma dernière visite, c'est cette disposition peu favorable aux Européens qui viennent chercher en Amérique une nouvelle patrie, L'âge d'or de l'immigration semble clos.
Le temps est superbe, et, comme tous les bateaux de cette célèbre compagnie, le Bothnia suit la route méridionale. Au nord nous voyons des
bandes noires de brouillard, mais, sauf quelques
paquets que nous traversons au son de la sirène, le steamer évite la région des glaces et des ténèbres.
Enfin le 29 août 1884, à midi, Fastnett-Rock est en vue. À six heures du soir le steamer se met en panne à l'entrée de Cork-Harbour, et un tender nous transporte à Queenstown.
C'est avee un vif plaisir que je foule le sol d'Europe. A l'hôtel on me remet les journaux de Londres que la malle vient d'apporter. Une inscription en grosses lettres attire mes regards : funérailles de lord Æmptlill. C'était un coup de massue qui me tombait sur la tête. Je croyais rêver, mais, hélas, hélas! ce n’était que trop vrai. Oui, la mort a frappé l’ambassadeur d'Angleterre à Berlin, au milieu de ses travaux, dans la vigueur de l’âge, dans la plénitude de ses forces.
Nel mezzo del eammin di nostra vita,
elle l’a cruellement arraché à son pays, à sa famille, à ses amis.
J'ai connu Odo Russel presque depuis son enfance. Dès sa première jeunesse jusqu’à la fin, nous avons été liés de cette amitié douce et constante que des sympathies réciproques forment
LORD AMPTHILL. 523
parfois entre des hommes d'âges différents.
Pendant quelques années, des devoirs de service nous réunirent à Rome. Mais de près ou de loin je suivais, avec l'attention soutenue de l’ami, sa carrière de plus en plus brillante. Comme toutes les natures d'élite, il grandissait en montant. Esprit fin et cultivé, caractère droit et ferme, guidé dans les moments difficiles par un tact exquis, conservant dans les grandes crises un calme et une sérénité que rien ne troublait, conciliant sans défaillance, rompu aux affaires par une longue pratique, habile à manier les hommes et connaissant le continent comme peu de ses compatriotes, lord Ampthill réunissait à un are degré, avec le prestige d’un nom historique, toutes les qualités qui, dans sa carrière, assurent le succès. Dans sa vie privée, gai, spirituel, vif, d'un commerce sûr et d’une humeur toujours égale, heureux dans son intérieur, amateur et Mécène des arts, il savait désarmer l'envie et s’entourer d’un rempart d'amis de plus en plus dévoués. Je n'ai jamais vu d'homme plus aimable.
On dit que de tous les fonctionnaires les diplomates se trouvent le plus en évidence. On les compare à des acteurs chargés de grands et de petits rôles dans la comédie humaine, et il y a des niais qui envient le cercle lumineux qui les
a Cerre