LES INSTITUTIONS DU RAJISTAN
Personne, ce me semble, ne peut visiter le Rajpoutana sans être frappé du contraste que ce pays offre entre ce qu'il était et ce qu'il est. Je ne parle pas ici de l'aspect extérieur, qui est resté le mème, ni du progrès de la civilisation moderne, dont on ne trouve guère de traces qu'à Jeypour: j'entends parler du contraste entre les anciennes institutions encore en vigueur et la situation nouvelle créée par l'arbitrage suprème de l'Angleterre. Ces institutions supposent la guerre en permanence. L'arbitrage a établi la paix en permanence, Les institutions ont donc perdu leur raison d'être, Elles doivent dispaaitre : la force des choses et de la logique l'exige. La volonté humaine n'y peut rien, Mais alors comment et avec quoi combler la lacune? Je me suis adressé cette question dès que j'eus mis le pied sur le sol de ce pays, et avant d'avoir lu le livre de Sir Alfred Lyall, Æsiatic studies, si riche d'aperçus nouveaux, lucides, spirituels, souvent profonds, et si abondant aussi en informations précieuses recueillies sur les lieux pendant un long séjour. L'auteur se pose la même question, la traite en peu de mots, marqués au coin d'une connaissance intime de l'Inde et, j'ajouterai, du cœur humain, qui est partout le même, Mais il s'arrête là. 1 dit ce qu’on doit éviter; il ne dit pas ce qu'il y a à faire. Il
hi
112 RAJPOUTANA.
n'indique pas les voies que le gouvernement britannique aura à suivre pour faciliter et diriger la transformation. Sans doute ce sera au temps de résoudre ce difficile problème. Mais on ne peut pas tout demander au temps. Tôt ou tard l'Angleterre sera appelée à intervenir, L'abstention de sa part sera impossible, Elle à pris entre ses mains le pouvoir suprême : elle doit en assumer la responsabilité.
ment et dira au Mais . Tôt renir, Ile à
elle
LE PENJAB
Du 1 au 11 mars,
De Jeypour au Kaiïbar-pass, — Les bords de l'Indus, — Atok. — Physionomie de Peshawar, — Un prince afghan, — Le fort et les cimetières. — Etat troublé des districts neutres, — Les caravanes. — Les Afridis, — Le Kaibar-pass. — Jamrud, — Lahore, — Ranjet-Sing. — Le jardin de Shalimar, — Amritsir. — Le temple d'or, — Un hôtel à Delhi, — Le fort de Delhi. —
Divan-i-Kas, — Divan-i-Am. — La mosquée des Perles. — La crande mosquée, — Dispositions des esprits, — Katab-Minar. — Le Ridge, — Physionomie de Delhi,
A travers le Penjab. — Le commandant en chef de l'armée de l'Inde a bien voulu m'autoriser à visiter le Kaiïbar-pass, qui depuis la dernière guerre afghane est rigoureusement fermé aux Européens. Pour y pénétrer avec sécurité, il faut certains préparatifs militaires. Un jour a été fixé pour cette excursion, et il n'y a pas de temps à perdre. C’est done à toute vapeur que je parcours les grandes plaines du nord-ouest, Voici Amballa d'où se dégage la route de Simla. Peu après, au lever du soleil, blanchissent sur l'horizon les
114 LE PENJAB.
géants de l'Himalaya. Encore quelques heures, et le train, franchissant le pont du Satledge, pénètre dans le royaume des Sikhs. Au nord se développe la chaîne des plus hautes montagnes de la terre. À droite et à gauche s'enfuit la plaine. Le froment qu'on y cultive la revêt d'une teinte tendre qui repose l'œil. Pas un arbre, excepté autour des villages. L'air frais, presque froid. Le ciel plaqué de nuages noirs, les premiers que j'aperçois depuis Madras. Je salue comme d'anciennes connaissances après une longue séparation les ondées qui se succèdent à de courts intervalles.
A cinq heures du soir, halte dans la gare de Lahore.
Le lendemain, de fort bonne heure, passé devant Ravalpindi. Lei se trouve le quartier général du commandant de l'importante division chargée de surveiller les frontières de l'Afghanistan. Le ciel s’est rasséréné et le pays a changé d'aspect. Partout des quartiers de basalte dépourvus de végétation. Dans les erevasses, des champs de blé, Absence complète d'arbres. Au nord, les pics luisants des glaciers du Cachemire, dont nous nous sommes approchés pendant la nuit. Dans les gares, foule d'hommes du pays. Par la coupe et l'expression guerrière de leurs figures autant que par le maintien et le costume, les Penjabis se dis-
res, lge, d se nes t la ‘une bre, sque prealue une
nt à e de
“ant
du eiel >arsé blé,
lui-
que dis-
DE JEYPOUR AU KAIBAR-PASS. 115
tinguent d’une manière frappante des autres races de la péninsule.
intre neuf et dix heures, après avoir traversé une chaine de rochers de peu d'élévation, le train s'arrête sur les bords du grand fleuve historique.
L'Indus, né au nord des grandes montagnes, serpentant d'abord dans les vallées mystérieuses du Tibet, à déjà parcouru, avant d'arriver ici, près de la moitié des distances immenses qui séparent ses commencements de sa fin". Pendant sa longue pérégrination il à recueilli les innombrables cours d'eau que l'Himalaya et l'Hindou- Kouch lui ont prodigués. Et cependant, encaissé dans ce défilé étroit, on prendrait le Pere des Jleuves pour un jeune espiègle de torrent, Comme ses pelites lames courroucées, saccadées, écumantes, se dressenf, sautillent, se brisent, reculent, reviennent, et, en creusant leurrigole dans le basalle, finissent par se frayer passage. En vain ces blocs énormes superposés les uns sur les autres, ces crètes de rochers qui se succèdent, s'enchevétrent, se confondent, cherchent à arrèter son cours. L'eau vaine la pierre, À quelques pas en aval de la station, en regardant vers le
1. Le parcours de l'Indus est calculé à 1802 milles. On compte de ses sources à Atok 860, et d’Atok à son embhouchure dans la mer Arabique, 942 milles,
116 LE PENJAB.
sud, vous pouvez plonger dans cette gorge noir sur noir, tachetée de blane.
Le train, reprenant sa course, passe le grand pont achevé seulement depuis quelques mois. Lei tournez les veux vers le nord. Quel contraste! tout est radieux, riant, pastoral. Le fleuve, ignorant les luttes qui l'attendent, se complait à rouler majestueusement ses flots paisibles entre des rives plates et verdoyantes, à travers une aste plaine bordée au nord par les montagnes du Cachemire, Ces colosses paraissent si rapprochés et l'air est si transparent, qu'on distingue à l'œil nu les déchirures de leurs flancs et le reflet du soleil sur les cimes des glaciers, C'est le fond du tableau. Mais, près de vous, vous voyez, assis sur un promontoire qui s’avance dans la rivière, un groupe de maisons à toits plats couleur sépia. C'est la ville; et les masures qui se dressent sur la plate-forme, au-dessus des maisons, sont le fort d'Atok, ce vieux gardien chargé depuis la nuit des temps de la mission — qu'il n'a jamais remplie — de barrer le chemin aux conquéranis de l'Inde.
Peu après, le tracé s'engage dans la vallée du
Caboul. Cette rivière, qui prend son nom de la apitale de l'Afghanistan, dont elle baigne les muailles, vient iei mêler ses eaux limpides aux flots bourbeux du grand fleuve.
DE JEYPOUR AU KAIBAR-PASS. 117
Par un de ces hasards heureux qu'un ciel propice me prodigue dans ma cireumnavigation, el surtout depuis que j'ai mis le pied sur le sol de
linde, Sir Michel Biddulph, commandant de la do division de Ravalpindi, se trouvait dans le même a train, et il a bien voulu me tenir compagnie pene. dant une partie de la journée. Quelle source . d'informations ! Son fils portait sur le poing un . superbe faucon, qu'il décoiffa pour me laisser ce admirer les regards perçants de cet oiseau. Dans : ee pays-ci, parmi les rajas, la fauconnerie est . encore en grande vogue, et le pays y prête. lot Nous touchons au terme de ce long trajet, et Fe déjà l'Hindou-Kouch avec son pie le plus élevé, " le Khavac!', est en vue. Dans la vallée du Caboul, . : que nous suivons, nous trouvons beaucoup de à à cultures, mais pas un arbre, excepté quelques L Mimosas rabougris autour des stations. Le pays : rappelle les approches du versant espagnol des Le Pyrénées.
ait Re A trois heures de l'après-midi, arrivée à la gare
es de la ville de Peshawar, etune demi-heure après,
au cantonnement anglais.
En dehors des Afridis et autres montagnards,
le territoire neutre, les bords de lIndus et les
districts limitrophes de l'Afghanistan sont habités