‹ A travers l'Espagne: lettres de voyageChapitre 17 sur 38 · ENCORE A SÉVILLE · texte numérisé non relu

ENCORE A SÉVILLE

Souvenirs de l'AIcasar. Don Pedro le Omel et Maria de Padilla. — San-Telmo. — La maison de Pilate. — Le musée. — Zurbaran. — Les Serenos et la Sainte Vierge. —Chants de Noël.

Je reviens à rAlcazar, et j'interroge ses souvenirs anciens. Mais, tout oriental qu'il soit dans son ensemble et dans ses détails, il ne peut rien me dire d'intéressant sur ses premiers habitants, les rois maures. C'est à peine si l'une de ses tours a gardé mémoire de saint Ferdinand, qui y planta sa bannière victorieuse après en avoir expulsé les fils du prophète.

Don Pedro, surnommé le Cruel, qui ne fit que res* taurer ce palais, a voulu faire croire à la postérité qu'il l'avait bâti, et sur la frise du portique est gravée cette inscription en langue castillane :

" Le très haut et très noble et très puissant et très conquérant don Pedro, par la grâce de Dieu roi de Castille et de Léon, fit faire ces Alcazars et ces palais et ces portiques, ce qui fut fait dans l'ère de mil-quatrecent-deux."

La renommée que don Pedro a laissée dans ces appartements splendides est terrible, et Tune des cours n'a

pas oublié la fin tragique de son frère, don Fadriqne, qui y fut assassiné.

Plusieurs chambres rappellent aussi le souvenir de la sympathique et malheureuse Maria de Fadilla, qui paraît avoir été pour don Pedro ce que fut Louise de la Vallière pour Louis XIV.

D'autres ombres hantent ce palais maintenant abandonné, et je crois y voir passer la grande figure de Charles-Quint.

C'est dans la grande salle, audessus des bains de Maria de Padilla, que furent célébrées les fiançailles du grand homme avec Tinfante du Portugal. De quelles fêtes pompeuses Séville fut alors témoin ! C'était le 3 mai 1526. Mais, après Charles-Quint, l'Alcazarest rentré dans le calme et l'obscurité.

Il y a d'autres palais dans Séville qui sont bien dignes d'attention. Le plus somptueux est San-Telmo, qui est la résidence du duc de Montpensier ; l'intérieur, somptueusement meublé, renferme des objets d'art de grand prix, et des tableaux superbes de tous les grands artistes de l'Espagne.

San Telmo s'élève au bord du G-uadalquivir, près de la Tour de VOr, et son jardin admirable s'étend le long des Delicias de Christina. Ses grands orangers dominent la haie, et leurs fruits d'or pendent au-dessus des promeneurs.

Dans un coin isolé de Séville, nous avons visité la maison de Pilate^ propriété de la famille ducale de Médina Celi. C'est un magnifique palais de marbre, bâti, diton, sur le modèle de celui qu'habitait le gouverneur

romain à Jérnsalem. On attribue cette fantaisie à don Fadrique Henri quez de Rivera, au retour d'un pèlerinage en Terre-Sainte.

Quoi qu'il en soit, cet édifice d'architecture arabe est très curieux à voir, et rappelle la plupart des souvenirs de la' Passion de Jésus-Christ. Une belle et grande salle se nomme le prétoire^ et une autre plus petite mais richement ornée est le cabinet de Pilate.

Il est d'autres palais encore à Se ville qui gardent des souvenirs de Cervantes, de Calderon, de l'Inquisition ; mais je ne veux pas m'attarder dans leur description, et je préfère vous dire un mot du musée.

Il est assez pauvre comme édifice ; mais il est riche en peintures. On peut y admirer de nombreux chefsd'œuvre signés Herrera, Pacheco, de las Eoelas, de Vargas et Zurbaran. Ce dernier surtout m'a émerveillé.

Déjà, j'avais fait connaissance avec Zurbaran au Musée de Madrid ;£mais c'est ici que je l'ai mieux connu. J'avais remarqué qu'il représentait avec des couleurs plus sympathiques que les autres peintres les figures amaigries des anachorètes. Il me semblait que les moines et les solitaires n'avaient pas de portraitiste plus fidèle.

Mais en voyant son Apothéose de saint Thomas (TAquin, au Musée de Séville, j'ai compris qu'il avait une autre manière que les autres artistes de peindre la vie religieuse.

Son saint Thomas n'est pas un ascète accablé par les rigueurs de la pénitence. Toute sa tête rayonne dans son capuchon de bure, et ses yeux illuminés expriment

l'inspiration d'un poète, et la vision d'un prophète. Ce n'est plus, comme on Ta dit des anciens cénobites!, un homme qui achève de mourir ; c'est un ressuscité dont rhorizon s'agrandit et devient radieux ; il ne marche pas, il plane ; il ne parle pas, il chante, comme le saint roi David, et sa Somme Théologique devient une *lyfe. TJn papiî, un cardinal, et deux évêques sont à ses pieds, lisant ses œuvres avec une admiration pleine d'étonnement ; et, sur un plan inférieur, Charles-Quint et plusieurs religieux, agenouillés, demandent au Souverain- Pontife de le mettre au nombre des docteurs de l'Eglise.

Murillo, qui fut un enfant de Séville, et dont la statue orne la petite place qui fait face au musée, y compte aussi plusieurs tableaux, entre autres. Saint Franpois d'Assise embrassant le Crucifix^ et deux Immainilées Conceptions.

Ce dernier sujet a été bien des fois traité par le grand peintre catholique de l'Espagne, et il a fait aussi bien des Madones et plusieurs Saintes Familles. Il répondait à un besoin de son pays où le culte de la Sainte Vierge est aussi répandu qu'en Italie.

A Séville, les Serenos, qui nous annoncent le temps qu'il fait pendant la nuit, préludent à leurs chants par ce motet : Ave Maria purissima !

Il y a quelques années, des esprits forts avaient réussi à faire supprimer ce prélude ; mais les habitants et surtout les dames de Séville réclamèrent auprès du Conseilde-ville, et le chant a été rétabli. " Vous ne sauriez croire, raconte Fern an Caballero, rémoiion et l'allégresse que l'on éprouva lorsqu'on entendit de nouveau la

salutation : Ave Maria purissima. Un grand nombre de personnes sortirent sur le seuil de leurs maisons pour féliciter les serenos ; on les embrassait, on leur donnait des cigares, du vin, de l'argent. Ce fut un enthousiasme presque universel Si Ton avait su la chose d'avance, les cloches de la G-iralda, celles des paroisses, celles des couvents eussent été mises en branle au premier Ave, et la plupart des maisons se fussent illuminées. "

J'étais ici le jour de Noël, et j'ai entendu la messe de minuit dans la cathédrale. La solennité n'a plus la splendeur d'autrefois, dit-on ; mais certaine partie du cérémonial est assez curieuse : ainsi au commencement de la cérémonie, l'officiant, le diacre et le sous-diacre se couchent sur le marchepied de l'autel pendant que le chœur récite des psaumes.

Pour retrouver la vraie fête de Noël, qui impressionnait tant notre enfance, il faut ici comme ailleurs aller dans les campagnes, et prêter l'oreille aux cantiques populaires.

En voici deux qui ne sont pas sans originalité, et que je traduis librement en vers, en m'aidant d'une traduction en prose que j'ai sous les yeux.

Enfants, la nuit est magnifique.

On n'entend aucun bruit ; Chantons tous ensemble un oantique ;

Voici la sainte nuit.

Un enfant divin vient de naître ;

Vene» Bergers, Laissons ici nos troupeaux paître

Sous les vergers.

C'Mt dam ont paurr* oabuit

Qa'il wt ymn, Bt e'ett un banf %W90 un âa»

Qui l'ont rtçu, n n'ft qn'an.pea de paille lèohe

Ponr son bereean :

Vojei an fond de oette créohe

Son oorps ai beau.

D saura oonqnérlr nos ftmes.

Sans être armé.

Et nous embrasser de ses flammes.

Le bien-aimé !

Quand la Vierge lave les langes Les langes de l'enfant diria, Audessas d'elle un Séraphin De Jésus chante les louanges.

Quand la Vierge a lavé les langes Les panyres langes de son fils, Joseph les étend sur les lis.

Et tout autour chantent les anges.

l'inquisition D'ESPAGNE

Sa fondation. — Raison d'être de ce tribunal. — En quoi ont consisté ses abus.

J'ai visité le palais où siégeait autrefois ce redoutable tribunal, et je ne crois pas devoir me dispenser d'en dire un mot.

Que cette institution ait eu sa raison d'être, il me semble que les esprits sans préjugés n'en doivent pas douter. Qu'elle ait été fort calomniée, cela me paraît également certain.

Mais il est aussi incontestable que ce tribunal a commis des abus, et a surtout péché par trop de sévérité. Soutenir le contraire, serait accuser les Papes qui ont tant de fois cassé ses sentences.

Dans la première période de son histoire, l'Inquisition d'Espagne était dirigée contre les Juifs et les Maures, et son établissement qui remonte à l'an 1480, répondait à un besoin national.

La grande lutte entreprise contre le judaïsme et l'islamisme n'était pas terminée, et l'heure décisive de la victoire approchait. Il fallait tenter un dernier eflfort pour triompher, et les Bois Catholiques ne firent qu'obéir au désir de la nation espagnole en fondant l'Inquisition.

Naturellement, les sentiments religieux du peuple avaient été un peu exaltés par la lutte, et la haine contre les Juifs était vivace. Coiiime aujourd'hui, en Europe, la richesse publique leur appartenait, et ils pressuraient les chrétiens, leurs débiteurs, jusqu'à les priver de leurs libertés légitimes.

Plusieurs fois les exactions des capitalistes juifs avaient soulevé des mouvements populaires, et le sang de cette race méprisée avait coulé en abondance.

Pour empêcher le retour de ces émeutes sanglantes, il fallait protéger l'indépendance des chrétiens contre la cupidité et les persécutions des Juifs; et l'établissement d'un tribunal spécial était un moyen plus régulier et plus humain que la force des armes.

Remarquons bien que ce tribunal était une institution politique, fondée par Ferdinand et Isabelle, et on peut l'accuser d'abus sans accuser l'Eglise.

Au contraire, reconnaître les abus commis par l'Inquisition d'Espagne c'est défendre les Papes qui, sur des appels, ont très souvent infirmé, modifié, mitigé, les sentences trop sévères portées par elle.

L'autorité de Balmès, l'une des gloires catholiques de l'Espagne, suffira à la démonstration de cette opinion. Voici ce que je lis dans son magnifique ouvrage, Le Protestantisme comparé avec le Cailiolicisme :

" Le nombre des causes évoquées de l'Espagne à Eome est innombrable, durant les cinquante premières années de l'existence du tribunal ; il faut ajouter que Eome inclinait toujours au parti de l'indulgence. Je ne sais s'il serait possible de citer à cette époque un seul

inculpé, qui par son recours à Rome, n'ait pas amélioré son sort. L'histoire de l'Inquisition dans ce temps-là se trouve remplie de contestations, survenues entre les rois et les papes, et l'on découvre constamment chez le Souverain Pontife le désir de contenir l'Inquisition dans les bornes de la justice et de l'humanité. La ligne de conduite prescrite par Rome no fut pas toujours suivie, comme il l'aurait fallu ; aussi voyons-nou^ les papes accueillir une multitude d'appels, et mitiger le sort qui serait échu aux prévenus, si leur cause eût été jugée définitivement en Espagne.

" Le pape, à la sollicitation des rois catholiques, qui désiraient que ces causes fussent jugées en dernier ressort en Espagne, nomme un juge d'appel ; le premier de ces juges est Don Tingo Manrique, archevêque de Séville. Cependant, au bout de très peu de temps, le même pape dans une bulle du 2 août 1483, dit avoir reçu de nouveaux appels faits par un grand nombre d'Espagnols de Séville, lesquels n'ont osé s'adresser au juge d'appel, dans la crainte d'être arrêtés. Telle était alors l'exaltation des esprits, tel était le penchant aux injustices ou aux mesures d'une sévérité excessive. Le pape ajoute que quelques-uns de ceux qui ont recours à sa justice ont déjà reçu l'absolution de la pénitencerie apostolique, et que d'autres ne tarderont pas à la recevoir ; il se plaint ensuite qu'on n'ait point assez tenu compte à Séville des grâces récemment accordées à divers accusés ; enfin, après quelques autres avertissements, il fait remarquer aux rois Ferdinand et Isabelle que la miséricorde envers les coupables est plus agréable

à Dieu que les rigueurs dont on veut user ; il donne en preuve l'exemple du Bon Pasteur p>our8uivant la brebis égarée. Il termine en exhortant les rois à traiter avec bonté ceux qui confessent volontairement leurs fautes ; il conseille de leur permettre de résider à Séville où en tout autre lieu, à leur choix, et de leur laisser la jouissance de leurs biens, comme si jamais ils n'eussent été coupables du crime d'hérésie."

Dans une note, Balmès ajoute :

" Eu parlant de l'Inquisition d'Espagne, je ne me suis point proposé de défendre tous ses actes, pas plus sous le rapport de la justice que sous celui de la convenance publique. Sans méconnaître les circonstances exceptionnelles dans lesquelles cette institution s'est trouvée, je pense qu'elle aurait fait beaucoup mieux, à l'exemple de l'Inquisition de Rome, d'éviter autant qu'il était possible l'eflfusion de sang. Elle pouvait parfaitement veiller à la conservation de la foi, prévenir les maux dont la religion était menacée par les Maures et les Juifs, préserver l'Espagne du protestantisme, sans déployer cette rigueur excessive qui lui mérita de graves réprimandes, des admonestations de la part des Souverains Pontifes, provoqua les réclamations des peuples, fut cause que tant d'accusés et de condamnés firent appel à Rome, et fournit aux adversaires du catholicisme un prétexte pour taxer de cruauté une religion qui a l'effusion du sang en horreur. "

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